‹ Histoire de la révolution française (volume 2)Chapitre 9 sur 23 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

LE PRÉTOIRE DES lAGOBINS

Numéro du Vieux Cordelier : acte de contrition cl satu (\ — Camille et Hébert devant les Jacobins; Robespierre et Danton s'élèvent contre Iùs> querdles purement persomieUes. — Denondaiions de Philippeaux contre Ronsm, Rossignol et les wtres ogenis du minUtére* — Démenti temUfi de Chottdîeu. — Opposition voilée de Surdon (de TOise) au Comité de ealul public ; attaques prudentes de Danton. — CamiHe cité devant les Jacobins — Robespierre prend sa défense. -^Brûler n'est pas répondre^

— Irritation de Robespieirre; sa réplique au cri de Camille. — Inler- Tention conciliante de Banton. — On lit, aux Jacobins, les numéros du Vieux Cordelier. — Robespierre, aux Jacobins, interpelle Fabre d*£glantine. — Portrait de t'nlirc. — Ce qu'on lui reproche. — Sa réponse aux accusations. — Robespierre protège Camille Desinoulins. — Situation embarrassante que cette protection lui crée. — Manœuvres des îl«'])ei'lisles pour rejeter sur lui la responsabilité des opinions eiiiiv s par Camille. — Camille rayé de la liste des Jacobins. — Robespierre dtiiiauJt' que cet arrêté soit regardé couiuie non avenu ; les Jacobins y consentent.

— Camille maintenu dans la société jacdiine.

Le soir même du jour où Kobespierre avait présenté son Rapport sur le gouvernement révolutionnaire, Camille Desmottlins écrivait le numéro cinq du Vieux Cordelier * : acte de eu nui lion à l'égard des uns, et satire sanglante à l'égard des autres.

11 y traçait en vives couleurs le tableau de ses services ; il y rappelait avec quel courage il avait su immoler à la République ses afîections personnelles, renoncer à Tamilié de fiarnave, et s'arracher à celle de Mirabeau, <( qu'il

• * Il est évident que les dernières lignes de ce numéro cinq furent écrites après la présentation du Rspport de Robespienne, puisqu'elles le mentionnent.

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aimait comme une maîtresse*. » Que lui reprochait-on? • N'avail-il pas dit que « le vaisseau de la République voguait entre deux écueils, le modérantisme et l'exagératioa*?p N'avait-ii pas ajouté que «outrer la Révolution avait moins de péril et valait mieux encore que de rester en deçà? » Pniinjiioi l'avoir jugé sur des iiluases (K'iacliéesï Lui, le patron des aristocrates! le patron des modérés 1 Ah 1 que le vaisseau de la République, lancé entre deuxécueils, s'approchât- trop de celui du modératUinme^ et Ton verrait de quel air il aiderait à la manœuvre, on verrait s'il était un uiodéré^ ! Un modéré 1 lui qui avait dit, comme lîobespierre, et en termes non moins forts : «c S-il faliait choisir entre Fexagération du patriotisme et le mwasme du modérantisme, il n y aurait pas à balan^ èer*î » Lui ([ui était allé aussi luiii que Marat en révolution Lui qui avait écrit que a le Comité de salut pu- Uiè^évait eu besoin de se servir, pour un moment, de la jurisprudence dès despotes, et de jeter sur la Déclaration des droits un voile de gaze, il est vrai, et transparent*! » On l'accusait d'avoir défendu Diilou. Depuis quand était-ce un crime de défendre quelqu'un? S'il était cnmkiel pour avoir défendu Diilon, Robespierre l'était avoir pris la défense de lui Camille, qui àvieiit pris la défense de Dillun' î A la ( akiniuie il oj[)posait un témoignage décisif, celui de Robespierre, déclarant que Camille ^t un excellent républicain, qu'il Tétait par instinct, {NW 'SilifiiBaeiBit plutôt que; pat choix, et qu'il loi élait BiÉV^tinpossilÂe d'^re autre dio^. Be qui avàit-ou ja*

* V ilii Vm(T CordelwTy p. $1. Collection des Mémoires rdalifo à \à I^évoluUuu iraiiçùisc. ■ . , • , . ,

Ibid., p. 70. " ' ' *" ' ' '-i-'

* Ibid,, p. m.

« MtVi., p. 107 etIOS. '

* !Hd, , p. 108.

mais fait un plus bel éloge * ? Au resle^ puisque son der*

nier numéro avait été censuré par le Comité de salut public, il était prêt à le briller, cl à imiter Fénelou montant en chaire pour publier le bref du pape qui condamaail les Maximes des Saints^ et les lacérant lui-même Quant à son opinion sur ranarchie, était-il donc si coupable d'avoir cru, après Caton et Rrutiis, que ce l'anarchie, en rendant tous les hommes maîtres, les réduit bientôt à n'avoir qu'un seul maître*. C'est ce seul maître que j'ai craint; c'est cet anéantissement de la République ou du moins ce démembrement que j*ai craint. Le Comité de salut public, ce Comité suiveur, y a porté remède; mais je n'ai point le mérite d'avoir le premier appelé ses regards sur ceux de nos ennemis les plus dangereux, et assez habiles pour avoir pris la seule route possible de la contre-révolulion. Fercz-vous un crime, frères et amis, à uu écrivain, à un député, de s'être eflrayé de ce désordre, de cette confusion, de cette décomposition du corps politique, où nous allions avec la rapidité d'un torrent qui nous entraînait, nous et les principes déracinés, si, 'dans son dernier discours sur le gouvernement révolutionnaire, Robespierre, tout en me remettant au pas, n'eût jeté Tancre lui-même aux maximes fondamentales de notre Révolution, sur lesquelles seules la liberté peut être affermie, et braver les efforts des t^iaiis et du temps * ? »

Il eût été difîQcile de faire plus complètement amende honorable. Mais par quelles cuisantes attaques dirigées contre ses ennemis de tous les degrés il se dédommageait de l'effort! Quelle verve étincelantc î quelle grâce dans sa manière de jouer du poignard 1 a £n janvier der-

' ?i° V du Vieux CordeU$r, p. SO. GoUection des l(émoir«B, etc.

* Ibid., p. 90.

» Itnd., i». 111.

« Ibid.

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nier, j*ai vu M. Nicolas dîner avec une pomme cuite, et ceci n'est point un reproche... — Or, ci oiniil-oii qu'à ce sans-culotte, qui vivait si sobrement en janvier, ii est dû, en QÎirdse, jAiift de cent cinquante mille francs pour im* pressions parle Tribunal révolutionnaire, tandis qtie moi, qu'il accuse, je n'ai pas accni mon pécule d'un denier? C'est ainsi que moi, je suis un anUocrale qui frise la guiUotine, et que Nicolas est un sanê-eulotte qui frise la fortuntf ^ — Déjà on ne se reconnaît plus à la Montagne. Si c'était un vieux cordelier comme moi, un patriote reclUtgne^ Billaud-Vaioiiiie, par exemple, qui niVùl gourmandé si durement, siistinumem iitique^ j'aurais dit: a C'est le soufflet du bouillant saint Paul à saint Pierre qui avait péché, d Hais toi, mon cher Barère* ! . . . attendsmoi, Hébert, je suis n loi (l.iu^ mi moment*... Ilioiih)! j'aurais mis le dénoncé et les dénonciateurs chacun à leur véritable place, malgré les grandes colères du Père Ducbesne, qui prétend, dit Danton, que a sa pipe ressemble à la trompette de Jéricho, et que, lorsqu'il a fumé trois fois autour d'uiic l'rputation, elle doit tuiuber\,.)> Est-ce loi qui oses parier de ma fortune, toi que tout Paris a vu, il y a deux ans, receveur de contre-marques, à la porte de8<%riétés, dont tu as été rayé^ pour cause dont tu ne peux |>as avuii' poidu souvenir'?... Ce qui est certain, c'est que tu ji'étais pas avec nous, en 1789, dans le cheval de bois...; c'est. que, comme les goujats, tu ne t'es iUl, remarquer qu'après la victoire, où tu t'es signalé en dénigrant les vainqueurs, comme Thersite, en emportant lapluifui Lc part du hiitin, et en faisant cliaulfer ta cuisine et tes.fourneaux de calomnies avec les cent vingt mille

< !^ V dtt Vieux CoràeHer, p. 79 et SO.

* Jind., p. 98.

»ldùl.,p. 95.

* /Wd., p. 77.

* IbùL, p. 95.

^58 HISTOIRE DE LA UÉVaLUTlOM (1794).

francs et la brme de Boucholte ^. . Cent vingt mille francs

à Hébert pour louer Georges Bouchotte! Pas si Georges, .monsieur Boucholte! îl n'est, ma foi, pas si (ioorges*! ...»

Ainsi allait Camille Desmoulius, i'rappaul d'estoc et de taille. Puis^ tout d'un coup saisi d'une mélancolie su- Mime : «0 mes collè^njes! cette vie mérite-t-elle donc <ju'un représentant la prolonge aux dépens de l'honneur ? <11 n'est aucun de nous qui ne soit parvenu au sommet de la montagne de la vie. Il ne nous reste plus qu'à la descendre à travers mille précipices, inévitables même pour rhommc le plus ohscur. Cette descente ne nous offrira ^lucuns paysages, aucuns siles qui ne sesoientofferls mille fois plus délicieux à ce Salomon qui disait, au milieu de ses sept cents femmes, et en foulant tout ce mobilier de bonheur : c< J'ai trouvé que les morts sont plus heureux « que les vivants, et que le piub iicureux est celui qui « n'est jamais né »

Hébert écumait de rage. Le 11 nivôse (51 décembre), il court aux Jacobins, y dénonce de nouveau Bourdon (de rOise), Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins, ce dernier surtout, et il insiste |)our que chacun fasse connaître ce qu'il sait sur leur compte*.

Le 16 nivôse (5 janvier), nouvelle mêlée aux Jacobins. •Collot-d^Herbois s\ élève contre* Philippeaux, dont il veut l'exclusion; mais, quanta ce qui est de Camille: «N'oublions pas, dit-il, ce qu'a fait pour le bien public le vieux .patriote ^ » Ce vieux patriote avait trente-trois ans, tant on vivait vite alors ! Le président lit une lettre de Camille 'Desmoulins, annonçant son cinquième numéro. Un des >ami$ d'Hébert, Momoro, reprend les attaques d'Hébert

1 N* T da Viettx CordOier, p. 99.

« Jbid., p. 100.

s Ibid., 105 rt ÎOl.

* Moniteur, nn II (179-i), a' 106.

* Ibid., n' 109. .

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contre Philippeaux, au sujet duquel un autre membre s'écrie : « Il n'a rien vu ; il a toujours voyagé en voiture ! » A son tour, Hébert se lève : a Justice ! justice I Je suis accusé dans un libelle d'être un spoliateur de la fortune publique. » — « En voici la preuve, » répond une voix pénéli anit'. C'est celle de Camille Desmoulins. Il ajoute : a Je tiens à la main Texlrait des registres de la tré&urene nationale qui porte que, le 2 juin, il a été payé à Hébert, par'BoQchotte, une somme de cent vingt-trois mille livres pour «on journal ; que, le 4 octobre, il lui a été payé une somme de •>(i)x;iiitt' mille livres, pour six ccul mille «exemplaires du à^ère JJuciicsne^ tandis que ces six cent mille exemplaires ne' devaient coûter que dix-sept mille livres*. » — Hébert : « Je suis heureux d être accusé en face; je vais icpuiidre. »

En ce moment, Robespierre jeune, qui revenait de ÏQulcn^ prend la parole et marque son étonnement du tiilléspeGtacle déroulé sous ses yeux : « Depuis cinq mois que je suis absent, dit-iî avec amertume et ^Tavité, la Société des Jacobins me paraît étrangement ( lia livrée. On s*y occupait, à mon départ, des grands intérêts de la Rcpiriaè^ue ; aujourd'hui, ce sont de misérables querelles 4^iiMfi^idus qui l'agitènt. Ëh [ que nous importe qu'Hébert ail volé en donnant ses contre-marques aux Variété^ » Un rire moqueur s éleva.

Hébert, à la tribune, levait les yeux an ciel, frappait 4topied;^ Veut^on m'assassiner aujourd'hui' ? » s'écriat4l^'jd£espëré. Et ce cri ne soulève que murmures. Robespierre jeune, en souillant sur la ilamme, l avait attisée 4iu iieu de i'étdndre.

. Botiespierre aîné s'efforça de ramener le calme en Aimai' fpie wm frère était absent depuis longtemps de la

« MûniUur, an H (4794), n« iOa.

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société; que cela se voyait à son langage; qu'il avait rendu de grands services à Toulon, mais ne paraissait pos assez comprendre combien il élait dangereux d'alimenter de petites passions qui se heurtaient avec tant de violence ; que ces discussions prenaient un temps dû à la chose publique : que le devoir des républicains élait d'empêcher tout acte d'oppression; que^ lui, n'accusait personne et attendait la lumière pour se décider : « Je parierais que les pièces démonstratives que Camille a 11 10 [Urées ne prouvent rien ^ » Jl conclut en demandant qu'on passe à la discussion du libelle dePhiiippeaux.

Danton parle dans le même sens. Il s'aHlige de ces débals personnels qui font oublier la chose publique; il insiste pour qu'on éclaire le peuple, pour qu'on laisse (juehjiie chose à faire à « la guillotine de l'opinion ; » et, iidèle à son habitude d'envelopper d'expressions violentes même ses appels à la modération, il termii|6 i^b fermes : « Subordonnons nos haines particulièi^MMIl^ lérèt général, et n'accordons aux aristocrates que la prienté du poignard*. » On décida que Philippeaux serait entendu à la prochaine séance.

Ainsi, d'une commune voix, Robespierre et Danton protestaient contre des querelles dont le caractère peu . élevé et le but personnel tendaient, non-seulement à énerver la République, mais à l'avilir. Vains efforts! Trop de passions subalternes étaient en jeu pour que la voix de la raison se fît seule entendre. Philippeaux, tout entier aux préoccupations qu'il avait rapportées de la Vendée, brûlait de pousser les choses jusqu'au bout ; Camille Desmoulins l'y encourageait par les éclats d'une admirar tien irréfléchie; Bourdon (de l'Oise) n'entendait pas renoncer de sitôt à saper les bases sur lesquelles reposait le

« MottiUur, an H (i794), n* 109.

« !bid.

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