CHAPITRE SIXIÈME
Discours prononcé par Robespierre le 8 thermidor. — Caractère mélancolique et imposant de ce discours. — Lecoinlre veut renouveler, dans la Convention, la fable des soldais de Cadinus. — L'impression du discours de Robespierre et l'envoi à toutes les communes sont décrétés. - Cambon, attaqué injustement dans le dicours de Robespierre, s'élève contre lui avec énergie. — Sortie véhémente de Billaud-Yarennc. — Sommation de Panis à Robespierre; Hère réponse de celui-ci. — Défaut du discours de Robespierre comme acte politique. — Le décret précédemment rendu est rapporté. — Pressentiments. — Séance des Jacobins, du 8 thermidor, d'après un récit de Billaud-Varenne. — Enthousiasme des Jacobins pour Robespierre; Billaud-Varenne et Collol-d'Herbois menacés et insultés par les Jacobins. — Robespierre refuse de recourir à la force, et remet son sort a la décision de l'Assemblée nationale. — Ses ennemis s'adressent au côté droit. — Hésitation du côté droit. — Pourquoi il se décide enfin contre Robespierre. — Alliance monstrueuse. — Paris le soir du 8 thermidor. — La tragédie d'Épicharis et Néron. — Nuit du 8 nu 9 thermidor dans le Comité de salut public. — Attitude calme de Saint-Jusl au milieu de ses collègues furieux. — Matinée du 9 thermidor. — Mol caractéristique de bourdon (de l'Oise) à Durand de Maillane. — Saint Just à la Tribune. — Critique historique.
Le 8 thermidor (26 juillet), Robespierre parut à la tribune. La séance avait attiré un immense concours de monde ; et, selon le récit de Billaud-Varenne, il y avait tant d'étrangers dans la salle, que les corridors mêmes en étaient remplis 1 . Une émotion profonde se peignait sur
« Réponse de J. N. BiUaudà Laurent Lecointrc, p. 36. Bibl. hist. delà Rét., HOO-i. (BHtish Muséum.)
tous les visages. Chacun sentait que quelque grand événement allait s'accomplir. Lui, commence en ces termes :
« Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs : je viens vous dire des vérités utiles... Je vais défendre devant vous votre autorité outragée et la liberté violée. Je me défendrai aussi moi-même : vous n'en serez pas surpris. Vous ne ressemblez point aux tyrans que vous combattez. Les cris de l'innocence outragée n'importunent point votre oreille; et vous n'ignorez pas que celte cause ne vous est point étrangère.
« Les révolutions qui jusqu'à nous ont changé la face des empires n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du pouvoir d'un seul à celui de plusieurs. La Révolution française est la première qui ait été fondée sur les droits de l'humanité et sur les principes de la justice. Les autres révolutions n'exigeaient que de l'ambition : la nôtre impose des vertus. L'ignorance et la force les ont absorbées dans un despotisme nouveau : la nôtre, émanée de la justice, ne peut se reposer que dans son sein f . »
Après avoir annoncé qu'il venait, non pas intenler des accusations, mais dissiper des erreurs, et dévoiler des abus qui tendaient à la ruine de la patrie, il se plaignit vivement, au nom de ses amis et en son propre nom, du système imaginé pour les peindre redoutables :
« Est-ce nous qui avons plongé dans les cachots les patriotes, et porté la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous avons accusés. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie et protégeant les traîtres, avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes, ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables, et rendre la Révolution redoutable au peuple même? Ce sont les
1 Voy. dans VHist. parl. y t. XXXIII, p. 406-US, ce discours tel qu'on le trouva dans les papiers de Robespierre.
monstres que nous avons accuses. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes, fruit de Pobsessiou des traîtres, avons promené le glaive sur la plus grande partie de la Convention nationale, et demandé dans les sociétés populaires la tète de six cents représentants du peuple ? Ce sont les monstres que nous avons accusés K »
Arrivant aux machinations les plus récentes de ses ennemis: «Est-il vrai, demanda l'orateur avec une vivacité croissante, qu'on ait colporté des listes odieuses où Ton désignait pour victimes un certain nombre de membres de la Convention, et qu'on prétendait être l'ouvrage du Comité de salut public, et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait osé supposer des séances, supposer des arrêtés rigoureux qui n'existèrent jamais, et des arrestations non moins chimériques ? Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un certain nombre de représentants- irréprochables que leur perte était résolue? et à tous ceux qui, par quelque erreur, avaient payé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu'ils étaient voués au sort des conjurés ? Est-il vrai que l'imposture ait été répandue avec tant d'art et d'audace qu'un grand nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit dans leur domicile? Oui, et les preuves de ces manœuvres sont au Comité de salut public *. »
Mais il ne suffisait pas de montrer que ce prétendu projet d'attenter à la représentation nationale, dont on avait fait tant de bruit, n'était qu'une noire invention de la haine : Robespierre avait à repousser une calomnie non moins meurtrière, celle qui le désignait comme aspirant à la dictature. Et c'est ce qu'il lit avec un mélange de hauteur dédaigneuse, de force, de tristesse, de véhémence et d'ironie, dont « on citerait à peine l'équivalent dans les meilleurs discours de Mirabeau 3 . » Voici ces passages :
• Voy. dans VUist. pari., t. XXXIII, p. 410 el 4H, ce discours Ici qu'un le trouva manuscrit dans les papiers de Kobespicrre.
* lbid t p. 411 cl 412.
8 Cette appréciation, que nous udoplons sans réserve, csl de Charles
« Par quelle fatalité cette grande accusation de dictature a-t-elle été transportée tout à coup sur la téte d'un seul de ses membres? Étrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale à s'égorger elle-même en détail, de ses propres mains, pour lui frayer le chemin au pouvoir absolu! Que d'autres aperçoivent le côté ridicule de ces inculpations : c'est à moi de n'en voir que l'atrocité. Vous rendrez au moins compte à l'opinion publique de votre affreuse persévérance à poursuivre le dessein d'égorger tous les amis de la patrie, monstres qui cherchez à me ravir l'estime de la Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel, que je n'ai ni usurpé ni surpris, mais que j'ai été forcé de conquérir! Paraître un objet de terreur aux yeux de ce qu'on révère et de ce qu'on aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des supplices! Le lui faire subir, c'est le plus grand ctes forfaits 1... Cependant, ce mot de dictature a des effets magiques : il flétrit la liberté ; il avilit le gouvernement; il détruit la République ; il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu'on présente comme l'ouvrage d'un seul homme ; il dirige sur un point toutes les haines, tous les poignards du fanatisme et de l'aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom d'une magistrature romaine! Et si leur érudition nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle pas de leurs armées 1 ; mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York et à tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule, qu'ils m'ont expédiées les premiers. Il y a trop d'insolence à des rois, qui ne sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s'arroger le droit d'en distribuer à d'autres! Je conçois que cette espèce d'animaux immondes et sacrés
Nodier. Voy. l'article Robespierre dans le Dictionnaire de la Conversation.
1 Charles Nodier a écrit : « Ce trait sublime, je ne parle pas de leurs armées, est de la hauteur de Nicomède et de Corneille. » — Ibid.
qu'on appelle encore rois, puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur ignominie ; je conçois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir regret à ce sceptre français qu'on le soupçonne violemment d'avoir convoité, et je plains sincèrement ce moderne Tantale; j'avouerai même, à la honte, non de ma pairie, mais des traîtres qu'elle a punis, que j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient échange ce titre glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orléans; mais qu'un citoyen français, digne de ce nom, puisse abaisser ses vœux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribué à foudroyer, qu'il se soumette à la dégradation civique pour descendre à l'infamie du trône, c'est ce qui ne paraîtra vraisemblable qu'à ces êtres pervers qui n'ont pas même le droit de croire à la vertu... Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et pures! Elle existe, cette passion tendre, impérieuse, tourment et délices des cœurs magnanimes! cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, et cet amour, plus sublime encore et plus saint, de l'humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime éclatant qui détruit un autre crime! Elle existe, cette ambition généreuse de fonder sur la terre la première République du monde!... Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient- ils ? Comment l'aveuglené aurait-il idée de la lumière? La nature leur a refusé une âme : ils ont quelque droit de douter non-seulement de son immortalité, mais de sou existence. Ils m'appellent tyran... Si je l'étais, ils ramperaient à mes pieds ; je les gorgerais d'or; je leur assurerais le droit de commettre tous les crimes, et ils seraient reconnaissants... Les lâches ! Ils voulaient me faire descendre au tombeau avec ignominie ! Et je n'aurais laissé sur la terre que la mémoire d'un tyran ! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma bonne foi ! Comme ils semblaient adopter tous les principes des bons citoyens! Comme leur feinte amitié était naïve et caressante 1 Tout à coup leurs
visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie féroce brillait dans leurs yeux : c'était le moment où ils croyaient leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui, ils me caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais, Il y a trois jours, ils étaient prêts à me dénoncer comme un Catilina ; aujourd'hui ils me prêtent toutes les vertus de Caton. Il leur faut du temps pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais que leurs moyens sont méprisables! Jugez-en par ce seul trait. J'ai été chargé momentanément, en l'absence d'un de mes collègues, de surveiller un « bureau de police générale » récemment et faiblement organisé par le Comité de salut public. Ma courte gestion s'est bornée à provoquer une trentaine d'arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la Révolution. Eh bien, croira-t-on que ce seul mot de police géjiérale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les opérations du Comité de sûreté générale, des erreurs de toutes les autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l'on n'ait dit de moi : « Voilà l'auteur « de les maux; tu serais heureux et libre s'il n'existait « plus! » Comment raconter ou deviner toutes les espèces d'impostures clandestinement instituées, soit dans la Convention, *soit ailleurs, pour me rendre odieux ou redoutable? Je me bornerai à dire que, depuis plus de six semaines, la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal, m'ont forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du Comité de salut public, et je jure qu'en cela même je n'ai consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de représentant du peuple à celle de membre du Comité de salut public, et je mets ma qualité d'homme et de citoyen français avant tout. Quoi qu'il en soit, voilà six semaines que ma dictature est expirée, et que je n'ai aucune espèce d'influeuce sur le gouvernement. Le patriotisme a-t-il été plus protégé ?l'esprit
de faction plus timide? la patrie plus heureuse »
La politique qu'il aurait cherché à faire prévaloir, s'il eût triomphé, Robespierre l'indiquait dans le passage suivant, bien digne d'être médité par ses détracleurs :
« Je ne connais que deux partis, celui des bons et celui des mauvais citoyens. Le patriotisme n'est point une affaire de parti, mais une affaire de cœur ; il ne consiste pas dans une fougue passagère qui ne respecle ni les principes, ni le bon sens, ni la morale; encore moins dans le dévouement aux intérêts d'une faction. Le cœur flétri par l'expérience de tant de trahisons, je crois à la nécessité d'appeler la probité et tous les sentiments généreux au secours de la République. Je sens que partout où l'on rencontre un homme de bien, en quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main et le serrer contre son cœur. Je crois à des circonstances fatales dans la Révolution, qui n'ont rien de commun avec des desseins criminels ; je crois à la détestable influence de l'intrigue, et surtout à la puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peuplé de dupes et de fripons; mais le nombre des fripons estle plus petit : c'est eux qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde 2 . »
Ainsi se révélait dans tout son éclat le dessein de couper court à un régime de fer, — de rendre la sécurité à toutes les consciences droites; — de ramener par un appel à tous les bons sentiments quiconque n'était qu'égaré; — de subordonner les basses rivalitéset les mesquines ambitions de parti au suprême intérêt de la patrie ; — de travailler enfin à l'œuvre de la réconciliation générale sous les auspices de la liberté et de la justice.
Ce n'est pas que Robespierre se fit illusion sur les difficultés d'une telle entreprise : « Ceux qui vous disent que la fondation de la République est une entreprise facile vous trompent... Dans quatre jours, dit-on, les injustices seront réparées : pourquoi ont- elles été commises
' Htit.parl , t. XXXIII, p. 415-418-419-420-455-434. » Ibid., p. 415.
impunément depuis quatre mois ? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos maux seront-ils corrigés ou chassés? On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté académique qui ferait croire qu'elles n'ont coûté à nos héros ni sang ni travaux : racontées avec moins de pompe, elles paraîtraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de rhéteur, ni même par des exploits guerriers que nous subjuguerons l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos délibérations et la grandeur de nos caractères 1 . »
Les succès militaires de la République, sans des institutions propres à en ordonner convenablement les résultats, rassuraient si peu Robespierre, qu'ils lui arrachaient ces paroles prophétiques :
« Au milieu de tant de passions ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans, dont je vois les armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines, qu'ils allument eux-mêmes... Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution : vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le chef des factions renverser la représentation natiouale avilie. 3 ■
C'est pourquoi il ne fallait, suivant l'orateur, ni se dissimuler les obstacles, ni s'endormir sur la réalité du péril, ni couvrir d'une lâche tolérance l'oppression du peuple, ni sauvegarder des crimes par des décrets, en faisant croire que c'est contre la représentation nationale que l'on conspire, quand on dénonce un représentant infidèle : c Pour moi, » continuait-il dans un langage que Jean- Jacques n'eût pas désavoué, « pour moi dont l'existence parait aux ennemis de mon pays un obstacle à leurs projets odieux, je consens volontiers à leur en faire le sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore... En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a
1 Hist.parl., t. XXXIH, p. 437.
roules pêle-mêle avec les vertus civiques, j'ai tremblé quelquefois d'être souillé 1 aux yeux de la postérité, par le voisinage impur de ces hommes pervers qui se mêlaient dans les rangs des défenseurs sincères de l'humanité... Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans du monde d'accabler un seul homme ; mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant le genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la fortune ou par la calomnie ; mais leurs oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi ! Les bons et les méchants, les tyrans et les amis de la liberté disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes... Non, Chaumette, non, Fouché, la mort n'est point un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime impie, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, et qui insulte à la mort; gravez-y plutôt celle-ci : « La mort est le commencement de l'immortalité 1 .»» La conclusion fut celle-ci :
« Quel est le remède au mal? Punir les traîtres; renouveler les bureaux du Comité de sûreté générale,épurer ce Comité, et le subordonner au Comité de salut public, épurer le Comité de salut public lui-même; constituer l'uni té du gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté : tels sont les principes. S'il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peuton objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays ? Je suis fait pour combattre le crime et non pour le gouverner »
Ce discours dont, à cause de sa longueur, nous n'avons
1 I/iti. pari., t. XXXIII, |». U5-U6.
* lbid. % p. 448.
pu donner que quelques parties, et qui fut imprimé, après la mort de Robespierre, sur des lambeaux écrits de sa main, mais écrits avec tout le désordre d'une composition bâtive, — ce discours dont Cambacérès disait à Napoléon qu'il renfermait les plus grandes beautés, et que Cbarles Nodier appelle une œuvre monumentale, — ce discours si lier et si mélancolique, si plein d'enthousiasme et si amer, si touchant et si terrible, s'adressait bien moins à la Convention qu'à la postérité. Robespierre sentait évidemment que son heure était venue : ce qu'il cherchait désormais à défendre, ce n'était pas sa vie, c'était sa mémoire.
Un moment on put croire que nul ne se lèverait pour lui répondre. Rovère, se penchant à l'oreille de Laurent Lecointre, le pressa de monter à la tribune et d'y porter l'acte d'accusation convenu enlre huit des conjurés. Laurent Lecointre refusa, prétendant que la harangue qu'on venait d'entendre établissait un conflit enlre deux puissances également oppressives; qu'un tel choc rendrait à la Convention sa liberté, quel que fût le parti qui triomphât; qu'il pouvait même arriver que tous les deux fussent écrasés en même temps; que, quoique dirigé en apparence contre le seul Robespierre, le discours convenu serait pris par les inoins clairvoyants pour ce qu'il était en effet, c'est-àdire pour une attaque contre « les autres » (Billaud- Varenne, Collot-d'Herbois,Barère, Vadier) ; qu'alors les deux partis, devant un commun péril, pourraient bien se réunir... Rovère reconnut la justesse de cette observation, et Lecointre s'abstint de monter à la tribune 1 .
Ainsi, ceux des membres du gouvernement qui avaient juré la perte de Robespierre s'appuyaient, pour l'abattre, sur un parti qui, à leur insu, brûlait de les abattre euxmêmes; le mensonge était au fond de celte ligue déplorable ; et il est certain, comme Billaud s'en plaignit plus tard, mais trop tard, que Lecointre, dès le 8 thermidor, couvait
1 Laurent Lecointre à la Convention nationale, au peuple français, à l'Eu rope, p. 70. — Bibl. hitt. de la Rcv.> i 100-1.
le projet de « réaliser, au sein de la Convention nationale, la fable des soldats deCadmus 1 ! »
Forcé de dissimuler, il ne dissimula pas à demi; car il s'écria qu'il demandait l'impression du discours de Robespierre 2 . Celte motion, combattue par Bourdon (de l'Oise), est soutenue par Barère, qui déclare que, dans un pays libre, « la lumière ne doit pas être mise sous le boisseau 3 . » Couthon va plus loin: il insiste pour l'envoi à toutes les communes de la République. L'Assemblée vote dans ce sens. Vadier prend alors la défense de son rapport relatif à Catherine Théot. rapport que Robespierre avait attaqué, et il affirme que les « opérations du Comité de sûreté générale ont toujours été marquées au coin de la justice et de la sévérité nécessaire pour réprimer l'aristocratie 4 . » Mais un plus important adversaire se présente dans la lice : c'est Cambon. Il a entendu Robespierre prononcer son nom, et dans quelle phrase? « Les administrateurs suprêmes de nos finances sont des Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus ; ce sont les Cambon, les Mallarmé, les Ramel 5 . «Cambon repousse avec énergie cette attaque injuste et insensée. Robespierre se défend d'avoir accusé les intentions de Cambon, mais il persiste à lui reprocher d'avoir fait rendre le dernier décret sur le viager, dont le résultat, dit-il, estde désoler les pauvres. « Cclaestfaux! «s'écrie impétueusement Cambon. Billaud- Varenne repousse l'envoi aux communes : « Ce discours inculpe les Comités; qu'on le soumette donc d'abord à un examen sévère! » « Ce n'est pas le Comité en masse que j'attaque, » répond Robespierre; et il demande la liberté d'exprimer son opinion. A ces mots, un grand nombre de membres se lèvent à la fois, et s'écrient : « Nous le demandons tous!» Billaud-Varenne reprend : « Il faut arracher
1 Réponse de J. N. Billaud à Laurent Lecointre, p. 60. Bibl. hist. de la Bév. y 1100-1. (British Muséum.) * Voy. le comple rendu de celle séance par le Moniteur. 5 Ibid.
4 Ibid.
5 Discours de Robespierr e, ubi suprà, p. 441.
le masque sur quelque visage qu'il se trouve ; et s'il est vrai que nous ne jouissions pas de la liberté des opinions, j'aime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux, que de devenir? par mon silence, le complice de ses forfaits 1 . » Panis se plaint de l'influence que Robespierre exerce aux Jacobins. Il raconte qu'un homme, dans le club, lui a ditqueson nom, à lui Panis, figurait sur une liste de proscription. Est-ce vrai? Il lui faut une explication à cet égard, ainsi que sur le compte de Fouché. Robespierre, fièrement : « On ne retirera jamais de moi une rétractation qui n'est pas dans mon cœur. En jetant mon bouclier, je me suis présenté à découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne; je ne crains personne, je n'ai calomnié personne 1 ; » et, Charlier proposant le renvoi du discours à l'examen des Comités : « Quoi ! s'écrie Robespierre, j'aurai eu le courage de venir déposer dans le sein de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la patrie, et Ton renverrait mon discours à l'examen des membres que j'accuse! » On murmure 5 ; et, au contraire, on applaudit 4 à Charlier, disant: «Quand on se vante d'avoir le courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité. Nommez ceux que vous accusez. — Oui, oui! nommez-les! » crient plusieurs membres 5 .
Celte vive sommation donnait le secret de l'émotion qui régnait dans l'Assemblée. Le grand défaut du discours de Robespierre comme acte politique était de laisser dans le vague ce qu'il importait à tous de bien connaître. Beaucoup se crurent menacés par lui, auxquels il ne songeait même pas. S'il eût nommé, ainsi qu'on l'y invitait, les quelques hommes qu'il entendait dénoncer, il se serait probablement assuré, sinon l'appui, au moins la neutralité de ceux dont il aurait de la sorte dissipé l'inquiétude. Il
1 Voy. le compte rendu de la séance du 8 thermidor, dans le Moniteur. * Ibid.
8 Ibid.
« Ibid.
« Ibid.
n'en fit rien, et fut perdu. Amar ayant appuyé sur ce que les Comités étaient en cause, et Thirion, sur ce que les présomptions étaient en leur faveur, attendu qu'un homme seul ne pouvait prétendre avoir raison contre plusieurs, l'Assemblée, après quelques paroles équivoques de Barère, rapporta le décret qui ordonnait l'envoi du discours de Robespierre à toutes les communes 1 . Ce n'était encore là qu'un échec parlementaire ; mais les circonstances lui imprimaient un caractère sinistre...
Robespierre ne pouvait s'y tromper. Cependant, de retour dans sa demeure, il montra beaucoup de sérénité, s'imposant sans*doute cet effort pour rassurer la tendresse alarmée de la jeune fille qui l'aimait. Il parla tranquillement de la séance, de son résultat, et dit : « Je n'attends plus rien de la Montagne. Ils veulent se défaire de moi comme d'un tyran; mais la masse de l'Assemblée m'entendra *. » Il alla ensuite se promener aux Champs-Élysées, avec sa fiancée. Ils marchèrent quelque temps en silence, suivis du fidèle Brount. Éléonore était triste et rêveuse. Robespierre lui faisait remarquer que le soleil, qui se couchait en ce moment à l'horizon, était très-rouge. « C'est du beau temps pour demain, » dit-elle 8 .
Le soir, les Jacobins se réunirent, pleins d'une sombre indignation. Billaud-Varennc, qui n'avait point paru au club depuis plus de quatre mois 4 , était là. Collot-d'Herbois y était aussi. Robespierre parait. Tous trois, ils demandent la parole : c'est au dernier qu'on l'accorde, et il
1 Pour celte séance du 8 lliermidor, nous avons dû suivre, Taule de mieux, le compte rendu du Moniteur; mais il est juste de noter que le Moniteur ne publia son bulletin de la séance du 8 thermidor que le lendemain de la victoire remportée par les thermidoriens (29 juillet — (I thermidor); sur quoi les auteurs de V Histoire parlementaire font observer avec raison, t. XXXIII, p. 419, que si l'issue eût été favorable à Robespierre, le compte rendu du Moniteur aurait eu sans doute une couleur différente.
* Ce sont les propres paroles que Toulongeon lui met dans la bouche, t. Il, p. 502, an xii.
5 Détails communiqués par la famille.
4 Réponse de J. A. Billaud aux inculpations qui lui sont personnelles, p. U et suiv. - Bibl. hist. de la Rév., i 100-i .