LA LUTTE
Notre république, par décret sur papier, doit être « une et indivisible » . Mais qu'importe ce décret quand il y a des fédéralistes dans le sénat, des renégats dans l’armée, des traîtres partout! La France entière, en proie, depuis le 10 mars, à un furie de recrutement, ne vole pas à la frontière, mais va seulement par-ci par-là. Cette défection de l’altier et diplomatique Dumouriez retombe lourdement sur les beaux parleurs et les présomptueux hommes d’Etat dont il était escorté ; elle forme une seconde époque de leur destinée.
Ou peut-être devons-nous dire avec plus de raison que la seconde période des Girondins, quoiqu’on l’ait peu remarquée alors, commença le jour où, au sujet de cette défection, les Girondins rompirent avec Danton. C’était le 1 er avril. Dumouriez ne s’était pas encore enfoncé dans les marais pour aller trouver Cobourg, mais il avait évidemment l’intention de le faire, et nos commissaires allaient l’arrêter ; alors ce que le Girondin la Source trouve de mieux à faire, c’est déposer une question jésuitique et de demander, avec des phrases entortillées, si un des principaux complices de Dumouriez n’avait pas été probablement — Danton ! La Gironde semble approuver par un ricanement sardonique ; la Montagne retient son haleine, La ligure de Danton, dit Levasseur, pendant ce discours, était à remarquer. Il se tient roide sur son siège, agité pur une sorte de convulsion intérieure, faisant des efforts
LA Ll)TTL.
pour rester calme ; ses yeux lancent de temps à autre des éclairs terribles, ses lèvres expriment un dédain de titan (1). La Source, dans un brillant discours semblable à une plaidoirie d’avocat, continue. Il voit, dit-il, cette probabilité-ci, et puis celle-là; probabilités qui pèsent péniblement sur lui, qui jettent sur le patriotisme de Danton une ombre pénible; — et cette ombre pénible, lui, la Source, espère qu’il ne sera pas impossible à Danton de la dissiper.
« Les scélérats ! » s’écrie Danton, en se levant, la main droite fermée, quand la Source a fini ; il descend de la Montagne comme une lave coulante, sa réponse est toute prête. Les probabilités de la Source se dissipent et volent comme une poussière; cependant elles laissent un résultat après elles. « Vous aviez raison, mes amis de la Montagne, commence Danton, et j’avais tort; il n’y a pas de paix possible avec ces hommes. Eh bien ! soit! la guerre ! Ils ne veulent pas sauver la république avec nous ; elle sera sauvée sans eux, sauvée malgré eux. » C’était réellement un éclat de brutale éloquence parlementaire que ces mots, qui valent encore la peine d’être lus dans l’ancien Moniteur. Avec des paroles enflammées, le titan, dans son délire furieux, brise et écrase ces Girondins : à chaque coup la Montagne joyeuse fait chorus; Marat répète comme un refrain chaque dernière phrase (2). Les probabilités de la Source ont disparu, mais le gage de défi lancé par Danton reste à terre; personne n’a osé le relever.
Une troisième période ou scène dans le drame girondin, ou ce qui est plutôt le complément de la seconde période,
(1) Mémoires de René Levasseur. Bruxelles, 1838, t. I, p. 161.
(2) Séance du l fr avril 1794 (Hist. parlent , t. XXV, p. 24-25).
LfcS GIRONDINS.
commence à ce jour où la patience du vertueux Pétion fît enfin place à la fureur, et où les Girondins relevèrent ledéfi de Danton et décrétèrent Marat d’accusation. Ce fut le 11 de ce même mois d’avril, à l’occasion de quelque tumulte qui s’était élevé, comme il s’en élevait souvent, et le président s’était couvert ; un véritable Bedlam était déchaîné, et la Montagne et la Gironde se précipitaient l’une sur l’autre, les poings fermés, et même le pistolet à la main, lorsque voici le Girondin Duperret qui tire une épée ! Un cri d’horreur étouffant tout autre bruit s’élève à la vue de ce brillant et homicide acier ; sur ce, Duperret le remit au fourreau, — confessant qu’il l’avait tiré, excité par une sorte « de sainte fureur » et par les pistolets dirigés contre lui ; mais que s’il avait eu le malheur d’effleurer seulement avec cette épée l’épiderme d’un représentant de la nation, il avait, lui aussi, des pistolets, et se serait, en punition de ce parricide, fait sauter la cervelle sur la place (1).
Ce fut dans de telles conjonctures, le lendemain de cet incident, que le vertueux Pétion se leva pour déplorer ces effervescences, cette anarchie incessante qui envahissait jusqu’au sanctuaire législatif. Ici, comme sa voix était couverte par les murmures et les hurlements de la Montagne, sa patience longtemps à l’épreuve finit par s’échauffer; il parla avec véhémence, sur un ton haut, l’écume à la bouche, « d’où je conclus, dit Marat, qu’il avait attrapé la rage ». Celui qui est enragé donne la rage aux autres. Aussi une nouvelle demande se présente, toujours avec l’écume sur les lèvres, pour l’extinction de l’anarchie et la mise en accusation de Marat. Envoyer un représentant au tribunal révolutionnaire ! prenez garde, ô amis ! Ce
(1) Histoire parlementaire, t. XV, p. 397.
LUTTE A MORT
pauvre Marat a commis des fautes; mais contre la liberté ou l’égalité qu’a-t-il à se reprocher? De l’avoir aimée et d’avoir lutté pour elle, non avec sagesse, mais trop bien, dans les donjons, dans les caves, dans une misérable pauvreté, sous l’anathème des hommes ; aussi dans une telle lutte est-il devenu sale, aveugle, sa tête est devenue celle d’un stylite. Le passerez-vous au fil de votre épée, pendant que Gobourg et Pitt s’avancent sur nous, crachant le feu?
La Montagne est bruyante ; la Gironde est bruyante et sourde, toutes les lèvres sont écumantes. Après «une session de vingt-quatre heures sans suspension », après un vote personnel, avec des efforts mortels, la Gironde l’emporte : Marat reçoit l’ordre de comparaître devant le tribunal révolutionnaire, pour y répondre au sujet de ce paragraphe de février à propos des monopoleurs, apposé sur les linteaux des portes et pour d’autres offenses. Après quelque peu d’hésitation, il obéit.
Ainsi le défi de Danton est accepté ; il y a, comme il l’avait dit, une « guerre sans trêve ni composition» . La formule et la réalité sont maintenant face à face, dans une étreinte mortelle. Vous ne pouvez plus exister ensemble, il faut qu’une des deux meure.
LUTTE A MORT
Ce qui montre quelle force, quand ce ne serait qu’une force d’inertie, réside dans les formules établies, et quelle est la faiblesse des réalités naissantes, ce qui explique
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bien des choses, c’est que cette lutte mortelle ait encore duré six semaines et davantage. Les affaires nationales, la discussion de l’acte constitutionnel, car notre constitution sera décidément achevée, se poursuivent en même temps. Nous changeons même de local, nous allons, le 10 mai, de notre ancienne salle du Manège dans notre nouvelle, dans le palais des Tuileries, qui était jadis celui du roi, qui est à présent celui de la république. L’espérance et la pitié luttant contre le désespoir et la rage, se disputent encore les esprits des hommes.
Bien sombre et bien confuse est cette lutte de mort, cette lutte de six semaines. Le formalisme furieux contre la réalité frénétique; le patriotisme, l’égoïsme, l’orgueil, la colère, la vanité, l’espérance et le désespoir, tous surexcités jusqu’à la folie; la frénésie et la frénésie se heurtent, semblables à de sombres et bruyants tourbillons ; ils ne se comprennent pas l’un l’autre; le plus faible, un jour, sentira qu’il est perdu. Le Girondin est fort, comme la formule et la respectabilité établie ; est-ce que soixantedouze départements, ou beaucoup de têtes respectables de départements ne se déclarent pas pour nous? Le Calvados, qui aime son Buzot, se révoltera ; c’est ce que laissent entendre ses adresses. Marseille, ce berceau du patriotisme, se soulèvera. Bordeaux se mettra en état d’insurrection, avec le département de la Gironde, comme un seul homme. En un mot, qui ne se soulèvera pas, si notre représentation nationale est insultée, ou si l’on touche à un seul des cheveux de la tête d’un député ! La Montagne, de son côté, est forte comme la réalité et l’audace. Pour la réalité de la Montagne est-il rien d’impossible? Elle fera un nouveau 10 août, s’il le faut; oui ! et môme un 2 septembre.
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Mais le vendredi 2fi avril de l’année 1793, dans l’aprèsmidi, quel est ce tumulte de joie furieuse? C’est Marat qui revient du tribunal révolutionnaire ! Après être resté une semaine et plus en danger de mort, il revient avec un acquittement glorieux ; le tribunal révolutionnaire n’a pu trouver de motif d’accusation contre cet homme. Et ainsi l’œil de l’histoire contemple le patriotisme, qui avait fait dans l’ombre des choses inénarrables toute la semaine, éclater de joie, embrasser son Marat, l’enlever sur une chaise de triomphe , le porter sur ses épaules à travers les rues. Au-dessus des épaules on voit l’ami calomnié du peuple, la tête ceinte d’une couronne de chêne ; à travers cette mer flottante de bonnets rouges, de carmagnoles, de bonnets de grenadiers et de bonnets de femmes qui gronde au loin comme une véritable mer! L’ami calomnié du peuple est arrivé ici à son zénith ; lui aussi frappe les étoiles de sa tête sublime.
Mais le lecteur peut juger de quels yeux le président la Source, lui l’homme des « probabilités douloureuses » , qui préside dans cette salle de la Convention, doit considérer ce torrent, cette marée de joie, quand elle arrive, portant sur ses flots celui qu’il avait fait décréter d’accusation ! Un sapeur national, orateur pour la circonstance, dit que le peuple connaît son ami, et tient à sa vie comme à la sienne propre. « Quiconque demande la tête de Marat devra d’abord prendre celle du sapeur (1). » La Source murmura quelques mots embarrassés, dont on ne put s’empêcher de rire (2), dit Levasseur. Les sections patriotes, les volontaires qui ne se sont pas encore dirigés
(1) Moniteur , n° 1 1 G (séance du 26 avril, an I er ).
(2) Levasseur, Mémoires, t. I, chap. 6.
LES GIRONDINS
vers les frontières, viennent demander que la Convention chasse les traîtres de son propre sein ; ils réclament l’expulsion ou même le jugement et la condamnation des vingt-deux factieux.
Néanmoins la Girondea sa commission des douze ; commission spécialement nommée pour faire des perquisitions au sujet de ces troubles du sanctuaire législatif : que le sans-culottisme dise ce qu’il voudra, la loi triomphera. L’ancien constituant Rabaut Saint-Étienne préside cette commission. « C’est la dernière planche sur laquelle la république naufragée pourra peut-être se sauver. » Aussi Rabaut siège avec eux ; attentifs, ils examinent les témoins, lancent des mandats d’arrêt, pénètrent dans une vaste et sombre mer de peines, — le berceau de la formule et peut-être sa tombe 1 N’entrez pas dans cette mer, ô lecteur! ce n’est que désolation et confusion, que femmes furieuses, qu’hommes enragés. Les sections viennent réclamer les vingt-deux membres, car le nombre fixé d’abord par la section Bonconseil tient toujours, quand même les noms changeraient. D’autres sections composées de gens plus riches surviennent et dénoncent une telle demande ; et la môme section tantôt fait la demande, et tantôt la dénonce, suivant que ce sont les riches ou les pauvres qui siègent. Voilà pourquoi les Girondins décrètent que toutes les sections seront fermées « à dix heures du soir », avant l’arrivée des ouvriers; mais ce décret reste sans effet. Et pendant la nuit, la Mère du patriotisme se lamente tristement, pleine de tristesse, — pleine de tristesse, mais les yeux en feu ! Et Fournier l’Américain est occupé, ainsi que les deux banquiers Freys, et Varlet, l’apôtre de la liberté ; la voix de bouledogue du marquis Saint-Huruge se fait entendre. Et les femmes
LUTTE A MORT
aux cris perçants vocifèrent des galeries de la Convention et de haut en bas. De plus un « comité central » composé de toutes les quarante-huit sections commence à poindre, obscur et formidable ; il siège obscurément à l’archevêché, il envoie des résolutions, en reçoit ; centre des sections, toujours en délibérations redoutables, comme pour un nouveau 10 août !
Choisissons un trait qui jette la lumière sur bien des points : c’est l’aspect sous lequel se présente aux yeux de ces douze Girondins, et même aux yeux de chacun, le patriotisme du sexe le plus doux. Il y a des patriotes femelles que les Girondins appellent des mégères, et le nombre en est évalué à huit mille ; leur chevelure de serpents flotte librement ; elles ont changé la quenouille pour le poignard. Elles font partie de la « société fraternelle», qui se réunit sous le toit des Jacobins. « Deux mille poignards » à peu près ont été commandés, sans nul doute pour elles. Elles volent à Versailles pour soulever plus de femmes, mais les femmes de Versailles ne se soulèvent pas (1).
Mais voilà que dans le jardin national des Tuileries, — la demoiselle Théroigne elle-même, semblable, sauf un point, à une Diane aux boucles brunes, est attaquée par ses propres chiens ou plutôt par ses chiennes! La demobselle qui a gardé sa voiture, est certainement pour la liberté comme elle l’a bienfait voir ; mais pour la liberté avec la respectabilité ; c’est pourquoi ces femmes patriotes à la chevelure de serpents la saisissent, déchirent ses habits et la frappent honteusement avec une ignoble brutalité ; elles l’auraient presque jetée dans un des bassins
(1) Buzot, Mémoires, p. 69, 84.
les i;irow)Ins.
du jardin, s’il n’était pas survenu du secours. Secours, hélas ! peu utile. La tôte et le système nerveux de la pauvre demoiselle, qui n’étaient pas des plus sains, sont tellement troublés, bouleversés, qu’ils ne reprendront jamais leur état normal, et se troubleront de plus en plus, jusqu’à ce qu’enfin ils se détraquent complètement; et dans le cours de l’année nous entendrons dire qu’elle est dans une maison d’aliénés avec la camisole de force, pour n’en plus sortir 1 — Cette figure aux boucles brunes s’est trémoussée, a péroré et gesticidé, peu capable d’exprimer l’obscure pensée qui l’inspirait, pendant une courte période de ce xvin e siècle. Elle disparaît ici pour jamais de la révolution et de l’histoire publique (1).
Il est une autre chose sur laquelle nous ne nous arrêterons pas, mais que nous prions nos lecteurs de s’imaginer, c’est le règne de la fraternité et de la perfection. Imaginetoi, disons-nous, ô lecteur! que le millénium soit à notre seuil, s’efforçant d’entrer, et que pourtant on ne puisse pas même se procurer d’épiceries, et cela à cause des traîtres. En pareil cas, avec quel acharnement frapperait-on les traîtres 1 Ah! tu ne peux te l’imaginer; tu as tes épiceries en sûreté dans les boutiques, et peu ou point d’espérance d’un millénium à venir! — mais vraiment, quant aux dispositions où se trouvaient alors les hommes et femmes, ce seul fait ne dit-il pas assez à quel degré la méfiance s’était élevée? Nous l’avons souvent appelée surnaturelle, ce qui paraissait le langage de l’exagération ; mais faites attention à la froide déposition des témoins :
(1) Deux amis, t. VII, p. 77-80. — Forster, t. I, p. 514. — Moore, p. 70. Elle ne mourut| qu’en 1847, à la Salpêtrière, dans la folie la plus abjecte. (Voy. Esquirol, Des maladies mentales. Paris, 1838, t. I, p. 445-50.)
LUTTE A MOIIT.
ntil patriote musicien ne pourra tirer d’un cor un son mélodieux, tranquillement assis et pensif sur le toit d’une maison , sans que Mercier reconnaisse là un signal fait par un comité conspirateur à un autre. La discorde s’est emparée de l’harmonie même; elle se cache sous l’air de la Marseillaise et du Ça ira. Louvet, qui n’y voit pas plus clair que le plus grand nombre, prévoit que nous serons engagés par une députation à retourner à notre ancienne salle du Manège ; et alors les anarchistes massacreront vingt-deux d’entre nous, pendant que nous serons en marche. Ce sont Pilt et Cobourg, l’or de Pitt. — Pauvre Pitt! On sait bien peu ce qu’il a à faire avec ses propres amis du peuple; les méprisant, les décapitant, suspendant leur habeas corpus et défendant vigoureusement. son propre ordre social et ses coffres-forts, — pour s’imaginer qu’il soulève les masses chez ses voisins!
Mais le fait le plus étrange lié à la défiance française ou plutôt à la défiance humaine, est peut-être celui de Camille Desmoulins. La tête de Camille, l’une des plus saines de France, est tellement saturée dans toutes ses fibres par une défiance surnaturelle, que reportant ses regards sur ce 12 juillet 1789, où des milliers d’individus se levaient autour de lui, poussant des hurlements à sa parole dans le jardin du Palais-Royal, et prenant la cocarde, il trouve que cela ne peut s’expliquer que par cette hypothèse, qu’ils étaient tous payés pour agir ainsi et excités par des conspirateurs étrangers et autres. « Ce n’était pas pour rien » , dit Camille d’un air profond, « que cette multitude poussa de telles acclamations autour de moi, quand je parlai!» Non, ce n’est pas pour rien. Par derrière, par devant, de tous côtés, il y a un immense et surnaturel jeu de marionnettes complotant, dont Pitt tire les fils. Je crois
CAM.YI.E. 111. -12
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presque que moi, Camille, je suis un complot, tout de bois et qu’on manœuvre avec des fils (1). La pénétration et la clairvoyance ne vont pas plus loin.
Quoi qu’il en soit, l’histoire remarque que la commission des douze, assez éclairée maintenant au sujet des complots, et « ayant heureusement entre ses mains les bouts de tous les fils » , comme elle dit, —lance rapidement une foule de mandats d’arrêt dans ces jours de mai ; elle mène les affaires avec vigueur, déterminée à donner une digue à cet océan de troubles. Quel est le chef patriote, le président de section même, qui soit en sûreté? On peut l’arrêter, l’arracher de son lit bien chaud, pour avoir opéré des arrestations injustes 1 On arrête Varlet, l’apôtre de la liberté. On arrête le procureur-substitut Hébert, le père Duchesne; magistrat du peuple siégeant à l’hôtel de ville, qui, avec la dignité solennelle du martyr, prend congé de ses collègues ; il s’empresse d’obéir à la loi, et avec une docilité solennelle disparaît dans les prisons.
Les sections n’en volent que plus rapidement pour demander énergiquement qu’on le ramène, exigeant non pas l’arrestation des magistrats populaires, mais celle des vingt-deux traîtres. Elles arrivent les unes après les autres, défilant dans une attitude énergique, avec leur éloquence à la Cambyse ; la Commune elle-même arrive, le maire Pache en tête. II ne s’agit plus seulement d’Hébert et des vingt-deux, mais de cette question de mauvais augure, qui d’ancienne est devenue nouvelle : « Pouvez-vous sauver la république, ou devons-nous la sauver nous-mêmes ? » A quoi le président Max Isnard fait avec emportement cette réponse : « Si par un sort fatal, dans une de ces émeutes
(1) Histoire des Brissotins, par Camille Desmoulins (Paris, 1793).
LUTTE A MORT
qui depuis le 10 mars reparaissent sans cesse, Paris levait une main sacrilège contre la représentation nationale, la France se lèverait comme un seul homme, pleine d’une soif implacable de vengeance, et bientôt « le voyageur demanderait de quel côté de la Seine se trouvait Paris !»(1) Sur quoi, la Montagne mugit encore plus fort, ainsi que toutes les galeries ; le Paris patriote bouillonne de tous côtés.
De son côté, le Girondin Valazé a des réunions nocturnes chez lui; il envoie des notes :« Venez promptement et bien armés, car il y aura de la besogne. » Et les mégères circulent dans les rues, avec des drapeaux et de lamentables alléluia (2). Les portes de la Convention sont obstruées par des multitudes rugissantes; les hommes d' État au beau parlage sont bousculés, maltraités quand ils passent. Marat vous apostrophera, dans un tel péril de mort, et vous dira : Tu en es aussi. Si Roland demande à quitter Paris, il y a ordre du jour. Que faire? Le substitut Hébert, l’apôtre Varlet sont délivrés ; on les couronne de branche de chênes. La commission des douze, dans une Convention que dominent les sections régissantes, est détruite ; puis le lendemain, dans une Convention de Girondins ralliés, elle est réinstallée. Sombre chaos, ou océan de troubles bouleversé dans tous ses éléments, se tordant et bouillonnant pour quelque création.
(1) Moniteur, séance du 25 mai 1793.
(2) Meillan, Mémoires, p. 195.
LES GIKOMMNS.
EXTINCTION
Sur ces entrefaites, le vendredi 3i mai 1 703, il y eut à la lumière d’un soleil d’été une scène des plus extraordinaires. Le maire Pache, suivi de la municipalité, arrive aux Tuileries, dans la salle de la Convention. On l’a envoyé chercher des messages, Paris étant en pleine fermentation, et il annonce les plus étranges nouvelles. Il raconte comment, dans le gris de cette matinée, pendant que nous étions assis en permanence à l’hôtel de ville, surveillant pour la république, il entra, précisément comme au 10 août, quatrevingt-seize personnes étrangères, qui se déclarèrent être en état d’insurrection, et les commissaires plénipotentiaires des quatre-vingt-huit sections, sections ou membres de la souveraineté du peuple, toutes en état d’insurrection, et de plus, qu’au nom du susdit souverain en insurrection, nous étions révoqués de nos fonctions. Sur ce nous fûmes dépouillés de nos ceintures, et nous nous retirâmes dans le salon adjacent de la Liberté. Quelques minutes plus tard, nous fûmes rappelés et réinstallés, le souverain voulant bien nous juger encore dignes de confiance. Sur ce, ayant prêté un nouveau serment pour notre charge, nous nous trouvons tout à coup être des magistrats insurrectionnels, avec un comité étrange de quatre-vingt-seize siégeant près de nous ; et un citoyen Henriot, que l’on taxe de septembriseur, est fait général en chef de la garde nationale, et depuis six heures les tocsins résonnent et les tambours battent. Dans ces circonstances particulières, que plaira-t-il à l’auguste Convention nationale de nous indiquer à faire?
EXTINCTION
Oui, voilà la question ! « Renverser les autorités insurrectionnelles » , répliquent quelques-uns avec véhémence. Vergniaudà la fin verra «toute la représentation nationale mourir à son poste » . On le jure avec haute et prompte acclamation. Mais, hélas ! pendant que nous nous disputons encore, quel est ce bruit que l’on entend ? C’est le bruit du canon d’alarme sur le Pont-Neuf, qui lance la mort de par la loi sans ordre provenant de nous !
Il y fait une barre cependant, envoyant un frémissement dans tous les cœurs. Et les tocsins rendent une sinistre musique, et Henriot avec sa force armée nous a enveloppés ! Et les sections se succèdent toute la journée, demandant avec des discours à la Cambyse, avec des roulement de mousquets, que les traîtres, au nombre de vingtdeux et plus, soient châtiés, que la commission des douze soit irrévocablement renversée. Le cœur manque à la Gironde. Ils sont bien loin les soixante-douze respectables départements, cette ardente municipalité est tout près 1 Barrère est pour un terme moyen, pour faire quelques concessions. La commission des douze déclare qu’elle n’attendra pas qu’on la casse ; elle se casse elle-même, et il n’en est plus question. Le rapporteur Rabaut voudrait bien prononcer quelques mots, les derniers, en son nom et au nom de la commission ; mais les cris étouffent sa voix. Trop heureux que les vingt-deux soient encore épargnés ! Vergniaud, faisant de nécessité vertu, propose, à la surprise de quelques-uns, de déclarer que « les sections de Paris ont bien mérité de leur pays ». Sur quoi, à une heure avancée de la soirée, les sections qui ont bien mérité se retirent chacune dans son quartier. Barrère fera à ce sujet un rapport. La cervelle et la plume occupées , il s’assied dans la retraite ; pour lui poinl de
LES GIRONDINS
repos cette nuit : ainsi finit le vendredi dernier jour de mai.
Les sections ont bien mérité ; mais ne doivent-elles pas mériter mieux encore? Faction et girondisme sont abattus pour le moment et consentent à n’être rien ; mais ne se relèveront-ils pas plus furieux dans un moment plus favorable, et la république ne devra-t-elle pas être sauvée en dépit d’eux ? Ainsi raisonne le patriotisme toujours en éveil ; ainsi parle Marat visible le lendemain dans le monde des sections. Ces raisonnements portent la conviction dans les esprits ! — et aussi dans la soirée du samedi, lorsque Barrère venait de donner le dernier vernis à l’affaire après un travail d’une nuit et d’un jour, tandis que son rapport allait partir par le courrier du soir, le tocsin se fait entendre de nouveau. On bat la générale ; des hommes armés prennent position sur la place Vendôme et ailleurs pendant la nuit, fournis de provisions et de liqueurs. Là, sous les étoiles de l’été, ils attendront cette nuit le moment de l’action ; Henriot et l’hôtel de ville doivent donner le signal convenu.
La Convention, au bruit de la générale, retourne en hâte à sa salle ; mais elle compte seulement cent membres, et elle fait peu de besogne ; elle renvoie le travail au lendemain. Les Girondins se gardent bien d’v paraître: les Girondins sont dehors, cherchant des lits. Le pauvre Rabaut, le lendemain matin, en retournant à son poste avec Louvet et quelques autres, à travers les rues tumultueuses, s’écrie en se tordant les mains : « Ilia suprema elles ! » (1) Nous sommes au dimanche 2 juin, de l’année 1793, d’après l’ancien style, et, d’après le nouveau style, de la
(1) Louvet, Mémoires y p. 89.
EXTINCTION. 211
première année de liberté, d’égalité et de fraternité. Nous sommes arrivés au dernier acte, qui termine cette histoire de la puissance des Girondins.
On ne sait si jamais une Convention en ce monde s’est trouvée en des circonstances telles que celle où se trouve aujourd’hui celle-ci. Le tocsin est sonné, les barrières sont fermées, Paris entier est en observation ou sous les armes. On compte jusqu’à cent mille hommes sous les armes ; la force nationale, et les volontaires armés qui auraient dû «voler vers la frontière et la Vendée », mais qui ne l’ont pas fait parce que la trahison n’a point été châtiée ; qui, par conséquent, viennent çà et là : toute cette foule armée environne les Tuileries et leur jardin. Il y a de la cavalerie, de l’infanterie, de l’artillerie, des sapeurs aux longues barbes. On peut voir l’artillerie avec ses fournaises de camp dans ce jardin national, chauffant des boulets rouges et les mèches allumées. Henriot empanaché court à cheval au milieu d’un étatmajor empanaché, pour s’assurer si tous les postes et les issues sont gardés ; des réserves veillent la nuit, jusque dans le bois de Boulogne; les meilleurs patriotes sont les plus près de la scène. Nous noterons une autre circonstance : que la prévoyante municipalité, prodigue de fourneaux pour l’artillerie, n’a pas oublié non plus les chars à provisions. Nul membre du peuple souverain n’a besoin maintenant d’aller chez lui pour dîner, il peut rester dans les rangs, — les vivres circulent en abondance sans qu’on ait à s’en occuper. Ce peuple ne comprend-il pas l’insurrection ? Vous ne manquez pas d’imagination, Wdches!
Que la représentation nationale « mandataire du souverain» y réfléchisse bien; nous resterons ici jusqu’à ce
212 LKS GIUONDINS.
que l’expulsion de vos vingt-deux et de votre commission des douze soit réalisée ! Députations sur députations, le langage le plus violent sur les lèvres, arrivent chargées d’un tel message. Barrôre propose un moyen terme : — Peut-être que les députés inculpés consentiront à se retirer volontairement, à donner généreusement leur démission et à se sacrifier pour le bien de leur patrie ? Isnard, qui se repent d’avoir dit qu’on chercherait un jour sur quelle rive de la Seine avait été Paris, se déclare prêt à donner sa démission. De même Fauchet Te Deum\ le vieux Dussaulx de la Bastille, « vieux radoteur », ainsi que Marat l’appelle, est encore plus prêt. Le Breton Lanjuinais, au contraire, déclare qu’il y a un homme qui jamais ne se démettra volontairement, mais qui protestera jusqu’au dernier moment, jusqu’à ce que la voix lui manque. Aussi continue-t-il à protester au milieu de la fureur et des vociférations. A la fin Legendre s’écrie :« Lanjuinais, descends de la tribune, ou je te jette en bas ! » Car les affaires en sont arrivées à la dernière extrémité. Certains Montagnards zélés empoignent même Lanjuinais pour l’enlever, mais ils ne peuvent le faire descendre, car il «se cramponne à la rampe» et « ses vêtement sont déchirés » . Courageux sénateur digne de pitié ! Barbaroux non plus ne se désistera pas. « Il a juré de mourir à son poste, et il tiendra son serment. » Sur ce, les galeries se lèvent en entier avec explosion ; quelques-uns brandissent leurs armes et se précipitent en criant : « Eh bien ! allons ! il nous faut sauver la patrie ! » Telle est la séance de ce dimanche 2 juin.
Les églises s’emplissent ce jour-là dans l’Europe chrétienne, et se vident ; mais cette Convention ne se vide pas ; un jour de discussion bruyante, d’agonie, d’hunû-
EXTINCTION
liation et de déchirement de pans d’habits, ilia saprema (lies ! Tout autour se tiennent Henriot et ses cent mille hommes, copieusement rafraîchis par le contenu des caisses et des paniers; « il distribue même à chaque homme une pièce de cinq francs; » nous Girondins, nous le voyons de nos propres yeux : cinq francs pour entretenir leur courage 1 Et la confusion, le tumulte des hommes armés embarrassent nos bancs, escaladent notre tribune ; nous sommes captifs dans notre propre salle : l’évêque Grégoire ne peut pas sortir pour un besoin actuel , sans être accompagné de quatre gendarmes qui veillent sur lui ! Qu’est devenu le caractère de la représentation nationale? Et maintenant la lumière du soleil entre plus jaune par les fenêtres de l’ouest, et les cheminées dessinent des ombres plus allongées ; mais ni les cent mille hommes rafraîchis, ni leurs ombres, ne s’éloignent. Que déciderat-on? On fait une motion, inutile, sans doute, pour que la Convention sorte en corps, et s’assure par ellemême si elle est libre ou non ; et voyez ! des portes de l’est sort une Convention en détresse, le beau Hérault de Séchelles ouvrant la marche, la tête couverte, en signe de calamité publique, les autres tête nue, se dirigeant vers la grille du Carrousel , spectacle étrange 1 vers Henriot et son état-major empanaché. « Au nom de la Convention nationale, faites place ! » Henriot ne se recule pas d’un pouce. « Je no reçois aucun ordre, jusqu’à ce que le souverain, le vôtre et le mien, ait été obéi. » La Convention insiste, prie ; Henriot recule avec son étatmajor une quinzaine de pas. « Aux armes ! Canonniers, à vos pièces ! » — Il tire sa puissante épée du fourreau ; tout l’état-major et les hussards en font autant. Les canonniers brandissent les mèches allumées, l’infanterie
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présente les armes ; — mais, hélas! horizontalement et comme pour faire feu. Hérault, toujours couvert, conduit son malheureux troupeau à travers ce parc des Tuileries, traverse le jardin et se dirige vers la grille du côté opposé.. Voici la terrasse des Feuillants ; hélas ! voilà notre ancienne salle du Manège ; mais à cette grille du Pont- Tournant ils ne trouvent non plus d’issue. Nous essayons d’une autre, puis d’une autre ; pas desortie! Nous errons çà^et là, désolés, au milieu de rangs armés qui nous saluent des cris de : « Vive la république ! » mais aussi de ceux de : « Meure la Gironde ! » Jamais, dans l’an I" delà liberté, le soleil couchant ne vit un tel spectacle.
Et maintenant, voici Marat qui nous rejoint, car il suivaitde loin notre procession suppliante; il a sur ses talons quelques centaines de patriotes choisis ; il nous ordonne, au nom du souverain, de retourner à notre place et de faire ce qui nous est commandé. La Convention s’en retourne : « La Convention » , dit Couthon avec un air de singulière autorité, <r ne voit-elle pas qu’elle est libre », qu’elle n’a que des amis autour d’elle? La Convention, enveloppée d’amis et de sectionnaires armés, vient pour voter comme on le lui a commandé. Beaucoup refusent de voter, mais gardent le silence ; un ou deux protestent ; la Montagne a l’unanimité. La commission des douze et les vingt-deux dénoncés, auxquels nous ajoutons les exministres Clavière et Lebrun, ceux-ci avec quelques modifications légères (tel ou tel orateur proposant, mais Marat disposant), sont déclarés par vote « en état d’arrestation dans leurs propres domiciles » . Brissot, Buzot, Vergniaud, Guadet, Louvet, Gensonné, Barbaroux, la Source, Lanjuinais, Rabaut, — trente-deux bien comptés ; tous ceux que nous avons connus comme Girondins, et plus que
EXTINCTION
nous n’en avons connu. Ces hommes, « sous la sauvegarde du peuple français » , tout à l’heure sous la garde de deux gendarmes, resteront paisiblement dans leurs domiciles, comme non sénateurs, jusqu’à nouvel ordre. Ainsi se termine la séance du dimanche 2 juin 1793.
A dix heures, sous la douce lueur des étoiles, les cent mille, leur besogne parfaitement achevée, s’en retournent chez eux. Ce même jour, le comité central de l’insurrection a fait arrêter madame Roland ; on l’emprisonne à l’Abbaye. Roland s’est enfui, nul ne sait où.
Ainsi tombèrent les Girondins, par l’insurrection ; ils disparurent comme parti, non sans un soupir de la plupart des historiens. C’étaient des hommes de mérite, cultivés par la philosophie, de conduite honorable ; on ne peut les blâmer de n’avoir été que des pédants, et de n’avoir pas eu plus d’intelligence ; ils ne furent pas blâmables, mais très-malheureux. Ils voulaient une république de vertus dont ils auraient été les chefs, et ne purent avoir qu’une république de forces que d’autres qu’eux dirigèrent.
Pour le reste, Rarrère en rendra compte dans son rapport. La soirée se termine par « une promenade civique à la lueur des torches(l) » : bien certainement le véritable règne de la fraternité n’est pas éloigné maintenant.
(1) Buzot, Mémoires, p. 310. Voyez les Pièces justificatives, Commentaires, etc., dans Buzot. — Meilian, Documents complémentaires dans yilist. parlem , t. XXIII, p. 1-78.,