F'AI-AIS DU LUXEMBOURG
Le 30 janvier, le procureur du roi Flandre de Brunville fut appelé à prononcer son réquisitoire. La veille, le baron de Besenval iivait été mis en liberté, et cette circonstance devait être fatale au marquis de Favras, parce ({ue jamais le Cliâtelet n'aurait osé jeter aux vengeances populaires un double défi.
L'aspect du tribunal était imposant et lugubre. Au haut de la salli', (juarante juges se tenaient rangés en cercle, le président sous un dais, et, derrière lui, un tableau du Christ
sur la croix. De Brunville conclut au dernier suppHce, mais en phrases tellement entrecoupées et d'une voix si émue, qu'un involontaire frisson parcourut toute l'Assemblée. Des grenadiers ayant reçu l'ordre d'aller prendre l'accusé, il se présenta dans une attitude à la fois résignée et hautaine. Il était mis avec soin, poudré à blanc, et la croix de Saint- Louis brillait sur sa poitrine. Debout devant ses juges, il soutint que les projets de révolution dont on lui voulait faire un crime concernaient seulement les Pays-Bas et la Hollande.
Les juges ne se retirèrent que bien avant dans la nuit et sans avoir prononcé l'arrêt ; de nouveaux témoins restaient à
entendre.
On a des lettres de Favras, que, du fond de sa prison, il écrivait à sa femme. Le trouble de la tendresse alarmée s'y montre mêlé à un stoïcisme réfléchi. En les lisant, on s'aperçoit que cet hoinme, en apparence si résolu, ne se sent pas incapable des faiblesses d'un cœur qui aime et qu'il les redoute. Il résiste d'une manière poignante au désir de voir ses enfants, de les embrasser; il a peur des larmes qu'il lui faudra répandre. D'ailleurs , on l'abandonnait lâchement. N'était-il pas à craindre que, par quelque révélation formidable,^il ne cherchât, ou à racheter sa vie ou à venger d'avance sa mort? La vérité est qu'un de ses juges. Talon, l'étant allé voir dans son cachot, le prisonnier lui dit, en lui tendant un papier où était tracée toute l'histoire du complot : « Si je dois mourir, je ne veux pas mourir seul. » A ces mots. Talon frémit d'épouvante; il presse Favras, il le conjure de garder jusqu'au bout ce secret funeste ; il invoque sa générosité. Se taire sous la main du bourreau, ce serait vivre pour la gloire. Et puis, qu'espérer? En face d'un gibet déjà dressé, au milieu d'une foule à qui on a donné l'heure du supplice , une dénonciation déshonore , elle ne sauve pas!... Il paraît que Favras hésita; mais enfin, vaincu par les paroles d'un juge qui se transformait en suppliant, il promit d'emporter son secret dans la tombe. Il tint parole.
Le 19 février, Favras était dans sa chambre, le dos appuyé contre sa cheminée et le front sans nuages, lorsqu'on vint l'avertir de descendre. Il comprit que l'arrùt avait été rendu la veille, et une légère altération se fit voir sur son visage.- Mais il se remit bien vite. Dans la salle de la question, il demeura impassible, pendant qu'on se jetait sur lui pour le garrotter, et, quand on lui demanda sa croix, il ne la voulut remettre, soldat, qu'à un soldat. Après la lecture du jugement, il dit : « Citoyens, vous êtes bien à plaindre, puisqu'il vous suffit pour condamner du témoignage de deux pervers. » A trois heures, il sortait du Ghâtelet et marchait au supplice.
Il était lié sur un tombereau, nu pieds, nu-tête, en cheveux longs, vêtu d'une chemise blanche par-dessus ses habits et portant sur la poitrine un écriteau où on lisait : C07ispirateur contre VÈlat. Le curé de Saint-Paul, qu'il avait appelé, l'accompagnait. Une torche ardente brûlait à côté de lui. Derrière, venait le bourreau. Cet appareil sinistre, la haute taille du condamné, sa chevelure flottante, l'expression calme et forte de sa physionomie, l'air dont il allait à la mort sous son vêtement d'opprobre, tout cela émut le peuple, et un journal royaliste a raconté que, lorsque Favras arriva devant l'église Notre-Dame, au lieu où, d'après l'arrêt, il avait à faire amende honorable, les uns se mirent à crier grâce ! tandis que les autres criaient : a la potence !
Dans ce moment terrible, le condamné protesta de son innocence. Puis, prenant son arrêt des mains du greffier, il le lut d'une voix ferme, après avoir dit : » Quoique les motifs de ce jugement soient faux, j'obéis à la justice des homm'es, qui, vous le savez, n'est pas infaillible. » Il demanda ensuite à être conduit à l'Hôtel de Ville, pour des révélations importantes, ce qui lui Fut accordé. Les rues étaient gardées par des soldats. Cent dix hommes par bataillon avaient été commandés pour occuper la place de Grève.
Arrivé à l'Hôtel de Ville, où s'étaient rendus le rapporteur et deux conseillers, Favras y dicta son testament de mort,
avec une présence d'esprit surprenante, soignant la rédaction, s'attachant au style et faisant changer les expressions qui manquaient de correction ou de netteté. Comme il parlait d'un grand seigneur et que le greffier écrivait le nom du comte de La Châtre : c Pourcpioi, s'écria-t-il, écrivez-vous un nom que je n'ai pas prononcé? Rayez-le. Ce n'est pas le comte de La Châtre. » Et il fit consigner cette déclaration dans l'acte. Le rapporteur lui demandant de désigner le personnage auquel il faisait allusion, il s'informa si, dans <;e cas, il serait sursis à l'exécution du jugement. On garda le silence.
Le testament de Favras, quoique d'une longueur démesurée, ne fournissait aucun éclaircissement. Il est probable que le but du condamné était de gagner du temps, dans l'espoir que ses complices du Luxembourg tenteraient, au dernier moment, quelque effort pour le sauver.... C'était bien mal connaître les princes!
Il est certain, au contraire, qu'il tardait extrêmement au Lu.\embourg de voir le drame se dénouer. Aux complices de Favras plutôt qu'à ses ennemis furent attribuées, disent h-s Mémoires de Lafayette, les clameurs excitées autour de la prison et réprimées par la garde nationale. La nuit était venue. La foule innombrable répandue sur la place de Grève s'y agitait, impatiente, à la lueur des flambeaux. Fa^Tas ne paraissait pas. Des propos redoutables commencèrent à courir parmi la multitude. « Si c'était un de nous, il serait pendu depuis longtemps; mais c'est un noble, c'est un marquis, on veut le sauver. » Et en effet, le baron de Besenval ne venaitil pas d'être déclaré innocent? N'avait-on pas élargi Augeard, fermier général et secrétaire des commandements de la reine, bien qu'on eût saisi chez lui un mémoire, écrit de sa main et contenant le plan d'évasion du roi ? L'impunité était elle décidément acquise à quiconque serait un gentU- ' homme ou un homme de cour? Animée par ces discours «t par l'invocation de ces souvenirs, la foule cria : Fa i; ras.' Favras!
A huit heures, on l'aperçut au haut des degrés de I Hôtel de Ville, qu'il descendit sans' peur et en soutenant le curé de Saint-Paul, à demi évanoui dans ses bras. Des milliers de feux brillaient sur la place, aux fenêtres des maisons, et des lampions avaient été placés jusque sur la potence. Au milieu de l'échelle fatale, Favras affirma de nouveau son innocence; mais, comme le bruit qui montait de la place couvrait sa voix, le bourreau, attendri, lui dit avec larmes : « Criez plus haut, qu'ils vous entendent! ■> Favras répéta : » Je suis innocent ; » puis, s'adressant à l'exécuteur : « Faites votre devoir! » Il y eut un moment de silence et tout fut accompli.
Alors des voix implacables se firent entendre. « Allons ! saute, marquis! » dit un enfant.
Lorsque Favras était monté à l'Hôtel de Ville, après avoir annoncé qu'il allait faire des révélations importantes, on avait vu deux cavaliers partir à toute bride pour Versailles, au moment de l'exécution, d'autres hommes à cheval, placés à l'angle de la place et du quai, se frayèrent un passage à travers le peuple et gagnèrent précipitamment le Luxembourg.
Que s'y passait-il? voici ce qu'a raconté Barère :
« Si les Français qui émigrèrent pour servir de tels maîtres avaient pu être réunis au palais du Luxembourg dans cette nuit funeste, un spectacle odieux les eût éclairés sur leur idole héréditaire ; ce spectacle eût dessiUé leurs yeux et indigné leur âme. Les témoins du fait suivant sont tous connus à Paris ; et M. Augeard, alors secrétaire des commande-
NOUVELLE ORGANISATION DU ROYAUME
ments de la reine, qui l'avait chargé d'observer tout ce qui se passait au Luxembourg, savait et disait les noms de tous les courtisans du prince. Le comte de L. G. (La Châtre) avait été envoyé par lui pour assister au supplice de Favras, tant Son Altesse Royale redoutait que cette victime trop dévouée ne parlât et ne perdît courage à l'aspect de l'échafaud. Il fallait soutenir sa constance et sa force jusqu'au dernier moment. Un cercle assez peu nombreux était réuni au palais du Luxembourg; l'incertitude et le trouble étaient peints sur tous les ^•isages: on attendait en frémissant l'issue de cette sanglante tragédie, dont le dénoûment pouvait compromettre plus d'un puissant personnage. Neuf heures sonnent. Le comte arrive ; il rend un compte détaUlé et fidèle des derniers moments de la victime ; il annonce que son silence ne s'est pas démenti.... Le calme et la sérénité rentrent alors dans les cœurs ; toutes les terreurs sont dissipées ; le maître du palais a déjà oublié pour quelle cause la potence a été dressée sur la place de Grève. » Si l'on n'osa pas sous le règne de I>ouis XVIII impliquer Lafayette, soit dans la conspiration du général Berton à Saumur, soit dans celle des quatre sous-officiers de la Rochelle, ce fut de peur qu'il ne déchirât le voile qui couvrait un crime. Lafayette l'a déclaré luimême.
On devine maintenant i qui s'adressait la lettre dont nous avons eu l'original sous les yeux et que nous avons déjà citée. « .... Ce plan a l'avantage d'intimider la nouvelle cour et de décider l'enlèvement du soliveau. Une fois à Met/ ou à Péronne, il faudra bien tfu'il se résigne. Tout ce qu'on veut est pour son bien ; puisqu'il aime la nation il sera enchanté de la voir bien gouvernée. »
Il est probable que cette lettre est celle qui fut trouvée sur Favras, au moment de son arrestation, et portée à Lalayette, lequel, ainsi qu'il a été dit, se hâta d'en informer Monsieur.
Le lendemain de l'exécution, Mme de Favras, qui; de la prison où on la retenait, avait entendu crier l'arrêt de mort de son mari, fut rendue à la liberté, et l'on assure qu'une main inconnue lui remit un paquet cacheté, contenant quatre cent mille hvres en billets de caisse. Il est à croire qu'elle refusa cette offrande abominable. C'était le prix du sang.