CHAPITRE SEPTIÈME
LE DÊNOUMENT.
Rapport de Saint-Just. — Séance du 9 thermidor; scènes d'oppression; drame affreux; dévouements; les deux Robespierre, Le Bas, Couthon et Saint-Just décrétés d'arrestation. — Ce. ne fut pas la Terreur qu'on entendît frapper en les frappant. — Fouquier-Tiuville à dîner chez Vergne; sa rencontre avec le bourreau. — Hcnriot; il appelle le peuple aux armes; son arrestation. — Robin (de l'Aube) et Billaud-Varenne; embarras des vainqueurs. — Mesures prises par la Commune. — Les Jacobins s'unissent à la Commune. — Henriot délivré par Cofllnhal. — Physionomie de l'Assemblée. — Robespierre prisonnier. — Pourquoi on le refuse au Luxembourg. — Manœuvre infâme. - Altitude de Robespierre. — Physionomie de la Maison Commune. — Coffinhal entraine de force Robespierre y la Commune. — Autorités rivales en présence. — Histoire des sections dans la journée du 9 thermidor. — Les forces se balancent. — Barras a la téledes forces de la Convention. — Mise hors la loi de Robespierre; calomnies répandues dans Paris. — Plusieurs sections, trompées, se détachent de la Commune. — Scène nocturne au Comitéde salut public; Billaud émet l'opinion qu'il faut assiéger la Maison Commune. — Couthon à l'hôtel de ville. — Robespierre, jusqu'au bout, l'homme du droit. — Mot sublime. — Lettre remarquable de Lebas. — Robespierre ne peut se résoudre à sanctionner la guerre civile. — document tragique. — La Maison Commune investie. — Robespierre reçoit un coup de pistolet du gendarme Méda. — Son frère se jette du haut des croisées de l'hôtel de ville. — Dernières et remarquables paroles de Robespierre jeune. — Couthon et Saint-Just entre les mains de leurs ennemis. — On découvre Henriot. — Longue agonie de Robespierre; son stoïcisme. — Barbarie et lâcheté des vainqueurs. — L'exécution. — Note critique.
Le rapport de Saint-Just s'ouvrait par cette belle déclaration : « Je ne suis d'aucune faction ; je les combattrai toutes. Elles ne s'éteindront jamais que par les institutions
qui produiront les garanties, poseront la borne de l'autorité, et feront ployer sans retour l'orgueil humain sous le joug de la liberté publique *. »
Soulevant ensuite d'une main à la fois résolue et prudente le voile qui avait jusqu'alors couvert les délibérations du Comité de salut public, Saint-Just racontait avec gravité comment la discorde s'y était introduite. L'origine du mal était dans la jalousie que l'ascendant moral d'un homme avait fait naître.
« Cet homme, éloigné du Comité par les plus amers traitements, lorsque le Comité n'était plus en effet composé que de deux ou trois membres, se justifie devant vous. Il ne s'explique point, à la vérité, assez clairement; mais son éloignement et l'amertume de son âme peuvent excuser quelque chose : il ne sait point l'histoire de sa persécution, il ne connaît que son malheur. On le constitue en tyran de l'opinion : il faut que je m'explique là-dessus, et que je porte la flamme sur un sophisme qui tendrait à faire proscrire le mérite. Et quel droit exclusif avez-vous sur l'opinion, vous qui trouvez un crime dans l'art de toucher les âmes? Trouvez-vous mauvais que l'on soit sensible? Ètesvous donc de la cour de Philippe, vous qui faites la guerre à l'éloquence? Un tyran de l'opinion! Qui vous empêche de disputer l'estime de la patrie, vous qui trouvez mauvais qu'on la captjve? Il n'est point de despote au monde, si ce n'est Richelieu, qui se soit offensé de la célébrité d'un écrivain. Est-il un triomphe plus désintéressé? Caton aurait chassé de Rome le mauvais citoyen qui eût appelé l'éloquence dans la tribune aux harangues le tyran de l'opinion. Personne n'a le droit de stipuler pour elle; elle se donne à la raison, et son empire n'est point le pouvoir des gouvernements *. »
C'est ainsi que Saint-Just s'étudiait à mettre les esprits en garde contre ce ver rongeur qui, dans toutes les répu-
1 Voy. ce rapport dans YHiat. pari., t. XXXIV, p. 6. * Hist.parl.,U XXXIV, p. 17.
LE DÉiNOUMENT
bliques, s'attache aux racines de l'égalité : l'envie ! Du reste, il se défendait, d'un ton fier, de l'idée de flatter Robespierre : « Je le défends parce qu'il m'a paru irréprochable, et je l'accuserais lui-môme s'il devenait criminel 1 . »
Saint-Just dénonçait aussi comme un élément actif de division, l'orgueil. « La journée de Fleurus a contribué à ouvrir la Belgique. Je désire qu'on rende justice à tout le monde, et qu'on honore des victoires, mais non point de manière à honorer le gouvernement plus que les armées ; car il n'y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent, et il n'y a que ceux qui sont puissants qui en profitent. Il faut donc louer les victoires, et s'oublier soimême. Si tout le monde avait été modeste, nous serions fort paisibles *. >»
Ce passage, évidemment dirigé contre les fanfares de Barère, faisait suite, dans le rapport, à un blâme qui atteignait Carnot, auquel l'orateur reprochait, sans le nommer, d'avoir pris, en dehors de ses collègues, une mesure propre à compromettre le succès de la campagne par l'affaiblissement inopportun et inexpliqué de l'armée de Sambre-et-Meuse 5 .
Ce n'était, toutefois, ni sur Barère ni sur Carnot que Saint-Just faisait particulièrement peser sa parole. Collotd'Herbois, et surtout Billaud-Varenne, voilà les hommes qu'il dénonçait comme ayant formé le plan « d'usurper le pouvoir en immolant une partie des membres du Comité et en dispersant les autres dans la République 4 . »
De fait, entre les mains de qui s'était trouvé concentré, dans les derniers temps, le pouvoir du Comité de salut public ? Pendant que, lui-même, Saint-Just était au camp, et que les infirmités de Couthon le retenaient souvent chez lui, et que Robespierre vivait à l'écart, est-ce que Saint- André et Prieur (de la Marne) n'étaient pas en mission,
* ffist. pari, t. XXXIV, p. 9.
« Ibid., p. 13
■ Voy. à ce sujet le chap. v, ci-avant, p. 163. « Hist. parL, t. XXXIV, p. 19.
il 18
et Prieur (de la Côle-d'Or), Lindet, ensevelis dans leurs bureaux? Restaient donc Billaud Varenne, Collol-d'Herbois, Carnot et Barèrc, à qui seuls se pouvait appliquer ce mot de Saint-Just :« Le reste, qui exerçait l'autorité de tous, me parait avoir essayé de profiter de leur absence >»
Mais, plus loin, il restreignait encore ses accusations, en ne désignant par leurs noms que ColIot-d'Herbois et Billaud-Varenne 2 . Déjà il avait montré celui-ci tenant depuis quelqnes jours une conduite obscure, annonçant par des paroles entrecoupées des inquiétudes mystérieuses dont le dernier mot expirait toujours sur ses lèvres; tantôt murmurant le nom de Pisistrate ; tantôt pâle, silencieux, l'œil fixe, « arrangeant ses traits altérés 3 . »
Au surplus, même à l'égard de Billaud-Varenne et de Collot-d'flerbois, Saint-Just ne demandait aucune décision violente.
« Je ne conclus pas, disait-il en terminant, contre ceux que j'ai nommés; je désire qu'ils se justifient, et que nous devenions plus sages.
n Je propose le décret suivant. :
« La Convention nationale décrète que les institutions qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition, et opprimer ou usurper la représentation nationale 4 . »
Ainsi, l'on avait accusé les Robespierrisles de vouloir une dictature : et ce qu'ils venaient proposer, par l'organe de Saint-Just, c'était un régime de garanties qui rendît la dictature impossible!
On les avait accusés de viser droit au cœur de la représentation nationale, et Saint-Just demandait qu'on frappât
1 Hist.parl., t. XXXIV, p. 18.
* ftof.,p. 19. « Billaml-Varenue et ColIot-d'Herbois sont les auteurs de et lie trame. »
5 lbid. % p. 11.
4 Ibid., p. 20.
LE DENOUAIENT. 207
d'impuissance quiconque tendrait à l'usurper ou à l'opprimer!
On avait accusé les Robespierristes de rêver l'immolation du pouvoir multiple du Comité à l'action d'un seul, et Saint-Just venait dire : « Vous devez regarder comme un acte de tyrannie toute délibération du Comité qui ne sera point signée de six membres , . »
Quel prétexte, après cela, pouvait-il rester aux alarmes affectées si bruyamment par les conjurés?
Il est vrai que Saint-Just dénonçait deux de ses collègues. Mais que leur reproch ait-il? Des vues ambitieuses, rien de plus ; de sorte qu'il n'était pas jusqu'à la nature du reproche qui ne servit de réponse à ce qu'on avait tant dit et répété louchant les projets de dictature caressés par Robespierre et les siens. Encore faut-il remarquer que Saint- Just se contentait de conclure à un calme examen des griefs énoncés, appelant ses deux collègues à se justifier, et exprimant le désir qu'ils y parvinssent.
iMais la lumière était précisément ce que les conjurés redoutaient, ce qu'ils avaient d'avance résolu d'éviter à tout prix. A l'égard de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just, leur mot d'ordre était : « Tuonsles sans les entendre. »
Aussi le rapport que nous venons d'analyser ne fut il pas lu. A peine Saint-Just avait-il prononcé les premiers mots, que Tallien l'interrompt brusquement :
« Je réclame la parole pour une motion d'ordre. L'orateur a commencé par dire qu'il n'était d'aucune faction : je dis la même chose.... Aucun bon citoyen ne peut retenir ses larmes sur le sort malheureux auquel la chose publique est abandonnée. Partout on ne voit que division. Hier, un membre du gouvernement s'en est isolé, a prononcé un discours en son nom particulier, aujourd'hui un autre fait la même chose.... Je demande que le voile soit entièrement déchiré 9 . »
« Hiêt. part., t. XXXIV, p. 19.
3 Compte rendu de la séance du 9 thermidor. Moniteur, an u (1794) n« 211.
Au milieu des applaudissements que ces paroles soulèvent, Billaud-Varenne, vivement agité, se dirige vers la tribune. Un effroyable orage va éclater; mais quelles seront les suites? Barère, soit remords, soit pressentiment de l'avenir, se penche à l'oreille de Billaud, et lui dit : * N'attaque point Robespierre; laisse là Couthon et Saint- Just*. n
Sagesse tardive! Il est lancé, ce char qui finira par écraser ceux qui le mirent en mouvement.
« Hier, s'écrie Billaud-Varenne furieux, la Société des Jacobins était remplie de gens apostés, puisque aucun n'avait de carte; hier, on a développé dans cette société l'intention d'égorger la Convention nationale *. *
Le fait était faux; Billaud-Varenne le savait faux*; et, dans le même discours, il se donna un démenti, en disant : i Hier, le président du Tribunal révolutionnaire a proposé aux Jacobins de chasser de la Convention tous les hommes impurs, ceux que l'on veut sacrifler 4 . » Mais quelle place pour la vérité dans un appel aux poignards!
Étendant la main, « Je vois sur la Montagne un de ces hommes qui menaçaient les représentants du peuple : le voilà! » Ud cri s'élève : « Arrêtez-le! arrélez-lc! » Et l'individu, saisi aussitôt, est traîné hors de la salle, au bruit d'applaudissements redoublés \
Si jamais réquisitoire fut misérable, ce fut celui qui tomba, en cette occasion, des lèvres frémissantes de Billaud-Varenne. Tout ce qu'il trouva contee Saint Just, c'est qu'il n'avait pas tenu sa promesse de communiquer son rapport au Comité avant de l'aller lire à la tribune. Tout ce qu'il trouva contre Robespierre, c'est que le chef de la
1 Rapport de Courtois sur la événements du 9 thermidor, p. 39. — Courtois assure que ces mots lui furent rapportés par le représentant Espeil. * Moniteur, an il (1794), n« 311.
> En effet dans le compte rendu qu'il publia plus tard de la séance des Jacobins du 8 thermidor, et que nous avons précédemment fait connaître, on ne trouve rien de semblable.
■ Moniteur, an u (1794), no 311.
5 Ibid.
LE DÉNOUMENT. 209
garde nationale, Henriot, avait été dénoncé par le Tribunal révolutionnaire comme complice d'Hébert, et qucLavalelte, recommandé par Robespierre, était un ancien noble 1 . Robespierre accusé d'être à la fois hébcrtiste et royaliste! Un de ses crimes, suivant Billaud-Varenne, c'était de lui avoir disputé, à lui Billaud, la tête de Danlon. L'orateur était à ce point bors de lui, qu'il courut le risque de se rendre ridicule en reprochant à un homme dont la probité, en tout cas, était inattaquable, d'avoir empêché l'arrestation d'un secrétaire du Comité, coupable de vol Encore une fois, la question était, non de prouver, mais de tuer.
A ce cri de la haine : « L'Assemblée est entre deux égorgemenls,elle périra si elle est faible, » la haine répondit avec transport; on vit les chapeaux s'agiter en l'air; des acclamations passionnées firent retentir l'enceinte *; et quand Billaud-Varenne dit : « Je ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister sous un tyran, » le cri : Périssent les tyrans! 4 » parti de divers points de la salle, promit une nouvelle proie au bourreau.
Robespierre se lève pour se défendre : des clameurs systématiques étouffent sa voix ! Il invoque un droit que les tyrans seuls méconnaissent; et c'est en criant : t A bas , le tyran! »qu'on le lui refuse ! Lecointre veut qu'on lui accorde la parole pendant une demi-heure ; mais Mallarmé le conjure de ne pas insister, attendu que Robespierre, si on le laissait parler, pourrait surprendre en sa faveur les consciences indécises, et que « retarder d'un moment serait une faute irréparable 5 . »
En d'autres termes, on s'exposait à perdre le bénéfice du vote convenu, si ce vole n'était pas un assassinat! « Je dé-
1 Moniteur, an n (1794), no 31 1.
* ibid.
s /6id.
* Hi*l.parl.,l. XXXIV, p. 23.
* Ceci avoué par Lecointre lui-môiiie. Voy. son Appela la Convention nationale, au peuple fronçait, à l'Europe entière, p. 79 et 80, Bibl. hist. de la Ilév. t p. \ 100-1 . (Britiêh Mmeum.)
sire qu'ils se justifient, » avait dit Saint-Just en dénonçant Collot-d'Herbois et Billaud-Varenne. Ce simple rapprochement montre de reste de quel côté était ici la vérité, et de quel côté la tyrannie.
Tallien prend de nouveau la parole. Il dit, à l'adresse de la Montagne : « Nous ne sommes pas modérés M » Il dit, à l'adresse du côté droit: « Nous voulons que le Tribunal révolutionnaire traite les accusés avec décence et justice *. >• Que n'ose-t-on, quand on est d'avance sûr de la victoire? C'est Tallien, oui Tallien, qui accuse Robespierre d'être servi par « des hommes perdus de débauche. » Il propose l'arrestation d'Henriot, de son état-major, et aussi la permanencede l'Assemblée, « jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution 3 . >» Il s'était écrié, en commençant : » Je me suis armé d'un poignard pour percer le sein au nouveau Cromwell, si la Convention n'avait pas le courage de le décréter d'accusation 4 . » El il l'avait agité, du haut de la tribune, ce poignard 5 ! Et l'Assemblée avait applaudi à ce projet de violer sa souveraineté par un meurtre 6 !
Les propositions de Tallien furent votées d'acclamation ; mais on entendait frapper de bien autres coups. A l'arrestation d'Henriot, Billaud-Varenne demande et obtient qu'on ajoute celle de Dumas, celle de Dufraisse, celle de Boulanger;— ce dernier, contradiction bien étrange, pour avoir été le complice d'Hébert et l'ami de Danton 7 . Delmas tait mettre sur la liste les adjudants et aides de camp d'Henriot, parce qu'il « est impossible qu'il n'ait pas eu l'adresse « de s'entourer de conspirateurs H . >»
Robespierre alors demande à être écouté, sa voix meurt
• Moniteur, an u (1791), ir 51 1.
2 tbid.
5 Ibid.
« Ibid.
b Rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 39.
6 Monteur, an n (1794), p. 511.
7 Ibid.
• Ibid.
LE DÉNOUMENT. 21 î
au milieu du tumulte. « iYow, non, à bas le tyran •/ » Jamais, peut-être, dans le monde, l'iniquité ne se produisit avec plus de scandale. Si, du moins, on avait accordé la parole aux partisans de cet homme qu'on opprimait de la sorte, au nom de la liberté! Mais Le Bas, lui aussi, avait été brutalement condamné à se taire 3 . La parole était à l'assassinat.
Elle fut donnée à Barère.
Barére était l'homme des partis qui triomphent, et, d'autre part, il sentait que la chute de Robespierre entraînerait bien d'autres chutes! Il ne l'attaqua donc que d'une manière indirecte, sans prononcer aucun nom. Il alla même jusqu'à proposer, dans un projet de décret présenté au nom des deux Comités, qu'on mit la représentation nationale sous la sauvegarde du « maire de Paris et de l'agent national, » en les rendant responsables, sur leur tète, de tous les troubles qui pourraient survenir dans Paris 5 . Seulement, il demandait que le grade de commandant général de la garde nationale fût supprimé, et que chaque chef de légion commandât à son tour.
L'Assemblée adopta ce projet, ainsi que celui d'une proclamation qui invitait le peuple à se rallier autour d'elle 4 .
Les heures s'écoulaient... Vadier s'élant mis à parler longuement de la loi du 22 prairial, de l'affaire de Catherine Théot, d'un certain Taschereau qu'il prétendait être un espion, et de Bazire, de Camille Desmoulins, dont il faisait un crime à Robespierre d'avoir pris la défense 5 , Tallien tremble que ces divagations d'un vieillard ne laissent aux colères excitées le temps de se refroidir, et à la Convention le temps de revenir à elle-même. • Je demande à ramener la discussion à son vrai point! » s'écriet-il. « Je saurai bien l'y ramener, » répond Robespierre.
'Moniteur, un u (1794). i»o 311.
* Ibid.
* Ibid.
* ibid.
s ibid.
Et les murmures couvrent sa voix. Tallien Paccusant d'avoir fait arrêter des patriotes, Robespierre l'interrompt : « C'est faux..., je... 1 » Le tumulte recommence. L'infortuné tourna les yeux du côté de la Montagne. 0 désertion trop semblable à un suicide! Les uns restent immobiles; les autres, n'osant soutenir ce regard qui les trouble, détournent la tête. Alors, pâle, indigné, et, d'un mouvement machinal, roulant entre ses doigts un canif ouvert Robespierre invoque tous les côtés de l'Assemblée. Mais non : leur parti est pris d'écraser sa parole sous leurs clameurs. Lui, le visage tourné vers le président : « Président de brigands, accorde-moi la parole, ou décrète que tu veux m'assassiner s . » Thuriot, qui vient de remplacer Collotd'Herbois au fauteuil, ne répond qu'en agitant sa sonnette d'une main implacable. C'est alors que, voyant Robespierre épuisé, haletant, Garnier (de l'Aube) lui lança cette insulte : « Le sang de Danton Vètouffe. » Foudroyante fut la réponse de Robespierre : « Cest donc Danton que vous voulez venger?... Lâches! pourquoi ne Vavez-vous pas défendu 4 ? »
Bien que, selon l'expression de Tallien, les conjurés fussent convenus « d'en finir, » aucun d'eux n'avait encore osé prononcer, en l'appliquant à un homme tel que Robespierre, le mot décisif arrestation. Ce fut le député Louchet 5 , qui le jeta au milieu du bruit. Or qui était ce Louchet?Un des plus violents Terroristes de l'Assemblée 6 . La
1 Hist. pari, t. XXXI V, p. 33.
2 Rapport de Courtois sur les événements du 9 thermidor, p. 71 . — Voy. la noie critique placée à la suite de ce chapitre.
5 Mémoires de Levasse ur, t. III, chap. xi, p. 224,
Le Moniteur, rédigé sous l'œil des vainqueurs, n'ose pas reproduire ces mots ; il se borne à dire : « Robespierre apostrophe le président et l'Assemblée dans les termes les plus injurieux. »
4 Mémoires de Levasseur, t. III, chap. xi, p. 220.
Ni le Moniteur, ni le procès-vcrhal de Charles Duval n'ont garde de rapporter le cri de Garnier (de l'Aube), et la réponse terrible qu'il provoqua : a An additional proof, dit avec raison M. Wilson Croker, p. 420, of thepartialily ofbolh reports to the « viclrix causa. »
5 Moniteur, an n(t794), n°3H.
• Voy. la preuve un peu plus bas.