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dame de Genlis, est devenu sombre ; il fait peine à voir. Sillery également, le fermier de Genlis, qui voltige autour de la Montagne, non au-dessus, est dans une mauvaise route. La dame deGenlisest venueau Raincy, ayant àcette époque quitté l’Angleterre et Bury Saint-Edmond ; elle a été rappelée par Égalité avec sa jeune élève Mademoiselle Égalité, afin que Mademoiselle ne pût être comptée au nombre des émigrés, et traitée comme telle. Mais c’est une fausse démarche. Genlis et son élève trouvent qu’elles doivent se retirer en Hollande, attendre sur la frontière pendant une ou deux semaines, jusqu’à ce que Monseigneur, avec l’aide des Jacobins ait réussi à l’atteindre. « Le lendemain matin » , dit la dame de Genlis, « Monsei- » gneur, plus sombre que jamais, m’offrit son bras pour » me conduire à la voiture, j’étais grandement troublée ; » Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle et » tremblant. Après que je me fus assise, il se tint immo- ' » bile à la portière, les yeux fixés sur moi ; son regard » triste et douloureux semblait implorer la pitié. — Adieu, » madame, dit-il. L’altération de sa voix me bouleversa » tout à fait ; incapable de prononcer une syllabe, je ten- » dis la main, il la saisit fortement, et alors se retour- » nant et s’avançant vers les postillons, il leur fit signe, » et nous partîmes (1). »

Les partisans de la paix ne manquent pas non plus ; nous en citerons deux : l’un ferme sur le sommet de la Montagne, l’autre qui n’est encore fixé nulle part : Danton et Barrère. L’ingénieux Barrère, ancien constituant et journaliste, descendu des pentes des Pyrénées, est un des membres les plus utiles de cette Convention, à sa fa-

(1) Genlis, Mémoires (Londres, 1825), t. IV, p. Il 8.

çon. Le vrai peut se trouver des deux côtés, d’un seul côté, ou n’être ni d’un côté ni de l’autre; mes amis, vous devez donner et prendre ; du reste, bonne chance à qui gagnera! Telle est la devise de Barrère. Ingénieux, presque jovial, l’œil perçant, souple, gracieux, un homme qui réussira. Bélial dans le Pandémonium assemblé était à peine plus habile à charmer les oreilles et les yeux. Homme indispensable : dans le grand art de vernir, on peut dire qu’il n’a pas son pareil. Qu’il y ait une explosion, comme il en éclate tant, une confusion, un spectacle pénible, qu’aucune langue ne peut rendre, qu’aucun œil ne peut fixer, livrez-le à Barrère ; Barrère sera le rapporteur de la commission dans cette circonstance, vous la verrez se transformer en chose régulière, prendre tout le charme et toute la beauté désirables. Sans un tel homme, nous le disons, comment ferait la Convention ? Ne l’appelez pas, comme l’hyperbolique Mercier: « Le plus grand menteur de France. » On ne peut pas dire qu’il y ait chez lui assez de vérité pour faire un vrai mensonge. Appelez-le ainsi que le fait Burke, l’Anacréon de la guillotine, et un homme utile à cette Convention.

L’autre partisan de la paix que nous nommerons, est Danton. La paix, la paix entre nous ! s’écrie Danton bien souvent: ne sommes-nous pas seuls contre l’univers? une petite poignée de frères ! le large Danton est aimé de toute la Montagne, mais elle le trouve trop coulant, trop modéré, pas assez défiant ; il se tient entre Dumouriez et ses nombreux censeurs se gardant avec un soin anxieux d’exaspérer notre seul général ; dans ce tapage tumultueux la forte voix de Danton résonne pour l’union et la pacification. Il y a des réunions, des dîners avec les Girondins ; il est si essentiel que l’on soit unis I Mais

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les Girondins sont altiers et respectables : ce Titan de Danton n’est point un homme à formules, il reste sur lui une ombre de septembre : « Vos Girondins n’ont point de confiance en moi », est la réponse qu’en obtient le conciliant Meillan ; à tous les arguments, à tous les raisonnements que peut avancer ce conciliant Meillan, la réponse est toujours : « t/s n'ont point de confiance » (1). Le tapage deviendra encore plus bruyant ; la rage tourne au pâle.

Au fait, quelle angoisse pour le cœur d’un Girondin que cette première probabilité navrante : quoil cette Montagne anarchique, si méprisable et si peu philosophique pourrait en somme triompher 1 Les cruels septembriseurs, un Tallien de cinquième étage, '« un Robespierre sans une idée en tête, selon Condorcet., sans un sentiment dans le cœur» ! Et cependant nous, la fleur de la France, nous ne pouvons leur résister ; tenez, le sceptre nous échappe, de nos mains il passe dans les leurs î L’éloquence, la philosophie, l’honorabilité, tout cela ne sert à rien ; contre la stupidité, les dieux même combattent inutilement :

« Mit der Dummheit kâmpfen Gülter selbst vergebens ! »

Bruyantes sont les lamentations de Louvet; sa pauvre existence tout aigrie par la rage et par une sorte de seconde vue soupçonneuse. Furieux est le jeune Barbaroux, furieux et dédaigneux ; muette comme une reine avec l’aspic sur le sein, se tient la femme de Roland ; les comptes de Roland ne sont jamais examinés, son nom est devenu un sobriquet. Telle est la fortune de la guerre, surtout de la révolution. Le gouffre immense du Tophet et

(1) Mémoires de Meillan , représentant du peuple ( Paris, 1823), p. 51.

le 10 août s’est ouvert par la magie de votre parole éloquente, et voici que maintenant il ne se ferme pas à votre voix ! C’est une chose dangereuse qu’une telle magie. Le famulus du magicien a pris possession du livre défendu, et a évoqué un esprit : Plaît-ill dit l’Esprit. Le famulus, légèrement ému, lui a ordonné d’apporter de l’eau ; le léger esprit est allé en chercher un seau de chaque main, et malheur! il ne cesse plus d’en apporter! Désespéré, le famulus crie après lui, le frappe, le coupe en deux ; voilà maintenant deux esprits porteurs d’eau à l’œuvre, et la maison sera inondée comme au déluge de Deucalion.

Ou plutôt, disons mieux : cette guerre sénatoriale pourrait durer longtemps, les partis se heurtant, se prenant à la gorge pourraient se détruire et s’étouffer l’un l’autre, avec les formes parlementaires, sans effusion de sang, mais à une condition, c’est que la France pût au moins subsister pendant ce temps-là. Mais ce peuple souverain a des facultés digestives et ne peut pas les exercer sans pain. Nous sommes aussi en guerre, et il nous faut vaincre, en guerre avec l’Europe, avec le destin avec la famine, et voilà qu’au printemps de l’année toute victoire nous abandonne.

Les postes avancés de Dumouriez s’étendent jusqu’à Aix-la-Chapelle ; il a combiné le plus beau plan pour écraser la Hollande, à l’aide de stratagèmes, de bateaux à fonds plats et d’une rapidité foudroyante ; il avait d’abord

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réussi ; mais malheureusement ses succès sont arrêtés. Aix-la-Chapelle est perdue, la fumée et le bruit ne suffiront pas à assurer la reddition de Maestricht; les bateaux à fondL plats doivent se remettre en marche et reprendre le chemin par où ils sont venus. De la fermeté à présent, vous, hommes intrépides et prompts; battez en retraite avec courage, comme des Parthes. Hélas ! est-ce la faute du ministre de la guerre, celle de Dumouriez ou celle de la destinée? peu importe, il n’y a pas d’autre parti à prendre, que celui de la retraite, heureux, si elle ne se change pas en fuite 1 car déjà les cohortes frappées de terreur et les traînards se dispersent sans attendre aucun ordre, retraite désastreuse! dix mille hommes fuient sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’ils aient revu la France (1). Ce qui est pis encore, Dumouriez lui-même est peut-être secrètement un traître. Bien dur est le ton sur lequel il écrit à nos comités. Les commissaires et les Jacobins pillards ont fait un mal incalculable; Hassënfratz n’envoie ni cartouches ni vêtements; nous avons bien des souliers, mais qui n’ont que des semelles dérisoires de bois ou de carton. Rien, en un mot, ne va bien. Danton et Lacroix, lorsqu’ils étaient commissaires, sentirent le besoin d’unir à la France la Belgique, dont Dumouriez aurait fait le plus joli petit duché, à son profit 1 Le général est furieux de tout cela, il nous écrit amèrement. Qui sait ce que médite ce bouillant petit général? Dumouriez, duc de Belgique ou de Brabant, et, dit-on, le jeune Égalité roi de France : voilà un moyen de finir notre révolution ! Le comité de défense observe, et secoue la tête; qui, si ce n’est Danton, incapable de soupçon, pourrait encore espérer ?

- (1) Dumouriez, Mémoirm t t. IV, p. 10-73.

Et le général Gustine revient des contrées du Rhin ; Mayence conquise sera reconquise, les Prussiens s’assemblent autour pour la couvrir de boulets et de bombes. Mayence résiste, le commissaire Merlin de Thionville « faisant des sorties à la tête des assiégés » , résiste jusqu’à la mort, mais pas plus longtemps. Quel triste revers pour Mayence ! Le brave Forster, le brave Lux y ont planté des arbres de la liberté, au milieu du chant du Ça ira , dans les neiges de l’hiver dernier, et formé des sociétés de Jacobins, et ont incorporé le territoire à la France : ils sont à Paris, comme députés ou délégués, et ont leurs 18 fr. par jour; mais voyez, avant que l’arbre de la liberté ait toutes ses feuilles, Mayence se change en un cratère qui vomit le feu, et sur lequel tombe une pluie de feu !

Aucun de ces hommes ne reverra Mayence ; ils ne sont venus ici que pour mourir. Forster a fait le tour du globe, il a vu Cook périr sous les massues d’Owaï ; mais il n’a encore rien vu ni souffert comme ce Paris. La pauvreté lui sert d’escorte, rien ne peut lui venir de chez lui, excepté les nouvelles de Job ; les 18 fr. par jour qu’en qualité de député ou délégué, nous « touchons » avec tant de peine, sont en assignats, et leur valeur baisse rapidement. Pauvreté, désappointement, inaction, calomnie, le brave cœur se déchire lentement 1 Tel est le partage de Forster. Du reste, la demoiselle Théroigne vous sourit dans les soirées « une belle tête aux boucles brunes », d’un caractère exalté, et s’efforce de conserver sa voiture. Le Prussien Trenck, le pauvre baron souterrain, jargonne et querelle d’une manière très-peu mélodieuse. La face de Thomas Paine est rouge de pustules « mais ses yeux brillent d’un éclat extraordinaire». Les députés de la Convention vous invitent à dîner, très-courtoisement et

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« nous jouons tous au plumpsack » (1). C’est l’explosion et la nouvelle création d’un monde », dit Forster; et les acteurs, êtres chétifs et insignifiants, bourdonnent autour, comme une poignée de moucherons.

On est aussi en guerre avec l’Espagne. L’Espagne s’avancera à travers les gorges des Pyrénées, sous les bannières des Bourbons, faisant retentir son artillerie et ses menaces. El l’Angleterre a endossé l’habit rouge et marche avec son altesse royale le duc d’York à qui quelquesuns parlent d’offrir notre couronne. On a bien changé d’avis depuis, et l’on change toujours davantage, si bien que rien ne nous sera plus odieux sur la terre qu’un citoyen de cette île tyrannique, et que Pitt sera déclaré et décrété «l’ennemi du genre humain » et, chose étrange, on défendra qu’aucun soldat de la liberté fasse quartier à un Anglais ; cependant le soldat de la liberté n’obéit qu’en partie à un tel ordre. Nous ne ferons donc aucun prisonnier, disent les soldats de la liberté, tous ceux que nous prendrons seront des déserteurs (2). C’est un ordre cruel, et non sans inconvénient. Car, en vérité, si vous ne faites aucun quartier, le résultat clair est que vous n’en obtiendrez aucun. — Nos levées de trois cent mille hommes », car telle est la force décrétée pour cette année, auront probablement assez d’ouvrage sur les bras.

Une multitude d’ennemis nous entourent, pénétrant par les gorges des montagnes, traversant les mers salées ; ils accourent vers tous les points de notre territoire, faisant sonner les chaînes qu’ils nous apportent. De plus, ce qui est pis encore, il y a un ennemi au cœur même de notre

(1) Forster, t. Il, p. 514, 460, 631.

(2) Voy. Dampraartin, Événements, t. Il, p. 230, 30.

territoire. Dans les premiers jours de mars, les malles de Nantes n’arrivent pas ; à leur place arrivent des conjectures, des appréhensions, des rumeurs pleines de présages. Tous ces présages sont justifiés. Ces gens fanatiques de la Vendée ne peuvent être contenus plus longtemps ; le feu de l’insurrection, auparavant dissipé avec difficulté, éclate de nouveau, après la mort du roi, en une vaste conflagration ; ce n’est plus un complot, c’est une guerre civile. Vos Cathelineau, vos Stofïlet, vos Charette, sont d’autres hommes qu’on ne pensait ; voyez leurs paysan», avec toute leur rusticité et leur grossièreté, avec leurs armes grossières, leurs grossiers vêtements, leur frénésie gauloise fanatique, et leur sauvage cri de bataille : Dieu elle Roi , fondre sur nous comme un sombre tourbillon, disperser les nationaux les mieux dressés, frappés d’une terreur panique î Ils gagnent bataille sur bataille, nul ne peut savoir où cela finira. Le commandant Santerre y est envoyé mais sans résultat ; il ferait tout aussi bien de s’en retourner brasser de la bière.

Il est devenu absolument nécessaire que la Convention nationale cesse de disputer, et commence à agir, que vous vous confondiez en un seul parti, et que vous le fassiez promptement. Il ne s’agit plus de vagues prévisions; la mine, une ruine certaine, est imminente; c’est du jour présent qu’il faut s’occuper.

Ce fut le vendredi, 8 mars, que ce terrible message de Dumouriez, précédé et escorté par tant d’autres messages aiîssi terribles, parvint à la Convention nationale. Bien pâles sont la plupart des figures. Il s’agit bien de savoir si nos septembriseurs seront punis ou non, quand Pitt et Cobourg s’avancent, pour nous châtier tous ; il n’y a plus rien aujourd’hui entre Paris même et les tyrans que le

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douteux Dumouriez et des armées en pleine retraite !

Le titan Danton se lève à cette heure, comme toujours h l’heure du besoin. Grande est sa voix, répercutée par les dômes; — Citoyens représentants, ne mettrons-nous pas, dans une crise pareille, toutes les discordes de côté ? La réputation : oh 1 qu’est-ce que la réputation de tel ou tel homme : « Que mon nom soit flétri, que la France soit libre ! » Il est de nouveau nécessaire que la France se lève, pour une prompte vengeance, avec ses millions, de bras, avec un seul cœur. Que le.; levées se fassent instantanément dans Paris, que chaque section de Paris, que chaque section de la France fournisse ses milliers d’homihes! Quatre-vingt-seize commissaires pris parmi nous, deux pour chacune des quarante-huit sections, doivent partir immédiatement et dire à Paris ce que le pays attend de lui. Que quatre-vingts autres d’entre nous soient envoyés, en poste, à travers la France, pour y donner le signal, y promener la croix de feu (1) et y rassembler toutes les forces de la nation. Qu’ils partent et qu’ils réfléchissent à ce qu’est leur mission. Qu’il y ait un camp de cinquante mille hommes entre Paris et la frontière du nord ; Paris lancera en avant ses volontaires ! Épaule contre épaule, que de tous côtes un défi de mort s’élève et retentisse, nous repousserons encore une fois ces enfants de la nuit, et la France, en dépit de l’univers sera libre (2)1 — Ainsi résonne la voix du titan, dans tout endroit où se tiennent les sections, dans tous les cœurs français. Les sections sont en permanence, pour les rëcrutements, les enrôlements, cette nuit même. Les com-

(1) Ancien usage en Écosse en cas d’invasion.

(2) Moniteur (voy. Hist. parlent., t. XXV, p. 6).

missaires delà Convention, emportés par des roues rapides, portent la croix de feu de ville en ville, jusqu’à ce que la France entière soit embrasée.

A l’Hôtel de ville flotte aussi le drapeau de la patrie en danger , et le drapeau noir sur le sommet de Notre- Dame. Il y a une proclamation d’éloquence brûlante ; Paris sort brusquement de nouveau pour terrasser ses ennemis. Dans une telle position, que Paris ne fût pas d’humeur douce, cela peut se concevoir. Les rues sont agitées, elles le sont encore plus autour de la salle du Manège ! La terrasse des Feuillants est couverte de citoyens furieux et de citoyennes plus furieuses encore. Varlet se promène dans une chaise à porteur ; d’ardentes invectives de toutes sortes, contre les hommes d’État au langage perfide, amis de Dumouriez et partisans secrets de Pitt et Cobourg s’échappent de tous les cœurs et toutes les bouches. Combattre l’ennemi ? Oui, et bien plus, « le glacer d’effroi » : mais avant tout que les traîtres de l’intérieur soient punis ! ces hommes qui ne font que critiquer et quereller, qui avec leur modération jésuitique cherchent à entraver l’élan du patriotisme ! Ils indisposent la France contre Paris, et empoisonnent l’opinion publique dans les départements. Lorsque nous demandons du pain et un maximum ils nous répondent par des discours sur le commerce • libre des grains 1 Est-ce que l’estomac humain peut se contenter de discours sur le commerce libre, et devonsnous lutter contre les Autrichiens avec modération ou avec fureur ? Cette convention doit être nettoyée.

« Donnez-nous un tribunal expéditif pour les traîtres, un maximum pour les graine», voilà ce que réclament avec énergie les volontaires patriotes, pendant qu’ils défilent dans la salle de la Convention, pour voler à l’in-

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stant vers la frontière ; — pérorant avec cette verve héroïque, cette verve de Cambyse qui leur est propre, au milieu des cris de joie des galeries et de la Montagne, et des murmures du côté droit et de la plaine. Les prodiges ne manquent pas non plus ; pendant qu’un capitaine de la section Poissonnière parle avec véhémence de Uumouriez, du maximum et des traîtres crypto-royalistes, et que la troupe fait chorus avec lui, le drapeau flottant au-dessus de leurs têtes, voilà que l’œil d’un député remarque que, sur ce même drapeau, les cravates ou les banderolles ont des fleurs de lis ! Le capitaine de la section crie, sa troupe crie, frappée d’horreur et « foule aux pieds le drapeau ». C’est, selon l’apparence, l’œuvre de quelque conspirateur crypto-royaliste ! on peut le croire (1); mais peut-être, au fond, n’était-ce qu’un ancien drapeau de la section, fabriqué antérieurement au 10 août, alors que ces sortes de drapeaux étaient à l’ordre du jour (2).

L’histoire, examinant les mémoires des Girondins, et s’efforçant de distinguer la vérité à travers ces hallucinations, voit que ces jours de mars, surtout ce dimanche du 10 mars jouent un grand rôle. Complots sur complots ; complot pour égorger les députés Girondins, complot d’anarchistes et de royalistes secrets, intriguant avec un concert infernal, pour en arriver à cette fin. Presque tout cela n’est que pure imagination. Ce qu’il y a d’incontestable pour nous, c’est que Louvet et certains Girondins craignant d’être assassinés, le samedi, n’allèrent pas à la séance du soir, mais tinrent conseil ; chacun d’eux excitait son camarade à prendre uhe résolution et à en finir

(1) Choix de s rapports, t. XI, p. 277. . •

(2) Hist. partent., t. XXV, p. 72.

LA PATRIE EN PANE Eli. 181

avec les anarchistes; sur quoi, cependant, Potion, ouvrant la fenêtre, et voyant une nuit très-pluvieuse, répliqua seulement : « Ils ne feront rien », et «reprit tranquillement son violon » (1), dit Louvet. Ainsi, sur un doux mode lydien, il s’efforçait d’oublier les soucis dévorants. Il est certain que Louvet se sentit particulièrement exposé à être massacré, et que plusieurs Girondins allèrent chercher des lits hors de chez eux ; ils craignaient d’être tués, mais ils ne le furent pas. Plus tard, à dire vrai, le député journaliste Gorsas, l’empoisonneur des départements, lui et son imprimeur, virent leurs demeures envahies par une foule tumultueuse de patriotes, parmi lesquels étaient Varletau bonnet rouge, l’Américain Fournier, au milieu de l’obscurité de la pluie et de l’émeute. Leurs femmes furent effrayées ; leurs presses, leurs caractères et les objets qui se trouvaient là furent mis en pièces. Aucun maire n’intervint à temps. Gorsas s’échappa un pistolet en main, « en marchant sur la crête du mur de derrière». De plus, le dimanche au matin n’étant pas un jour de travail, les rues étaient plus agitées que jamais ; est-ce donc un nouveau septembre que ces anarchistes méditent? Finalement aucun septembre n’est survenu ; — et toutes ces craintes des Girondins n’étaient que des hallucinations (2).

Vergniaud dénonce et se lamente en périodes artistement tournées. La section de Bonconseil (comme on la nomme maintenant, et non pas Mauconseil, comme on la nommait autrefois) — fait une chose bien plus remarquable : elle demande que Vergniaud, Brissot, Guadetet autres Girondins dénonciateurs au beau langage, au nom-

(1) Louvet, Mémoires , p. 72.

. (2) Meillan, p. 23, A. — Louvet, p. 75-80.

CARI.YI.E. III. — 1 1

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bre de vingt-deux, soient arrêtés ! La section de Bonconseil, ainsi nommée depuis le 10 août, est durement réprimandée, comme une section de mauvais conseil (1) ; mais elle a lancé un mot qui ne tombera pas à terre.

Au fait, une chose nous frappe chez ces pauvres Girondins : c’est leur malheureux aveuglement, et la fatale pauvreté de caractère, qui en est cause. Ils sont comme étrangers au peuple qu’ils voudraient gouverner, à la chose pour laquelle ils sont venus travailler. Les formules, la philosophie, l’honorabilité, ce qui a été écrit dans les livres et. adopté par les classes instruites, cette pâle copie de la nature est tout ce que la nature, quoi qu’elle fasse, peut révéler à ces hommes. Ainsi ils pérorent et dissertent, et ils en appellent aux amis de la loi, quand la question n’est pas entre la loi et l’illégalité, mais entre la vie et la mort. Pédants de la révolution, sinon ses jésuites! Leur formalisme est grand; grand aussi est leur égoïsme. A les en croire, la France, se soulevant pour combattre l’Autriche, a été soulevée seulement par le complot du 10 mars pour massacrer vingt-deux d’entre eux! Cette révolution prodige, se développant dans ses proportions épouvantables par ses propres lois et celles de la nature, non par les lois de la formule, est devenue inintelligible, incroyable, comme une impossibilité, « le vaste chaos d’un rêve » . Une république basée sur ce qu’ils appellent vertus , sur ce que nous appelons bienséance et respectabilité , voilà ce qu’ils veulent avoir, et rien de plus. Quelque autre république que la nature ou la réalité leur envoie, elle sera considérée comme non avenue; comme une sorte de vision, de cauchemar, de chose sans exis-

(1) Moniteur y séance du 12 mars.

tence, désavouée par les lois de la nature et de la formule. Hélas ! obscure aux yeux les plus clairvoyants est cette réalité ; et pour ces hommes, ils ne la veulent pas regarder avec leurs yeux, mais seulement à travers le prisme du pédantisme, de la vanité blessée, qui ne leur fait voir que des images effrayantes et trompeuses. Avec leurs doléances, leurs accusations de complots et d’anarchie, ils feront une chose : ils prouveront par démonstration, que la réalité ne peut s’enfermer dans leur formule ; qu’eux et leur formule sont incompatibles avec la réalité ; et dans sa sombre rage la réalité les détruira, eux et leur formule 1 Ce qu’un homme voit nettement, il le peut. Mais on peut dire qu’un homme est condamné, quand la faculté devoir lui est enlevée, quand il n’aperçoit pas la réalité, mais un spectre trompeur de la réalité, et qu’il suit ce fantôme, dans l’obscurité, d’un pas plus ou moins rapide, jusqu’au fond des ténèbres, jusqu’à la ruine, qui est le grand océan de la nuit, où toutes les faussetés tôt ou tard finissent par se perdre.

Ce 10 mars, nous devons le remarquer comme une époque dans les destinées des Girondins ; tant la rage s’est exaspérée, tant leur aveuglement s’épaissit. Beaucoup désertent l’assemblée ; beaucoup s’y rendent armés. Un honorable député, après son déjeuner, doit maintenant, tout en prenant ses notes, voir si l’amorce de ses pistolets est en bon état.

Cependant, avec Dumouriez, tout va pis que jamais en Belgique. Que ce soit encore la faute du général Miranda ou celle de quelque autre, il n’y a pas de doute que la bataille de Nerwinde du 18 mars a été perdue, et notre rapide retraite est devenue une retraite beaucoup trop rapide. Cobourg, victorieux avec ses cavaliers autrichiens,

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{>st suspendu sur notre arrière-garde comme un sombre nuage; Dumouriez est sans cesse nuit et jour à cheval; il y a des engagements de trois en trois heures; notre armée en déroute se précipite avec rapidité vers l’intérieur, pleine de rage, de soupçons et de sauve-qui-peut! Et Dumouriez lui-même , quelles peuvent être ses intentions? Criminelles, probablement, et peu charitables. Ses dépêches au comité dénoncent ouvertement une Convention factieuse, qu’il accuse des malheurs de la France et des siens. El dans ses discours (car le général ne connaît pas les réticences), ce Dumouriez appelle l’exécution du tyran le meurtre du roi. Danton et Lacroix vont encore une fois là-bas comme commissaires, et reviennent très-inquiets ; Danton même a des soupçons à présent.

Trois envoyés jacobins, Proty, Dubuisson, Pereyra, sont partis promptement, expédiés parla vigilante Société- Mère. Ils sont frappés de mutisme en entendant le général parler. La Convention, selon le général, se compose de trois cents coquins et de quatre cents imbéciles; la France ne peut se passer de roi. « Mais nous avons exécuté notre roi. » — « Et qu’est-ce que cela me fait, s’écrie en colère » Dumouriez, général sans réticences, que le nom de ce » roi soit Ludovicus ou Jacobus? » — «Ou Philippus I » réplique Proly. — Et il se hâte de faire son rapport sur les progrès. Sur les frontières voilà ce que nous avons à espérer.

Voyons cependant si le grand prodige du sans-culottisme et de la révolution se meut et se forme. Là,

et non ailleurs, il peut encore y avoir espérance pour la France. Le monstre révolutionnaire , à mesure que décrets sur décrets sortent de la Montagne, comme des Fiat créateurs conformes à la nature delà chose, — développe rapidement, à ce moment, sa taille gigantesque et se déploie, membre par membre. Au mois de mars dernier (1792), nous vîmes la France plongée dans une terreur aveugle, fermant les barrières des villes, fondant de la poix pour les brigands. Mars, cette année, est plus heureux en ce que sa terreur est clairvoyante, en ce qu’une Montagne créatrice existe, qui peut dire Fiat! Le recrutement marche avec une célérité furieuse ; cependant nos volontaires hésitent à s’en aller au dehors, avant que toute trahison soit châtiée au dedans ; ils ne se précipitent pas aux frontières, mais ils vont seulement par-ci par-là, exigeant et dénonçant. La Montagne devra dire un nouveau Fiat , de nouveaux Fiat.

Et n’est-ce pas ce qu’elle fait? Prenez d’abord, par exemple, ces comités révolutionnaires pour l’arrestation des personnes suspectes. Un comité révolutionnaire de douze patriotes de choix est en permanence dans toutes les communes de France, examinant les suspects, recherchant les armes, faisant des visites domiciliaires et des arrestations, veillant, en général, à ce que la république ne souffre aucune atteinte. Élus par le suffrage universel, chacun dans sa section, ils sont une sorte d’élixir de jacobinisme ; ils sont quarante-quatre mille environ qui veillent et travaillent par toute la France 1 A Paris et dans toutes les villes, chaque porte de maison doit porter, inscrits bien lisiblement, les noms des locataires, «aune hauteur n’excédant pas cinq pieds au-dessus du sol». Chaque citoyen doit produire sa carte de civisme signée par le

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président de la section ; chacun doit être prêt à rendre compte de ses opinions. Les suspects feront aussi bien de quitter ce sol de la liberté. Et encore ce départ même a ses dangers ; tous les émigrants sont déclarés traîtres, leurs propriétés deviennent nationales, ils sont « morts de par la loi » . Cependant il y a une restriction : dans notre intérêt, ils vivront encore cinquante ans, devant la loi, et si quelque héritage leur échoit pendant ce temps-là, il deviendra également national ! Une folle vitalité de jacobinisme, avec quarante-quatre mille centres d’activité, circule à travers les fibres de la France.

Bien remarquable aussi est le tribunal extraordinaire (1) : il fut décrété par la Montagne, critiqué par quelques Girondins, car certainement une telle cour est en contradiction avec toute formule ; — d’autres Girondins l’approuvent, même y coopèrent, car ne haïssonsnous pas tous les traîtres, ô vous, gens de Paris? — Le tribunal des dix-sept, en automne dernier, était trèsexpéditif, celui-ci sera plus expéditif encore. Cinq juges, un jury établi, nommés par Paris et les environs, sans perte de temps. Il n’y a point d’appel, presque pas de forme légale, mais ils doivent « se convaincre» parles voies les plus promptes; et pour plus de sécurité, ils doivent « voter à haute voix », à haute voix dans l’oreille du public parisien. Voilà ce tribunal extraordinaire, qui, en peu de mois, agissant de la manière la plus vive, sera intitulé le tribunal révolutionnaire , comme il se nommait lui-même dès le principe. Avec un Hermann ou un Dumas pour juge-président, avec un Fouquier-Tinville pour procureur général , et avec un jury composé

(1) Moniteur, n° 70 (du 11 mars), il 0 76, etc.

d’hommes comme le citoyen Leroy, qui s’est surnommé lui-même 10 aoi'il , « Leroy 10 août», il deviendra la merveille du monde. Le sans-culottisme s’est fait une épée tranchante, une arme magique, trempée dans les eaux infernales du Stvx, avec un tranchant tel que nulle armure, nulle force, nulle adresse ne lui résistera ; elle détruira et existences et barrières d’airain, et ses éclairs répandront la terreur dans le cœur des hommes.

Mais en parlant d’un sans-culottisme amorphe qui prend une forme, ne devons-nous pas, avant tout, indiquer comment ce monstre amorphe se donne une tête? Sans métaphore, ce gouvernement révolutionnaire s’agite jusqu’ici dans un état très-anarchique. Il y a un conseil exécutif de ministres composé de six membres; mais, surtout depuis la retraite de Roland, ils ont à peine su s’ils étaient ministres ou non. Les comités conventionnels les dominent ; mais un comité est aussi suprême que l’autre. Le comité des vingt et un, le comité de défense, le comité de sûreté générale, simultanés ou successifs , ayant chacun son objet particulier. La Convention seule est toute-puissante, surtout si la Commune marche avec elle, seulement elle est trop nombreuse pour un corps administratif; c’est pourquoi, dans cette situation périlleuse et vertigineuse de la république, avant la fin de mars, nous obtenons notre petit comité de salut public (\). En apparence il doit faire face à diverses éventualités qui exigent une prompte décision ; en réalité il exerce une sorte de surveillance générale, de domination universelle. Ils ont à faire des rapports toutes les semaines, ces hommes du nouveau comité; mais leurs délibérations

(1) Moniteur, n° 83 (du 24 mars 1793).

LES GIHONDINS.

sont secrètes. Ils sont neuf membres, tous patriotes solides ; Danton est parmi eux ; ils doivent être renouvelés tous les mois. — Pourquoi ne pas les réélire, s’ils marchent bien? Le beau de l’affaire, c’est qu’ils ne sont que neuf et qu’ils délibèrent en secret. C’est tout d’abord une insignifiante chose que ce comité, dans lequel il y a pourtant un germe qui grandira ! Poussé par la chance, par l’énergie intérieure des Jacobins, il réduira tous les autres comités et la Convention elle-même à une muette obéissance, les six ministres au rôle de six commis assidus, et fera sa volonté, sur la terre et sous la voûte des cieux, pendant quelque temps. « Comité de salut public», dont le souvenir fait encore frémir et trembler le monde.

Si nous appelons ce tribunal révolutionnaire une épée dont s’est pourvu le sans-culottisme, alors appelons « la loi du maximum » une besace, un havresac, dans lequel on peut trouver quelques rations de pain, bon ou mauvais. Il est vrai, l’économie politique, le libre commerce des Girondins, et toutes les lois sont par ce moyen mises sens dessus dessous, mais comment faire? Il faut que le patriotisme vive, et la « cupidité des fermiers » semble n’avoir point d’entrailles. C’est pourquoi cette loi du maximum, en fixant le plus haut prix des grains, finit, après des efforts incroyables, par passer, et s’étendra progressivement «à toutes sortes de comestibles et de denrées ; avec des luttes et des bouleversements que l’on peut s’imaginer 1 Car, supposons, par exemple, que le fermier ne veuille pas vendre? Eh bien ! le fermier sera forcé de vendre. Un compte exact des grains qu’il aura sera remis aux autorités constituées: qu’il n’en déclare pas trop ; car, dans ce cas-là, ses fermages, ses taxes et ses contributions s’élèveront en proportion ; qu’il

se garde d’en déclarer trop peu ; à un jour fixé ou avant ce jour, supposons en avril, moins d’un tiers de la quantité déclarée doit rester dans ses granges, plus des deux tiers doivent être battus et vendus. On peut le dénoncer et lui infliger une amende.

Avec un tel renversement de toutes relations commerciales, le sans-culottisme vivra, puisqu’il ne peut vivre autrement. Avant tout, comme Camille Desmoulins l’a dit un jour : « Pendant que le sans-culottisme se bat, ces messieurs doivent payer. » Ainsi arrivent les impôts progressifs , qui absorbent avec une prompte et croissante voracité les « revenus superflus » des citoyens ; au delà de 50 livres (1250 fr.) par an, vous n’en êtes point exempt; au delà de 100 livres (2500 fr.), vous êtes saigné hardiment ; au-dessus de 1000 et 10 000 vous ruisselez de sang. Viennent également les réquisitions ; arrive aussi « l'emprunt forcé d’un milliard », quelque 50 millions de livres sterling, qui naturellement doivent être prêtés par ceux qui possèdent. Prodige sans exemple! Ce n’est plus ici un pays pour le riche, mais un pays pour le pauvre. Et alors si l’on fuit, à quoi cela sert-il ? Mort de par la loi , qui ne vous laisse la vie cinquante ans encore qu’au profit de ces maudits ! De cette façon les choses marchent, avec des bouleversements, aux cris de Ça ira ! — et de plus il y a une vente sans fin de propriétés nationales provenant des émigrants ; il y a Cambon avec sa corne d’abondance d’assignats. Le commerce et les finances du sansculottisme, les moyens qu’il a trouvés, avec le maximum, les queues qui sont aux portes des boulangers, avec la cupidité, la faim, les dénonciations et le papier-monnaie, de prolonger sa vie galvanique, la façon dont il a commencé, dont il a fini, tout cela compose le plus intéressant

it.

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de tous les chapitres de l’économie politique : il est encore à écrire.

Tout cela n’est-il pas clairement contre la formule? O Girondins, mes amis, ce n’est pas une république de vertus que nous avons ; mais seulement une république de forces avec ou sans vertus.

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Mais Dumouriez, avec son armée fugitive, avec son roi Ludovicus ou son roi Philippus ? Là gît la crise; là est la question : révolution ou contre-révolution? — Un cri sauvage emplit cette région du nord-est. Les soldats, pleins de rage, de soupçons et de terreur, vont et viennent çà et là. Dumouriez, l’homme aux nombreux conseillers, toujours à cheval, n’a plus maintenant que des conseils tels qu’il vaudrait mieux n’en pas avoir : par exemple, le conseil de se réunir à Cobourg, de marcher sur Paris, d’anéantir le jacobinisme, et, avec un nouveau souverain Ludovicus ou Philippus , rétablir la Constitution de 1791 (1).

La sagesse abandonne-t-elle Dumouriez? Le héraut de la fortune le quitte-t-il? Principes, foi politique ou autre, excepté une certaine foi de caserne et son honneur d’officier, n’avaient pas besoin de le quitter. En tout cas ses quartiers sont dans le bourg de Saint-Amand ; son quartier général, dans le village de Saint-Amand-des-Boues, à quelque distance de là, est devenu un Bedlam (maison de fous). Les représentants nationaux, les missionnaires

(4) Dumouriez, Mémoires , t. IV, chap. 7-10.

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jacobins, sont à cheval et courent. Des trois villes, Lille, Valenciennes et même Gondé, que Dumouriez voulait saisir pour son propre compte, aucune ne se laisse enlever; votre capitaine est admis, mais les portes de la ville se ferment sur lui, hélas ! ce sont alors des portes de prison, et «ses soldats rôdent autour des remparts». Les courriers galopent à perdre haleine; les hommes attendent ou semblent attendre le moment d’assassiner ou d’être assassinés; les bataillons, rendus presque fous par une telle défiance et une telle incertitude, se jettent de côté et d’autre, aux cris de : Vive la république ! et de Sauve qui peut ! La ruine et le désespoir sont campés et retranchés tout près de là sous la forme de Gobourg.

La dame Genlis et sa belle princesse d’Orléans trouvent que ce bourg de Saint-Amand n’est pas une place qui leur convienne ; la protection de Dumouriez devient plus mauvaise qu’aucune autre. La dure Genlis, une des femmes les plus dures, que rien ne peut abattre, comme s’il y avait en elle neuf existences, fait ses malles et se tient prête à fuir secrètement. Sa bien-aiméela princesse, elle la laissera ici avec son frère, le prince Chartres-Égalité. Un matin froid et gris, nous la voyons établie dans sa voiture de louage, dans la rue de Saint-Amand ; les postillons font claquer leurs fouets pour partir, lorsque voilà le jeune prince qui se précipite de ce côté, l’appelant en hâte, portant la princesse dans ses bras. A la hâte il a enlevé la pauvre demoiselle qui n’a pour tout vêtement que sa robe de chambre ; nul de ses effets n’a été sauvé, excepté la montre qui était sous l’oreiller. Avec le désespoir d’un frère, il la jette à travers les malles, dans la chaise de poste, dans les bras de Genlis : « Ne la quittez pas, de grâce, au nom du ciel ! » Scène émouvante, mais

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courte. Les postillons font claquer leurs fouets et partent. Où vont-ils? A travers des chemins écartés, des passages montagneux, difficiles; cherchant leur chemin au moyen des lanternes lorsque arrive la nuit, à travers les périls, les Autrichiens de Cobourg et les gardes nationaux français soupçonneux ; enfin ils arrivent en Suisse, sains et saufs, et presque sans un sou. Le brave jeune Egalité doit s’attendre à un dur lendemain, mais du moins maintenant il n’a plus à craindre que pour lui.

Car, en vérité, dans ce village de Saint-Amand-des- Boues, les affaires vont de mal en pis. Le mardi, vers quatre heures après midi, le 2 avril 1793, deux courriers arrivent galopant comme s’il s’agissait de la vie : Mon général! quatre représentants nationaux, le ministre de la guerre à leur tête, viennent en poste de Valenciennes; ils sont tout près; — avec quelles intentions, on peut le deviner! Pendant que les courriers parlent encore, arrivent le ministre de la guerre et les représentants nationaux, ayant le vieux Camus l’archiviste pour orateur. Mon général a à peine le temps d’assembler le régiment de hussards de Bcrchigny, qu’il met en rang et qu’il fait attendre tout près, en cas d’accident. Et alors se présente le ministre de la guerre, Beurnonville, avec un baiser d’amitié, car c’est un vieil ami; entrent également l’archiviste Camus et les trois autres qui l’accompagnent.

Ils exhibent des papiers, citent le général à la barre delà Convention, simplement pour donner une ou deux explications. Le général trouve cela peu convenable, pour ne pas dire impossible, et dit que « le service en souffrira». Alors viennent les arguments; la voix du

vieil archiviste s’élève, il est inutile de discuter et de crier,

avec ce BunuiurieZj il ne répond que des impertinences»,

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Et ainsi, parmi des officiers d’état-major empanachés, à l’air sombre, dans le péril et dans l’incertitude, ces pauvres messagers nationaux discutent et se consultent, sortent et rentrent, cela pendant deux heures, et sans résultat. Sur quoi, l’archiviste Camus, élevant tout à fait la voix, proclame au nom de la Convention, car il en a le pouvoir, que le général est en état d’arrestation : « Voulezvous obéir au mandat national, général ?» — « Pas dans ce moment-ci », répond à haute voix le général ; puis, tournant scs yeux d’un autre côté, il profère quelques paroles incompréhensibles, d’un ton de commandement, probablement quelque signal convenu, fait en allemand (1). Les hussards empoignent les quatre représentants nationaux et Beurnonville, le ministre de la guerre, les entraînent tous hors de l’appartement, hors du village, au delà des lignes de Cobourg, dans deux chaises de poste cette même nuit, — comme otages, comme prisonniers; pour aller se reposer dans Maestrich et les forteresses autrichiennes (2). « J acta est aléa. »

Cette nuit, Dumouriez fait imprimer sa « proclamation » ; cette nuit et le lendemain matin, l’armée de Dumouriez, plongée dans les ténèbres de l’incertitude, furieuse et à demi désespérée, réfléchit sur ce que fait le général, sur ce qu’elle fera elle-même dans cette circonstance. Jugez si ce mercredi fut un jour de calme pour personnel mais le jeudi matin, nous apercevons Dumouriez avec une petite escorte, avec Chartres-Égalité et quelques officiers d’état-major, allant à l’amble le long de la grande route de Gondé; peut-être vont-ils à Condé

(1) Duiuouriez, t. IV, p. 159, olc.

('i) Camus, dans Tuulungeou, l. |l|, »pp. <iO H7,

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pour essayer d’en gagner la garnison. En tout cas, ils auront une entrevue avec Cobourg qui attend dans la forêt voisine, par suite d’un rendez-vous. Près du village de Donnet, trois bataillons de gardes nationaux, troupes toujours pleines de jacobinisme, passent rapidement à côté de nous ; ils suivent, sans doute par erreur, un chemin que nous n’avions pas prescrit. Le général descend de cheval, entre dans une chaumière, située à quelques pas de la route, dans l’intention de leur donner un ordre écrit. Écoutez 1 quel étrange bruit on entend ! quels aboiements se font entendre; les cris de « traîtres ! » de « arrêtez ! » retentissent. Les gardes nationaux sont revenus sur leurs pas; ils font feu. Remonte à cheval, Dumouriez, et pique des deux : il s’agit de ta vie ! Dumouriez et l’état-major jouent des éperons, franchissent des fossés, traversent des champs qui se trouvent être des marécages, se débattent et s’enfoncent pour sauver leur existence, pendant que les malédictions et les balles sifflent à leurs oreilles. Enfonçant jusqu’à la ceinture avec ou sans leurs chevaux , après avoir perdu plusieurs hommes de leur escorte, ils échappent aux feux de file, et se glissent dans les quartiers autrichiens, près du général Mack. Néanmoins ils retournent le lendemain à Saint-Amand et auprès du fidèle étranger Berchigny, mais à quoi bon ? Toute l’artillerie s’est révoltée et s’est dirigée en grand tumulte vers Valenciennes ; tous se sont révoltés ou se révoltent, excepté l’étranger Berchigny et quelques misérables quinze cents hommes ; nul ne suit Dumouriez contre la France et la république indivisible. Il n’y a plus rien à faire, Dumouriez (1).

(1) Mémoires , t. IV, p. 162-80.

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Il y a un tel instinct de patriotisme français et de sansculottisme chez ces hommes, qu’ils ne suivront ni Dumouriez, ni Lafavette, ni aucun autre mortel de même opinion. On peut crier : Sauve qui peut! mais on crie également : Vive la république ! De nouveaux représentants nationaux arrivent; un nouveau général, Dampierre, tué bientôt sur le champ de bataille; un autre encore, Gustine. Les armées, agitées, se retirent dans le camp de Famars, et tiennent tête à Cobourg comme elles peuvent.

Ainsi Dumouriez est dans les quartiers autrichiens; son drame a eu ce triste dénoûment ; un homme si adroit, si souple; un suisse envoyé du ciel, qui ne demandait que de l’emploi. Cinquante années de fatigues et de valeur, passées inaperçues, une année seulement de peines et de courage, remarquée et vue dans tous les pays et dans tous les siècles ; plus trente autres années également passées inaperçues, avec une pension de l’Angleterre, à écrire des mémoires, à former des plans et des projets sans but. Adieu, suisse envoyé du ciel; tu méritais mieux.

Son état-major prend diverses routes ; le brave jeune Égalité atteint la Suisse et la chaumière de Genlis, avec un solide bâton de pommier sauvage à la main, un cœur solide dans sa poitrine; c’est à cela que se réduit aujourd’hui sa principauté. Égalité, le père, est assis à jouer le whist dans son Palais-Égalité, à Paris, le 6 de ce même mois d’avril, lorsque entre un sergent : on demande le citoyen Égalité à la Convention (1). Il y a interrogatoire, demande d’arrestation; finalement l’emprisonnement est requis, et le transfert à Marseille, au château d’If ! Triste naufrage des Orléans ! le Palais- Égalité, ci-devant Palais- Royal, va devenir le Palais-National.

(1) Monlgaillard, t. IV, j>. 144.

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