‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 97 sur 303 · FLESSELLES · texte numérisé non relu

FLESSELLES

vers la place de Grève, devenue, suivant le mot d'un contemporain, l'un des plu» riches, mai» le plus turbulent et le moins accessible des entrepôt» de l'Europe.

I.*» faiiJwurgs voulaient être armés; et leur im]«ilipnce .■.i-.ji L,; fougueii><e que cin((nante mille piques furent fabri-

quées en trente- six heures. Mais les piques ne suffisaient pas, on brûlait d'avoir des fusils. Alors commencèrent, de la part du prévôt des marchands Flesselles, des manœuvre» dont il faut dire le secret.

Dans un ouvrage où ont été publiées, à l'abri de certaines

formes mystérieuses , plusieurs lettres d'un grand intérêt , attribuées à divers personnages marquants de la Révolution, on lit :

Lillre du baron de Nesba (Besenval) à madan e Jullus (Jules de Polignac).

Juillet 1789.

« Madamf,

« Aucune combinaison bumaine ne résistera au torrent; il a donc été impossible d'arrêter l'explosion.... Ce n'est pas, à proprement parler, le peuple que nous avons à ledouter, mais ceux cpii, sortis de cette classe, ont assez d'inlluence sur lui pour l'iriiter.... Il faudrait qu'Irla (la reine) se rapprochât de la duchesse d'Apius (d'Orléans). Elle a peu d'empire sur l'esjirit de son époux, mais elle peut empêcher (jue ses enfants ne suivent la pente que leur gouverneur femelle (Mme de Genlis) veut leur faire prendre; et si l'on parvenait à les détacher de leur père, il aurait moins de crédit aux yeux de ceux qui fondent leurs espérances sur des héritiers. Il n'y a q\ie Mme Deliade (Ad('laïde) qui puisse opérer cette réunion. Notre position est critique; le Lorrain (le prince de L^mbesc) nous a fait bien du mal par sa pétulance. Il faut que les nouveaux ministres gagnent du temps; rien n'est perdu si nous parvenons à endormir cette ellérvescence.... Surtout, flattez les nouveaux magistrats; ils sont hommes et doivent être ambitieux : rien ne doit résister à Irla.... Il ne faut rien épargner pour organiser la garde prétendue nationnie à notre manière. Surtout, (jue les commandants soient dévoués à Torve Tesmas (Sa Majesté), tout pourra se réparer. »

Plus loin , nous citerons en son lieu un autre passage de cette lettre où il est question de papiers importants dont Flesselles était dépositaire. Ce qui est certain, c'est que le pi'évôt des marchands avait reçu l'ordre de temporiser, d'amuser la foule. Son caractère, d'ailleurs, se prêtait fort bien à un pareil rôle. Homme de plaisir, il avait puisé dans la vie des salons un profond dédain pour la multitude; il crut, comme Besenval , que l'essentiel était d'endormir l'agitation ; que le peuple ne tarderait pas à succomber à la fatigue de 80n propre héroïsme. Aussi, tandis que les nouveaux oligar-

ques de l'Hôtel de Ville se montraient effrayés parce qu'ils étaient sincères, lui, calme, souriant, il se jouait des empor- '.cments de la Grève avec une froide insolence, et c'est à peine s'il cherchait à voiler ce que sa sérénité avait de railleur. Il promit que des armes seraient apportées de la manufacture de GharleviUe; et lorsque des caisses arrivèrent, étiquetées artillerie, on n'y trouva, en les ouvrant, que du vieux linge. Il envoya les députés du district des Mathurins prendre des fusils au couvent des chartreux; et les députés n'en rapportèrent qu'un certificat ainsi conçu : « Je soussigné, prieur de la Chartreuse, certifie qu'il n'y a chez nous aucune arme à feu ni armes blanches , et qu'il n'y en a jamais eu. »

Evidemment Flesselles trompait le peuple : le mot trahison fut prononcé; il alla retentir d'échos en échos jusqu'au fond des faubourgs , et la foule accourut , innombrable , indignée. On savait ([ue des barils de poudre avaient été introduits à l'Hôtel de \'ille , qu'ils étaient déposés dans le bureau des payeurs de rentes : on s'y précipite au sein d'une affreuse confusion , plusieurs tenant des pistolets , comme si pour faire sauter tout un quartier il n'eût pas sufli d'une étincelle! Un coup de fusil fut tiré sur les barils; la distribution commença. Or, celui qui présidait à cette distribution formidable, c'était un prêtre. Représentant de la religion devant la patrie, il déploya, pendant quatorze ou (juinze heures , un invincible courage et une obstination de prudence , plus héroïque en de tels moments que le courage même. Son nom vaut qu'on le conserve. Il s'appelait Lefebvre.

La nuit %int. Accablé de fatigue, le prévôt des marchands se fit faire un lit dans l'Hôtel de Ville, où il dormit alors son' dernier sommeil. Que se passerait-il le lendemain? Des hommes terribles avaient été aperçus rôdant autour de la Bastille . qu'ils menaçaient du geste. Toutes les maisons furent illuminées; on y voyait comme en plein jour. La plupart veillaient , les uns pour empêcher les surprises , les autres pour forger des instruments de mort. Des bandes de gens armés se glissaient bien au détour des rues, mais ainsi que des groupes silencieux de fantômes, et l'on n'entendait par la ville que le pas des patrouilles bourgeoises ou les coups retentissants des marteaux sur les enclumes.

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