‹ Histoire de la révolution franc̜aise (volume 2)Chapitre 18 sur 26 · BR0GLIE DIEU DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

BR0GLIE DIEU DE LA GUERRE

engagement de ne pas agir contre l’Assemblée nationale; gagnées par Valadi le pythagoricien, gagnées par de l’argent et des femmes, disent Besenval et beaucoup d’autres. Gagnées par qui l’on voudra, ou sans avoir besoin d’être gagnées, les voici en longues files, ayant rompu la consigne, avec leurs sergents en tête, arrivant le 26 juin au Palais-Royal ! Saluées de vivat, de présents et de patriotiques offrandes de liqueurs ; embrassées et embrassant ; déclarant, en paroles accentuées, que la cause de la France est leur cause ! Le lendemain, et les jours suivants, les choses se passent de même. Ce qui est singulier aussi, c’est que, à l’exception de cette humeur patriotique et de la consigne méprisée, elles se conduisent d’ailleurs avec la plus grande régularité (1).

Ils deviennent inquiétants, ces gardes. Onze de leurs meneurs sont envoyés h la prison de l’Abbaye. Cela ne sert pas le moins du monde. Les onze emprisonnés n’ont qu a faire tomber, vers la nuit, par la main d’un individu , une ligne dans le café de Foy, où le patriotisme débite ses plus chaudes harangues : aussitôt, deux cents jeunes gens, devenus bientôt quatre mille, portant de solides leviers, se précipitent vers l’Abbaye, enfoncent les portes, et font sortir les onze, avec d’autres victimes militaires ; leur donnent à souper au Palais-Royal, les logent et les font coucher sur des lits de camp , dans le théâtre des Variétés , tout autre Prytanée national n’étant pas à portée. Grand acte d’audace 1 mais, si sorupuleux étaient ces jeunes gens, qu’avertis qu’un militaire délivré était en prison pour un véritable crime civil, ils le reconduisirent à sa cellule, avec protestations.

(I) Besenval, t. III, p. 394-6.

Pourquoi donc une nouvelle force militaire ne fut-elle pas appelée? Une nouvelle force militaire fut appelée ; et arriva au grand galop, sabre au poing : mais le peuple, en toute douceur « mit la main sur leurs brides » ; les dragons rengainèrent leurs sabres, levèrent leurs bonnets en manière de salut, et restèrent immobiles, comme de véritables statues de dragons, — excepté cependant qu’une goutte de liqueur leur étant apportée, ils boivent à la santé du roi et de la nation, avec la plus grande cordialité (1).

Et maintenant, demandez en retour pourquoi Messeigneurs et de Broglie, le grand dieu de la guerre, en voyant ces choses, ne firent pas une pause, ne prirent pas quelque autre voie, toute autre voie. Malheureusement, comme nous l’avons dit, ils ne pouvaient rien voir. L’orgueil, qui précède toute chute, la colère, sinon raisonnable, au moins pardonnable, bien naturelle, avaient endurci leurs cœurs, échauffé leurs têtes : de sorte qu’avec un mélange d’imbécillité et de violence (couple mal assorti), ils se précipitent pour aller au-devant de leur heure. Tous les régiments ne sont pas des gardes-françaises, ni gagnés par Valadi le pythagoricien : que de nouveaux régiments non gagnés s’avancent; que le Iloyal-allcmand, Salis- Samade, les Suisses de Château-Vieux s’avancent; ceux-là peuvent se battre, mais peuvent à peine parler, excepté en gutturales germaniques; que des soldats se mettent en marche, et que les grandes routes retentissent du tonnerre des caissons d’artillerie. Sa Majesté doit tenir une nouvelle séance et y opérer des miracles ! La voix de la mitraille peut, s’il est besoin, devenir une trombe et une tempête.

(1) Hist. parlrm,, t. H, p, 32.

AUX ARMES

En de telles circonstances, avant que les boulets rougis commencent à pleuvoir, n’est-il pas permis aux cent vingt électeurs de Paris, quoique leur cahier soit depuis longtemps fini, de se réunir encore journellement, comme club électoral? Ils se réunissent d’abord dans un restaurant, où une nombreuse noee leur cède cordialement la place (1). Mais, bientôt, ils s’assemblent à l’hôtel de ville, dans la salle même des séances municipales. Flesselles, prévôt des marchands, avec ses quatre échevins, n’a pu s’y opposer : telle est la force de l’opinion publique. Lui, avec ses échevins et les vingt-six conseillers municipaux, nommés par en haut, peuvent bien siéger là en silence, dans leurs longues robes, et chercher, d’un œil terrifié, quel est ce prélude d’une convulsion venant d’en bas, et comment eux-mêmes se trouveront de tout cela !

AUX ARMES

Ainsi restent les choses en suspens, incertaines, fatales, dans les jours brûlants de juillet. Il y a un avis imprimé du passionné Marat, qui conseille, par-dessus tout, de s’abstenir de violence (2). Néanmoins les pauvres affamés, tumultueux par besoin, brûlent déjà les barrières où se prélève l'octroi sur les comestibles.

Le 12 juillet est un dimanche, les rues sont toutes

(1) Dussoula, Prise de la Bastille ( Collection des mémoires, par Brr ville et Barrière, Paris, 1821, p. 269).

(2) Avis au peuple, ou les ministres dévoiles, 1 er juillet 1789.

placardées d’une énorme affiche, portant en tête : De par le Roi , et invitant les citoyens paisibles à rester chez eux, à « être sans alarmes, et à éviter tous rassemblements » . Pourquoi? que signifient ces énormes affiches? Avant tout, que signifie ce cliquetis militaire? des dragons, des hussards affluent de tous les points de l’horizon, vers la place Louis XV, avec une gravité compassée sur leur physionomie, quoique salués par des sobriquets, des huées et même des projectiles (1). Besenval est avec eux : les gardes suisses qu’il commande sont déjà dans les Champs- Élysées, avec quatre pièces d’artillerie.

Les destructeurs sont-ils donc descendus sur nous? Du pont de Sèvres aux extrêmes limites de Vincennes, de Saint-Denis au Champ de Mars, nous sommes enveloppés. Des alarmes, vagues, mystérieuses, sont dans tous les cœurs. Le Palais-Royal est devenu un centre d’interjections terrifiées, de silencieux signes de tête. On peut imaginer le douloureux saisissement que propage le bruit du canon de midi (que le soleil fait partir à son arrivée au méridien), comme un pronostic, comme la voix inarticulée d’une sentence (2). Ces troupes viennent-elles véritablement pour combattre les brigands ? Où sont-ils ces brigands? Quel mystère y a-t-il en l’air ? Écoutez l une voix humaine articulant en termes clairs le mot de l’énigme : Necker, le ministre du peuple , le sauveur de la France , est renvotjé. C’est impossible , incroyable l c’est trahir la paix publique! Cette voix doit être noyée dans le bassin (3) ; le porteur de nouvelles s’esquive à la

(1) Besenval, t. III, p. Ali.

(2) Hist. parlent., t. Il, p. 81.

(3) Ibid.

AUX ARMES

hâte. Néanmoins, mes amis, faites-en ce que vous voudrez, la nouvelle est vraie. Necker est parti; Necker est en route vers le Nord, depuis la nuit d’hier, en obéissance à des ordres secrets. Nous avons un nouveau ministère : Broglie, le dieu de la guerre, l’aristocrate Breteuil; Foulon , qui a dit que le peuple pouvait manger du foin.

Une immense rumeur va donc s’élever, dans le Palais- Royal, dans toute l’étendue de la France. La pâleur est sur tous les visages ; une terreur confuse, des frémissements, éclatant bientôt en un tonnerre de voix, en un tonnerre de fureurs multipliées par l’effroi.

Mais regardez Camille Desmoulins se précipitant du café de Foy, avec une physionomie sibylline, ses cheveux flottants, un pistolet dans chaque main. Il s’élance sur une table : les satellites de la police le surveillent ; ils ne le prendront pas vivant; leur vie se jouera contre la sienne. Cette fois il parle sans bégayer : « Amis, mourrons-nous pourchassés comme des lièvres? comme des moutons poursuivis dans leur pacage? bêlant pour obtenir pitié, là où au lieu de pitié, il n’y a qu’un couteau. L’heure est venue, l’heure suprême du Français, de l’homme; quand l’oppresseur est en face de l’opprimé, et que l’alternative est une mort prompte ou la délivrance à jamais. Que cette heure soit bienvenue. Pour nous, ce me semble, un seul cri est de saison : Aux armes ! Que de tout Paris, que de toute la France, comme de la voix de l’ouragan s’élève le seul cri : Aux armes 1 » — Aux armes 1 répondent en hurlant des voix innombrables ; comme une seule grande voix, comme la voix d’un démon hurlant du haut des airs ! Car, dans toutes les figures, les yeux s’enflamment ; tous les cœurs brûlent jusqu’à la frénésie. C’est en de tels

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accents, on avec d’autres plus énergiques encore (1), que, dans ce grand moment, Camille évoque les puissances élémentaires. « Amis, continue-t-il, quelque signe de ralliement! des cocardes : de couleur verte, couleur de l’Espérance. » Comme s’il s’abattait une nuée de locustes, les arbres sont aussitôt dépouillés de leurs feuilles ; des rubans verts sont achetés dans les boutiques voisines; toute étoffe verte est enlevée pour être transformée en cocardes. Camille descend de sa table, est étouffé sous les embrassements, inondé de larmes : on lui passe un bout de ruban vert, il le met à son chapeau. Et maintenant, chez Curtius, aux images de cire ; sur le boulevard , aux quatre vents, et sans repos, jusqu’à ce que la France soit en feu !

La France, si longtemps ébranlée et desséchée par les vents, est probablement juste au point inflammatoire. Quant au pauvre Curtius qui, on le pense à regret, court risque d’être imparfaitement payé, il n’a pas à plaider pour ses images. Le buste de cire de Necker, le buste de cire de d’Orléans, les appuis de la France, sont enlevés : voilés de crêpe, comme dans une procession funéraire, où à la manière de suppliants faisant appel au ciel, à la terre, au Tartare lui-même, ils sont promenés par une multitude mélangée. Pour elle, c’est un signe! car, en vérité, l’homme avec ses singulières facultés imaginatives, ne peut faire que peu ou rien, sans des signes. Ainsi les Turcs regardent la bannière de leur prophète; ainsi des mannequins d’osier ont été brûlés, et le portrait de Nccker a précédemment figuré au sommet d’une perche.

(1) Vieux Cordelier, par Camille Dcsmoulins, n° 5, édition de Baudouin frères Paris, 1825, p. 81,

AUX ARMES

De cette manière s’avance, à travers les rues, une multitude hétérogène , continuellement accrue : armée de haches, de bâtons et de divers instruments, menaçante et pleine de tapages. Que tous les théâtres se ferment, que toute danse cesse, soit sur la planche, soit sur le vert gazon I Au lieu d’un sabbat chrétien, au lieu d’une fête de tabernacles dans les guinguettes , qu’il y ait un sabbat de sorciers; et Paris, devenu frénétique, mènera sa danse, ayant pour ménétrier le démon.

Cependant Besenval, avec infanterie et cavalerie, est sur la place Louis XV. Des gens regagnant leurs demeures, venant de Passy ou Chaillot, des parties do campagne, arrosées de petit vin blanc, la traversent avec moins de gaieté que de coutume. La procession des bustes va-t-elle passer par là? La voici ; mais voici aussi que le prince de Lambesc se précipite dessus, avec son royal-allemand 1 Les balles sifflent, les sabres étincellent; les bustes sont pourfendus, et aussi, hélas! des têtes d’hommes! Une procession sabrée n’a rien de mieux à faire que de se disperser à travers les rues, les allées, les avenues des Tuileries, et de disparaître. Un homme, désarmé, est étendu sans vie ; à son uniforme, reconnu pour gardefrançaise : qu’on le porte (ou qu’on en porte même la nouvelle) mort et sanglant à sa caserne, où il a des camarades enccye vivants.

Mais pourquoi donc, victorieux Lambcsc, ne pas charger à travers le jardin même des Tuileries, où les fugitifs se sont retirés? Pourquoi ne pas montrer aussi , aux promeneurs du dimanche , comment étincelle le sabre ensanglanté; afin qu’on en parle et que les oreilles des hommes en aient des tintements? Il y a, en effet, des tintements, mais d’une autre façon. Le victorieux Lam-

besc, dans cette seconde charge aux Tuileries, ne réussit qu'à renverser, avec le plat de son sabre, un seul homme, un vieillard, pauvre maître d’école, se promenant pacifiquement ; et puis, il est chassé du jardin par des barricades de chaises, des tessons de bouteilles et des exécrations sur tous les tons. Tâche délicate que celle de ce pourfendeur de canailles 1 pour qui trop faire peut être aussi funeste que de ne pas faire assez. Car toutes ces voix qui le maudissent, répercutées dans tous les coins de la Cité, retentissent en tumultes d’indignation, et retentissent toute la nuit. Le cri Aux armes! se multiplie avec des rugissements; la voix métallique du toscin y répond, à mesure que le soleil s’abaisse; des boutiques d’armuriers sont enfoncées, pillées; les rues sont des mers écumantes, soulevées par tous les vents.

Telle fut l’issue de la charge de Lambesc dans le jardin des Tuileries; nullement productive d’une terreur salutaire chez les promeneurs de Chaillot, mais productive du réveil soudain des frénésies et des trois Furies qui, d’ailleurs, ne dormaient pas : car elles se tiennent toujours, ces souterraines Euménides (fabuleuses et pourtant si réelles), au fond de l’existence humaine, brandissant leurs torches fumeuses, et secouant leurs chevelures de serpents. Lambesc, avec son Royal-allemand, peut retourner à sa caserne, puis revenir encore, comme un esprit troublé : des gardes-françaises, excités par la vengeance, le jurement à la bouche, les sourcils contractés, s’élancent sur lui, de leur caserne dans la Chausséed’Antin, lui envoient une volée, faisant des morts et des blessés, et , sans pouvoir y répondre , il continue sa marche (1).

(i) Weber, t. Il, p. 75-91.

AUX ARMES

La sagesse ne réside pas dans des têtes emplumées. Si les Euménides sont éveillées et que de Broglie ne donne aucun ordre, que peut faire Besenval? Quand les gardesfrançaises, avec les volontaires du Palais-Royal, descendent plus altérés de vengeance vers la place Louis XV elle-même, ils n’y trouvent ni Besenval, ni Lambesc, ni Royal-allemand, ni aucun soldat. Absence de toute direction militaire. Sur le boulevard extrême de l’Est, Saint- Antoine, les chasseurs de Normandie arrivent, poudreux et altérés, après une rude course d’une journée; mais ne trouvent aucun quartier-maître, ne savent où se rendre dans cette cité de confusions, ne peuvent arriver jusqu’à Besenval, ne peuvent même découvrir où il est. Normandie est obligé de bivouaquer là, avec sa poussière et sa soif, à moins que quelque patriote ne le régale d’un verre de liqueur, accompagné de conseils.

Des multitudes furieuses environnent l’hôtel de ville, criant : « Des armes 1 des ordres ! » Les vingt-six conseillers municipaux, avec leurs longues robes, ont plongé silencieusement dans le chaos qui mugit, pour ne plus jamais reparaître. Besenval cherche péniblement à se replier vers le Champ de Mars; il est obligé de rester là, dans la plus cruelle incertitude : courriers sur courriers sont dépêchés à Versailles, mais ne rapportent aucune réponse, pouvant à peine revenir eux-mêmes. Car les routes sont bloquées par des batteries et des piquets de soldats, par des flots de voitures arrêtées pour être visitées : telle a été la seule instruction de Broglie ; l’OEil-de-Bœuf, entendant à distance des bruits si assourdissants, qui retentissaient presque comme une invasion, veut, avant toutes choses , conserver sa tête intacte. Un nouveau ministère, n’ayant, pour ainsi dire, qu’un seul pied dans

l’étrier, ne peut s’avancer par bonds. Paris, frénétique, est en somme abandonné à lui-même.

Quel Paris, quand la nuit vint! Une métropole européenne, lancée tout à coup hors de ses vieilles combinaisons et habitudes, s’effondrant dans les tumultes , et cherchant du nouveau. L’usage et la tradition ne vont plus, désormais, diriger aucun homme; chaque homme, avec la somme d’originalité qui est en lui, doit se mettre à penser, ou à suivre ceux qui pensent. Sept cent mille individus voient soudainement tous leurs vieux sentiers, toutes leurs vieilles voies pour agir et décider, disparaître sous leurs pieds. Et ainsi vont-ils, avec fracas et terreur, ne sachant pas encore si c’est en courant, nageant ou volant, tète baissée dans la nouvelle ère. Avec fracas et terreur : d’en haut, Broglie, le dieu de la guerre, plane sur eux, surnaturel, avec ses boulets rougis; et, d’en bas , un monde surnaturel de brigands les menace avec le poignard et la torche. La folie seule règne à cette heure.

Heureusement, en place des vingt-six submergés, le club électoral se réunit, et se déclare municipalité provisoire. Le lendemain, cette municipalité s’adjoindra le prévôt Flesselles et un ou deux échevins, pour l’aider dans le détail des choses. Pour le moment, elle décrète une chose très-essentielle : que, dorénavant, il y aura une milice parisienne. Allez, chefs de districts, travailler à ce grand œuvre ; pendant que nous , constitués en comité permanent , nous siégerons avec vigilance. Que les hommes valides, chaque groupe dans son quartier, veillent et montent la garde toute la nuit. Que Paris goûte au moins un peu de sommeil fiévreux, troublé par tant de rêves fiévreux « naissant des violentes motions du Palais -

Royal», ou de temps en temps se réveille en sursaut, regarde palpitant, à la fenêtre , en bonnet de nuit, interrogeant le bruit discordant des patrouilles, mutuellement inintelligibles dans leur apprentissage, ou la flamme des barrières lointaines s’élevant rougeâtre vers

la voûte des nuits (1).

Le lundi, l’immense cité s’éveille, non pour son travail du jour; pour un travail tout autre. L’homme de travail est devenu un homme de combat, n’a qu’un seul besoin : des armes ! L’industrie de tous les métiers est en suspens ; excepté celle du forgeron, martelant énergiquement des piques, et avec moins d’activité, celle du cuisinier, improvisant ses plats ; car la bouche va toujours. Les femmes aussi préparent des cocardes, non plus en vert, qui, étant la couleur de d’Artois, a été condamnée par l’hôtel de ville; mais en rouge et bleu, les vieilles couleurs de Paris; lesquelles, placées sur un fond de blanc constitutionnel, deviennent le fameux tricolore, qui, si la prophétie est vraie, « doit faire le tour du monde » .

Toutes les boutiques sont fermées, si ce n’est celles des boulangers et des marchands de vin. Paris est dans les rues ; se précipitant, écumant comme un verre de Venise dans lequel on aurait mis du poison. Le tocsin, par ordre, sonne à toutes volées dans tous les clochers. Des armes î

(1) Deux amis, t. I, p. 267-305.

électeurs municipaux ! et toi, Flesselles, avec tes échevins, donne-nous des armes 1 Flesselles donne ce qu’il peut: des promesses trompeuses, insidieuses peut-être, d’armes venant de Charleville ; ordre de chercher des armes ici, ordre d’en chercher là. Les nouveaux municipaux donnent ce qu’ils peuvent : quelque trois cent soixante mauvais fusils, l’équipement de la garde de ville : « Un homme en sabots, et sans habit, en saisit aussitôt un, et monte la garde. » De plus, ordre est donné à tous les forgerons de fabriquer des piques de toute leur âme.

Les chefs de district sont en fervente consultation ; les simples patriotes courent de côté et d’autre, cherchant avec fureur des armes. Jusqu’ici l’hôtel de ville n’a fourni que le modique contingent de mousquets inférieurs, dont nous avons parlé. Dans ce qu’on appelle l’arsenal, il n’y a rien que de la rouille, du rebut et du salpêtre; on y est d’ailleurs sous le canon de la Bastille. Le dépôt de Sa Majesté, appelé garde-meuble , est forcé et pillé; il n’v manque pas de tapisserie, ni de vains ornements, mais en fait d’instruments de combat, la provision est mince. Deux canons montés en argent s’y trouvent, ancien don de Sa Majesté de Siam à Louis XIV ; l’épée dorée du bon Henri; des armes et des armures de l’antique chevalerie. Toutes ces choses et d’autres de même sorte sont, faute de mieux, avidement enlevées par un patriotisme nécessiteux. Les canons siamois s’en vont roulant pour une besogne qui ne leur était pas destinée. Parmi de mauvais fusils se voient des lances de tournoi, le casque et le haubert étincelant au milieu de têtes mal coiffées, image d’une époque où toutes les époques avec leurs productions se mêlent confusément.

A la maison de Saint-Lazare, autrefois un couvent,

maintenant une maison de correction dirigée par des prêtres, il n’y a aucune trace d’armes, mais d’un autre côté, du blé, en une quantité qui touche au délit. Hors d’ici, à la halle, dans une telle disette de grain! Ciel! cinquante-deux charrettes , en longues files, suffisent à peine pour le transporter à la halle aux blés. Vraiment, révérends pères, votre paneterie était bien garnie, bien fourni votre garde-manger, bien généreux votre vin: coupables exaspérateurs du pauvre, perfides accapareurs de pain!

Vainement vous protestez ; vainement vous suppliez à genoux ; la maison de Saint-Lazare a en elle ce qui n’en sort pas par des protestations. Regardez ce qu’elle vomit par chaque fenêtre : des torrents de meubles, de vociférations, de tintamarres; du fond des caves le vin ruisselle jusqu’à ce que, chose naturelle, une fumée s’élève, un incendie, allumé, selon quelques-uns, par les lazaristes eux-mêmes, désespérés de leurs autres pertes; et l’établissement disparaît dans les flammes. Remarquons néanmoins qu’un voleur (excité ou non par les aristocrates) y ayant été surpris, fut à l’instant pendu.

Regardez aussi la prison du Châtelet. La prison pour dettes de la Force est enfoncée du dehors, et ceux qui y servaient de gages aux aristocrates sont mis en liberté. A cette nouvelle, les criminels du Châtelet ont soulevé leurs pavés et se mettent sur l’offensive, avec la perspective de réussir; mais le patriotisme, passant par là, fait feu sur le monde criminel, et le fait rentrer dans ses cabanons. Le patriotisme ne pactise pas avec le vol et la félonie. D’ailleurs, en ce jour, le châtiment suit le crime (quand il le rencontre) d’un pas terriblement rapide. Une trentaine de personnes trouvées pleines de boisson dans les caves de ce Saint-Lazare sont avec indignation traî-

nées à la prison. Le geôlier n’a plus de place; sur quoi, à défaut d’une autre place de sécurité, il est écrit : On les pendit (1). Vraie ou non, la formule est brève, mais non sans signification.

En de telles circonstances, l’aristocrate, le riche non patriote, fait ses paquets de départ. Mais il ne pourra partir. Une force armée en sabots s’est emparée de toutes les barrières, brûlées ou non ; là tout ce qui entre, tout ce qui cherche à sortir, est arrêté, et traîné à l’hôtel de ville: voitures, tombereaux, argenterie, mobilier, nombre de sacs de blé ; parfois même des troupeaux de moutons et de bœufs encombrent la place de Grève (1).

Et les bruits continuant, rugissant, tonnant; les tambours battant, le tocsin bourdonnant; des crieurs se précipitant avec des cloches à la main : « Écoutez, écoutez ! tous les citoyens doivent être enrôlés dans leur district ! » Les districts se sont réunis dans les jardins, dans les places ouvertes, et s’organisent en troupes volontaires. Aucun boulet rougi n’est encore tombé du camp de Besenval ; au contraire, des déserteurs, avec leurs armes, se présentent continuellement. Bientôt, ô joie suprême ! à deux heures de l’après-midi, les gardes françaises, recevant ordre de se rendre à Saint-Denis, refusent nettement, et viennent encore rejoindre le peuple. C’est un fait important entre tous. Trois mille six cents des meilleurs hommes de guerre, avec équipement complet, même avec des artilleurs et du canon I Leurs officiers restent seuls, n’ayant pas même réussi à enclouer les canons. On peut maintenant espérer que les Suisses mêmes, Châteauvieux et autres, ne seront pas empressés à combattre.

(1) Dusaulx, Prise de la Bastille, p. 290.

Notre milice parisienne, que quelques-uns préfèrent ppeler garde nationale, réussit à cœur-joie. Elle prometût de réunir quarante-huit mille citoyens ; mais en peu 'heures, elle doublera et quadruplera : invincible, si iulement on avait des armes.

Mais voici les caissons promis de Charleville, sur lesucls est inscrit le mot artillerie. Enfin, nous aurons ;sez d’armes ! — Qu'on se représente la pâle face du paiotisme, lorsqu’il trouve les caissons remplis de chiffons, 3 linge sale, de bouts de chandelles et de torches 1 Prévôt es marchands, que veut dire ceci? Déjà, au couvent des hartreux, où nous fûmes envoyés avec un ordre signé, n’v avait, il n’y eut jamais aucune arme de guerre. Et Ad que maintenant dans ce bateau de la Seine, sous des >iles goudronnées, se trouvent cinq mille livres pesant de oiulre; non pas entrant à Paris, mais en sortant d’une lanière subreptice, si le nez du patriotisme n’eût pas été es plus finsl Que prétends-tu, Flesselles? C’est un jeu angereux que de nous amuser. Le chat joue avec la sous captive ; mais vit-on jamais souris jouer avec un chat a fureur, avec un tigre national en fureur!

Pendant ce temps, ô forgerons au tablier noir, marte- !Z d’un bras fort et d’un cœur empressé. Que maîtres et mipagnons se mettent à l’œuvre, de la tête aux pieds ; ne chacun à son tour fasse son tonnerre, et manie le rand marteau de forge jusqu’à faire pirouetter l’enclume, our recommencer encore; tandis que d’heure en heure, u-dessus de vos têtes, résonne le canon d’alarme : car la ité a maintenant de la poudre. Des piques sont fabriuées ; cinquante mille en trente-six heures : jugez si les ibliers noirs ont chômé ! Creusez des tranchées, dépavez !S rues, vous autres, activement, hommes et femmes ;

emplissez de terre les tonneaux à barricades, placez-y de sentinelles volontaires, empilez des pierres sur les rebordl des fenêtres, aux étages supérieurs ; vieilles femmes, aye de la poix bouillante ou au moins de l’eau bouillante, pou la verser de vos bras décharnés sur le royal-allemand ! - Des patrouilles de la naissante garde nationale, portan des torches, parcourent toute la nuit les rues vides, mai illuminées par ordre à chaque fenêtre. Étrange spectacle comme d’une cité de morts éclairée en naphte, où çà et li se rencontre une troupe de fantômes égarés.

O pauvres mortels ! combien vous faites entre vous cett< existence amère, cette effrayante et merveilleuse vie, eC frayante et horrible ; et Satan a sa place dans tous le cœurs! Quelles agonies, quelles fureurs, quels gémisse ments nous épouvantent et nous ont épouvantés dans toui les temps : — pour être ensuite ensevelis dans un si pre fond silence; et la mer salée n’est pas enflée par vos larmes !

Solennelle, cependant, est l’heure où retentissent poui nous des bruits de liberté; quand l’âme, longtemps asservie, se réveille, même dans l’aveuglement et l’incertitude, brisant ses chaînes et secouant la poussière de son inertie, et jure par celui qui l’a créée qu’elle sera libre 1 Libre! médite bien ce mot; c’est le besoin impérieux, besoin vague ou intelligible de tout notre être. La liberté est le seul but, prudemment ou imprudemment poursuivi, de toutes les luttes de l’homme, de tous ses travaux, de toutes ses souffrances sur terre. Oui, cette heure est suprême (si tu l’as connue) : première vision d’un Sinaï environné de flammes, dans ce pèlerinage au désert; qui désormais n’aura plus besoin de sa colonne de nuées le jour, de saj colonne de feu la nuit. C’est quelque chose encore,

quelque chose même de considérable, quand les chaînes sont devenues corrosives , vénéneuses, que d’être délivrés «de l’oppression de nos semblables. » En avant donc, furieux fils de France 1 n’importe vers quelle destinée. Autour de vous, il n’y a que famine, fausseté, corruption, et le glas de la mort. Votre demeure n’est pas tenable.

L’imagination peut difficilement se figurer comment Besenval a traîné ces tristes heures. L’insurrection faisant rage autour de lui, et ses hommes se fondant peu à peu. De Versailles, les messages les plus pressants restent sans réponse, ou ne reçoivent que des mots vagues, plus décourageants que le silence. Un conseil d’officiers ne peut décider qu’une chose, c’est qu’il n’y a pas de décision à prendre : les colonels l’informent en pleurant , qu’ils croient ne pouvoir compter sur leurs hommes. Rien qu’une cruelle incertitude. Le dieu de la guerre de Broglie trône là-bas, inaccessible dans son Olympe ; ne descend pas environné de terreur, ne produit pas sa salve de mitraille, n’envoie aucun ordre.

En vérité, dans le château de Versailles, tout semble mystère : dans la ville de Versailles, tout est rumeur, alarme, indignation. Une auguste Assemblée nationale siège, pour faire montre; menacée de mort, essayant de défier la mort. Elle a décrété que « Necker emporte avec lui les regrets de la nation » . Elle a envoyé une solennelle députation au château pour supplier le roi d’éloigner les troupes. En vain : Sa Majesté, avec une étrange contenance, les invite à s’occuper plutôt de leur devoir, qui est de faire la Constitution 1 Des pandours étrangers s’en vont chevauchant et paradant d’un air fanfaron; ils se porteraient sans doute volontiers vers la salle des Menus , sans les figures menaçantes groupées dans toutes les ave-

CARIAI.E. — 1. 14

nues qui y conduisent (1). Tenez ferme, sénateurs nationaux; espoir d’un peuple énergique et menaçant.

Les augustes sénateurs nationaux décident qu’il y aura séance permanente jusqu’à ce que cet état de choses finisse. Considérez, cependant, que le digne Lefranc de Pompignan, notre nouveau président nommé successeur de Bailly, est un vieillard fatigué par beaucoup de choses. C’est le frère de ce Pompignan, qui médita lamentablement sur le livre des Lamentations :

Savez-vous pourquoi Jérémie Se lamentait toute sa vie?

C’est qu’hélas ! il prévoyait Que Pompignan le traduirait.

Le pauvre évêque Pompignan se retire , laissant Lafayette pour substitut : ce dernier, comme vice-président nocturne, veille sur une chambre dégarnie et découragée, à peine éclairée par un douteux luminaire, — attendant ce que les heures doivent apporter.

Voilà l’aspect de Versailles. Mais, à Paris, Besenval, inquiet, avant de se retirer pour la nuit, est allé dans le voisinage trouver le vieux M. de Sombreuil de X hôtel des Invalides. M. de Sombreuil a, ce qui est un grand secret, vingt-huit mille fusils déposés dans les caves ; mais nulle confiance dans les dispositions de ses invalides. Dans cette journée, par exemple, il a fait descendre vingt de ses hommes pour démonter ces fusils, de peur que la, sédition ne s’en empare ; mais, à peine en six heures, les vingt travailleurs avaient dévissé vingt chiens: chaque invalide le sienl Si on leur ordonnait de tirer, ils pour-

(i) Lameth, Ferrière, etc.

raient, dans son opinion, tourner leurs canons contre luimême.

Infortunés vieux militaires, votre heure est venue, non de gloire. Le vieux marquis de Launay, de la Bastille, a depuis longtemps levé ses ponts-levis, et s’est retiré à l’intérieur; avec des sentinelles placées sur les remparts, sous le ciel de minuit, planant sur les lueurs de Paris illuminé. Une patrouille nationale, passant par là, prend la liberté d’en faire un point de mire : sept balles sont tirées vers minuit, mais sans effet (1). C’était le treizième jour de juillet 1789; jour plus funeste, dit-on, que le précédent anniversaire, alors que c’était la grêle seulement qui tombait du ciel, et non la fureur qui émergeait de Tophet, ruinant bien autre chose qu’une récolte.

Dans ces mêmes jours, comme la chronologie nous l'apprend, l’inflammable vieux marquis de Mirabeau est étendu mortellement frappé à Argentcuil, — non à la portée des bruits de ces canons d’alarme; car, à proprement parler, ce n’est pas lui qui est là couché, mais seulement son corps, sourd et froid à jamais. Ce fut le samedi soir que, respirant son dernier souffle, il y rendit l’âme ; quittant un monde qui ne lui aurait jamais convenu, détraqué maintenant en apparence jusqu’au vertige, et la culbute générale. Que lui importe, maintenant, qu’il part pour son long voyage vers d’autres régions, quelles qu’elles soient? Le vieux château de Mirabeau reste debout, silencieux, dans le lointain, sur son roc escarpé, dans cette « gorge entre deux vallées, asile des vents » ; aujourd’hui pâle spectre effacé d’un château. Cette immense sédition populaire, et la France et le monde lui-même, s’effacent

(1) Deux amis, t. I, p. 312.

2 Iti LE TIERS ÉTAT.

aussi, comme une ombre sur le grand miroir de la mer dans son calme, et tout ira selon la volonté de Dieu.

Lejeune Mirabeau, le cœur pesant, car il aimait ce vieux brave bourru de père, le cœur pesant et chargé de pesants soucis, est absent de l’histoire publique. La grande crise se passe sans lui.

Mais pour ceux qui vivent et luttent, de nouveau se lève une matinée du quatorze. Sous tous les toits de cette cité en émoi, est le dénoûment d’un drame ne manquant pas d’éléments tragiques et se précipitant vers une solution. Des agitations, des préparatifs, des tremblements et des menaces: des larmes tombant des veux de la vieil-

lesse : « Aujourd’hui, mes enfants, quittons-nous comme des hommes, avec le souvenir des souffrances de vos pères, avec votre espérance dans les droits de vos fils ! La tyrannie vous menace de ses sanglantes colères : pour vous pas d’espoir, si ce n’est dans l’œuvre de vos propres mains. En ce jour, il vous faut agir ou mourir. »

Dès l’aube, un comité permanent sans sommeil, entend le vieux cri de mutinerie devenu frénétique : Des armes ! des armes ! Le prévôt Flesselles ou d’autres traîtres qui sont parmi vous, peuvent méditer sur les caissons de Charleville. Nous sommes cent cinquante mille, et un sur trois muni à peine d’une pique ! Les armes, c’est la chose nécessaire : avec des armes, nous sommes une

garde nationale invincible défiant tout ; sans armes, de la racaille à balayer par la mitraille.

Heureusement, le mot est donné, car il n’y a pas de secret possible : à l’hôtel des Invalides, il y a des mousquets. Allons-y. M. Éthys de Corny, le procureur du roi, et tout ce que peut nous prêter d’autorité un comité permanent, viendront avec nous. Le camp de Besenval est là; peut-être ne fera-t-il pas feu sur nous, mais quand même il nous tuerait, nous ne pouvons que mourir.

Hélas! le pauvre Besenval, avec des troupes qui se fondent sous sa main, n’a pas la moindre velléité de faire feu. A cinq heures, ce matin-là, tandis qu’il sommeille encore, oublieux, à l’École militaire, une apparition se présente soudain à côté de son lit, avec le visage assez heau ; les yeux enflammés, la parole rapide et brève, l’air audacieux, apparition pareille à celle qui tira les rideaux de Priaml Le message et l’avertissement de l’apparition portaient que toute résistance serait vaine; que si le sang coulait, malheur à qui le répandrait. Ainsi parla l’apparition, puis elle disparut. « Dans le tout, une sorte d’éloquence qui fascine. » Besenval avoue qu’il aurait dû l’arrêter ; mais il ne le fit pas. Qui peut donc être cette apparition au beau visage, aux yeux enflammés et à la parole rapide et brève? Besenval le sait, mais ne le dit pas. Est-ce Camille Desmoulins? ou le pythagoricien, marquis Yaladi, excités par les motions violentes de toute la nuit au Palais-Royal? La renommée mentionne le nom du jeune M. Meillar, et puis clôt à jamais ses lèvres à son sujet.

En tout cas, voyez, vers neuf heures du matin, nos volontaires nationaux roulant comme un immense torrent vers le sud-ouest, à l’hôtel des Invalides, à la recherche de la chose indispensable. Le procureur du roi, M. Éthys

de Corny, et d'autres autorités, sont là. Le curé de Saint-Étienne du Mont marche hostilement à la tôte de sa paroisse militante; nous voyons les clercs de la basoche en habits rouges marchant, aujourd’hui les volontaires de la basoche; puis les volontaires du Palais-Royal; les volontaires nationaux par dizaines de mille; tous, n’ayant qu’un cœur, une pensée. Les mousquets du roi sont ceux de la nation. Penses-y, vieux M. de Sombreuil ; en cette extrémité, comment feras-tu pour les refuser? Le vieux M. de Sombreuil voudrait bien entrer en pourparler, envoyer des parlementaires, des courriers; mais à quoi bon ? Les murs sont escaladés ; pas un invalide ne tire un coup de feu, il faut ouvrir les grilles. Le patriotisme s’y précipite en tumulte depuisles fondations jusqu’aux toits, dans toutes les chambres et corridors, furetant partout avec fureur à la recherche des armes : quelle cave, quel grenier peut leur échapper? Les armes sont trouvées, toutes en sûreté, empaquetées dans de la paille, apparemment en vue d’ôtre brûlées. Plus acharnés que des lions affamés sur une proie morte, la multitude, avec clameur et vocifération, se jette dessus, luttant, bousculant, empoignant, non sans écraser, étouffer, fracturer et probablement anéantir les patriotes les plus faibles. Et ainsi avec un fracas continu de la plus assourdissante et discordante orchestration, la scène est changée, et aux épaules d’autant de gardes nationaux sont appuyés vingt-huit mille fusils ramenés de l’obscurité profonde à une menaçante lumière.

Que Bescnval regarde briller ces mousquets dans leur passage étincelant. Des gardes-françaises, dit-on, ont des canons braqués sur lui, prêts à partir s’il le faut, de l’autre côté de la rivière. Assis, immobile, étonné, on peut s’en flatter, de la hère contenance des Parisiens

Et à présent, à la Bastille, intrépides Parisiens 1 là, la mitraille menace encore, là se dirigent maintenant les pensées et les pas de tous.

Le vieux de Launay, comme nous l’avons déjà insinué, s était retiré en son intérieur peu après minuit, le dimanche. 11 y reste depuis ce moment, écrasé comme le sont tous les militaires par les plus tristes conflits d’incertitude. L’hôtel de ville l’invite àj laisser entrer les soldats nationaux, ce qui est un mot plus doux que de se rendre ;d’un autre côté, les ordres de Sa Majesté sont précis. Sa garnison ne se compose que de quatre-vingt-deux vieux invalides, renforcés par trente-deux jeunes Suisses; les murailles, il est vrai, ont neuf pieds d’épaisseur, il a des canons et de la poudre ; mais hélas 1 pour un jour seulement de provisions de bouche ! et puis la cité est française ; la garnison est en majorité française. Austère vieux de Launay, pense à ce que tu dois faire.

Pendant toute la matinée, depuis neuf heures, a retenti le cri : « A la Bastille ! » Des députations répétées de citoyens, tous avides d’armes, se sont présentées : de Launay s’en est débarrassé par des discours pacifiques à travers les meurtrières. Vers midi, l’électeur Thuriot de la Rosière obtient accès ; il trouve de Launay peu disposé à se rendre, disposé plutôt à tout faire sauter. Thuriot monte avec lui jusqu’au parapet : des monceaux de pavés, de vieilles ferrailles et autres projectiles y sont entassés ; le canon dûment braqué, dans chaque embrasure; seulement un peu reculé. Mais au dehors, contemplez, ô Thuriot, la multitude refluant de toutes les rues : le tocsin résonne avec fureur, tous les tambours battent la générale, le faubourg Saint-Antoine roule vers la forteresse comme un seul homme, Telle est la vision fantastique, mais réelle,

qu’en ce moment, ô Thuriot ! tu contemples, comme de la montagne de vision : elle prophétise d’autres fantasmagories, des réalités spectrales fécondes en enseignements que tu ne vois pas, mais que tu verras. Que voulezvous ? dit de Launay, en pâlissant à cette vue, d’un air de reproche, presque de menace : « Monsieur, dit Thuriot, s’élevant au sublime : Que prétendez-vous? Ne comprenez-vous pas que je pourrais nous précipiter tous les deux de cette hauteur! » Cent pieds, sans compter les fossés murés. Là-dessus de Launay demeure silencieux. Thuriot se montre d’en haut à la multitude, devenue soupçonneuse et frémissante ; puis il descend et prend congé en protestant, et après un avertissement adressé aussi aux invalides, sur lesquels il n’a pourtant produit qu’une impression mélangée et vague. Ces vieilles têtes ne sont pas des plus perspicaces; de plus, on prétend que de Launay a été prodigue de boisson. Ils pensent ne pas tirer, si l’on ne tire pas d’abord sur eux, et s’ils peuvent faire autrement ; au total , ils doivent être considérablement gouvernés par les circonstances.

Malheur à toi, de Launay, si tu ne peux en un pareil moment, par une ferme décision, maîtriser les circonstances 1 Des discours pacifiques ne peuvent rien, la mitraille est chanceuse ; mais flotter entre les deux, ne peut être une décision. De plus en plus fougueux s’élève le flot des hommes; leur bourdonnement infini grossissant de plus en plus, arrivant à l’imprécation, peut-être même au fracas de balles égarées; mais sur ces murs de neuf pieds d’épaisseur, ces dernières restent sans effet. On a abaissé le premier pont-levis pour Thuriot; une nouvelle députation de citoyens (c’est la troisième et la plus bruyante de toutes) pénètre dans la première cour. Les

discours pacifiques ne parvenant pas à dissiper ceux-ci, de Launay ordonne le feu et fait relever le pont-levis. Léger éclat qui met le feu au chaos trop combustible et en fait un chaos de feu rugissant. A la vue de son sang (car le léger éclat a fait des morts), l’insurrection fait explosion en un feu roulant, interminable; explosion de mousquets, de cris, d’exécrations ; et là, au-dessus de nos têtes, qu’un seul canon du fort vienne retentiret nous montrer ce que nous pourrons faire. La Bastille est assiégée 1 En avant donc, vous tous Français qui avez un cœur dans le corps ! Vociférez avec vos gosiers de cartilage et de métal, fils de la liberté 1 réveillez en sursaut toutes les facultés qui sont en vous, Ame, corps et esprit, car voici l’heure ! Frappe, toi, Louis Tournay, charron du Marais, vieux soldat du régiment du Dauphiné ; frappe sur la chaîne du pont-levis extérieur, à travers la grêle de feu qui siffle autour de toi ! jamais sur moyeu ou jante ta hache n’a frappé pareils coups 1 Frappe, mon brave î A bas I à bas ! jusqu’aux enfers! que tout le maudit édifice s’écroule, que toute la tyrannie soit engloutie à jamais! Monté, les uns disent sur le toit du corps de garde, d’autres sur des baïonnettes fichées dans les joints du mur, Louis Tournay frappe, secondé par le brave Aubin Bonnemère (lui aussi un vieux soldat) : la chaîne cède, se brise, le gigantesque pont-levis tombe avec fracas. Quelle gloire! Mais, hélas ! ce ne sont encore que les avant-postes. Les huit sombres tours, avec leurs invalides armés de mousquets, leurs pavés et leurs gueules de canons, nous dominant de là-haut, sont encore intactes. Le fossé est maçonné béant, impassable; le pont-levis intérieur, dont nous voyons la surface extérieure, est devant nous : la Bastille est encore à prendre I

Décrire le siège de la Bastille (considéré comme un des plus importants faits de l’histoire) est peut-être au-dessus du talent des mortels. Si seulement à force de lecture on pouvait arriver à comprendre le plan de la construction. Mais il y a là au bout de larue Saint-Antoineunc esplanade ouverte ; et puis tant de cours : cour Avancée , cotir de l'Orme, le portail voûté (où Louis Tournay est en train de combattre) ; le nouveau pont-levis, des ponts dormants, des bastions, des remparts, et toujours les huit tours sombres ; une masse inextricable dominant de ses hauteurs le travail de toutes les époques, depuis les dernières années jusqu’à quatre cent vingt ans en arrière, assiégée à sa dernière heure par le chaos de retour ! Des pièces de tous les calibres, des gueules de toutes les capacités, des hommes de toutes les initiatives, chaque homme son propre ingénieur : rarement depuis la guerre des pygmées et des grues s’est rencontrée une pareille anomalie. Élic, à la demi-solde, rentre prendre son uniforme. Qui voudrait se soumettre à lui en habit de ville? Le demi-solde, Hulin harangue les gardes françaises sur la place de Grève. Des patriotes frénétiques ramassent les balles et les portent encore chaudes (ou paraissant l’être) à l’hôtel de ville. « Paris, vous le voyez, doit être brûlé. » Flesselles est pâle jusqu’aux lèvres, car les rugissements de la multitude deviennent plus profonds. Paris est arrivé au paroxysme de la frénésie, tournoyé en tous sens par une folle panique. A chaque barricade de rue bourdonne un tourbillon secondaire, renforçant la barricade, car Dieu sait ce qui va venir, et tous les tourbillons secondaires s’identifient frénétiquement avec ce grand brandon enflammé qui fouette la Bastille de tous côtés.

Ainsi il fouette et mugit. Cholat le marchand de vin

est improvisé canonnier. Voyez Georgct, du service de la marine, fraîchement arrivé de Brest, pointant le canon du roi de Siam. Chose étrange (si nous n’étions pas habitués à de pareilles) ! Georget hier au soir prenait scs aises dans son auberge, le canon du roi de Siam était lù depuis cent ans, n’avant avec lui aucun rapport. Et pourtant voici qu’au moment voulu, ils se sont rejoints et font ensemble une musique éloquente : car, en apprenant ce qui se passe, Georget s’élance de la diligence de Brest et accourt. Les gardes françaises y seront aussi bientôt avec de la véritable artillerie : si encore ces murs n’étaient pas si épais ! Du haut de l’esplanade, horizontalement de tous les toits et de toutes les fenêtres, éclate un déluge irrégulier de coups de feu sans* effet. Les invalides couchés par terre tirent comparativement à leur aise derrière la pierre, à peine si un seul montre le bout de son nez à travers les meurtrières. Nous tombons sous les coups, et ne faisons pas d’impression.

Que la conflagration se déploie avec tout ce qui est combustible. Des corps de garde sont brûlés, le réfectoire des invalides. Un perruquier exalté veut, avec deux torches allumées, incendier les salpêtres de l’Arsenal, si une femme n’était accourue, jetant des cris, et si un patriote avec quelque teinture de philosophie naturelle ne lui avait coupé la respiration avec la crosse de son fusil dans le creux de l’estomac, renversé les barils et arrêté l’élément destructeur. Une ravissante jeune fille a été capturée au moment où elle s’échappait de la cour extérieure, et, présumée à tort d’être la fille de de Launay, allait être brûlée sous les yeux du commandant : elle est étendue évanouie sur une paillasse. Ici encore un patriote intervient : c’est le brave Aubin Bonnemère, le vieux

soldat qui se précipite et la sauve. On brûle de la paille ; trois charretées pleines s’élèvent en blanche fumée, risquant d’asphyxier le patriotisme lui-même. De sorte que Élie, avec les sourcils roussis, en a retiré une charretée, et Réole, le mercier gigantesque, une autre. Une fumée comme d’enfer, une confusion comme de Babel, du bruit comme si éclatait la fin du monde.

Le sang coule, nouvel aliment à la fureur. Les blessés sont portés dans les maisons de la rue de la Cerisaie ; les mourants laissent comme dernière recommandation de ne pas céder, de combattre jusqu’à la chute du fort maudit. Mais comment, hélas)! le faire? Les murs sont'si épais ! Des députations, jusqu’à trois, arrivent de l’hôtel de ville. L’abbé Fauchet, qui en faisait partie, peut dire avec quel courage, avec quel dévouement surhumain ils font flotter sous les arcades le drapeau de l’hôtel de ville, et restent debout faisant rouler leur tambour. Tout cela en vain. Dans un vacarme d’une fin de monde, de Launay ne les entend pas, n’ose les croire ; elles reviennent à la charge avec une fureur trop justifiée, le sifflement du plomb retentissant toujours dans leurs oreilles. Que faire? Les pompiers sont là, faisant jouer leurs pompes sur les invalides, afin de mouiller les batteries; malheureusement l’eau n’arrive pas assez haut, et ne produit que des nuages de pluie fine. Des individus versés dans les classiques proposent des catapultes. Santerre, le bruyant brasseur du faubourg Saint-Antoine, conseille plutôt que la place soit assaillie au moyen de pompes à air avec un mélange de phosphore et d’huile de térébenthine. 0 ! Spinosa Santerre, as-tu ce mélange prêt ? — Chaque homme est son propre ingénieur ! Et le déluge de feu ne se ralentit pas ; les femmes même font feu, et aussi des Turcs, du

moins une femme avec son amant, et un Turc. Les gardes françaises sont arrivées : de vrais canons et de vrais canonniers ; l’huissier Maillard est affairé; les demi-soldes Élie et Hulin font rage parmi les milliers d’assaillants.

Combien la grande horloge de la Bastille, sans être entendue, tinte à son aise, heure par heure, dans la cour intérieure, comme si rien d’extraordinaire ne se passait pour elle ou pour le monde ! Elle sonnait une heure quand la fusillade commençait; elle va bientôt en marquer cinq, et le feu ne diminue pas. — Du fond de leurs caveaux, les sept prisonniers entendent des bruits étouffés comme d’un tremblement de terre ; leurs geôliers leur font de vagues réponses.

Malheur à toi, de Launay, avec ta pauvre centaine d’invalides ! Broglie est loin, et son oreille est dure. Besenval entend, mais ne peut rien. Un pauvre détachement de hussards s’est avancé avec précaution, pour faire une reconnaissance le long des quais jusqu’au Pont-Neuf : « Nous venons nous joindre à vous,» , dit le capitaine, car la foule parait sans limites. Un individu, espèce de nain à grosse tête, à teint flétri et plombé, s’avance, ouvre ses lèvres blêmes, car il ne manque pas de bon sens, et crie : « Alors, pied à terre, et remettez-nous vos armes.» Le capitaine des hussards est trop heureux d’être escorté jusqu’aux barrières, et relâché sur parole. Quel était donc cet individu grotesque? On répond, c’est M. Marat, l’auteur de l’excellent et 'pacifique Avis au peuple. Grand homme, en vérité ! Oh ! remarquable vétérinaire 1 Est-ce donc ici ton jour d’apparition, de renaissance? — Et pourtant en quatre ans, à compter de ce jour même ! Mais ne tirons pas le rideau qui cache l’avenir. — Que fera de Launay? De Launay n’aurait pu faire qu’une

CARLXLE. — 1. 1

chose, qu’il avait dit qu’il ferait. Qu’on se l’imagine, assis dès le commencement, une torche allumée à la portée des magasins de poudre, immobile comme un vieux sénateur romain, ou comme un porte-lampe de bronze, et par un léger mouvement des yeux, prévenant froidement Thuriot et les autres de sa résolution, ne voulant frapper que pour se défendre. Mais la forteresse du roi ne pouvait, ne devait certes se rendre que sur un message du roi. La vie d’un vieillard n’a de valeur qu’autant qu’elle se perd avec honneur ; mais pensez, canaille braillarde, à ce que ce sera quand la Bastille entière s’élancera dans les airs. — Dans cette attitude de statue porte-torche, on se figure que de Launay aurait pu laisser Thuriot, les clercs rouges de la basoche, le curé de Saint-Étienne et toute la racaille du monde entier, travailler comme ils l’entendraient.

Et pourtant et malgré tout, il n’a pu le faire. As-tu réfléchi combien le cœur de l’homme vibre sympathiquement aux cœurs de tous? As-tu remarqué combien est puissante la voix des hommes réunis ; combien leurs cris d’indignation paralysent l’âme forte ; combien leurs rugissements apportent d’angoisses inconnues? Le compositeur Gluck avoue que le ton fondamental, dans le plus noble passage d’un de ses plus nobles opéras, était la voix de la populace à Vienne qu’il avait entendue criant : « Du pain 1 du pain !» Puissante est la voix combinée des hommes l l’articulation de leurs instincts plus juste que leurs pensées: c’est ce qu’il y a de plus grandiose parmi tous les sons et les ombres de ce monde fils du temps. Celui qui peut y résister a un pied posé au delà du temps. De Launay n’a pu y résister. Effaré, il flotte entre deux partis ; espère au sein du désespoir, ne rend pas la forteresse, déclare vouloir la faire sauter, saisit une torche à

cet effet, et ne la fait pas sauter. Malheureux de Launay, c’est l’agonie de mort de ta Bastille comme de toi. Geôle et geôlier doivent finir ensemble.

Pendant quatre heures a rugi ce monde en fureur ; on peut l’appeler un monde chimérique, soufflant le feu. Les pauvres invalides sc sont affaissés sous leurs batteries, ou se relèvent avec la crosse en l’air : ils ont fabriqué un drapeau blanc avec des serviettes, et battent la chamade ou sont censés la battre, car on ne les entend pas. Les Suisses mômes qui gardent les barrières paraissent las de tirer, découragés de ce déluge de feu. Une embrasure est ouverte au pont-levis, d’où l’on peut entrer en pourparler. Voyez l’huissier Maillard, l’homme habile, sur sa planche, se balançant au-dessus de l’abîme du fossé. La planche appuyée sur le parapet, et ployant sous le poids des patriotes.... il voltige en péril. Quelle colombe, pour une telle arche 1 Doucement, malin huissier, un homme est déjà tombé, et gît là-bas bien loin, écrasé contre le mur. L’huissier Maillard ne tombe pas, il marche doucement sans broncher, les mains écartées. Le Suisse tient un papier à l’ouverture de l’embrasure ; l’huissier s’en empare et revient. Des termes de reddition, pardon et immunité pour tous!.... Sont-ils acceptés ? Foi d'officier , répond le demi-solde Hulin ou le demi-solde Élie (car on ne s’accorde pas sur lequel), ils le sont. Le pont-levis s’abaisse, l’huissier Maillard se précipite, et après lui le déluge vivant. La Bastille est tombée : Victoire ! la Bastille est prise (1).

(I) Deux a mis: Bcscnval, Dusaulx, Bailly*

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