CULOTTISME ET SANS-CULOTTISME
Beaux projets, qui tous avortent! Si aujourd’hui on les décrète dans la chaleur d’une logique éloquente, d autres considérations les font révoquer avec passion et clameurs, le lendemain (l). Voulez-vous, ô Girondins, nous partager en républiques séparées, comme les Suisses, comme vos Américains? Ainsi il n’y aura plus de métropole ni de nation française indivisible? Votre garde départementale semblait pousser à ce but ! une république fédérale 1 Fédéralistes 1 Hommes et tricoteuses répètent fédéralistes , sans savoir au juste ce que le mot signifie mais ils vont toujours le répétant, comme c’est l’ordinaire en pareils cas, jusqu’à ce que le sens en devienne presque magique, bon pour désigner tout mystère d’iniquité ; fédéraliste devient un mot d’exorcisme, une sorte d’ Apage-Satanas. Mais de plus, considérez comme l’opinion publique est
empoisonnée dans les départements par les journaux deces
Brissot, de ces Gorsas, de ces Garitat-Condorcet ! Et alors aussi quel contre-poison encore plus barbare, plus pernicieux est répandu par le Père Duchesne d’Hébert, le plus brutal des journaux publiés sur la terre, parle Rougi ff de Guffrov par les feuilles incendiaires de Marat 1 Plus d'une fois à l’occasion des plaintes déposées et de l’effervescence soulevée, on décrète que nul ne pourra être à la fois législateur et journaliste, et qu’on devra choisir entre l’une ou l’autre de ces fonctions (2). Mais ce décret aussi qui ne pouvait être vraiment que de peu d’utilité est révoqué ou éludé et resta uniquement comme un désir pieux.
Cependant, comme triste fruit d’une telle dispute, voyez, ô représentants de la nation, combien entre les
(1) Moniteur, 1793, n° 140, etc.
^2) Hist. partem., t. XXV, p. 25,
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amis de la loi et les amis de la liberté il s’est élevé de haines et de jalousies profondes, donnant la fièvre à la république entière? Le département, la ville de province, est en opposition avec la métropole, riche contre pauvre, culotté contre sans-culotte, homme contre homme. Des cités méridionales arrivent des adresses empreintes d’un cachet presque accusateur; car Paris a longtemps souffert la calomnie des journaux. Bordeaux demande avec force le règne de la loi et de l’honnêteté, ayant en vue le girondisme. Avec force, Marseille forme la même demande. De Marseille arrivent deux adresses ; l’une des Girondins, l’autre des Jacobins sans- culottes. Le chaleureux Rébecqui, dégoûté de ce travail de la Convention, s’est fait remplacer par son substitut et est retourné chez lui, où il est également dégoûté de querelles semblables.
Lyon, ville de capitalistes et d’aristocrates, est encore dans une mauvaise position, elle est presque en insurrection. Le jacobin Ghalier, conseiller municipal, a, à la lettre, tiré le poignard contre Nièvre-Chol, maire mode rantin , un de vos maires modérés, peut-être aristocrates, royalistes ou fédéralistes ! Chalier qui fit un pèlerinage, a Paris, « pour admirer Marat et la Montagne » s’est enflammé vraiment à leur autel sacré ; car le 6 février dernier l’histoire ou la rumeur publique dit qu’on le vit haranguant ses patriotes lyonnais d’une manière tout à fait supérieure, avec un poignard nu à la main : recommandant (dit-on) les énergiques moyens de septembre, la patience étant à bout, et disant qu’il fallait que les frères jacobins jouassent eux-mêmes, sans tarder, le rôle de la guillotine ! on le voit encore dans des gravures, monté sur une table, le pied en avant, se démenant, face grossière, dure, aux sourcils froncés, muffle de dogue
enragé, les yeux sortant de leurs orbites; sa puissante main droite brandit tantôt un poignard, tantôt un pistolet d’arçon ; d’autres museaux de dogues s’échauffant audessous de lui; — un homme qui probablement ne finira pas bien. Cependant la guillotine ne fonctionna pas impromptu ce jour-là « sur le pont Saint-Clair » ni ailleurs ; mais elle continua de reposer toute rouillée dans son grenier (1). — Nièvre-Chol arriva avec des soldats, avec des canons roulants, de la manière la plus confuse; et les «900 prisonniers» ne reçurent aucun mal. Tout Lyon est en désordre, avec le fracas des canons qui roulent. Les commissaires delà Convention doivent y être expédiés au plus vite ; pourront-ils le calmer et conserver la guillotine dans son grenier?
Finalement considérez si, dans toutes ces folles querelles des cités méridionales et de la France en général, une classe perfide de crypto-royalistes n’observe et ne surveille pas prête à frapper en temps opportun ! Il n’y a ni pain, ni savon ; voyez les femmes patriotes vendre le sucre au juste taux de vingt-deux sous la livre ! Citoyens représentants, il serait bon, vraiment, que vos querelles se terminassent, et que le règne de la félicité parfaite commençât!
En somme, nul ne peut dire que les Girondins se manquent à eux-mêmes ; ils vont aussi loin que la bonne
(1) Hùt.parlem., t. XXIV, p. 93 ; t. XXVI, p. 229, etc.
Diqitiz
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volonté peut aller. Ils piquent sans cesse la Montagne aux
endroits sensibles, par principes, et aussi par jésuitisme.
Outre septembre, dont il y a très-peu à tirer, excepté de l'effervescence, nous remarquerons deux endroits sensibles où la Montagne souffre souvent : Marat et Orléans- Égalité. Le sale Marat, pour son compte et pour celui de la Montagne, est attaqué à tout moment, il est signalé à la France comme un prodige dégoûtant et sanguinaire, poussant au pillage des boutiques : que la Montagne en porte la responsabilité ! La Montagne murmure, mal à l’aise : ce « maximum de patriotisme » , comment l’avouer ou le désavouer? — Quant à Marat personnellement, avec son idée fixe, il reste invulnérable à de telles attaques ; l’ami du peuple gagne bien évidemment en importance, à mesure que son peuple bien-aimé grandit. Point de cris, à présent, lorsqu’il va parler; il y a plutôt des applaudissements de temps en temps, appui qui lui donne confiance. Le jour où les Girondins proposèrent de « le décréter d’accusation » pour ce paragraphe de février où il conseillait de « pendre un accapareur ou deux aux linteaux des portes » , Marat proposa de les « décréter de folie » , et en descendant les marches de la tribune, on l’entendit proférer ces exclamations très-peu parlementaires : « Les cochons, les imbéciles! » Bien souvent il croasse un amer sarcasme, ayant vraiment une langue rude et mordante, et un profond mépris pour tout extérieur délicat, et une ou deux fois, il rit, et même « rit aux éclats » , des gentillesses et des airs superfins de ces Girondins « hommes d’État», avec leur pédantisme, leurs beaux arguments, leur pusillanimité. «Voici deux ans, dit-il, que vous vous plaignez des attaques, des complots et du danger qui vous menace, et vous n’avez pas
une égratignure à montrer (1) » . — Danton avec rudesse le rembarre de temps en temps : c’est un maximum de patriotisme qu’on ne peut ni avouer ni désavouer.
Mais le second endroit sensible de la Montagne est ce personnage contradictoire, Monseigneur Égalité prince d’Orléans. Contemplez ces hommes, dit la Gironde, ayant parmi eux un ancien prince Bourbon ; ce sont des créatures de la faction d’Orléans ; ils veulent faire roi Philippe ; un roi n’est pas plutôt guillotiné qu’ils en vont faire un autre à sa place! Les Girondins ont fait cette motion, Buzot l’a faite il y a longtemps, par principe et par jésuitisme, que toute la race des Bourbons eût à sortir de France, ce prince Égalité marchant à l’arrière-garde. Motions qui pourraient produire quelque effet sur le public, et vis-à-vis desquelles la Montagne, mal à l’aise, ne sait que faire.
Et le pauvre Orléans- Égalité lui-même, car on commence à le plaindre, que fait-il avec eux? Désavoué de tous les partis, rejeté et renvoyé de l’un à l’autre, dans quel coin de la nature pourra-t-il aujourd’hui intriguer en sûreté? D’espérances raisonnables il n’en reste pas pour lui ; quelques rayons pâles et douteux d’une espérance chimérique luisent encore du quartier de Dumouriez ; comment, je ne dis pas le viel Orléans-Égalité, complètement usé, mais le jeune Chartres-Égalité lui-même pourrait-il s’élever à une sorte de royauté? Abrité, si c’est là un abri, dans les crevass.es de la Montagne, le pauvre Égalité attendra ; un refuge dans le Jacobinisme, un autre du côté de Dumouriez et de la contre-révolution ne sont-ce pas là deux chances ? Cependant son air, dit Ma-
(1) Moniteur , séance du 20 mai 1793.
CARLYL.E.