CAUSES
n'était point l'affaire d'une religion et n'en démontrait nullement la vérité. Mais d'ailleurs quel avantage la religion chrétienne avait-elle, à cet égard, sur l'antique fable de Promélhée et de Pandore, sur les Androgynes de Platon , sur les dogmes des anciens Égyptiens , ou sur ceux de Zoroastre?
Voltaire suivait ainsi pas à pas l'illustre défenseur de la religion chrétienne. Si Pascal avait vécu du temps de Voltaire, imagine-t-on quel magnifique spectacle eût donné au monde le combat de ces deux intelligences souveraines ! Mais Voltaire s'attaquait à un génie tombé dans l'éternel silence. Il riait devant un tombeau.
Et du reste , il faut le dire, Pascal s'était laissé entraîner, par l'elfroi que le doute lui inspirait, à des affirmalions trop cruelles pour être vraies. N'avait-il pas, continuateur attristé de Calvin et de Jansénius, gravé sur l'airain de son s'tyle leur désolante doctrine? Mais ne le jugeons pas d'après son adhésion au jansénisme, fruit amer de son désespoir. Vouloir tout connaître avait été son mal : il en mourut. Avide de certitude, il s'était adressé aux sens, au sentiment,. à la raison; et dans tes trois sources tant vantées de nos connaissances, il ne trouva que jugements faux, témoignages suspects, impressions variables et contradictoires. Le point d'appui qu'Archimède avait demandé pour soulever le globe, Pascal l'aurait voulu pour soulever le monde immatériel ; et le levier que promenait autour de lui sa forte main ne rencontra que le vide. Alors, convaincu de l'impuissance de la raison, il s'efforça de croire, de croire à la manière des idiots ou des enfants. Il se fit, à plaisir, humble et petit; sa consolation eût été de s'ignorer; mais la foi ne lui donna point le repos que lui avait refusé la raison. La religion est-elle bien certaine? croyons : c'est moins périlleux que de ne croire point ! Telle fui , confessée à demi dans son livre , l'intime et constante pensée de ce grand homme aux abois. Il ne put ni douter ni croire : double et poignante impossibilité par oi!i s'explique ce qui parut en lui de sublime et de puéril. La puérilité de Pascal.... y eut-il jamais rien de plus émouvant? Donc, ne l'accusons pas sans un respect douloureux , lui si mcertain, hélas! si combattu, si complètement martyr de son propre génie, d'avoir blasphémé la cause du progrès. Mais rappelons-nous plutôt que, par quelques-unes de ses pages immortelles, il mérite d'être placé' dans la tradition révolutionnaire : « La puissance des rois est fondée sur la raison et la folie des peuples, et bien plus sur la folie. L'égalité des biens est juste; mais ne pouvant faire qu'il soit forcé d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force. » — « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil! Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre. • Ainsi avait parlé Pascal, quand Voltaire pai'ut, et jamais Voltaire ne devait aller jusqu'à ces limites.
Parmi les écrivains dominateurs du siècle précédent. Descaries, plus encore que Pascal, parut dangereux à Voltaire. Pourquoi?
Un jour qu'enfermé seul dans une chambre d'hiver, Dcicartes s'entretenait avec ses pensées, il conçut l'héroïque dessein de détruire de fond en comble l'édifice
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des opinions qu'il avait jusqu'alors adoptées, sauf à le ' rebâtir ensuite, soit avec des idées plus vraies, mieux prouvées, soit avec les aièmes, lorsqu'il les aurait ajustées au niveau de sa raison. Le voilà donc doutant de tout; le voilà rejetant de son esprit, par un effort sans exemple, toutes les croyances qui reposent sur l'autorité des autres hommes. C'en est fait : il n'y a plus autour de lui que le vide et la nuit. Mais pour douter, il faut au moins penser que l'on doute, et pour penser, il faut être. Ainsi, dans la solitude des mondes évanouis comme les visions d'un rêve, une chose est restée invinciblement debout : la pensée; et la certitude de la pensée fournissant à Descartes celle de l'existence, il a trouvé au temple des connaissances humaines une base qu'il ose proclamer inébranlable. Je pense, donc je suis, vérité première, incontestable , qui va lui servir , de déduction en déduction , à établir toutes les autres. De la nature pensante de l'homme une fois admise. Descartes tirera successivement la preuve que nous avons une âme distincte du corps; la preuve qu'il y a un Dieu; la preuve que le monde extérieur est réel, etc.... Et, après avoir de la sorte reconstruit l'édifice qu'il s'était plu à renverser. Descartes le déclarera hautement et hardiment indestructible. Ne doutez plus de Dieu, ni de l'âme, ni du monde réel : Descartes a rencontré le principe de certitude et ces notions qu'il en a déduites, il les donne comme aussi assurées désormais que des théorèmes de géométrie. Il est parti du doute; mais il l'a épuisé, il l'a vaincu. Il a saisi pour son usage personnel le droit d'examen, mais il l'a désarmé. Un moment révolutionnaire en philosophie, Descartes semble avoir eu la prétention de fermer à jamais la porte aux révolutions. Hier il doutait, aujourd'hui il s'impose.
On sent combien, dans l'indépendance de son esprit. Voltaire devait être blessé de ce que le dogmatisme cartésien présentait d'absolu et d'impérieux. Comment attaquer efficacement l'Église, si l'on admettait l'infaillibilité de ce Descartes, qui avait employé la raison même à la démonstration des choses de foi qu'en matière de philosophie l'Église enseignait? Aussi Voltaire se montre-t-il partout, dans ses livres , fort animé contre le célèbre inventeur de la Uéthodf.. Il voulait qu'on s'abstînt de le lire; il le dénonçait comme un guide trompeur et qui même n'était pas exempt de charlatanisme. » Tous ses calculs sont faux, s'écriait-il, tout est faux chez lui, hors la sublime applieation qu'il a faite le premier de l'algèbro à la géométrie. »
Au surplus , en s'attachant à ébranler la réputation de Descartes, en décriant sa métaphysique, en exaltant Locke, en prêchant la doctrine des sensations, Voltaire était l'homme de son époque et l'apôtre fidèle de l'individualisme. Car, si par la pensée l'homme se répand au dehors et se prodigue, par la sensation, au contraire, il ramène tout à lui. Prenez un philosophe, croyant au sensualisme et conséquent à sa foi : rien autour de lui qui ne soit créé pour le servir ou lui plaire. Le soleil ne s'épanouit dans les cieux qu'afin de lui donner par le sens de la vue l'idée de lumière. Il devient un point de convergence au milieu de l'univers. Quelle importance attribuée à l'individu, mais aussi quel encouragement à l'é-
goïsme ! Dans la logique d'un tel système, n'attendez pas de l'homme ce dévouement sublime au malheur abstrait, aux douleurs éloigoées : le sensualiste n'a que des nolions relatives; il s'intéresse uniquement -à ce qu'il touche; il ne compatit qu'aux douleurs visibles, au malheur saisissable; il n'est ému que par les gémissements qui sont venus frapper son oreille ; son idéal enfin ne dépasse point les bornes de l'horizon. Il n'aura pas, à moins que son cœur ne contredise sa théorie, de ces nobles élans qui, sur les ailes de la pensée, avec le désintéressement qu'elle donne'et la soudaineté de son vol, nous transportent au delà du monde sensible et nous élèvent de la sensation environnante jusque sur les cimes d'où l'on embrasse l'humanité.
Mais c'était précisément parce qu'elle servait la cause de l'individualisme, qu'au dix-huitiènie siècle la philosophie des sensations devait prévaloir. Hobbes l'avait inaugurée en Angleterre sous des formes brutales; Locke lui avait donné de plus sages allures ; Voltaire venait de l'importer en France sans pédantisme: Condillac la développa clairement, méthodiquement, avec une austère élégance, et au moyen d'hypothèses ingénieuses. Il supposa l'homme à l'état de statue organique ; puis il exposa comment les premières idées lui venaient par les yeux ; comment des notions plus justes et plus complètes lui étaient cnsuile fournies par le sens du toucher, instruisant celui de la vue. Notre œil voit, la sensation lui apprend à regarder, l'expérience lui enseigne à discerner, à choisir. Plein de son hypothèse, qu'il trouvait heureuse, Condillac la prolongeait à plaisir; il promenait à travers les mille accidents de la vie son impressionnable statue ; il lui faisait peur des ténèbres, en attendant qu'elle fût détrompée par l'aurore, de manière à lui donner une mesure du temps et l'idée même de la durée par les alternatives du jour et de la nuit.
En confondant la sensation avec l'idée, ou plutôt, en déclarant l'idée fille de la sensation, Condillac rendait l'âme esclave des sens; il la réduisait, même dans son essor le plus hardi, à la condition de l'oiseau qui traîne dans les airs les liens de sa servitude.
La philosophie de Condillac tendait conséqueniment à particulariser les sentiments de l'homme: elle aboutissait à l'individualisme. Après avoir parcouru le monde, respiré le parfum des fleurs, écouté les harmonies de la nature, goûté les fruits de la terre et perfectionné l'éducation de ses organes, il devait arriver que la statue animée se ferait homme, proclamerait sa personnalité, se couronnerait de ses mains et remonterait sur son piédestal.
Nous avons dit le chef, indiqué le drapeau : bientôt il sera temps de faire mouvoir l'armée. Mais d'abord, à qui fut-il donné de la rassembler, de la conduire au combat? Car, presque toujours absent de Paris, Voltaire ne pouvait commander que de loin ; et c'était sous son inspiration plutôt que sous ses ordres qu'on allait marcher en avant.
Il est rare qu'il n'y ait point dans les armées un de ces capitaines cyniques, fougueux et bons, insubordonnés, mais illustres, qui bravent la défaite et tentent l'impossible, qui se battent partout où l'on se bat, et qui, pour
ORIGINES ET CAUSES
décider des rencontres, n'ont souvent qu'à se montrer, les vêtements et les cheveux en désordre, le bras étendu. Ces héros sympathiques s'appellent Kléber à Héliopolis ; dans une assemblée, Danton ; parmi des philosophes militants, Diderot.
Diderot n'était pas un grand seigneur bourgeois comme Voltaire. Le fils du bon forgeron de Langres n'était pas homme à ménager les princes en frappant sur les prêtres. Aussi, pas de précautions chez lui, pas de réticences, sa vie est tout en dehors. A trav^s le dix-huitième siècle, il passe et repasse à chaque instant, toujours en éveil, prêt à oser,parlant haut, débordant de verve, plein de chaleur et tourmenté du besoin de communiquer le feu qui l'anime. Doué de la plus noble des générosités, celle de l'esprit, il dépensait ses idées avec l'insouciance d'un riche dissipateur. Tantôt il insérait quelque chapitre révolutionnaire dans VHistoire philosophique dea deux Indes, de l'abbé Raynal ; tantôt il improvisait, pour la Correspondance de Grimm, des pages brûlantes. .\ son cinquième étage de la rue Taranne, où le visitaient les philosophes, les poètes, les abbés, les fous et les princes, il ouvrait sa porte à chacun. Il donnait au premier venu son talent, son génie.... il ne les vendit Jamais.
L'action de Diderot sur son époque fut immense, et elle s'ejterça principalement par la parole. Là éclatait sa nature révolutionnaire ; et les meilleures pages de ses livres ne sont elles-mêmes que des lambeaux de discours enflammés. Dans les réunions des philosophes, chez Mme GeofTrin ou bien aux Tuileries, en plein air, il étonnait par l'éclat de ses aperçus et le mordant de ses paradoxes. En vain Suard lui opposait-il quelquefois des observations délicat/?s et justes, son éblouissante improvisation effaçait tout, et facilement il élevait la causerie jusqu'à l'éloquence, pour peu qu'on eut touché quelque fibre de sa riche organisation, instrument à mille cordes qui résonnait aux moindres vibrations de Pair environnant.
Porté sur la fantaisie, Diderot n'avait pas plutôt abordé une question qu'il en atteignait les extrémités. S'il venait à se prendre d'amour pour la nature, il l'aimait au point de la confondre avec Dieu, comme il le fit dans sa fameuse Lettre sur les aveugles. S'il étudiait la matière, il la décomposait avec tant de passion, que bientôt, s'oubliant au milieu des phénomènes admirés, il croyait y découvrir une sensibilité latente et sourde qui, par les combinaisons d'une industrie heureuse, pouvait se développer jusqu'à devenir la pensée, jusqu'à être la conscience. S'il explorait le domaine de la morale, il arrivait à la faire dépendre de nos organes et s'écriait : • .Vh ! madame, que la morale des aveugles est différente de la nôtre! Que celle d'un sourd différerait encore de celle d'un aveugle, et qu'un être qui aurait un sens de plus que nous trouverait notre morale imparfaite ! • Les mœurs ne seraient-elles pas une tyrannie d'invention humaine? Il ne répugne pas à Diderot qu'on le pense; et lorsque, dans le Supplément au voyage de Bougainville, il célèbre les grandeurs et les abandons de l'état sauvage, son but est moins, ce semble, de stigmatiser la savante corruption des sociétés que de les affranchir de la pudeur. Malheureusement, la trace des hardiesses philoso-
phiques semées dans \e% Interprétations de la nature et les Entretiens sur le rêve de d'Alembert ne devait pas s'effacer de sitôt : elle reparaîtra dans les bas-fonds de la Révolution française.
En revanche, que de fécondes pensées jaillirent de cet excès de l'audace ! Ne dirait-on pas que Diderot est de notre dix-neuvième siècle, quand il écrit : « Vous avez pitié d'un aveugle? Eh! qu'est-ce qu'un méchant, sinon un homme qui a la vue courte? » ou bien, quand réfugié dans un coin du Café de la Régence, il dessine en traits impérissables la figure du Neveu de Rameau, personnage étrange, sans modèle dans les livres, aussi curieux que l'anurge, moins banal et plus profond que Figaro. 0 société! regarde, si tu le peux de sang-froid, à quel degré (l'abaissement est tombée la nature d'élite de ce Neveu de Rameau! Qu'as-tu fait de cette intelligence supérieure? Pourquoi sa naturelle grandeur n'estr-elle plus qu'une puissante et calme bouffonnerie, que la sérénité dans l'abjection? Drapé dans ses guenilles, qui rappellent à Diderot les habits troués de sa jeunesse indigente. Rameau confesse son état de dégradation avec le bon goût d'un vieux gentilhomme. C'est un misérable, mais inoffensif, dont l'esprit s'est conservé délicat et transcendant, pendant que son âme descendait dans la boue. Un fiacre est son asile ordinaire et son unique ami. Souvent, il passe les nuits claires dans les avenues des Champs-Elysées, et on le rencontre habillé de la veille pour le lendemain. Il vit du grotesque de sa misère, dont on s'amuse en lui prêtant un écu qu'il ne rendra pas. Ses ridicules lui sont payés un morceau de pain. Caricature tragique de la dépravation à laquelle un être intelligent, un être humain peut être réduit au sein d'une société qui, lui soufflant des passions et le laissant pauvre, lui donne à choisir entre une immoralité pressante et l'héroïsme ! Ne sentez-vous point là quelque chose des préoccupations du dix-neuvième siècle, et comme un pressentiment du socialisme contemporain?
Maintenant, qu'il s'agisse pour les philosophes de faire une œuvre commune, Diderot sera l'homme indispensable. Seul, en effet, Diderot résumait les variations de l'esprit philosophique. Aujourd'hui rêveur, demain géomètre ou mécanicien, bien autrement universel que Voltaire, capable de soutenir avec les médecins matérialistes que la pensée n'est qu'une fermentation du cerveau, et d'aller ensuite pleurer, à l'Ermitage, avec le spiritualiste Jean-Jacques, sur les malheurs de la Nouvelle Hélo'ise, seul Diderot pénétrait et savait ses amis les philosophes, seul il était propre à leur être à la fois un lien et un aiguillon, à changer leurs doutes en colère, et à conduire à l'assaut leur troupe désordonnée, après l'avoir rendue impétueuse et résolue comme lui-même. Nous voici à la fondation de V Encyclopédie.
Je me figure un architecte qui, sous prétexte de vérifier toutes les pierres qui composent un monument, les détacherait une à une, démolirait peu à peu l'édifice, et, après l'avoir détruit de fond en comble, laisserait le sol couvert de ruines : voilà l'image du travail des encyclopédistes.
Quelle audace! Tout examiner, tout remuer sans exception et sans ménagement ; réunir en un seul ouvrage
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les innombrables trésors de la connaissance humaine ; rappeler les opinions de tant de sages de l'antiquité ou des temps modernes, leurs croyances, leurs doutes, leurs contradictions, les incertitudes ou les angoisses de leur esprit; embrasser, entasser dans un dictionnaire alphabétique ce qui ne fut jamais confondu : la théologie et la physique, le commerce et les belles-lettres, l'histoire naturelle, les arts, les langues, les religions, et cela dans l'ordre apparent que fournit le hasard des initiales, et qui n'est, à vrai dire, qu'un vaste désordre; appeler l'ancien monde au spectacle de sa décomposition, l'analyser, le mettre en pièces, et se servir des lumières du passé pour le mieux détruire..., une telle entreprise n'étonna point le génie de Diderot, -^énie passionné, bouillant, et, en dépit de sa mobilité journalière, opiniâtre dans ses projets.
V Encyclopédie, comme c'est bien là le résumé du dixhuitième siècle philosophique, son œuvre par excellence. Le siècle de Descartes avait procédé par la synthèse, celui de Voltaire devait procéder par l'analyse. L'un avait trouvé et vanté la méthode, l'autre la dédaigne et la nie.
A parcourir V Encyclopédie, on éprouve un vague sentiment de tristesse. On se croirait dans ces champs de Palmyre, célèbres par des débris. La démonstration de l'existence de Dieu, la théorie de l'entendement, les disputes des hommes sur l'âme et son origine et sa destinée, se présentent pêle-mêle avec des descriptions de machines ou des procédés de chimie. La confusion est immense. Et de tant de sciences il ne reste plus que des mots, de chaque ensemble que des parties, de chaque famille que des individus : mille pierres éparses marquent la place de tout ce qui était monument.
Mais, œuvre du scepticisme, V Encyclopédie pouvait-elle affecter une autre forme? Mettre de l'ordre l'.ans les notions et les ranger, c'est croire, c'est reconnaître un guide et le suivre. Le désordre est une manière d'être naturelle aux sceptiques: il avait caractérisé, au dix-septième siècle, le fameux livre de Bayle.
Ce n'est pas qu'il fût dans la pensée des encyclopédistes de ne léguer aux générations à venir que la destruction et la nuit. Ils allaient abattant les croyances anciennes sans scrupule, sans hésitation, parce qu'ils comptaient laisser un livre dont les matériaux serviraient à refaire les connaissances; parce qu'ils se figuraient qu'après le déluge des opinions humaines, leur arche surnagerait, remplie des éléments nécessaires pour repeupler l'univers intelligent.
Certes, il y avait à concevoir de tels projets une audace peu commune ; et quelle prudence ne demandait pas l'exécution ! Or, il arriva justement que les deux qualités requises se trouvèrent chez les deux éditeurs de VEncyclopédie. Diderot, le plus aventureux des penseurs, eut pour collègue d'Alembert, le plus prudent des philosophes. Puissante et singulière association! Géomètre illustre et de premier ordre, prince delà science, dispensateur des couronnes académiques, d'Alembert avait toujours veillé attentivement sur la tranquillité de sa gloire. En fait de religion, et même de métaphysique, le doute était la constante habitude de son esprit, et toute sa Corres-
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pondance le dit sceptique; mais l'incrédulité qu'il épanchait avec un sourire dans ses lettres intimes, il la voilait d'une main soigneuse aux regards orthodoxes, ou, du moins, il n'en laissait voir que le côté permis. Sa finesse, un peu cauteleuse, rachetait ainsi l'intempérance philosophique de Diderot, toujours [irompt aux entreprises. Oui, tandis que le téméraire auteur de la Lettre $ur te« aveugles sortait du donjon de Vincennes aussi impétueux qu'avant d'y entrer; tandis qu'il s'échappait en saillies d'impiété, déclamait ses dithyrambes contre Dieu, et ouvrait toutes grandes ses deux mains qu'il croyait pleines de vérités, d'Alembert, tacticien plus adroit que ne l'était Voltaire lui-même, se cachait pour frapper l'infdme, et lançait la fl'clie sans montrer la main.
Cette circonspection de d'Alembert le rendait éminemment propre à écrire le Discours préliminaire de l'Encyclopédie. Talent, mesure, convenance, dignité, rien ne manquait à ce' te lumineuse exposition des connaissances humaines et de leur enchaînement glorieux. Suivait un tableau des merveilles enfantées par le génie moderne, tableau imposant dans lequel la France et les nations étrangères pouvaient lire avec orgueil les noms de Descartes, de Pascal, de Galilée, de Newton, de Leibnilz, et de ce François Bacon auquel, justement, d'Alembert venait d'emprunter sa méthode. Ce fut un chef-d'œuvre d'habileté que ce discours préliminaire. D'.Membert y posa les principes de la spiritualité de r.^'me et de l'existence de Dieu avec autant de fermeté que l'aurait pu faire Descartes. La conscience des vérités morales, il l'appelait évidence du cœur , lui reconnaissant le même empire qu'aux axiomes mathématiques. En un mot, il affectait une orthodoxie qu'il est bien permis de suspecter.
Du reste , adoptant dans sa partie la moins compromettante, la philosophie du jour, d'Alembert n'avait eu garde de laisser dans l'ombre la doctrine des sensations, ijui est par essence, comme nous l'avons dit, la doctrine de l'individualisme. Aussi l'illustre écrivain tombait-il en contradiction avec lui-même lorsqu'il saluait l'autorité du génie, sentiment qui crée, l'autorité du goût, sentiment qui juge. Où règne la philosophie des sensations, chacun peut juger à sa manière et s'écrier : De quel droit m'imposerait-on des règles que ma sensation personnelle repousse? Si la frise du Parthénon ne me touche point ; si la couleur de Rubens n'a rien qui m'enchante , je nie Rubens et Phidias.
Ainsi , à y regarder de bien près, le mouvement révolutionnaire n'était pas sans percer jusque dans le discours destiné à le couvrir. Car il est certain que le travail de d'Alembert n'était qu'un magnifique rideau tiré sur le renversement des croyances antérieures.
Qu'on se refuse à honorer tant de dissimulations, ce n'est pas nous qui oserions y contredire. Mais serait-il juste d'oublier sous quel régime écrivaient les philosophes et ce que doit à leurs stratagèmes notre plume affranchie? Et ils connaissaient bien leur temps ! A peine quelques volumes de VEncyclopédie eurent-ils paru, que le fanatisme les dévora pour y chercher des idées révolutionnaires. En vain lisait-on la signature d'un abbé au bas des articles Ame, Athée, Dieu, la sagacité des molinistes découvrait sans peine dans quelque article obscur l'héré-
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ORIGINES ET CAUSES
sie du fatalisme. On put remarquer qu'au mot Fortuit, lo malicieux géomètre ébranlait la théorie du libre arbitre, formellement reconnue dans le discours préliminaire. Quant aux jansénistes du parlement, parmi lesquels Voltaire distinguait des tigres aux yeux de veau, leur impitoyable clairvoyance nota le matériali?;me de Diderot s'écriant : « Qu'importe que la matière pense ou non ? » Il n'échappa ni aux théologiens de la Sorbonne, ni aux zélés de la grand'chambre, ni aux violents défenseurs de la bulle Unigenifus , que, si l'article Dieu était irréprochable, le lecteur, renvoyé à l'article Démonstration, y Irouvait contre l'idée de l'infini des traits d'uAe ironie lointaine et jugée d'autint plus dangereuse.
Il fallait donc se résigner à des ménagements extrêmes, et abriter derrière la collaboration rassurante de l'abbé Yvon et du chevalier Jaucourt les témérités philosophiques de l'abbé de Prades, de Morellet, deDumarsais, de Raynal, de Voltaire enfin écrivant sous le nom d'un '\T| I i prêtre de Lausanne : stratégie dont l'âme ardente et ou-
verte de Diderot ne subissait qu'en frémissant la nécessité, mais à laquelle se pliait sans effort son calme confrère. Aussi, quand Voltaire se plaignait de rencontrer dans V Eneychi-édie des articles de métaphysique et de théologie, dignes, selon lui, d'avoir place dans le Journal de Trévoux, rédigé par des jésuites, « Il y a, répondait tranquillement le géomètre-philosophe, d'autres articles moins au jour où tout est réparé. Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé de ce que nous avons dit. •
Cependant, l'ouvrage attirait à ses deux principaux auteurs d'innombrables vexations; on les poursuivait de satires , autorisées, applaudies, récompensées , commandées par le parti du Dauphin ; l'œil des censeurs était continuellement sur le livre redouté; ell'on sonnait contre lui à Versailles des tociini qui annonçaient une persécution imminente. D'Alembert se découragea. Dans l'article Genève, il avait cherché à prouver que le protestantisme mène au socinianisme , c'esl-à-<lire à la négation de la divinité de Jésus-Christ : les ministres de Genève, qu'on félicitait de leur tendance à devenir incrédules, se tinrent pour insultés; ils prolestèrent, ils se plaignirent à la cour de France, et d'Alembert résolut d'abandonner l'i'nci/c/opédie. Mais Voltaire, de loin, encourageait les combattants; il conjurait d'Alembert de ne pas donner aux ennemis la joie de sa retraite; il lui demandait avec inquiétude si rien n'avait troublé l'union des associés, si Diderot persistait; il leur criait à tous : • Si vous vous séparez, vous êtes perdus. • Mais la persécution ne pou- Tait rien contre une œuvre qui était en quelque sorte portée par le dix-huitième siècle, qui paraissait sous les au'^pices du comte d'Argenson, qui eut des protecteurs jusque dans le cabinet de Choiseul, jusque dans le palais du roi. Censurée par les brefs du pape, atteinte par des arrêts du conseil, exposée à la colère du parlement, VEneijchpédie resta debout. Un nouveau chtval de Troie était entré dans les murs de la ville assiégée. L'ancienne société l'avait vu d'atwrd sans défiance s'introduire au milieu d'elle; et bientôt, conduits par Ulysse, les philosophes en sortirent armés, pour prendre , pour saccager liion.
L'orgueilleux et impatient désir de battre en brèche
l'autorité des traditions, de convaincre le sentiment général de folie, la prétention dans chacun de se rendre juge de chaque chose, le rationalisme, en un mot, voilà ce qui parut alors prévaloir.
Et il y eut cela de remarquable, qu'au lieu de rabaisser la raison comme avait fait Montaigne , les philosophes du di.vhuitième siècle se mirent h la vanter outre mesure. Voici le secret de cette différence : Montaigne avait attaqué l'état social , non pas seulement dans telle ou telle de ses formes, mais dans son essence ; et c'était en niant que l'homme fût fait pour vivre en société , c'était en le comparant aux animaux , qu'il avait été conduit à découronner la raison. Or, les philosophes du dix-huitième siècle, dans l'apostolat de Tindividualisrae, n'avaient garde d'aller aussi loin que Montaigne. Ils ne criaient pas à l'homme de fuir la société, ils lui criaient au contraire d'y rester, sauf à y vivre indépendant. Et comment assurer cette indépendance, comment briser la chaîne des croyances traditionnelles ou imposées, si l'on ne parlait pas au nom de la raison et si l'on n'en professait pas le culte ?
Malheureusement, la raison, quand chacun la cherche de son cfté, n'est pas une divinité facile à reconnaître. La raison de Pascal n'avait pas été celle de Voltaire, et la raison de Voltaire ne fut pas celle de Jean- Jacques. En proclamant, sans restriction, d'une manière absolue , la religion du rationalisme , on élevait autant d'autels rivaux qu'il pouvait y avoir de fidèles ! Aussi l'anarchie mtellectuelle fut-elle immense.
Chez le baron d'Holbach, qui recevait les philosophes à diner les dimanches et les jeudis, leur réunion faisait éclater les plus profondes dissidences ; difficilement eùton deviné l'existence d'une école dans ces banquets périodiques, états généraux de la philosophie, où la variété des tempéraments n'était pas l'unique secret de la divergence des pensées. Entrez chez le baron d'Holbach, écoutez le bruit des conversations qui se croisent, ou bien une dispute solennelle : les convives ne sont d'accord sur aucun point, ni sur Dieu, ni sur la morale, ni sur le libre arbitre, ni sur l'.lme. Diderot, couvrant toutes les voix, déclame avec chaleur contre le Dieu des fanatiques, et on croit l'entendre s'écrier : « Partout où il y a un Dieu, il y a un culte ; partout où il y a un culte, l'ordre des devoirs moraux est renversé. Il arrive un moment où la notion qui a empêché de voler un écu, fait égorger cent mille hommes. • En vain, appuyé par Suard et Marmontel, rabt>é Morellet soutient intrépidement le Dieu de la Sorbonne, et contre l'éloquence emportée de Diderot et contre la redoutable érudition de d'Holbach ; il faut qu'un Italien, dont nous retrouverons plus tard la figure originale, vienne au secours du déisme par quelque saillie spirituelle et familière : « Je suppose, messieurs, mon ami Diderot jouant aux trois dés dans la meilleure maison de Paris, et son antagoniste faisant une fois, deux fois, trois fois , enfin constamment rafle de six. Pour peu que le jeu dure, mon ami Diderot, qui perdrait son argent, dira sans hésiter : « Les dés sont pipés; je sui? « dans un coupe-gorge. • Ah! philosophe, comment' parce que dix ou douze dés sont sortis du cornet de m? nière à vous faire perdre six francs, vous croyez que c'es#
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en conséquence d'une manœuvre adroite, d'une friponnerie bien tissue, et en voyant dans cet univers un nombre si prodigieux de combinaisons mille et mille fois plus compliquées et plus soutenues et plus utiles.... vous ne soupçonnez pas que les dés de la nature sont aussi pipés, et qu'il y a là-haut un grand fripon qui se fait un jeu de vous attraper! » Ainsi, sous une forme triviale et enjouée, Galiani renouvelait contre l'athéisme le plus sérieux argument des confesseurs de la Divinité. Voyons ! y aura-t-il une chose au monde qui ne soit mise en question par ces philosophes rassemblés? La Divinité? Fréret la considère comme un fantôme de son imagination. La spiritualité de l'âme ? Helvétius la range au nombre des hypothèses. La métaphysique? ce n'est qu'un dédale de conjectures, suivant d'Alembert, et il jure que dans ces ténèbres, il n'y a de raisonnable que le scepticisme. L'histoire? Boullanger en fait un recueil de légendes, une galerie de figures cabalistiques , un songe écrit. On croit aux personnages de l'antiquité, à ceux de la primitive Église? erreur ; ce sont des êtres chimériques; et dans leur nom même l'ingénieux et savant Boullanger prétend découvrir le secret de la vie qu'on leur attribue. L'existence de saint Pierre n'est qu'une fiction empruntée à la tradition de l'antique Janus, accompagné du coq symbolique et tenant les clés des portes de l'année, comme le chef des apôtres tient les clés qui ouvrent les portes du ciel. Pilate, au lieu d'être le juge qui voulut absoudre Jésus-Christ, n'est plus qu'un magistrat imaginaire , que dis-je? un mot hébreu, un prétérit de verbe signifiant celui qui a jugé. D'autres contestent le déluge universel et calculent qu'il aurait fallu pour submerger le globe vingt fois plus d'eau que les mers n'en peuvent contenir. Quelques-uns demandent avec ironie comment la terre a pu se couvrir d'habitants innombrables deux ou trois cents ans après Noé, et si la fécondité humaine fut jamais capable de mettre au jour en si peu de temps soixante milliards de personnes, comme l'assurait certain jésuite qui créait des populations à coupsi de plume. Il va sans dire que, dans cet universel effort de démolition , l'on n'avait souci des dogmes du christianisme, de ses miracles, de ses mystères; et c'était sur un ton de triomphe que Diderot répétait ces paroles d'un gentilhomme gascon : « Quel est donc ce Dieu qui fait mourir Dieu pour apaiser Dieu? »
Nous n'avons pas encore nommé un des plus beaux et des plus audacieux génies du dix-huitième siècle, Buffon. C'est qu'en effet il se tenait volontiers à l'écart, par crainte du péril et gravité. Mais il n'en servait pas moins le mouvement philosophique dirigé contre les anciennes croyances et la tradition religieuse, lorsqu'il composait, au moyen d'éloquentes conjectures, sa Théorie de la terre. Fallait-il admettre, comme il le supposait, que la terre n'était qu'un lambeau du soleil , détaché autrefois de cet astre par le choc d'une comète ; que l'Océan avait, à diverses reprises, séjourné sur nos continents ; que c'étaient les courants de la mer qui avaient creusé les vallons, élevé les collines ; qu'il y avait eu jadis des animaux dont l'espèce se trouvait aujourd'hui éteinte , mais dont l'existence était attestée par les os fossiles de grandeur et de forme extraordinaires qui se voient en Sibérie , au Cana-
da, en Irlande? Fallait-il avec lui expliquer la génération des êtres vivants par l'hypothèse de molécules organiques indestructibles, toujours actives et spontanément fécondes ? Évidemment tout cela contredisait le texte de l'Écriture, démentait la n'arration de Moïse, et même donnait à penser que cette terre, tombée du soleil, avait bien pu se passer des solennités de la création racontée par la Genèse. Les prêtres ne s'y trompèrent pas. Le premier volume de V Histoire naturelle, contenant la Théorie de la terre, avait paru en 1749; et dès le mois d'août 1750, quatorze propositions, extraites de l'ouvrage, étaient déférées à la Sorbonne. Elle allait fulminer : Buffon conjura l'o-. rage en protestant de sa soumission aux vérités révélées et de son respect pour l'Écriture ; mais le coup était porté, et c'étaient de terribles coups que ceux qui partaient de semblables mains.
Que si maintenant on embrasse l'ensemble du mouvement philosophique qui vient d'être rappelé, et qu'on en veuille savoir le dernier mot, un homme l'a dit : c'est Helvétius.
Soit qu'il courût s'asseoir à la table de d'Holbach , soit qu'il réunît les philosophes à la sienne, Helvétius n'avait qu'une ambition, l'ambition de l'intelligence. Car, depuis que Voltaire l'avait gracieusement surnommé Atticus, l'élégant fermier général brûlait de ressembler autrement que par son opulence au financier romain, et se montrait fort avide de gloire. Incapable, d'ailleurs, de pressurer des malheureux, Helvétius aimait mieux offrir sa bourse aux gens de lettres que d'aller puiser dans celle d'un pauvre paysan. Il avait donc abandonné les finances pour la philosophie, et il était impatient de faire un livre digne de rester. Il le fit, et comment? Tandis que, invités par Helvétius, les philosophes se livrent à leurs disputes ordinaires, lui, amphitryon silencieux et de sang-froid, il est attentif aux moindres paroles, il se tient en observation, prêt, -ainsi qu'il le dit lui-même, à faire la chasse aux idées. Pas une vérité, pas une erreur ne s'échappent qu'Helvétius ne les ramène à lui; les traits, les aperçus nouveaux, les paradoxes, il les saisit au passage et les inscrit aussitôt dans les registres de sa mémoire. Si un doute le tourmente, il le lance dans la discussion, au milieu des convives échauffés et aux prises, bien sûr que quelques éclairs jailliront de la bouillante verve de Diderot ou de la sagacité de Suard,de la mémoire prodigieuse du baron d'Holbach ou de la pensée de cet abbé Galiani, toujours vif, actif, plein de raison et de plaisanteries. Eh bien! que voyons-nous sortir de ces conversations des philosophes, écoutées, enregistrées, analysées, résumées par Helvétius? Quelle est, pour ainsi dire, la résultante de ces opinions mises en présence? Le livre De l'esprit. Et qu'est-ce que ce livre? le code même de l'individualisme, la théorie du mot". Or, n'oublions pas qu'Helvétius avait une âme généreuse, et des vertus qui réfutaient sa doctrine. Tant il est vrai que c'était le secret de l'école qu'il livrait et non le sien ! tant il est vrai que sa parole ici n'était qu'un écho !
Personne donc, suivant Helvétius, qui ne soit le centre et le pivot de tout : nos idées, nos jugements même ne sont que des sensations, et notre mémoire est une sensation continuée ; le seul genre d'esprit ou de mérite que
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ORIGINES ET CAUSES