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ment des villes, qui coïncide avec l'affaiblissement matériel de la féodalité. Apri^s Gliarles V, qui accorde la noblesse aux maires, échevins, ou pairs de Poitiers, de la Rochelle, de Saint-Jean-d'Angély, d'Angoulême, paraîtra Louis XI, cette forte et royale tête donnée par la Providence à la bourgeoisie , et par lui deviendront nobles, dans la personne de leurs magistrats municipaux, les villes de Tours, de Niort, de Cognac, de Bourges, d'Angers.
L'anoblissement des Hôtels de Ville, quel coup terrible porté au prestige des grands noms! Maintenant ne vous étonnez pas si, plus tard, vous entendez les écrivains bourgeois du dix-huitième siècle répéter en chœur ces paroles de Claude d'Expilly : « Les gentilshommes ne sont pas tombés du ciel. Il n'y en a point qui, si on allait à la source, ne trouvât celle de sa famille plus haute que celle de sa noblesse. »
Les anoblissements avaient continué l'œuvre commencée par les communes; et la féodalité, après avoir perdu son épée, n'avait pu conserver longtemps son auréole.
Il va sans dire que , dans les lettres ou édits d'anoblissement, la plupart des rois ne virent qu'une ressource financière. Déjà en 135(» , il en coûtait trente écus d'or à Jean de Rheinis pour devenir noble ; et l'année suivante. Aimery de Cours payait quatre-vingts écus d'or le droit d'oublier son origine.
La bourgeoisie pourtant n'avait pas atteint, au quatorzième siècle, un bien haut degré d'opulence. Lorsque, plus tard, par le développement de l'industrie , elle eut acquis ces grandes richesses qui ont fini par lui livrer le gouvernement de la société, les rois ne se contentèrent pas de vendre la noblesse aux roturiers ; ils les forcèrent souvent à l'acheter, et ils allèrent jusqu'à expédier des lettres de noblesse avec le nom en blanc ! Tant de cupidité devait les perdre, et l'avilissement de la noblesse entraîner celui du trône.
Quoi qu'il en soit, les écrivains qui ont attribué la destruction de la féodalité à la sagacité politique des rois sont tombés dans une étrange erreur. Cette protection que les rois accordèrent aux communes, ces lettres d'anoblissement par lesquelles ils élevèrent peu à peu la bourgeoisie au niveau de la noblesse, ne furent en général, de leur part, que des moyens de battre monnaie. Le principe féodal fut vaincu directement, non pas seulement par le principe monarchique, comme on l'a tant dit et répété, mais encore par le principe communal.
Malheureusement, les bourgeois étaient à peine sûrs de leur victoire, que tout changea dans le régime intérieur des villes. Comme ils n'avaient pris les armes que pour se défendre, comme c'était par l'industrie et non par la guerre que leur force était appelée à se développer, ils se plongèrent tout entiers dans des préoccupations purement mercantiles. Non-seulement ils désapprirent l'usage des armes, mais ils perdirent jusqu'au goût de la vie publique. Ils en sentaient moins vivement la nécessité; ils en redoutèrent les orages. Ils craignirent que ceux qui vivaient à leurs pieds ne profitassent à leur tour de cette formidable puissance d'agitation. Alors naquit cet amour de l'ordre qui caractérise aujourd'hui la bourgeoisie, amour inquiet qui a aussi ses emportements et ses violences. Les
traditions de l'Hôtel de Ville furent donc oubliées ou dédaignées; la cloche des assemblées resta muelle dans le beffroi ; tout frémissement héroïque cessa dans les âmes', et bientôt, là où avaient existé des communes, il n'y eut plus même des municipes.
Voici donc, pour nous résumer, de quelle manière, dans l'ordre social, la bourgeoisie s'est développée.
Organisée militairement par les comjnunes , elle dispute à la féodalité la force matérielle.
Knrichie par le travail, elle ouvre sa bourse aux rois, et, par les lettres d'anoblissement qu'elle achète, elle dépouille la noblesse d'une partie de son éclat.
Rendue par le désarmement de la féodalité à des travaux pacifiques et féconds, elle donne à son génie industriel les ailes du vautour et s'empare irrésistiblemenl de l'espace.
Tout la sert donc, tout lui profite : ce qu'elle semble perdre aussi bien que ce qu'elle gagne; et au fond de ses défaites apparentes, il y a de réelles et grandes conquêtes.
Cependant, quand la féodalité aura tout à fait succombé, ce ne sera pas la bourgeoisie qui recueillera immédiatement l'héritage, ce seront les rois. Mais patience! la logique de l'histoire finira par avoir raison. Quand les philosophes de la bourgeoisie auront achevé leur œuvre, une révolution éclalera, et le lendemain, à côté d'un Ir.'ne par terre, nous trouverons la bourgeoisie debout.
PROCHES DE LA BOURGEOISIE
LES ÉTATS OÉNÉRAUX
ous le règne de Philippe le Rel. une immense révolution se fait dans la sociélé : la bourgeoisie monte, la féodalité décline.
Que de ruines entassées dans l'espace de quelques années ! Il ne s'agit plus ici seulement de la papauté que frappe à la joue le gantelet de fer de Colonna, ni du clergé que le roi rançonne en l'humiliant , ni de ces évé- ([ues à qui les portiers du jmrlement peuvent venir dire, une ordonnance à la main : « Vous n'entrerez pas ici. » A côté de la puissance religieuse qui s'amoindrit, la féodalité se meurt, et, avec elle, tout ce qui avait fait la force et la poésie du moyen âge.
En quoi consistait le génie militaire de la féodalités?
A.mc^Jt^!^^^
Etait-ce dans l'art des canipeiueiils . ou la science des sièges, ou les marches hardies, ou les manœuvres habilement combinées ou la stricte observation des lois de la discipline? Non; il suffisait aux nobles d'être vaillants, de savoir monter h cheval ou manier une lance. La féodalité militaire repoussait par sa nature même le système des grandes armées et des expéditions lointaines. Les flots de sang inutilement versés dans les croisades ne l'avaient que trop cruellement prouvé. Or. jusqu'à Philippe le Bel, et sauf les croisades, la vie active de la féodalité ne s'était composée que d'une série de jjetiles guerres civiles. Mais voici qu'étendant les rèplemenls de saint Louis, qui d'ailleurs n'avaient puère été obsenés, Philippe le Bel interdit tout à coup les puerres privées : innovation décisive! car, de féodales qu'elles étaient, les guerres vont devenir nationales, et la transformation sera si rapide, que, sous Philippe le Long, le chevalier banneret ne rougira pas de recevoir, que dis-je? de demander une solde de vingt sols par jour. Il faudra combattre, non plus corps h corps, mais par grandes masses; il faudra que ces intrépides et indisciplinables cavaliers se commettent avec les fantassins flamands et les mercenaires d'oulre-Manche. N'était-ce pas là, [lour la féodalité, une cause certaine de ruine?
Aussi, ([ue voyons-nous déjh? ?ous Philippe le Bel, lies milliers de gentilshommes courent s'entasser à Cour- Iray dans un fossé bourbeux, et périssent assommés par les maillets de plomb des tisserands de Bruges , en attendant que leurs héritiers aillent mourir à Crécy, sous le couteau des montagnards de Galles, et, à Poitiers, sous les flèches des archers anglais.
C'est la féodalité qu'on décime.
Jusqu'à Philippe le Bel, les juridictions seigneuriales avaient été resjiectées. sinon regardées comme inviolables: et le grand principe de l'inaliénabililé des terres n'avait été que faiblement ébranlé par l'ordonnance de Philippe le Hardi , relative à l'acquisition des choses féodales par les non-no'ile!t. Mais voici que, sous Philippe le Bel. se répandent par tout le royaume des sénéchaux, des baillis, des procureurs, chargés d'intenenir judiciairement entre le créancier noble et le débiteur roturier. C'en est fait : le démembrement de la propriété féodale va commencer. La noblesse de robe s'élève en face de la noblesse d'épée: et. pour parler le langage du marquis de Mirat)eau. • de cette époque date la lente conquête de la province par l'écritoire. »
C'est la féodalité qu'on dépouille.
Jusqu'à Philippe le Bel, l'ordre des templiers était resté debout ; et c'était là une institution éminemment féodale. Combattre et prier, porter la croix et l'épée, unir par un |)oétique et touchant mélange la vaillance du chevalier à l'austérité du moine et à l'enthousiasme du pèlerin, telle était, qui l'ignore? la mission du templier. Le Temple était donc l'expression à la fois la plus élevée et la i)lus forte de la féDdalilé. Il la représentait sous son double aspect : l'esp'it et la nialii-re, le prêtre et le guerrier. Que la corruption ait pénétré au sein de cette franc-maçonnerie fameuse; que ces jésuites armés soient peu à peu descendus des hauteurs du mysticisme à des su|)erslilions grossières , et d'une exaltation trop aride à
des voluptés sans nom: (|u'ils aient renié le Christ et ciaché sur la croix dans des fêles dont les ténèbres ensevelissaient l'impureté, ceci est encore un secret pour l'histoire. Toujours est-il que jus(|u'à l'hilip|)e le Bel , leurs vices avaient été obscurs et leurs vertus éclatantes. Or, voici que ce prince les fait condamner ignominieusement par des prêtres que soufflent des gens de loi. Des bikhers s'allument pour les plus illustresdes croisés.
C'est la féodalité qu'on dégrade.
Et qu'on le remarque bien : au fond de toutes les mesures prises sous ce règne, on ne trouve qu'une chose : le besoin d'avoir de l'argent.
Si Philippe le Bel apprend aux rois à secouer le joug de la pa|)auté, c'est parce (|ue, dans sa bulle Clerieis laicos. Boniface VIII ne veut pas qu'on impose le clergé.
Si Philippe le Bel défend les guerres privées, c'est parce que la guerre pour les nobles n'est que pillage , dévastations, et (ju'au milieu de ces continuels brigandages toute levée d'impôts est inqMssible.
Si PhilipiK' le Bel établit en France un commencemenl de centralisjilion administrative', c'est parce que sans unité dans l'administration le trésor ne s'emplirait point.
Si Philippe le Bel détruit l'ordre des templiers, c'est parce que cet ordre est extrêmement riche, qu'il posséda neuf mille manoirs, qu'il a rapiwrté de la terre sainte des sommes plus lourdes que n'en peuvent porter dix mulets, et qu'il y a là une proie immense à dévorer.
Et qu'est-ce que la vie de l'hilippe le Bel, sinon, une recherche haletante et honteuse de tous les moyens d'avoir de l'or? TantM il protège les juifs et leur donne le pauvre à dépouiller; tantôt il les chasse pour s'emparer du fruit de leurs rapines. Il se fait un jeu de la banqueroute; il altère les monnaies. Pour cette ànie besogneuse et insatiable, gouverner le royaume, c'est le piller. Sous un tel prince et lorsque toutes les all'aires sont dominées par des nécessités d'argent, la bourgeoisie peut -elle ne pas croître en force et en importance? D'ailleurs, comme tout la sert, comme tout semble l'ap- [)eler sur la scène ! N'est-ce point pour elle que la boussole est perfectionnée, pour elle que la lettre de change est inventée et la circulation rendue si rapide? Regardez autour du trône : ce ne sont plus des gentilshommes (|ui l'entourent, mais îles avocats , des banquiers , des Lombards, d'avides financiers accourus de Florence : les Plasian, les Nogaret, les Musciato, une aristocratie de gens de rot)e et de prêteurs,
Philippe le Bel est donc un roi essentiellement bourgeois. Aussi est-ce lui qui va fonder la puissance politique de la bourgeoisie. Non content d'instituer le parlement, il introduit le tiers état dans le maniement des grandes aflaires. Les États généraux s'ouvrent avec le quatorzième siècle.
Avant d'examiner quelle pouvait être la portée de cette assimilation politique, établie par Philippe le Bel, entre le tiers état et les deux autres ordres de la nation, il importe de savoir ce que c'était que le tiers état. Était-ce le peuple, tout le peuple?
Et d'abord , les députés des campagnes , c'est-à-dire . les députés des deux tiers de la nation , ne lurent admis aux Étals généraux que sous la régence de Mme de
iïla
Beaujeu, en 1484. Jusque-là, les ordonnances de convocation qui nous ont été conservées ne parlent que des députés des bonnes villes.
A dater de l^Si, il est vrai , l'admission des députés des campagnes devient un fait incontestable; et on peut ajouter que personne , si ce n'est à Paris, n'était exclu d(>s assemblées électorales. '
C'était le suffrage universel, sinon dans toute sa sincérité, au moins dans toute sa pompe. Lorsqu'il plaisait au roi, car c'était de son bon plaisir que dépendait la tenue des Etats généraux, d'invoquer l'assistance des trois ordres, il adressait les lettres de convocation aux baillis et sénéchaux. Ceux-ci en faisaient passer des coliies aux juges du second ordre, qui, à leur tour, transmettaient la volonté royale aux curés et aux fabriciens des paroisses. Il y a plus : tous les moyens de publicité étaient mis en usage : publication à son de trompe et affiches dans les villes; publication au prône dans les villages. C'était, je le répète, le suffrage universel.
Mais le peuple en était-il mieux représenté pour cela? non, -certainement ; et, pour s'en convaincre , il suffit de voir en quoi consistait le mécanisme électoral pour ce qui concernait le tiers état.
Les habitants des villages se rassemblaient, au jour fixé, sous le porche ou sous la galerie de l'église. Ils choisissaient quelques-uns d'entre eux pour rédiger leurs plaintes ou remontrances; c'était ce qu'on appelait les cahiers. Puis, ils nommaient des députés pour porter ces cahiers, non pas h l'assemblée des États généraux, non pas même à celle du bailliage principal ; mais à l'assemblée du bailliage du second ordre. Là, tous les cahiers des villages étaient compilés et réunis en un seul; et les députés des villages nommaient d'autres députés pour l'assemblée du bailliage principal. Ici, nouvelle compilation des cahiers, députés nouveaux nommés pour l'assemblée générale des Etals. Ainsi, pour les habitants des villages, rélection n'était qu'au troisième degré; et leurs l)!ainles n'arrivaient au pied du trône qu'après avoir subi deux altérations successives.
Dans les villes principales, voici comment les choses se passaient. Chaque communauté d'arts et métiers, chaque corps de ville élisait des représentants. Chaque paroisse de la ville en faisait de même.
Ces députés, réunis à l'ilitel de Ville, en nommaient d'autres, qui s'en allaient, à l'assemblée du bailliage principal, en nommer d'autres encore. Qu'on juge du remaniement des cahiers ! Si bien qu'il n'était pas jusqu'aux grandes villes qui ne fussent soumises à tous les inconvénients, à tous les mécomptes de l'élection de troisième degré.
Paris était la seule ville de France à qui fût réservé le bénéfice de l'élection directe. Mais, en revanche, il s'en fallait bien que tous les habitants eussent droit de faire liartie, même indirectement, de l'assemblée du sein de laquelle sortaient les députés. Cette assemblée , qui se tenait à l'Hôtel de Ville, sous la présidence du prévôt des marchands, savez-vous de qui elle était composée? des échevins et conseillers de ville, de l'évêque quand il lui prenait fantaisie d'y assister, des députés du chapitre de Notre-Dame et autres communautés ecclésiastiques , des
gardes et maîtres de la marchandise et des métiers, des quarteniers enfin , et des dix notables par eux choisis dans chaque quartier. Je le demande, une assemblée ainsi formée pouvait-elle être considérée comme la représentation du peuple de Paris? Ne constituait-elle pas une véritable oligarcliie bourgeoise? Et n'est-il pas évident que , dans toutes ces étranges combinaisons , Paris était moins bien traité que le dernier des villages du royaume? A la vérité, depuis 1576, on avait imaginé de placer dans la salle appelée le grand bureau de la ville un coffre destiné à recevoir les mémoires, observations et notes de tous les citoyens. Mais, de bonne foi, quelle était la valeur politique d'une formalité semblable?
Pour peu qu'on réfléchisse à la nature du mécanisme que je viens de décrire rapidement, on comprendra qu'il tendait à concentrer peu à peu aux mains de la bourgeoisie toute la puissance politique. Et si celle concentration avait été rendue plus forte à Pai'is que partout adleurs, à quoi cela tenait-il, sinon aux craintes qu'inspirait à la bourgeoisie parisienne la foule qui, au-dessous d'elle, s'agitait, foule menaçante jusque dans son silence, puissante jusque dans son inertie ?
Non , le peuple qui gémit dans les villes , celui qui gémit dans les campagnes, n'était pas représenté réellement aux Etats généraux. La bourgeoisie seule, sous le nom menteur de tiers état , y avait sa place à côté de la noblesse et du clergé.
Ceci posé, deux choses sont à considérer dans l'histoire des États généraux : le droit et le fait , le principe et l'application.
Comme constatation d'un droit, comme représentation d'un principe , l'importance des Etats généraux était capitale. On n'a qu'à se rappeler les circonstances qui provoquèrent leur convocation, à diverses époques de notre histoire.
En 1302, un grand débat s'élève entre la cour de Rome et le roi de France : il s'agit de la plus haute question qui puisse agiter la chrétienté ; il s'agit de la puissance temporelle des papes , de l'indépendance des couronnes. Qui la résoudra , cette question formidable, si hardiment posée dans le monde par Grégoire VII? Entre Boniface VIII, disant dans sa bulle Ausculta, fili : « Dieu nous a constitués, quoique indirectement, au-dessus des rois et des royaumes, » et Philii)pe le Bel repoussant, par la bouche de ses conseillers, la suzeraineté temporelle de Rome, qui décidera? On convoque les États généraux.
En 1328, la couronne de France se trouve comme suspendue entre Edouard III et Philippe de Valois, se proclamant tous deux héritiers légitimes. On convoque les États généraux.
En 1 356, Jean est vaincu à Poitiers. — Plus de roi sur le trône, bien que le roi soit vivant. Par qui le royaume sera-t-il gouverné? On convoque les Étals généraux.
En 1380, le trône n'est occupé que par un enfant; tout est anarchie dans le royaume; les quatre oncles du roi sont occupés à s'arracher l'un à l'autre l'autorité par lambeaux. Ce ne sont que brigandages d'un côté, révoltes de l'autre. Comment sortir de celte efTrayante confusion? On convoque les États généraux.
En 1484, le gouvernemeul de la France et la tutelle
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