‹ Histoire de la Révolution françaiseChapitre 10 sur 25 · LE DÉNOUAIENT · texte numérisé non relu

LE DÉNOUAIENT

motion était attendue ; et pourtant, quand elle se produisit, il y eut comme un mouvement général de stupeur. Le Moniteur, écrit par les vainqueurs le lendemain de la victoire, ne dit pas qu'après la motion de Loucliet les applaudissements furent « d'abord isolés; * mais le fait est constant *, et Ton peut bien croire que, pour en propager la conta- • gion, les conjures n'épargnèrent rien : ils y réussirent. Loseau ayant appuyé la proposition de Louchel, par le motif que « Robespierre avait été dominateur *, » on cria de toutes parts : Aux voix ! aux voix!

En ce moment, un jeune homme, Robespierre jeune, se lève, et plein d'une émotion magnanime : « Je suis aussi coupable que mon frère; je partage ses vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret d'accusation s . » Quelques-uns sont attendris; mais la majorité annonce, par un mouvement d'indifférence, qu'elle accepte ce vote généreux 4 . » La mesure était comblée. Robespierre pousse des cris déchirants; il apostrophe le président, il apostrophe l'Assemblée avec la véhémence d'un cœur réduit au désespoir ; il ne veut pas que son frère meure pour lui : qu'on lui laisse au moins défendre son frère! — Non, non, non! — Charles Duval, l'auteur du Journal des Hommes libres, feuille si sanguinaire qu'elle était connue sous le nom de Journal des Tigres h , demande dérisoirement si l'on permettra qu'un homme soit le maître de la Convention 6 . « Ah! qu'un tyran est dur à abattre 7 ! *

« Voy. VHist.parl., t. XXXI V, p. 34.

• Moniteur, an n (1794), n«3H.

• tbid.

« Hiit.parl.,i. XXXIV, p. 34.

Il est des mots qui suffisent pour juger un homme. Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 43, ne voit dans eet admirable dévouement fraternel que « le cri de désespoir d'un complice qui se trahit ! »

• Wilson Croker, Essaye on the French révolution, p. 417.

• C'est ce Charles Duval que la Convention chargea de rédiger, avec quelques autres, le compte rendu de cette séance. Il semble qu'il ait été honteux d'avoir poussé une pareille exclamation en un pareil moment ; car il ne lui a pas donné place dans son projet de procès-verbal. Voy. ce projet, p. t9.

' Hist.parl. t t. XXXIV, p. 34.

s'écrie Fréron, le mitrailleur des Toulonnais. Loseau insiste pour l'immédiate arrestation des deux frères. Billaud- Varenne prononçant le nom de Coulhon, Couthon revendique avec courage et noblesse sa part de responsabilité dans les actes de Robespierre ! . L'arrestation est décrétée, et tous les membres, se levant, crient vive la République */

Robespierre : « La République! elle est perdue ! car les brigands triomphent 5 ! »

Ce qui est digne de vivre éternellement dans la mémoire des hommes, c'est que ceux des Robespierristes que venait mettre à l'épreuve ce drame terrible se montrèrent unis par les nœuds d'une amitié aussi tendre qu'intrépide. Nul ne chancela, nul ne renia la foi commune. Lorsqu'ils virent qu'un d'eux allait mourir, tous eurent soif de la mort. Vainement des mains officieuses essayèrent-elles de retenir Le Bas s'élançant vers la tribune pour y annoncer sa résolulion de suivre ses amis au tombeau ; il se débattit avec tant de violence, que son habit était en pièces 4 , lorsque, émule héroïque du dévouement de Robespierre jeune, il s'écria : « Je ne veux point partager l'opprobre de ce décret. Je demande aussi à être arrêté 5 . » David, si faible le lendemain, n'assistait pas à celte séance ; Barère l'avait empêché d'y venir, dans l'intention de le sauver 6 . Saint-Just, qui n'avait pas quitté la tribune, gardait le silence, contemplant la Convention avec le sourire du dédain 7 . Quand on le somma de déposer son rapport, il le tendit de l'air d'un homme dont la pensée a pris son essor vers les régions sereines 8 . Quant à Couthon, entendant Fréron lui

1 Les mois que le Moniteur lui met dans la bouehe, sont : « Oui, j'y ai coopéré. »

* llisl.parl., t. XXXIV, p. 35.

4 Esqoiros, Histoire des Montagnards, t. II, p. Mi. Renseignement fourni par la famille Le Bas.

5 Moniteur, au il (1794), u» 3H.

• David a souvent raconte, depuis, comme quoi, eu cette circonstance, il avait dû la vie a Barère.

7 Mémoires de Ltvasseur, t. III. cliap. xi, p. 223.

8 Charles Duval, dans son piocès-verbal, p. 21, ne manque pas, celu va

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reprocher d'avoir voulu « monter au trône sur les cadavres des représentants du peuple, >• il haussa les épaules, et, montrant ses memhres paralysés, il dit : « Je voulais arriver au trône, moi 1 / »

C'en est fait : le décret d'arrestation est rendu contre les deux Robespierre, contre Sainl-Just, contre Le Bas, contre Couthon ; et le président ordonne qu'on l'exécute. Mais arrêter Rohespierre! arrêter Saint-Juslî Les huissiers s'avancent tout interdits, et leur obéissance chancelle *. Cependant, appelés de toutes parts à la barre, les cinq députés y descendent, et, tandis que Collot-d'Hcrbois félicite l'Assemblée d'avoir échappé à un second 51 mai, calomnie à laquelle Robespierre vient de répondre par un démenti 5 , et qu'il réfutera bien mieux encore, comme on va le voir, par sa mort; tandis que les membres du Comité de sûreté générale, avertis qu'ils sont attendus au lieu ordinaire de leur séance, traversent la salle en triomphe 4 , des gendarmes paraissent, et, dans la personne des prisonniers, emmènent... la République.

Il était, en ce moment, cinq heures et demie. La séance fut déclarée suspendue jusqu'à sept heures ft .

Arrêtons-nous ici un instant, et voyons si, dans Robespierre, ce fut la Terreur que les conjurés, comme ils eurent l'effronterie de le prétendre plus lard, entendirent frapper. Quels sont les crimes qui, dans la séance du !l thermidor, sont imputés a Robespierre? Lui reproche-t on

sans dire, devoir dans celle impossibilité de Saint Just, si d'accord avec sa nature, « l'attitude d'un traître A qui sa cousoicme ne permet pas le moindre mouvement ! •

1 Le Moniteur porlc : « Je voulais arriver au trône ; oui. >» Ce serait un mensonge abominable, si ce n'est une faute d'impression.

* Hien de plus frappant que rembarras cl l'obscurité évidemment calculée «le la réduction de Cbarles Duval. Son projet de procès-verbal indique que l'ordre ne fut pas exécuté sur-le-cliamp, et qu'il fallut que l'Assemblée eu réclamât l'exéculion; sur quoi le président dit : « J'ai déjà donné l'ordre; mais, lorsque les huissiers se sont présentés, on a refusé d'obéir. • '

3 llist. pari., t. XXXIV, p. 36.

4 Ibid., p. 37.

5 Projet de procès-verbal de Charles Duval. p. 25.

d'avoir personnifié un régime de sang, poussé aux excès révolutionnaires, rempli les prisons, vanté le règne de la guillotine? Non : ce qu'on lui impute, au contraire, c'est d'avoir protégé d'anciens nobles, fait, destituer le plus fougueux des Comités révolutionnaires de Paris, défendu Camille Desmoulins, et essayé de sauver Danton. Laurent Lccointre assure que, lorsque ce dernier reproche fut articulé par Billaud-Varenne, des murmures s'étant élevés, Billaud dit insolemment : « On murmure, je crois! * Le Moniteur ne rapporte pas ce mot, et Billaud-Varenne l'a nié 1 ; mais ce qu'il ne nia jamais, et ce que le Moniteur rapporte, c'est qu'il prononça, en effet, dans la séance du 9 thermidor, ces paroles caractéristiques : « La première fois que je dénonçai Danton au Comité, Robespierre se leva comme un furieux, disant qu'il voyait mes intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes. Cela me fit voir l'abîme creusé sous nos pas » Qu'on ajoute à ces crimes celui d'avoir attaqué les Comités dans le club des Jacobins, celui d'avoir été « dominateur, • suivant l'expression de Loseau, et celui d'avoir menacé cinq ou six Terroristes de la trempe de Fouché ou de Tallien, et l'on aura le complément des motifs pour lesquels les Thermidoriens, de leur propre aveu, firent le 9 thermidor. Ce fut Louchet, on l'a vu, qui proposa le décret d'arrestation, et trois semaines après, ce même Louchet demandait, comme unique moyen de salut public, la mise à l'ordre du jour... de la Terreur M « tant était sanguinaire, écrit l'historien tory Wilson Croker, l'esprit dont était animé le parti qui, en cette occasion, s'éleva contre Robespierre 4 !»

Ce jour-là, et avant qu'on sût dans Paris ce qui se passait à la Convention, Fouquier-Tinville était allé diner en face du Pont-Rouge, chez un nommé Vergne. Comme il sortait du tribunal, un royaliste l'aborde. C'était Samson,

1 Dans sa polémique otcc Lotirent Lecoinlre.

1 Moniteur, on n (1794), n«3U.

1 lbij. % n« 333.

« Et$oys on the Frcnch Hcvotulion, p. 416.

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