‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 6 sur 52 · XXX · texte numérisé non relu

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74 SEPTEMBRE

Mais la majeure partie du public pense que ce que nous avions à remarquer est ceci : que le 20 septembre 1792 était une matinée sombre et brumeuse ; que dès trois heures du matin Sainte-Menehould, et ces villages et ces sites de maisons que nous connaissons d’ancienne date, furent secoués par les wagons de l’artillerie, par le fracas des sabots et les pas des soldats : militaires, patriotes et Prussiens prenant position sur les hauteurs de la Lune et autres collines, changeant de quartiers et avançant, — comme dans un fort jeu d’échecs. — Fasse le ciel que cela tourne à bien ! Le meunier de Valmy s’est enfoui sous terre ; son moulin, qui n’eut jamais autant de vent, reste tranquille maintenant. A sept heures du matin, le brouillard se dissipe. Voyez Kellermann, commandant en deuxième, sous Dumouriez,à la tête de dix-huit pièces de canon et de rangs épais et serrés, se mettre en bataille autour de ce moulin silencieux, sur cette hauteur avantageuse ; Brunswick avec de nombreux soldats et du canon couvrant les hauteurs de la Lune ; le petit ruisseau et sa petite vallée les séparent à présent.

Ainsi ce qui a tant tardé est enfin arrivé 1 au lieu de la faim et de la dyssenteric, nous aurons un rude combat ; et alors ! — Dumouriez avec des forces et un front solide observe d’une hauteur voisine; il ne peut qu’aider par des vœux et le silence. Voici les dix-huit pièces d’artillerie qui se font entendre et aboient ; on répond de la Lune, un bruit de tonnerre s’élève dans l’air, et les ochos le répètent à travers les vallées, jusque dans les profondeurs des forêts de l’Argonne (maintenant désertes), et des existences et des membres volent dispersés de côté et d’autre. Brunswick peut-il faire quelque effet sur eux? Les brillants et tristes seigneurs en sont à se mordre les pouces ; les

sans-culottes ne semblent par fuir comme des poulets ! au milieu du plus fort de l’engagement, un boulet de canon abat sous lui le cheval de Kellermann ; un chariot de poudre est lancé et éclate dans les airs, avec un fracas qui domine tous les bruits; on voit voler en l’air je ne sais quels débris. Brunswick tente l’assaut. « Camarades, s’écrie Kellermann, vive la patrie! allons vaincre pour elle ! » Et le crie de : vive la patrie ! lui répond et va frapper le ciel, comme un feu roulant, de tous côtés ; nos rangs tiennent ferme comme des rocs, et Brunswick repasse la vallée sans avoir obtenu d’avantages ; il regagne sa position de la Lune non sans être maltraité en route ; et il en fut ainsi tout un jour de septembre, — avec du fracas, des cris et des échos. La canonnade dura jusqu’au coucher du soleil, et aucun mal ne fut fait ; une heure après le coucher du soleil, le peu d’horloges qui restaient dans le pays sonnèrent sept heures; alors Brunswick fait une nouvelle tentative, sans plus de succès ! On lui oppose des rangs de rochers aux cris de : vive la patrie ! il se retire non sans perte ; alors il cesse et retourne « a la taverne de la Lune » et y établit une redoute pour le cas où il serait attaqué 1 Vraiment , il en est ainsi, seigneurs brillants et tristes ; faites ce que vous pourrez. Ah ! la France ne se lève pas en masse pour nous, et les paysans ne se joignent pas à nous, mais ils nous assassinent ! nulle pendaison , nulle instigation ne les convaincra ! ils ont perdu leur vieil amour pour le roi, pour les insignes de la royauté, j’en ai peur, et môme ils lutteront pour en être débarrassés, cela paraît être maintenant dans leurs dispositions ; ni l’Autriche ne prospère, non plus que le siège de Thionville. Les habitants de Thionville, poussant l’insolence jusqu’à l’épigramme, ont placé un

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cheval de bois sur leurs remparts avec une botte de foin et cette inscription. « Quand j’aurai fini mon foin, vous prendrez Thionville (1) ! » A quel degré peut s’élever la frénésie de l’esprit humain 1

Les tranchées de Thionville sont remplies, et celles de Lille ouvertes ; la terre ne nous sourit pas, ni le ciel ; ce dernier s’obscurcit et pleure, répandant une pluie épaisse et pis encore. Nos amis môme nous insultent, nous sommes blessés chez eux: «S. M. Prussienne avait une redingote » quand la pluie arriva, et (contrairement à toutes les lois » connues) elle l’endossa, tandis que nos princes français, » l’espoir du pays, n’en avaient pas ! » À cela, vraiment, comme le dit Gœthe, quelle réponse peut-on faire (2)? — Froid, faim, affront, colique, dyssenterie et mort, et nous ici, le genou cri terre, dans nos redoutes, et nullement redoutables, au milieu de misérables tas de gerbes de blé et de chaume pourri sur cette boueuse hauteur de la Lune, autour de cette misérable taverne de la Lune 1

Voilà la canonnade de Valmy où le poëte universel a fait l’épreuve de la fièvre du canon, où les sans-culottes français ne s’enfuirent pas comme des poulets. Grande journée pour la France! chaque soldat a rempli son devoir, et l’Alsacien Kellermann (bien supérieur au vieux Lückner le congédié) a commencé à devenir plus grand, et Égalité fils , brillant et brave officier de campagne, s’est distingué par son intrépidité. — C’est le môme courageux individu qui aujourd’hui, sous le nom de Louis-Philippe, sans l’égalité, lutte dans de fâcheuses circonstances, pour conserver quelque temps encore le titre de roi des Français.

(1) Histoire parlementaire, t. XIX, p. 177.

(2) Gœthe, t. XXX, p. h 9.

KXEUNT.

Mais ce 20 septembre est encore un grand jour, sous un autre point de vue. Car, observez que lorsque le cheval de Kellermann s’abattit sous lui, au moulin de Valiny, nos nouveaux députés nationaux, qui formeront une convention nationale, circulent et s’attroupent autour de la salle des Cent-Suisses avec l’intention de se constituer !

Le lendemain vers midi, Camus l’archiviste est occupé « à vérifier les pouvoirs » ; plusieurs centaines sont déjà prêts. En conséquence l’ancienne législative recommence à sortir de ses vieilles cendres, comme le phénix, avec une nouvelle forme. — Et aussitôt, tous retournent en solennité à la salle du Manège ; là siège une convention nationale ; ils sont sept cent quarante-neuf au complet ou presque au complet, présidés par Pétion — qui commencent aussitôt le travail. Lis les rapports des débats de cette après-midi, lecteur ; il n’y a pas de débats semblables, l’ennuyeux Moniteur même devient plus dramatique en vérité que Shakespeare. En effet, l’épigrammatique Manuel se lève et prononce des choses étranges : « Que le président aura une garde d'honneur et sera logé aux Tuileries » ; — rejeté. Et Danton se lève et parle, et Collot d’Herbois, et le curé Grégoire, et le boiteux Couthon de la Montagne, se lèvent également et en stances mélibéennes , composées de quelques lignes seulement, ils font de nombreuses propositions : « Que la pierre angulaire de la nouvelle constitution est la souveraineté du peuple ; que

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notre constitution sera acceptée par le peuple, sinon nulle ; bien plus, que le peuple doit être vengé et avoir ses juges naturels ; que les impôts doivent subsister jusqu’à nouvel ordre; que les propriétés foncières et autres seront à jamais sacrées ; enfin que la royauté, dès ce jour, est abolie en France». Tout est décrété avant que quatre heures n’aient sonné, le tout aux acclamations du monde (1). L’arbre était si avancé qu’il suffisait de le secouer pour remplir les voitures de son fruit jaune.

Et aussi dans la région de Valmy, dès que la nouvelle arrive, quel est ce tumulte qui s’entend de la boueuse hauteur de la Lune ?» Un hourrah général des Français sur la colline opposée ; les bonnets sont au bout des baïonnettes et élevés dans l’air ; et une clameur confuse de «République 1 vive la république 1 » est apportée par le vent. — Le lendemain matin, pour parler ainsi, Brunswick fait endosser les havre-sacs avant le jour, il allume autant de feux qu’il en peut allumer, et marche sans faire battre la caisse. Dumouriez trouva de tristes restes dans ce camp : « des latrines pleines de sang» (2). Le chevaleresque roi de Prusse, car il y était en personne, nous l’avons vu, devra s’en repentir longtemps ; il jette un regard plus froid que jamais sur ces brillants et tristes seigneurs, et sur ces princes français, l’espérance du pays ; — et après tout, et sans gêne, il endosse sa redingote, heureux qu’il est d’en avoir une. Us se retirent, tous se retirent avec la rapidité qui convient à travers la Champagne piétinée et fangeuse, avec des pluies torrentielles sur le dos, Dumouriez avec son Kellermann et son Dillon les piquant un peu par derrière, un peu, pas beaucoup ; tantôt piquant, tantôt négociant :

(1) Histoire parlementaire, t. XIX, p. 19.

(2) i* r novembre 1792. — Dumouriez, t. III, p. 73.

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