‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 27 sur 52 · L’ARME TRANCHANTE · texte numérisé non relu

L’ARME TRANCHANTE

rendre sourd l’univers. Cette clarté, quelle est-elle? C’est la poudrière de Lyon, c’est l’arsenal avec ses quatre poudrières, qui ont éclaté dans le bombardement, et sauté en l’air, entraînant avec eux «cent quinze maisons », lançant une lumière, on peut se l’imaginer, semblable à celle du soleil en plein midi, avec un rugissement qui ne le cède qu’à celui de la trompette du jugement dernier! Tous les êtres vivants endormis sont réveillés partout. Quel fut ce spectacle, dont les yeux de l’histoire ont été témoins dans l’éblouissement de ce soleil nocturne î Les toits du malheureux Lyon, tous ses dômes, ses clochers, apparaissent un instant. Le Rhône et la Saône montrent soudain leurs flots enflammés, ainsi que les hauteurs et les vallées, les hameaux et les douces prairies, et toute la région d’alentour. — Les hauteurs, hélas 1 sont couvertes d’escarpes et de contrescarpes, de retranchements, de courtines, de redoutes; les artilleurs en uniforme bleu, comme les démons de la poudre, remplissent leur métier infernal, au milieu de cette nuit sinistre! Que l’obscurité recouvre tout cela, car en vérité cela fait mal à voir. Chalier avait raison, sa mort coûte cher à la ville. Les commissaires de la Convention, les congrès de Lyon, ainsi que l’incendie, ont paru et disparu, et il y a eu action et réaction, de pis en pis ; et enfin on en est arrivé à ceci : le commissaire Dubois Crancé, « avec soixantedix mille hommes et toute l’artillerie de plusieurs provinces », bombarde Lyon jour et nuit.

De plus grands malheurs sont encore à venir. La famine est dans Lyon, ainsi que l’incendie et la ruine. Désespérées sont les sorties des assiégés. Le brave Précv, leur colonel et leur commandant national, fait ce que peut faire un homme ; mais ses coups de désespoir

sont sans résultat. Les vivres sont coupés; il n’entre dans notre cité que des boulets et des bombes ! l’arsenal a poussé un rugissement épouvantable; l’hôpital même sera détruit et les malades ensevelis vivants. Un drapeau noir flotte sur ce noble édifice, implorant la pitié des assiégeants, car quoique fous, en sont-ils moins nos frères? Dans leur aveugle fureur, ils le prennent pour un drapeau de défi, et c’est de ce côté-là qu’ils tirent le plus. Le mal s’étend toujours de plus en plus, et où s’ arrêtera-t-il , sinon quand il aura atteint le dernier degré? Le commissaire Dubois n’écoute ni excuses, ni discours ; il ne veut que ces mots : Nous nous rendons à discrétion. Lyon renferme des Jacobins soumis, des Girondins dominants, des royalistes secrets. Et aujourd’hui qu’une folie sans oreilles, que les boulets de canon l’enveloppent, la municipalité au désespoir ne volera-t-elle pas à la fin dans les bras même du royalisme? Sa Majesté sarde devait apporter du secours, mais elle a fait défaut. L’émigré d’Autichamp, au nom de deux Altesses royales prétendantes, traverse la Suisse avec du renfort ; il marche, mais il n’est pas encore arrivé. Précy hisse la fleur de lis !

A la vue de ce drapeau, tous les vrais Girondins tristement déposent leurs armes : — que nos frères tricolores nous foudroient donc , et nous massacrent dans leur colère ; nous ne voulons pas vaincre avec vous. Pour éviter la famine, les femmes et les enfants sont chassés de la ville ; Dubois inexorable les renvoie ; — il répand la flamme et la folie. Nos « redoutes en balles de coton » sont prises et reprises ; Précy, sous la fleur de lis porte la bravoure jusqu’au désespoir. Que deviendra Lyon? c’est un siège de soixante-dix jours (1).

(1) Deux Amis, t. XI, p. 80-147.

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