‹ Histoire de la Révolution française; (volume 4)Chapitre 98 sur 303 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

PRISE DE LA BASTILLE

A Bastille s'élevait i l'extrémité de la rue Saint-Antoine et du boulevard.

Forteresse, prison, tombeau, elle se composait de huit grosses tours que liaient entre eUes d'épais massifs de maçonnerie et qu'un large fossé entourait. £lle avait été commencée en 1369, sous Giarles V. Or, par un destin semblable à celui d'Enguerrand de Marigny, qui, inventeur des fourches pati])ulaireH de Montfaucon, les illustra de son cadavre, Hugues Aubriot, fondateur de la Bastille, fut des premiers à y gémir. L'aspect de ces lieux était effroyable, et le génie du mal semblait s'être épuisé à en défendre l'approche. La cour du Gouvernement, ainsi nommée parce ((ue le gouverneur y avait son hôtel , se trou-

vait située en dehors de la forteresse, en dehors du fossé principal; et cependant, même pour arriver jusqu'à cette cour extérieure, il fallait percer deux lignes de sentinelles, traverser deux corps de garde, passer un pont-levis. De la cour du Gouvernement, une longue avenue conduisait au fossé de la Bastille. Là, un second pont-levis; derrière, un troisième corps de garde; puis, une forte bar rière à claire-voie, formée de poutrelles revêtues de fer. Alors apparaissait la cour intérieure, celle où plongeaient les tours, celle où l'on étouffait entre de hautes murailles. La nudité et le silence en étaient horribles. Seulement, l'horloge de la prison y comptait lentement les heures sur un cadran qu'ornaient deux figures enchaînées. C'était dans cette morne enceinte que descendait, toujours seul, le prisonnier auquel on avait permis d'y venir durant quelques instants contempler la course des nuages ou un coin de l'azur.

On raconte que Caligula disait à ses bourreaux : « Frappez de manière à ce qu'on se sente mourir; » on se sentait mourir à la Bastille. Un soupirail, pratiqué dans des murs de dix ou douze piedi? d'épaisseur et fermé par trois grilles à barreaux croisés , ne transmettait à la plupart des chambres que ce qu'il faut de lumière pour qu'on en regrette l'absence. Û y avait des réduits à cages de fer rappelant le château du Plessis-lez-Tours et les tortures du cardinal de La Balue. Mais rien de comparable aux cachots du bas, affreux repaires de crapauds, de rats monstrueux, d'araignées. De ces cachots, dont l'ameublement consistait en une énorme pierre recouverte d'un peu de paille et qui étaient enfoncés de dix-neuf pieds au dessous du niveau de la cour , plusieurs n'avaient d'autre ouverture qu'une barbacane donnant sur le fossé où se dégorgeait le grand égout de la rue Saint- Antoine. De sorte qu'on y respirait un air empesté, en compagnie d'animaux hideux, au sein des ténèbres.

Là fut livré aux tourmenteurs ce Mazers de Latude, qui expia pendant trente-cinq ans de captivité le crime d'avoir, dans l'âge des étourderies , dénoncé à Mme de Pompadour un complot imaginaire. Qui ne connaît la merveilleuse histoire de ce prisonnier? Toute l'Europe a su comment , après une première évasion dont trop de confiance lui enleva le fruit, il parvint à construire avec des chemises et des mouchoirs- effilés une échelle de cent quatre-vingts pieds de long; comment, suivi de son compagnon d'Alègre, il descendit du haut des tours, au plus épais de la nuit; comment il perça, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et les sentinelles à quatre toises de lui, la muraille qui séparait le fossé de la Bastille du fossé de la porte Saint-Antoine; comment enfin, poursuivi au delà des frontières, ressaisi à Amsterdam, il perdit sa liberté, reconquise à force d'audace, de persévéi-ance, de génie. Ramené à la Bastille, il fut réduit à passer le rigoureux hiver de 1757, les fers aux pieds, les fers aux mains, couché sur la paille. Pendant qu'il dormait, deux meui'trières de deux pouces et demi de large lui soufQaient au visage un vent glacé qui lui ôta presque entièrement la vue ; le froid lui coupa la lèvre supérieure ; ses dents, demeurées à découvert , se fendirent ; la racine des poils de sa barbe fut brûlée; il devint tout cliauve.

Mais qu'étaient- ce que ces souffrances physi([ues dos captifs auprès de leurs douleurs morales, de cette agonie sans limite assignée , sans mesure connue , dont rien ne venait rompre l'écrasante uniformité? Car, le pont-levis de la cour intérieure une fois franchi, c'en était fait du prisonnier. Enveloppé dans les ombres les plus sinistres du mystère, condamné à une ignorance absolue, formidable, et du délit (jui lui était imputé et du genre de supplice qui l'attendait, il avait cessé d'appartenir à la terre. Plus d'amis, plus de famille, plus de patrie, plus d'amour. Pour lui désormais tout l'univers allait être dans les porte-clés farouches qui lui apporteraient ses aliments ou dans les infortunés dont il devi- ^ nerait la présence au fracas des portes roulant sur leurs gonds, au grincement des verrous prolongé par le vide sonore des tours. Ce qui n'avait pas d'écho, c'était le bruit des supplications; ce qui ne perçait pas l'épaisseur des voûtes, c'était le son des paroles amies ! Il arriva que des enfants portèrent le deuil de leur père sans se douter qu'ils vivaient au-dessus de lui.

Encore si, par un coup de désespoir, on avait pu se faire à soi même son destin! Mais non : une prévoyance barbare refusait au prisonnier tout moyen de suicide. « On ne laisse à un prisonnier, dit Linguet , ni ciseaux, ni couteaux, ni rasoirs. Quand on lui sert les aliments, que ses larmes arro-

sent, il faut que le porte-clés lui coupe cliaque fois les morceaux. » Mourir de faim, cela même ne se pouvait pas. Laludc étant resté cent trente trois heures sans manger ni boire, ses bourreaux lui ouvrirent la bouche avec des clés et lui firent par violence avaler de la nourriture : la vie de chaque victime était probablement considérée comme la propriété des perse cuteurs, comme leur proie inviolable. Ainsi donc, à moins d'un caprice de clémence, il fallait vivre à se ronger le cœur. Malheureux I ils étaient si complètement retranchés du nombre des humains, que, souvent, l'opprimé continuait de crier miséricorde quand l'oppresseur se trouvait déjà enterré depuis longtemps. Il y en eut qui, fous de douleur, écumani de rage, finirent par laisser leur poussière à la Bastille, quoir[u'il ne leur restât plus d'ennemi, et uniquement parce qu'ils avaient été oubliés.... Que faisait-on des trépassés? De quellimanière, selon la belle expression de Linguet, « se vengeait on sur le corps de la fuite de l'âme? » Ce qui est certain. c'est que le corps n'était pas rendu aux parents. Il y avait une Bastille, même pour les morts: c'était Saint-Paul, et l'on avait soin de n'inscrire sur le registre mortuaire que les initiales des noms, afin de condamner les rictimes à un oubli plus noir encore que celui du tombeau.

Toutefois, parmi les habitants de la Bastille on en comptait qui, non-seulement n'avaient pas été étouffés par elle, mais lui avaient communiqué, au contraire, un grand éclat historique. Aux visiteurs favorisés qui allaient chercher dans cette forteresse maudite des sujets de méditation, des souvenirs, on pouvait montrer la plate- forme réservée aux promenades mélancoliques du cardinal de Rohan ; le cachot où, pour étouffer les hurlements du comte de I.ally, Pasquier lui fit mettre un bâillon à la bouche; la porte par laquelle, après trois ans d'une captivité cruelle, La Bourdonnaie sortit réhabilité, mais inconsolable et mourant. Une des tours avait fait expier au maréchal de Bassompierre la peur qu'il causait à Richelieu. Une autre tour avait reçu l'homme au mas<jue de fer, enseveli l'épouvantable secret de sa destinée. Les portes d'une troisième s'étaient fermées sur Leprévost de Beaumont, coupable d'avoir connu le pacte sacrilège qui affamait le peuple. Au fond de l'arrière-cour, désignée sous le nom caractéristique de cour du Puits, le maréchal de Bii-on avait eu la tête tranchée, et les crocs qui fixèrent au mur son échafaud se voyaient encore.

Biron, Bassompierre, I.ally, Rohan, de pareils noms disent assez ce qu'avait de menaçant pour la noblesse l'existence de la Bastille. Aussi les cahiers des nobles demandaient-Us qu'elle fût détruite. La vérité est que, réservée spécialement aux hommes de cour, à ceux qui les approchaient, ou aux gens de lettres, la Bastille était une prison aristocratique. Souvent, lorsqu'on en était sorti, on se vantait d'y avoir été. Les pauvres n'y entraient pas : on les envoyait souffrir à'Bicêtre.

Chose éternellement digne de respect, d'admiration, de reconnaissance! au mois de juillet 1789, le peuple manque de pain, et que demande-t-il? des armes. Il peut courir à Bicètre, et quelle forteresse parle-t-U de renverser? la Bastille. C'est qu'il est dans la vie des grands peuples, comme dans celle des grands hommes, des moments d'inspiration souveraine. Ces rudes artisans, ces hôtes incultes des faubourgs, un instinct d'essence divine les avertit qu'à eux aussi appartenait la gloire des emportements chevalerescpies ; que le premier des privilèges à anéantir c'était celui C[ui se montrait associé à des tortures, et que la liberté devait s'annoncer par un acte conforme à son génie, c'est-à-dire par un bienfait accordé à ses ennemis. Oui, des plébéiens mettant au nom-

PRISK DE LA BASTILLE

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l'ic de leurs préoccuj)atioiis les plus ardentes la destruction d"une prison patricienne, voilà ce (pii n'a pas été assez reinanjué et ce qui entoure d'une immortelle splendeur les preniiei-s coii]is que la Révolution vint frapper.

Ia? 14 juillet, à la pointe du jour, un inconnu se présentait à B«'.senval. « Monsieur le k-iron, lui dit-il d'une voix brève,

aujourd'hui les barrières seront brûlées N'essayez pas de

IViiipècher. Vous sacrifieriez des hommes sans éteindre un flamiteau. » Cet inconnu avait un noble visage, le regard pli'iu de feu, le geste de l'audace. Besenval fut troublé, balbutia une réponse qui ne resta pas dans sa mémoire. L'é-

tranger disiiarut. Que faire? Besenvul semblait atteint de jjaralysie. Il avait fait construire depuis peu une salle de bains charmante, devenue une des curiosités de la capitale ; et ceux de son parti le soupçonnèrent d'avoir trop vu dans la révolte de Paris le pillage possible de sa maison.

(3r, d'un bout à l'autre de Paris on se préparait au com- Iwt. « A la Bastille! - était le mot d'ordre. Personne qui n'eût à son chapeau la cocarde rouge et bleue. De Saint Denis s'étaient échappés une foule de soldats qui, se mêlant aux groupes , distribuaient des cartouches ou enseignaient aux citoyens le maniement du fusil. On regarda passer avec in-

VUE DE LA BASTILLE

différence des voitures chargées de farine; mais, à la nouvelle qu'un bateau chargé de poudre avait été pris la veille, les rues retentirent d'acclamations [>assionnées. Du haut des fenêtres, les femmes applaudissaient aux gens armés.

Tous ne l'étaient pas encore : tous brûlaient de l'être. Dès deux heures du matin, l'abbé Lefebvre ayant fait fermer, à l'Hôtei de Ville, la première porte du magasin des poudres, une multitude impatiente était venue la briser à coups de hache, ••t le prêtre intrépide avait senti ses cheveux effleurés par une l>alle. Ge (jui restait de poudre fut distribué en cornets, mais les ress4^>urces ne répondaient ni au nombre des arrivants ni à leur l>elliqueuse avidité, que rendaient plus farouche les

fausses nouvelles, à chaque instant répandues : « Royal-Allimand s'est mis en bataille à la barrière du Trône. — Royal- Cravate massacre tout au faubourg Saint-Antoine. — La rue de Charonne est pleine de sang. — Les régiments de Saint- Denis s'avancent; ils ont gagné la Chapelle. » J^es messagers de malheur étaient en général des hommes bien mis. On eu remarqua un qui portait un habit bleu orné de brandebourgs en or; il était couvert de poussière, inondé de sueur, et paraissait avoir fait une longue route. Le Comité de l'Hûtel de Ville ayant envoyé l'ordre aux districts de sonner l'alai-me, les rues furent dépavées, des barricades «■enstritites, des fossés creusés : Paris fut un camp.

Une masse énorme de peuple s'était portée à l'Hôtel des Invalides, cherchant des fusils. Le gouverneur, M. de Sombreuil, paraît à la grille; il demande qu'on respecte en lui les droits de la fidélité, la conscience du soldat. Un courrier vient d'être envoyé à Versailles: ne peut-on attendre son retour? Les assaillants y consentaient, lorsqu'une voix s'élève : ' « On nous demande du temps pour nous faire perdre le nôtre. » A ce cri, tout s'ébranle. On saute dans les fossés, on désarme les sentinelles; les paroissiens de Saint-Étienne du Mont entrent à la suite de leur curé, devenu chef de bande; le procureur de la ville, Éthis de Gorny, donne lui même les chevaux de sa voiture pour traîner un canon ; le caveau où se cachaient les armes est envahi. Mais voilà qu'un bruit de gémissements et d'imprécations se fait entendre. Sur l'escalier, le flot était si considérable, si impétueux, que ceux qui, après s'être armés, remontaient, avaient été violemment renversés jusqu'au fond du caveau , où ils périssaient étouffés. Une épouvantable catastrophe était imminente ; car la foule s'amoncelait, entraînée par son propre poids. Alors des hommes robustes qui, descendus les premiers, restaient encore debout dans le caveau se serrent l'un contre l'autre et forcent la multitude non armée à remonter en lui présentant la baïonnette au visage. En ce désordre extrême, les flambeaux dont on s'était muni pour se guider sous les voûtes s'éteignirent, les cris redoublèrent, il falhit se battre au sein des ténèbres, et le souterrain garda quelques-uns de ceux qui l'avaient affronté. Quant aux personnes qui n'étaient qu'évanouies, on les transporta près du dôme, on les déposa sur le gazon, puis chacun se hâta vers la Bastille.

Il y avait à cette époque, rue des Boucheries du faubourg Saint-Germain, un restaurateur nommé Duval, ciiez lequel les principaux agitateurs du Palais-Royal prenaient leur repas. Tout à coup, la porte de la salle où étaient dressées les tables s' ouvrant avec fracas, un jeune homme se présente. Il avait le front ruisselant, le chapeau martialement posé sur l'oreUle, les vêtements en lambeaux. C'était Camille Desmoulins qui revenait des Invalides. Il frappe la terre de son fusil en s'écriant : « Nous sommes libres, » fait un rapide récit de ce qu'il vient de voir; et tous ils courent à leurs amis du Palais-Royal pour les pousser contre la Bastille.

Le gouverneur de cette forteresse travaillait déjà depuis plusieurs jours à des préparatifs de défense. Il avait fait monter des voitures de pavés au haut des tours et construire des pinces propres à abattre les cheminées, dont les décombres devaient écraser les assiégeants. Il fit tailler d'un pied et demi les embrasures, pratiquer des meurtrières, fermer une fenêtre par des madriers de chêne assemblés à rainures et languettes , tirer du magasin d'armes douze de ces fusils de rempart qu'on appelait amuseltcs du comte de Saxe. Quinze ])ièces de canon bordant les tours, trois pièces de campagne placées dans la cour intérieure, vis-à vis la porte d'entrée, quatre cents biscaïens, quatorze coffrets de boulets sabotés, trois mille cartouches, tel était le matériel de la défense. Il est vrai que la garnison n'était approvisionnée ni de vivres, ni d'eau; mais, que le peuple triomphât ou non, le siège, bien évidemment, ne pouvait être de longue durée. Il est vrai encore que la garnison n'était que de cent quatorze hommes, dont trente-deux Suisses du régiment de Salis-Samade et quatre-vingt-deux Invalides; mais forte comme elle l'était, la Bastille n'avait pas besoin d'un plus grand nombre de défenseurs.

Pour arriver jusqu'au premier pont-levis, dont nous avons parlé plus haut, et qu'on nommait le pont-levis de l'avancé, il fallait suivre un chemin tournant bordé à droite par des

casernes, à gauche par une rangée de boutiques. Or, ces boutiques étant situées de manière à servir de chemin couvert aux assiégeants, de Launey avait intérêt à les détruire, afin de dégager les approches : il n'en fit rien, parce qu'il tirait un fort revenu de la location. Les écrivains de son propre parti l'ont aussi accusé de n'avoir pas voulu qu'on pointât le canon du côté de l'Arsenal, de peur qu'une petite maison qu'il avait de ce côté-là, et qu'il affectionnait, ne fût endommagée.

Cependant, les alarmes du Comité bourgeois de l'Hôtel de Ville se partageaient entre la Bastille et le peuple. Souffrir que le quartier Saint-Antoine restât sous la menace des canons, c'était impossible! et, d'autre part, on tremblait de voir le peuple victorieux : car alors il pouvait devenir le maître. Ainsi combattu en lui-même, le Comité permanent mit à empêcher la lutte autant d'ardeur que le peuple à la provoquer. Belon. officier de l'arquebuse ; Billefod, sergent-major d'artillerie, et Chaton, ancien sergent des gardes françaises, furent donc envoyés par l'Hôtel de Ville au gouverneur de la forteresse . avec mission de lui dire : « Retirez vos canons; donnez votre parole que vous ne commettrez aucune hostilité, et, à notre tour, nous assurons que le peuple du faubourg Saint -Antoine et des environs ne se portera contre la place à aucune entreprise funeste. » C était disposer bien légèrement de l'indignation populaire ; mais, dans son impatience d'intei-venir, le Comité permanent ne calculait pas les obstacles.

La Bastille n'était pas encore serrée de près, quand Belon. Hillefod et Chaton y arrivèrent. Aussi, furent- ils reçus, nonseulement sans difficulté, mais avec courtoisie. De Launey montrait beaucoup de sérénité. « Quoiqu'on ait incendié les barrières, dit-il, j'espère bien qu'on ne viendra pas brûler mes ponts. » Il allait se mettre à table, il y fit asseoir les députés de l'Hôtel de Ville, les entretint familièrement, et donna devant eux l'ordre de retirer les canons, ce qui fut aussitôt exécuté.

Au moment où les envoyés du Comité permanent se retiraient, un avocat au parlement de Paris vint se présenter au ■pont-levis de l'avancé. Deux bourgeois armés, Toulouse et Bourlier, l'escortaient, et il demandait le gouverneur, au nom du district Saint-Louis de la Culture. C'était ce même Thuriot de La Rosière qui, plus tard, président de la Convention, devait étouffer, au bruit de sa sonnette, la voix des vaincus de thermidor, et s'attirer cette terrible apostrophe de leur chef : « Une dernière fois, je te demande la parole, président des assassins! »

Bien que la Bastille commençât à être investie de toutes parts, Thuriot n'eut d'abord ni un refus à subir ni une hésitation à combattre. Il frappe, il entre. Conduit au gouverneur : » Monsieur, lui dit-il, je viens, au nom de la nation, vous représenter que les canons braqués sur les tours répandent l'alarme dans tout Paris. Je vous supplie de les faire descendre. — Ces pièces ont été de tout temps sur les tours, répondit de Launey; je ne puis les faire descendre qu'en vertu d'un ordre du roi. Instruit des alarmes qu'elles causent, je les ai fait retirer et sortir des embrasures. » Thuriot demande à être introduit dans la cour intérieure. De Launey refuse ; mais , sur la prière du major de Losme , il se décide enfin à faire lever le second pont-levis et ouvrir la grille de fer. La cour intérieure avait un aspect menaçant : les défenseurs de la Bastille attendaient sous les armes, et trois canons étaient prêts à balayer l'avenue. Sans se troubler, Thuriot somma la garnison de se rendre. Elle se contenta de jurer qu'elle ne ferait feu que si elle se voyait atta •

PRISE DE LA BASTILLE

quée : serment que le gouverneur avait provo«[ué et qu'il prêta lui-même. Thuriot exige alors qu"on lui montre la position des canons sur les tours. Nouvelles hésitations de de Launey, nouvelles instances de la part de ses officiers ; on monte. Les canons étaient- effectivement retirés d'environ quatre pieds des embrasures, mais toujours en direction et ma.squés. Quand on fut parvenu au sommet de la tour nommée de Ija Ba^inière, une de celles qui regardaient l'Arsenal, un spectacle s'offrit, inattendu, formidable. Tout le faubourg Saint-Antoine s'était ébranlé; il roulait vers la Bastille. De Launey pâlit, et, saisissant Thuriot par le bras :

« Que faites-vous, monsieur? Vous abusez d'un titre sacré pour me trahir. — Si vous continuez, répliqua Thuriot d'un ton résolu, je vous déclare que l'un de nous tombera dans le fossé. » De Launey se tut. Du reste, à peine descendu avec le gouverneur, Thuriot dit à haute voix, en présence de la garnison, ([uil était content; qu'il allait faire son rapport au peuple, (jui ne se refuserait pas sans doute à fournir une garde bourgeoise pour garder la Bastille conjointement avec les irovp s qui y étaient. Mais le peuple n'entendait pas qu'on gardât la Bastille, encore moins qu'on la gardât conjointement avec les Suisses de Salis Samade; ce que le peu-

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