‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 9 sur 52 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

La France a donc accompli parfaitement bien deux choses : elle a repoussé au delà des frontières ses envahisseurs cimmériens et déchiré sa constitution sociale à l’intérieur, jusque au dernier morceau; elle l’a détruite, elle l’a anéantie. Tout est complètement changé ; depuis le roi renversé, jusqu’au commissaire de quartier, toutes les autorités, les magistrats, les juges, toutes les personnes ayant un caractère officiel, ont eu à se modifier d’ellesmêmes, autant qu’il était nécessaire, et cela sans perdre de temps, ou sinon, brusquement et non sans violence on les aurait déposées. Un conseil exécutif de ministres formé de patriotes, avec un patriote Danton dans son sein, et aiflssi la nation entière et la Convention nationale, se sont chargés de ce soin. Tout commissaire de quartier, même dans les hameaux les plus reculés qui avait dit : de par le roi , et montré de la fidélité, n'avait rien de mieux à faire

qu’à se retirer pour faire place à un nouveau commissaire qui pouvait dire : de par la république .

C’est un changement tel, que l’historien doit prier ses lecteurs de se l’imaginer sans qu’il le leur ait décrit. Une révolution instantanée dans tout le corps politique, l’âme politique étant complètement changée ; révolution telle que peu de corps politiques ou autres en peuvent éprouver dans ce monde. Vous pourriez la comparer à celle dont la nymphe Sémélé fit l’expérience, lorsqu’elle sentit le besoin, par un caprice de femme, de voir son Jupiter olympien en vrai Jupiter; ainsi elle parut, la pauvre nymphe, à tel moment, Sémélé, au moment d’après, non plus Sémélé, mais flamme, et statue de cendres ardentes ! La France a jeté les regards sur la démocratie, et l’a regardée en face. Les envahisseurs cimmériens se rallieront avec des dispositions plus lmmhles, avec plus ou moins de bonheur; cette ruine, cette destruction, reformeront une organisation sociale, comme elles le pourront. Mais quant à la Convention nationale qui a tout à régler, si elle le fait, si comme l’espèrent le député Paine et la France entière, elle peut tout finir en peu de mois, nous l’appellerons la plus expéditive des conventions.

En vérité, il est bien singulier de voir comment ce vif peuple français passe subitement de vive le roi à vive la république, et cela en se trémoussant et en dansant, en secouant chaque jour (pour parler ainsi), et en foulant aux pieds dans la poussière, sa vieille défroque sociale, ses façons de penser, ses règles, ses usages et ses mœurs ; et ils s’acheminent en dansant joyeusement vers le déréglé, vers l’inconnu, avec l’espérance dans le cœur, et les mots de liberté , égalité, fraternité , à la bouche. Y a-t-il deux siècles, ou y a-t-il deux ans que la France entière poussait

simultanément des rugissements jusqu’au ciel, faisant entendre au milieu du tapage et de la fumée à sa fête des piques : «Vive le restaurateur de la liberté française ! » Il y a trois ans, Versailles et l’OEil-de-Bœuf existaient encore ; aujourd’hui il y a cette enceinte du Temple, surveillée tout autour par les municipaux aux yeux de dragons où, comme en son dernier cachot, gît la royauté expirante. En l’année 1789, le député à la constituante Barrère « pleurait» dans son journal, à la vue du roi Louis réconcilié ; et aujourd’hui en 1792, Barrère, député a la Convention, sans pleurer le moins du monde, va considérer si le roi Louis réconcilié sera ou non guillotiné.

La vieille défroque sociale tombe (disons-nous) si vite, parce qu’elle est tout à fait usée, et elle est foulée aux pieds par la danse nationale. Et les nouveaux vêtements, où sont-ils, où sont les nouvelles modes, les mœurs nouvelles? Liberté, égalité, fraternité; ce ne sont pas des vêtements, mais le désir d’en avoir ! La nation est dans ce moment, pour parler par métaphore, toute nue ; elle n’a ni mœurs, ni vêtements, elle est nue, une nation sans-culotte.

Voilà jusqu a quel point nos patriotes Brissot et nos Guadet ont triomphé. Les visions d’Ézéchiei Vergniaud sur la chute des trônes et des couronnes, dont il a parlé hypothétiquement et prophétiquement au printemps de cette année, se sont réalisées tout à coup en automne. Nos éloquents patriotes de la législative, semblables à de puissants magiciens, ont, par la force de leur parole, livré le royalisme avec ses vieilles coutumes et formules à tous les vents, et gouverneront maintenant une France libre de formules. Libre de formules? et encore pourtant l’homme ne vit qu’avec des formules, des usages, des

manières d’agir et de vivre I Pas de texte plus vrai que celui-ci, qui sera vrai de la table à thé ou de l’établi du tailleur, jusqu’aux hautes chambres des sénats, aux temples solennels, oui, dans toutes les régions de l’esprit et de l’imagination, jusqu’aux dernières limites de l’être articulé : — Ubi hotnines sunt , modi sunt ; il y a des règles partout où il y a des hommes ! C’est la loi la plus profonde de la nature humaine 1 ; grâce à elle, l’homme est un artisan, un animal se servant d’outils, et non l’esclave de l’instinct, du hasard et de la nature brute, mais dans une certaine mesure, leur maître. Vingt-cinq millions d’hommes qui se dépouillent subitement de tous leurs usages, et qui les foulent ainsi aux pieds, sont une terrible chose à gouverner.

Les éloquents patriotes de la législative ont précisément ce problème à résoudre ; sous les noms et surnoms d’hommes d’État, de modérantins, de Brissotins, de Rolandins, finalement de Girondins , ils deviendront fameux par toute la terre en le résolvant. Car ces vingt-cinq millions sont aussi des Gaulois effervescents ; — remplis à la fois de l’espérance de l’ineffable et universelle fraternité de l’âge d’or, et de la terreur de l’Europe cimmérienne coalisée tout entière contre nous. C’est un problème comme il y en a peu. En vérité, si l’homme, ainsi que le veulent les philosophes, jetait les yeux devant et derrière lui, qu’adviendrait-il de lui en beaucoup de cas? et dans ce cas particulier qu’adviendrait-il de ces sept cent quaranteneuf hommes? La Convention, si elle voyait clairement, et devant et derrière elle, serait une convention paralysée; mais comme elle voit clairement jusqu’au bout de son nez, elle n’est pas paralysée.

Pour la Convention elle-même, elle n’hésite ni sur la

besogne, ni sur la façon de la faire : il s’agit de faire la constitution, défendre la république, jusqu’à ce que ce soit fait. C’est pourquoi, assez promptement est formé un comité de la constitution : Sieyès, l’ancien constituant, constructeur de constitutions par état ; Gondocert fait pour de meilleures choses ; le député Paine, avec cette face d’un rouge ardent et ses yeux noirs étincelants ; Hérault de Séchelles, ex-parlementaire, un des plus beaux hommes de France : ces individus, avec d’autres collègues moins remarquables, se mettent gaiement à l’ouvrage, ils feront une fois déplus la constitution, et ils la feront, espérons-le, plus durable que la dernière. Car, que la constitution puisse être faite, qui en doute? autrement l’évangile de J. J. Rousseau aurait donc été prêché en vain au monde? Oui, c’est vrai, notre dernière constitution s’est écroulée dans l’année, d’une façon lamentable. Que s’ensuit-îl ? Uniquement qu’il faut ramasser les débris et les matériaux et s’en servir pour rebâtir mieux. Élargissez votre base, d’abord, jusqu’au suffrage universel, s’il le faut; ensuite, rejetez les matériaux pourris, comme le royalisme et autres du même genre. En un mot, bâtissez, ô merveilleux Sieyès et compagnie, sans vous lasser ! Si les échafaudages et les moellons croulent autour de vous, que cela vous excite au lieu de vous décourager. Recommencez toujours pour réparer le dommage ; et si vos membres sont brisés, que vos cœurs restent entiers ; construisez, dis-je, au nom du ciel, — jusqu’à ce que l’édifice tienne debout, ou autrement le genre humain l’abandonnera et les constructeurs de constitution seront congédiés avec des railleries et des pleurs ! Une bonne fois, dans le cours de l’éternité, il a été décidé que les doctrines du Contrat social seraient mises à l’épreuve. Et

HÉGICIDE.

ainsi le comité de constitution se donnera de la peine, plein d’espérance et de foi, — sans opposition aucune de la part de tout lecteur de ces pages.

Faire une constitution, donc, et rentrer gaiement chez soi dans peu de mois, est la prédiction que notre Convention fait sur elle-même; par ce savant programme , ses opérations et ses résultats marcheront. Mais entre le meilleur, le plus savant des programmes, en pareil cas, et l’exécution complète, quelle distance ! Toute réunion d’hommes n’est-elle pas, ainsi que nous le disons souvent, une réunion d’influences qui échappent au calcul ; chaque unité n’est-elle pas un microcosme d’influences? — Comment la science, sur de telles données, pourrait-elle fondre ses calculs et ses prophéties ? La science qui ne peut avec tous ses calculs, son calcul différentiel et intégral, son calcul des variations, calculer le problème de trois corps gravitants, doit ici rester tranquille et dire seulement : dans cette Convention nationale il y a sept cent quarante-neuf corps bien singuliers qui gravitent et font bien autre chose encore, — qui, probablement, de quelque étrange manière accompliront les décrets du ciel.

Quand il s’agit d’assemblées nationales, de parlements, de congrès, qui ont siégé longtemps, qui sont d’un tempérament froid, et qui ne sont pas extraordinairement ardents, on peut calculer et conjecturer ; et pourtant il y a encore une sorte de mystère dans leur marche ; et c’est justement là la pâture des chroniqueurs du journalisme ; oui, ceux-là même sont quelquefois jetés hors de l’ornière. Combien à plus forte raison une pauvre convention nationale emportée par la furie française, lancée d’un train si rapide, sans routine, sans chemin frayé, sans ornière, et dont tous les membres étaient si terriblement ardents !

C’est littéralement un parlement, comme un n’en a jamais vu sur terre. Ils sont eux-mêmes tout nouveaux, sans organisation. Ils sont le cœur et le cerveau d’une France complètement tombée dans la plus folle désorganisation. De toutes les villes, des hameaux, des parties les plus reculées de cette France avec ses vingt-cinq millions d’âmes passionnées, des influences innombrables sc précipitent à flots pressés dans ce même cœur, dans la salle du Manège, et se précipitent avec la même violence au dehors ; voilà de quelle terrible circulation artérielle et veineuse ce cœur est l’organe. Non, jamais sept cent quarante individus humains ne siégèrent ensemble sur cette terre, dans des circonstances plus étranges. La plupart sont des gens communs, ou pas loin du commun ; et pourtant comme la position qu’ils occupent les met en évidence ! Comment dans ce bruit sauvage de l’ouragan des passions humaines, avec la mort, la victoire, la terreur, la valeur, toutes les hauteurs, tous les abîmes grondant et rugissant, ces hommes abandonnés à leur propre direction vont-ils parler et agir ?

Les lecteurs savent bien que cette Convention nationale française (contrairement à son programme) est devenue l’étonnement et l’horreur du genre humain, une sorte de convention apocalyptique, un rêve sinistre réalisé, dont l’histoire ne parle guère que sous la forme de l’exclamation ; comment elle a couvert la France de misère, de déceptions et de délire ; comment de son sein s’élança la mort sur le cheval pâle. Détester cette pauvre convention nationale, est facile ; la louer et l’aimer, cela ne s’est pas trouvé impossible. C’est, ainsi que nous avons dit, un parlement placé dans les plus étranges circonstances. Pour nous, dans ces pages, voyons-y un mystère sombre et

KEGICIDK.

terrible, où les cimes se rencontrent avec les abîmes, avec de telles alternatives d éclairs resplendissants et de ténèbres redoublées, que les pauvres mortels éblouis ne savent plus distinguer ni les abîmes ni les cimes, mais se débattent et s’agitent en aveugles, comme des mortels peuvent faire en pareil cas. Convention qui devra se détruire ellemùme par un suicide et se réduire en cendres, — avec tout un monde 1 C’est à nous de ne pas égarer nos explorations dans ces profondeurs sombres et insondables, mais de la considérer de haut d’un œil impassible, de contempler son agonie sanglante, les phases et les crises dans lesquelles elle sera successivement jetée.

Il est un fait général bien que superficiel, que nous remarquons avec éloge: la force de la politesse. L’esprit de civilisation a tellement pénétré dans la vie de l’homme, que ni Drouet, ni Legendre, dans le plus fort de la lutte, ne peuvent s’en affranchir. Les débats des sénats, quand ils sont si violents et si passionnés, sont rarement présentés avec franchise au monde ; autrement peut-être en seraitil surpris. Le grand monarque lui-même ne chassa-t-il pas un jour son Louvois en brandissant sur lui une paire de pincettes ? mais si on lit les épais volumes des débats de cette convention, tout écumants d’une passion furieuse, qui agite à chaque instant des questions de vie et de mort, on est encore plus frappé de voir jusqu’à quel point ils sont encore maîtres d’eux-mêmes dans leurs discours, et comment dans cette effervescence sauvage, il y a toujours une sorte de règle polie qui s’efforce de contenir le débat, et comment les formes de la vie sociale n’en disparaissent jamais entièrement. Ces hommes, bien qu’ils se menacent du poing, 11e se prennent jamais au collet ; ils ne tirent jamais de poignards que pour produire un effet oratoire,

L'ASSEMBLÉE DÉLIBÉRATIVE, et cela rarement ; le blasphème est presque inconnu, quoique les rapports soient assez sincères ; nous ne trouvons en tout qu’un ou deux jurons prononcés par Marat.

Pour le reste, il y a de l’effervescence, qui en doute? assez d’effervescence ; les décrets passent aujourd’hui par acclamations et sont révoqués demain avec des vociférations ; l’esprit de cette assemblée est fiévreux, toujours porté aux extrêmes, toujours précipité ; « la voix de l’orateur est dominée par les clameurs»; une centaine « d’honorables membres s’élancent vers le côté gauche de la salle avec menaces, «le président a brisé successivement trois sonnettes»; il enfonce violemment, son chapeau, « pour marquer que la patrie est h deux doigts de sa perte». Assemblée tumultueuse et effervescente de la vieille Gaule 1 — ah, comme ces mots tour à tour éclatants et sourds de débats et de vie (la vie n’est-elle pas un débat?) tombent dans le silence l’un après l’autre, tantôt retentissants comme une fanfare, tantôt, sourds comme un glas funèbre ! Brennus et ces vieux capitaines gaulois, dans leur marche sur Rome, la Galatie et dans tous les autres pays, où ils portaient leurs invasions furieuses, avaient de ces débats orageux, n’en doutez pas, bien qu’aucun Moniteur ne les ait rapportés. Ils se querellaient en vieux celtique, ces Brennus ; et ce n’étaient pas des sans-culottes, au contraire, leurs culottes, leurs braies de feutre ou de cuir brut étaient la seule chose qu’ils eussent ; puisque selon Tite-Live, ils étaient nus jusqu’aux hanches, — et voyez, c’est encore la même besogne, les mêmes hommes, maintenant qu’ils ont des habits et qu’ils prononcent du nez une sorte de mauvais latin î mais en somme, le temps n’enveloppe-t-il pas cette Convention nationale, comme il enveloppait ces Brennus et ces anciens et augustes sé-

nais, avec leurs braies de cuir? Le temps sans doute, et aussi l’éternité. Aube obscure du temps — ou midi qui deviendra crépuscule, — et puis viennent la nuit et le silence ; et le temps avec tous ses bruits mourant s’engloutit dans la mer paisible. Plains ton frère, ô fils d’Adam ! Le jargon furieux qui sort de ses lèvres écumantes n 'est-ce pas vraiment le vagissement d’un enfant qui ne peut expliquer ce qui lui fait mal? mais il souffre évidemment d’un mal intérieur, et aussi doit-il crier et vagir sans trêve jusqu’à ce que sa mère le prenne, et qu’il s’endorme.

Cette convention n’a pas encore quatre jours d’existence et les mélodieuses stances mélibéennes qui renversèrent la royauté sont encore toutes fraîches dans notre oreille, quand retentit un nouveau diapason, malheureusement de discorde cette fois. Car on a parlé d’une chose dont il est difficile de bien parler, les massacres de septembre. Que dire de ces massacres de septembre, avec la Commune de Paris qui y a présidé, une Commune de Paris, dont la haine est terrible, et devant qui la pauvre législative impuissante n’avait qu’à se taire et à rester tranquille. Et maintenant, si une jeune et toute-puissante convention ne veut pas se taire et rester tranquille, quelle marche devrat-elle prendre? Ayez une garde départementale payée, répondent les Girondins et les amis de l’ordre, une garde nationale de volontaires chargée par tous les quatre-vingttrois ou quatre-vingt-cinq départements de cette mission spéciale; ils maintiendront les septembriseurs et les communes tumultueuses en état de soumission, la Convention en état de souveraineté. Ainsi ont répondu dans leur rapport les amis do l’ordre siégeant en comité, et même un décret a été rendu pour cet effet. Oui, certains départements comme le département du Var ou Marseille, dans

la ferme attente et l’assurance d’un décret, ont déjà leur contingent de volontaires en marche ; les braves Marseillais, les premiers le 10 août, ne seront pas les derniers ici ; « les pères donnent à leurs fils un mousquet et vingt-cinq louis, dit Barbaroux, et leur ordonnent de marcher. »

Peut-il y avoir rien de plus légitime ? une république qui veut se fonder sur la justice doit faire une enquête sur les massacres de septembre ; une convention s’appelant elle-même nationale ne doit-elle pas être gardée par une force nationale? Hélas! lecteur, cela semble ainsi à première vue, et cependant il y a beaucoup à dire et à contester. Tu vois les faibles débuts d’une controverse, que la logique pure ne terminera pas. Deux petites sources, septembre et la garde départementale, ou plutôt une seule source, la même au fond, s’enflera et débordera en flots d’amertume ; une foule de courants, secondaires et de ruisseaux d’amertume s’y jetteront d’un bord et de l’autre, jusqu’à ce qu’elle devienne une large rivière d’amertume, de rage et de discorde, qui ne pourra disparaître que dans les catacombes. Cette garde départementale, décrétée par des majorités accablantes, et pour la première fois licenciée, est de nouveau, dans l’intérêt delà paix, et non pour insulter Paris, décrétée plus d’une fois ; ce décret est même partiellement exécuté et les hommes qui doivent faire partie de la garde se montrent et paradent dans les rues de Paris, et il leur arrive de crier dans les fumées du vin : «/l bas Marat » (!) ! Bien qu’elle soit décrétée plus souvent que jamais, elle est tout aussi souvent révoquée, et continue pendant environ sept mois à n’être qu’une pure hypothèse, un sujet de bruit et de colère, une sé-

(I) Histoire i>arlemenluire, t. XX, p. 184.

CARLYI.E. lu. — 6

duisante possibilité qui s’efforce de devenir une réalité ; mais qui n’en sera jamais une, et qui après une lutte sans fin, sombrera au mois de février dans un funèbre repos, entraînant bien des choses avec elle. Si étranges sont les voies des hommes et des honorables membres !

Mais, ce quatrième jour de l’existence de la convention, qui est le 25 septembre 1792, il y a rapport du comité sur ce décret de la garde départementale, et un discours est prononcé contre. Il y a dénonciation d’anarchie et de dictature, sur laquelle nous pouvons laisser l’incorruptible Robespierre réfléchir; il y a dénonciation contre un certain Journal de la République , naguère appelé Ami du peuple; et en môme temps s’avançant visiblement, se tenant visiblement debout à la tribune, prêt à prendre la parole, le spectre en chair et en os de l’ami du peuple, Marat 1 Criez, vous les dix-sept cent quaranteneuf, c’est vraiment Marat, lui, et non pas un autre. Marat n’est point une illusion du cerveau, une création de la typographie, n’ayant d’existence que sur le papier ; mais un objet réel, composé de membres, de muscles, et qui a sa petite stature, à lui; vous le voyez là, dans sa noirceur, dans sa crasseuse saleté, c’est une fraction vivante du chaos et de la nuit antique, revêtue d’une forme visible, et qui demande à parler. «Il paraît dit Marat, au millieu des cris de l’assemblée, qu’il y a ici beaucoup de personnes qui sont mes ennemis. — Tousl Tous! s’écrièrent des centaines de voix. » Il y avait de quoi démonter un ami du peuple. Mais Marat ne se démontera pas ; il parle et croasse une explication, il croasse d’un air si raisonnable, si sincère, que la pitié repentante adoucit la colère, et que les huées s’apaisent ou môme se changent en applaudissements. Car cette Convention est mal-

L’ASSEMBLÉE DÉLIBÉRATIVE, heureusement la plus mobile des machines ; en ce moment elle se dirige vers l’est avec une énergie irrésistible ; mais touchez seulement quelques ressorts avec adresse, et la machine entière s’ébranlera, tournera avec un craquement terrible, et après mille oscillations se dirigera dans quelques instants vers l’ouest. Ainsi Marat, absous et applaudi, victorieux dans ce premier assaut, est, dans la suite du débat, piqué de nouveau par quelque adroit Girondin, et alors les huées recommencent et un décret d’accusation est sur le point de passer; mais le sombre ami du peuple pare le coup, se redresse encore une fois, croasse de nouveau avec un calme persuasif, et le décret d’accusation coule à fond. Sur ces entrefaites, il tire un pistolet, et l’appliquant sur son front, siège de tant de pensées et de prédictions, il dit que, «si le décret d’accusation avait passé, lui, l’ami du peuple, se serait fait sauter la cervelle». Un ami du peuple en est bien capable. Du reste, quant à ces deux cent soixante mille têtes d’aristocrates, Maratdit ingénument : « C'est là mon avis. » N’est-il pas incontestable, «qu’aucun pouvoir sur terre ne peut m’empécher de pénétrer les traîtres et de les démasquer», par l’originalité supérieure de mon esprit (1)? Peu de parlements sur terre, ont eu un membre honorable tel que cet ami du peuple.

Nous observons, cependant, que cette première attaque des amis de l’ordre, toute rude et prompte qu’elle ait été, est tombée à plat. Car Robespierre non plus, accusé d’avoir parlé de dictature, et de s’être fait saluer, en se montrant, de ce nom de dictateur, ne peut être jeté en prison, ni mis en accusation, quoique Barbaroux ait ouvertement porté témoignage contre lui et signé sa déposi-

(1) Moniteur , n° 271, 280, 29A, première année. Journal de Moore , II, p. 21, 157, etc.

tion. Avec une humilité édifiante l’incorruptible a dérobé au soufflet sa joue couleur vert- de mer ; il élève sa voix grêle, et plaide avec une adresse jésuitique, il réussit, il demande, enfin, avec assurance, ,« quels témoins a le citoyen Barbaroux à l’appui dê ses allégations?» «Moi! » s’écrie le violent Rebecqui, debout, se frappant la poitrine des deux mains, et reprenant «Moi (1)1» Néanmoins l’homme au teint vert de mer plaide de nouveau, et avec le même succès. Ce long tohubohu purement personnel, lorsque tant de questions d’un intérêt public sont négligées, se termine par un ordre du jour. O amis de la Gironde, pourquoi employez-vous vos augustes sessions à de pitoyables personnalités, quand la grande nationalité est dans un semblable état? — La Gironde a touché, aujourd’hui, à la tache noire et sale de son beau domaine de la Convention, elle l’a foulée aux pieds, et ne l’a pas encore effacée. Hélas ! c’est une source d’eau vive, comme nous le disions, que cette tache noire, et elle 11 e sera pas foulée aux pieds.

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