‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 42 sur 52 · POUR FINIR LA T FUREUR · texte numérisé non relu

POUR FINIR LA T FUREUR

du Comité inculpés formulent leur opposition, et demandent « un délai pour l’impression ». De plus en plus forte s’élève la voix de l’opposition ; le journaliste Fréron fait même cette question : « qu’est devenue la liberté des opinions dans cette Convention » ? L’ordre d’imprimer et d’envoyer le discours, qui avait d’abord passé, est rappelé. Robespierre, plus verdâtre que jamais, n’a plus qu’à se retirer ; il est battu, il comprend que c’est une révolte, que le malheur est proche.

La révolte est de sa nature une chose des plus fatales, dans quelque entreprise que ce soit ; chose incalculable, effrayante, et pourtant on est perdu si on ne l’envisage sans effroi. Mais surtout la révolte dans une Convention de Robespierre, — c’est le feu qui pénètre dans la sainte barbe d’un navire! Défiez la mort, précipitez-vous, \ous pouvez encore l’éteindre; hésitez-vous un seul instant: — le navire et le capitaine, l’équipage et la cargaison sont lancés bien loin ; le bâtiment a tout à coup terminé son voyage, entre le ciel et la mer. Si Robespierre peut, ce soir, mettre en avant son Henriot et compagnie, et faire sa besogne avec leur aide, lui et le sans-culottisme peuvent encore exister quelque temps; sinon, leur perte est probable. Olivier Cromwell, lorsque ce sergent mutin sortit des rangs, pour exprimer ses plaintes, et commença à gesticuler et à pérorer, donnant une voix aux milliers d’hommes qui se trouvaient là, — discerna de son regard perçant de quoi il s’agissait, Il tira un pistolet de ses fontes, et supprima du même coup le mutin et la mutinerie. Noll était un homme fait pour ces choses-là.

Mais Robespierre que fait-il ? R se glisse le soir à sa chambre des lords jacobine, y déploie, au lieu d’une résolution telle que l’exigeait la circonstance, ses malheurs,

scs vertus peu communes, son incorruptibilité, puis, pour la seconde fois, son discours de chat-huant qu’on a rejeté; — il le relit et déclare encore qu’il est prêt à mourir surle-champ. Tu ne mourras pas, s’écrie le jacobinisme aux mille voix. Robespierre, «je boirai la ciguë avec toi », s’écrie le peintre David ; — chose qu’on n’est pas obligé de faire , mais qui, dans la chaleur du moment, peut trèsbien se dire.

Il y a donc de l’écho dans notre salle des Jacobins ! Des applaudissements s’élevant jusqu’aux deux couvrent le discours rejeté ; la fureur enflamme les regards et la physionomie de tout Jacobin : l’insurrection est un devoir sacré, la Convention doit- être épurée; le peuple souverain mis sous les ordres d’Hcnriot et de la municipalité, nous recommencerons le deux Juin. A vos tentes, ô Israël 1 Tel est le diapason du jacobinisme; le tumulte de la révolte gronde. Malheur à Tallien et à l’opposition ! Collot d’Hcrbois, bien qu’il soit du salut suprême, et qu’il ait failli dernièrement être assassiné, est hué, bousculé, et content de s’en tirer la vie sauve. En entrant dans la salle du Comité du salut tout échevelé, il y trouve, avec les autres, l’élégant et sombre Saint-Just qui lui demande en passant : « que se passe-t-il aux Jacobins » ? — « Ce qui se passe », réplique Collot, avec une éloquence à la Cambysc qui n’a plus rien de théâtral, « ce qui se passe; rien autre chose que des rébellions et des horreurs. Vous demandez notre vie, vous ne l’aurez pas » . Saint-Just, à ces paroles à la Gambyse, bégaye quelques mots, prend son chapeau et s’en va. Ce rapport dont il avait parlé, ce rapport sur la république en général, qu’il doit lire demain à la Convention, il ne peut le leur montrer dans ce moment, un ami l’ayant; mais lui, Saint-Just, le redeman-

dera et l’enverra, quand il sera rentré chez lui. Arrivé chez lui, il ne l’envoie pas, mais il répond qu’il ne l’enverra pas, qu’ils l’entendront à la tribune le lendemain.

Que chacun par conséquent, suivant un bon avis bien connu, «invoque le ciel et tienne sa poudre sèche ». Paris demain sera témoin d’une chose. Des espions agiles volent dans l’ombre toute la nuit, du salut à la sûreté , de réunion en réunion, de la société mère à l’hôtel de ville. Le sommeil peut-il s’appesantir sur les yeux des Tallien, Fréron, Collot? Le puissant Henriot, le maire Fleuriot, le juge Coffinhal, le procureur Payan, Robespierre et tous les Jacobins s’apprêtent.

Les yeux de Tallien étincelaient, le lendemain, 9 thermidor « vers les neuf heures »,de voir que la Convention était réunie. Paris est en rumeur, mais du moins nous nous sommes assemblés en Convention légale; nous n’avons pas été enlevés un à un, ni empoignés à la porte. Allons , braves citoyens de la plaine! s’écrie Tallien, en leur serrant les mains sur son passage (c’étaient naguère les grenouilles du marais) ; la voix sonore de Saint- Just se fait maintenant entendre à la tribune, et la dernière partie s’engage.

Saint-Just lit en effet son rapport. La verdâtre vengeance, sous la forme de Robespierre, veille tout près. Mais, voyez, à peine Saint-Just en a lu quelques phrases, que des interruptions s’élèvent en un rapide crescendo ; alors Tallien se dresse sur ses pieds, ainsi que Billaud

puis l’un, puis l’autre, et Tallien pour la seconde fois lance ces mots : « Citoyens, hier soir, aux Jacobins, je tremblais pour la République. Je me disais à moi-même, si la Convention n’ose pas frapper le tyran, je l’oserai, moi, et voilà avec quoi je le ferai, s’il le faut. Il tire alors du fourreau un poignard étincelant, et brandit l’acier de Brutus, ainsi que nous l’appelons. Sur quoi, nous mugissons tous, et poussons d’impétueuses clameurs : « Tyrannie ! dictature ! triumvirat ! » et les membres du Comité accusent, tout le monde accuse, rugit, pousse de violentes clameurs. Et Saint-Just reste debout, sans mouvement, le visage pâle. Couthon s’écrie, en portant ses yeux sur sa jambe paralysée « triumvir ! ». Robespierre fait des efforts pour parler, mais le président Thuriot agite sa sonnette pour l’en empêcher ; la salle s’élève avec bruit contre lui, comme si c’était l’antre d’Eole; et Robespierre monte les marches de la tribune, redescend, va, vient, suffoqué de rage, de terreur, de désespoir, — et la sédition est à l’ordre du jour (1).

O président Thuriot, toi, jadis l’électeur Thuriot, qui des créneaux de la Bastille vis le faubourg Saint-Antoine se soulever comme la marée de l’Océan, et qui as vu bien des choses depuis, vis-tu jamais rien de semblable à ceci? le bruit de la sonnette que tu agites contre Robespierre est à peine entendu dans cet ouragan de Bedlam, au milieu de ces furieux qui combattent pour sauver leur existence. « Président d’assassins » , crie Robespierre, «je te demande la parole pour la dernière fois. » Il ne peut l’obtenir. « C’est à vous, hommes vertueux de la

(I) Moniteur, n n ‘ 311-312. — Débuts , t. IV, p. 421-442. — Deux Amis, t. XII, p. 390-411.

plaine » , s’écrie-t-il, « c’est à vous que j’en appelle » 1 Les hommes vertueux de la plaine restent muets comme des pierres. Et la sonnette de Thuriot s’agite, et la salle résonne, comme l’antre d’Eole. Les lèvres écumantes de Robespierre tournent «au bleu», sa langue sèche se colle à son palais. « Le sang de Danton le suffoque » , s’écriet-on. «L’accusation, le décret d’acciisation » I Thuriot pose aussitôt la question. L’accusation passe, l’incorruptible Maximilien est décrété d’accusation.

« Je demande à partager le sort de mon frère, comme j’ai essayé de partager ses vertus », s’écrie Augustin Robespierre le jeune; Augustin est également mis eu accusation. Et Couthon, et Saint-Just et Lebas, tous sont mis en accusation, et saisis, — non sans difficulté ; les huissiers tremblent presque d’obéir. Le triumvirat et compagnie sont jetés dans la salle du Comité ; leurs langues se collent à leurs palais. Nous n’avons plus qu’à sommer la municipalité, qu’à casser le commandant Henriot, et lancer contre lui un mandat d’arrêt, qu’à régler les formalités, qu’à remettre à Tinville ses victimes. Il est midi, le peuple d’Eole a brisé ses chaînes ; il souffle maintenant comme un vent victorieux, harmonieux, irrésistible.

L’œuvre est-elle accomplie? on le croit, et pourtant elle ne l’est point encore. Hélas 1 ce n’est seulement que le premier acte ; il en reste encore trois ou quatre autres et le dénûement est incertain. Une cité immense renferme en elle-môme tant de confusions; sept cent mille tètes humaines, dont pas une ne sait ce que fait sa voisine, ni ce qu’elle fait elle-même. — Ainsi, voyez, vers les trois heures de l’après-midi, le commandant Henriot, au lieu d’être cassé, arrêté, galope le long des quais suivi par les gendarmes municipaux ; « qui écrasent plusieurs per-

sonnes» ! L’hôtel de ville est en délibération, en insurrection ouverte ; les barrières sont fermées ; nul geôlier ne peut admettre aucun prisonnier ce jour-là ; — et Henriot court au galop vers les Tuileries, pour délivrer Robespierre. Sur le quai de la Ferraille, un jeune citoyen se promenant avec sa femme dit à voix haute : « Gendarmes, cet homme n’est pas votre chef, il est en état d’arrestation. » Les gendarmes abattent ce jeune citoyen du plat de leurs sabres (1).

Les représentants eux-mômes (tels que Merlin de Thionville) qu’il rencontre, ce puissant Henriot les jette au corps de garde. Il se précipite dans la salle du comité des Tuileries, « pour parler à Robespierre » ; avec difficulté, les huissiers et les gendarmes des Tuileries, les uns pérorant avec chaleur, les autres tirant leurs sabres, empoignent ce Henriot, décident les gendarmes de Henriot à ne point résister, mettent Robespierre et compagnie dans des fiacres et les envoient sous escorte au Luxembourg, et dans d’autres prisons. Voici donc la fin? Une convention épuisée ne peut-elle pas maintenant s’ajourner pour prendre un peu de repos et de nourriture « à cinq heures » ?

La Convention épuisée le fit et s’en repentit. La fin n’était pas encore arrivée, ce n’était seulement que la fin du second acte. Écoutez : pendant que ces représentants harassés prennent leur repas, — le tocsin se fait entendre de tous les clochers, les tambours battent au champ dans la soirée d’été; le juge Coffinhal accourt au galop à la tête de nouveaux gendarmes pour tirer Henriot de la

(1) Précis des événements du 9 thermidor, par Méda, ancien gendarme (Paris, 1825).

salle du comité des Tuileries, et Yen tire. Le puissant Henriot s’élance sur un cheval, harangue les gendarmes des Tuileries, les corrompt eux-mêmes et trotte avec eux vers l’hôtel de ville, hélas I et Robespierre n’est pas en prison ; le geôlier, montrant son ordre de la municipalité, n’ose, sous peine de la vie, admettre aucun prisonnier ; le fiacre de Robespierre dans le tintamarre confus et ce tourbillon de gendarmes, indécis, s’est réfugié — dans l’hôtel de ville I

Là sont Robespierre et compagnie, recevant les baisers des municipaux et des Jacobins, usant du droit sacré d’insurrection; ils rédigent des proclamations, ils sonnent le tocsin, iis correspondent avec les sections et la société mère. N’est-ce pas là un assez joli troisième acte d’un drame vraiment grec ? La catastrophe est plus douteuse que jamais.

La convention se réunit avec précipitation, dans l’ombre sinistre du crépuscule ; le président Collot, car le fauteuil lui appartient, entre à grands pas, la pâleur sur le visage, frappe sur son chapeau et dit d’un ton solennel: «Citoyens, des misérables en armes ont attaqué les salles des comités, et en ont pris possession. L’heure a sonné de mourir à notre poste! « oui », répondent-ils tous, « nous le jurons » ! Ce n’est point une fanfaronnade aujourd’hui, ce n’est qu’un fait et une triste nécessité, il nous faut réellement ou vivre à nos postes ou y mourir. C’est pourquoi, et sans perdre de temps, Robespierre, Henriot, la municipalité, sont déclarés rebelles, mis hors la loi ; bien plus encore, nous nommons Barras commandant de la force armée que nous pourrons nous procurer ; nous enverrons des délégués représentants à toutes les sections et dans tous les quartiers pour pérorer

et lever des forces ; au moins nous succomberons le harnais sur le dos.

Quel désordre dans la ville 1 On court à cheval, à pied, on fait, on entend des rapports, le temps est évidemment en travail ; mais l’enfant ne peut être nommé avant qu’il soit nél Les malheureux prisonniers dans le Luxembourg entendent la rumeur, ils craignent un nouveau septembre. Ils voient des hommes qui leur font des signaux, des mansardes et des toits : apparemment des signes d’espérance. Ils ne peuvent nullement savoir de quoi il s’agit (1). Nous remarquons cependant dans la soirée, selon l’habitude, les tombereaux de la mort allant vers le sud, h travers Saint-Antoine, à la barrière du Trône. Les farouches entrailles de Saint-Antoine s’adoucissent; Saint- Antoine entoure les tombereaux et dit : cela ne sera pas I O ciel, pourquoi cela serait-il? — Henriot et les gendarmes nettoient les rues, beuglent en brandissant leurs sabres : il faut que cela soit. Abandonnez tout espoir, vous pauvres condamnés, les tombereaux se mettent en mouvement.

Mais dans ces tombereaux il y a deux autres choses remarquables : un personnage remarquable et l’absence d’un personnage remarquable. Le personnage remarquable est le lieutenant général Loiserolles, noble par naissance et par nature, sacrifiant ici sa vie pour son fils. Dans la prison de Saint-Lazare, l’avant-dernière nuit, s’étant précipité à la grille pour entendre la liste des condamnés à mort, il saisit le nom de son fils. Le fils, dans ce momentlà, se livrait aux douceurs du sommeil. « Je suis Loiserolles », s’écria le vieillard; à la barre de Tinville, une

(1) Mémoires sur les prisons , t. II, p. 277.

erreur dans le nom de baptême est peu de chose ; il y eut peu d’objections — le personnage remarquable qui manque est le député Paine 1 Paine était au Luxembourg depuis janvier, et semblait oublié, mais Fouquier l’a enfin atteint. Le guichetier, la liste à la main, marque à la craie sur les portes en dehors la fournée du lendemain. Il arriva que la porte de Paine était ouverte, tournée vers le mur ; le guichetier la marqua du côté qui se présentait à lui, et se retira précipitamment ; un autre guichetier survint, et la referma; il n’y avait point de marque à la craie visible; en conséquence, la fournée partit sans Paine. La vie de Paine n'était donc point là.

Le cinquième acte de ce drame vraiment grec, avec ses unités naturelles, ne peut être reproduit qu’eu gros; nous sommes comme cet ancien peintre qui, dans un moment de désespoir, réussit à représenter l’écume. Car dans cette belle nuit de juillet, il y a des clameurs, une effrayante confusion de troupes en marche, de sections allant de tous côtés, de représentants missionnaires qui lisent des proclamations à la lueur des torches. Le missionnaire Legendre, qui a réuni des forces quelque part, fait évacuer la salle des Jacobins, et jetant leur clef sur la table de la Convention : « J’ai fermé à clef leur porte ; ce sera la vertu qui la rouvrira de nouveau ». Paris, disons-nous, est en guerre contre lui-même, se précipite avec confusion, ainsi que le font les courants de l’Océan ; immense gouffre résonnant dans l’obscurité de la nuit. D’un côté, la Convention est en permanence ; la municipalité {l’un autre. Les pauvres prisonniers, entendant le tocsin et le tapage, essayent de s’expliquer ces signaux qui semblaient annoncer l’espoir. Un doux et continuel crépuscule qu’on voit poindre, qui sera l’aube et le len-

demain, argente la partie septentrionale de l’obscurité; elle tourne cette douce clarté, comme une prophétie muette, autour du grand cercle des cieux, paisible, éternelle ! Et sur la terre tout n’est que nuages confus, que luttes, dissidence, obscurité et lueurs tumultueuses. Le Destin est assis, encore irrésolu, agitant son urne douteuse ».

Vers les trois heures du matin, les forces armées des partis opposés se rencontrent. Les forces de Henriot sont rangées sur la place de Grève, et Barras, de son côté, avec celles qu’il a recrutées, y arrive; on se regarde les uns les autres, canons braqués contre canons. — Citoyens, crie bien haut la voix de la prudence, avant de répandre le sang, de commencer une guerre civile sans fin, entendez la lecture du décret de la Convention : « Robespierre et tous les rebelles sont hors la loi ! » — Hors la loi ? Il y a de la terreur dans le son de ces mots. Les citoyens non armés se retirent précipitamment chez eux. Les canonniers municipaux, par un retour subit, avec une unanimité pleine d’inquiétude, se rangent du côté de la Convention en poussant des hourras. A ces hourras Henriot descend, assez fortement pris de boisson, dit-on, trouve la place de Grève vide, la bouche des canons tournée vers lui et voit en somme que c’est à présent l’heure de la catastrophe !

Rentrant d’un pas mal assuré, ce malheureux ivrogne d’Henriot annonce que « tout est perdu » ! Misérable , c’est toi qui as tout perdu 1 s’écrie-t-on, et on le jette, ou plutôt il se jette par la fenêtre, d’assez haut, dans une fosse remplie de restes de maçonnerie et de saletés; il n’y trouve pas la mort, mais pis. Augustin Robespierre le suit, et a le même sort. Saint-Just, dit-on, priaLebas de le tuer, mais Lebas ne voulut pas. Couthon s’est glissé

sous line table, tâchant de se suicider, il ne réussit pas. En entrant dans ce sanhédrin d’insurrection, nous les trouvons tous, morts ou à peu près, défaits, prêts à être saisis. Robespierre était assis sur une chaise avec un coup de pistolet, non h travers la tête, mais sous la mâchoire, sa main meurtrière l’avait mal servi. Avec une prompte activité et non sans désordre, nous ramassons ces misérables conspirateurs, nous repêchons même Henriot et Augustin, tout saignants et dégouttants ; nousles entassons tous avec brutalité dans des chariots, et avant le lever du soleil, nous les tenons en sûreté sous verrous et sous clefs ; et tout cela au milieu d’acclamations et d’embrassements.

Robespierre gisait dans une antichambre de la Convention, en attendant que son escorte fût prête à le conduire en prison ; la mâchoire brisée était provisoirement maintenue par un linge sanglant. Spectacle pour les hommes ! Il est étendu sur une tahle, et a pour oreiller une boîte de sapin ; il serre encore la crosse du pistolet dans sa main convulsive. On le raille ; on l’insulte ; ses yeux expriment encore l’intelligence, il ne dit mot. 11 a sur lui l'habit bleu de ciel fait pour la fête de Y Être suprême ; — ô lecteur, ton cœur dur tiendra-t-il contre un pareil spectacle ? son pantalon était de nankin ; ses bas tombaient sur les chevilles. Il ne prononça plus un seul mot en ce monde.

Et alors, à six heures du matin, la Convention triomphante s’ajourne. Un rapport vole sur Paris avec des ailes dorées, pénètre dans les prisons, illumine les physionomies de ceux qui étaient tout prêts à mourir; les guichetiers et les mouto?ts, déohus de leur puissance, sont muets et livides. C’est le 28 juillet, appelé le 10 thermidor de l’année 1794.

Fouquier n’avait qu’à constater l’identité, ses prisonniers étant déjà hors la loi. A quatre heures de l’aprèsmidi, on n’avait jamais vu les rues de Paris si encombrées. Du palais de justice à la place de la Révolution, car cette fois c’est encore là que se dirigent les tombereaux, ce n’est qu’une épaisse masse mouvante; toutes les fenêtres sont garnies de spectateurs ; les toits même et les faîtières disparaissent sous les curieux, ivres d’une joie étrange. Les tombereaux de la mort avec leur fournée bigarrée d’individus hors la loi, au nombre d’environ vingt-trois, depuis Maximilien jusqu’au maire Fleuriot et jusqu’à Simon, le cordonnier, roulent sur le pavé. Tous les regards sont fixés sur le tombereau de Robespierre. Il est là, la mâchoire entourée d’un linge sale, avec son frère à moitié mort, et Henriot à demi mort; ils gisent brisés; « leurs dix-sept heures » d’agonie approchent de leur fin. Les gendarmes tournent leurs sabres vers lui, pour le désigner au peuple. Une femme saute sur le tombereau, elle s’y accroche d’une main, et élevant et brandissant l’autre comme une sibylle, s’écrie : « Ta mort m’enivre de joie. » Robespierre entr’ouvre les yeux : « Scélérat, va en enfer avec les malédictions de toutes les femmes et de toutes les mères 1 » Au pied de l’échafaud, on l’étend sur le sol jusqu’à ce que son tour vienne. On le monte ; ses yeux se rouvrent, et voient le couperet sanglant. Samson lui enlève son habit, arrache le linge sale de sa mâchoire ; la mâchoire pend inerte ; il s’en échappe un cri, — chose hideuse à entendre et à voir. Samson, tu ne saurais être trop prompt.

L’œuvre de Samson achevée, des acclamations sans fin s’élèvent. Acclamations qui retentissent non-seulement dans Paris, mais dans la France entière, dans l’Eu-

ropc, et jusque dans la génération présente. Elles sont justes et en même temps injustes. 0 le plus infortuné des avocats d’Arras, valais-tu moins que d’autres avocats? Nid homme plus logique, plus conséquent avec sa formule, son credo et son cant de probité, de bienveillance, de plaisirs de la vertu et cœtera , ne vécut à cette époque. Cet homme, en des temps plus heureux, aurait fourni un modèle de stérile incorruptibilité, il aurait eu des tablettes de marbre et des oraisons funèbres. Son malheureux propriétaire, l’ébéniste de la rue Saint-Honoré, l’aimait; son frère mourut pour lui. Que Dieu ait pitié de lui et de nous !

Telle fut la lin du règne de la terreur, la nouvelle et glorieuse révolution appelée de thermidor , du 9 thermidor an II ; ce qui signifie en ancien style d’esclavage le 27 juillet 1794. La terreur est Unie ainsi que les supplices sur la place de la Révolution, une fois qu’on aura exécuté « la queue de Robespierre » ; c’est à quoi Fouquier pourvoit rapidement avec d’abondantes fournées.

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