‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 29 sur 52 · MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

MARIE-ANTOINETTE

Le lundi 14 octobre 1793, une cause est pendante au palais de justice, devant la nouvelle cour révolutionnaire ;

cause telle que jamais ces vieux murs n’en virent une semblable : c’est le jugement de Marie-Antoinette. Celle qui fut la plus brillante des reines, aujourd’hui flétrie, défigurée, délaissée, comparaît à la barre judiciaire de Fouquier-Tinville pour y défendre sa vie. L’acte d’accusation lui fut signifié la veille (1). Pour répondre à de telles vicissitudes dans la fortune des hommes, quelles expressions peuvent être assez fortes? le silence seul convient.

On trouve peu de choses imprimées aussi tragiques, et même aussi épouvantables que ces pages sèches du Bulletin du tribunal révolutionnaire, qui ont pour titre : Jugement de la veuve Capet. Ténèbres, ténèbres comme dans une fatale éclipse, comme dans les pèles empires de Pluton ! juges plutoniens, plutonique Tinville, entourés neuf fois par le Styx et le Léthé, et le Phlégéthon qui roule des flammes, et le Cocyte appelé le fleuve des lamentations. Les témoins assignés sont vraiment comme des esprits ; qu’ils soient à charge ou à décharge, euxmêmes ils sont tous suspendus au-dessus de la mort et de la condamnation ; ils sont marqués dans notre imagination comme la proie de la guillotine. Legrand ci-devant comte d’Estaing, désireux de se montrer patriote, ne peut échapper, non plus que Bailly, qui, lorsqu’on lui demande s’il connaissait l’accusée, répond en s’inclinant respectueusement de son cêté : « Ah ! oui, je connais madame. » Des ex-patriotes sont là, durement traités, tels que le procureur Manuel, des ex-ministres dépouillés de leur splendeur. Nous avons la froide impassibilité aristocratique, qui ne se dément pas même dans le Tartare; la stupidité féroce des caporaux patriotes, des blanchisseuses patriotes,

(1) Procès de la reine ( Deux Amis, t. XI, p. 251-381).

MARIE-ANTOINETTE, qui ont beaucoup à dire à propos de complots, de trahisons, du 10 août, de l’ancienne insurrection des femmes, car aujourd’hui tout est crime pour celle qui a perdu.

Marie-Antoinette, dans cet abandon complet, dans cette heure d’extrême besoin, ne se manque pas à elle-même, cette femme impériale. Sa contenance, dit-on, pendant la lecture de cette infâme accusation, resta calme; « on remarqua que de temps en temps elle remuait ses doigts, comme lorsqu’on touche du piano». Vous distinguez, non sans intérêt, même dans ce triste bulletin révolutionnaire, qu’elle se comporte en reine. Ses réponses sont promptes, précises, souvent d’une brièveté laconique. La fermeté qui, va jusqu’au dédain sans cesser d’être digne, se voile sous un langage calme. « Vous persistez donc à nier? — Mon intention n’est pas de nier, je n’ai dit que la vérité, j’y persiste. » L’infâme Hébert apporte son témoignage sur beaucoup de points, et en particulier sur un fait concernant Marie-Antoinette et son jeune fils, — tel que jamais le langage humain n’aurait dû en être sali... Elle réplique à Hébert. Un des membres du jury fait observer qu’elle n’a pas répondu à ceci. « Je n’ai pas répondu » , s’écrie-t-elle avec émotion, « parce que la nature se refuse à répondre à une charge semblable portée contre une mère. J’en appelle à toutes les mères qui sont ici ! » Robespierre, quand il en entendit parler, éclata, au point presque de lancer une imprécation contre cette brute d’Hébert (1), dont l’ignoble mensonge est retombé sur sa tête ignoble. A quatre heures, le mercredi matin, après deux jours et deux nuits d’interrogatoire, le verdict est rendu : arrêt de mort. « Avezvous quelque chose à dire? » L’accusée secoua la tête sans

(1) Villate, Causes secrètes de la révolution de thermidor (Paris, 1825), p. 179.

parler. Les flambeaux touchent à leur fin, le jour approche; et pour elle aussi le temps est accompli, le jour de l’éternité va se lever. Cette salle de Tinville est obscure, mal éclairée, excepté où se tient la reine. Elle la quitte en silence, pour aller à la inorE

Deux processions ou marches royales* séparées par l’espace de vingt-trois ans, nous ont souvent frappés d’un étrange sentiment de contrastes. La première est celle d’une belle archiduchesse ou dauphine, quittant sa vieille ville natale à l’Age de quinze ans, avec des espérances telles qu’aucune autre fille d’Eve n’en avait eu. « Le lende- » main », dit Weber, témoin oculaire, «la dauphine » quitta Vienne. Toute la ville était dehors ; d’abord » avec un chagrin silencieux. Elle parut, on la vit s’en- » foncer dans la voiture, le visage baigné de larmes ; ca- » chant ses yeux, tantôt avec son mouchoir, tantôt avec » ses mains ; quelquefois mettant la tôto à la portière pour » revoir encore ce palais de ses pères où elle ne devait » plus revenir. Elle exprimait ses regrets, sa gratitude à » ce bon peuple, qui était là en masse pour lui faire ses » adieux. Alors co ne sont plus des larmes, mais des » cris perçants de tous côtés. Hommes et femmes tous à » la fois s’abandonnent à leur chagrin. On entendait un » bruit de deuil dans les rues et les avenues de Vienne (1) .

» Le dernier des courriers qui la suivaient disparut, et » la foule se dissipa. »

La jeune vierge impériale de quinze ans est devenue une veuve découronnée, épuisée, de trente-huit ans, blanchie avant le temps. Voici sa dernière procession : «Quelques » minutes après le jugement rendu, les tambours battaient

(1) Weber, p. 1-G.

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