EXEUNT
des commissaires, des aventuriers, consommant en silence leurs mauvais aliments; «sur leur front on peut remar- » quer les traces d’une dure destinée, tous gardent le » silence, chacun a ses souffrances personnelles à sup- » porter et parait être dans la misère la plus profonde». Un vagabond impatient entre et s’asseoit et mange, sans se plaindre, ce qui est devant lui, le propriétaire laissant l’écot presqu’à sa volonté. « Il est, me dit tout bas le propriétaire, le premier de ces coquins qui consente ù goûter de notre pain noir allemand (1). »
Et Dumouriez est à Paris, complimenté et fêté, se pavanant dans les brillants salons ; des flots de robes de dentelles innombrables et d’habits magnifiques s’agitent autour de lui, avec une joie admirative. Un soir cependant, dans la splendeur d’une de ces scènes, il fut apostrophé par un être à physionomie sombre et crasseuse, qui s’était introduit sans être invité, malgré l’opposition de tous les laquais; oui, cette sombre figure est venue « chargée par les Jacobins d’une mission expresse », pour s’enquérir avec rudesse, plus tôt alors que plus tard, de certaines choses, par exemple : « Sur les sourcils rasés des volontaires patriotes? — également sur vos menaces de les mettre en pièces? — et encore, pourquoi n’avez-vous pas poursuivi Brunswick -avec plus de vigueur?» Ainsi avec un rauque croassement l’interroge la sombre figure. — A h-J c’est vous qu’on appelle Marat! répondit le général,
\ et il tourna froidement sur ses talons (2) » . — Marat ! « Les robes de dentelles frissonnent comme des trembles. Les beaux habits se rassemblent en cercle ; l’acteur Talma (car c’était chez lui), l’acteur Talma, et presque les bougies
(1) Campagne de France, Goethe (Sluttgard, 1820), t. XXX, p. 210-212.
(2) Dumouriez, t. III, p. 115.
SEPTEMBRE
elles-mêmes deviennent bleus, jusqu’à ce que l’obscène spectre à apparence sombre et inconnue sur terre s’évanouisse pour rentrer dans ses ténèbres natales.
Le général Dumouriez, après quelques jours, repart pour la Hollande ; il attaquera la Hollande, quoique en hiver. Et le général Montesquiou au sud-est est entré dans le royaume de Sardaigne, où presque sans tirer un coup de fusil il a enlevé la Savoie, impatiente de faire partie de la république. Et le général de Gustine au nord-est s’est jeté sur Spire et son arsenal, puis sur l’électorale Mayence (1), non sans y être engagé, car il y a là des Allemands démocrates, et pas une ombre d’électeur ; si bien que dans ces derniers jours d’octobre, madame Forster, fille de Heine, tant soit peu démocrate, se promenant hors la barrière de Mayence avec son mari, vit des soldats français jouant à la boule avec des boulets de canon ! Forster saute de joie par-dessus une bombe en criant : Vive la république 1 Un garde national à barbe noire réplique : « Elle vivra bien sans vous. »
(1) Lettres de Jean-George Forster (Leipzig, 1829), t. I, p. 88.