ORIGINES
aventures, qu'un orgueil indomptable anime, et qui portent dans le sang Tamour des combats. Que de ces deux sociétés mises en présence, la première eût été vaincue, c'était tout simple. Pourquoi le contraire est-il arrivé?
Depuis 1789, on a traité le n-gime féodal avec un dédain bien puéril. Voyez combien élait grande la force que puisait dans le désintéressement et la vivacité de sa foi cette société féodale si décriée ! A la fin du onzième siècle, UB moine s'avise qu'il faut alfrauchir les chrétiens de terre sainte, et arracher au.x infidèles le tombeau du Sauveur des hommes. II. prêche cela, et tout à coup la société fiV)dalt' éprouve un tressaillement héroïque. Nul système d'administration qui puisse la faire mouvoir avec ensemble: nul lien fRilitique qui rassemble les parties diverses dont elle se coni|)oso.... N'imi>orte, la voilà qui s'ébranle le même jour, pre.s(|ue à la même heure ; la voilà qui, par la seule force du lien moral, ««■ lève d'un subit élan, |>our aller au |>ays inconnu. Les pèlerins prennent le casque; ailieu le manoir, et |)<)ur toujours peut-être! Les écuyei-s attendent, les deslriei';» hennissent, le:« pennons floyeiil, l'armée est en marche. Est-ce que notre civilisjilion moderne, si savante, si active, en France surtout, a jamais produit un mouvement plus énergique et plus passionné?
A rflle force morale, née île l'ardeur des croyances, s'ajoutait celle ((u'enfnnte le princi|ie du dévouement. Jamais ce princii»e ne re<;ut une application plus vigoureuse et plus féconde qu'au moyen âge. 1^ chevalerie n'était |ias une institution; elle n'eut rien de systématique dans son origine, c'était hi pn^Hluit naturel des mœurs féodales, moeurs naïves, foruiées d'un inconcevable mélange de férocité et de tendresse. • Je jure, disait le jeune houmie admis au rang et à la vie îles guerriers, je jure do soutenir le bon droit des plus faibles, comme des veuves, des oqihelins et des demoiselles en bonne querelle. • On sait que la veille ou l'avant-veille de son admission, l'aspirant devait revêtir une rolw rouge. C'était la désignalion symbolique du ri'de sJinglant qui lui élait réservé dans le monde, et cette rolx- emblématique, il n« la pn-nait qu'au sortir du bain, parce qu'il faut être pur (Kiiir se dévouer. Suivez ces formalités jusqu'au bout, tout y est simple et touchant, plein de grâce et de grandeur: le récipiendaire arrive à l'église, il s'agenouille devant le seigneur (|ui le doit armer chevalier, et qui lui dit : ■ A quel dessein voulez-vous entrer dans l'ordre? Si c'est |K)u'r être riche, pour vous rejwsor et être honon', sans faire honneur à la chevalerie, vous en êtes indigne. • Ile là ces traditions de générosité si religieusement suivies ; de \h cette protection errante accordée pendant si longtenq)S au malheur.
Les mœurs étaient gi'ossièrps, san» doute, et pourtant voici qu'à travers ce déltordement do [Missions brutales, auxquelles l'habitude des guerres privées fournit un aliment toujours nouveau, la femme nous apparaît protégée aven |ta.ssion. honoré»- à l'égal de Dieu, et ioute-|>uis8ante par sa faiblesse. Dans le tournoi qu'il avait entrepris à Darignan. en Piémont. liayard, comme il est dit en son histoire, refusa de recevoir le jprix qu'il avait mérité, afllrniant i|ue tout l'honneur de la journée revenait au inani-lion (|ue sa dnnu; lui avait donné. L'historien ajoute (lue, le iii:iiir|i(iii fut rendu à l:i d-iiiu'.
ET CAUSES • Lix
■iriînT;-'!!
Quoi (le plus bizarre que cette souveraineté calme, souriante, précieuse parce qu'elle est fragile, planant ainsi au-dessus du violent empire de l'épéeîQue ce culte de la femme soit né de lu philosophie chrétieime , cela n'est pas douteux; mais c'est une des gloires de la féodalité de s'être laissé si aisément pénétrer par le christianisme.
La société féodale se montre donc, dans l'histoire, a|)puyée sur ces trois grandes puissances par qui les sociétés durent : la foi , le dévouement et l'amour.
iltudierez-vous l'histoire de la féodalité dans les rap- |)orls des ' possesseurs de fiefs entre eux , vous serez frapjté de ce qu'il y avait et de noble et de moral jusque dans leur inégalité. Le suzerain devait appui et protection au vassal : le vassal devait au suzerain affection et fidélité. Tels étaient les termes du contrat sur lequel repos;iient l'investiture et l'hommage. Le conmiandemenl iwrdait ainsi ce qu'il a de dur, et l'oMissance ce qu'elle a de dégradant. Cette réciprocité de devoirs établissait même, entre les divers membres de la hiérarchie féodale, le seul genre d'égalité (pii soit (wssible entre le fort et le faible dans une so<-iété encore imparfaite. Toutefois, connue l'unité ]>oliti(|ue n'existait pas. comme il n'y avait au centre de cette société aucun pouvoir assez étendu |M)ur en atteindre toutes les exti-émités, en pénétrer ioutes les parties, en faire mouvoir harmonieusement tous les ressorts, des iniquités eurent lieu, des fiassions sauvages se ilonnèrent carrière. Il arriva (|ue les grands fiefs s'ét«>ndirent aux dépens <les petits, et cpie la protei'tion due au vassal devint un prétexte^iPusuriiation ou une cause de tyrannie; on vil le droit fléchir quelquefois, on vit la force triom|»her. Mais ces violences ne se commettaient pas sans avoir à briser bien des obstacles, i^i le régime féotlal avait ses abus, il avait aussi ses garanties. \a! vassal, injustement atla((ué par son suzerain. trouvait dans le suzerain supérieur un protecteur, la plu- |(art du temps intéri;ssé à le défendre: et tel était l'enchainement de toutes ces petites royautés partielles, (|u'elles étaient naturellement api)elée8 à »e faire équilibre.
Ktudiée dans les rapports des seigneurs avec leurs colons et leui-s serfs, la féodalité se présente sans doute sous un jour beaucoup moins favorable. Ici, tout est ai^ bitraire. o<licux : c'est l'abus insplent de la force ; c'est l'excès de la victoire dans ce qu'il peut avoir de plus affreux. El pourtant, croil-on que la condition des prolétaires d'aujourd'hui soit de beaucoup préférable à celle des serfs d'autrefois? Ce que les serfs avaient de moins en dignité, ils l'avaient de plus en sécurité. Ils pouvaient sans pâlir s'arn^ter à l'idée de leur lendemain. S'ils gémissaient sous une rude tyrannie, ils voyaient en face, du moins, celte tyrannie; ils la touchaient en quelque sorte du doigt, ils pouvaient la désigner par son nom propre. Combien n'est pas plus lourde, hélaç! celle qu'exprime aujourd'hui ce mot efl'rayanl et vague, la misère l La lilx^rté avec la misère et l'isolement, c'est une servitude aussi, et quelle servitude, mon Dieu! Le despotismi; féodal était dans les hommes, le despotisme bourgeois est dans les choses; desjwtisme mystérieux qu'on sent ]>arlout . qu'on n'a|)erçoit nulle part, et au sein duquel
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riiidigeiil se voit mourir sans se rentliii cuiiipU' du mal qui le tue. Si donc on jujre de l'instabilité d'un régime par la frrandeur des calamités qu'il enfante, le régime féodal n'a pas dû avoir moins de consistance que n'en présente le régime qui s'est élevé sur ses débris.
Nous avons reconnu que la société féodale manquait d'unité dans son ensemble, mais cela même était de nature k la rendre durable. L'unité ne saurait exister au profit de l'action, sans exister aussi au profit de la réaction. Partout où le pouvoir se meut aisément et avec vigueur, les mouvements révolutionnaires sont redoutables et décisifs, si la société ne se sent pas heureuse. Imagine/, un pays dans lequel la centralisation soit excessive, le pouvoir y sera fort aussi longtenqjs qu'il vivra; mais, pour changer la société, il suffira d'un coup de main. La société féodale avait mille têtes : les frapper d'un seul coup était im|)ossible ; aussi, du dixième au seizième .siècle, que d'ébranlements partiels, que de secousses successives! La féodalité tient bon cependant, lit pourquoi s'en étonner? Tous ces seigneurs campaient au milieu de leurs terres: ils vivaient isolés dans leurs châteaux forts : les révolutions devaient être locales connue la tyrannie même qui les jirovoquait.
Toutefois, le régime féodal n'était pas sans avoir des vices qui lui fussent propres. La hiérarchie des personnes, dans ce système, était calquée, comme on sait, sur la hiérarchie des terres. Le service féodal était dû en raison du domaine qu'on possédait. La hiérarchie féodale devait donc s'écrouler le jour où serait détruite la liiérarchie territoriale, qui lui servait de fondement et de modèle. Or, la hiérarchie territoriale pouvait -elle se maintenir avec la faculté accordée aux pro|)riélaires d'aliéner leurs biens î Évidemment non. L'inaliénabilité des terres était, par conséquent, le principe vital de la féodalité. Aussi, jusqu'au règne des Valois, fut-il sévèrement interdit à un gentilhomme de vendre ses fiefs sans la permission du roi. Mais cette interdiction ne dura pas longtemps. En fait, les ordonnances des Valois la levèrent. Depuis Guy de Tournebu , sire de Maisy et de Laise, à qui il fut permis, en 1292, de vendre pour une somme déterminée une |)artie de ses terres, les aliénations autorisées devinrent de plus en plus fréquentes. Le régime féodal en reçut une atteinte mortelle. Et il ne pouvait en être autrement. En Allemagne , en Pologne , en Angleterre surtout, la féodalité a toujours été saine et robuste, parce que, dans ces différents pays, la terre s'est perpétuée par les aînés dans les mêmes familles , sans division ni altération ; parce que les droits de priniogéniture et de substitution y ont été regardés comme inviolables; parce que la propriété territoriiUe, enfin, y a eu pour caractère dominant l'immutabilité. En Erance, il était difficile qu'il en fût ainsi, à cause du génie même de la nation, génie inquiet, voyageur, cosmopolite, qui entraînait loin de leurs domaines les possesseurs de fiefs, presque tous grands coureurs d'aventures et contempteurs nés des trpvaux de la vie agricole. Il y avait chez eux un si inq)atient désir de sortir de leurs terres et de leurs castels ! C'était un tournoi qui les appelait, ou une expédition contre l'Anglais, ou bien encore quelque pèlerinage à la fois pieux et sanglant, (iette existence, tout
extérieure , entraînait d'énormes dépenses : on voulait avoir de beaux chevaux, de riches armures; on donnait des Jfètèà brillantes; on se ruinait pour l'amour des damés'. De retour dans leurs foyers, tous ces jtreux se trouvaient criblés de dettes. Venaient des contestations qui aboutissaient à des aliénations de terres. La royauté s'y prêtait de fort bonne grâce, en haine, de la noblesse; et les parlements, issus du peuple conquis, rendaient encore plus rapide la pente qui conduisait à l'abîme les aveugles rejetons de la race conquérante.- Il y avait donc dans la constitution de la féodalité , combinée avec la nature particulière du génie français, un vice radical jtar où elle aurait tôt ou lard péri. Et cependant, un semblable régime portait en lui-même assez de germes (fe vie pour se maintenir longtemps, si son libre développement n'avait pas été contrarié par un élément étranger. La féodalité succomba sous l'effort de la bourgeoisie organisée en communes.
Oij a beaucoup et très-diversement écrit sur les coninumes. La première question qui se présente est celleci : qu'étaient les comnmnes, considérées dans leur origine? La réponse est écrite dans toutes les chartes : les connnunes étaient des confédérations de bourgeois s'engageant , sous la foi du serment , à se soutenir l'un l'autre.
Quant au but que les bourgeois se proposaient en se confédérant, il est fort aisé de le définir. Les bourgeois pliaient sous le fardeau des taxes arbitraires; la faculté de tester leur était enlevée : ils ne pouvaient, sans acheter l'agrément du seigneur, faire entrer leurs fils dans l'état ecclésiastique ou marier leurs filles; en un mot, ils n'avaient la jouissance intégrale d'aucun des droits dont se compose la liberté civile. Eh bien, si les villes se formèrent en conmiunes , ce fut pour obtenir ces différents droits et acquérir en même temps la puissance militaire ([ui devait les faire respecter. C'est ce que prouvent encore les chartes.
M. Augustin Thierry me semble s'être trompé sur la nature et la portée du mouvement communal lorsqu'il a écrit : « Pour garantie de leur association, les membres de la connuune constituaient, d'abord tumultuairement. et ensuite d'une manière régulière . im gouvernement électif, ressemblant sous quelques rapports au gouvernement municipal des Romains, et s'en éloignant sous d'autres. » Ce gouvernement électif des villes ne se rattache en aucune sorte à la formation des comnmnes. Dans presque toutes les cités des Gaules il existait bien avant qu'on y eut vu éclater le mouvement communal dont M. Augustin Thierry le fait dériver. Qu'on parcoure ces chartes, histoire unique des comnmnes, on n'y trouvera rien qui se rapporte soit à l'élection du maire et des échevins par les bourgeois, soit aux attributions de la magistrature locale. On y parle, à la vérité, de majeur, de jures, mais comme de magistrats dont la juridiction est depuis longtemps reconnue . et n'a besoin ni d'être créée, ni même d'être définie. C'est ce (jue M. Guizot a très-bien fait obsener au sujet de la charte de Laon; mais si l'on prend la peine de feuilleter patiemment le Recueil des ordonnances, on peut voir que ce qui est vrai de la charte de Laon , l'est de toutes celles qui sont nées
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OHiaiNES ET CAUSES
de l'insurrection des bourgeois cunli'e lus seigneurs. Ce ii'i'st (|ue dans les vUlts neuves où tout était à créer, qu'un trouve des règles conceriiiuit radniiiiistration de l.i cité par des officiers municipaux. Je le répèle, si les villes se formèrent en communes, ce fut pour conquérir le libre dévelop|)ement de la vie civile et milit;iire, et non |>our obtenir des franchisée municipales, franchises (|u'elles {jossédaient déjà depuis longenips.
Les historiens ont eu grand tort de confondre l'histoire des municipalités avec celle des communes. Ce sont deux histoires tout à fait distinctes. Les conuuunes n'ont |ias du tout un caractère administratif : elles ont été guerrières par essence. La féodalité avait fondé son empire par le glaive : c'était donc par le glaive qu'il fallait le détruire. Lors de l'établissement des fiefs, l'exercice des armes n'était jK-rmis (pi'à ceux qui vivaient noblemenl : eh bien, l'établissement des communes naquit «le la nécessité de renverser ce privilège oppresseur. Tnus les documents historiques du douzième siècle témoignent du caractère essentiellement guerrier des connnunes. Ainsi elles avaient droit de paix et ^ guerre : aucun doute sur ce point. D'après la charte de Villeneuve eu U<"auvoisis. aucun ne |Miuvait. dans le cours d'une ex|H'dition. prêter de l'argent à un ennemi de la commune; et la charte de Beauvais défendait à tout l>ourgeois de piirler à un ennemi de la commune pendant la durée de la guerre. Tout habitant de Houen devait, sur l'ordre des n)agistrats , sortir en armes de la ville : le délinquant était condamné à payer uue amende ou à voir sa maison démolie. Lnlin on lit dans la charte de Kovc que si quelqu'un cause du dommage à la commune, et refuse, après sonunation du maire, de le réparer, le maire doit marcher à la tète des habitants pour détruire l'habit^ition du coupable, le roi promettant son secours s'il s'agit d'un lieu fort dont les niend>res de la conunune ne puissent se rendre maîtres. De telle sorte que faire la guerre n'était pas pour les communes un droit seulement : c'était un devoir. ïfuger raconte que Louis le (Jros ayant assiégé Turv, les communes des paroisses du pays prirent \asi à ce siège. Quel sens aurait ici le mot commune*, s'il n'était |«s synonyme du mot milices? Orderic Vital, auteur conlenq>orain de l'établissement des conmiunes, dit d'une manière formelle que l'obligation du service militaire fut l'objet unique des communes. 11 ajoute : • .\pi°ès le règne de Philippe I", Louis VI fut obligé d'implorer le secours de tous les éviques de France. |K)ur arrêter les mutineries et les brigandages i|ui désolairnt son royaume. Ce fut alors que Us communes furent établies. > Dans sa rt-inarquable préface du tome XI du Recueil des ordonnances, le savant M. de liréquigny soup<;oiuie Orderic Vital, d'avoir, du fond de son couvent, fait trop d'honneur ii'i aux évé<|ues; mais, quoi qu'il en soit de cette opinion, n; (|ui résulte clairement du passage que nous venons de citer, c'est (ju'au temps d'Urderic Vital, les communes étaient considérées connue la bourgeoisie sous les armes. Kn voici une preuve nouvelle et frappante. Lors<|u'unc ville n'avait pas de commune, c'était son seigneur <|u'elle suivait à la guerre, sauf à celui-ci à se rendre, selon le devoir de son fief, aux ordres du roi; lors(|u'une ville, au contraire, était en commutte, elle devait le service mi-
litaire au roi inunédiatement. Que conclure de là, sinon que le droit de conunune était le droit accordé aux villes de faire la guerre, en dehors de toutes les règles de la féodalité? Enfin, ces chartes, qui consacraient les conquêtes de la bourgeoisie, u'étaient-ce pas des traités de paix véritables? La charte conciédée en 1128 |)ar Philippe Auguste est désignée par les mots de inslitutio pacis, établisse me^^t de paix. Dans la charte accordée en 1112 à divers lieux dépendant de l'abbaye d'Aurigiiy, on lit : • Habeant communiam pro pace coiiservanda, » qu'ils aient une commune pour conserver la paix. C'est par ces expressions pactum pacis, pacte de la paix, qu'Yves, évoque de Chartres, désigne la charte d'Amiens, dans une lettre adressée à Louis VL Toujours le mot paix employé en opposition au mot commune.
Du reste, on sait quelle fut, sous la seconde race, la loi de formation des années. Iji cavalerie ne se composait que de nobles. L'infanterie était fournie par les villes. Or, l'obligation imposée aux villes de fournira l'armée des fantassins coïncide précisément avec l'institution des communes, dont elle détermine ainsi le véritable caractère. Par les connnunes. la bourgeoisie ne se mit pas seulement en état de défense contre les possesseurs des fiefs; elle s'introduisit dans la composition des armées, elle y prit racine, elle attira insensiblement à elle une partie de la force niililain>.
Une association guerrière née de la révolte légalisée des bourgeois contre les seigneurs, voilii la commune.
De là. entre le municipe et la commune, une distinction profonde et qui ne nous parait pas avoirété jusqu'ici comprise.
Le nmnicipe, c'est la cité considérée en elle-même. La comnmne, c'est la cité dans ses rapports avec les |K)uvoirs qui pèsent sur elle.
Le municipe, c'est la bourgeoisie s'administrant ellemême par des magistrats sortis de son sein.L-i commune, c'est la bourgeoisie prenant la hache et faisant capituler la féodalité qui la gêne dans son essor.
Veut-on une preuve manifeste de la réalité de cette distinction? La charte de Guise, concédée en 1279, accorde à la ville le droit d'avoir des juges élus, elle lui donne un pouvoir municipal. Ht. d'un autre c'té. elle lui interdit d'une manière expresse jus(|u'au désir d'être en commune. Commune, Municipb étaient donc deux choses essentiellement distinctes.
M. Augustin Thierry, dans ses Considérations sur Phistoire de France, a cité la charte de Guise; mais il n'a vu dans la clause singulière que nous venons de rapporter qu'un curieux exemple de la haine et de l'aiipréhension qui s'attachèrent longtemps au rtom de commune. Cette explication est évidemment insuffisante. Pourquoi cette haine attachée au nom seulement? C'était la chose que détestaient les ennemis de la bourgeoisie. Lt pourquoi? parce que commune répondait, non pas à des idées de pouvoir municipal, d'élection, de magistrature urbaine, mais à des idées de révolte, de luttes passionnées, de guerre.
Lyon eut de tout temps un corps muiiiciiial, et l'originc eii remonte aux euipercurs romains. Or, le piirleiiienl rendit en 1273 un arrêt ainsi conçu: « Lyon n'ayant j.imais eu ni université ni commune. > Donc aux yeux des
auteurs de cet arrêt, municipe et commune étaient choses parfaitement distinctes.
Que le mot commune ait été étendu, dès l'origine, aux villes assez lieureuses pour obtenir sans coup férir des chartes calquées sur celles que des villes voisines avaient obtenues l'épée à la main ; que, par une de ces altérations si fréquentes dans l'histoin^ des langues, le mot commune ait été peu à peu détourné de sa signification propre et primitive ; enfin, qu'il ait dil k sa physionomie moderne de remplacer définitivement l'expression toute romaine de iitunicipe, on le conçoit. Mais il n'en est pas moins vrai que pour bien comprendre les communes, démêler leur caractère spécial, connaître leur mission historique, il faut interroger, avant tout, les écrits contemporains de leur établissement et les chartes où sont réunis tous les litres constitutifs de leur existence.
Aussi bien, à dater du seizième siècle, époque, connue on le verra ci-après, où la féodalité tombe en pleine décadence, le mot commune cesse d'être employé et fait place au mot communauté, jusqu'en 1789, où il est repris et défini de la sorte : « Les citoyens français considérés sous le rapport des relations locales (jui naissent de leur réunion dans les villes et dans de certains arrondissements du territoire des campagnes, forment les communes. »
M. Raynouard a écrit un livre sur le droit municipal. Avec une curiosité patiente et sincère, il a suivi, à travers les ténèbres des premiers âges de notre histoire, la trace '; / du régime municipal des Romains ; et comme il trouvait jusque dans le douzième siècle les vestiges des anciens municipes. il a fait remonter au delà de l'invasion des barbares la filiation des communes françaises, méconnaissant ainsi tout ce que le mouvement communal avait eu de spontané, d'original, et, pour ainsi dire, d'indigène. ■
Après lui, est venu M. Augustin Thierry, qui, frapiié du spectacle des grandes luttes soutenues par les villes du moyen Age, a cru pouvoir rapporter à ces luttes toute l'existence de la bourgeoisie, et a donné l'insurrection pour i)oint de départ à ce qu'il appelle une sur-organisation du gouvernement viunicipal des cités. Erreur manifeste, puisque, en général, là où l'on voit une commune s'établir tunmituairement, il y avait déjà un maire , des échevins, héritage que la société romaine avait légué aux cités des Gaules.
Ainsi, pour n'avoir pas fait la distinction que nous venons de signaler, MM. Raynouard et Thierry nous paraissent avoir commis tous les deux, en sens inverse, deux erreurs également graves. L'un a dit des communes ce qui n'était vrai que des municipes ; l'autre, des municipes ce qui n'était \Tai que des communes.
Quant à M. Guizot, ne sachant comment concilier ces deux systèmes opposés, il a pris le parti d'assigner à la commune plusieurs origines diverses, créant de la sorte un troisième système assez vaste pour que l'opinion de M. Raynouard y pût trouver place à côté de celle de >L Thierry.
Oui. l'association conununale a été la phase guerrière lie l'existence de la bourgeoisie; elle n'a été que cela. Et tout le prouve: les circonstances du déclin desconnnunes aussi bien que les lois de leur' formation.
Car k quelle époque la vie communale comuiciue-l-elle I
à s'affaiblir, à s'éteindre? A quelle époque disparaissent ces chartes laborieusement conquises? Précisément à l'époque où la féodalité, à qui elles avaient été arrachées, se laisse désarmer par les rois et va s'alTaissant sur ellemême.
M. (juizof a été trop absolu lorsqu'il a resserré l'époque féodale enti-e le dixième siècle et le quatorzième. «Voyez, s'écrie Montaigne, en parlant de la féodalité au seizième siècle, voyez aux provinces éloignées de la cour, nommons Bretaignè, par exemple, le train, les subjects, les officiers, les occupations, le service et cérémonie d'un seigneur retiré et casanier, nourri entre ses vassaux, et voyez aussi le vol de son imagination ; il n'est rien de plus royal : il entend parler de son maître une f^is l'an, comme du roi de Perse, et ne le recognoit que par quelques vieux cousinages que son secrétaire tient en registre, t
La féodalité n'était donc pas sans éclat même au temps de Montaigne. Il faut reconnaître, cependant, que les onzième, douzième et treizième siècles forment la partie la plus saillaide de l'histoire féodale. Ce n'est plus tout à fait cette confusion effroyable qui a éclaté sous les successeurs de Charlemagne, et ce n'est pas encore cet ordre symétrique qui doit plus tard fonder l'omnipotence de la royauté. C'est du dixième au quatorzième siècle que la hiérarchie des fiefs se constitue définitivement. Du fond de ces châteaux forts construits sur des montagnes que bordent ravins et précipices, s'élancent à chaque instant des hommes intrépides, avides de butin, iniftatients de repos, et dont nulle puissance humaine n'a encore le droit d'enchaîner l'ardeur ou de prévenir les violences. L;i guerre est partout; on élève des remparts autour des églises : on creuse des fossés autour des monastères; d'un bout de la France à l'aulre, la féodalité se montre à cheval et en armes.
C'est donc à celle époque, surtout, que les comnuines doivent faire acte de pi-ésence dans l'histoire. Et voilà lirécisément ce qui arrive. Parallèlement à cette vie de la féodalité, si active, si énergique, si éclatante jusque dans ses excès et ses brigandages, l'histoire nous montre l'existence des communes aussi forte, aussi libre, aussi honorée par les rois qu'elle pouvait l'être. Pour tenir en échec l'humeur vagabonde des seigneurs, des milices bourgeoises sont établies, véritables commuties permanentes. Veiller à l'entretien des remparts, pourvoir à la défense de la ville, devient la première obligation des officiers municipaux. C'est le maire qui possède tous les droits du commandement; c'est à lui qu'est confié le soin des fortifications; c'est entre ses mains que sont déposées les clés de la ville. Partout on voit se former des comijagnies d'archers, d'arbalétriers; et la poudre n'est pas plutôt inventée que des compagnies d'arquebusiers viennent gi-ossir les rangs de ces petites armées bourgeoises. Puis, pour exciter l'esprit militaire parmi ces soldats de la cité, que lait-on? Tantôt on leur donne le droit de porter la livrée du roi, tant H on leur accorde des exemptions d'impôt, connue on fit au quinzième siècle, jwur les arbaléli-iers de Paris et de Rouen ; tantôt enfin on institue des fêles ayant pour objet spécial d'encouragi-r. [lar dt^s diinominations honorifiques: roi de /'orçtw&use. roi de Var-
ORIGINES ET CAUSES
baléU, les bourgeois qui se livrent k des exercices guerriers.
Ainsi, du dixième au quatorzième siècle, la puissance militaire de la féodalité a son contre-poids dans l'organis.-ition militaire de la bourgeoisie ou dans les communes. Maintenant, que de ces deux forces la première succombe, l'autre ne doit pas tarder à périr faute d'emploi. C'est "■ncore ce qui arrive.
En effet, qu'on se transporte h la fin du treizième siècle. Déjà la féoiialilé comnience à s'affaiblir. C'était dans son indépendance militaire qu'avait consisté toute sa force : mais en 1296, l'hilip|ie le Bel rend une ordonnance par laquelle il interdit toutes les snierres privées, <nts$i longlempt que durera sa guerrt : • slaluit quod. durante ^'uerra «ua. nulla alla puerra fiât in repno. » Voilà donc le droit de (fuerre restreint, au pmfit de la couronne. En 1314,1a (irohibition prononcée par Philippe le Bel est renouvelée, et en 1353 paraît une ordonnance du roi Jean, laquelle défend toutes les guerres privées, sous les peines les plus •révères. C'est la féodalité qu'on désarme.
Aussi, est-ce à partir de ce moment que les communes disparaissent de l'histoire; tant que la féodalité arait menacé les villes du haut de ses donjons, elles avaient dii rester en armes; et il y avait eu des œmmunt$. I,e danger aj-ant cessé, on put faire descendre l'enfant qui, placé dans le clocher de l'église, était chargé d'annoncer l'ai»proche de l'ennemi ; et il n'y eut plus que des municipes.
Ainsi s'explique tout naturellement ce que les historiens ont ap|>elé la décadence des communes aux qualor- /iiMiie et quinzième siècles. Le jour où elles cessèrent de 'iimin-endre qu'il leur importait de vivre, elles se lais- -' I' iil mourir. Il y en eut même qui, lasses de jiajer la l'ilcvance annuelle, prix de la charte qui leur avait été vendue |>ar la cupidité di-s rois, demandèrent qu'on les délivrât du droit île romnume comme d'un fardeau. C'est ■■.• que fil en 1325 la ville de Soissons. D'autres cités, il est vrai, se n'signèrent moins aisément à l'abolition d'un ordre de choses qui leur rapfielait des souvenirs glorieux ; mais la résistance ne fut ni gi'nérale ni passionnée. La dis[iarition des communes ne fut. à pnqirement |»arler, «pie le désarmement volontaire de la liourgeoisie.
I>»sThos«'s en étaient veimes à ce iKiint, vers le milieu ■ lu quinzième siècle, que Charles Vil put, d'un seul coupet -ans rencontrer d'obstacles, s'enqiarer de la puissance militaire de la Ixtnrgeoisie par la création des francx-archen. ri de celle de la féodalité par la création «les compagnies d'orilonnanee. Ce fut une révolution immense, mais elle i-lait préjiarée depuis longtemps. La bourgeoisie ne pfiuv;iit en murmurer, car si elle avait tiré l'^e, c'était uniquement |»iirce que les possesseurs de fiefs en tenaient une continuellement levée sur sa tête : une fois qu'elle n'eut plus à cmintire d'agression brutale, pourquoi ne se -erait-elle |)as livn'e tout entière aux |iaciliques travaux qui devaient fonder sa prépondérance? |ji noblesse seule aurait pu se plaindre; mais elle n'avait déjà plus ni vigueur ni jeunesse. Dans les luttes intérieures (]u'avait proTOjpiées l'établissement des conmmncs, elle s'était de -(■« propres mains déchiré les entrailles. Les guerres I trangéres étaient venues îijouter à cet épuisement, fruit imer des disronles civiles, et elle avait penlu le plus pur
de son sang dans les fatales plaines de Crécy, de Poitiers, d'.\zincourt. .Vucune voLx ne s'éleva donc pour empêcher Charles VII de rompre avec tout le passé militaire de la France. La féodalité conserva encore de l'éclat, mais elle fut dépouillée de sa force réelle. La France n'eut plus, [tour ainsi dire, qu'une épée,et cette épée fut placée dans la main du roi. Alors disparut, et pour jamais, la vieille hiérarchie militaire de la féodalité. Plus de bannerets obligés de soudoyer cinquante hommes d'armes, en déployant avec orgueil leur bannière indépendante. Plus de bacheliers faisant flotter autour de la bannière leurs modestes pcnnons. L'organisation de la féodalité armée venait d'être frappée au cœur; et tout plia bient:t sous les lois de l'unité militaire.
Eh bien, celte immense concentration des forces matérielles de la société entre les mains d'un homme fut en grande partie l'œuvre des comnmnes. D'abord, en enlevant aux nobles le droit exclusif de faire la guerre, elles brisèrent le plus fort t»rivilége qui puisse servir de base à l'oppression; ensuite, elles furent l'occasion el fournirent le prétexte d'une foule de petites guerres, qui, sans les comnmnes, n'auraient point éclaté au sein de la féodalité, et qui mirent en jeu tous les éléments de désordre qu'elle contenait.
Ce que les communes avaient fait pour la ruine de l'autorité matérielle des conquérants de la Gaule, les anoblissements le firent pour la ruine de leur autorité monde. Des fiefs n'anoblissaient pas s-ins le consentement du prince, dit de La Roque dans son Traité de la noblesse, la noblesse émanant de l'autorité souveraine comme les rivières émanent de la mer.
L'onlonnance de Blois jiorte, article 258, que « les roturiers .nchelant des fiefs nobles, ne sont point pour cela élevés au rang des nobles. . D'où il suit que, la noblesse ne se pouvant recruter d'elle-même, son éclat devait m ou tard venir se perdre dans celui de la royauté.
Que fallait-il pour oter à la noblesse son prestige? anoblir des roturiers. Les rois le pouvaient, et ils usèrent largement de ce droit. Dieu merci !
l'hilipi* l" est-il, comme on l'a prétendu, le premier de nos rois <|ui ait concédé des lellres d'anoblissement? Est-il vrai qu'il ait usé de ce droit en faveur d'Eudes le Maire, qui avait bien voulu exécuter pour Sa Majesté le vœu qu'elle avait fait d'aller à Jérusalem visiter le saint sépulcre ? De La Koque regarde la chose comme fort douteuse.
Quoi iiu'il en soit, les anobli8s«;ments furent très-rares à la fin du In-izième siècle el au conunencement du quatorzième. On en cite trois sous Philippe le Bel, un sous Louis .\, quatre sous Philippe le Long, cinq sous Philippe de Valois.
Cependant, à mesure que la féodalité déchoit, le nombre des anoblissements augmente. Après ceux par lettres viennent ceux par édits. En 1564, Charles I.X crée douze nobles, il en crée trente en 1568; Henri ill ira plus loin : par son édit de 1576, suivi de plusieurs déclarations diverses, il ne créera pas moins de mille nobles! Et. sur cette perde, la royauté ne devait plus s'arrêter.
Mais ce qui contribua surtout à la déchéance morale des fpjpions de la race conquérante, ce fut l'anoblisse-
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