la
depuis au thermidorien Laurent Lecointre : « Cetle paix, si elle eût été conclue, perdait à jamais la France 1 . »
Mais, au point où en étaient les choses, pouvait-elle être conclue? « Vous aspirez à former un triumvirat, » avait dit Elie Lacoste aux trois membres de la minorité *; et, a part même les rivalités et les défiances personnelles, l'absence d'homogénéité dans les tendances n'était que trop réelle. Biliaud-Varenne et Collol-d'IIerbois ne voulaient point qu'on parlât d'Être suprême, d'immortalité de l'âme, de sagesse 5 . De son côté, Sainl-Just trouvait indigne qu'on eut l'air de « rougir de la Divinité 4 . » Les conférences furent rompues, et tout se prépara pour un dénoûment tragique \
Il y avait à Paris quarante-huit compagnies de canonniers, appartenant aux quarante-huit sections, et composées d'ardents patriotes. Nul doute que, si une lutte s'engageait, les canonniers ne se rangeassent du parti de Robespierre. Biliaud-Varenne, Collot-d'Herbois et Carnot, en ce moment maîtres des affaires, ordonnèrent donc au chef de la commission du gouvernement de faire successivement sortir de Paris un grand nombre de ces compagnies, s'autorisanl en cela d'un décret qui ordonnait d'en laisser la moitié à Paris, mais permettait de déplacer l'autre moitié... En même temps, ils envoyaient à trois mille élèves qui, sous le nom d'École de Mars, avaient été appelés à former l'établissement des Sablons, une quantité considérable de canons de gros calibre. Les Robespierristes ne se méprirent pas sur le but de ces mesures. Couthon courut les signaler aux Jacobins, déclarant fort extraordinaire l'idée de former trois mille élèves pour protéger une République qui avait besoin de douze cent mille soldats, et
1 Laurent Lecointre à la Convention nationale, au peuple français, à r Europe entière, p. 191. BibL hitt. delà Rév., 1100-1.
* Voy. le discours d'Élie Lacosle, dans la séaucedu 9 thermidor. — Ifinl. parlent., I. XXXIV, p. 35.
5 Discours de Sainl-Just. Voy. V H ist. parlent., t. XXXIV, p. 16.
* Ibid.
5 Voy. sur celle séance la noie critique placée a la suite de ce chapitre.
demandant bien haul pourquoi Ton s'appliquait à dégarnir Paris de ses plus fidèles, de ses plus intrépides défenseurs, les canonniers. «lien partira encore quatre mille demain ! >» s'crria Sijas. Ceci se passait le 6 thermidor 1 .
Ce jour-là fut pris par les deux Comités réunis un arrélé qui établissait, conformément à un décret rendu le 23 ventôse, quatre commissions populaires chargées de a juger promptement les ennemis du peuple détenus dans toute l'étendue de la République. » Les signataires furent : Barère, Dubarran, C. A. Prieur, Louis (du Bas Rhin), Lavicomterie, Collot-d'Herbois, Carnot, Coulhon, Robert Lindel, Saint Just, Billaud-Varenne, Voulland, Vadier, Amar, Moyse Bayle
Quoique ses amis Saint-Just et Couthon eussent signé, Robespierre ne signa pas, tant il était décidé à rompre avec un régime et des hommes que sa conscience condamnait!
Et certes, il ne résulta de son abstention aucun ralentissement dans l'action de la Terreur : loin de là! car, dans cette journée du 6, on tira des prisons, pour les livrer au Tribunal révolutionnaire, quarante-cinq détenus, dont sept furent acquittés, et trente huit exécutés le lendemain 5 . Parmi ces derniers figuraient deux poëtes : Roucher et An Iré Chénier 4 .
On connaît le mot d'André Chénier, avant de mourir : « J'avais pourtant quelque chose là M » Et il se frappait le front. Ah! de tels souvenirs sont à vous briser le cœur! Mais il faut tout dire : les hommes qui firent mourir André Chénier avaient en lui un ennemi implacable, un ennemi
1 Voy. la séance des Jacobins du 6 thermidor juillet). Hit t. parlent ., I. XXXIII, p. 388.
1 Voy. VHitt. parlent., I. XXXIII, p. 393.
8 Voy., dans le chapitre qui précède, la liste des condamnés.
4 Voy. la liste des prisonniers qui partirent le t> thermidor (25 juillet) de Sninl-Laz;ire, dans les Mémoires des prisons, t. I, p. 258.
5 Où ce mot fut-il prononcé? Les témoignages sur ee point ne concordent pas. M. Thiers dit : « En montant .sur l'échafaud ; »> d'autres dirent : « Dans l'escalier de la Conciergerie. •
dont la haine s'était exhalée en cris de rage. N'écrivit-il pas qu'il ne voulait point quitter ce inonde
Sans percer, sans fouler, sans traîner dans la fange Ces bourreaux, barbouilleurs de loi»;
et que, s'il désirait vivre, c'était
Tour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !
En traçant ces lignes furieuses, André Chénier oubliait que son frère, Marie-Joseph, était un de ces « héros, barbouilleurs de lois; » il oubliait que ceux qu'il brûlait de « percer, de fouler, de traîner dans la fange, * et de voir périr par un supplice qui pût fournir matière à ses chants, représentaient, après tout, la patrie luttant contre la ligue des rois, et avaient, au milieu de violences lamentables, accompli des choses immortelles.
Le7 thermidor (25 juillet), unedéputationdelaSociétédes Jacobins parut à la barre. Dans une pétition où l'on retrouve toutes les idées de Robespierre et jusqu'à son style, les Jacobins signalaient la main de l'étranger au fond des machinations intérieures; ils protestaient contre les efforts tentés pour briser l'union des représentants entre eux et de la représentation avec le peuple ; ils déclaraient infâme la proposition de punir de mort les jurements désignés comme blasphématoires, et d'ensanglanter de la sorte les pages de la philosophie; ils se plaignaient de voir dégrader le décret contre l'athéisme et l'immoralité, par l'appellation de « prêtres et de prophètes » donnée à ceux par qui ce décret avait été rendu; ils manifestaient de vives inquiétudes sur les ténèbres dont s'environnait le commissaire du mouvement des armées ; ils invoquaient en faveur des patriotes opprimés et contre les conspirateurs convaincus... la justice; ils demandaient qu'on fit trembler les traîtres, mais qu'on rassurât les gens de bien; enûn , ils annonçaient que le peuple « placerait son devoir et sa gloire à
respecter, à défendre ses représentants jusqu'à la mort » Rien de plus remarquable que ce document; rien de plus frappant que cette démarche. Comment prétendre sans impudeur, en présence d'une déclaration aussi précise et aussi solennelle, que Robespierre animait les Jacobins contre l'Assemblée nationale; qu'il les poussait à un second 51 mai; que sa féte à l'Être suprême était un pas hors du domaine de la philosophie; et qu'il aspirait à asseoir sa dictature sur les ruines de la Convention? Mais qu'importe tout cela à ceux qui ne l'appelaient tyran que parce qu'ils le voulaient mort? La question pour eux était, non de le juger, mais de le tuer.
Toutefois, comme sa popularité était immense, ils n'eurent garde de se prononcer avant l'heure. Après quelques vives paroles de Dubois-Crancé sur les soupçons injustes qui l'enveloppaient et le dur traitement qu'il avait subi, Barère vint faire l'éloge de Robespierre, de « ce représentant du peuple qui jouissait d'une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux, et par des principes imperturbables d'indépendance et de liberté 2 . » Avait-on dit réellement : « Il faut faire un 31 mai? » Barère assura que « quelques citoyens » avaient, en effet, tenu ce propos et qu'on l'avait répété dans les groupes ; mais ce qu'il ne pouvait nier et ce qu'il reconnut, c'est que Robespierre avait combattu avec chaleur toute idée d'attenter à la représentation nationale, disant, dans le club des Jacobins, que c'était bien mériter de la patrie que d'arrêter les citoyens qui tiendraient de pareils discours 5 .
C'est ainsi que Barère flétrissait lui-môme d'avance le rôle qu'il allait jouer le 9 thermidor. Et quand on lui reprocha, plus tard, cette conduite artificieuse, quelle fut sa réponse? Sa réponse fut digne de sa conduite; la voici : « Robespierre s'était fait une réputation colossale avec des discours patriotiques cl des manœuvres secrètes... Il avait
1 Voy. celle pétition dans VHitt. partent., I. XXXIII, p. 599-402. * Ibid., p. m.
3 Ibid.
m HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION.
bâti son piédestal sur des bases populaires. 7/ fallait donc dissimuler avec le tyran empourpré de popularisme »
Mais si les meneurs des Comités dissimulaient, pour mieux abattre Robespierre, Tallien, Fréron, Rovère, dissimulaient, de leur côté, pour abattre, quand l'heure serait venue, les meneurs des Comités, leurs alliés du moment. Il exisle à cet égard un aveu de Laurent Lecointre, qui mérite d'être médité. Lecointre, nature emportée, inintelligente, facile à égarer, mais sincère, ne voyait pas bien pourquoi, en attaquant Robespierre, on n'attaquait pas aussi Billaud-Varenne, Collot dllerbois, Barère, Vadier, c'est-à-dire ceux qui alors exerçaient réellement le pouvoir. Il s'en ouvrit à ceux de ses collègues qui, dans l'Assemblée, faisaient partie de la conjuration ; et c'est luimême qui a raconté ce qui suit : « A cette époque, l'acte d'accusation que je préparais était acbevé. Fréron, qui m'a aidé de ses lumières, Barras, Rovère, Thirion, Courtois, Garnier (de l'Aube), Guffroy et Tallien m'ont conseillé de l'attaquer «eu/, afin que le succès fût plus certain. Les rôles étaient partagés. Plusieurs avaient des discours préparés pour appuyer mon opinion et combattre avec force les sopbismes de Robespierre; mais ils furent d'avis qu'il fallait que le mémoire fût imprimé et distribué une heure avant d'être lu a la Convention. Gulîroy s'était chargé de le faire imprimer, et il fut fait, par nous le serment solennel que, si la vérité succombait, nous immolerions le tyran en plein sénat *. »
Or, pendant que, de leur propre aveu, les ennemis de Robespierre faisaient entrer dans leurs chances de succès la dissimulation, l'hypocrisie et l'assassinai, lui, le tyran, repoussait l'emploi de la violence, enchaînait l'énergie de ses amis les plus fougueux, allait s'inspirer à l'Ermitage du souvenir de cet infortuné, de ce grand Jean-Jacques, et,
1 Observations de Barère sur le rapport fait le 12 ventôse par Saladin, n» 2, |». 0 cl 10, dans la Bibl, hist. de la Rco., 1097-8-9. {British Muséum.)
• Laurent Lecointre à la Convention nationale, au peuple français, à l'Europe entière, p. 4, dans ta Bibl. hist. de la Rév., 849-50. {British Muséum}.
ne comptant, pour son triomphe, que sur la raison, se préparait au combat en s'armant... d'un discours 1 !
1 Le chapitre qu'on vient de lire est, qu'il nous soit permis de le déclarer sans détour, chose entièrement nouvelle dans VHistoire de la Révolution. Ce n'est certes pas la première fois qu'on a parlé du dessein que Robespierre avait formé de mettre fin à la Terreur; mais c'est la première lois qu'on a réuni, dans leur ordre historique, les faits qui le prouvent. Dans son Histoire de France, t. U, p. 489 490, Toulongeon, tout ennemi qu'il est de Robespierre, ne peut s'empêcher d'écrire : « 11 sembla qu'à celle époque on seh&fàt de précipiter toutes lesmesures et les exécutions sanglantes, toit que Robespierre voulût redoubler la Terreur, pour raviver sa popularité, défaillante depuis la fèle de l'Être suprême, soit plutôt que ceux qui, Payant employé, méditait ut déjà sa perle, craiguisseut d'eu laisser ralentir la cause, et se hâtassent de faire ce que lui-même voulait peut-être arrêter ou diminuer. Car s'il eut un plan d autorité dictatoriale, il voulut nécessairement ramener les choses à un étal d'ordre qui pùi être durable et que Ton pûl supporter. » Quelque emburrassec et pénible que soit la forme dont Toulongeon enveloppe ici sa pensée, elle éclate, en quelque sorte, en dépit de lui-même. Charles Nodier, lui, a été plus clair, et, dans un article biographique sur Robespierre, il uflirme péremptoirement ce que Toulongeon rt d'aulres écrivains n'avaient présenté que comme une chuse trèsprobable. Le chapitre qui précède, compo.-é de faits puisés aux sources et irrécusables, dissipera sur ce point, nous l'espérons, tous les nuages.
Nous avons promis de donner, tel que nous le trouvons dans le> Mémoires inédits du maréchal Joui dan, dont le manuscrite»! eulreno» mains, l'arrêté qui suspendait le dépail des 16,500 hommes que Carnot, avant la bataille de Fleurus, avait voulu détacher de l'armée de Sambrc-el-Meuse. Voici le texte de ce document importaut:
i A Marchi^nne-au Pont, le 15 messidor (S juillet).
« Les représentants du peuple près l'armée de Sambre- et- Meuse.
« Considérant, i« qu'il est connu par différents rapports que l'ennemi, après avoir été forcé d'évacuer le Hainaut, a concentré ses forces devant 1 armée de Sanibre-el-Meuse, entre Bruxelles et Namur ; 2» que cette armée est exposée à une attaque prochaiue ; 3» que ces rapporta sont confirmés par la nouvelle reçue à l'instant de la prise d'Oslende par l'armée du Nord sans brûler une amorce, ce qui prouve que l'ennemi a évacué, au moins en partie, la Wesl-Flandre, puisque celle place était une des plus importantes à défendre dans celte contrée ; 4° que l'extrait ue la lettre écrite par le Comité de salut public aux représentants du peuple près l'armée du Nord le 3e prairial (18 juin), commuuiquée au général Jourdau par le général I>t-
176 HISTOlltE DE LA KÉVOLUTION.
cbegru, après quatorze jours île «laie, pour envoyer à DunLcrque 15,000 hommes d'infanterie et 1,500 hommes de cavalerie, tirés de l'armée de Sambre-el-Meuse, n'est pas conçu avec la précision ni revêtu des formes qui caractérisent les résolutions du Comité de salut public ; 5«que la correspondance du général Pichegru annonce que 16,500 hommes étaient destinés pour l'expédilion d'Oslende, laquelle devient inutile, puisque cette ville est au pouvoir de la République ;
« Considérant que, si l'urmée de Sarabre-cl-Meuse était privée de ses forces au moment où elle est menacée d'une aliaque prochaine, et où elle aurait môme besoin d'un renfort de cavalerie, elle serait exposée aux plus grands dangers ;
« Considérant enfin que les événements arrivés depuis le 30 prairial ont tellement varié, qu'il est de la plus haute importance, pour le succès de nos armées, d'attendre la réponse du Comité de salut public aux dépêches qui lui furent expédiées hier au soir, laul par l'un des représentants du peuple que par le général en chef ;
« Arrêtent qu'il sera sursis au départ des 16,500 hommes qui devaient se rendre à Dunkerque.
* Le présent arrêté sera sur-le-champ remis au général Jourdan, cl envoyé par un courrier extraordinaire au Comité de salut public.
« GlLLET et Cm ton. »
M. Michelet, liv. XII, chap. u, p. 452, suppose que Robespierre entendait faire traduire au Tribunal révolutionnaire, « non-seulement Billuud, Bourdon (de l'Oise), Lecointre, Ruamps, Merlin (de Thionville), mais encore la longue queue des Oanlonisles et des Héberlistes, celle des Muralistes aussi, etc... » Cette manière d'écrire l'histoire par voie d'hypothèse, et en des matièresaussi graves, est vraimeul bien extraordinaire, surtout lorsqu'il y a des faits qui démentent les suppositions. Ainsi, M. Michelet constate lui-même que, d'après la liste écrite par la Commune le 9 thermidor, on n'eût demandé, eu dehors du Comité, que les représentants Léonard Bourdon, Fréron, Tallien, Panis, Dubois-Cruncé, Fouillé, Javogues et Granet. Il est vrai que, pour se débarrasser de ce fuit qui le gène, M. Michelet dit : « Cette liste visiblement n'indique que ceux qu'on espérait obtenir. » Encore une supposition ! et bien étrange, cette fois; car si, le 9 thermidor, la Convention eût été vaincue à lu suite d'un combat, qu'aurail-clle eu à refuser aux vainqueurs?
Mais il faut rendre au moins cette justice à M. Michelet que les projets qu'il suppose à Robespierre ne sont vraiment que des enfantillages auprès des desseins gigantesques que lui prèle l'imuginalion des Deux amis delà liberté, t. XIII, p. 362-304. Le passage est des plus curieux : « Robespierre trouva plus opportun de fropper d'un seul coup la généralité de la Représentation nationale ; déjà de vastes souterrains, des catacombes, sont creusés pour qu'on puisse « y enterrer en un moment des immensités de cadavres. » Et, un peu plus loin : « La Convention ignorait que des carrières étaient creusées pour engloutir les cadavres de ses membres. » Ici, les Deux amis prévoient une objection. Comment imaginer que Robespierre voulût exterminer la Convention depuis le premier homme jusqu'au dernier, lui qui la respectait au point que, dans ses papiers, on a trouvé
une note dans laquelle il fa il an crime à Léonard Bourdon d'avoir clie relié à avilir la représentation nationale, en affectant de paraître devaut elle dans un costume iudécenl? A cette objection, les Deux ami* répondent d'un air de triomphe : « Robespierre ne devait pas être Tâché que Léonard Bourdon avilit la Convention par son costume, puisque lui voulait la perdre..., mais celle inculpation n'était qu'uu reproche apparent. » L'Histoire de (a Révolution par deux amis de la liberté est la première qui ait été écrite d'une manière un peu circonstanciée ; elle a été la source où une Coule d'écrivains ont puiséaveuglément ; et, par l'échantillon que nous venons d'eudonneron peut juger deceqtie vautun pareil livre. Il faut le lire, pour avoir la mesure du degré d'imbécillité où la rage des haines de parti peut descendre. C'est là, par exemple, t. XIII, p. 300 et 301, qu'on nous représente Robespierre, « arrivant à petit bruit, et particulièrement la nuit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, où Ton se livrait à des excès de tout genre; et, au militu d'images lubriques réfléchies par des glaces nombreuses» et éclairées par cent bougies, a l'odeur des parfums brûlant dans des cassolettes, à la fumée (sic) des vins les plus exquis, signant d'une main tremblante de débauche des arrêts de proscription, et laissant échapper devant des prostituées qu'il y aurait bientôt plus de dix mille Parisiens égorgés. » On croit rêver quand on pense que d'aussi énormes bêtises ont trouvé un imprimeur- Et comme elles montrent bien tout ce que la calomnie est capable d'oser! Heureusement, il y a chance qu'elle se compromette par l'excès de ses fureurs; et de là vient que l'homme qui est peint entre les bras des prostituées, page 301, se trouve être, juste à la même époque, dans la page 375, «insensible aux voluptés qu'il avaitd'abordsavouréesavcc ivresse.» Au reste, il est jusled'ajouter qu'en ce qui touche les orgies de Robespierre, les Devx amis n'ont eu, après tout, que le mérite d'orner des grâces de lu description uue invention déjà lancée par Courtois, dans son rapport sur les événements de thermidor. Ce rapport esl, en effet, suivi d'une série de pièces dont la première est une dénonciation envoyée de Charenton au Comité de sûreté générale, moins de vingt jours après l'exécution de Robespierre — la date esl ù noter — dénonciation où il est dit qu'un certain « Deschamps, qui occupait une snperbe maison d'émigré à Maisons-Alforl, y venait souvent faire des orgies avec Robespierre, Henriol, et les autres officiers de l'élat-major de Paris, et ce dans un temps où tous les citoyens manquaient souvent du stricl nécessaire; qu'ils couraient à cheval, quatre et cinq de front, à bride abattue, renversant les habitants qui avaient le malheur de se trouver sur leur passage, clc, etc.. » C'est là que iM. Thiers a pris que « Robespierre se donnait maintenant un peu plus de distractions qu'autrefois. » (Voy. son Histoire de ta Révolution, t. VI, chap. vi, p. 3Ui>.) Mais comme M. Thiers a infiniment plus d'esprit que les Deux amis de la liberté, il a senti qu'on ne prouvait rieu eu vouluul trop prouver; il a compris qu'il était d'un ridicule ineffable de représenter un homme de la trempe de Robespierre s'en allant, aux heures les plus solennelles de sa vie, galoper à bride abattue sur le grand chemin, en compagnie de jeunes écer- \elés, pour passer sur le corps aux gens... M. Thiers a donc soiu de ne faire ligurer dans le tableau de ces cavalcades effrénées quTlenriot cl les aides de camp d'Ilenriot. Quoi qu'il en soit, qu'y a-t-il de vrai en tout ceci? Les auteurs de 17/ ittoire parlementaire réfutent en ces termes la fable
de Maisons- Al fort, d'après des informations fournies par des personnes dignes de toute confiance el qui, par la nature de leurs relations avec Robespierre, COUOliss »ieiit sa vie intime - « Robespierre n'a jamais mis les pieds à Maisons- Al fort De«champs, commissionnaire en marchandées el membre de la Société des Jacobins, vint un jour, à la fin d'une séance, prfrr h i pierre de servir de parrain à son uouveau-né. Robespierre ne put refuser. La marraine était une femme vieille et laide, qu'il a vue alors pour la première cl dernière fois, chez Deschamps, rue de Béiliizy, dans un appartement fort simple. On ne peut répondre de la moralité de Deschamps : loul ce qu'on rappelle, c est qu'il montrait beaucoup de patriotisme. C'était un homme sans instruction, mais plein de zèle el d'intelligence ; à ce litre, il a pu étrcrfçu quelquefois chez Robespierre, après le baptême. Il n'a jamais eu de mission. » [Hiii. parlent., t. XXXIII, p. 375 )
Les machination* employées contre Robespierre passent vraimeul toutes les proportions connues Rien de plus frappant à cet égard qu'une certaine lettre publiée par Courtois comme adressée au tyran Elle est «.ignée «l 'un nom emprunté : IViveuu; elle porte : • Encore quelques télés à ha«, el la dictature vous est dévolue... Laissez là les petits Capets el leur taule, la politique l'exige; car si vous faisiez mourir le garçon, les brigands couronnés reconnaîtraient aussitôt le gros monsieur de Ham... Philippe le raccourci vous a cruellement chargé dans ses dépositions... Soyez tranquille sur les objets que voire udresse a su faire parvenir.... Puisque vous vous éles formé ici un trésor suffisant... etc., etc. » El c'est celle fabricatiun anonyme, misérable, dont l'impudence égale à peine la stupidité, que les Deux amis embaument dévotement dans leur texte! De sorte que le même homme est coupable d'avuir voulu reguer el d'avoir voulu t'en fuir, de s'ëlre cru dictateur el de n'avoir songé qu'à aller manger ses iréfiors ù l'étranger!
A l'égard de Coulhon, la calomnie n'a été ui plus habile ni moins effrontée. Daus sou rapport sur les événements du 9 thermidor, p. 31, Courtois reproche à Coulhon, qui n'est plus là pour répondre, d'avoir fait piéparer par ses créatures, quand il vivait, un palais superbe à Chamarliére, près Clermoul, palais qu'il devait embellir avec quatorze millions puisés dans le trésor public. Il renvoie, pour lu pi euve, au n« 1 des pièces justificatives annexées au rapport. C'est une note à la dale du 21 thermidor, el sans signature ; on y lit : « Coulhon avait fait acheter une superbe maison de plaisance à un quart de lieue de Clermoul (à Chamarliére). Ses créatures s'occupaient de l'embellissement. Coulhon avait écrit pour demander le plan de noire ville; il prévenait qu'il ne fallait rien négliger pour son prompt embellissement. La promesse de quatoize millions avait été faite : deux millions devaienl être euvoyés sous quinzaine. Les autorités constituées avaient fail faire îc plan. » Ainsi, les quatorze millions dont Courtois parle comme devant payer les embellissements d'un « palais de Coulhon, » ne sont donnés, dans la pièce même à laquelle il renvoie pour la preuve, que comme devant être consacrés à l'embellissement de la ville de Clermoul! Voilà nu spécimen de la bonne foi thermidorienne ! Et qu'est-ce que celle pièce qui doil à jamais flétrir la mémoire de Coulhon? Un document anonyme, envoyé ou supposé envoyé, après la morl de celui qu'où y insulte, à ceux qui venaient de le tuer. La noie commence par ces mois : • Oui, c'est
a Clermont que le scélérat Coulliuu devait établir son trône, »» et, pour le démontrer, on assure, quoi? que Couthou, qui était Auvergnat, nvait formé le projet d'embellir Clerm rit en indemnisant les propriétaires des maisons à abattre; car, on veut bien le reconnaître, il « avait annoncé qu'il ne fallait pas rendre victimes les citoyens; qu'il fallait amplement indemniser. » Quelle horreur!
Relativement à Saint-Just, est-il vrai qu'il ait un jour proposé au Comité de salut public de livrer la dielalure à Robe>pierre? C'est ce qu'un lit dans Toulungeon ; et c'est ce qu<- dit aussi Darère dans ses Mémoires, t. Il, p. 213- 913. M, lis tout contribue à démentir cette assertion la manière dont Ba rère mentionne le fait témoigne, ou d'une grave négligence, ou tic souvenirs singulièrement confus. Il le place en effet : d'abord, dans « les premiers jours de messidor; » puis, « le 8 tbermidor; » puis de nouveau « en messidor, » et celle fois il sonligne le mol. (Voy. p 232.) A part ces varialions, il y a ici une grande difficulté : comment comprendre, si un fait aussi grave a réellement eu lieu, que Barère, dans ses Observations, publiées a une époque très-antérieure a ses .Mémoires, et lorsqu'il avait un intérêt immense à en parler, n'en ait absolument rien dit? Et d'où vient qu'on n'en trouve pas même la moindre mention dans la polémique soutenue par les membres des anciens Comités contre Laurent Lecoinlre? Mais ce qui serait bien plus inexplicable encore, dans ce cas, ce serait le silence gardé sur un point de celle importance dans la lutte qui s'engagea le 9 thermidor. E>t-il convenable que ni Billaud-Varenue, ni Coliol-d'llerbois , ni Barère, qui étaieul présents cl auxquels Saint-Just reprochait d'avoir aspiré à une domination exclusive, ne raient pas accablé par la révélation de la circonstance la plus propre, en ce moment, à faire peneher la balance en leur faveur .' D'ailleurs, même en admettant que, duus le secret de sa pensée, S iiul Ju*t n'eût vu d'autre remède à la situation que la dictature de Robespierre, par quel acte incompréhensible de folie serait il allé soumettre à ses adversaires du Comité de salut public une idée qu'il savait leur être odieuse et de nature à fournir contre lui des armes terribles? Ces raisons nous paraissent décisives, cl pour les contrc-balaucer il nous faudrait quelque cho-e de plus qu'une assertion de Barère, lancée en termes qui se contredisent, et dont nous cherchons en vain la confirmation dans les écrits polémiques publiés par lui à l'époque même.
En ce qui concerne la dernière entrevue de Robespierre avec ses collègues dans le Comilé de salut public, M. Michelet a commis une erreur matérielle, que nou< relevons a cause des conséquences politiques qu'il en déduit. Il dil, liv. XII, chap n, pages 428 et 42!» : « Le soir du 5 thermidor, le Comilé ne vil fias sans élonnement arriver Robespierre; » après quoi, il suppose que le bul de ce dernier élait d'essayer de tirer de ses collègues, sans combat, par simple intimidation, l'abandon de quelques Montagnards. Le Comité ne put pas voir avec élonnement arriver Robespierre, el cela par une raison bien simple : c'est que lui-même l'avait mandé, pour lui reprocher certains faits dont même ou avait eu soin de rédiger d'avance l'exposé. A eet égard nul doute possible. Voici, en effet, ce que disent Billaud, Collot cl liai ère, dans leur réponse aux inculpations de Laurent Lecoinlre, p. bl : « Robespierre a pu assister à la siguature, lorsqu'il a Clé mande deux fois au Comité, en messidor el thermidor, pour répondre à quelques faits à lui
imputés pnr les Comités. » (Voy. la brochure en question dans la Bibl hist. dtlafièv.i 10)7-8-9. firitiah Muséum.) Dana le môme exposé, p. 7, il est «lit que Robespierre fut cité, le 5 thermidor, devant les Comités réunis pour s'expliquer sur les conspirations dont il parlait sans cesse vaguement aux Jacobins, sur les motifs de sou absence du Comité depuis quatre décades, etc... » (Ibid.) Bnfin, Rarcrc raconte, a son tour, que, dans celle séance, on lui reprocha des faits « dont la note avait c é réligéû par écrit. » (Voy. Observations d» Barère sur le rapport de Saladin, dans la Bibl. hist. delà Rév. , 1097-8-9 Brilish Muséum.) En présence de ces témoignages, comment prétendre que le Comité vil arriver Robespierre avec étonnemenl, cl que, de la part de celui-ci, l'objet de cette visite imprévue était sans doute d'arracher, « par simple intimidation, l'abandon de quelques Montagnards?» Procéder, en matière d histoire, par voie d'inductions et de suppositions csl très-dangereux en tout état de cause. Mais au moins faut-il que, dans ce cas, les faits dont on part soient bien établis.