‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 35 sur 303 · MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MONTESQUIEU

ENDANT que l'ancienne société religieuse s'écroulait ainsi sous les coups redoublés de la philosophie, quel spectacle présentait la société politique, et sous l'effort de quel principe allait^elle périr à son tour?

Après le tumulte et les convulsions de la Régence, le royaume s'était laissé aller de lassitude aux pieds d'un vieillard ennemi de l'éclat, importuné par le bruit, doux, craintif, et prodigieusement égoïste. A peine installé, le

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cardinal de Fleury ne prit le gouvernement de la première nation du monde que pour une retraite ménagée au calme de ses vieux jours. Modeste de son naturel et n'ayant dans les veines qu'un reste de sang qui commençait à se glacer, il trembla d'avoir à conduire un peuple ému de puissants désirs. Un seul moyen s'offrait à lui de vivre et de mourir en paix, restant ministre : c'était de mettre à profit la fatigue de la France, fatigue d'un jour, et de la rendre humble, inerte, languissante comme lui-même. Ce fut toute sa politique. Attentif à rejeter dans l'ombre les conceptions du génie, à écarter des affaires les esprits vigoureux ou les âmes profondes, il eut horreur des hommes et des intérêts d'État. Voulant éviter à tout prix les aventures en matière de finances, il fit descendre la science du crédit jusqu'à l'avarice. Impatientde décourager l'ambition nationale, de la détourner des hasards, il livra aux Anglais notre marine et la mer. Telle était en lui la passion des petits moyens et des petites choses, qu'elle le poussa jusqu'aux limites de la trahison. En 1733, par exemple, si Stanislas, père de la reine , perdit ce trône où l'avaient appelé des vœux que servaient nos épées, ce fut l'effet du mauvais vouloir de Fleury et de l'insuffisance de ses secours, perfidement calculée : félonie que couvrit sans l'absoudre le bonheur diplomatique auquel nous dûmes la Lorraine ! De sorte que Fleury se dédommageait de son impuissance à empêcher la guerre, en mettant obstacle à la victoire ; tant il craignait, pour la France, les emportements de l'orgueil et l'agitation des triomphes !

Dans ses belles années, Louis XIV avait, du moins, su couvrir la monarchie d'un manteau éclatant : sous Fleury, la gloire venant à tomber , on aperçut le squelette. D'ailleurs, agir et en imposer est une des conditions de la force. Quoi de plus ridicule que d'être tout et de disparaître, que de pouvoir tout et de ne rien faire?

A qui ne voulait qu'amoindrir la monarchie il fallait un monarque énervé : grâce à Fleury, Louis XV n'était encore, à vingt-deux ans, qu'un enfant voluptueux et timide. Bientôt, la bassesse des flatteurs cherchant un emploi aux désirs dont le jeune prince était secrètement consumé, Fleury s'en félicita, loin d'y contredire, bornant sa prévoyance à amener un choix qui le laissât en repos sur la durée de son crédit. Or, parmi les dames de la cour, il n'y en avait peut-être alors qu'une seule dont l'âme, fermée à l'ambition, fût digne d'appartenir tout entière à l'amour : Fleury la devina, et les artifices de sa tolérance l'encouragèrent. C'était Mme de Mailly, noble femme, aussi tendre que La Vallière et bien plus malheureuse, puisqu'elle eut à pleurer, dans le triomphe d'une rivale, l'ingratitude et la cruauté d'une sœur!

Voilà comment s'ouvrit la longue série des dissolutions qui marquèrent, en France , les derniers jours de l'ancienne monarchie. On vit quatre sœurs, tour à tour attirées dans les bras du maître, se disputer le scandale de ses embrassements et le familiariser avec l'inceste.

Et pourtant, après la mort de Fleury, en 1744, lorsque Louis XV tomba malade à Metz, de vives douleurs éclatèrent, que pa guérison changea en transports de joie. C'est qu'en effet une métamorphose inattendue semblait s'être opérée en lui. Il avait armé son fils chevalier; il

courait au-devant d'une bataille, qui fut la victoire de Fontenoy ; et on lui savait gré d'avoir renoncé aux langueurs de Versailles pour les travaux du camp. Ses faiblesses mêmes, on les vantait alors, Mme de Châteauroux ayant repris le rôle d'Agnès Sorel et donné l'héroïsme pour condition à l'amour.

Mais la vie de Louis XV n'eut que cet éclair. Mme de Châteauroux mourut, et, peu de temps après, le roi s'informait d'une belle inconnue que souvent, dans ses chasses de la forêt de Sénart, il avait rencontrée, au détour des allées, audacieuse, provoquante, penchée sur un phaéton d'azur. On la nomma, il la voulut connaître, et la marquise de Pompadour ne tarda pas à gouverner la France.

Elle y parvint sans peine!: Louis XV ne demandait qu'à être affranchi de la fatigue de vouloir. Non qu'il se fît illusion sur les dangers de l'inertie dans un siècle d'emportement; doué d'une clairvoyance rare, il avait montré le point noir qui déjà montait à l'horizon. Mais, d'un autre côté, il s'était mis à mesurer avec une sagacité froide et sûre l'intervalle qui le séparait des suprêmes périls ; et que lui importait, pourvu qu'il n'y fût pas englouti, le naufrage de la royauté? Dédaignant les choses parce qu'il méprisait les hommes, jamais il n'apporta dans le conseil où se débattait l'avenir de son royaume, qu'une indolence dont sa timidité masquait l'égoïsme. Quand il ne s'absentait pas de son règne, il ne faisait qu'y assister, spectateur indifférent et silencieux.

Mme de Pompadour tira merveilleusement parti de oes dispositions. Mais le besoin de régner jusqu'au bout lui imposait une tâche difficile à remplir : il fallait amuser le roi. Car le vide s'était fait dans sa pensée, et il avait le cœur chargé d'ennui. Importuné de l'éclat des fêtes et de sa propre grandeur, la solitude avait pour ses sens altérés ce honteux attrait qui fit d'une île cachée à tous les regards le séjour aimé de Tibère. Et, dans la solitude, les loisirs que lui laissait la volupté, l'accablaient. Par une douloureuse et singulière contradiction de sa nature, il avait peur de la mort, et continuellement il en évoquait l'image. Un jour, comme il passait devant une colline que des croix surmontaient, il s'arrêta tout à coup, saisi de tristesse, et il dit à un homme de sa suite : « Allez voir s'il n'est pas dans ce cimetière quelque fosse nouvellement faite. » Il était à la fois avide et dégoûté de la vie : l'aider à vivre devint l'étude de la favorite ; et c'est parce qu'elle y réussit à moitié que sa puissance fut sans bornes.

Elle en vint à renverser et à recomposer les ministères. L'abbé de Bernis arriva au pouvoir : il avait été agréable; il cessa de plaire : il tomba. Quelles que fussent les ressources de son facile génie et de son audace, le duc de Choiseul ne se serait jamais élevé jusqu'au faîte, s'il n'y eût été porté par la favorite. Vainement les gentilshommes en qui avait survécu l'orgueil des vieilles races, s'indignaient-ils tout bas de voir la noblesse aux pieds d'une marquise d'emprunt, cousine d'un valet de chambre du roi et fille d'un commis taré. Ce qui avait survécu dans ces gentilshommes, c'était l'orgueil sans l'honneur : l'idole qu'ils insultaient dans l'ombre, ils mettaient de l'émulation à l'adorer publiquement ; et la

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ORIGINES ET CAUSES

favorite, qui supposait l'injure de leurs secrets commentaires, les châtiait par le dédain de son attitude. C'était à sa toilette qu'elle recevait grands seigneurs, généraux, prélats, princes du sang; et nul n'était admis à s'asseoir devant elle. Il lui plut d'être dame du palais de Marie Leczinska, de la reine : ce scandale eut lieu. L'offenser fut un crime. Le comie de Maurepas expia par un long exil les hardiesses d'une épigramme. Pour un billet menaçant qu'on la soupçonnait d'avoir placé dans le berceau du petit duc de Bourgogne, Mme Sauvé fut jetée à la Bastille, dont les portes se refermèrent à jamais sur elle. Pour quelques vers satiriques dont on avait trouvé chez lui le brouillon, le chevalier de Rességuier fut mis au mont Saint-Michel, dans une cage de fer où l'on ne pouvait ni se tenir debout ni s'étendre, et son supplice dura sept ans.

Mme de Pompadour avait cependant des qualités précieuses. Elle aimait les arts, elle les cultivait. Elle demanda grâce à la postérité par la protection dont, souvent, elle couvrit la philosophie. Elle eut des attachements inviolables, et rien ne put rompre son pacte avec la rude franchise et la vertu de Quesnay. Que de fois on la surprit écoutant d'un cœur ému les rumeurs lointaines de la place publique, et versant des larmes sur sa puissance qu'on maudissait I Mais elle était condamnée à fournir au monde un mémorable exemple de tout ce que la conservation du pouvoir absolu entraîne de nécessités ignominieuses et conseille d'horreurs.

Il y avait, à Versailles, une habitation qu'on nommait l'Ermitage. Les dehors annonçaient une ferme; dans l'intérieur , ce n'étaient que peintures lascives, que charmants réduits ménagés au mystère, que sentiers fuj-ant sous de dangereux ombrages. Mme de Pompadour y fixa le théâtre de ses plus savantes séductions. C'était là que, vêtue tantôt en reine , tantôt en laitière ou en sœur grise, elle s'étudiait à ranimer par mainte rencontre en apparence fortuite et par mille scènes imprévues l'imagination éteinte de son amant. Mais comment s'arrêter en pareilles voies? Quand elle sentit que la jeunesse et la santé l'abandonnaient; quand, après avoir cherché dans de violents breuvages et un régime meurtrier des forces nouvelles pour séduire, elle en fut réduite à s'avouer l'inutilité de ses efforts , elle eut recours à des moyens qui allaient conduire le pouvoir absolu à l'épuisement par la honte.

On risque d'irriter les princes en se dévouant à leur gloire ; on est bien près de les dominer quand on se dévoue à leurs vices. La marquise le comprit; et ce fut par des services impurs qu'elle résolut de racheter auprès de son amant les torts d'une beauté affadie et d'une santé désormais rebelle au plaisir. Cachant sous une poétique abnégation le côté vil de ses calculs, elle affecta de s'élever au-dessus de la jalousie par un désintéressement passionné. « C'est là, disait-elle au roi en lui mettant la main sur le cœur, c'est là que j'en veux. » Elle se donna donc et se choisit des rivales, reines d'une nuit qu'elle se réservait de détrôner le lendemain. Des portraits furent mis sous les yeux du prince, dans le but d'exciter en lui des mouvements de curiosité ardente. On alla jusqu'à peindre sur les lambris du laboratoire de

Marie Leczinska des visages de jeunes filles, chastement encadrés dans des tableaux pieux, et dont on indiquait de la sorte au roi les modèles tenus en réserve. Alors, la maison de l'Ermitage devint le Parc-aux-Cerfs. Alors, au sein de mœurs différentes et sous des noms modernes, reparut cette race des anciens affranchis qu'on croyait perdue, et dont Tacite avait immortalisé l'infamie vénale. Louis XV eut des ravisseurs à gages chargés d'épier, de surprendre, de conduire au repaire oîi la luxure royale attendait sa proie, les victimes que vendait la misère ou qu'on dérobait à la vigilance des familles. Ce qu'on poursuivait surtout, c'était la beauté unie aux grâces et à l'ingénuité de la puberté naissante, l'innocence ayant le cruel et double avantage de mieux ménager les inquiétudes de la favorite et d'aiguillonner plus vivement les désirs du maître. Lui, soit raffinement de volupté, soit superstition véritable , il se plaisait au milieu de ses désordres, à des pratiques de dévotion dont il imposait la règle aux enfants livrées à son caprice; et il les voulait agenouillées, disant leur prière, au pied même de la couche où il allait leur donner l'éducation de la débauche. Celles qui, ne cherchant pas à connaître leur séducteur, se résignaient à lui servir de jouet, on se contentait de les séparer de leurs enfants aussitùt qu'elles devenaient mères; et, couvertes de diamants, enrichies aux frais de l'Etat, on les mariait à quelque être assez vil pour épouser leur précoce déshonneur ; mais malheur à celles dont le roi se faisait aimer ou qui se montraient capables de lui plaire longtemps : sur un signe de la favorite alarmée, la Bastille s'ouvrait, et Louis XV, signant l'ordre d'arrestation , avait la bassesse de punir l'amour qu'il ressentait ou qu'il avait inspiré.

Ce que devaient coûter de semblables dissolutions, on le conçoit. Louis XV, qui était avare à l'excès, qui avait souffert que Mme de Mailly se ruinât pour lui, qui ne rougissait pas d'amasser un pécule , denier par denier, au milieu de la détresse générale ; qui maniait en agioteur le commerce des blés..., Louie XV souriait aux trésors de l'État engloutis par ses largesses du Parc-aux-Cerfs. Elles montèrent à cent millions, disent les écrivains modérés 1 Comment, d'ailleurs, mesurer le scandale? Trop connus, les désordres de Louis XV répandirent la corruption et l'encouragèrent. Des familles respectables furent troublées par la découverte d'espérances cyniques. Le roi de France reçut des lettres telles qu'aux époques de dépravation fameuse en recevaient les acteurs en renom. La prostitution courut au-devant de lui.

On s'indigna d'abord, et l'on finit par s'inquiéter. Des bruits, renouvelés d'un autre âge, commencèrent à circuler parmi le peuple. On parlait de bains de sang humain prescrits à Louis XV comme un dernier moyen de rallumer sa vie. Et, pour accréditer l'affreuse rumeur, on s'appuyait sur la nature du pouvoir absolu, qui est de tout oser, se trouvant en des mains perverses. Est-ce que des excès n'avaient pas été déjà commis qui dépassaient la mesure commune? Où étaient les lois protectrices du citoyen ? Pourquoi un prince effréné dans ses plaisirs s'arrêteraitil, quand il serait question de son existence, devant des crimes contre lesquels on n'avait d'autre garantie que leur énormité même? On s'anime, on s'excite par ces

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discours à croire aux plus monstrueux complots ; et voilà que soudain Paris se lève en tumulte. C'en est fait : des enfants ont été arrachés à leurs mères ; on en a la preuve; on cite des circonstances effrayantes; on rapporte des paroles étranges échappées à l'imprudence des ravisseurs. Les places publiques retentissent de clameurs furieuses, auxquelles se joint le gémissement d'une foule de mères éplorées. L'hôtel du magistrat, gardien de la cité, fut impétueusement envahi. Le lieutenant de police dut s'enfuir par des jardins, menacé qu'il était d'être égorgé. L'émeute enfln ne se dissipa que devant un brutal emploi de la force. Mais la force, depuis, ne cessa de décroître, à mesure que s'exaltaient les colères. Un enlèvement de vagabonds avait suffi pour causer cette épouvante; et quelle preuve plus frappante de la profondeur que le peuple apportait déjà dans ses défiances et dans sa haine?

Telle se montrait, au dedans, la royauté de Louis XV; et son rôle, au dehors, fut au niveau de tant d'opprobre.

Qu'on se figure un prince servi dans les diverses cours de l'Europe par des agents secrets d'une admirable clairvoyance; un prince tenant dans ses mains, au moyen d'une correspondance mystérieuse, tous les fils de la politique européenne ; instruit à l'avance des projets formés contre lui par ses ennemis, et connaissant beaucoup mieux que ses propres ministres la marche à suivre pour disposer de la paix ou féconder la guerre : ce prince , ce fut Louis XV. Mais, encore une fois, que lui importait la destinée du royaume ? Dans cette correspondance intime et particulière qu'il entretenait à grands frais, que cherchait-il?Un préservatif contre l'ennui dont il était obsédé, un spectacle vain , une force qui lui permît de sortir de lui-même, une occasion de prendre en défaut la sagacité de ses ministres, de railler leur ignorance, de se raffermir dans son mépris des hommes et son dégoût des affaires humaines. Jamais il n'était plus heureux que lorsque, témoin des désastres prévus ou annoncés par lui sans qu'il se fût mis en peine de les prévenir, il pouvait dire à ses conseillers : « J'avais raison ! » C'étaient là ses divertissements ; et les humiliations , les calamités de son royaume, il les faisait servir aux triomphes moqueurs de son amour-propre.

Asservie à un semblable monarque, alors que personne ne se portait héritier de Richelieu, que pouvait la France? Notre diplomatie devint la risée de l'Europe. Une guerre avait été entreprise en 1741, dans l'orgueilleux espoir d'arracher à Marie-Thérèse l'Allemagne impériale et de rendre l'Angleterre à la race des Stuarts. Or, quel est le résultat obtenu, après mainte campagne héroïque, après la victoire de Fontenoy? Le traité d'Aix-la-Chapelle, en 1748, nous donne Marie-Thérèse à reconnaître et Charles- Edouard à proscrire.

On sait combien avait été vif et passionné l'accueil fait par la Fiance à ce malheureux prince, quand un corsaire de Saint-Malo était venu le jeter sur nos rivages, pleurant son courage trahi, ses espérances perdues, ses amis livrés à d'abominables supplices, et sa cause abandonnée par un successeur de Louis XIV. On se plaisait àrappeler ses aventures chevaleresques, colorées par son malheur; on l'aimait dans ce généreux pays de France, parce que la fortune l'avait accablé sans l'avilir, parce qu'il avait erré sous

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le poids de la défaite dans les marais et les bruyères, seul, ayant faim et couvert de haillons. Tout à coup une nouvelle se répand : au milieu de Paris, en plein Opéra, devant une foule immense, sur un ordre exprès de Louis XV, le Prétendant a été arrêté; un sergent aux gardes l'a renversé comme il se mettait en défense, et on le conduit à Vincennes, captif, insulté. Ce fut, d'un bout du royaume à l'autre, un élan d'indignation qu'il faut renoncer à peindre. En apprenant l'arrestation du prince Edouard, Voltaire s'écria, tout panégyriste de Louis XV qu'il était: « 0 ciel ! est-il possible que le roi souffre cet affront et que sa gloire subisse une tache que toute l'eau de la Seine ne saurait laver? » La royauté n'avait rien de mieux à offrir à la France en dédommagement des scènes du Parc-aux-Cerfs.

Ce n'est pas tout. En 1741 la France s'était armée au profit de Frédéric II contre Marie-Thérèse; en 1756, elle s'arme au profit de Marie-Thérèse contre Frédéric. Et ne vous étonnez pas d'un aussi brusque changement , d'une pareille atteinte à la politique suivie par Henri IV, par Richelieu, par Louis XIV. Si l'on abandonne ce grand projet de l'abaissement de la maison d'Autriche; si l'on affronte le génie guerrier de Frédéric II ; si l'on se condamne à porter au delà du Rhin toutes les forces de la France, attaquée alors par l'Angleterre sur la Méditerranée et sur l'Océan, c'est que la marquise de Pompadour le veut ainsi. On connaît les suites. La défaite de Rosbach, quatrevingts millions de subsides payés bénévolement à l'Autriche, des armées entières englouties dans des expéditions folles, trente-sept vaisseaux de ligne et cinquante frégates pris ou détruits par les Anglais , le Canada par nous sacrifié définitivement à leur dictature avide, ainsi que la Guadeloupe, la Martinique, Tabago, Saint-Vincent, Sainte-Lucie, nos comptoirs de l'Afrique et de l'Inde.... voilà ce que produisit la guerre de sept ans, voilà ce que valut à la France le titre de ma bonne amie, donné par Marie-Thérèse à la maîtresse d'un roi absolu.

Chez un peuple qui n'est pas absolument dégradé, la gloire est, dans la science du despotisme, un artifice indispensable : car, la gloire et la liberté absentes à la fois, c'est trop de vide. Sous Louis XV, la France avait fini par manquer d'air : on travaillait à lui faire une situation impossible.

Nous avons rappelé ce que fit Louis XV, ce qu'il fit impunément : c'est assez dire qu'à la veille de ne plus pouvoir rien, la royauté pouvait tout. Voici, en effet, un monarque dont l'avilissement même constate la puissance. Vous demandez s'il a le droit de contraindre ses sujets? ses impudicités sont le désespoir ou la terreur des mères; s'il a le droit de puiser dans le trésor public? il y prend la dot de chaque vierge qu'il a séduite ; d'attenter à la liberté des citoyens? son nom au bas de quatre hgnes, et on lève le pont-levis de la Bastille ; de créer capricieusement des impôts? il en assoit pour son compte personnel, par l'agiotage sur la famine; de nommer aux emplois? sa maîtresse les distribue ; de faire- la paix ou la guerre ? sa maîtresse en décide.

Eh quoi ! aux débordements d'une puissance ainsi exercée, la constitution politique du pays n'offrait-elle donc aucun obstacle, aucune barrière? Non : ce que la royauté

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ORIGINES ET CAUSES

avait devant elle, ce n'étaient pas des obstacles, c'étaient des périls; ce n'était pas une barrière, c'était un abîme.

Mais ce droit de remontrances dont le parlement, depuis Louis XI, se trouvait investi?... Arme vaine, maniée par des mains sans vigueur. Les remontrances ne pouvaient être un frein qu'à la condition de répondre à une force; elles ne pouvaient servir de garantie aux libertés publiques qu'à la condition d'être soutenues par beaucoup d'audace, par des colères généreuses, par un dévouement fougueux et systématique à la cause du peuple. Or, n'oublions pas que les parlementaires étaient des juges. Et comment la colère d'un tribun s'allumerait-elle dans un juge? Les ardeurs politiques s'accordent mal avec cet attachement aux anciennes formes, ce culte de la coutume, ce respect des pouvoirs établis et ces graves habitudes qui caractérisent le magistrat, qui lui sont imposés. La liberté veut qu'on marche : le propre de la magistrature est d'être assise.

D'ailleurs, les charges étant devenues vénales et héréditaires, le parlement s'était habitué à regarder l'administration de la société comme un patrimoine. On avait acheté ou trouvé dans sa famille un domaine qu'on entendait laisser intact à ses enfants ; et vu ainsi à travers les illusions de l'intérêt privé, l'intérêt public reculait, il s'amoindrissait outre mesure, il s'effaçait presque.

C'est peu : les parlementaires se montraient fiers du privilège de noblesse qu'on leur avait conféré. Ils ne consentaient pas à se croire du peuple, de la bourgeoisie. Leur impuissance faisait partie de leur vanité.

Enfin, il n'y avait pas jusqu'à la composition du parlement qui ne fût de nature à lui interdire dans les luttes politiques les honneurs d'un rôle actif et vraiment sérieux. Ici, en effet, cinq chambres des ertquétes et deux des requêtes, où se pressaient les jeunes conseillers; là une grand^ chambre^ où l'on n'était admis que par rang d'ancienneté et dans laquelle les présidents à mortier étaient comp'is. Donc, au sein même du parlement, la fougue des uns devait être à chaque instant combattue par l'âge et la craintive prudence des autres. La grand'chambre pesait sur les enquêtes de tout le poids de l'expérience, de la vieillesse, de la hiérarchie, du respect que commandent de longs services et des mœurs austères.

Aussi quels traits marquent, jusqu'au dix-huitième siècle, le r.Me politique du parlement?

Sous Charles IX, il approuve, par faiblesse et non par conviction, l'assassinat de Coligni, dont il fait pendre aux fourches de Montfaucon le glorieux cadavre.

Pendant la Ligue, il adhère à VVnion d'une manière solennelle, sans autre but que de la trahir; et il court se prosterner devant le Béarnais vainqueur, après l'avoir proscrit.

Sous Richelieu, nous le voyons traversant Paris à pied, par forme d'amende honorable, se mettant à genoux devant Louis .\III, et subissant l'outrage de ces dures paroles : « J'enverrai sept ou huit d'entre vous dans un régiment de mousquetaires pour y apprendre l'obéissance. ■

Pendant la Fronde, il s'effraye de se trouver un jour tout-puissant, et il se hâte de conjurer ceux qu'il a vaincus de le délivrer des soucis de son triomphe.

Sous Louis XIV, il est comme mort.

Sous le Régent, sa créature et son complice, il essaye d'élever la voix , et aussitôt il est exilé à Pontoise. Par qui? par Dubois, étonné que les magistrats lui résistent.

Et ce qui prouve bien que la faiblesse du parlement comme corps politique tenait à la nature même de ses fonctions et de ses prérogatives, c'est qu'il avait, après tout, pour se faire respecter, deux moyens redoutables, décisifs : la cessation de service et les démissions combinées. Il en fit grand usage dans les derniers temps. Et l'on sent combien devait être alarmante une soudaine interruption du cours de la justice. Que d'intérêts en émoi! Quel trouble subitement apporté dans les relations civiles! Encore si l'orage ne s'était formé que dans la foule inquiète des clients ! Mais les avocats prenaient feu ; et l'outre des tempêtes, c'est la parole. Bientôt, la basoche grondait ; le peuple, sans trop s'inquiéter des motifs de la querelle, se précipitait dans le mouvement; amazones de l'émeute, les femmes de la Halle accouraient sur le premier plan ; il s'en fallait de peu que la patrie ne fût déclarée en danger. D'où vient donc qu'une telle ressource était vaine? Nous l'avons dit, et si l'on en veut une explication plus complète encore, on la peut lire dans un mémoire remis au Régent par l'abbé Dubois.

« Quelle force pourrait s'opposer à l'exécution de la volonté du roi? les parlements? Us ne peuvent faire que des remontrances : encore est-ce une grâce qu'ils doivent à Votre Altesse Royale ; le feu roi, extrêmement jaloux de son pouvoir, leur ayant sévèrement défendu d'en faire. Et si, toutes leurs remontrances finies, il ne plaît pas au roi de retirer ou de modifier la loi, ils doivent l'enregistrer. Si, au contraire, le parlement la refuse encore, le monarque lui envoie des ordres ultérieurs. Alors paraissent de nouvelles remontrances qui sentent la faction. Les parlements ne manquent pas de faire entendre qu'ils représentent les peuples, qu'ils sont les soutiens de l'État, les gardiens des lois, les défenseurs de la patrie, avec bien d'autres raisons de cette espèce. A quoi l'autorité répond par un ordre d'enregistrer, ajoutant que les officiers du parlement ne sont que des officiers du roi et non des officiers de la France. Petit à petit le feu s'allume dans le parlement, les factions s'y forment et s'agitent. Alors, il est d'usage de tenir un lit de justice, pour conduire au point qu'il faut messieurs du parlement. S'ils s'y soumettent, on est obéi, et c'est tout ce que peut vouloir le plus grand roi du monde; s'ils résistent encore, au retour dans leurs chambres, ou bien on exile les plus mutins et les chefs des factions, ou bien on exile à Pontoise tout le corps du parlement. Alors, on suscite contre lui la noblesse et le clergé, ses ennemis naturels; on fait chanter des chansons, on fait courir des poésies plaisantes et fugitives; el l'opération, dont nous connaissons bien la marche et les résultats, n'occasionne que des émotions légères, qui n'ont aucun grave inconvénient, et le parlement n'en est pas moins exilé pour avoir été désobéissant. On prend alors les jeunes conseillers, qui dominent dans ce corps, par famine. Le besoin qu'ils ont de vivre dans la capitale, l'habitude des plaisirs, l'usage de leurs maîtresses, leur commandent impérieusement de revenir à leurs foyers, à leurs femmes entretenues, à leurs

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