‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 28 sur 52 · L’ARME TRANCHANTE · texte numérisé non relu

L’ARME TRANCHANTE

Voyez, dans ces mêmes semaines, loin dans les eaux de TOuest, dans la baie de Biscaye, est un sale et noir petit navire marchand, ayant pour maître un Ecossais, sous les écoutilles duquel reposent, désolés, — dernier . noyau du girondinisme au désespoir, les députés venus de Quimper ! Plusieurs se sont dispersés, cachés partout où ils pouvaient. Le pauvre Riouffe est tombé dans les serres du Comité révolutionnaire et les prisons de Paris. Le reste est ici sous les écoutilles ; le respectable Pétion, aux cheveux gris, le colérique Buzot, le soupçonneux Louvet, le jeune et brave Barbaroux et autres. Ils se sont échappés de Quimper et réfugiés dans cette misérable barque; ils sont maintenant ballottés là et se débattent exposés aux dangers des vagues, à celui des Anglais et à un pire encore, à celui des Français; bannis par le ciel et la terre dans le fond crasseux de ce navire marchand écossais, tandis que l’Atlantique stérile exerce autour d’eux ses fureur.

Ils se dirigent vers Bordeaux, ils verront s’il y a encore là quelques étincelles d’espérance. Entrer dans Bordeaux, ô amis I Les sanguinaires représentants conventionnels, Tallien et autres de même espèce, munis de leurs arrêts, de leurs guillotines, y sont arrivés ; la respectabilité est mise en terre, le jacobinisme y règne en souverain. De ce débarcadère de la Réole, du bec d y Ambès, la Mort pâle agite la lame tranchante de son épée révolutionnaire, vous guette et vous repousse ailleurs.

D’un côté ou d’un autre de ce bec d’Ambès le patron écossais mouillera avec difficulté ; enfin cet homme habile et crasseux débarquera avec peine les Girondins à terre ;

— et après avoir reconnu le terrain, ils disparaîtront promptement sous terre, et ainsi par des voies souterraines, dans des caveaux, dans des cabinets secrets

d’amis, dans des greniers à foin, dans les caves de Saint- Emilion et de Libourne, ils fuiront la mort cruelle (1), Jamais sénateurs furent-ils si malheureux l

CONTRE LES TYRANS

A tous ces obstacles incalculables, à toutes ces horreurs et ces désastres, que peut opposer une convention jacobine? L’esprit du jacobinisme, qui ne calcule pas, et la frénésie sans formule du sans-culottisme ! Nos ennemis pèsent sur nous, dit Danton, mais ils ne nous vaincront pas, « nous brillerons plutôt la France ».

Les comités de sûreté , de salut , se sont élevés « à la hauteur des circonstances » . Que tous les mortels s’élèvent de même à la hauteur 1 que les quarante-quatre mille sections et leurs comités révolutionnaires fassent vibrer toutes les fibres de la république, et que chaque Français sente qu’il faut agir ou mourir. Ce sont les artères du jacobinisme, ces sections et ces comités. Danton, par l’organe de Barrère et du salut public , décrète qu’il y aura à Paris, d’après la loi, deux réunions par semaine; de plus, que le citoyen pauvre sera payé pour y assister, et recevra pour son salaire du jour quarante sous (2). Voilà la fameuse loi des quarante sous, « stimulant actif pour le sans-culottisme, pour l’artère vitale du jacobinisme.

Le 23 août, le Comité de salut public, toujours par l’or-

(1) Louvet, p. 180-199.

(2) Moniteur , séance du 5 septembre 1793.

CONTRE LES TYRANS

gane de Barrère, a proclamé, en termes qui méritent d'être rappelés, son rapport, qui devient bientôt loi, sur la levée en masse. La France entière, les hommes et les ressources de toute sorte qu’elle renferme, sont mis en réquisition » , dit Barrère en langage de Tyrtée ; c’est de lui ce que nous avons de mieux. « république est une vaste cité en état de siège », deux cent cinquante forges seront établies ces jours-là dans le jardin du Luxembourg et autour des murs des Tuileries, à l’extérieur, pour fabriquer des canons, des fusils, sous les yeux du ciel et de la terre ! De tous leurs hameaux vers leurs chefs-lieux, de tous les chefs-lieux vers le camp et le théâtre de la guerre, les enfants de la liberté marcheront ; leur bannière doit porter ces mots : « Le peuple français debout contre les tyrans. » « Les jeunes gens iront se bat- » tre, c’est leur devoir de vaincre; les hommes mariés » forgeront les armes, transporteront les bagages et l’ar- » tiilerie, pourvoiront aux provisions. Les femmes tra- » vailleront aux vêtements des soldats, feront des tentes,

» serviront dans les hôpitaux. Les enfants effileront le » vieux linge pour en faire de la charpie. Les vieillards » devront se rendre sur les places publiques, et là, par » leurs voix, exciter le courage des jeunes gens ; prêcher » la haine des rois et l’unité de la république (1). » Paroles tyrtéennes qui résonnent dans tous les cœurs français.

Avec ces dispositions d’esprit, puisqu’on l’y force, la France se précipitera de nouveau sur ses ennemis, s’élançant à corps perdu ; elle ne calcule ni dépenses, ni conséquences, n’observant d’autre loi, d’autre règle que cette loi suprême, le salut du peuple 1 Elle a pour armes tout

(1) Débat * , séance du 23 août 1793*

le fer qui est en France, pour force celle de tous les hommes, femmes et enfants que renferme la France. Là, sous leurs deux cent cinquante hangars de forgerons, dans les jardins du Luxembourg ou des Tuileries, laissons-les forger leurs armes, sous les yeux du ciel et de la terre.

Or, avec cette audace héroïque contre l’ennemi étranger, la sombre vengeance contre l’ennemi domestique peut-elle faire défaut? L’artère vitale des comités révolutionnaires est excitée par celte loi des quarante sous. Le député Merlin, pas celui de Thionville, que nous avons vu sortir de Mayence à cheval, mais Merlin de Douai, nommé plus tard Merlin le suspect , — vient une semaine après, environ, présenter sa fameuse et universelle loi des suspects ; il ordonne à toutes les sections, par l’organe de leurs comités, d’arrêter immédiatement toute personne suspecte, et expliquant en même temps quelles sont celles qui doivent être considérées comme suspectes et susceptibles d’arrestation. «Est suspect», dit-il, «quiconque, » par ses actions, ses paroles et ses écrits, est, — pour » tout dire en un mot, devenu suspect (1). » — De plus, Chaumette, enchérissant encore, dans ses placards municipaux et ses proclamations, ira jusqu’à dire -que vous pouvez presque reconnaître un suspect et l’empoigner dans la rue, — l’envoyer au comité et en prison. Faites attention à vos paroles, faites attention aussi à votre air ; si vous n’ètes pas suspect d’autre chose, vous pouvez être, comme on le disait, « suspect d’être suspect ! » car ne sommes-nous pas en état de révolution ?

Jamais loi plus effrayante n’a été mise en pratique dans une nation. Toutes les prisons et les maisons d’arrêt sur

(1) Moniteur, séance du 17 septembre 1793.

CONTRE LES TYRANS

le sol français sont remplies jusqu’aux toits ; quarantequatre mille comités, semblables à autant de foules de moissonneurs et de glaneurs, moissonnent la France ; ils font leurs moissons et les engrangent dans ces maisons. Moissons d’ivraie aristocratique. De peur même que les quarante-quatre mille, chacun dans son propre champ de blé, ne se trouvent insuffisants, nous aurons une « armée révolutionnaire ambulante » forte de six mille hommes, sous de bons capitaines ; cette armée parcourra le pays en tous sens et se lancera partout où il se trouvera une semblable moisson à abattre. Voilà ce que la municipalité et la société-mère ont demandé dans leurs pétitions ; ce que la Convention a décrété (1) : que les aristocrates, les fédéraux, les messieurs disparaissent, et que les mortels tremblent: «Le sol de la liberté sera nettoyé » , — par la vengeance !

Jusqu’à présent le tribunal révolutionnaire n’a pas eu un jour de repos. Blanchelande, pour la perte de Saint- Dominique ; « les conspirateurs d’Orléans » , pour assassinat, pour attaque contre le député sacré Léonard Bourdon ; ceux-là avec beaucoup d’autres, pour lesquels la vie était douce, sont morts. Chaque jour la grande guillotine reçoit sa pâture. Semblable à un spectre noir, chaque soir roule ce tombereau de la mort à travers la multitude des vivants. Les rues bruyantes en frissonnent sur le moment, l’oublient l’instant d’après. Les aristocrates I ils furent coupables envers la république, leur mort, ne serait-ce que par la confiscation de leurs biens, sera utile à la république. Vive la république !

Dans les derniers jours d’aoùt, tombe une plus uoblc

(1) Moniteur, séances du 5, 9. 11 septembre.

Càrlïle. ltl. — 15

26i LA TERREUR,

tête, celle du général Gustine. Custiqe était accusé de dureté,- d’incapacité, de perfidie, enfin accusé de bien des choses; il ne fut reconnu coupable, nous devons le dire, que d’une seule chose, d’insuccès. En entendant sa sentence inattendue, « Gustine tombe aux pieds du Crucifix a , et y demeure silencieux pendant deux heures. Il passa sur la place de la Révolution, les larmesaux yeux, la prière sur les lèvres, jetant des regards sur le couperet brillant ; il monta promptement au haut (1), et promptement fut rayé de la liste des humains, Il avait fait la guerre en Amérique, c’était un homme fier et brave, et son destin l’a amené là.

Le deux du même mois, à trois heures du matin, une voiture roulait, les persiennes baissées, du Temple à la Conciergerie. Dans l’intérieur étaient deux officiers munU cipaux et Marie-Antoinette, un jour reine de France ! Elle était dans cette Conciergerie, renfermée dans une affreuse cellule, privée de ses enfants, de ses amis, de tout espoir ; elle y est depuis bien des semaines, attendant l’heure de la fin (2).

La guillotine, on le voit, va toujours de plus en plus vite, comme tout le reste. La guillotine, par sa promptitude, donne une idée de l’activité générale de la république. Le cliquetis de cet énorme couperet s’élevant et retombant dans une horrible systole-diastole, est une partie de cet énorme mouvement vital et de la pulsation du système des sans-culottes 1 — « Les conspirateurs d’Orléans » et ceux qui ont assailli un député doivent périr, malgré tous les pleurs et toutes les supplications, tant la personne

(1) Deux Amis , t. XI, p. 148-188.

(2) Mémoires particuliers de la captivité à la tour du Temple, par la

duchesse d’Angoulême (Paris, 21 janvier 1817).

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d'un député est sacrée. Ce qui est aujourd’hui sacré, ne le sera pas demain; même le député n’est pas. plus grand que la guillotine. Le malheureux député Gorsas, nous l’avons vu se cachant dans Rennes, lorsque la guerre du Calvados éclata. Il s’esquiva plus tard en août, à Paris, où il vécut secrètement pendant plusieurs semaines dans les environs du Palais ci-devant royal ; ayant été rencontré un jour, il fut empoigné, son identité fut constatée, et sans façon, étant déjà « hors la loi » , on l’envoya à la place de la Révolution. Il mourut, recommandant sa femme et ses enfants à la commisération de la république. On était au 9 octobre 1793. Gorsas est le premier député qui périt sur l’échafaud, il ne sera pas le dernier.

L’ex-rmaire Bailly est en prison; i’ex-procureur Manuel également. Brissot et nos pauvres Girondins arrêtés, sont devenus des Girondins accusés et incarcérés ; le jacobinisme en masse demande à grands cris leur châtiment. Les scellés de Duperret sont brisés ! ces soixante-treize protestants secrets deviennent un jour, tout à coup, l’objet d’un rapport et sont décrétés d’accusation ; les portes de la Convention sont « préalablement fermées » afin qu’aucun des inculpés 11 e puisse échapper, Ils furent conduits en prison avec brutalité ce soir-là. Heureux ceux qui eurent la chance d’être absents! Condorcet s’est éclipsé dans l’ombre; peut-être, comme Rabaut, est-il entre deux cloisons dans la maison d’un ami,

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