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car Brunswick a l’œil ouvert,. et S. M. Prussienne est une Majesté repentante.
L’Autriche n’a pas réussi non plus : le cheval de bois de Thion ville n’a pas mangé son foin, et la ville de Lille ne s’est pas rendue. Les tranchées de Lille sont ouvertes le 29 de ce mois, par les boulets, les bombes et les grenades, tranchées telles que le Vésuve et l’abîme en auraient. C’était effrayant, disent les' témoins oculaires, mais sans résultat. Les Lillois sont tellement excités, surtout après les nouvelles de l’Argonne et de l’Est 1 Pas un sans indispensables dans Lille ne voudrait se rendre, quand on lui donnerait la rançon d’un roi. Les boulets rouges pleuvent jour et nuit ; six mille, ou environ ; et des bombes remplies d’essence de térébenthine, qui jaillit tout en flammes, uniquement sur les demeures des sans-culottes et des pauvres, les rues des riches étant épargnées. Mais les sans-culottes prennent des seaux d’eau et se forment en compagnies pour éteindre. La bombe est dans la maison de Pierre 1 la bombe est chez Jean ! Ils mettent en commun et leur logement et leurs provisions au cri de : Vive la république 1 et sans que le cœur jamais leur manque. Un boulet tonne à travers la principale salle de l’hôtel de ville, pendant que la Commune y est assemblée : « Nous sommes en permanence, » dit un des membres avec calme, et en continuant sa besogne; le boulet reste en permanence aussi dans le mur probablement, jusques à ce jour (1).
L’archiduchesse d’Autriche (sœur de la reine) verra elle-même le feu de l’artillerie ; dans leur empressement à satisfaire une archiduchesse, deux mortiers éclatent et
(1) Bombardement de Lille (Hisl. parlera., t, XX, p. 63-71).
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tuent trente personnes ; c’est en vain ; Lille souvent en feu est toujours éteint, Lille ne cédera pas. Les hardis garçons arrachent gaiement les mèches des bombes à terre. Un homme attrape avec son chapeau qui prend feu un boulet qui roulait; dès qu’il fut refroidi, ils le couvrirent d’un bonnet rouge. Bien remarquable aussi ce jovial barbier qui, quand la bombe eut éclaté auprès de lui, en prit un morceau, mit dedans de la mousse de savon en disant : voilà mon plat à barbe! et rasa sur le lieu même quatorze personnes. Bravo, jovial barbier, bien digne de faire la barbe aux fantômes à manteaux rouges, et de trouver des trésors ! — Le huitième jour de ce siège opiniâtre, le 6 octobre, l’Autriche voyant qu’elle perdait sa peine se retira, non sans un sentiment intérieur de mécontentement; Dumouriez s’y dirige promptement ; et Lille, couverte de cendre et de fumée étouffante, mais poussant des cris joyeux jusqu’au ciel, ouvre ses portes toutes grandes. Le plat à barbe devient à la mode. « Pas de patriote un » peu élégant », dit Mercier plusieurs années après, «qui » ne se rase dans un morceau d’une bombe de Lille».
Quidmulta, pourquoi tant de paroles? Les envahisseurs sont en fuite ; l’armée de Brunswick dont un tiers a péri se traîne d’une façon désastreuse dans les chemins creux de la Champagne, se répandant aussi dans les champs d’une argile visqueuse et rougeâtre, comme Pharaon dans une mer Rouge de fange, dit Gœthe, car ici aussi gisaient des chariots brisés, et cavaliers et fantassins, semblent sombrer tout autour (1). Le 19 octobre au matin, le poëte universel sortant par le nord de Verdun, où il était entré par le sud, environ cinq semaines aupara-
(I) Gœthe, Campagne de France , p. 103.
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vant, dans un ordre tout différent, remarqua le phénomène suivant, et en fil partie.
« Vers les trois heures du matin, n’ayant pas fermé l’œil » de la nuit, nous allions monter dans notre voiture qui » attendait à la porte, quand un obstacle insurmontable » se présenta, car déjà roulaient entre les pavés qui » étaient en tas de chaque côté de la rue une suite decha- » riots chargés de malades ; c’était comme s’ils roulaient » dans des marais. Pendant que nous étions là à attendre » pour savoir ce qu’il y avait à faire, notre propriétaire, » chevalier de Saint-Louis, passa précipitamment près de « nous sans nous saluer. Il avait été un des notables sous » Galonné en 1787, depuis émigré ; il était revenu prendre «possession de son domicile, rayonnant de joie, avec » les Prussiens ; maintenant il doit repartir pour errer de b nouveau sur la terre immense, suivi d’un domestique « portant un petit paquet suspendu à un bâton.
» L’activité de notre alerte Lisieux se fît remarquer » dans cette circonstance et nous tira encore d’affaire. » Il se jeta dans une étroite solution de continuité de cette » file de voitures et retint le chariot qui s’avançait, jusqu’à » ce que nous fussions parvenus à nous intercaler dans le » convoi avec nos six et nos quatre chevaux ; après quoi, » dans ma légère petite carriole, je pus respirer plus libre- » ment. Nous étions maintenant en route, marchant d’un » pas d’enterrement, mais enfin en route. Le jour parut ; » nous nous trouvâmes à la sortie de la ville au milieu » d’un tumulte et d’un vacarme démesurés. Toutes sortes » de voitures, quelques cavaliers, une immense quantité » de piétons se croisaient sur la grande esplanade devant » la barrière ; nous tournâmes à droite avec notre colonne, » versEstain, sur une route étroite, bordée de fossés de
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» chaque côte. L’instinct delà conservation dans une presse » aussi énorme ne connaissait ni pitié, ni respect pour » rien. A peu de distance devant nous s’abattit un des » chevaux d’un chariot de munitions; on coupa les traits » et on le laissa là. Puis, comme les trois autres ne pou- » vaient traîner davantage leur voiture, on coupa égale- » ment les traits et l’on jeta le lour dvéhicule dans le fossé, )> et sans aucun retard nous eûmes à passer droit sur le » cheval qui allait se relever, et je vis très-bien, ses jam- » bes sous les roues, se briser et craquer.
» Cavaliers et piétons s’efforçaient de sortir des che- » mins étroits et embarrassés pour gagner les prés ; mais » ils étaient aussi noyés par la pluie, coupés par les fossés » débordés ; les sentiers disparaissaient à chaque instant. » Quatre soldats français bien mis, beaux et ayant l’air » comme il faut, pataugèrent quelques instants à côté de » notre voiture ; ils étaient extraordinairement propres et » nets, et avaient un tel talent de poser leurs pieds que » leur chaussure ne portait pas plus haut que la cheville » les traces du pèlerinage boueux dans lequel ces braves » gens étaient engagés.
» Dans de telles circonstances, voir dans les fossés, les )) prés, les champs et les clos une assez grande quantité » de chevaux morts, c’était tout naturel ; mais quelque- » fois on envoyait d’écorchés, les parties charnues étaient » enlevées, triste marque de la détresse publique.
» Nous marchions donc en danger continuel, dès que )> nous nous arrêtions un moment, d’être nous-mêmes » renversés ; vraiment les soins et l’adresse de notre » Lisieux étaient au-dessus de tout éloge. Il montra » le même talent à Estain où nous arrivâmes sur le midi ; » et nous vîmes dans la jolie petite ville bien bâtie, dans
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» les rues et dans les places autour de nous, un tumulte » étourdissant ; la foule roulait de côté et d’autre, et tous, « luttant pour avancer, chacun faisait obstacle à son voi- » sin. Notre voiture s’arrêta inopinément devant une » "maison superbe sur la place du marché, le maître et » la maîtresse de la maison nous saluèrent à une distance » respectueuse. L’adroit Lisieux à notre insu avait dit » que nous étions le frère du roi de Prusse ! Mais à pré- » sent, des fenêtres du rez-de-cliaussée, d’où nous em- » brassions toute la place du marché, nous pûmes juger » pleinement de ce tumulte épouvantable ; des piétons de » toute espèce, soldats en uniforme, maraudeurs, citadins » et paysans, l’air résolu mais triste, femmes, enfants, se » bousculant et s’écrasant les uns les autres au milieu de » voitures de toutes sortes, de caissons, de fourgons, » de voitures à un cheval, à deux, à plusieurs chevaux; » des centaines de véhicules variés, mis en réquisition, » ou conduits par leurs propriétaires se frayant un che- » min, se heurtant, se gênant les uns les autres, roulaient » de droite et de gauche. Des bestiaux aussi se débat- » taient, troupeaux mis probablement aussi en réquisi- » tion. De cavaliers, on en voyait peu, mais les équipages » élégants des émigrés, de diverses couleurs, vernissés, » dorés et argentés, évidemment par les premiers carros- » siers, attiraient les regards.
» Cette sorte de mêlée causée par le peu d’espace, » augmenta encore à l’endroit où la place se rétrécissait. » pour former une rue — droite, il est vrai, et belle, mais » trop étroite pour cette cohue. Je n’ai jamais rien vu » de semblable de ma vie. L’aspect peut être comparé à » ce gonflement d’un fleuve qui s’est répandu avec fureur » sur les prés et les champs, et qui est maintenant forcé
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» de se resserrer pour passer sous l’arche étroite d’un ^ » pont, et de couler dans son lit encaissé. Au bas de la
f-. » longue rue, que de nos fenêtres on voyait tout entière,
si » montait continuellement cette étrange marée ; on dis- » tinguait une grande voiture de voyage à deux places » qui dominait de haut tout ce déluge. Nous pensâmes » que c’étaient les belles Françaises que nous avions vues » le matin ; ce n’était point elles, cependant ; c’était le » comte Haugwitz; vous pouviez le voir, portant empreint » sur la figure un air de malice sardonique, s’avancer en » se balançant, pas à pas (1).»
Est-ce à une procession si peu triomphale qu’a abouti le manifeste de Brunswick? il a fait pis encore; «il est en négociations avec ces mécréants»: — cette nouvelle produisit sur les émigrés une telle révolution que notre savant poète universel est porté à dire « que l’on craint pour la raison de plusieurs» (2). Plus de ressource; ils doivent se suffire à eux-mêmes, ces pauvres émigrés, furieux contre tout le monde et contre tout, et excitant la colère de tout le monde dans la triste situation où ils se sont placés. Le maître d’hôtel et sa femme, nous disent à table d’hôte combien ces Français sont insupportables; comment en dépit d’une telle humiliation, d’un tel état de dénûment, presque de mendicité, ils se disputent toujours pour la préséance, et ont toujours autant de vanité et d’indiscrétion ; entouré d’honneurs, au haut bout de la table, vous pouvez voir de vos propres yeux, non un seigneur, mais un mannequin de seigneur, tombé en enfance, encore traité de monseigneur, servi avec respect. Sur divers sièges sont assis indistinctement des militaires,
( 1) Campagne de Fronce, O.œlhe (Stuttgard, 1 829), t. XXX, p. 133-137.
(2) Ibid., p. 152.