CXXVI
nous prisions, c'est le nôtre; nous n'admirons, nous ne poursuivons dans autrui que notre image; nos passions n'ont qu'une source : la sensibilité physique, elles se réduisent à l'amour du plaisir et à la crainte de la douleur; l'intérêt personnel, enfin, est l'unique mobile de nos actes, auxquels la société donne le nom de vertus ou de vices, selon le profit qu'elle en retire ou le mal qu'elle en éprouve.
L'intérêt personnel! il n'est pas jusqu'aux royaumes de l'imagination qui ne relèvent de son empire. Enchanteur inaperçu, c'est lui qui remplit de doux fanl<'in»es l'âge de nos illusions et qui dessine le pays de nos rêves: • Une femme galante qui observait la lune, ne croyait voir au bout de son télescope que d'heureux amants penchés l'un sur l'autre. » Ei^ poussant jusqu'aux dernières limites sa démonstration, Helvétius se plaisait à établir que cette loi de l'intérêt personnel régissait despotiquement tous les êtres organisés, depuis le plus noble des hommes jusqu'au plus vil des animaux, et formait la base unique, invariable des jugements ou des instincts. Les insectes qui vivent dans la pulpe des herbes ne regardent-ils pas avec horreur le mouton qui pAture dans les plaines et dont nous avons fait l'emblème de la douceur? S'il nous était donné de comprendre leur langage, ne les entendrions-nous'pas s'écrier : « Fuyons cet animal vorace dont la gueule engloutit et nous et nos cité^. Que ne prend-il exemple sur le lion et sur le tigre ? Ces animaux bienfaisants ne détruisent point nos habitations, ils ne se repaissent point de notre sang : justes vengeurs du crime, ils punissent sur le mouton les cruautés que le mouton exerce sur nous. »
Ainsi, dans le livre d'Helvétius, l'absolu était banni du monde. Vérité, vertu, dévouement, héroïsme, intelligence, génie, tout devenait relatif; et chacun ne jugeant de tout que d'après lui-même, d'après lui îeul, la société tombait en dissojution.
Ce n'est pas qu'il n'y eût dans ce livre fameux une foule d'observations fines, d'ingénieux rapprochements. Et même, Helvétius semblait aller au-devant des objections, lorsqu'il disait : « La vertu consiste à concilier son intérêt propre avec l'intérêt général. » Oui, sans doute, la vertu ne serait que celte glorieuse harmonie dans un état social assez parfait pour supprimer la nécessité du sacrifice; mais quand César met le pied sur la liborti' romaine, Caton peut-il protester autrement que par le généreux oubli de son intérêt personnel, c'est-à-dire en se déchirant les entrailles ? N'y a-t-il pas une puérile subtilité à prétendre que ceux-là ont en vue leur intérêt personnel, qui, noblement amoureux d'une idée vraie, la proclament d'un cœur intrépide dans un siècle qui la repousse, et n'hésitent pas à appeler sur eux l'injure, la calomnie, la persécution, quelquefois la mort dans l'ignominie?
Nous l'avons dit, il faut le répéter : la théorie du moi, le code de l'individualisme, voilà ce que fut et ce que devait être un livre inspiré par les discussions des philosophes du dix-huitième siècle. Mais hAlons-nous d'ajouter que, dans leur honnête candeur, ils furent effrayés de la portée de leurs doctrines, ainsi complétées et présentées. Ne voulant pas s'avouer que telles fussent les consé-
quences logiques de leurs principes, ils refusèrent de se reconnaître dans le miroir qu'Helvétius venait de leur mettre hardiment devant les yeux; Voltaire gronda; et les philosophes traitèrent de parado.xal un ouvrage qui n'était que la quintessence de leurs entretiens !
Cependant, une voix s'était élevée, si mâle et si forte, qu'elle couvrit tout le bruit du dix-huitième siècle. On avait vu, soudain, se mettre en travers du mouvement qui emportait la société, un homme, un seul homme : et c'était un pauvre enfant de Genève, qui avait été un vagabond, qiii avait été un mendiant et un laquais ! Immortel et infortuné Jean-Jacques ! lorsque après avoir erré de village en village, oubliant sa misère dans ses rêveries, il arrivait à la porte de Mme de Warens, et tremblait, sans se l'avouer, de ne pas obtenir le morceau de pain promis et attendu, qui lui aurait dit qu'un jour il posséderait, h plume à la main, cette impétueuse éloquence de la tribune aux harangues dont s'enivrent les multitudes; qu'un jour il aurait la gloire de rendre Voltiiire jaloux; qu'il forcerait son époque à hésiter, un instant du moins, entre lui et tant de philosophes renommés; que ses livres seraient plus tard le catéchisme où de tranquilles tribuns puiseraient la force de faire naître et de dominer l'agitation du monde.
Comme tout contrastait dans Rousseau, avec l'esprit de son temps! On exaltait la raison, qui divise : lui recommandait le sentiment, qui rapproche et réunit. Au milieu des apôtres de l'individualisme, il pensait au Nazaréen qui prêcha la fraternité, et la sainteté de l'Évangile parlait à son cœur. Déiste, Rousseau ne l'était pas., comme Voltaire, par un effort de l'esprit, mais par l'abondance du sentiment. Il n'oublia jamais les joies qu'il devait à son imagination, présent du ciel. Au pays de Vaud, le long dos b-^rds du lac de Genève, il s'était senti heureux d'être poêle., étant si pauvre, si abandohné ; et il n'en avait pas fallu davantage pour que son âme attendrie et reconnaissante montât facilement vers Dieu. Non, rien ne convenait à Rousseau, dans la philosophie des encyclopédistes; ni la sérénité sceptique de d'Alembert, ni cette froide statue de Condillac, qui, par la sensation, s'éveillait à la vie; ni ce système de la fermentation des organes, par où Diderot prétendait expliquer le mystère de la pensée, ni ce vide que l'athéisme laissait dans l'univers et dans l'homme.
Jean-Jacques attaqua donc la philosophie de son temps, mai» au nom de l'avenir. Et ce n'était point là une médiocre entreprise ; car les philosophes formaient une ligue redoutable, le rationalisme ne les divisant que lorsqu'il s'agissait d'affirmer, et leur servant de lien pour nier et détruire. Ils gouvernaient, d'ailleurs, l'opinion; ils la gouvernaient souverainement par les livres, par le théâtre, i)ar la poésie, en un mot par l'intelligence.
Il fallait décrier leur grand moyen d'action, la science et les belles-lettres , Rousseau l'essaya, et son premier Discours décida de sa vie. 11 ne combattait pas dans ce discours tel ou tel système : généralisant ses attaques avec une hardiesse inouïe, il affrontait sur le trùne de l'opinion où elle venait de monter, l'intelligence cllcluême; il osait lui demander compte de la nianicTe dont elle exerçait son pouvoir; il reprochait aux livres de n'a-
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voir servi jusqu'alors qu'à la propagande du mensonge, aux arts d'avoir corrompu les mœurs, aux harangues Dompeuses et vaines d'avoir usurpé l'estime ; et, s'éle- /ant dans sa révolte jusqu'à trouver illégitime l'aristocratie de la pensée, il dénonçait à l'indignation du peuple « l'inégalité introduite parmi les hommes, par la distinction des talents et l'avilissement des vertus. »
Le trouble et l'étonnement furent extrêmes dans la république des lettres : c'est ce que Rousseau avait espéré. Au fond, l'anathème dont il frappait les sciences et les arts ne pouvait être, dans son intention, qu'une tactique audacieuse et éclatante. 11 redoubla dans sa Leilrt à d'Alembert sur les spectacles. Alors, les esprits s'agitèrent autour de ces paradoxes inattendus ; les philosophes sentirent bien qu'on les venait provoquer jusque dans le centre de leur empire , et ils se préparèrent à accabler Rousseau de leur vengeance. La guer. e était déclarée ; at Jean-Jacques la soutint en opposant à la philosophie de l'individualisme, la philosophie de l'unité. Il- devait être le précurseur du socialisme moderne : ce fut son malheur et sa gloire.
Mais Rousseau, dans un discours, admirable d'ailleurs d'éloquence et de passion, n'a-t-il pas célébré, à la honte de l'état de société, les vertus, les splendeurs de la vie sauvage? Ayant des règles d'éducation à tracer, n'a-t-il pas instruit son élève à se passer du commerce des humains?... Arrêtez.
Dans le dix-septième siècle, Molière, le premier des penseurs et des poëteS, composa une pièce qui restera comme une des plus solennelles et des plus pathétiques prolestations qui aient jamais retenti dans le monde. Il mit sur la scène la lutte des grands esprits contre une société qui traite leur sagesse de folie, la lutte des grandes âmes contre une société à qui leur élévation ne paraît qu'imbécillité. Or le héros de cette lutte sublime, désespérée, impuissante, comédie pour les générations passét'S, tragédie pour les générations futures, Molière l'appela le Misanthrope; mais ce misanthrope, il le montra rude et tendre, d'une franchise violente, d'une fierté un peu ombrageuse, et faible néanmoins comme un enfant dans les choses du cœur, affectant de haïr les hommes, quoique en réalité inconsolable de n'avoir pas à les aimer sincères et vertueux. Eh bien ! le Misanthrope de Molière, au dix-huitième siècle, ce fut Rousseau, Rousseau en qui la haine n était que de l'amour aigri, que de la tendresse effarouchée.
Quoi! vous le prendrez au niot, lui, le plus sociable des humains, lorsque avec la mollesse des sociétés civilisées, avec leur politesse hypocrite et les mille formes de leur esclavage, il viendra faire contraster l'existence grossière nia'.s indépendante de l'homme des bois? Eh! ne voyezvous point quelle malédiction se cache sous l'enveloppe de ce nouveau paradoxe? Ne sentez-vous point que ceci est de l'ironie à la manière de Pascal? Ce véhément délire est-il autre chose que l'exagération naturelle de la vérité en colère? Et ne coraprendrez-vous pas mieux Rousseau que vous n'avez compris Alceste, quand vous avez trouvé Alceste plaisant parce qu'il s'emportait, ridicule parce qu'il était révolutionnaire, sauvage enfin parce que, déchiré, navré, refoulant au fond de lui ses
sanglots, mais espérant peut-être des jours meilleurs, il
s'écriait :
Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,
Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices,
Et chercher sur la terre un eniiroit écarté
Où d'être homme d'honneur on ait la libertj.
Maintenant, si l'on demande pourquoi, dans Emile, Rousseau s'est occupé de l'éducation particulière et non de l'éducation publique ou sociale; pourquoi il a voulu faire de son élève un homme abstrait, et lui apprendre tout simplement le métier de vivre, il en a dit lui-même les raisons : « L'institution publique n'existe plus et ne peut plus exister, parce que où il n'y a plus de patrie il ne peut plus y avoir de citoyens. » Et Rousseau avait un autre motif dont il a laissé également échapper le secret. Il croyait, il savait la société à la veille d'une révolution profonde et sans exemple. Par une de ces intuitions familières au génie, il voyait déjà l'Europe bouleversée, les rangs confondus, les nobles en fuite et dans l'exil, les riches réduits à l'indigence. Il jugeait donc, « vu la mobilité des choses humaines et vu l'esprit inquiet et remuant du siècle, » qu'Emile devait être élevé, non pour un état d'association et de paix, mais pour un état de dissolution générale et de guerre. Oui, que son élève sût résister aux coups du sort, braver la misère, vivre, s'il le fallait, dans les glaces d'Islande ou sur le brûlant rocher de Malte ; ear l'heure approchait où la science vraiment nécessaire serait celle-là. Apprendre à Emile à être citoyen? ah! on avait alors quelque chose de bien plus pressé à lui apprendre : Rousseau lui voulut enseigner à être homme. Et quel imposant caractère ne revêt pas le livre d'Emile, considéré sous cet aspect! Quelle haute mélancolie dans des enseignements donnés et reçus au bruit de ces prophétiques paroles : la révolution va venir ! Quelle accusation portée contre la doctrine qui menaçait de prévaloir, contre l'individualisme, que ce système d'éducation particulière et exceptionnelle adopté, recommandé, par cela seul que le temps de l'éducation publique n'était plus ou était bien éloigné encore!
Du reste, ce fut dans Emile que, distinguant sa cause de celle du passé, Rousseau la sépara d'une manière définitive de celle du présent.
Et jamais l'imagination n'avait revêtu d'aussi vives couleurs la démonstration des vérités qui servent de lien moral aux membres épars de la famille humaine. L'humble Vicaire sauoi/ard que Jean-Jacques donnait pourju' o aux philosophes du temps, il le montrait sur une colliuc tel qu'autrefois le disciple aimé de Socrate sur le promontoire de Sunium; et là, par un beau jour d'été, aux rayons du soleil levant, au centre d'un paysage couronné dans l'éloignement par la chaîne des Alpes, il prêtait à l'homme un langage où l'onction chrétienne de Jean Hus se retrouvait dans l'éloquence grave de Platon. Or, ce n'était plus, cette fois, l'orgueil solitaire de la raison qui était invoqué; Jean-Jacques adjurait le siècle raisonneur par excellence de s'incliner devant l'autorité du sentiment. Je sens que la faculté de comparer les impressions qui me viennent du dehors a ses racines en moi: donc, je ne suis pas l'esclave du monde extérieur. Au ravisse-
ORIGINES ET CAUSES
ment où me plonge le spectacle de l'univers, je sens la présence de l'invisible ordonnateur des mondes : donc, il faut que je l'atteste et que je l'adore, cet être inconnu de qui relèvent les lois mêmes de l'attraction et qui « lança les planètes sur la tangente de leurs orbites. • Je sens qu'il y a en moi un principe d'activité que je cherche en vain dans la matière, et le triomphe des méchants durant la vie m'indique l'immortalité comme la justification de Dieu : donc, j'ai une âme, et elle est immortelle. Je sens qu'après avoir délibéré, je veux : donc, je suis une créature libre. Si l'intérêt personnel était l'unique inspirateur de mes actes, mes yeux auraient-ils des larmes pour un malheur éloigné, et serais-je pénétré d'admiration pour les véritables héros des siècles éteints? Non, je le sens: donc, ma vie n'est pas à moi seulement, elle est à l'humanité. Et maintenant, que peuvent contre l'énergie de mes élans vos argumentations subtiles? Que vous servira de m'avoir réduit au silence, quand du fond de moi s'élèvera contre vous une protestation muette et indomptée? Vous vous fatiguez à me convaincre ? Je veux être persuadé. Vous prétendez agir sur mon esprit? Voyons d'abord si vous avez puissance sur mon cœur.
Voilà le BON PRÊTRE, voilà Jean-Jacques. Sa mission, dans une société qui allait se décomposant, fut d'opposer au culte exagéré de la raison, qui détruit les groupes, le culte du sentiment, qui les forme et les conserve.
Et de toutes les notions dont se composa la foi de Rousseau, pas une qui ne rentre dans celte majestueuse et poétique doctrine de l'unité, de la fraternité.
S'il crut, par exemple, à l'existence de Dieu, ce ne fut pas, ainsi que Voltaire, par le désir d'expliquer plus logiquement la création, mais par le l)esoin de réserver un protecteur aux faibles et aux opprimés, protecteur par qui ti'it ou tard serait rétablie la balance et dont la ju.stice étiiit une garantie contre l'éternité de l'oppression. Diderot, comme plus tard Anacharsis Clootz, fut poussé à l'athéisme par l'horreur que lui inspiraient les fanatiques; il aima mieux nier Dieu que le confesser féroce, et il refusa d'implorer en lui le souverain modèle des tyrans terrestres. Mais, parce qu'on avait longtemps abusé, en la défigurant, de la notion de Dieu; parce que la théologie des époques de ténèbres avait osé faire Dieu violent, vindicatif, furieux, implacable; parce que les despotes avaient eu l'étonnante insolence de donner leur splendeur usurpée pour un reflet de la lumière divine, et leurs ordres iniques pour autant d'échos des célestes commandements, fallait-il confondre l'idée de despotisme avec l'idée de tutelle, et ne pouvait-on, sans nier Dieu, ledéflnir autrement que n'avaient fait des bourreaux impies? C'est ce que pensa Rousseau en écrivant Emile, et c'est ce que plus tard devait penser Robespierre lorsqu'il institua la fêle de rÊlre suprême. Partisans l'un et l'autre d'un pouvoir fort tant qu'il y aurait des faibles à protéger et des malheureux à sauver de l'abandon, l'auteur du Cnn'rat socicU et son disciple n'ignoraient pas que la forme des sociétés est la contre-épreuve de leur métaphysique et de leur théologie. Or, ils comprirent que l'athéisme consacre le désordre parmi les hommes, en supposant l'anarchie dans les cieux.
Encore un trait pour achever le tableau : on sait que
Jean-Jacques, malgré l'admiration passionnée que lui inspirait l'Évangile, n'admit pas un Dieu révélé, qu'il fut déiste. Eh bien, il n'y eut pas jusqu'à son déisme qui ne tînt à sa doctrine de l'unité et à l'affliction que lui causait la diversité des cultes: « Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l'a fait parler à sa manière et lui a fait dire ce qu'il a voulu. Si l'on n'eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l'homme, il n'y aurait jamais eu qu'une religion sur la terre. »
Tels furent les efforts de Rousseau, telle fut sa mission philosophique. Mais il n'était, dans son siècle, que le représentant de la seconde moitié du nôtre. On lut avidement et l'on vanta ses livres, on refusa de suivre sa trace. La Nouvelle Héloïse enchanta les jeunes gens et les femmes ; à la voix du précepteur d'Emile, les mœurs domestiques se modifièrent, et des milliers de petits enfants durent à Rousseau d'être allaités par leur mère. Mais Jean-Jacques ne remporta pas d'autres victoires, jusqu'au moment où ses ouvrages parurent sur la table du Comité de salut public.
Aussi, son existence fut-elle remplie par la douleur et condamnée à ce genre de tourment qui fit, de sa folie, la continuation de la folie de Pascal ! Tantôt réfugié à l'Ermitage, tantôt proscrit par la France et Genève, ses deux patries, tanfit errant à travers la bruyante solitude de Paris, où, sous le costume d'Arménien, il passait connu et respecté, mais tout entier à ses défiantes tristesses, Rousseau ne put que se traîner languissamment et mourir, jour par jour, dans l'isolement de sa gloire. Traité d'impie au parlement , et raillé par l'incrédulité philosophique , décrété de prise de corps par la grand'chambre, censuré par la Sorbonne, dénoncé par l'archevêque de Paris, qu'il accabla de sa terrible Réponse; en butte aux injures multipliées de Voltaire, dont il se vengea en souscrivant pour sa statue, inconsolable de l'amitié de Diderot perdue et, peut-être , calomniée dans les Confessions , Jean- Jacques connut tous les maux, lui qui avait, pour en épuiser l'amertume, une sensibilité rare et un orgueil démesuré. Donc, s'il fut quelquefois coupable, s'il devint injuste à force d'injustices souffertes ou redoutées..., relisons ses œuvres impérissables, et qu'il soit absous par ses malheurs, qui sont la sainteté de son génie.
Quelle autre destinée que celle de Voltaire, soutenu et porté par le grand courant du dix-huitième siècle I Voltaire est absent, et il remplit la France. De Ferney, il préside les banquets d'Helvétius, anime les encyclopédistes au combat, donne le ton à l'esprit français, et force l'Europe entière à vivre de son souffle. Depuis qu'il l'a fait retentir des mâles accents de la liberté romaine, et qu'il a montré Tartufe les armes à la main, le théâtre est à lui. Partout on récite ses vers, on répète ses romans ou ses contes ; dans les livres qu'il n'ose avouer, on le devine à son talent, qui déjoue sa prudence ; sa moquerie est inévitable ; le nombre de ses victimes échappe au calcul ; et il semble qu'on n'entende plus dans son siècle que le long et formidable éclat de rire dont il a donné le signal. S'il vient à Paris, ce n'est pas pour s'y cacher comme Rousseau, mais pour y marcher d'ovations en ovations, et un soir, après une représentation de Mérope, être embrassé dans la loge de la maréchale de Villars, au
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nom et aux applaudissements d'un public idolâtre. On n'attend pas de nous, ici, l'énumération de tant d'écrits lumineux que la bourgeoisie sait par cœur. Voilà bientôt cent ans que Voltaire conduit le triomphe de la classe dominante. Qu'on remonte l'histoire depuis la Révolution jusqu'à Louis XIV, on ne fera que parcourir la vie de Voltaire, vie prodigieuse et, dans le dix-huitième siècle, indispensable.
Olez Voltaire du dix-huitième siècle, la victoire de l'armée philosophique devient incertaine. Grâce à la persévérance de ce facile génie, les encyclopédistes eurent pour auxiliaires, dans leur guerre à l'Église, des princes et des rois. Les Délices, Lausanne, Ferney furent les résidences royales de la philosophie. De là partait chaque jour cette correspondance que Voltaire entretenait avec les souverains, ses vaniteux confrères, immense labeur dont se jouait sa plume étincelante, diplomatie incomparable qui domina presque toutes les cours de l'Europe, tourna presque toutes les têtes couronnées, et réduisit de hautains monarques à se faire les courtisans d'une majesté nouvelle qui s'appelait la raison. Ministre des relations extérieures de la philosophie. Voltaire sut lui conquérir des alliances dans les diverses communions. Pour les princes allemands qui reconnaissaient en lui un continuateur de l'œuvre commencée par le prophète de Wittemberg, une flatterie élégante signée Voltaire était comme une investiture royale. Autrefois on voulait être armé chevalier; maintenant, pas un grand personnage qui n'eût l'ambition d'être armé philosophe, en recevant à Ferney l'accolade du patriarche. Pourquoi non? Voltaire n'avait-il pas séduit un pape, môme un pape? Et la plume qui félicitait Catherine II d'envoyer cinquante mille hommes en Pologne pour y établir la liberté de conscience, n'avait-elle pas, par une audace heureuse, dédié Mahomet à Benoît XIV? Le fanatisme religieux attaqué en France sous les auspices du Vatican ! Le souverain pontife agréant la dédicace d'une tragédie dans le temps où Rousseau fulminait sa Lettre sur les spectacles!... Que d'imprévu déjà, et quelles nouveautés ! On eût dit que les puissances de la terre, pressentant l'orage, se hâtaient de conjurer les puissances de l'esprit. A Moscou, l'impératrice de Russie se préoccupait des discours ou du silence de Voltaire ; à Fontainebleau, Christian VII, roi de Danemark, s'honorait devant Louis XV d'avoir appris de Voltaire à penser ; Gustave III, dans l'espoir d'être admiré des philosophes, renonçait solennellement au pouvoir arbitraire ; Joseph II, en vrai prince du dix-huitième siècle, méditait contre les prêtres ses fougueux édits, et mettait au service des idées le bras d'un César germanique : n'y avait-il pas en tout cela quelque chose de vraiment providentiel? L'antiquité vit des rois devenir maîtres d'école ; jamais on n'avait vu un petit nombre d'hommes d'esprit tenir une école de rois. Voltaire put écrire à Damilaville: « J'ai brelan de roi quatrième. » Il devait gagner cette grande partie !
Parmi ces souverains, comment oublier Frédéric? On pourrait se représenter Frédéric placé de l'autre côté du fleuve qui sépare le monde ancien du monde nouveau. Tant qu'il reste sur la rive, il est un incontestable grand homme; car il réunit les qualités diverses qui, dans les
siècles précédents, firent les rois illustres : le génie de l'homme de guerre, l'audace d'un preneur de villes et de provinces, la science d'un administrateur, la volonté suivie d'un despote d'élite. Mais s'il passe le fleuve, le voilà aussitôt découronné; car il se trouve, lui conquérant, au milieu de philosophes qui insultent à l'esprit de conquête; lui guerrier, parmi des penseurs qui ont horreur de la guerre; lui monarque absolu, parmi des écrivains qui frondent la tyrannie. Ainsi, Frédéric entrait, en se faisant philosophe, dans une situation fausse, presque impossible ; et rien ne montre mieux l'influence décisive de l'esprit d'alors que le rôle double et contradictoire imposé au génie du roi de Prusse. Louis XV, qui, en fait de préoccupations d'avenir, n'avait que la peur de l'enfer et qui se croyait absous d'avance de ses déportements pourvu qu'il détestât les philosophes , Louis XV pouvait bien se préserver de la contagion. Mais le roi de Prusse avait pour cela trop peu de préjugés et trop d'esprit. Frédéric, d'ailleurs, était occupé de la postérité comme le plus vulgaire des héros. Il avait beau douter par accès de l'immortalité de l'âme; il avait beau s'appeler sans-souci et donner à sa retraite favorite le nom inventé par son indifférence prétendue, il n'en chérissait pas moins , dans les philosophes, des amis de sa gloire; il était sensible aux félicitations coupables que Voltaire lui adressait au sujet de la bataille de Rosbach,un de nos désastres; il lui plaisait de savoir que , pendant qu'il combattait la France , des philosophes français , les amis de Mme Geoffrin , échangeaient, groupés dans une certaine allée des Tuileries , leurs vœux pour la prospérité de son règne et le succès de ses armes.
Nul n'ignore comment, après avoir appelé Voltaire à sa cour, en 1750, l'a-voir nommé son chambellan, lui avoir donné un de ses ordres et vingt mille francs de pension, Frédéric, en 1752, lui préféra Maupertuis, l'humilia, le réduisit à s'enfuir, le fit insulter à Francfort par un sbire, et mérita, de la part du poète outragé, le surnom de Deni/s de St/rocuse. Mais qu'importe? Frédéric avait besoin des philosophes ; il les servait : le pacte n'avait donc pas tardé à être scellé de nouveau, et c'était postérieurement à l'aventure de Francfort que Voltaire félicitait le vainqueur de Rosbach !
On peut juger par ce trait des sacrifices que le triomphe du philosophe coûta souvent à la dignité de l'homme. Et ce n'est pas seulement à l'égard des rois, il faut le dire, que Voltaire faisait preuve d'un excès de souplesse, c'était aussi à l'égard des prêtres , de ces mêmes prêtres dont il avait juré de ruiner l'empire. A Ferney , il n'avait garde de ne pas aller à la messe, il communiait, et il lui arriva de bâtir une église. Mais ces actes de dissimulation, si peu honorables , il savait leur donner un tel vernis de bon goût et de grâce , qu'ils profitaient à son rôle sans avilir son caractère ; et il en était quitte pour écrire gaiement à ses amis : « Quand on a l'honneur de rendre le pain bénit à Pâques, on peut aller partout la tète levée. »
Rien ne manquait donc à la philosophie du di.\-huitième siècle pour s'emparer de la société : ni les qualités et les défauts du chef, ni l'ardeur des disciples, ni de puissants protecteurs, ni un public attentif et sympathique.
Quant aux adversaires que les philosophes avaient à combattre, c'est à peine si, après Rousseau, il est nécessaire d'en parler. Que pouvaient contre un mouvement qui passait sur Jean-Jacques lui-même , des hommes qui ne savaient résister qu'au nom des idées mortes? Que pouvaient Le Franc de Pompignan avec son discours de réception à l'Académie , Palissot avec son injurieuse Comédie des philosophes modernes , Mme du Deffant avec sa mauvaise humeur, l'avocat Linguet avec son journal, et même ce Gilbert, si amer dans son infortune et si tendre, qui ne fit qu'apparaitre un jour et mourir! Et puis, ce n'était pas un facile courage que celui qui consistait à affronter Voltaire; et chacun tremblait devant l'homme qui burinait ainsi le portrait de Fréron : « Il joint les mensonges de Simon au style de Zoïle, à l'impudence de Thersite et à la figure de Ragotin. » De sorte que tout contribuait à agrandir, à fortifier la souveraineté militante de Voltaire, depuis l'art de la flatterie jusqu'à celui de rintimidation.
D'un autre côté, les anciennes croyances étaient minées jour par jour, heure par heure, dans une foule d'ouvrages sortis de plumes inconnues , publiés sous de faux noms , ou attribués mensongèrement à des écrivains déjà morts. La Hollande, devenue une vaste imprimerie à l'usage des idées philosophiques, inondait l'Europe de livres antichrétiens : le Militaire philosophe , les Doutes , Imposture sacerdotale, le Christianisme dévoilé. Et la recommandation de Voltaire ne manquait à aucune des productions sérieusement dirigées contre l'Eglise , ses dogmes et ses ministres. « C'est un trésor, écrivait-il en parlant du Testament du curé Meslier.... Quelle réponse, misérables que vous êtes, que le testament d'un prêtre qui demande pardon à Dieu d'avoir été chrétien ! • A son tour, Frédéric favorisait de son mieux cette infatigable conspiration de la pensée. Mais, non content de pousser à l'assaut de l'Église des auteurs dont sa protection encourageait la fougue, il songeait à détruire les couvents dans son roj-aume, à séculariser les bénéfices , et ouvrait une oreille complaisante à cet éloge de Voltaire : « Votre idée d'attaquer la superstition christicole par les moines est d'un grand capitaine. »
Nous avons déjà nommé le baron d'Holbach. Longtemps il avait été déiste, et même il avait fait des efforts pour ramener à sa croyance l'exalté Diderot. Un jour, le rencontrant dans un de ces ateliers où Diderot étudiait la description des arts et métiers, d'Holbach lui montre une machine dont les admirables secrets trahissaient l'invisible génie de l'ouvrier qui les inventa; et il adjurait son ami de saluer le grand ouvrier de la nature, il cherchait à l'émouvoir, il le priait pour Dieu. Tout à coup, emporté par son émotion, il tombe à genoux, et, fondant en larmes, il supplie Diderot de renoncer à l'athéisme; mais dans cet étrange combat, c'est Diderot qui l'emporte, et le déiste se relève athée. Or, c'était d'Holbach qui, en 1774, publiait, sous le nom de Mirabaud, le code d'athéisme le mieux raisonné, le plus complet, qui eût encore paru.
Le Système de la nature fait époque dans le dix-huitième siècle. Jusqu'alors, l'athéisme ne s'était guère échappé qu'en saillies : dans le Système de la nature, il se
produisait sous une forme dogmatique et tranchante. Spinosa, dans le siècle précédent, avait bien nié, lui aussi, le Dieu personnel des chrétiens, mais en substituant à leur dogme un système plein de poésie et de majesté. Faire de Dieu une substance unique, infinie, dont les deux attributs sont la pensée et la matière, et dont les êtres finis ne sont que des modes , ce n'était point créer le vide dans le monde, c'était au contraire montrer l'univers tout rempli de Dieu. Dans le Système de la nature rien de semblable. Jamais avec plus de calme, jamais avec une sérénité plus elîrayante , on n'avait entassé pareilles ruines.
D'après le Système de la nature, l'homme est un être purement physique, et ce que nous appelons l'homme moral n'est que cet être physique considéré sous un certaitt point de vue. L'homme résulte d'une agrégation de certaines matières, douées de propriétés particulières, dont l'essence est de penser, de sentir, de se mouvoir. Ce que l'homme est en petit, la nature l'est en grand : voilà tout. Humectez de la farine avec de l'eau et renfermez ce mélange, vous aurez des êtres organisés , vous aurez la vie ; mettez le feu en contact avec la poudre, vous aurez le mouvement ; la matière contient donc le mouvement et la vie. L'âme? organe matériel. Les passions? molécules indiscernables à la vue et qui fermentent. Le libre arbitre? nécessité renfermée au dedans de nous-mêmes. L'immortalité? heureuse chimère. « Laissons à l'enthousiaste ses espérances vagues, laissons au superstitieux les craintes dont il nourrit sa mélancolie; mais que des cœurs raffermis par la raison ne redoutent plus une mort qui détruira tout sentiment. »
Ce livre, auquel nous reviendrons dans le chapitre suivant, consacré à la politique , causa une émotion universelle. Imagination , nobles espoirs , logique des afl'ections sublimes, certitude des poètes , voilà ce qui était réputé faiblesse , dans des pages où respirait néanmoins l'enthousiasme de la vertu et où se révélait Diderot ! Quelle témérité philosophique était encore possible, après un hymne aussi sombre , aussi terrible , chanté au hasard et au néant? Frédéric se troubla, même comme philosophe, et, de la plume que Voltaire lui avait appris à manier, il réfuta le Système de la nature. Voltaire, non moins effrayé, poussa un de ces cris que tout son siècle entendait. La division, introduite dans le camp de la philosophie, éclata aux yeux de l'Europe entière.
Ainsi, le rationalisme, poussé à l'excès, se dénonçait lui-même : l'anarchie intellectuelle devenait le grand événement de l'histoire.
Mais cette réaction , animée d'ailleurs par l'exagération contraire du principe d'autorité, ne s'opérait pas sans profit pour la cause du progrès; et, bien que divisés, les philosophes n'en atteignaient pas moins de leur inévitable colère l'ennemi commun.
« Je vois tout couleur de rose, » disait depuis quelque temps d'Alemberl. Ce qu'il voyait , c'était la compagnie de Jésus mourant de mort violente, en attendant que les jansénistes mourussent de leur mort naturelle. Or, l'abolition des jésuites ne tarda pas à justifier les pressentiments de d'Alembert ; et ce fut une victoire que la philosophie du dix-huitième siècle remporta dès sa première
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campagne. Car il ne faut pas confondre les causes générales de la chute des jésuites avec les accidents qui servirent à la précipiter.
On est d'abord surpris quand on se rappelle par où commença l'ébranlement de « cette haute muraille » dont Pascal avait prédit la ruine. Qui avait porté les premiers coups? Peut-être un ministre philosophe, un correspondant titré de Voltaire, un souscripteur de VEncyclopédie ? Non : par une de ces singularités qui sont le jeu de l'histoire, il advint que le premier destructeur des jésuites était un ami de la sainte inquisition , l'altier marquis de Pombal. Il ne détestait en eux qu'une influence importune à son tyrannique pouvoir , et une tentative d'assassinat commise sur la personne du roi de Portugal fut le prétexte qu'il prit pour les frapper. Ce n'était donc là, de sa part, qu'une exécution politique , et il eut soin de s'en expliquer devant l'Europe, dans les manifestes où il semblait refuser aux philosophes la gloire d'avoir armé son bras. Mais, comme il avait flétri son triomphe par sa cruauté, ses déclarations mêmes furent profitables à la philosophie , qui jouissait ainsi du résultat sans qu'on fût en droit de lui imputer l'odieux des moyens. L'Europe, en effet, avait été saisie d'horreur en apprenant qu'à la suite de deux coups de pistolet tirés par une personne inconnue sur Joseph I", amant de la marquise de Tavora, toute la famille de dona Teresa avait été enveloppée, presque au hasard, dans une accusation capitale et jugée par un tribunal d'exception asservi aux haines personnelles du ministre portugais; que sur un échafaud dressé en face du Tage on avait vu paraître , la corde au cou , le crucifix à la main , et mourir de la main du bourreau , dona Éléonor de Tavora , une femme ; que son mari , ses fils, plusieurs de ses serviteurs , avaient péri dans d'affreux tourments ; et qu'enfin , attaché sur la roue , rompu vif, le duc d'Aveiro était mort au milieu des tortures et en remplissant la place du supplice de hurlements épouvantables. Certes, la philosophie dut être charmée qu'on ne la rendît pas responsable de l'expulsion des jésuites portugais, alors que cette expulsion se trouvait associée à tant de barbarie. Aussi Voltaire , Diderot, d'Alembert s'empressèrent-ils de mêler leur voix au cri de réprobation qui s'éleva de toutes parts. Mais, encore une fois , le résultat leur était acquis; et lorsque Voltaire s'apitoyait sur le sort du P. Malagrida, pauvre vieillard mis en prison, puis, sous prétexte d'hérésie, étranglé et brûlé par ordre de Pombal, Voltaire savait bien que sa pitié ne sauverait pas les jésuites. En Portugal, ils venaient d'avoir contre eux un ministre violent; mais partout ils avaient contre eux le roman de Candide et la philosophie. Ils devaient tomber comme ces fruits trop mûrs qui se détachent de l'arbre au moindre souffle. C'est ce qui arriva. Successivement chassés du Portugal par Joseph l", de la monarchie espagnole par Charles III , de la France par Mme de Pompadour unie au duc de Choiseul, il ne leur restait plus qu'à subir l'anathème de Rome, dont ils étaient la milice, et ils n'échappèrent pas à ce dernier malheur, témoignage éclatant de la puissance de l'esprit nouveau.
A pBine Ganganelli est-il devenu Clément XIV, que les rois très-chrétiens le pressent de détruire l'ordre des jé-
suites ; l'Autriche elle-même se prête à ce commencement de révolution ; et ce sont les ambassadeurs des grandes cours qui portent à Rome le vœu des encyclopédistes. Le duc de Choiseul, qui ne faisait pas aux jésuites l'honneur de les haïr, avait eu la spirituelle insolence de choisir pour aider à leur destruction, auprès du Vatican, un homme d'État célèbre par ses petits vers, le gracieux cardinal de Bernis. Le pape hésita longtemps, dominé qu'il était par une frayeur vague et de noirs soupçons. Mais son siècle l'entraînait. Après avoir abusé des délais, des temporisations, artifices de sa faiblessf , Ganganelli s'gna le fameux bref Dominus ac redemptor qui supprimait les jésuites dans tout l'univers.
Quelques mois après, quoique doué d'une constitution robuste, Ganganelli tomba dans une subite décrépitude. Ses forces l'avaient abandonné, le sommeil l'avait fui. Bientôt, les ambassadeurs étonnés n'eurent plus devant eux qu'un spectre dont les regards trahissaient une raison à demi égarée. Caché au fond de son palais, plein de la peur de lui-même, l'infortuné pontife se sentait mourir. Quand l'heure vint, ses os s'exfolièrent comme l'écorce d'un arbre flétri ; et alors on se souvint qu'en signant le bref de la suppression des jésuites, Clément XIV s'était écrié : « Cette suppression me donnera la mort. » Les médecins avaient parlé bien bas , dit un historien de nos jours, M. de Saint-Priest, les funérailles parlèrent trop haut. Les entrailles de Clément rompirent le vase qui les contenait ; les ongles tombèrent ; la peau demeura collée aux habits; la chevelure du cadavre était restée tout entière sur le coussin de velours : Rome et l'Europe crurent ■ à un empoisonnement.
Mais ce n'était pas encore assez pour les encyclopédistes que d'avoir abattu les jésuites. « Que nous servirait d'être délivrés des renards, disait Voltaire à La Chalotais, si on nous livrait aux loups ? » Les loups, c'étaient les jansénistes. Aussi, en écrivant YHistoire de la destruction des jésuites, d'Alembert se garda bien de briser sur des ennemis morts les armes dont il avait besoin contre des ennemis vivants. Il transforma l'épitaphe de la société de Jésus en une satire à l'adresse de la canaille jansénienne. L'intolérance, la cruauté judiciaire, la superstition étaient des monstres que les philosophes brûlaient d'autant plus de détruire, que chaque jour quelque nouvelle atrocité venait surexciter leur ardeur. Tantôt c'était l'horrible et absurde condamnation du calviniste Calas, roué vif à Toulouse; tantôt c'était Sirven flétri, quoique innocent; ou bien encore on apprenait que, pour n'avoir pas ôté leur chapeau à trente pas d'une procession et avoir frappé le poteau d'un crucifix, deux jeunes gens, le chevalier de La Barre et d'Étallonde, avaient été condamnés par les juges jansénistes d'Abbeville et du parlement de Paris à avoir le poing coupé, la langue arrachée avec des tenailles, et enfin à être brûlés vifs.
Indignés, les philosophes s'emportèrent contre la barbarie des parlements, contre le fanatisme des Busiris en robe. Voltaire surtout fut irrité à ce point que cette fois, oubliant son procédé ordinaire, la raillerie, il rencontra le génie de l'indignation. Il sentait que les bons mots ne convenaient pas aux massacres. Les échafauds de Calas, de La Barré se dressant dans son esprit, il récapitula ces
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ORIGINES ET CAUSES
procès ténébreux, outrages à la raison, qu'il ressentait comme autant d'injures personnelles. Pour réhabiliter le chevalier de La Barre, il écrivit une RelatUm étincelante du feu de sa colère, et où reparaissait la passion qui avait inspiré le Traité sur la tolérance. A son tour, il fulmina contre les juges d'Abbeville et contre le parlement de Toulouse des réquisitoires d'une violence admirable. Peut-être devons-nous un des bienfaits de la Révolution française aux anathèmes de Voltaire. Des jugements secrets ! Des condamnations sans motifs ! « Y a-t-il une plus exécrable tyrannie que celle de verser le sang à son gré sans en rendre raison? Ce n'est pas l'usage, disent les juges? Eh! monstres! il faut que cela devienne l'usage. Vous devez compte aux hommes du sang des hommes. • Et Voltaire s'appuyait de cette maxime de Vauvenargues qui semblait écrite pour la circonstance : « Ce qui n'offense pas la société n'est pas du ressort de sa justice. »
L'année même où le parlement appliquait la peine des parricides à une étourderie d'écoliers, on reçut à Paris le traité des Délilt et des Peines, de l'Italien Beccaria, et l'abbé Morellet, sur l'invitation de Malesherbes, se hâta de traduire en français un ouvrage où la magistrature janséniste allait lire son déshonneur. On devine l'impression que dut produire un pareil livre au milieu des récits du supplice de La Barre. Sept éditions furent épuisées en six mois ; et, cédant aux prières de son traducteur, Beccaria partit de Milan pour venir visiter à Paris tant de lecteurs sympathiques. Helvétius, Mme Geoffrin, le baron d'Holbach, Malesherbes l'accueillirent avec effusion ; mais lui, sombre et mélancolique, le cœur saignant d'une blessure de l'amour, il ne pouvait dissimuler à ses hôtes l'altération de sa physionomie et le fond de ses tristesses. Il nous quitta emportant sa douleur, et nous léguant sa mansuétude.
Ah ! ce fut la vraie conquête des philosophes du dixhuitième siècle que la tolérance en matière de religion. Par là, du moins, ils furent unis, ils s'aimèrent, ils firent école. En dépit de leurs continuelles dissidences, au sortir des dîners bruyants où nous les avons écoutés disputant sur l'âme et sur Dieu, ils se rappelaient en souriant leurs controverses, et le plus ferme déiste écrivait le lendemain à son adversaire : Monsieur et cher athée.
On ne saurait ouvrir un seul de leurs livres, qu'on n'y soit arrêté par d'éloquentes attaques à l'inquisition et à Calvin. Dans la Cruauté religieuse, Boullanger déroulait les scènes de carnage qui souillent l'histoire de l'Église. Helvétius consacrait un chapitre de VEsprit à flétrir la persécution ; il se demandait si les chrétiens , enfants de l'Évangile, devaient recommencer les sacrifices du paganisme et imiter Agamemnon traînent Iphigénie à l'autel pour honorer les dieux. L'abbé Raynal invoquait les douces vertus ; il traçait, dans VHistoire des deux Indes, le portrait de cet armateur qui, traitant la couleur du nègre comme une hérésie de la nature, calcule froidement la recette et la dépense de son brigandage. Avant de traduire Beccaria, Morellet avait lancé le Manuel des Inquisiteurs, où on lisait que pendant la première moitié du siècle, et dans un seul royaume, le nombre des victimes de l'inquisition s'était monté à onze mille, dont deux mille trois
cents avaient péri dans les flammes. Enfin, l'on se plaisait à redire les austères mais tendres maximes de ce Vauvenargues, sitôt enlevé, hardi capitaine qui chargeait à la tête de son régiment un jonc à la main, et qui, devenu moraliste, détesta le bourreau autant qu'il méprisait la mort.
Il n'était pas jusqu'aux simples littérateurs qui ne prissent en main la cause de la tolérance. Par ce côté le 5elisaire de Marmontel s'élevait à l'importance d'un roman philosophique, et si le fanatisme religieux était montré dans les Incas sous son véritable jour, c'est que Marmontel, ami de Diderot, de Raynal et d'Helvétius, n'avait pas de peine à colorer ses écrits d'un reflet de leurs conversations; et comment aurait-il pu d'ailleurs fournir à V Encyclopédie son contingent littéraire, sans y gagner, comme tant d'autres, cette hérésie de la tolérance qui avait pénétré, par Benoît XIV et Ganganelli, jusque dans les conseils du Vatican?
Ainsi, trop dédaigneuse de l'austérité du sentiment, l'école des encyclopédistes exagéra l'importance de la sensation, vanita outre mesure le rationalisme, et ne chercha la dignité morale de l'individu que dans son isolement. Mais elle eut cette gloire d'arracher à la superstition le pouvoir d'opprimer les hommes. La tolérance était le beau côté du rationalisme : Rousseau , sur ce point, ne parla pas autrement que Voltaire; et au sein d'une crise où tout fut exception et violence, nous entendrons la voix la plus redoutée demander respect pour la conscience humaine.
GUERRE AUX ROIS ABSOLUS — TRinMPHE DE L'INDIVIDUA- LISME EN POLITIQUE OU RÉCIME CONSTITUTIONNEL