‹ Histoire de la Révolution française, Volume 6Chapitre 6 sur 7 · VI · texte numérisé non relu

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pour lui une pji#ouille passait dans la rue; elle accourt à ce bruit; Ladmiral s'enfuyant alors remonte dans sa chambre, et s'y enferme. On le suit et on veut enfoncer la porte. Il déclare qu'il est armé, et qu'il va faire feu sur ceux qui se présenteront pour le saisir. Cette menace n'intimide pas la patrouille. On force la porte; un serrurier, nommé Geffroy, s'avance le premier, et il reçoit un coup de fusil qui le blesse presque mortellement. Ladmiral est aussitôt arrêté et conduit en prison. Interrogé par Fouquier-Tin ville, il raconte sa vie, ses projets et les tentatives qu'il a faites pour frapper Robespierre avant de songer à Collot-d'Herbois. On lui demande qui l'a porté à commettre ce crime. Il répond avec fermeté que ce n'est point un crime ; que c'est un service qu'il a voulu rendre à son pays; que lui seul a conçu ce projet sans aucune suggestion étrangère, et que son unique regret est de n'avoir pas réussi.

Le bruit de cette tentative se répand avec rapidité , et , suivant l'usage , elle augmente la puissance de ceux contre lesquels elle était dirigée. Barrère s'empresse le lendemain , 4 prairial , cj^ venir à la Convention faire le récit de cette nouvelle machination de Pitt. « Les factions » intérieures, dit-il, ne cessent de correspondre » avec ce gouvernement marchand de coalitions,

» acheteur d'assassinats, qui poursuit la liberté » comme sa plus grande ennemie. Tandis que » nous mettons à l'ordre du jour la justice et la » vertu, les tyrans coalisés mettent à l'ordre du » jour le crime et l'assassinat. Partout vous trou- » verez le fatal génie de l'Anglais : dans nos mar- » chés , dans nos achats , sur les mers , dans le » continent, chez les roitelets del'Europe comme » dans nos cités. C'est ïa même tête qui dirige les » mains qui assassinent BassevilleàRome, les » marins français dans le port de Gênes , les » Français fidèles en Corse ; c'est la mêjne tête » qui dirige le fer contre Lepelletier et Marat, »la guillotine sur 'Chalier , et les armes à feu » sur Collot - d'Herbois. » Barrère produit ensuite des lettres de Londres et de Hollande qui ont été interceptées, et qui annoncent que les complots de Pitt sont dirigés contre les comités, et particulièrement con tre Robespierre. Un# de ces lettres dit en substance : « Nous crai- » gnons beaucoup l'influence de Robespierre » Plus le gouvernement français républicain sera » concentré, plus il aura de force, et plus il sera » difficile de le renverser. »

Une pareille manière de présenter les faits était bien propre à exciter le plus vif intérêt en faveur des comités , et surtout de Robespierre , et à identifier leur existence avec celle de la ré-

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publique. Barrère raconte ensuite le fait avec toutes ses circonstances , parle de l'empressement attendrissant que les autorités constituées ont montré pour protéger la représentation nationale, et raconte en termes magnifiques la conduite du citoyen Geffroy , qui a reçu une blessure grave en saisissant l'assassin. La Convention couvre d'applaudissemens le rapport de Barrère ; elle ordonne des recherches pour s'assurer si Ladmiral n'aurait pas des complices ; elle décrète des remercîmens pour le citoyen Geffroy, et décide, pour le récompenser, que le bulletin de ses blessures sera lu tous les jours à la tribune. Couthon fait ensuite un discours fulminant , pour demander que le rapport de Par rère soit traduit dans toutes les langues , et répandu dans tous les pays. «Ktt, Cobqurg, s'écrie- » t-il, et vous tous, lâches et petits tyrans, qui • # regardez le monde comme votre héritage, et » qui , dans les derniers instans de votre agonie, » vous débattez avec tant de fureur , aiguisez , » aiguisez vos poignards ; nous vous méprisons » trop pour vous craindre , et vous savez bien » que nous sommes trop grands pour vous imi- » ter.» La salle retentit d'applaudissemens. Couthon ajoute : « Mais la loi dont le règne vous » épouvante a son glaive levé sur vous : elle vous » frappera tous. Le genre humain a besoin de

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» cet exemple , et le ciel, que vous outragez , Fa » ordonné. » *

Collot-d'Herbois arrive alors comme pour recevoir les marques d'intérêt de l'assemblée; il est accueilli par des acclamations redoublées, et il a peine à se faire entendre. Robespierre, beaucoup plus adroit, ne paraît pas, et semble se* soustraire aux hommages qui Fattendent.

Dans cette même journée du4* uue jeune fillenommée Cécile Renault se présente àla porte de Robespierre , avec un paquet sous le bras * r elle demande à te voir r et insiste avec force pour être introduite auprès de lui. Elle dit qu'un: fonctionnaire public doit toujours être prêt à recevoir ceux qui ont à l'entretenir ,. et finit même par injurier les hôtes de Robespierre, le& Duplaix, qui ne voulaient pas la recevoir. Aux. instances de cette jeune fille , etàsonairétraiïge^ on conçoit des soupçons; on se saisit d'elle, et on la livre à la police. On ouvre son paquet, on y trouve des'hardes et deux couteaux. Aussitôt on prétend qu'elle a voulu assassiner Robespierre; on l'interroge T elle s'explique avec autant d'assurance que Ladn^iral. On lui demande ce qu'elle voulait de Robespierre , elle dit que c'était pour voir comment était fait un tyran; On la presse, on veut savoir pourquoi ce paquet, pourquoi ces hardes et ces couteaux * r elle^

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répond qu'elle n'a voulu faire aucun usage des couteaux ; que quant aux hardes , elle s'en était munie parce qu'elle s'attendait à être conduite en prisott, et de la prison à la guillotine. Elle ajoute qu'elle est royaliste, parce quelle aime mieux un roi que cinquante mille. On insiste davantage, on lui fait de nouvelles questions, mais elle refuse de répondre, et demande à être conduite à l'échafaud.

Il suffisait de ces indices pour en conclure que la jeuneReuault était un des assassins armés contre Robespierre. À ce dernier fait vint s'en ajouter un autre. Le lendemain, àChoisy-sur- Seine, un citoyen racontait dans un café la tentative d'assassinat commise sur Collot-d'Herbois, et se réjouissait de ce qu'elle n'avait pas réussi. Un nommé Saintanax , moine , qui écoutait ce récit, répond qu'il est malheureux que ces scélérats du comité aient échappé, mais qu'il espère que tôt ou tard ils seront atteints. On s'empare sur-le-champ du malheureux, et oh le traduit dans la nuit même à Paris. C'était plus qu il n'en fallait pour supposer de vastes ramifications; on prétendit qu'il y avait une bande d'assassins préparée ; on s'empressa d'accourir autour des membres du comité, on les engagea à se garder, et à veiller sur leurs jours si précieux à la patrie. Les sections s'assemblèrent, et envoyèrent de

nouveau des députations et des adresses à la Convention. Elles disaient que parmi les miracles que la Providence avait faits en faveur de la république, la manière dont Robespierre et Collot-d'Herbois avaient échappé aux coups des assassins n'était pas le moindre. L'une d'elles proposa même de fournir une garde de vingtcinq hommes pour veiller sur les jours, des membres du comité.

Le surlendemain était le jour où s'assemblaient les jacobins. Robespierre et Collotd'Herbois s'y rendirent , et furent reçus avec un enthousiasme extrême. Quand le pouvoir a su s'assurer une soumission générale , il ix'a qu'à laisser faire les âmes basses , elles viennent achever elles-mêmes l'œuvre de sa domination , et y ajouter un culte et des honneurs divins. On regardait Robespierre et Collot-d'Herbois avec une avide curiosité. Voyez , disait - on , ces hommes précieux , le Dieu des hommes libres les a sauvés; il les a couverts de son égide, et les a conservés à la république. Il faut leur faire partager les honneurs-que la Jrance a décernésaux martyrs de la liberté ; elle aura ainsi la satisfaction de les honorer , sans avoir à pleurer sur leur urne funèbre*. Collot prend le pre-

* Voyez les jacobins du 6 prairial.

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mier la parole avec sa véhémence ordinaire, et dit que lemotion qu'il éprouve dans le moment lui prouve combien il est doux de servir la pa-> trie, même au prix des plus grands périls. * Il » recueille , dU>il , cette vérité que celui qui a » couru quelque danger pour son pays reçoit » de nouvelles forces du fraternel intérêt qu'il » inspire. Ces applaudissemens bienveillans sont » un nouveau pacte d'union entre toutes les » âmes fortes. Les tyrans réduits aux abois , et » sentant leur fin approcher, veulent en vain » recourir aux poignards, au poison , au guet- » apens, les républicains ne s'intimideront pas. » Les tyrans ne savent^ils pas que lorsqu'un pa- » triote expire sous leurs coups , c'est sur sa » tombe que les patriotes qui lui survivent ju- » renfla vengeance du crime et l'éternité de la » liberté ? »

Collot achève au milieu des applaudissemens.

Bentabolle demande que le président donne à Collot et à Robespierre l'accolade fraternelle , au nom de toute la société. Legendre , avec l'empressement d'un domine, qui avait été l'ami de Danton , et qui était obligé à plus de bassesse pour faire oublier cette amitié, dit que la main du crime s'est levée pour frapper la vertu , mais que le Dieu de la nature a empêché que le forfait fut consommé. Il engage tous les citoyens à

former une garde autour des membres du comité , et s'offre à veiller le premier sur leurs jours précieux. Dans ce moment , des sections demandent à être introduites dans la salle; l'empressement est extrême , mais la foule est si grande qu'on est obligé de les laisser à la porte.

On offrait au comité les insignes du pouvoir souverain , et c'était le moment de les Repousser. II suffit à des chefs adroits de se les faire offrir, et* ils* doivent se donner le mérite du refus. Les membres présens du comité combattent avec une indignation affectée la proposition de se donner des gardes. Cou thon prend aussitôt la parole. <c II s'étonne , dit-il , de la proposition^ » qui vient d'être faite aux jacobins , et qui l'a » déjà été à* la Convention. II veut bien l'attri- » buer à dés intentions pures , mais il n'y a que » des despotes qui s'entourent de gardes , et les » membres du comité ne veulent point être assi- » miles à des despotes. Ils n'ont pas besoin de » gardes pour les défendre. C'est la vertu , c'est »Ja confiance du peuple et la Providence qui » veillent sur leurs jours ; il ne leur faut pas » d'autres garanties pour leur sûreté. D'ailleurs » ils sauront mourir à leur poste et pour la » liberté. »

Legendre se hâte de justifier sa proposition. Il

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dit qu'il n'a pas voulu précisément donner une garde organisée aux membres du comité , mais engager seulement les bons citoyens à veiller sur leurs jours ; que si du reste il s'est trompé ,il se rétracte, et que son intention a été pure. Robespierre lui succède à la tribune. C'est pour la première fois qu'il prend la parole. Des applaudissemens éclatent; ; et se prolongent long-temps; enfin 09 fait silence , et on lui permet de se faire entendre. « Je suis , dit-il , un de ceux que les » événemens qui se sont passés doivent le moins » intéresser, cependant je ne puis me défendre » de quelques réflexions. Que les défenseurs de » la liberté soient en butte aux poignards de la » tyrannie , il fallait s'y attendre. Je l'avais déjà » dit, si nous battons les ennemis , si nous déyr jouons les factions , nous serons assassinés. Ce » que j'avais prévu est arrivé : les soldats des » tyrans ont mordu la poussière , les traîtres ont » péri sur I'échafaud , et les poignards ont été » aiguisés contre nous. Je ne sais quelle impres- » sion doivent vous faire éprouver ces événe- » mens, mais voici celle qu'ils ont produite sur » moi. J'ai senti qu'il était plus facile de nous » assassiner que de vaincrfe nos principes et de » subjuguer nos armées. Je me suis dit que plus » la vie des défenseurs du peuple est incertaine » et précaire, plus ils doivent se hâter de remplir

» leurs derniers jours d'actions utiles à la liberté. » Moi qui ne crois pas à la nécessité de vivre , » mais seulement à la vertu et à la Providence , » je me trouve placé dans un état où sans doute » les assassins n'ont pas voulu me mettre; je me » sens plus indépendant que jamais de la mé- » chanceté des hommes. Les crimes des tyrans, » et le fer des assassins , m'ont rendu plus libre » et plus redoutable pour tous les ennemis du » peuple; mon âme est plus disposée que jamais » à dévoiler les traîtres , et à leur arracher le » masque dont ils osent se couvrir. Français , » amis de l'égalité , reposez -vous sur nous du » soin d'employer le peu de vie que la Providence » nous accorde , à combattre les ennemis qui » vous environnent ! » — Les acclamations redoublent après ce discours, et des transports éclatent dans toutes les parties de la salle. Robespierre, après avoir joui quelques instans de cet enthousiasme, prend encore une fois la parole contre un membre de la société , qui avait demandé qu'on rendît des honneurs civiques à Gejffroy. Il rapproche cette motion de celle qui tendait à donnef des gardes aux membres des comités, et soutient que ces motions ont pour but d'exciter l'envie et la calomnie contre le gouvernement, en l'accablant d'honneurs superflus. En conséquence il propose, et fait prononcer

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l'exclusion contre celui qui avait demandé pour

Geffroy les honneurs civiques.

Au degré de puissance auquel il était parvenu, le comité devait tendre à écarter les apparences de la souveraineté. Il exerçait une dictature absolue, mais il ne fallait pas qu'on s'en aperçût trop ; et tous les dehors , toutes les pompes du pouvoir , ne pouvaient que le compromettre inutilement. Un soldat ambitieux qui est maître par son épée, et qui veut un trône, se hâte de caractériser son autorité le plus tôt qu'il peut , et d'ajouter les insignes de la puissance à la puissance même ; mais les chefs d'un parti qui ne gouvernent ce parti que par leur influence , et qui veulent en rester maîtres , doivent $e flatter toujours , rapporter sans cesse à lui le pouvoir qu'ils exercent, et tout en le gouvernant paraître lui obéir.

Les membres du comité de salut public , chefs de la Montagne, ne devaient pas s'isoler d'elle et de la Convention , et devaient repousser au contraire tout ce qui paraîtrait les élever trop audessus de leurs collègues. Déjà on s'était ravisé, et l'étendue de leur puissance frappait les esprits, même dans leur propre parti. Déjà on voyait en eux des dictateurs , et c'était Robespierre surtout dont la haute influence commençait à offusquer les yeux. On s'habituait à dire, non plus/ç

comité le veut, mais Robespierre le yeuL Four quier-Tinvilledisaît.à un individu qu'il menaçait du tribunal révolutionnaire : Si Robespierre le veut , tu y passeras. Les agens du pouvoir nommaient sans cesse Robespierre dans leurs opérations , et semblaient rapporter tout à lui, comme à la cause de laquelle tout émanait. Les victimes ne manquaient pas de lui imputer leurs maux , et dans les prisons on ne voyait qu'un oppresseur, Robespierre. Les étrangers eux-mêmes dans leurs proclamations appelaient les soldats français soldais de Robespierre. Cette expression se trouvait dans une proclamation du duc d'York. Sentant combien était dangereux l'usage qu'on faisait de son nom, Robespierre s'empressa de prononcer à la Convention un discours , pour repousser ce qu'il appelait des insinuations perfides, dont le but était de le perdre; il le répéta aux Jacobins, et s'y attira les applaudissemens qui étaient ordinairement décernés à toutes ses paroles. Le Journal de la Montagne, et le Moniteur ayant le lendemain répété ce discours , et ayant dit que c'était un chef-d'œuvre dont l'analyse était impossible, parce que chaque mot valait une phrase, et chaque phrase une page, il s'emporta vivement , et vint le lendemain se plaindre aux Jacobins des journaux qui flagornaient avec affectation les membres du comité 7

afin de les perdre , en leur donnant les apparences de la toute-puissance. Les deux journaux furent obligés de se rétracter, et de s'excuser d'avoir loué Robespierre , en assurant que leurs intentions étaient pures.

Robespierre avait de la vanité, mais n'était pas assez grand pour être ambitieux. Avide de flatteries et de respects, il s'en nourrissait, et se justifiait de les recevoir en assurant qu'il ne voulait pas de la toute-puissance. Il avait autour de lui une espèce de cour composée de quelques hommes, mais surtout de beaucoup de femmes, qui étaient pleines pour lui des soins les plus délicats. Toujours empressées à sa porte, elles témoignaient pour sa personne la sollicitude la plus constante j elles ne cessaient de célébrer entre elles sa vertu, son éloquence f son génie; elles l'appelaient un homme divin et au-dessus de l'humanité. Ujie vieille marquise était la principale de ces femmes, qui soignaient en véritables dévotes ce pontife sanglant et orgueilleux. L'empressement des femmes est toujours le symptôme le plus sûr de l'engouement public. C'est elles qui par leurs soins actifs, leurs discours, leurs sollicitudes se chargent d'y ajouter le ridicule.

Aux femmes qui adoraient Robespierre s'était jointe une secte ridicule et bizarre, qui s'était

formée depuis peu. C'est au moment de l'aboli- • tion des cultes que les sectes abondent, parce que le besoin impérieux de croire cherche à se repaître d'autres illusions , à défaut de celles qui sont détruites. Une vieille femme dont le cerveau s'était enflammé dans les prisons de la Bastille, et qui se nommait Catherine Théot, se disait mère de Dieu, et annonçait la prochaine apparition d'un nouveau messie. Il devait, suivant elle, apparaître au milieu des bouleversemens, et, au moment où il paraîtrait, commencerait une vie éternelle pour les élus. Ces élus devaient propager leur croyance par tous les moyens, et exterminer les ennemis du vrai Dieu. Le chartreux dom Gerle, qui avait figuré sous la constituante, et dont l'imagination faible avait été égarée par des rêves mystiques, était l'un des deux prophètes; Robespierre était l'autre. Son déisme lui avait sans doute valu cet honneur. Catherine Théot l'appelait son fils chéri; les initiés le considéraient avec respect, et voyaient en lui un être surnaturel, appelé à des destinées mystérieuses et sublimes. Probablement il était instruit de leurs folies, et sans être leur complice, il jouissait de leur erreur. Il est certain qu'il avait protégé dom Gerle, qu'il en recevait des visites fréquentes, et qu'il lui avait donné un certificat de civisme signé

de sa main, pour le soustraire aux poursuites d'un comité révolutionnaire. Cette secte s'était fort répandue; elle avait son culte et ses pratiques, ce qui ne contribuait pas peu à sa propagation; elle avait des réunions chez Catherine Théot, dans un quartier reculé de Paris, près du Panthéon. C'était là que se faisaient les initiations, en présence de la mère de Dieu, de dom Gerie et des principaux élus. Cettç secte commençait à être connue, et on savait vaguement que Robespierre était pour elle un prophète. Ainsi tout contribuait à le grandir et à le compromettre.

C'était surtout parmi ses collègues que les ombrages commençaient à naître. Des divisions se prononçaient déjà, et c'était naturel, car la puissance du comité étant établie, le temps des rivalités était venu. Le comité s'était partagé en plusieurs groupes distincts. De douze membres qui le composaient, ils n'étaient plus que onze, par la mort de Héraut-Séchelles. Jean-Bon-Saint- André et Prieur de la Marne n'avaient pas cessé d'être en mission. Carnot était entièrement occupé de la guerre, Prieur de laCôte<l'Or des approvisionnemens, Robert Lindet des subsistances. On les appelait les gens d'examen. Ils ne prenaient aucune part ni à là politique ni aux rivalités. Robespierre, Saint-Just, Cou thon, s'é-

taient rapprochés. Une espèce de supérioritéd'esprit et de manières, le grand cas qu'ils semblaient faire d'eux-mêmes, et le mépris qu'ils semblaient avoir pour leurs autres collègues, les avaient portés à se ranger à part; on les nommait les gens de la haute main. Barrère n'était à leurs yeux qu'un être faible et pusillanime , ayant de la facilité # au service de tout le monde, Collot d'Herbois qu'tfn déclamateur de club, Billaud- Varennes qu'un esprit médiocre, sombre et envieux. Ces trois derniers ne pardonnaient pas à leurs collègues leurs dédains secrets. Barrère n'osait se prononcer; mais Collot-d'Herbois, et surtout Billaud, dont le caractère était indomptable, ne pouvaient dissimuler la haine dont ils commençaient à s'enflammer. Ils cherchaient à s'appuyer sur leurs collègues appelés les gens d'examen, et cherchaient à les mettre de leur côté. Ils pouvaient espérer un appui de la part du comité de sûreté générale, qui commençait à être importuné de la suprématie du comité de salut public. Spécialement borné à la police, et souvent surveillé ou contrôlé dans ses opérations par le comité de salut public, le comité de sûreté générale supportait impatiemment cette dépendance. Àmar, Vadier, Vouland, Jagot, Louis du Bas-Rhin, ses membres les plus cruels, étaient en même temps les plus disposés à se- VT. 22

couer le joug. Deux de leurs collègues, qu'on appelait les écouteurs, les observaient pour le compte de Robespierre, et cet espionnage leur était devenu insupportable. Les niécontens de l'un et l'autre comité pouvaient donc se reunir et devenir dangereux pour Robespierre , Couthon et Saint-Just. Il faut bien le remarquer, que c'étaient les rivalités d'orgueil et ^e pouvoir qui commençaient la division , et non une différence d'opinion politique , car Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois , Vadier, Vouland, Àmar, Jagot et Louis étaient des révolutionnaires non moins redoutables que les trois adversaires qu'ils voulaient renverser.

Une circonstance indisposa encore davantage le comité de sûreté générale contre les dominateurs du comité dé salut public. On se plaignait beaucoup des arrestations qui devenaient toujours plus nombreuses, et qui étaient souvent injustes, car elles portaient contre une foule d'individus connus pour excellens patriotes; on se plaignait des rapines et des vexations des agens nombreux auxquels le comité de sûreté générale avait délégué son inquisition. Robespierre, Saint-Just et Couthon n'osant ni foire abolir, ni faire renouveler ce comité, imaginè*rent d'établir un bureau de police dans le sein du comité de salut public. C était, sans détruire

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le comité de sûreté générale, envahir ses fonctions et l'en -dépouiller. Saint-Just devait avoir la direction de ce bureau, mais appelé à l'armée, il n'avait pu remplir ce soin, et Robes* pierre s'en était chargé à sa place. Le bureau de police faisait élargir ceux que faisait arrêter le comité de sûreté générale, et ce dernier comité rendait la pareille à l'autre. Cet envahissement de fonctions amena une brouille ouverte. Le bruit s'en répandit, et malgré le secret qui enveloppait le gouvernement, on sut bientôt que ses membres n'étaient pas d'accord.

D'autres mécontentemens, non moins graves, éclataient dans la Convention. Elle était toujours fort soumise, mais quelques-uns 'de ses membres, qui avaient conçu des craintes pour eux-mêmes, recevaient du danger un peu plus de hardiesse. C'étaient d'anciens amis de Danton, qui étaient compromis par leurs liaisons avec lui, et qui étaient menacés quelquefois comme restes du parti des corrompus et des indulgens. Les uns avaient malversé dans leurs fonctions, et craignaient l'application du système de la vertu; les autres avaient paru opposés à un déploiment de rigueurs tous les jours croissant. Le plus compromis d'entre eu# était Tallien. On disait qu'il avait malversé à la commune lorsqu'il en était membre, et à Bordeaux lorsqu'il y

était en mission. On ajoutait que dans cette dernière ville il s'était laissé amollir et séduire par une jeune et belle femme, qui l'avait accompagné à Paris, et qui venait d'être jetée en prison* Après Tallien on citait Bourdon de l'Oise, compromis par sa lutte avec le parti de Saumur, et expulsé des Jacobins, conjointement avec Fabre, Camille et Philippeaux; on citait encore Thuriot, exclu aussi des Jacobins; Legendre, qui, malgré ses soumissions journalières, ne pouvaitse faire pardonner ses anciennes liaisons avec Dan* ton ; enfin Fréron, Barras, Lecointre, Rovère^ Monestier, Panis, etc., tous, ou amis de Danton, ou désapprobateurs du système suivi par le gouvernement. Ces inquiétudes personnelles se propageaient, le nombre des mécontens augmentait chaque jour, et ils étaient prêts à s'unir aux membres de l'un ou l'autre comité qui voudraient leur tendre la main.

Le 20 prairial (8 juin) approchait; c'était le jour fixé pour la fête à l'Être suprême. Le 16 il fallait nommer un président; la Convention nomma à l'unanimité Robespierre pour occuper le fauteuil. C'était lui assurer le premier rôle dans la journée du 20. Ses collègues, comme on le voit, cherchaitnt encore à le flatter et à l'apaiser à force d'honneurs. De vastes préparatifs avaient été faits conformément au plan -conçu

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par David. La fête devait être magnifique. Le 20 au matin le soleil brillait de tout son éclata La foule, toujours prête à assister aux représentations que lui donne le pouvoir, était accourue; Robespierre se fit attendre long-temp& Il parut enfin au milieu de la Convention. Il était soigneusement paré; il avait la tête couverte de plumes r et tenait à la main , comme tous les représentai, un bouquet de fleurs, de fruits et d'épis de blé. Sur son visage, ordinairement si sombre r éclatait une joie qui ne lui était pas ordinaire. Un amphithéâtre était placé au milieu du jardin des Tuileries. I^a Convention l'occupait; à droite et à gauche se trouvaient plusieurs groupes d'enfans, d'hommes, de vieillards et de femmes. Les enfans étaient couronnés de violette, les adolescens de myrte, les hommes de chêne, les vieillards de pampre et d'olivier. Les femmes tenaient leurs filles par la main , et portaient des corbeilles de fleurs. Vis-à-vis l'amphithéâtre se trouvaient des figures représentant l'Athéisme ,*la Discorde, l'Égoïsme. Elles étaient destinées à être brûlées. Des que la Convention eut pris sa place , une mi^Vjue ouvrit la cérémonie. Le président fit ensuite un premier discours sur l'objet de la fête. « Français républi-^ » cains, dit-il, il est enfin arrivé le jour à jamais * fortuné que le peuple français consacre à l'Être»

» suprême ! Jamais le monde qu'il a créé ne lui » offrit un spectacle aussi digne de ses regards. » Il a yu régner sur la terre la tyrannie, le crime » et l'imposture : il voit dans ce moment une » nation entière, aux prises avec tous les op- » presseursdu genre humain, suspendre le cours » de ses travaux héroïques , pour élever sa pensée » et ses vœux vers le grand Etre qui lui donna » la mission de les entreprendre, et le courage a de les exécuter! »

Après avoir parlé quelques minutes, le président descend de l'amphithéâtre* et, se saisissant d'une torche , met le feu aux monstres de l'Athéisme, de la Discorde et de l'Égoïsme. Du milieu de leurs cendres paraît la statue de la Sagesse; mais on remarque qu'elle est enfumée, par les flammes au milieu desquelles elle vient de paraître. Robespierre retourne à sa place, et prononce un second discours sur l'extirpation des vices ligués contre la république. Après cette première cérémonie, on se met en marche pour se rendre au Chainp-de-Mars. L'orgtieil de Robespierre semble redoubler , et il affecte de marcher très en avant fie ses collègues. Mais quelques-uns, indignés, se rapprochent de sa personne, et lui prodiguent les sarcasmes les plus amers. Les uns se moquent du nouveau pontife, et lui disent r en faisaient allusion à ia statue de

la Sagesse, qui avait paru enfumée, que sa sagesse est obscurcie. D'autres font entendre le mot de tyran, et s'écrient quV/ est encore de* Brutus. Bourdon de l'Oise lui dit ces mots : La roche Tarpêienne est près du Capitole.

Le cortège arrive enfin au Champ-de-Mars..

Là se trouvait, au lieu de l'ancien autel de la patrie , une vaste montagne. Au sommet de cette montagne était un arbre : la Convention s'assied sous ses rameaux. I)« chaque côté de la montagne se placent les différens groupes d^s enfans, des vieillards et des femmes. Une symphonie commence; les groupes chantent ensuite des.

strophes en se répondant alternativement ; enfin à un signal donné r les adolescens tirent leurs .épées et jurent, dans les mains des vieillards, de défendre la patrie; les mères élèvent leurs enfans dans leurs bras^ tous les assistons lèvent leurs mains vers le ciel, et les sermens de vaincre se mêlent aux hommages rendus à l'Etre suprême. On retourne ensuite au jardin des Tuileries, et la fête se termine par des jeux publics. Telle fut la fameuse fête célébrée en l'honneur de l'Être suprême. Robespierre en ce jour était parvenu au comble des honneurs ; mais il n'était " arrivé au faite que pour en être précipité. Son orgueil avait blessé tout le monde, Les sarcasmes étaient parvenus jusqu'à son oreille, et il avait

vu chez quelques-uns de ses collègues une hardiesse qui ne leur était pas ordinaire. Le lendemain il se rend au comité de salut public, et exprime sa colère contre les députés qui Font outragé la veille. Il se plaint de ces amis de Danton, de ces restes impurs du parti indulgent et corrompu, et en demande le sacrifice. Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois, qui n'étaient pas moins blessés que leurs collègues du rôle que Robespierre avait joué* la veille , se montrent trèsT froids et peu empressés à le venger» IJs ne défendent pas les députés dont se plaint Robespierre , mais ils reviennent sur la dernière fête , ils expriment des craintes sur ses effets. Elle a indisposé , disént-ils , beaucoup d'esprits. D'ailleurs ces idées d'Etre suprême, d'immortalité de l'âme, ces pompes semblent un retour vers les superstitions d'autrefois, et peuvent faire rétrograder la révolution. Robespierre s'irrite alors de ces remarques ; il soutient qu il n'a jamais voulu faire rétrograder la révolution , qu'il a tout fait au contraire pour accélérer sa marche. En preuve il cite un projet de loi qu'il vient de rédiger avec Couthon, et qui tend à rendre le tribunal révolutionnaire encore plus meurtrier. Voici quel était ce projet.

Depuis deux mois il avait été question d'apporter quelques modifications à l'organisation du

tribunal révolutionnaire. La défense qu'avaient fournie Danton , Camille, Fabre, Lacroix avait fait sentir l'inconvénient des restes de formalités qu'on avait laissé exister. Tous les jours encore il fallait entendre des témoins et des avocats, et quelque briève que fût l'audition des témoins , quelque restreinte que fut la défense des avocats , néanmoins elle emportait une grande perte de temps, et amenait toujours un certain éclat. Les chefs de ce gouvernement, qui voulaient que tout se fît projnptement et sans bruit , désiraient supprimer ces formalités incommodes. S'étant habitués à penser que la révolution avait le droit de détruire tous ses ennemis, et qu'à la simple inspection on devait les distinguer , ils croyaient qu'on ne pouvait rendre la procédure révolutionnaire trop expéditive. Robespierre, particulièrement chargé du tribunal , avait préparé la loi avec Couthon seul, carSaint-Just était absent. Il n'avait pas daigné consulter ses autres collègues du comité de salut public 7 et il venait seulement leur lire le projet avant de le présenter. Quoique Barrère , Collot-d'Herbois fussent tout aussi disposés à en admettre les dispositions sanguinaires , ils devaient l'accueillir froidement ,. puisqu'il était conçu et arrêté sans leur participation. Cependant il fut convenu qu'il serait proposé le lendemain , et que Couthon en ferait

le rapport. Mais aucune satisfaction ne fut accordée à Robespierre pour les outrages qu'il avait reçus la veille.

Le comité de sûreté générale ne fut pas plus consulté sur la loi que ne l'avait été le comité de salut public. Il sut qu'une loi se préparait; mais il ne fut point appelé à y prendre part. Il voulut du moins , sur Cinquante jurés qui devaient être désignés, en faire nommer vingt; mais Robespierre les rejeta tous , et ne choisit que ses créatures. La proposition fut faite le % a prairial; Couthon^ fut le rapporteur. Après les déclamations habituelles sur l'inflexibilité et la promptitude qui devaient faire les. caractères de la justice révolutionnaire, il lut le projet , qui était conçu dans un style effrayant. Le tribunal devait se diviser en quatre sections , composées d'un président, trois juges et neuf jurés. H était nommé douze juges , et cinquante jurés qui devaient se succéder dans Fexercice de leurs fonctions , de manière que le tribunal put siéger tous les jours. La seule peine était la mort. Le tribunal , disait la loi , était institué pour punir les ennemis du peuple. Suivait la définition la plus vague et la plus étendue des ennemis du peuple. Dans le nombre étaient compris les fournisseur^ infidèles, et les alarmistes qui débitaient de mauvaises nouvelles. La faculté de traduire les citoyens au

tribunal révolutionnaire était attribuée aux deux comités , à la Convention, aux représentans en mission , et à l'accusateur public , Fouquier- Tinville. S'il existait des preuves soit matérielle?, soit morales , il ne devait pas être entendu de témoins. Enfin tin article portait ces mots : La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes y elle ri 3 en accorde point aux conspirateurs.

Une loi qui supprimait toutes les garanties , qui bornait l'instruction à un simple appel nominal, et qui, en attribuant aux deux comités la faculté de traduire les citoyen^ au tribunal révolutionnaire , leur donnait ainsi droit de vie et de mort ; une pareille loi dut causer un véritable effroi , surtout chez les membres de la Convention , déjà inquiets pour eux-mêmes. Il n'était pas dit si les comités auraient la faculté de traduire les représentans au tribunal , sans demander un décret préalable d'accusation ; dès lors les comités pouvaient envoyer leurs collègues à la mort, sans autre peine que celle de les désigner à Fouquier-Tinville. Aussi les restes de la prétendue faction des indulgens se soulevèrent, et, pour la première foisdepuis long-temps, on vit une opposition se manifester dans le sein de l'assemblée. Ruamps demanda l'impression et l'ajournement du projet, disant que si cette loi

était adoptée sans ajournement , il ne restait qu'à se brûler la cervelle. Recoin tre de Versailles appuya l'ajournement. Robespierre se présenta aussitôt pour combattre cette résistance inattendue. « Il y a , dit-il , deux opinions aussi an- » ciennes que notre révolution ; l'une , qui tend » à punir d'une manière prompte et inévitable » les conspirateurs ; l'autre , qui tend à absoudre » lés coupables ; cette dernière n'a cessé de se » reproduire dans toutes les occasions. Elle se » manifeste de nouveau aujourd'hui, et je viens. » la repousser. Depuis deux mois le tribunal se » plaint des entraves qui embarrassent sa mar^ » che; il se plaint de manquer de jurés; il faut » donc une loi. Au milieu des victoires de la ré- » publique , les conspirateurs sont plus actifs et » plus ardens que jamais ; il faut les frapper.. » Cette opposition inattendue qui se manifeste » n'est pas naturelle. On veut diviser la Con- » vention , on veut l'épouvanter. — Non , non r » s'écrient plusieurs voix , on ne nous divisera » pas. — C'est nous , ajoute Robespierre , qui » avons toujours défendu la Convention r ce n'est » pas nous qu'elle a à craindre. Du reste, nous » en sommes arrivés au point où l'on pourra nous » tuer, mais où l'on ne nous empêchera pas de » sauver la patrie. »

Robespierre ne manquait plus une seule fois

de parler de poignards et d'assassins , comme s'il avait toujours été menacé. Bourdon de l'Oise lui répond, et dit que si le tribunal a besoin de jurés, on n'a qu'à adopter sur-le-champ la liste proposée , car personne ne veut arrêter la marche de la justice, mais qu'il faut ajourner le reste du projet. Robespierre remonte à la tribune , et dit que la loi n'est ni plus compliquée ni plus obscure qu'une foule d'autres qui ont été adoptées sans discussion , et que , dans un moment où les défenseurs de la liberté sont menacés du poignard , on ne devrait pas chercher à ralentir la répression des conspirateurs. Enfin il propose de discuter toute la loi , article par article , et de siéger jusqu'au milieu de la nuit , s'il le faut , pour la décréter le jour même. La domination de Robespierre l'emporte encore; la loi est lue, et adoptée en quelques instans.

Cependant Bourdon , Tallien , tous les membres qui avaient des craintes personnelles, étaient effrayés d'une loi pareille. Les comités pouvant traduire tous les citoyens au tribunal révolutionnaire, et une exception n'étant pas faite en faveur des membres de la représentation nationale, ils tremblaient d'être enlevés en une nuit , et livrés àFouquiersansque la Convention même fut priévenue. Le lendemain a3 prairial, Bourdon demandalaparole.cŒn donnant, dit-il, aux comités

35o HISTOIRE

» de salut public et de sûreté générale le droit » de traduire les citoyens au tribunal révolu- » tionnaire , .la Convention n'a pas entendu sans » doute que le pouvoir des^ comités s'étendrait » sur tous ses membres , sans un décret préalable. » — Non , non , s'écrie-t-on de toutes parts. — » Je m'attendais , reprend Bourdon , à. ces mur- » mures ; ils me prouvent que la liberté est im- » périssable. » — Cette réflexion causa une sensation profonde. Bourdon proposa de déclarer que les membres de la Convention ne pourraient être livrés au tribunal révolutionnaire sans un décret d'accusation. Les comités étaient absens ; la proposition de Bourdon fut accueillie. Merlin demanda la question préalable , on murmura contre lui; mais il s'expliqua et demanda la question préalable avec un considérant , c'est que la Convention n'avait pu se dessaisir du droit de décréter seule ses propres membres.

Le considérant fut adopté à la satisfaction générale.

Une scène qui se passa dans la soirée donna encore plus d'éclat à cette opposition si nouvelle. Tallien et Bourdon se promenaient dans les Tuileries; des espions du comité de salut public les suivaient de très-près. Tallien fatigué se retourne, les provoque, les appelle de vite ■ espions du comité, et leur dit d'aller rapporter

à leurs maîtres cequ'ils ont vu et entendu. Cette scène causa une grande sensation. Couthon et Robespierre étaient indignés. Le lendemain ife se présentent à kt Convention , décidés à se plaindre vivement de la résistance qu'ils essuyaient. Delacroix et Mallarmé leur en fournissent l'occasion. Delacroix demande qu'on caractérise d'une manière plus précise ceux que la loi a qualifiés de dépravateurs des mœurs. Mallarmé demande ce qu'elle a voulu dire par ces mots : la loi ne donne pour défenseur aux patriotes calomniés que la conscience des jurés patriotes. Couthon montealors à la tribune , se plaint des amendemens adoptés la veille, et des amendemens proposés aujourd'hui, tf On a ca- » lonmié, dit-il, le comité de salut public, en » paraissant supposer qu'il voulait avoir la fa- » culte d'envoyer les membres de la Convention » à l'échafaud. Que les tyrans calomnient le » comité, c'est naturel ; mais que la Convention » elle-même semble écouter la calomnie , une » pareille injustice est insupportable, et il ne » peut s'empêcher de s'en plaindre. On s'est ap- » plaudi hier d'une heureuse clameur qui prou- » vait que la liberté était impérissable, comme si » la liberté avait été menacée. On a choisi pour » porter cette attaque le moment où les mem- » bres du comité étaient absens. Une telle con-

35a HISTOIRE

» duite est déloyale, et je propose de rapporter » les amendemens adoptés hier, et ceux qu'on » vient de proposer aujourd'hui. » — Bourdon répond que demander des explications sur une loi n'est pas un crime; que s'il s'est applaudi d'une clameur , c'est qu'il a été satisfait de se trouver d'accord avec la Convention; que si de part et d'autre on montrait la même aigreur, il serait impossible de discuter. « On m'accuse, » dit-il , de parler comme Pitt et Cobourg ; si je » répondais de même, où en serions-nous? J'es- » time Couthon , j'estime les comités, j'estime » la montagne qui a sauvé la liberté. » — On applaudit ces explications de Bourdon; mais ces explications étaient des excuses, et l'autorité des dictateurs était trop forte encore pour être bravée sans égards. Robespierre prend la parole, et fait un discours diffus, plein d'orgueil et d'amertume. « Montagnards, dit-il, vous se- » rez toujours le boulevard de la liberté publi- » que, mais vous n'avez rien de commun avec » les intrigans et les pervers quels qu'ils soient. » S'ils s'efforcent de se ranger parmi vous, ils » n'en sont pas moins étrangers à vos principes. » Ne souffrez pas que quelques intrigans, plus » méprisables que les autres, parce qu'ils sont » plus hypocrites , s'efforcent d'entraîner tine » partie d'entre vous , et de se faire les chefs d'un

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» parti...» — Bourdon de l'Oise interrompt Robespierre en disant qu'il n'a jamais voulu se faire le chef d'un parti. — Robespierre ne répond pas, et reprend : « Ce serait, dit-il, le com- » ble de l'opprobre si des calomniateurs, égarant » nos collègues... » — Bourdon l'interrompt de nouveau. « Je demande , s'écrie-t-il , qu'on » prouve ce qu'on avance; on vient de dire assez » clairement que j'étais un scélérat. — Je n'ai » pas nommé Bourdon, répond Robespierre; » malheur à qui se nomme lui-même! Oui, la » montagne est pure, elle est sublime; les in tri- » gans ne sont pas de la montagne.» Robespierre s'étend ensuite longuement sur les efforts qu'on fait pour effrayer les membres de la Convention, et pour leur persuader qu'ils sont en danger; il dit qu'il n'y a que des coupables qui soient ainsi effrayés, et qui veuillent effrayer les autres. Il raconte alors ce qui s'est passé la veille entre Tallien et les espions qu'il appelle des couriers du comité. Ce récit amène des explications très-vives de la part de Tallien , et vaut à ce dernier beaucoup d'injures. Enfin on termine toutes ces discussions par l'adoption des demandes faites par Couthon et Robespierre. Les amendemens de la veille sont rapportés, ceux du jour sont repousses, et l'affreuse loi du 22 reste telle qu'elle avait été proposée, vr. a3

Les meneurs du comité étaient triomphant encore une fois; leurs adversaires tremblaient, Tallien * Bourdon , Ruamps , Delacroix , Mallarmé, tous ceux qui avaient fait des objections à la loi, se croyaient perdus, et craignaient à chaque instant d'être arrêtés. Bien que le décret préalable de la Convention fut nécessaire pour la mise en accusation, elle était encore tellement intimidée qu'elle pouvait accorder tout ce qu'on lui demanderait. Elle avait rendu le décret contre Danton; elle pouvait bien le rendre encore contre ceux de ses amis qui lui avaient survécu. Le bruit se répandit que la liste était faite; on portait le nombre des victimes à douze, puis à dix-huit. On les nommait. Bientôt l'effroi se répandit, et plus de soixante membres de la Convention ne couchaient plus chez eux.

Cependant un obstacle s'opposait à ce qu'on disposât de leur vie aussi aisément qu'ils le craignaient. Les chefs du gouvernement étaient divisés. On a déjà vu que Billaud-Varennes, Collot, Barrère , avaient froidement répondu aux premières plaintes de Robespierre contre ses collègues. Les membres du comité de sûreté générale lui étaient plus opposés que jamais, car ils venaient d'être éloignés de toute coopération à la loi du aa, et il paraît même que quelques-unsd'entre eux étaient menacés. Robespierre et

Couthon poussaient l'exigence fort loin; ils auraient voulu sacrifier un grand nombre de députés; ils parlaient de Tallien, Bourdon de l'Oise, Thuriot, Rovère, Lecointre, Panis, Monestier, Legendre, Fréron, Barras; ils demandaient même Cambon, dont la renommée financière les gênait, etqui avait paru opposé à leurs cruautés; enfin ils auraient voulu porter leurs coups jusque sur plusieurs membres de la montagne les plus prononcés, tels que Duval, Audouin, Léonard Bourdon *. Les membres du comité de salut public, Billaud, Collot, Barrère et tous ceux du comité de sûreté générale, refusaient d'y consentir. Le danger, en s'étendant sur un aussi grand nombre de têtes, pouvait finir bientôt par les menacer eux-mêmes.

Ils étaient dans ces dispositions hostiles, et peu portés à s'entendre sur un nouveau sacrifice , lorsqu'une dernière circonstance amena une rupture définitive. Le comité de sûreté générale avait fait la découverte des assemblées qui se tenaient chez Catherine Théot. Il avait appris que cette secte extravagante faisait de Robespierre un prophète, et que celui-ci avait donné un certificat de civisme à dom Gerle.

Aussitôt Vadier, Vouland, Jagot, Amar, résolurent de se venger, en présentant cette secte

* Voyez la liste fournie par Villate dans ses mémoires.

comme une réunion de conspirateurs -dangereux, en la dénonçant à là Convention, et en faisant partager ainsi à Robespierre , le ridicule et l'odieux qui s'attacherait à elle. On envoya un agent, Sénart, qui, sous prétexte de se faire initier, s'introduisit dans l'une des réunions. Au milieu de la cérémonie, il s'approcha d'une fenêtre, donna le signal à la force armée, et fit saisir la secte presque entière. Dom Gerle, Catherine Théot, furent arrêtée On trouva le certificat de civisme donné par Robespierre à dom Gerle; on découvrit même dans le lit de la mère de Dieu une lettre qu'elle écrivait à son fils chéri, au premier prophète, à Robespierre enfin. Quand Robespierre apprit qu ? on allait pom> suivre la secte, il voulut s'y opposer, et provo-? qua une discussion sur ce sujet dans le comité de salut public. On a déjà vu que Billaud et Collot n'étaient pas déjà très-portés pour te déisme, et qu'ils voyaient avec ombrage l'usage politique que Robespierre voulait faire de cette croyance. Ils opinaient pour les poursuites. Robespierre insistant pour les empêcher, la discussion devint extrêmement vive; il essuya les expressions les plus injurieuses, ne réussit pas, et se retira en pleurant de rage. La querelle avait été si forte , que pour éviter d'être entendus de ceux qui traversaient les galeries, les membres

DE LA RÉVOLUTION; FRANÇAISE. 3St?

du comité résolurent de transporter le lieu de lAirs séances à l'étage supérieur. Le rapport contre la secte de Catherine Théot fut fait à la Convention. Barrère, pour se venger de Robes<pierre à sa manière, avait rédigé secrètement le rapport que Vouland devait prononcer. Lasecte^ était rendue aussi ridicule qu'atroce. La Convention, tantôt révoltée, tantôt égayée par le tableau tracé par Barrère, décréta d'accusation les principaux chets de la secte, et les envoya au tribunal révolutionnaire*

Robespierre indigné et de la résistance qu'il avait rencontrée , et des propos injurieux qu'iL avait essuyés, renonça à paraître au comité, et résolut de ne plus prendre part à ses délibérations. Il se retira dans les derniers jours de prai-. rial (milieu de juin). Cette retraite prouve dequelle nature était son ambition. Un ambitieux, n'a jamais d'humeur; il s'irrite par les obstacles, s'empare du pouvoir, et en écrase ceux qui l'ont outragé. Un rhéteur faible et vaniteux se dépite , et cède quand il ne trouve plus ni flatteries ni respects. Danton s'était retiré par paresse et dégoût, Robespierre par vanité blessée. Cette retraite lui fut aussi funeste qu'à Danton. Couthon restait seul contre Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, Barrère, et ces derniefs allaient s'emparer de toutes les affaires.

Ces divisions n'étaient pas encore ébruitées; on savait seulement que les comités de sàrat public et de sûreté générale n'étaient pa£ d'accord; on était enchante de cette mésintelligence, on espérait qu'elle empêcherait de nouvelles proscriptions. Ceux qui étaient menacés se rapprochaient-du comité de sûreté générale , le flattaient, l'imploraient , et avaient même reçu de quelques membres les promesses les plus rassurantes. Élie Lacoste, Moy se Bayle, Lavicomterie, Dubarran, les meilleurs des membres du comité de sûreté générale, avaient promis de refuser leur signature à toute nouvelle liste de ^ proscription.

Au milieu de ces luttes, les jacobins étaient toujours dévoués à Robespierre ; ils ne distinguaient pas encore entre les divers membres du comité, entre Couthon, Robespierre, SaintJust dhin côté, et Billaud-Varennes, Collot, Barrère de l'autre. Us ne voyaient que le gouvernement révolutionnaire d'une part, et de l'autre queU . ques restes de la faction des indulgens, quelques amis de Danton, qui, à propos de la loi du 11 prairial , venaient de s'élever contre ce gouvernement salutaire. Robespierre , qui avait défendu ce gouvernement en défendant la loi, était toujours pour eux le premier et le plus grand citoyen de la république; tous les autres n'é-

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 35g

taiem que des intrigans qu'il fallait achever de dti£ruire. Aussi ne manquèrent-ils pas d'exclure Tallien de leur comité de correspondance , parce qu'il n'avait pas répondu aux accusations qui avaient été dirigées contre lui dans la séance dû *il\. Dès ce jour, Collot et Billaud-Varennes, sentant l'influence de Robespierre, s'abstinrent de paraître aux Jacobins. Qu'auraient-ils pu dire ? Ils n'auraient pu exposer leurs griefs tous personnels, et faire le public juge entre leur or* gueil et celui de Robespierre. Il ne leur restait qu'à se taire et à attendre. Robespierre et Couthon avaient donc le champ libre. Ce bruit d'une nouvelle proscription ayant produit un effet dangereux, Couthon se hâta de démentir devant la société les projets qu'on leur supposait con^ tre vingt-quatre et même soixante membres de la Convention. « Les ombres de Danton , d'Hé- » bert, de Chaumette, se promènent, dit-il, e«-* » core parmi nous; elles cherchent à perpétuer » lé trouble et la division. Ce qui s'est passé dans » la séance du 24 en est un exemple frappant; » on veut diviser le gouvernement, discréditer » ses membres, en les peignant comme des Sylla » et des Néron; on délibère en secret, on se » réunit ,' on forme de prétendues listes de pro- » scription, on effraie les citoyens pour ert faire » des ennemis de l'autorité publique. On répan-

36o HISTOIRE

» dait il y a peu de jours le bruit que les comités » devaient faire arrêter dix-huit membres dé*Ia » Convention; déjà même on les nommait. Dé- » fiez-vous de ces insinuations perfides; ceux qui » répandaient ces bruits sont des complices » d'Hébert et de Danton; ils craignent la pu* » nition de leur conduite criminelle ; ils cher- » chent à s'accoler des gens purs, dans l'espoir » que, cachés derrière eux, ils pourront aîséj> ment échapper à l'œil de la justice. Mais ras- » surez-vous, le nombre des coupables est heu- » reusement très-petit ; il n'est que de quatre , » de six peut-être ; et ils seront frappés , car le » temps est venu de délivrer la république des » derniers ennemis qui conspirent contre elle. » Reposez-vous de son salut/sur l'énergie et la » justice des comités. »

Il était adroit de réduire à un petit nombre les proscrits que Robespierre voulait frapper. Les Jacobins applaudirent , suivant l'usage , le discours de Couthon ; mais ce discours ne rassura aucune des victimes menacées , et ceux qui se croyaient en péril n'en continuèrent pas moins de coucher hors de leurs maisons. Jamais la terreur n'avait été plus grande , non - seulement dans la Convention, mais dans les prisons, et par tbuté la France.

Les cruels agens de Robespierre , l'accusateur

Fouquier-Tinville, le président Dumas, s'étaient emparés de la loi du 22 prairial , et allaient s'en servir pour ravager les prisons. Bientôt , disait Fouquier , on mettra sur leurs portes cet écriteau : Maison à louer. Le projet était de se délivrer de la plus grande partie des suspects. On s'était accoutumé à les considérer comme des ennemis irréconciliables, qu'il fallait détruire pour le salut de la république. Immoler des milliers d'individus dont le tort n'était que de penser d'une certaine manière , qui souvent même ne pensaient pas autrement que leurs persécuteurs, les immoler semblait une chose toute naturelle, par l'habitude qu'on avait prise de se détruire -£ c ^4 uns l es autres. La facilité à faire mourir et à mourir soi-même était devenue extraordinaire. Sur les champs de bataille, sur l'échafaud, des milliers d'hommes périssaient chaque jour , et on n'en était plus étonné. Les premiers meurtres commis en g3 provenaient d'une irritation réelle et motivée par le danger. Aujourd'hui les périls avaient cessé , la république était victorieuse , on n'égorgeait plus par indignation , mais par l'habitude funeste qu'on en avait contractée. Cette machiçe formidable qu'on avait été obligé de construire pour résister à des ennemis de toute espèce commençait à n'être plus nécessaire, mais une fois mise en action, on ne savait

36a HISTOIRE

plus l'arrêter. Tout gouvernemenfdoit avoir son excès, et ne périt que lorsqu'il a atteint cet excès. Le gouvernement révolutionnaire ne devait pas finir le jour même où les ennemis de la république seraient assez terrifiés; il devait aller au-delà , il devait s'exercer jusqu'à ce qu'il eût révolté tous les coeurs par son atrocité même. Les choses humaines ne vont pas autrement.

Pourquoi d'affreuses circonstances avaient-elles t)bligé de créer un gouvernement de mort, qui ne régnerait et ne vaincrait que par la mort?

Ce qui est plus effrayant encore, c'est que lorsque le signal est donné , lorsque l'idée est établie qu'il faut sacrifier des vies , et qu'en les sacrifiant on sauvera l'état, tout se dispose pour ce but affreux avec une singulière facilité.

Chacun agit sans remords , sans répugnance ; on s'habitue à cela comme le juge à envoyer des coupables au supplice , le médecin à voir des êtres souffrons sous son instrument, le général à ordonner le sacrifice de vingt mille soldats. On se fait un affreux langage suivant ses nouvelles œuvres ; on sait même le rendre gai , on trouve des mots piquans pour exprimer des idées sanguinaires. Chacun marche, entraîné, étourdi avec l'ensemble; et on voit des hommes qui la veille s'occupaient doucement des arts et

du commerce, s'occuper avec la même facilité de mort et de destruction.

Le comité avait donné le signal par la loi du 2 a ; Dumas et Fouquier l'avaient trop bien compris. Il fallait cependant desprétextes pour immoler tant de malheureux. Quel crime pouvait-on leur supposer, lorsque la plupart d'entre eux étaient des citoyens paisibles, inconnus, qui n'avaient jamais donné à l'état aucun signe de vie ? On imagina que plongés dans les prisons ils devaient songer à en sortir , que teur nombre devait leur inspirer le sentiment de leurs forces , et leur donner l'idée de s'en servir pour se sauver. La prétendue conspiration de Dillon fut le germe de cette idée , qu'on développa d'une manière atrpce. On se servit de quelques misérables qui étaient détewms , et qui consentirent à jouer le rôle infâme de délateurs. Ils désignèrent au Luxembourg cent -soixante prisonniers qui, disaient -ils, avaient pris part au complot de Dillon. On se procura de ces faiseurs de listes dans toutes les autres maisons d'arrêt , et ils dénoncèrent dans chacune cent ou deux cents individus comme complices de la conspiration des prisons. Une tentative d'évasion faite à la Force ne servit qu'à autoriser cette fable indigne, et sur-le-champ on commença à envoyer des centaines de malheureux au tribune

révolutionnaire. On les acheminait des diverses prisons à la Conciergerie, pour aller de là au tribunal et à Péchafaud. Dans la nuit du 18 au 19 messidor (6 juin), on traduisit les cent soixante désignés au Luxembourg. Ils tremblaient en entendant cet appel ; ils ne savaient ce qu'on leur imputait, et ce qu'ils voyaient de plus probable, c'était la mort qu'on leur réservait. L'affreux Fouquier , depuis qu'il était nanti de la loi du 22, avait opéré de grands changemens dans la salle du tribunal. Au lieu des sièges des avocats , et du banc destiné autrefois aux accusés , et pouvant en contenir dix-huit ou vingt , il avait fait construire un amphithéâtre qui pouvait contenir cent ou cent cinquante accusés à la fois. Il appelait cela ses petits gradins. Poussant son ardeur jusqu'à une espèce d'extravagance, il avait fait élever Péchafaud dans la salle même du tribunal , et il se proposait de faire juger en une même séance les cent soixante accusés du Luxembourg.

Le comité de salut public , en apprenant l'espèce de délire de son accusateur public , l'envoya chercher f lui ordonna de faire enlever l'échafaud de la salle où il était dressé, et lui défendit de traduire soixante individus à la fois. Tu veux donc y luiditCollot-d'Herbois dans un transport de colère,, démoraliser le supplice ? Il faut ce-

pendant remarquer que Fouquier a prétendu le contraire , et soutenu que c'était lui qui avait demandé le jugement des cent soixante en trois fois. Cependant tout prouve que c'est le comité qui fut moins extravagant que son ministre , et qui réprima son délire. Il fallut renouveler une seconde fois à Fouquier-Tinville l'ordre d'enlever la guillotine de la salle du tribunal.

Les cent soixante furent partagés en trois troupes, jugés et exécutés en trois jours. La procédure était devenue aussi expéditive et aussi affreuse que celle qui s'employait dans le guichet de l'Abbaye dans les nuits des i et 3 septembre. Les charrettes, commandées pour tous les jours, attendaient dès le matin dans la cour du Palaisde-Justice , et les accusés pouvaient les voir en montant au tribunal. Le président Dumas, siégeant comme un furieux , avait deux pistolets sur la table. Il demandait aux accusés leur nom seulement, et y ajoutait à peine une question fort générale. Dans l'interrogatoire des cent soixante , le président dit à l'un d'eux , Dorival : Connaissez-vous la conspiration? — Non. — Je m'attendais que vous feriez cette réponse, mais elle ne réussira pas. A un autre. — Il s'adresse au nommé Champigny : N'êtes-vous pas ex-noble?

— Oui. — A un autre. A Guedreville : Etes-vous prêtre ? — Oui , mais j'ai prêté le serment. —

Vous n'avez plus là parole. À un autre. Au nommé Ménil : îFétiez-vous pas domestique de l'ex-constituant Menou? — Oui. A un autre. Au nommé Vely : N'étiez -vous pas architecte' de Madame? — Oui, mais j'ai été disgracié en 1788. — A un autre. A Gondrecourt : N'avez -vous pas votre beau -père au Luxembourg? — Oui. — A un autre. A Durfort : N'étiez -vous pas garde du corps? — Oui, mais j'ai été licencié en 1789. — A un autre.

C'est ainsi que s'instruisait le procès de ces malheureux. La loi portait qu'on ne serait dis* pensé de faire entendre des témoins que lorsqu'il y aurait des preuves matérielles ou mordes; néanmoins on n'en faisait jamais appeler, prétendant toujours qu'il existait des preuves de cette espèce. Les jurés ne se donnaient pas même la peine de rentrer dans la salle du conseil. Us opinaient à l'audience même , et le jugement était aussitôt prononcé. Les accusés avaient eu à peine le temps de se lever et d'énoncer leurs noms. Un jour il y en eut un dont le nom n'était pas sur la liste des accusés, et qui dit au tribunal : Je ne suis pas accusé , mon nom n'est pas dans votre liste. — Eh qu'importe ! lui dit Fouquier ; donne le vite. — Il le donna , et fat envoyé à la mort comme les autres. La plus grande négligence régnait dans cette espèce d'adminis-

tration barbare. Souvent on omettait, par l'effet de la grande précipitation, de signifier les actes d'accusation , et on les donnait aux accusés à l'audience même. On commettait les plus étranges erreurs. Un digne vieillard, Loizerolles, entend prononcer à côté de son nom les prénoms de son fils; il se garde de réclamer, et il est envoyé à la mort. Quelque temps après, le fils est jugé à son tour ; et il se trouve qu'il aurait dû ne plus exister, car un individu ayant tous ses noms avait été exécuté : c'était son père. Il n'en périt pas moins. Plus d'une fois on appela des détenus qui avaient déjà été victimes depuis long-temps. Il y avait des centaines d'actes d'accusation tout prêts, auxquels on ne faisait qu'ajouter la désignation des individus. On faisait de même pour les jugemens. L'imprimerie était à côté de la salle même du tribunal ; les planches étaient toutes prêtes , le titre , les motifs étaient tout composés, il n'y avait que les noms à y ajouter. On les transmettait par une petite lucarne au prote. Sur-le-champ des milliers d'exemplaires étaient tirés , et allaient répandre la douleur dans les familles et l'effroi dans les prisons. Les petits colporteurs venaient vendre le bulletin du tribunalsouslesfenêtresdesprisonniers, encriant : Foici ceux qui ont gagné à la loterie de la sainte guillotine. Les accusés étaient exécutés an sortir

de l'audience, ou tout au plus le lendemain, si la journée était trop avancée.

Les têtes tombaient depuis la loi du a 2 prairial par cinquante et soixante chaque jour. Ça va bien , disait Fouquier , les têtes tombent comme des ardoises y et il ajoutait : Il faut que ça aille mieux encore la décade prochaine ; il m 9 en faut quatre cent cinquante au moins *. Pour cela on faisait ce qu'ils appelaient des commandes aux moutons qui se chargeaient d'espionner les suspects. Ces infâmes étaient devenus la terreur des prisons. Enfermés comme suspects, on ne savait pas au juste quels étaient ceux d'entre eux qui se chargeaient de désigner les victimes ; mais on s'en doutait à leur insolence , aux préférences qu'ils obtenaient des geôliers, aux orgies qu'ils faisaient dans les guichets avec les agens de la police. Souvent ils laissaient connaître leur importance pour en trafiquer. Ils étaient caressés 7 implorés par les prisonniers tremblans; ils recevaient même des sommes pour ne pas mettre un nom sur leur liste. Ils faisaient leurs choix au hasard ; ils disaient de tel qu'il avait tenu un propos aristocrate ; de tel autre , qu'il avait bu un jour où l'on annonçait une défaite des armées , et leur seule désignation équivalait à un

* Voyez pour tous ces détails le long procès de Fouquier- Tinville.

arrêt de mort. On portait les noms qu'ils avaient fournis sur autant d'actes d'accusation , et on venait le soir signifier ces actes aux prisonniers, et les traduire à la Conciergerie. Cela s'appelait dans la langue des geôliers le journal du soir. Quand ces infortunés entendaient le roulement des tombereaux qui venaient les chercher , ils étaient dans une anxiété aussi cruelle que la mort; ils accouraient aux guichets, se collaient contre les grilles pour écouter la liste , et tremblaient d'entendre leur nom dans la bouche des huissiers. Quand ils avaient été nommés, ils embrassaient leurs compagnons d'infortune, et recevaient les adieux de mort. Souvent on voyait les séparations les plus douloureuses : c'était un père qui se détachait de ses enfans , un époux de son épouse. Ceux qui survivaient étaient aussi malheureux que ceux que l'on conduisait à la caverne de Fouquier-Tinville ; ils rentraient en attendant d'être promptement réunis à leurs proches. Quand ce funeste appel était achevé , les prisons respiraient , mais jusqu'au lendemain seulement. Alors les angoisses recommençaient de nouveau , et le funeste roulement des charrettes ramenait la terreur.

La pitié publique commençait à éclater d'une manière inquiétante pour les exterminateurs.

Les marchands de la rue Saint-Honoré , où pas* vi. 24

saient tous les jours les charrettes, fermaient leurs boutiques. Pour priver les victimes de ces signes de douleur, on transporta 1 echafaud à la barrière du Trône, et on ne rencontra pas moins de pitié dans ce quartier des ouvriers que dans les rues le mieux habitées de Paris. Le peuple , dans un moment d'enivrement, peut devenir impitoyable pour des victimes qu'il égorge luimême; mais voir expirer chaque jour cinquante et soixante malheureux, contre lesquels il n'est pas entraîné par la fureur, finit bientôt par l'émouvoir. Cependant cette pitié était silencieuse et timide encore. Tout ce que les prisons renfermaient de plus distingué avait succombé; la malheureuse sœur de Louis XVI avait été immolée à son tour ; des rangs élevés on descendait déjà aui derniers rangs de la société. Nous voyons suf la liste du tribunal révolutionnaire à cette époque, des tailleurs, des cordonniers, des perruquiers , des bouchers, des cultivateurs, des limonadiers, des ouvriers même, condamnés pour sentimens et propos réputés contrerévolutionnaires. Pour donner enfin une idée du nombre des exécutions dé cette époque, il suffira de dire que du mois de mars 1793, époque où le tribunal entra en exercice, jusqu'au mois de juin 1794 (àa prairial an û) 9 il avait condamné cinq cent soixànte*dix*&ept person-

DE LA. RÉVOMJTIOJf FRANÇAISE. '&] I

toes; et que du 10 juin (aa prairial) au 9 ther- ? T midor Q&Quillet), il en condamna mille deux cent.quatre^vingt-cinq,; ce qui porte en tout le nombre des victimes jusqu'au 9 thermidor , à à mille huit cent soixante-deux.

Cependant; les exécuteurs n'étaient pas tranquilles. Dumas était troublé, et Fouquier n'osait sortir la nuit; il voyait les parens de ses victimes toujours prêts à le frapper. Traversant les guichets du Louvre avec Sénard, il s'effraie d'un bruit léger; c'était un individu qui passait tout près de lui.« Si j'avais été seul, s'écria-t-41, il me serait arrivé quelque chose. »

Dans les principales villes de France la terreur n'était pas moins grande qu'à Paris. Carrier avait été envoyé à Nantes pour y punir la Vendée. Carrier, jeune encore, était un dfe oe$ êtres médiocres et violens qui, dans l'entraînement des guerres civiles, deviennent des monstres de cruauté et d'extravagance* Il débuta par dire en arrivant à Nantes <gtill fallait tout égorger, et que, malgré la promesse de grâce faite aux Vendéens qui mettraient bas les armes, il ne fallait accorder quartier à aucun d'entre eux. Les autorités constituées ayant parlé de tenir la parole donnée aux rebelles, a Vous êtes des j... f.......

leur dit Carrier, vous ne savez pas votre métier, je vous ferai tous guillotiner; » et il commença

par faire fusiller et mitrailler par troupes de cent et deux cents les malheureux qui se rendaient. Il se présentait à la société populaire le sabre à la main, l'injure à la bouche, menaçant toujours de la guillotine. Bientôt cette société ne lui convenant plus, il la fit dissoudre. Il intimida les autorités à un tel point, qu'elles n'osaient plus paraître devant lui. Un jour elles voulaient lui parler des subsistances, il répondit aux officiers municipaux que ce n'était pas son affaire, que le premier b...„. <jjai lui parlerait de subsistances, il lui ferait mettre L& tête à bas, et qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de leurs sottises. — Cet insensé ne croyait avoir d'autre mission que celle d'égorger.

Il voulait punir à la fois et les Vendéens rebelles, et les Nantais fédéralistes, qui avaient essayé un mouvement en faveur des girondins, après le siège de leur ville. Chaque jour les malheureux qui avaient échappé au messacre du Mans et de Savenai arrivaient en foule, chassés par les armées qui les pressaient de tous côtés. Carrier les faisait enfermer dans les prisons de Nantes , et en avait accumulé près de dix mille. Il avait ensuite formé une compagnie d'assassins, qui se répandaient dans les campagnes des environs, arrêtaient les familles nantaises, et joignaient les rapines à la cruauté. Carrier avait

d'abord institué une commission révolutionnaire devant laquelle il faisait passer les Vendéens et les Nantais. Il faisait fusiller* les Vendéens, et guillotiner les Nantais suspects de fédéralisme ou de royalisme. Bientôt il trouva la formalité trop longue, et le supplice de la fusillade sujet à des inconvéniens. Ce supplice était lent, il était difficile d'enterrer les cadavres. Souvent ils restaient sur le champ du carnage , et infectaient Fair à tel point, qu'une épidémie régnait dans la ville. La Loire , qui traverse Nantes, suggéra une affreuse idée à Carrier : ce fut de se débarrasser des prisonniers en les plongeant dans ses flots. Il fit un premier essai , chargea une gabarre de quatre-vingt-dix prêtres, sous prétexte de les déporter, et la fit échouer à quelque distance de la ville. Ce moyen trouvé , il se décida à en user plus largement. Il n'employa plus la formalité dérisoire de faire passer les condamnés devant une commission : il les faisait prendre la nuit dans les prisons, par bandes de cent et deux cents, et conduire sur des bateaux. De ces bateaux on les transportait sur de petits bâtimens préparés pour cette horrible fin. On jetait les malheureux à fond de cale; on clouait les sabords, on fermait l'entrée des ponts avec des planches ; puis les exécuteurs se retiraient dans des chaloupes, et des charpentiers

374 IHSTOIKE

placés dans des batelets ouvraient les flancs des bâtimens à coups de hache , et les faisaient couler bas. Quatre ou cinq mille individus périrent de cette manière affreuse. Carrier se réjouissait d'avoir trouvé ce moyen plus expéditif et plus salubre de délivrer la république de ses ennemis. H noya non-seulement des hommes, mais un grand nombre de femmes «t d'enfans. Lorsque les fa mille s vendéennes s'étaient dispersées après Savenai, une foule de Nantais avaient recueilli des enfans pour les élever. « Ce sont des louve* teaiix, » dit Carrier; et il ordonna de venir les restituer à la république. Ces malheureux enfans furent noyés pour la plupart.

La Loire était chargée de cadavres;; les vaisseaux ^n jetant l'ancre soulevaient quelquefois des bateaux remplis de noyés. Les oiseaux «de proie couvraient les rivages du fleuve, et se nourrissaient de débris humains *. Les poissons étaient repus «Tune nourriture qui tes rendait dangereux*, «t la municipalité avait défendu d'en pêcher. A ces horreurs se joignaient une maladif contagieuse et la disette, Au milieu de ce désastre, Carrier, toujours bonifiant de -colère ^défendait le moindre mouvement de pitié,

* Déposition d'un capitaine 4e vaisseau 4ons le procès de Carrier.

saisissait au collet, menaçait de son sabre ceux qui venaient lui parler, et avait fait afficher que quiconque viendrait solliciter pour un détenu serait jeté en prison. Heureusement le comité de salut public venait de le remplacer, car il voulait l'extermination , mais sans extravagance. On évalue à quatre ou cinq mille les victimes de Carrier. La plupart étaient des Vendéens.

y Bordeaux, Marseille, Toulon, expiaient leur fédéralisme. A Toulon, les représentans Fréron et Barras avaient fait mitrailler deux cents habitans et avaient puni sur eux un crime dont les véritables auteurs s'étaient sauvés sur les escadres étrangères. Maignet exerçait dans le département de Vaucluse une dictature aussi redoutable que les autres envoyés de la Convention. Il avait fait incendier le bourg de Bédoing, pour cause de révolte, et à sa requête le comité de salut public avait institué à Orange un tribunal révolutionnaire, dont le ressort comprenait tout le midi. Ce tribunal était institué sur le modèle même du tribunal révolutionnaire de Paris, avec cette différence, qu'il n'y avait point de jurés , et que cinq juges condamnaient sur ce qu'ils appelaient des preuves morales tous les malheureux que Maignet recueillait dans ses tournées. A Lyon, les sanglantes exécutions ordonnées par Collot - d'Herbois

avaient cessé. La commission révolutionnaire venait de rendre compte de ses travaux , et avait fourni le nombre des acquittés et des condamnés. Mille six cent quatre-vingt-quatre individus avaient été guillotinés , fusillés ou mitraillés. Mille six cent quatre-vingt-deux avaient été mis en liberté, par la justice de la commission. Le nord avait son proconsul. C'était Joseph Lebon. Il avait été prêtre, et avouait lui-même que dans sa jeunesse il aurait poussé le fanatisme religieux jusqu'à tuer son père et sa mère, si on le lui avait ordonné. C'était un véritable aliéné , moins féroce peut-être que Carrier, mais encore plus frappé de folie. À ses paroles, à sa conduite , on voyait que sa tête était égarée. Il avait fixé sa principale résidence à. Arras. Il avait institué un tribunal avec l'autorisation du comité de salut public, et parcourait les départemens du nord, avec ses juges et une guillotine. Il avait visité Saint-Pol, Saint-Omer, Béthune, Bapeaume, Aire, etc. , et avait laissé partout des traces sanglantes. Les Autrichiens s'étant approchés de Cambrai, et Saint-Just ayant cru apercevoir que les aristocrates de cette ville avaient des liaisons cachées avec l'ennemi , il y appela Lebon, qui en quelques jours envoya àl'échafaud une multitude de malheureux , et prétendit avoir sauvé Cambrai par sa fermeté. Quand

Lebon avait fini ses tournées , c'est à Àrras qu'il revenait. Là il se livrait aux plus dégoûtantes orgies, avec ses juges et divers membres des clubs. Le bourreau était admis à sa tablç, et y était traité avec la plus grande considération. Lebon assistait aux exécutions, placé sur un balcon j de là il parlait au peuple, et faisait jouer le ça ira pendant que le sang coulait. Un jour il venait de recevoir la nouvelle d une victoire , il courut à son balcon , fit suspendre l'exécution , afin que les malhenreux qui allaient recevoir la mort eussent connaissance des succès de la république.

Lebon avait mis tant de folie dans sa conduite, qu'il était accusable , même devant le comité de salut public. Des habitans d'Arras s'étaient réfugiés à Paris, et faisaient tous leurs efforts pour parvenir auprès de leur concitoyen Robespierre, et lui faire entendre leurs plaintes. Quelques-uns l'avaient connu , et même obligé dans sa jeunesse; mais ils ne pouvaient parvenir à le voir. Le député Guffroy , qui était d'Arras, et qui avait un grand courage, se donna beaucoup de mouvement auprès des comités pour appeler leur attention sur la conduite de Lebon. Il eut même la noble audace de faire à la Convention une dénonciation expresse. Le comité de salut public en prit connaissance, et ne put

378 HISTOIUE

s'empêcher de mander Lebon. Cependant connue le comité ne voulait pas désavouer ses agens, ni avoir l'air de convenir qu'on pût être trop sévère envers les aristocrates, il renvoya Lebon à Arras, et employa en lui écrivant les expressions suivantes : « Continue de faire le bien, » et fyis-le avec la sagesse et avec la dignité qui » ne laissent point prise aux calomnies de l'aris- » toçratie. » Les réclamations élevées contre Lebon par Guffroy, dans la Convention, exigeaiei|t un rapport du comité, Barrère en fut chargé.

a Toutes les réclamations contre les représen- » tans, dit-il, doivent être jugées par le comité, » pour éviter des débats qui troubleraient le » gouvernement et la Convention. C'est ce que » nous avons fait ici, à l'égard de Lebon; nous » avons recherché les motifs de sa conduite.

d Ces motifs sont-ils purs? le résultat est-il utile » à la révolution? profite-t-il à la liberté? les » plaintes ne sont-elles que récrimina toires , ou v ne sont-elles que les cris vindicatifs de Taris- » toçratie? c'est ce que le comité a vu dans cette » affaire. Des formes un peu acerbes ont été » employées; mais ces formes ont détruit les y> pièges de l'aristocratie. \je comité a pu sans » doute les improuver; mais Lebon a coraplé- » tement battu les aristocrates et sauvé Gam- » brai; d'ailleurs que n'est-il pas permis à la

» haine d'un républicain contre l'aristocratie ! » de combien de sentimens généreux un patriote » ne trouve -t- il pas à couvrir ce qu'il peut y » avoir d'acrimonieux dans la poursuite des en - » «émis du peuple? Il ne faut parler de la révo- » lution qu'avec respect, des mesures révolu» » tionnaires qu'avec égard. La liberté est une » viergedontil est coupable de soulever le voile. » De tout cela, il résulta que Lebon fut autorisé à continuer, et que Guffroy fut rangé parmi les censeurs importuns du gouvernement lévolutionnaire, et exposé à partager leurs périls. Il était évident que le comité tout entier voulait le régime de la terreur. Robespierre, Cou thon 7 BUlaud, Collot-d'Herbois, Yadier, Vouland, Ajnar , pouvaient être divisés entre eux surleurs prérogatives , sur le'nombre et le tfioixde leurs collègues à sacrifier; mais ils étaient d'accord sur le système d'exterminer tous ceux qwi faisaient obstacle k la révolution. Ils ne voulaient pas que ce système fut appliqué avec extravagance par les Lefcon, les Carrier; mais ils voulaient qu'à l'exemple de ce qui se faisait à Paris , on les délivrât d'une naanière prompte, sure et la moins bruyante possible , des ennemis qu'ils croyaient conjurés contrera république. Tout en blâmant certaines cruautés folles, ils avaient i'amour-propre du pouvoir, qui ne veut jamais

désavouer ses agens; Us condamnaient ce qui se faisait à Àrras *, à Nantes , mais ils l'approuvaient en apparence, pour ne pas reconnaître un tort à leur gouvernement. Entraînés danscette affreuse carrière, ils avançaient aveuglément, et ne sachant où ils allaient aboutir. Telle est la triste condition de rhommeengagédanslemal, qu'il ne peut plus s'y arrêter. Dès qu'il commence à concevoir un doutesur la nature de ses actions, dès qu'il peut entrevoir qu'il s'égare, au lieu de rétrograder, il se précipite en avant, comme pour s'étourdir, comme pour écarter les lueurs qui l'assiègent. Pour s'arrêter, il faudrait qu'il se calmât, qu'il s'examinât, *t qu'il portât sur lui-même un jugement effrayant, dont autan homme n'aie courage. Il n'y avait qu'un soulèvement général qui pût arrêteras auteurs de cet affreux système. Dans ce soulèvement devaient entrer , et les membres des comités jaloux du pouvoir suprême, et les montagnards menacés, et la Convention indignée, et tous les cœurs révoltés de cette horrible effusion de sang. Mais pour arriver à cette alliance de la jalousie, de la crainte, de l'indignation, fl fallait que la jalousie fit des progrès dans les comités, que la crainte devînt extrême à la montagne , que l'indignation rendît le courage à la Convention et au public. Il fallait qu'une occasion fit éclater tous ces senti-

mens à la fois; il fallait que le* oppresseurs portassent les premiers coups f pour- qu'on osât les leur rendre.

L'opinion était disposée, et le moment était arrivé où un mouvement au nom de l'humanité contre la violence révolutionnaire était possible. La république étant victorieuse, et ses ennemis terrifiés , cm était fasse de la crainte et de la fureur à la confiance et à la pitié. C'était la première fois, dans la révolution, qu'un tel événemeat était possible. Quand les girondins, quand les dantonistes périrent , il n'était pas temps encore d'invoquer l'humanité. Le gouvernement révolutionnaire n'était encore pi, discrédité, ni devenu inutile.

En attendant le moment, on s'observait, et les ressentimens s'accumulaient dans les cœurs. Robespierre avait entièrement, cessé de paraître au comité de salut public. Il espérait discréditer le gouvernement de ses collègues, en n'y prenant plus aucune part; il ne se montrait qu'aux Jacobins, où Billaud et Collot n'osaient plus paraître , et où il était tous les jours plus adoré. Il commençait à y faire des ouvertures sur les divisions intestines des comités. « Autre- » fois, disait-il (i3 messidor), la faction sourde » qui s'est formée des restes de Danton et de » Camile Desmoulins attaquait les comités en

38a histoire

d masse; aujourdtftii elle aime mieux attaquer » quelques qrembres en particulier, pour par- » venir à briser le fajsceau. Autrefois elle n'osait » pas attaquer la justice nationale; aujourd'hui * elle se croit assez forte "pour caloimier te trt- » bunal révolutionnaire, çt fe décret concernant 9 son organisation ; elle attribue ce qui apparu » tient à tout le gouvernement; à un seul indi- » vidu ; die ose djre que le tribunal révolution- » naire a été institué pour^égorger la Convention » nationale, et malheureusement elle n'a obtenu » que trop de confiance. On a cru à ses calom- » mes, on les a répandais avec affectation ; on » a parlé de dictateur, onJ'a nommé; c'est moi « qu'on a désigné, et vou* frémiriez si je vous a disais en quel lieu. La vérité est mo» seul » asile contre le crime. Ces calomnies ne medé- » courageront pas sans doute , mais elles me » laissent indécis sur la conduite que j'ai à f^ » tenir. En attendant que j'en puisse dire da- » vantage , j'invoque pour-le salut de la républi* » que les vertus de la Convention, les vertus des » comités, les vertus bons citoyens et les vôtres » enfin , qui ont été si souvent utiles, à la patrie. » On voit par quelles insinuations perfides Robespierre commençait à dénoncer les comités, et à rattacher exclusivement à lui les jacobins. On le payait de ces marques de confiance

par une adulation sans bornes. Le système révolutionnaire lui étant imputé à lui seul , il était naturel que toutes les autorités révolutionnaires lui fussent attachées, et embrassassent sa cause avec chaleur. Aux jacobins devait se joindre la commune f toujours-unie de principes et de conduite aux jacobins, et tous les juges et jurés du tribunal révolutionnaire. Cette réunion formait une force assez considérable, et, avec plus de résolution et d'énergie, Robespierre aurait pu devenir très-redoutable. Par les jacobins, il avait une masse turbulente, qui jusqu'ici avait représenté et dominé l'opinion; par ta commune, il avait Fautorité locale , qui avait pris l'initiative de toutes les insurrections, et surtout la force armée de Paris. Le maire Pache, et le commandant Henriot, qu'il avait sauvés lorsqu'on allait les adjoindre à Chan mette, lui étaient dévoués entièrement. Billaud et Collot avaient profité, il est vrai, de son absence du comité pour enfermer Pache; mais le nouveau maire Fleuriot , l'agent national Payan , lui étaient tout aussi attachés; et on n'avait pas osé lui enlever Henriot. Ajoutez à ces personnages le président du tribunal Dumas, le vice président Coffinhal, et tous les autres juges et jurés, et on aura une idée des moyens que Robespierre avait dans Paris. Si les comités et la Convention

ne lui obéissaient pas, il n'avait qu'à se plaindre aux jacobins, y exciter un mouvement, communiquer ce mouvement à la commune, faire déclarer par l'autorité municipale que le peuple rentrait dans ses pouvoirs souverains, mettre les sections sur pied, et envoyer Henriot demandera la Convention cinquante ou soixante député^. Dumas et Coffinbal, et tout le tribunal, étaient ensuite à ses ordres , pour égorger les députés qu'Heariot aurait obtenus à main armée. Tous les moyens enfin d'un 3i mai, plus prompt, plus sûr que le premier, étaient dans ses mains. Aussi ses partisans , ses sicaires l'entouraient et le pressaient d'en donner le signal. Henriot offrait encore le déploiement de ses colonnes, et promettait d'être plus énergique qu'au 2 juin. Robespierre, qui aimait mieux tout faire parla parole, et qui croyait encore pouvoir beaucoup par elle , voulait attendre. Il espérait dépopulariser les comités par sa retraite et par ses discours aux jacobins, et il se proposait ensuite de saisir un moment favorable pour les attaquer ouvertement à la Convention. Il continuait, malgré son espèce d'abdication, de diriger le tribunal, et d'exercer une police active au moyen du bureau qu'il avait institué. Il surveillait par là ses adversaires, et s'instruisait de toutes leurs démarches. Il se donnait maintenant

un peu plus de dissipation qu'autrefois. On le voyait se rendre dans une fort belle maison de campagne, chez une famille qui lui était dévouée, à Maisons-Alfort, àtrois lieues de Païis. Là tous ses partisans l'accompagnaient; là se rendaient Dumas, Coffinhal, Payan, Fleuriot. Henriot y venait souvent avec tous ses aides-de-camp; ils traversaient les routes sur cinq de front, et au galop , renversant les personnes qui étaient devant eux, et répandant par leur présence la terreur dans le pays. Les hôtes, les amis de Robespierre faisaient soupçonner par leur indiscrétion beaucoup plus de projets qu'il n'en méditait, et qu'il n'avait le courage d'en préparer. À Paris il était toujours entouré des mêmes personnages , il était suivi de loin en loin de quelques jacobins ou jurés du tribunal, gens dévoués, portant des bâtons et des armes secrètes, et prêts à courir à son secours au premier danger. On les nommait ses gardesdu-corps.

De leur côté Billaud-Varennes, Collot-dHerbois , Barrère , s'emparaient du maniement de toutes les affaires, et, en l'absence de leur rival , s'attachaient Carnot , Robert Lindet , et Prieur de la Côte-d'Or. Un intérêt commun rapprochait d'eux le comité de sûreté générale ; du reste, ils gardaient le plus grand silence. Ils s'attachaient vi. a5

à diminuer peu à peu la puissance de leur adversaire , en réduisant la force armée de Paris. U existait quarante - huit compagnies de canonniers, appartenant aux quarante-huit sections, parfaitement organisées , et ayant fait preuve dans toutes les circonstances de l'esprit le plus révolutionnaire. Toujours elles s'étaient rangées pour le parti de l'insurrection , depuis le 10 août jusqu'au 3i mai. Un décret ordonnait d'en laisser la moitié au moins dans Paris , mais permettait de déplacer le reste. Billaud etCollot avaient ordonné au chef de la commission du mouvement des armées , de les acheminer successivement vers la frontière , ce qui avait déjà commencé à s'exécuter. Dans toutes leurs opérations, ils se cachaient beaucoup de Couthon , qui ne s'étant pas retiré comme Robespierre, les observait soigneusement , et leur était incommode. Pendant que ces choses se passaient, Billaud , sombre , atrabilaire , quittait rarement Paris ; mais le spirituel et voluptueux Barrère allait à Passy avec les principaux, membres du comité de sûreté générale, avec le vieux Vadier , avec Vouland et Âmar. Ils se réunissaient chez Dupin, ancien fermier - général , fameux dans l'ancien régime par sa cuisine, et dans la révolution par le rapport qui envoya les fermiers généraux à la mort. Là ils se livraient à tous les. plaisirs

avec de belles femmes , et Barrère exerçait son esprit contre le pontife de l'Être-Suprême , le premier prophète , le fils chéri de la mère de Dieu. Après s'être égayés , ils sortaient des bras de leurs courtisanes , pour revenir à Paris , au milieu du sang et des rivalités.

De leur côté les vieux membres de la montagne qui se sentaient menacés se voyaient secrètement , et tachaient de s'entendre. La femme généreuse qui, à Bordeaux, s'était attachée à Tallien , et lui avait arraché une foule de victimes, l'excitait du fond de sa prison à frapper le tyran. A Tallien , Lecointre, Bourdon de l'Oise, Thuriot , Panis , Barras , Fréron , Monestier , s'étaient joints Guffroy , l'antagoniste de Lebon ; Dubois-Crancé , compromis au siège de Lyon et détesté par Couthon ; Fouché de Nantes , qui était brouillé avec Robespierre , et auquel on reprochait de ne s'être pas conduit à Lyon d'une manière assez patriotique. Tallien et Lecointre étaient les plus audacieux et les plus impatiens. Fouché était surtout fort redouté par son habileté à nouer et à conduire une intrigue, et c'est sur lui que se déchaînèrent le plus violemment les triumvirs.

A propos d'une pétition des jacobins de Lyon , dans laquelle ils se plaignaient aux jacobins de Paris de leur situation actuelle, on revint sur

toute l'histoire de cette malheureuse cité. Couthon dénonça Dubois -Crancé, comme il avait déjà fait quelques mois auparavant, l'accusa d'avoir laissé échapper Précy , et le fit rayer de la liste des jacobins. Robespierre accusa Fouché, et lui imputa les intrigues qui avaient conduit le patriote Gaillard à se donner la mort. Il fit décider que Fouché serait appelé devant la société pour y justifier sa conduite. C'étaient moins les menées de Fouché à Lyon , que ses menées à Paris , que Robespierre redoutait et voulait punir. Fouché , qui sentait le péril , adressa une lettre évasive aux jacobins, et les pria de suspendre leur jugement , jusqu'à ce que le comité auquel il venait de soumettre sa conduite et de fournir toutes les pièces à l'appui , eût prononcé une sentence. « Il est étonnant , s'écria Robes- » pierre, que Fouché implore aujourd'hui le se- » cours de la Convention contre les jacobins. » Craint-il les yeux et les oreilles du peuple? » craint-il que sa triste figure ne révèle le crime? » craint-il que six mille regards fixés sur lui ne » découvrent son âme dans ses yeux, et qu'en » dépit de la nature qui les a cachés , on n'y Use » ses pensées? La conduite de Fouché est celle » d'un coupable ; vous ne pouvez le garder plus « long-temps dans votre sein; il faut l'en exclure.» Fouché fut aussitôt exclu, comme venait de l'être

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 38g

Dubois-Crancé. Ainsi tous les jours Forage grondait plus fortement contre les montagnards menacés , et de tous côtés l'horieon se chargeait de nuages.

Au milieu de cette tourmente . les membres des comités qui craignaient Robespierre , auraient mieux aimé s'expliq. :er , et concilie!' leur ambition, que se livrer un combat dangereux.

Robespierre avait mandé son jeune collègue Saint-Just, et celui-ci était revenu aussitôt de l'armée. On proposa de se réunir, pour essayer de s'entendre. Robespierre se fit beaucoup prier avant de consentir à une entrevue; il y consentit enfin, et les deux comités s'assemblèrent. On se plaignit réciproquement avec beaucoup d'amertume. Robespierre s'exprima sur lui-même avec son orgueil accoutumé, dénonça des conciliabules secrets , parla de députés conspirateurs à punir, blâma toutes les opérations du gouvernement , et trouva tout mauvais , administration, guerre et finances. Saint-Just appuya Robespierre , en fit un éloge magnifique , et dit ensuite que le dernier espoir de l'étranger était de diviser le gouvernement. Il racon ta ce qu'avait dit un officier fait prisonnier devant Maubeuge. On attendait , suivant cet officier , qu'un parti plus modéré abattît le gouvernement révolutionnaire , et fît prévaloir d'autres principes.

Saint - Just s'appuya sur ce fait , pour faire sentir davantage la nécessité de se concilier et de marcher d'accoïd. Les antagonistes de Robespierre étaient bien de cet avis , et ils consentaient à s'entendre pour rester maîtres de l'état ; mais pour s'entendre il fallait consentir à tout ce que voulait Robespierre, et de pareilles conditions ne pouvaient leur convenir. Les membres du comité de sûreté générale se plaignirent beaucoup de ce qu'on leur avait enlevé leurs fonctions; Élie Lacoste poussa la hardiesse jusqu'à dire que Couthon , Saint - Just et Robespierre formaient up comité dans les comités , et osa même prononcer le mot de triumvirat. Cependant on convint de quelques concessions réciproques. Robespierre consentit à borner son bureau de police générale à la surveillance des agens du comité de salut public ; et en retour , ses adversaires consentirent à charger Saint-Just de faire un rapport à la Convention, sur l'entrevue qui venait d'avoir lieu. Dans ce rapport, comme on le pense bien , on ne devait pas convenir des divisions qui avaient régné entre les comités , mais on devait parler des commotions que l'opinion publique venait de ressentir dans les derniers temps , et fixer la marche que le gouvernement se proposait de suivre. Billaud et Collot insinuèrent qu'il ne fallait pas trop y

parler de l'Etre-Suprême , car ils avaient toujours le pontificat de' Robespierre devant les yeux. . Cependant Billaud , avec son air sombre et peu rassurant, dit à Robespierre qu'il n'avait jamais été son ennemi , et on se sépara sans s'être véritablement réconcilié , mais en paraissant un peu moins divisé qu'auparavant. Une pareille récon-* eiliation ne pouvait rien avoir de réel , car les ambitions restaient les mêmes ; elle ressemblait à ces essais de transaction que tous les partis font avant d'en venir aux mains ; elle était un vrai baiser Lamourette ; elle était comme les réconciliations proposées entre les constituans et les girondins, entre les girondins et les jacobins , entre Danton et Robespierre.

Cependant si elle ne mit pas d'accord les divers membres des comités , elle effraya beaucoup les montagnards ; ils crurent que leur perte serait le gage de là paix, et ils s'efforcèrent de savoir quelles étaient les conditions du traité. Les membres du comité de sûreté générale s'em-» pressèrent de dissiper leurs craintes. Élie Lacoste, Dubarran, Moyse Bayle , les membres les meilleurs du comité, les tranquillisèrent, et leur àirent qu'aucun sacrifice n'avait été convenu. Le fait était vrai, et c'était une des raisons qui empêchaient la réconciliation de pouvoir être entière. Néanmoins Barrère, qui tenait

beaucoup à ce qu'on fût d'accord , ne manqua pas de répéter dans ses rapports journaliers que les membres du gouvernement étaient parfaitement unis, qu'ils 'avaient été injustement accusés de ne pas l'être, et qu'ils tendaient, par des efforts communs, à rendre la république partout victorieuse. Il feignit d'assumer sur tous les reproches élevés contre les triumvirs, et il repoussa ces reproches comme des calomnies coupables et communes aux deux comités.

« Au milieu des cris de la victoire, dit-il, des » bruits sourds se font entendre, des calomnies » obscures circulent, des poisons subtils sont » infusés dans les journaux, des complots fu- » nestes s'ourdissent, des mécontentemens fac - » tices se préparent, et le gouvernement est » sans cesse vexé, entravé dans ses opérations, » tourmenté dans ses mouyemens, calomnié » dans ses pensées, et menacé dans ceux qui le » composent. Cependant qu'a-t-il fait?» Ici Barrère ajoutait l'énumération accoutumée des travaux et des services du gouvernement.

Pendant que Barrère faisait tous ses efforts pour cacher la discorde des comités, Saint-ïust, malgré le rapport qu'il avait à faire , était retourné à l'armée , où se passaient de grands événemens. Les mouvemens commencés sur les deux ailes s'étaient continués. Pichegru avait

poursuivi ses opérations sur la Lys et l'Escaut, Jourdan avait commencé les siennes sur la Sambre. Profitant de l'attitude défensive que Cobourg avait prise à Tournai, depuis les batailles de Turcoing et de Pont-à-Chin , Pichegru avait en vue de battre Clairfayt isolément. Cependant il n'osait s'avancer jusqu'à Thielt, et il résolut de commencer le siège d'Ypres , dans le double but d'attirer Clairfayt à lui , et de prendre cette place qui consoliderait l'établissement des Français dans la West-Flandre. Clairfayt attendait des renforts, et il ne fit aucun mouvement. Pichegru alors poussa le siège d'Ypres, et le poussa si vivement que Cobourg et Clairfayt crurent devoir quitter leurs positions respectives , pour aller au secours de la place menacée. Pichegru, pour empêcher Cobourg de poursuivre ce mouvement, fit sortir des troupes de Lille, et exécuter une démonstratioil si vive sur Orchies, que Cobourg fut retenti à Tournai; en méj»e temps il se porta en avant, et courut à Clairfayt, qui s'avançait vers Rousselaer et Hooglède. Ses mouvemens prompts et bien conçus lui fournissaient l'occasion de battre encore'Ciairfayt isolément. Par malheur, une division s'étant trompée de route, Glairfayteut le temps de se reporter à son camp de Thielt, après une perte légère. Mais trois jours après*

le 2 5 prairial ( 1 3 juin), Clairfayt, renforcé par le détachement qu'il attendait, se déploya à l'improviste en face de nos colonnes avec trente mille hommes. Nos soldats coururent rapidement aux armes, mais la division de droite, attaquée avec une grande impétuosité, se débanda, et laissa la division de gauche découverte sur le plateau d'Hooglède. Macdonald commandait cette division de gauche; il sut la maintenir contre les attaques réitérées de front et de flanc auxquelles elle fut long-temps exposée; par cette courageuse résistance, il donna à la brigade Devinthier le temps de le rejoindre, et il obligea alors Clairfayt à se retirer avec une perte considérable. C'était la cinquième fois que Clairfayt, mal secondé, était battu par notre armée du nord. Cette action , si honorable pour la division Macdonald, décida4a reddition de la place assiégée. Quatre jours après , le 29 prairial (17 juin), Ypres ouvrit ses portes, et une garnison de sept mille hommes mit bas tes armes. Cobourg allait se porter au secours d'Ypres et de Clairfayt, lorsqu'il apprit qu'il n'était plus temps. Les événemens qui se passaient sur la Sambre, l'obligèrent alors à se porter vers le côté opposé du théâtre de la guerre. Il laissa le duc d'York sur l'Escaut, Clairfayt à Thielt, et marcha avec toutes les troupes autrichiennes

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. 3g5

vers Charleroi. C'était une véritable séparation entre les puissances principales l'Angleterre et l'Autriche, qui vivaient assez mal d'accord , et dont les intérêts très-différens éclataient ici d'une manière bien visible. Les Anglais restaient en Flandre versles provinces maritimes , et lés Autrichiens couraient vers leurs communications menacées. Cette séparation n'augmenta pas peu leur mésintelligence. L'empereur d'Autriche s'était retiré à Vienne, dégoûté de cette guerre sans succès; et Mack, en voyant ses plans renversés , avait de nouveau quitté letat-major autrichien. Nous avons vu Jourdan arrivant de la Moselle à Charleroi, au moment où les Français, repoussés pour la troisième fois, repassaient la Sambre en désordre. Après avoir donné quelques jours de répit aux troupes dont les unes étaient abattues de leurs défaites , et les autres de leur marche rapide , on fit quelque changement à leur organisation. On composa des divisions Desjardins et Charbonnier, et des divisions arrivées de la Moselle, upe seule armée, qui s!appela armée de Sambre-et-Meuse; elle s'élevait à soixante-six mille hommes environ , et fut mise sous les ordres de Jourdan. Une division de quinze mille hommes, sous les ordres de Schérer, fut laissée pour garder la Sambre de Thuin à Maubeuge.

Jourdan résolut aussitôt de repasser la Sambre et d'investir Charleroi. La division Hatry fut chargée d'attaquer la place, et le gros de l'armée fat disposé tout autour, pour protéger le siège. Charleroi est Sur la Sambre ; au-delà se trouve une suite de positions qui forment un demi-cercle, dont les extrémités s'appuient à la Sambre. Ces positions sont peu avantageuses parce qu'elles forment un demi-cercle de dix lieues d'étendue, parce qu'elles sont peu liées entre elles , et qu'elles ont une rilrière à dos. Kléber avec la gauche s'étendait depuis la Sambre jusqu'à Orchies etTjraségnies, et faisait garder le ruisseau du Piéton , qui traversaitle champ de bataille, et venait tomber dans la Sambre. Au centre Morlot gardait Gosselies; Championnet s'avançait entre Hépignies et Wagné; Lefèvre tenait Wagné, Fleurus et Lambusart. A la droite enfin Marceau s'étendait en avant du bois de Campinaire, et rattachait notre ligne à la Sambre. Jourdan, sentant le. désavantage de ces positions, ne voulait pas y rester, et se proposait pour en sortir, de prendre l'initiative de l'attaque le 28 prairial (16 juin) au matin. Dans ce moment, Cobourg ne s'était point encore porté sur ce point; il était à Tournai assistant à la défaite de Clairfayt et àja prise d'Ypres. Le prince d'Orange, envoyé vers Charleroi, commandait l'ar

mée des coalisés. Il résolut de son côté de prévenir l'attaque dont il était menacé , et dès le 28 au matin, ses troupes déployées obligèrent les Français à recevoir le combat sur le terrain qu'ils occupaient. Quatre colonnes, disposées contre notre droite et notre ceiitre, avaient déjà pénétré dans le bois de Campinaire , où était Marceau, avaient enlevé Fleurus à Lefèvre, HepigniesàChampionnet,et allaient replier Morlot de Pont-à-Migneloup sur Gosselies, lorsque Jourdan, accourant à propos avec une réserve de cavalerie, arrêta la quatrième colonne par une charge heureuse, ramena les troupes de Morlot dans leurs positions, et rétablit le combat au centre. À la gauche Wartensleben avait feit les mêmes progrès vers Traségnies. Mais Kléber faisant les dispositions les plus heureuses et les plus promptes, fit reprendre Traségnies, puis, saisissant le moment favorable, fit tourner Wartensleben, le rejeta au-delà du Piéton, et se mit à le poursuivre sur deux colonnes. Le combat s'était soutenu jusque-là avec avantage, la victoire allait même se déclarer pour les Français, lorsque le prince d'Orange, réunissant ses deux premières colonnes vers Lambusart, sur le point qui unissait l'extrême droite des Français à la Sambre , menaça leurs communications. Alors la droite et le centre durent se retirer.

Kléber, renonçant à sa marche victorieuse , protégea la retraite avec ses troupes; elle se fit en bon ordre. Telle fut la première affaire du 28 ( 16 juin). C'était la quatrième fois que les Français étaient obligés de repasser la Sambre; mais cette fois c'était d'une manière bien plus honorable pour leurs armes. Jourdan ne se découragea pas. Il franchit encore la Sambre quelques jours après, reprit ses positions du 16, investit de nouveau Charleroi, et en fit pousser le bombardement avec une extrême vigueur.

Cobourg, averti des nouvelles opérations de Jourdan, s'approchait enfin vers la Sambre. Il importait aux Français d'avoir pris Charleroi, avant l'arrivée des renforts qu'allait recevoir l'armée autrichienne. L'ingénieur Marescot poussa si vivement les travaux , qu'en huit jours les feux de la place furent éteints, et que tout fut préparé pour l'assaut. Le 7 messidor (a5 juin), le commandant envoya un officier avec une lettre pour parlementer. Saint-Just, qui dominait toujours dans notre camp, refusa d'ouvrir la lettre , et renvoya l'officier en lui disant : Ce n est pas un chiffon de papier, c'est la place quil nous faut La garnison sortit de la place le soir même, au moment où Cobourg arrivait en vue des lignes françaises. La reddition de Charleroi resta ignorée des ennemis.

De la révolution française. 399

Notre position se trouva mieux assurée par la possession de la place, et rendit moins dangereuse la bataille qui allait se livrer, avec une rivière à dos. La division Hatry, devenue libre, fut portée àRansart pour renforcer le centre, et tout se prépara pour une action décisive, le lendemain 8 messidor (26 juin).

Nos positions étaient les mêmes que le 28 prairial ( 16 juin). Kléber commandait à la gauche, à partir de la Sambre jusqu'à Traségnies. Morlot, Championnet, Lefèvre et Marceau, formaient le centre et la droite, et s'éten* daient depuis Gosselies jusqu'à la Sambre. Des retranchemens avaient été faits à Hépignies, pour assurer notre centre. Cobourg nous fit attaquer sur tout ce demi-cercle, au lieu de diriger un effort concentrique sur l'une de nos extrémités, sur notre droite, par exemple, et de nous enlever tous les passages de la Sambre.

L'attaque commença le 8 messidor au matin.

Le prince d'Orange et le général Latour, qui étaient en face de Kléber, à la gauche, replièrent nos colonnes, les poussèrent à travers le bois de Monceaux, jusque sur les bords de la Sambre , à Marchienne-au-Pont. Kléber, qui heureusement était placé à la gauche pour y diriger toutes les divisions , accourt aussitôt sur le point menacé, porte des batteries sur les

hauteurs, enveloppe les Autrichiens dans le bois de Monceaux , et les fait attaquer en tous sens. Ceux-ci, ayant aperçu en Rapprochant de la Sambre que Charleroi était aux Français, commençaient à montrer de l'hésitation ; Kléber en profite, les fait charger avec vigueur, et les oblige à s'éloigner ^e Marchiçnne-au-Pont. Tandis que Kléber sauvait l'une de nos extrémités, Jourdan ne faisait pas moins pour le salut du centre et de la droite. Morlot, qui était en avant de Gosselies, s'était long-temps mesuré avec le général Quasdanovich, avait essayé plusieurs manœuvres pour le tourner, avait fini par rêtre lui-même, et s'était replié sur Gosselies, après les efforts les plus honorables. Championnet résistait avec Ja même vigueur, appuyé sur la redoute d'Hépignies; mais le corps de Kaunitz s'était avancé pour tourner la redoute, au moment même où un faux avis annonçait la retraite de Lefèvre, à droite; Championnet, trompé par cet avis, se retirait, et avait déjà abandonné la redouté , lorsque Jourdan , saisissant le danger, porte sur ce point une partie de la division Hatry, placée en réserve, fait reprendre Hépignies, et lance sa cavalerie dans la plaine sur les troupes de Kaunitz. Tandis qu'on se charge de part et d'autre avec un grand acharnement, un combat plus violent encore se livre plus près de

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 4<>ï

la Sambre, à Wagné et Lambusart. Beaulieo, re* montant à la fois les deux rives de la Sambre pour faire effort sur notre extrême droite, a repoussé la division Marceau. Cette division s'en* fuit en toute hâte à travers les bois qui longent la Sambre, et passe même la rivière eft désordre. Marceau alors réunit à lui quelques bataillons, et ne songeant plus au reste de sa division fugitive, se jette dans Lambusart, pour y mou» rir, plutôt que d'abandonner ce poste contigu à la Sambre, et appui indispensable de notre extrême droite. Lefèvre , qui était placé à Wagné , Hépignies et Lambusart , replie ses avajit-postes de Fleuras sur Wagné, et jette des troupes à Lambusart, pour soutenir l'effort de Marceau» Ce point devient le point décisif de Ja bataille. Beaulieu s'en aperçoit, et y dirige une troisième colonne. Jourdan, attentif 3.U danger, y porte le reste de sa réserve. On se heurte autour de ce village de Lambusart avec un acharnement singulier. Les feux sont si rapides qu'on ne distingue plus les eoups. Les blés et les baraques du camp s'enflamment , et bientôt on se bat au milieu d'un incendie. Enfin les républicains restent maîtres de Lambusart. Dans Ce moment, les Français, d'abord repoussés , étaient parvenus k rétablir le combat sur tous les points : Kléber avait couvert la vi. 26

Sambre à la gauche; Morlot, replié à Gosselies, s'y maintenait; Championne t avait repris Hépignies, et un combat furieux à Lambusart nous avait assuré cette position. La fin du jour approchait. Beaulieu venait d'apprendre , sur la- Sambre, ce que le prince. d'Orange y avait appris déjà, c'est que Charleroi appartenait aux Français. Cobourg alors , n ? osant pas insister davantage, ordonna la retraite générale.

Telle fut cette bataille décisive, qui fut une des plus acharnées de la campagne, et qui se livra sur un demi-cercle de dix lieues, entre deux armées d'à peu près quatre-vingt mille hommes chacune. Elle s'appela bataille de Fleuras, quoique ce village y jouât un rôle fort secondaire, mais parce que le duc de Luxembourg avait déjà illustré ce nom sous Louis XIV. Quoique ses résultats sur le terrain fussent peu considérables, et qu'elle se bornât à une attaque repoussée, elle décidait la retraite des Autrichiens, et amenait par là des résultats immenses*. Les Autrichiens ne pouvaient pas livrer

* C'est à tort qu'on attribue à l'intérêt d'une faction le grand effet que la bataille de Fleuras produisit sur l'opinion publique. La faction Robespierre avait au contraire le plus grand intérêt à diminuer dans le moment l'effet des victoires , comme on va le voir bientôt. La bataille de Fleuras nous ouvrit Bruxelles et la Belgique , et c'est là ce qui fit alors sa réputation.

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 4o3

une seconde bataille. Il leur aurait fallu se joindre ou au duc d'York ou à Clairfayt, et ces deux généraux étaient occupés au nord par Pichegru. D'ailleurs menacés sur la Meuse, il devenait important pour eux de rétrograder, pour ne pas compromettre leurs communications.

Dès ce moment, la retraite des coalisés devint générale , et ils résolurent de se concentrer vers Bruxelles, pour couvrir cette ville.

La campagne était évidemment décidée, mais une faute du comité de salut public empêcha d'obtenir des résultats aussi prompts et aussi décisifs que ceux qu'on avait lieu d'espérer. Pichegru avait formé-un plan qui était la meilleure de toutes ses idées militaires. Le duc d'York était sur l'Escaut à la hauteur de Tournai; Clairfayt, très-loin de là, à Thielt, dans la Flandre. Pichegru, persistant dans son projet de détruire Clairfayt isolément, voulait passer l'Escaut à Oudenarde , couper ainsi Clairfayt du duc d'York, et le battre encore une fois séparément. Il voulait ensuite, lorsque le duc d'York resté seul songerait à se réunir à Cobourg , le battre à son tour , puis enfin venir prendre Cobourg par derrière , qu se réunir à Jourdan. Ce plan qui, outre l'avantage d'attaquer isolément Clairfayt et le duc d'York, avait celui de rapprocher toutes nos forces de la Meuse, fut con-

trarié par une fort sotte idée du Comité de salut public. On avait persuadé à Carnot de porter l'amiral Yenstabel avec des troupes de débarquement dans l'île de Walcheren, pour soulever la Hollande. Afin de favoriser ce projet, Càrnot prescrivit à l'armée de Pichegru de filer le long de la mer, et de s'emparer de tous les ports de la West-Flandre j il ordonna de plus à Jourdan de détacher sèiae mille hommes de son année pour les porter vers la mer» Ce dernier ordre surtout était des plus mal conçus et des plus dangereux. Les généraux en démontrèrent l'absurdité à Saint Just, et il ne fut pas exécuté; mais Pichegru n'en fut pas moins obligé de se porter vers la mer, pour s'emparer de Bruges et d'Ostende, tandis que Moreau s'emparait de Nieuport.

Les mouvemens se continuèrent sur les deux ailes. Pichegru laissa Moreau, avec une partie de l'armée > faire les sièges de Nieuport et de l'Écluse , et s'empara avec l'autre de Bruges, Oôtende et Gand. Il s'avança ensuite vers Bruxelles. Jourdan y marchait de son coté. Nous n'eûmes plus à livrer que des combats d arrièregarde, et ehfin le a a messidor ( io juillet), nos avant-gardes entrèrent dans la capitale des Pays* Bas. Peu de jours après , les deux armées du nord et de Sanibre-et-Meuôè y firent leur jonc-

tioa. Rien n'était plus important que cet événer ment ; cent cinquante mille Français réunis, dans la capitale des Pays-Bas, pouvaient fondre de ce point sur les armées de l'Europe, qui, battues de toutes parts, cherchaient les unes à regagner la mer, les autres à regagner le Rhin» On investit aussitôt les places de Condé, Landnecies, Valenciennes et le Quesnoy, que les coalisés nous avaient prises ; et la Convention, prétendant que ladélivrance du territoire donnait tous les droits, décréta que si les garnisons ne se rendaient pas de suite elles seraient passées au fil de l'épée. Elle avait rendu un autre décret portant qu'on ne ferait plus de prisonniers anglais, pour punir tous les forfaits de Pitt envers la France. Nos soldats n'exécutèrent pas ce décret. Un sergent ayant pris quelques Anglais, les amena à un officier, « Pourquoi les as-tu pris? lui dit Fofficier. ~ Parce que ce sont autant de coups de fusil de moins à recevoir, ré-r pondit le 6ergent. ^- Oui, répliqua l'officier; mais les représentais vont nous obliger de les fusiller, w Ce ne sera pas nous, ajouta le sergent, qui les fusillerons; en voyelles aux représentai, et puis, s'ils sont des barbares, qu'ils les tuent et les mangent, si ça leur plaît. »

Ainsi nos armées agissant d'abord sur le centre ennemi , et le trouvant trop fort, s'étaient par-

4o6 HISTOIRE

tagées en deux ailes, et avaient filé, Tune sur la Lys , et l'autre sur la Sambre. Pichegru avait d'abord battu Clairfayt à Moucroen et à Courtrai , puis Cobourg et le duc d'York à Turcoing , et enfin Clairfayt encore à Hooglède. Après plusieurs passages de la Sambre toujours infructueux , Jourdan , amené par une heureuse idée de Carnot sur la Sambre , avait décidé le succès de notre aile droite à Fleurus. Dès cet instant, débordés sur les deux ailes , les coalisés nous avaient abandonné les Pays-Bas. Telle était la campagne : de toutes parts on célébrait nos étonnans succès. La victoire de Fleurus, l'occupation de Charleroi , Ypres , Tournai , Oudenarde , Ostende , Bruges , Gand et Bruxelles , la réunion enfin de nos armées dans cette capitale , étaient vantées comme des prodiges. Ces succès ne réjouissaient pas Robespierre , qui voyait grandir la réputation du comité , et surtout celle de Carnot, auquel, il faut le dire, on attribuait beaucoup trop les succès de la campagne. Tout ce que les comités faisaient de bien ou gagnaient de gloire en l'absence de Robespierre devait s'élever contre lui et faire sa propre condamnation. Une défaite au contraire eût ranimé à son profit les fureurs révolutionnaires , lui aurait permis d'accuser les comités d'inertie ou de trahison , aurait justifié sa retraite depuis

quatre décades, aurait donné une haute idée de sa prévoyance, et porté sa puissance au comble. Il s'était donc mis dans la plus triste des positions , celle de désirer des défaites ; et tout prouve qu'il les désirait, Il ne lui convenait ni de le dire , ni de le laisser apercevoir ; mais malgré lui , on l'entrevoyait dans ses discours ; il s'efforçait en parlant aux jacobins de diminuer l'enthousiasme qu'inspiraient les succès de la république; il insinuait que les coalisés §e retiraient devant nous comme ils l'avaient fait devant Dumouriez, mais pour revenir bientôt; qu'en s'éloignant momentanément de nos frontières, ils voulaient nous livrer aux passions que développe la prospérité. Il ajoutait du reste « que la victoire sur les ar- » mées ennemies n'était pas celle après laquelle » on devait le plus aspirer. La véritable victoire , » disait-il , est celle que les amis de la liberté » remportent sur les factions ; c'est cette vic- » toire qui rappelle chez les peuples la paix , la » justice et le bonheur. Une nation n'est pas » illustrée pour avoir abattu des tyrans ou én- » chaîné des peuples. Ce fut le sort des Romains » et de quelques autres nations : notre destinée r » beaucoup plus sublime, est de fonder sur la » terre l'empire de la sagesse , de la justice et » de la vertu. » (Jacobins du 21 messidor. — 9 juillet.)

4o8 HISTOIRE

Robespierre était absent du comité depuis les derniers jours de prairial. On était aux premiers de thermidor. Il y avait près de quarante jours qu'il s'était séparé de ses collègues; il était temps de prendre une résolution. Ses affidés disaient hautement qu'il Dallait un 3i mai : les Dumas, les Henriot, les Payen le pressaient d'en donner le signal. Il n'avait pas pour les moyens violens le même goût qu'eux , et il ne devait pas par* tager leur impatience brutale. Habitué à tout foire par la parole , et respectant davantage les lois , il aimait mieux essayer d'un Uiscours (feins lequel il dénoncerait les comités, et demanderait leur renouvellement. S'il réussissait par cette voie de douceur, il était maître absolu, sans danger, et sans soulèvement. S'il ne réussissait pas , ce moyen pacifique n'excluait pas lés moyens violehs; il devait au con traire les devancer. Le 3 1 mai avait été précédé de discours réitérés , de sommations respectueuses , et ce n'était qu'après avoir demandé , sans obtenir , qu'on avait fini par exiger. Il résolut donc d'employer les mêmes moyens qu'au 3 1 mai, de faire d'abord présenter une pétition parles jacobins , de prononcer après un grand discours, fet enfin de faire avaiicerSaint- Just avec un rapport. Si tous ces moyens ne suffisaient pas, il avait les jacobins , la commune, et la force armée de Paris. Mais il espérait du

reste n'être pas réduit à renouveler la scène du a juin. Il n'avait pas assez d'audace, et encore trop de respect envers laConventi on, pour le désirer. Depuis quelque temps il travaillait à un discours volumineux , où il s'attachait à dévoiler les abus du gouvernement, et à rejeter tous les maux qu'on lui imputait sur ses collègues. Il écrivit à SainfrsFust de revenir de l'armée. Il retint son frère qui aurait dû partir pour la frontière d'Italie; il parut chaque jour aux jacobins, et disposa tout pour l'attaque. Comme il arrive toujours dans les situations extrêmes, divers in- . cidens vinrent augmenter Fagitation générale. Un nommé Magenthies fit une pétition ridicule, pour demander la peine de mort contre ceux qui se permettraient des juremens , dans lesquels le nom de Dieu serait prononcé. Enfin un comité révolutionnaire fit enfermer comme suspects quelques ouvriers qui s'étaient ehivrés. Ces deux faits donnaient lieu à beaucoup de propos contre Robespierre ; oïi disait que son Etre Suprême allait devenir plus oppresseur que le Christ , et qu'on allait voir l'inquisition rétablie pour le déisme. Sentant le danger de pareilles accusations, il se hâta de dénoncer Magenthies aux jacobins , comme un aristocrate payé par l'étranger pour déconsidérer les croyances adoptées par la Convention ; il le fit

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même livrer au tribunal révolutionnaire. Usant enfin de son bureau de police , il fit arrêter tous les membres du comité révolutionnaire de l'Indivisibilité.

L'événement approchait , et il paraît que les membres du comité de salut public, Barrère surtout , auraient voulu faire la paix avec leur redoutable collègue ; mais il était devenu si exigeant qu'on ne pouvait s'entendre avec lui. Barrère, rentrant un soir avec l'un de ses confidens , lui dit en se jetant sur un siège : Ce Robespierre, est insatiable. Qu'il demande Tallien , Bourdon de l'Oise, Tl^uriot, Guffroy, Rovère, Lecointre, Panis, Barras, Fréron , Legendre, Monestier, Dubois-Crancé , Fouché , Cambon , et toute la séquelle dantoniste , à la bonne heure ; mais Duval, Audouin, mais Lionard-Bourdon,Vadier, Vouland , il est impossible d'y consentir. — On voit que Robespierre exigeait même le sacrifice de quelques membres du comité de sûreté générale, et dès-lors, il n'y avait plus de paix possible ; il fallait rompre, et courir les chances de la lutte. Cependant aucun des adversaires de Robespierre n'aurait osé prendre l'initiative; les membres des comités attendaient d'être dénoncés; les montagnards proscrits attendaient qu'on leur demandât leur tête; tous voulaient se laisser attaquer avant de se défendre; et ils avaient rai-

son. Il valait bien mieux laisser Robespierre commencer l'engagement, et se compromettre aux yeux de la Convention par la demande de nouvelles proscriptions. Alors on avait la position de gens défendant leur vie , et même celle des autres; car on ne pouvait plus prévoir de terme aux immolations, si on^en Souffrait encore une. * Tout était préparé, et les premiers mouvemens commencèrent le 3 thermidor aux jacobins. Parmi les affidés dé Robespierre se trouvait un nommé Sijas, adjoint à la commission du mouvement des armées. On en voulait à cette commission pour avoir ordonné la sortie successive d'un grand nombre de compagnies de canonniers, et pour avoir diminué ainsi la force armée de Paris. Cependant on n'osait pas lui en faire un reproche direct ; le nommé Sijas commença par se plaindre du secret dont s'enveloppait le chef de la commission ,Py le , et tous les reproches qu'on n'osait adresser nia Carnotni au comité de salut public, furent adressés à ce chef de la commission. Sijas prétendit qu'il ne restait qu'un moyen, c'était de s'adresser à la Convention , et de lui dénoncer Pyle. Un autre jacobin dénqpça un des agens du comité de sûreté générale. Couthon prit alors la parole , et dit qu'il fallait remonter plus haut, et faire à la Convention nationale une adresse sur toutes les machinations qui menaçaient de nou-

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veau la liberté. « Je vous invite, dit-il, à lui pr&- » senter vos réflexions. Elle est pure; elle ne se » laissera pas subjuguer par quatre à cinq scé- » lérats. Quant à moi, je déclare qu ils ne me sub- » jugueront pas. » La proposition de Couthon fût aussitôt adoptée. On rédigea la pétition , elle fut approuvée le 5 et présentée le 7 thermidor à la Convention,

Le style de cette pétition était comme toujours respectueux dans la forme , mais impérieux a 11 fond. Elle disait que les jacobins \euaientdéposer dans le sein de la Convention les sollicitudes du peuple ; elle répétait les déclamations accoutumées contre l'étranger et ses complices, contre le système d'indulgence, contre les craintes répandues à dessein de diviser la représentation nationale, contre les efforts qu'on faisait pour , rendre le culte de Dieu ridicule, etc. Elle ne portait pas de conclusions précises, mais elle disait d'une manière générale ; oc Vous ferez trembler les traîtres, les fripons, les intrigans; vous rassurerez l'homme de bien ; vous maintiendrez cette union qui fait votre force; vous conserverez dans tonte sa ppreté ce culte sublime dont tout citoyen est le ministre, dont la vertu est la seule pratique; et le peuple, confiant en vous, placera son devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentans jusqu'à la mort. Ce*

tait dire assez clairement : Vous ferez ce que vous dictera Robespierre, ou vous ne serez ni respectés ni défendus. La lecture de cette pétition fut écoutée avec un morne silence. On n'y fit aucune réponse. A peine était-elle achevée , que Dubois Crancé monta à la tribune , et sans parler de la pétition ni des jacobins , se plaignit des amertumes dont on l'abreuvait depuis six mois , de l'injustice dont on avait payé ses services, et demanda que le comité de salut public fut chargé défaire un rapport sur son compte, quoique dans ce comité, dit-il, se trouvassent deux de ses accusateurs. Il demanda le rapport sous trois jours. On accorda ce qu'il demandait, sans ajouter une seule réflexion et en gardant toujours le même silence. Barrère lui succéda à la tribune ; il vint faire un grand rapport sur l'état comparatif de la France en juillet 93 et en juillet 94. Il est cer- j tain que la différence était immense, et que sif on comparait la France déchirée à la fois par le royalisme, lefédéralismeetrétranger,à laFrance victorieuse sur toutes les frontières et maîtresse des Pays-Bas, on ne pouvait s'empêcher de rendre des actions de grâces au gouvernement qui avait opéré ce changement en rare année. Ces éloges au comité étaient la seule manière dont Barrère osât attaquer Robespierre; if le louait même expressément dans son rapport, A propos des agi-

4l4 HISTOIRE

tations sourdes qu'on voyait régner et des cris imprudens de quelques perturbateurs qui demandaient un 3 1 mai , il disait « qu'un représentant » qui jouissait d'une réputation patriotique mé- » ritée par cinq années de travaux , par sesprin- » cipes imperturbables d'indépendance et de » liberté , avait refuté avec chaleur ces propos » contre - révolutionnaires. » La Convention écouta ce rapport, et chacun se sépara ensuite dans l'attente de quelque événement important. On se regardait en silence , et on n'osait s'interroger ni s'expliquer.

Le lendemain 8 thermidor , Robespierre se décida à prononcer son fameux discours. Tous ses agens étaient disposés, et Saint-Just arrivait dans la journée. La Convention, en le voyant paraître à cette tribune où il ne paraissait que rarement, s'attendait à une scène décisive. On l'écoutaavec \un morne silence. «Citoyens, dit-il, que d'autres » vous tracentdestableauxflatteurs,je viensvous » dire des vérités utiles. Je ne viens point réaliser » des terreurs ridicules répandues par la perfidie; » mais je veux étouffer , s'il est possible, lesflam- » beaux de la djÉ Rie par la seule force de la vé-. » rite. Jevais déa Hredevant vous votre autorité » outragée et la Iffl ftté vio lée. Je me défendrai moi- » même : vousï léserez pas surpris; vous ne » ressemblez po^ jâkix tyrans que vous combat-

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» tez. Les cris de l'innocence outragée n'impor- » tunent point votre oreille , et vous n'ignorez » pas que cette cause ne vousest point étrangère.» Robespierre fait ensuite le tableau des agitations qui ont régné depuis quelque temps;des craintes qui ont été répandues, des projets qu'on a supposés au comité et à lui contre la Convention. «Nous, dit-il, attaquer la Convention! et que » sommes-nous sans elle ! Qui l'a défendue au pé- » ril de sa vie? Qui s'est dévoué pour l'arracher » aux mains des factions? » Robespierre répond que c'est lui, et il appelle avoir défendu la Convention contre les factions , avoir arraché de son seinBrissot, Vergniaud, Gensonné, Pétion, Barbaroux, Danton, Camille Desmoulins, etc. Après les preuves de dévouement qu il "a données, il s'étonne que des bruits sinistres aient été répandus. « Est-il vrai, dit-il qu'on ait colporté des » listes odieuses où l'on désignait pour victimes » un certain nombre de membres de la Conven- » tion , et qu'on prétendait être l'ouvrage du co- » mité de salut public et ensuite le mien ? Est-il » vrai qu'on ait osé supposer des séances du co- »mité, des arrêtés rigoureux qui n'ont jamais » existé, des arrestations n<OT moins chimériques? » Est-il vrai qu'on ait cherché à persuader à un » certain nombre de représentans irréprochables » que leur perte était résolue? à tous ceux qui,

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» par quelque erreur, avaient payé un tribut iné- » vitable à la fatalité des circonstances et à la £ai- » blesse humaine , qu'ils étaient voués au sort des » conjurés? Est-il vrai que l'imposture ait étéré- » pandue avec tant d'art et d'audace, qu'une foule » de membres ne couchaient plus chez eux? Oui, » les faits sont constans et les preuves en sont au • comité de salut public!» <?

Il se plaint ensuite de ce que l'accusation, portée en masse contre les comités , a fini par se diriger sur lui seul. Il expose qu'on a donné son nom à tout ce qui s'est fait de mal dans le gouvernement ; que si on enfermait des patriotes au lieu d'enfermer des aristocrates, on disait : C'est Robespierre qui le veut; que si quelques patriotes avaient succombé , on disait : C'est Robespierre qui Va ordonné; que si des agens nombreux du comité de sûreté générale étendaient partout leurs vexations et leurs rapines, on disait : C'est Robespierre qui les envoie ; que si une loi nouvelle tourmentait les rentiers, on disait : C'est Robespierre qui les ruine. Il dit enfin qu'on l'a présenté comme l'auteur de tous les maux pour le perdre, qu'on l'a apoelé un tyran , et que le jour de la fête à l'Être OTprême , ce jour où la Convention a frappé d'un même coup l'athéisme et le despotisme sacerdotal, où elle a rattaché à la révolution tous les coeurs généreux, ce jour enfin

de félicité et de pure ivresse , le président de la Convention nationale , parlant au peuple assemblé, a été insulté par des hommes coupables , et que ces Hbma^es étaient des représentans. On Fa appelé un tyran ! et pourquoi? parce qu'il a acquis quelque influence en parlant le langage de la vérité. «Et que prétendez-vous, s'écrie-t>il, vous a qui voulez que la vérité soit sans force dans la » bouche des représentans du peuple français ? » La venté sans doute a sa puissance, elle a sa » colère, son despotisme; elle a ses accens tou- » chans , terribles , qui retentissent avec force » danslescœurspurscommedanslesconsciences » coupables, et qu'il n'est pas plus donné au men- » songe d'imiter, qu'à Salmonée d'imiter les fou- » dres du ciel. Mais accusez-en la nation , accuas* sez-en le peuple qui la sent et qui l'aime ? — » Qui suis-je, moi qu'on accuse? un esclave de la » liberté , un martyr vivant de la république, la » victime autant que l'ennemi du crime. Tous » les fripons m'outragent; les actions les plus in- » différentes, les plus légitimes de la part des » autres, sont des crimes pour moi. Un homme » est calomnié dès qu'il me connaît ; on pardonne » à d'autres leurs forfaits ; un me fait à moi un » crime de mon zèle. Otez-moi ma conscience, je » suis le plus malheureux des hommes ; je ne » jouis pas même des droits de citoyen , quedisvi. 27

4l8 HISTOIRE

» je, il ne m'est pas même permis dm remplir les » devoirs d'un représentant du peuple. *>

Robespierre se défend ainsi par des déclamations subtiles* et diffuses, et pour la^remière fois il trouve la Convention morne, silencieuse, et comme ennuyée de la longueur de ce discours. Il arrive enfin au plus vif de la question : il accuse. Parcourant toutes les parties du gouvernement, il critique d'abord avec une méchanceté inique le système financier. Auteur de la loi du 22 prairial, il s'étend avec une pitié profonde sur la loi des rentes viagères; il 41'y a pas jusqu'au maximum^ contre lequel il semble s'élever, en disant que les intrigans ont entraîné la Convention dans des mesures violentes.

« Dans les mains de qui sont vos finances? dans » les mains, s'écrie-t-il, de feuttlans, de fripons » connus , des Cambon , des Mallarmé , des » Ramel. » Il passe ensuite à la guerre, il parle avec dédain de ces victoires , « qu'on vient dé- » crire avec une légèreté académique, comme » si elles n'avaient coûté ni sang ni travaux. » Surveillez, s'écrie-t-il, surveillez la victoire; » surveillez la Belgique. Vos ennemis se retirent » et vous laissent à vos divisions intestines; son- » gez à la fin de la campagne. On a semé la di- » vision parmi les généraux; l'aristocratie mili- » taire est protégée; les généraux fidèles sont

» persécutés ; l'administration militaire s'enve- » loppe d'une autorité suspecte. Ces vérités va- » lent bien des épigpammes. » Il n'en disait pas ' davantage pour Carnot et Barrère; il laissait à Saint-Just le soin d'accuser les plans de Carnot. On voit que ce misérable répandait sur toutes choses le fiel dont il était dévoré* Ensuite il s'étend sur le comité. de sûreté générale, sur la foule de ses agens , sur leurs cruautés , sur leurs rapines ; il dénonce Amar et Jagot comme s'étant emparés de la police, et faisant tout pour décrier le gouvernement révolutionnaire. Il se plaint de ces railleries qu'on a débitées à la tribune à propos de Catherine Théot, et prétend qu'on a voulu supposer de feintes conjurations pour en cacher de réelles. Il montre les deux comités comme livrés à des intrigues, et engagés en quelque sorte dansles projets de la faction anti-nationale. Dans tout ce qui «existe, il ne trouve de bien que le gouvernement reyol0k>n~ /zo/re, mais le principe, et non l'exécution. Le principe est à lui , c'est lui qui a fait instituer ce gouvernement, mais ce sont ses'adversaires qui le dépravent. #

Tel est le sens des volumineuses déclamations de Robespierre.- Enfin il termine parce résumé : a Disons qu'il existe une conspiration contre, la » liberté publique, quelle doit sa force à une

» coalition criminelle qui intrigue au sein mémo » de la Convention; que cette coalition a des » complices au sein du c6ÉiH;é de sûreté géfcé^ » raie, et dans les bureaux de ce comité, qu'ils » dominent; que les ennemis de la* république » ont opposé ce comité au comité de salut pu- » blic, et constitué ainsi deux gouvernerions; » que des membres dû comité de salut publie » entrent dans ce complot; que la coalition » ainsi formée cherche à perdre les patriotes et » la patrie. Quel est le remède à ce mal? Punir » les traîtres , renouveler les bureaux du comité vr de sûreté générale , épurer ce comité lui- » même et le subordonner au comité de salut » public, épurer le comité de salut public lui- » même , constituer le gouvernement sous Tau* » torité suprême de la Convention nationale, » qui est le centre et le juge, et écraser ainsi » toutes les testions du poids de l'autorité na* » tioftale^ pour élever sur leurs ruines la puis- » sance de la justice et de la liberté. Tels sont » les principes. S'il est impossible de les réola- » mer sans passer potir un ambitieux, j*en con- » cluraiflue les principes sont proscrits, et que » la tyrannie règne parmi nous, mais non que » je doive le taire; car que peut-on objecter à un » homme qufra raison , et quffèait mourir pour » son paya? Je sfais fait ppur combattre le êHÈhe,

n non pour le gouverner, ^e t^mps n'est point » encore arrivé où les hommes de bien pour- » ront sepvir impunémenlfia patrie. »

Robespierre avait commencé son discours dans le silence , il l'achève dans le silence. Dans toutes les parties de la salle on reste muet en le regardant. Ces députés, autrefois si empressés, sont devenus de glace; ils n'expriment plus rien, et semblent avoir le courage de rester froids depuis que les tyrans, divisés entre eux, les prennent pour juges. Tous les visages sont devenus impénétrables. Une espèce de rumeur sourde s'élève peu à peu dans l'assemblée; mais personne n'ose encore prendre la parole. Leçointre de Vqfwlles, l'un des ennemis les plus énergiques de Robespierre, se présente le pre* mier, niais c'est pour demander l'impression du discours, tant les plus hardis hésitent encore à livrer l'attaque. Bourdon d# l'Oise ose s'opposer à l'impression , en disant que ce discours renferme des questions trop graves, et il demande le renvoi aux doux comités. Barrère, totgours prudent, appuie la demande de l'impression, eu disant que dans^un pays libre il feuit tout imprimer. Couthon s'élance à la tribune, indigné de voir une contestation au lieu d'un élan d'enthousiasme, et réclame non-seulement l'impression , mais l'envoi à toutes les communes.

et à toutes les armé^. Il a besoin, dit-il , d'épancher son cœur ulcéré, car depuis quelque temps on abreuve de dégouttes députés les plus fidèles à la cause du peuple; on les accuse de verser le sang, d'en vouKbir verser epcore ; et cependant, s'il croyait avoir contribué à la perte d'un seul innocent , il s'immolerait de douleur. Les paroles de Couthon réveillèrent tout ce qui restait de soumission dans l'assemblée ; elle vota l'impression et l'envoi du discours à toutes les municipalités.

Les adversaires de Robespierre allaient avoir le désavantage ; mais Vadier, Cambon , Billaud- Varennes, Panis, Amar, démandent la parole pour répondre aux accusations de Robespierre. Lés courages sont ranimés par le danger, et la lutte commence. Tous veulent parler à la fois. On fixe le tour de chacun. Vadier est admis le premier à s'expliquer. Il justifia le comité de sûreté générale, et soutient que le rapport de Catherine Théot avait pour objet de révéler une conspiration réelle, profonde, et il ajoute d'un ton significatif, qu'il a des pièces pour en prouver l'importance et le dansger. Cambon justifie ses lois de finance, et sa probité, qui était universellement connue et admirée dan§ un poste où les tentations étaient si grandes. Il pacte avec pon impétuosité ordinaire; il prouve que les

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agioteurs ont seuls pu être lésés par ses lois de finances, et rompant enfin la mesure observée jusque-là, « Il e$t temps, s'écrie-t-il, de dire la » vérité tout entière. Est-ce moi qu'il faut accu- » ser de m'être rendu maître en quelque chose? » l'homme qui s'était rendu maître de tout , » L'homme qui paralysait votre volonté , c'est » celui qui vient de parler, c'est Robespierre. » Cette véhémence déconcerte Robespierre :

comme s'il avait été accusé «d'avoir fait le tyran en matière de finances, il dit qu'il ne s'est jamais mêlé de finances, qu'il n'a doûc jamais pu gêner la Convention en cette matière, et que du reste, en attaquant les plans de Cambon , il n'a pas entendu attaquer ses intentions. Il l'avait pourtant qualifié de fripon. Billaud-Yarennes, non moins redoutable, dit qu'il est temps de mettre toutes les vérités en évidence; il parle de l'absence de Robespierre des comités, du déplacement des compagnies de canonniers , dont on n'a fait sortir que quinze, quoique la loi permît d'en faire sortir vingt-quatre ; il ajoute qu'il va arracher tous les masques, et qu'il aime mieux que son cadavre serve de mar«he-pied à i^n ambitieux, que d'autoriser ses attentats par son silence. Il demande le rapport du décret qui ordonne l'impression. Panis se plaint des calomnies continuelles de Robespierre, qui a

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voulu le faire passer pour auteur des journées ée septembre; il veut que Robespierre et Couthon s'expliquent sur les cinq, ou six députés y dont ils ne cessent depuis uif norois de demander le sacrifice aux jacobins. Aussitôt la même chose est demandée de toutes parts. Robespierre répond avec hésitation qu'il est ventt dévoiler des abusât qu'il ne s'est pas chargé djfc justifier ou cfaceusertel ou tel. «**• Nommez , nommez les individus! s'écrie-t-on, — ► Robespierre divague encore, et dit que lorsqu'ils eu le qfturage de déposer dans le sein de la Convention des avis qu'il croyait utiles, il ne pensait pas... — On l'interrompt encore. Charlier lui £rie :

« Vous qui prétendez avoir le courage de la y> vertu , ayea celui de la vérité. NtfmmgB , nom- )> mez les individus! >*La confusion augmente. On revient à la question de l'impression. Àmar insiste pour le renvoi du discours au comité Barrère, voyant l'avantage se prononcer porfr ceux qui veulent le renvoi aux comités, vient s'excuser en quelque sorte d'avoir demandé le contraire. Enfin la Convention révoque sa décision, et déclare que le discours de Robespierre i au lieu d'être imprimé, sera renvoyé à l'examen des deux comités.

Cette séance était un événement vraiment extraordinaire. Téus les déptités , habituelle-

ment si soumis , avaient repris courage. Pour Robespierre , qui n'avait jamais eu que de la morgue et point d'audace , il était surpris , dépité, abattu. Il avait besoin de a* rqfpettre ; il court chez ses fidèles jacobins pour retrouver des amis , et leur emprunter du courage. On était déjà instruit de l'événement. On Tattepdait avec impatience. A peine il parait qu'on le CQuvre d'applaudissemens. Conthon le suit f et partage les mêmes acclamations. On de* mande la lecture du discours. Robespierre emploie encore deux grandes- heures à le leur ré* péter. À chaque instant ils l'interrompent, par des cris et des applâudissemens filbiétiques. À peine a-t-il achevé , qu'il ajoute quelques paroles d'épanchement et de douleur. « Ce discours que » vous venez d'entendre, leur dit-il, est mon » testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui ; la » ligue des méchans eit tfilement forte tfae je ne » puis pas espérer de lui échapper. Je succombe » sans regnet ; je vous laisse ma mémoire ; elle » vouagsera chère, et vous la défendrez. » À ces paroles, on décrie qu'il n e$t pas temps de craii* dre et de désespérer , ^u'au contraire on vengera le père de la patrie de tous les méchans réunis. Henriot, Dumas, Cofinhal, Payan, Fentourent, et se déclarent tout prêts à agir. Henriot dit quUl connaît encore le chemin de la Convention-

4a6 HlSTOIR£

» Séparez , leur dit Robespierre , les raéchans »des hdmmes* faibles, délivrez la Convention » des scélérats qui l'oppriment ; rendez -lui le » service qmelle attend de vous, comme au 3r »mai et au a juin. Marchez, sauvez encore la » liberté. Si malgré tous ces efforts il faut suc- » oomber, eh bien ! mes amis , vous me verrez » boire la ciguë avec calme. — Robespierre , s'é- » crie un député , je la boirai avec toi. » — Couthon propose à la société un nouveau scrutin épuratoire, et demande de chasser à l'instant même les députés qui ont voté contre Robespierre*} il en a la liste, et la fournit sur-le-champ. Sa proposition est adoptée au milieu d'un tumulte épouvantable. Collot - d'Herbois veut présenter quelques réflexions , on l'accable de huées ; il parle de ses services , de ses dangers 7 des deux coups de feu de l'Admirai : on le raille r on l'injurte, on le chaste de la tribune. Tous les députés présens et désignés parCouthop sont chassés, quelques-uns même sont battus^ Collot se sauve au milieu des couteaux dirigés contre* lm. J-.a société se trouvait augmentée ce jour-là de tous les gens d'action cjtii, dans les momens dç trouble, pénétraient sans av#ir de cartes ou avec une carte fausse. Ils ajoutaient aux paroles, la .violence , et ils étaient même tout prêts à y ajouter l'assassinat. L'agent national Payan, qui

était homme d'exécution, proposait un projet hardi II disait que tous les conspirateurs étaient dans les de*x comités, qu'ils y étaient réunis dans le moment , et qu'il fallait aller les entever. On pouvait terminer ainsi la lutte sans combat , et par un coup de main. Robespierre s'y opposa, il n'aimait pas les actions si promptes; il pensait qu'il fallait suivre tous les procédés du 3i mai. On avait déjà fttit une pétition solennelle; il avait fait un discours; Samt-^ust, qui venait d'arriver de l'armée , ferait un rapport le lendemain matin , lui Robespierre parlerait de nouveau , et, si on ne réussissait pas, les magistrats du peuple, réunis pendant ce temps à la commune, et appuyés par la fo*ce armée des sectjpns, décla* reraient que le peuple était rentré dans sa souveraineté, et viendrait -délivre? la Convention des scélérat» quiïégaraient. Le plan était ainsi fixé par les précédens. On* se sépara en se promettant pour le lendemain , Robespierre (f être a la Convention , les jacobins dans leur salle, les magistrats municipaux à la commune , et Hen»

riot à la tête des sections. On comptait de plus sur les jeunes gens de l'école de Mars , dont le commandant , Labretèche , était dévoué à la cause de la commune.

Telle fut cette journée du 8. thermidor, la dernière de la tyrannie sanglante qui s'était

4^8 HfeTOIRE

appesantie sur la France. Cependant , ce jour encore , l'horrible machine révolutionnaire ne cessa pas d'agir. Le (tribunal avait siégé, des vietimes^vaient été conduites à l'échafaud. Dans ce nombre étaient deux poètes célèbres, Roucher, l'auteur des Mois, et le jeune André Chenier, qui laissa d'admirables ébauches, et que la France regrettera autant que tous ces jeunes hommes de génie, orateurs, écrivains , généraux, dévorés par l'échafaud et la guerre. Ces deux enfans des muses se consolaient sur la fatale charrette , en répétant des vers de Racine. Le jeune André en montaîHt à l'échafaud poussa le cri du génie arrêté dans sa carrière : Mourir si jeune ! s'écfriat-il en se frappant le front ; ii y avait quelque chose là !

Pendant la nuit qui suivit, on s'agita de toutes parts, et chacun songea à recueillir ses forces. Les deux comité* étaient réunis , et délibéraient sur les grands événemens de la journée et sur ceux xlu lendemain. Ce qui venait de se passer aux jacobins prouvait que le maire et Henriot étaient pour les triumvirs, et que le lendemain on aurait à lutter contre toutes les forces de & commune. Faire arrêter ces -deux principaux chefs eût été le plus prudent, mais les comités hésitaient encore; ils voulaient, ne voulaient pas; ils avaient comme une espèce cfe regret

d'avoir commencé la lutte. Ils sentaient que si la Convention était assez forte pour vaincre Robespierre, elle rentrerait dans tous ses pou* voirs, et qu'ils seraient arrachés aux coups de leur rival , mais dépossédés de la dictature» S'entendre avec lui eût bien mieux valu sans doute ; mais il n'était plus temps. Robespierre s'était bien gardé de se rendre au milieu d'eux, après la séance des jacobins. Saint-Juet , arrivé de l'armée depuis quelques heures, les observait. Il était silencieux ; il avait annoncé le rapport dont il avait été chargé lors de la dernière entrevue. On le lui demanda , et on voulut en entendre la lecture ; il répondit qu'il ne l'avait pas, et qu'il l'avait donné à lire à l'un de ses collègues. On lui en demanda la conclusion ; il refusa encore. Dans ce moment , Collot entre tout irrité de la scène qu'il venait d'essuyer aux jacobins. « Que se passe-t-il aux jacobins ? lui dit » Saiat-Just. — Tu le demandes ? réplique Collot » avec colère; n'es-tu pas le complice de Robes» » pierre ? n'avez-vous pas combiné ensemble tous » vos projets ? Je le vois , vous avez formé Un i> infâme triumvirat, vous voulez nous asstssi- » ner ; mais si nous succombons, vous ne jouirez » pas long-temps du fruit de vo& crimes. » Alors $ approchant de Saint-Just avec véhémence: «Tu » veux , kû dit-il , nous dénoncer demain mati»;

» tu as ta poche pleine de notes contre nou£ f » montre-les... » — Saint-Just vide ses poches, et assure qu'il n'en a aucune. On apaise Collet , et on exige de Saint-Jus* qu'il vienne à onze heures du matin communiquer son rapport, avant de le lire à rassemblée. Les comités avant de se séparer conviennent de demander à la Convention la destitution d'Henriot , et l'appel à la barre du maire et dte l'agent national.

Saint-Just courut à la hâte écrire son rapport qui ne l'était pas encore; et dénonça avec plus de brièveté et de force que ne l'avait fait Robespierre., la conduite des comités envers leurs collègues, l'envahissement de toutes les affaires, l'orgueil de Billaud-Varennes , et les fausses manœuvres de Carnot , qui avait transporté l'armée de Pichegru sur les côtés de Flandre , et avait voulu arracher seize mille hommes, à Jourdan. Ce rapport était aussi perfide , mais bien autrement habile que celui de Robespierre. Saint Just résolut de le lire à la Convention sans le communiquer aux comités.

Tandis que les conjurés se concertaient entre eux-, les montagnards , qui jusqu'ici s'étaient Cornés à se communiquer leurs craintes, mais qui n'avaient pis formé de complot , couraient les uns chez l«s autres, et se promettaient pour le lendemain d'attaquer Robespierre diuoe ma*

DE LA RivOLFriO» FBANÇÀISE. /fil

mère plus formelle, et de le faire. décréter s'il ^tait possible. Il fallait pour cela le concours des députés de la plaine , qu'ils avaient souvent menacés 7 et que Robespierre , affectant le rôle dé modérateur , avait autrefois défendes. Us avaient donc peu de titres à leur faveur. Ils allèrent trouver Boissy-d'Anglas ., Durand-Maillane, Palasne-Champeaux, qui étaient tous trois constituant , et dont l'exemple devait décider les autres. Ils leur dirent qu'ilsseraient responsables de tout le sang que verserait encore Robespierre* s'ils ne consentaient/à voter contre lui. Repoussés d'abord , ils retinrent à la icbarge jusqu'à trois fois , et obtinrent enfin la promesse désirée. On courut encore toute la matinée du g j Tallien promit de livrer la première attaque, et demanda seulemtnt qu'on osât le suivre.

Chacun couraità son poste ; le m§ire Fleuriot> l'agent national Payan, étaient à la commune. Henriot était à cheval avec ses aides-de-camp, et courait les rues de Paris. Les jacobins avaient commencé une séance permanente. Les députés, debout dès le matin , s'étaient rendus à la Convention avant l'heure accoutumée. Ils parcouraient les couloirs en tumulte , et les montagnards les entretenaient avec vivacité, pour les décider en leur faveur, Il était onze heures et demie. Tallien, à l'une des portes de la. salle, parlait à

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quelques-uns de ses collègues, lorsqu'il voit entrer Saint-Just, qui monte à la tribune : « C'est le moment, s'écrie-t-il, entrons.»On le suit, les bancs se garnissent, et on attend en silence l'ouverture de câtte scène, l'une dés plus grandes de notre orageuse république.

Saint-Just, qui a manqué à la parole donnée à ses collègues, et qui n'est pas allé leur lire son rapport, est à la tribune. Les deux Robespierre, Lebas, Cou thon, sont assis à côté les uns des autres. Coliot-d'Herbois est au fauteuil. Saint- Just se dit chargé par le», comités de faire un rapport, et obtient la parafe. Il débute en disant qu'il n'est d'aucune faction, et qu'il n'appartient qu'à la vérité; que la tribune pourra être, pour lui comme pour beaucoup d'autres, la roche Tarpéienne, mais qu'il n'en dira pas moins son opinion tout entière sur les divisions qui ont éclaté. Tallien lui laisse à peine achever ces premières phrases, et demande la parole pour une motion d'ordre. Il l'obtient. «c La républi- » que , dit-il, est dans l'état le plus malheureux, » et aucun bon citoyen ne peut «s'empêcher de » verser des larmes sur elle. Hier un membre du » gouvernement s'est isolé , et a dénoncé ses col- » lègues; un autre* vient en. faire de même aud jourd'hui. C'est assez aggraver nos maux; je » demande qu'enfin le voile soit entièrement.

» déchiré. » A peine ces paroles sont prononcées que les applaudissemens éclatent, se prolongent, recommencent encore, et éclatent une troisième fois. C'était le signal avafat-coureur de la chute des triumvirs. Billaud-Varennes, qui s'est emparé de la tribune après Tàllien , dit que les jacobins ont tenu la veille une séance séditieuse, où se trouvaient des assassins apostés, qui ont annoncé le projet d'égorger la Convention. Une indignation générale se manifeste. « Je vois, » ajoute Billaud-Varennes, je vois dans les tri- » bunes un des hommes qui menaçaient hier » les députés fidèles. Qu'on le saisisse. » — On s'en empare aussitôt, et on le livre aux gendarmes. Billaud soutient ensuite que Saint-Just n'a pas le droit de parler au nom des comités, parce qu'il ne leur a pas communiqué son rapport; que c'est le moment pour l'assemblée de ne pas mollir, car elle périra si elle est faible. — Non, non, s'écrient les députés en agitant leurs chapeaux, elle ne sera pas faible, et ne périra pas. — Lebas veut la parole , que Billaud n'a pas cédée encore; il s'agite, et fait du bruit pour l'obtenir. Sur la demande de tous lés députés, il est rappelé à l'ordre. Il veut insister de nouveau. A l'Abbaye le séditieux!, s'écrient plusieurs voix de la montagne. Billaud continue, et, ne gardant plus aucun ménagement, dit que vi. a 8

Robespierre a toujours cherché à dominer les comités; qu'il s'est retiré lorsqu'on a résisté à la loi du a a prairial, et à l'usage qu'il se proposait d'en faire; qu'il a voulu conserver le noble La Valette , conspirateur à Lille dans la garde nationale; qu'il a empêché l'arrestation d'Henriot, complice d'Hébert, pour s'en faire une créature; qu'il s'est opposé de plus à l'arrestation d'un secrétaire du comité , qui avait volé cent quatorze mille francs; qu'il a fait enfermer, au moyen de son bureau de police, le meilleur comité révolutionnaire de Paris; qu'il a toujours fait en tout sa volonté, et qu'il a voulu se rendre maître absolu. Billaud ajoute qu'il pourrait citer encore beaucoup d'autres faits, mais qu'il suffira de dire qu'hier les agens de Robespierre aux jacobins, les Dumas, les Coffinhal se sont promis de décimer la Convention nationale. Tandis que Billaud énumérait ces griefs, l'assemblée laissait échapper par intervalle des mouvemens d'indignation. Robespierre, livide de colère, avait quitté son siège et gravi l'escalier de la tribune. Placé derrière Billaud, il demandait la parole au président avec une extrême violence. Il saisit le moment où Billaud vient d ? achever , pour la redemander encore plus vivement. A bas le tyran! à bas le tyran! s'éerie-t-on dans toutes les parties de la salle. Deux fois ce cri accusateur

s'élève , et annonce que l'assemblée ose enfin lui donner le nom qu'il méritait., Tandis qu'il insiste, Taltien, qui s'estélaûcéà la tribune, réclame la parole, et l'obtient avant lui. «T<yût à » l'heure, dit-il, jç demandais que le voile fât » entièrement déchiré ; je m'aperçois qu'il vient y> de l'être. Les conspirateurs sont démasqués. » Je savais que ma tête était menacée, et jttè- » quîici j'avais gardé le silence; mais hier j*ai as- » sisté à la séance des jacobins , j'ai vu se former » l'armée du houveàu Cromwell, j'ai frémi pour « la patrie, et je me suis armé d'un poignard j> pour lui percer le sein , si la Convention » n'avait pas le courage de \e décréter d'accû- » sation. » — En achevant ces niots, Tatlien niontre son poignard , et l'assemblée le couvre d'applaudissemens. Il propose alor$ l'arrestation du chef des conspirateurs, Henriôt. Billaud propose d'y ajouter celle du président Dumas, et du nommé Boulanger, qui la veille a été l'un des agitateurs les plus ardens aux jacobins. On décrète sur-le-champ l'arrestation de ces ti*oïs coupables. i ' -•

Barrère entre dans ce moment , pour faire à rassemblée les propositions que 1& cotante a délibérées dans la nuit, avant de se Séparer. Robespierre ^ qui Savait pas quitté la tribune, profite de cet intervalle pour demander encore

la parole. Ses adversaires étaient décidés àJa lui refuser, de peur qu'un reste de crainte et de servilité ne se réveillât à sa voix. Placés tous au sommet de la montagne, ils poussent de nouvelles clameurs , et, tandis que Robespierre se tourne tantôt vers le président, tantôt vers rassemblée, à bas! à bas le tyran! s'écrientils avec des voix de tonnerre. Barrère obtient encore la parole avant Robespierre. On dit que cet homme, qui, par vanité, avait voulu un rôle, et qui, par faiblesse , tremblait maintenant de s'en être donné un , avait deux discours dans sa poche, l'un pour Robespierre, l'autre pour les comités. Il développe la proposition convenue la nuit : c'est d'abolir le grade de commandantgénéral, de rétablir l'ancienne loi de la législative, par laquelle chaque chef de légion commandait à son tour la force armée de Paris, et enfin d'appeler le maire et l'agent national à la barre, pour y répondre de la tranquillité de la capitale. Ce décret est adopté sur-le-champ, et un huissier va lé communiquer à la commune au milieu des plus grands périls.

Lorsque le décret proposé par Barrère a été adopté , on reprend rénumération des torts de Robespierre ; chacun vient à son tour lui faire un reproche. Vadier, qui voulait avoir découvert une conspiration importante, en saisissant

Catherine Théot, rapporte ce qu'il n'avait pas dit la veille, que dom Gerie avait un certificat de civisme signé par Robespierre, et que , dans un matelas de Catherine, on avait trouvé une lettre dans laquelle elle appelait Robespierre son fils chéri. Il s'étend ensuite sur l'espionnage dont les comités étaient entourés, avec la diffusion d'un vieillard et une lenteur qui ne convenait pas à l'agitation du moment. Tallien, impatient, remonte à la tribune et prend encore la parole, en disant qu'il faut ramener la question à son véritable point. En effet, on avait décrété Henriot, Dumas, Boulanger, on avait appelé Robespierre un tyran, mais on n'avait pris. aucune résolution décisive. Tallien observe que ce ne sont pas quelques détails de la vie de cet homme, appelé un tyran, auxquels il faut s'attacher , mais qu'il faut en, montrer l'ensemble. Alors il commence un tableau énergique de la conduite de /^ 4

ce rhéteur lftftbjt» orgueilleux et sanguinaire

Robespierre , suffoqué de colère , l'interrompt par des cris de fureur. Louchet dit : Il faut en finir ; l'arrestation contre Robespierre ! — Loseau ajoute : L'accusation contre ce dénonciateur! — L'arrestation, l'accusation, crient une foule de députés! * Louchet se lève, et regardant autour de lui, demande si on l'appuyé. — Oui, oui, répondent cent voix. — Robespierre le jeune dit

438 HISTOIftE

de sa place : a Je partage les crimes de mon frère, » unissez-moi à lui. » On fait à peyie attention à ce dévouement — L'arrestation, l'arrestation ! crie -t- on encore. — Dans ce moment, Robespierre, qui n'avait pas cessé d'aller dé sa place au bureau, et du bureau à sa place, s'approche de nouveau du président et lui demande la parole. Mais Thuriot, qui avait remplacé Collot-d'Hérbois au fauteuil, ne lui répond qu'en agitant là sonnette. Alors Robespierre se tourne vers la montagne et n'y trouve que des amis glacés ou des ennemis furieux. H dirige ensuite ses yeux vers la plaine. «C'est à vous, dit-il, hommes purs, * hommes vertueux, c'ett à vous que je m'adresse » et non aux brigands. » Oh détourne la tète ou on le menace. Enfin il se reporte encore veille président, et s'écrie e « Pour la dernière fois, pré^ » sident des assassins , je te demande la parole.» Il prononce ces derniers mots d'une voix étouffée et presque éteinte. — Lesang dé Dantori t'é^ touffe , lui dit Garnier dé l'Aube; — * Duval) impatient de cette lutte, se lève et dit : «Président, » est-ce que cet homme sera encore long-temps i> le maître de la Convention ? <^-± Ah ! qu un tyran » est dur à abattre ! ajoute Fréron.,-^ Aux voix, » aux voix, » s'écrie Loseau, L'arrestation tant prb* pôséeest enfin mise aux voix et décrétée au milieu d'un tumulte épouvantable: A peine ledééret est-

il rendu que de tous les côtés de la salle on se lève en criant : Vive la liberté ! vive la république ! les tyrans ne sont plus!

Une foule de membres se lèvent et disent qu'ils ont entendu voter pour l'arrestation des complices: de Robespierre, de Sain t-Just et de Cou T thon. Aussitôt op les ajoute au décret» Lebas de T mande à yêtre adjoint; on lui accorde sa demande ainsi qu'à Robespierre jeune. Ges hommes inspiraient encore une telle appréhension , que les huissiers de la salle n'avaient pas osé se présenter pour les traduire à la barre. En voyant qu'ils étaient restéfrsur leurs sièges, on demande pourquoi ils ne descendent pas à la place des accusés- Le président répond que les huissiers n'ont pas pu faire exécuter l'ordre. A la barre, à la i>arre, est aussitôt le cri général. Les cinq accusés y descendent, Robespierre furieux, Saint-Just calme ' et méprisant, les autres consternés de cette humiliation si nouvelle pour eux. Ils étaient enfin à cette place où ils avaient envoyé Vergniaud, Brissot , Pétion , Camille Desmoulins , Danton , eUtant d'autres de leurs collègues , pleins ou de vertu, ou de génie , ou de courage.

Il était cinq heures. L'assemblée avait déclaré la séance permanente. Mais en ce moment , accablée de fatigue, elle prend la résolution dangereuse de suspendre la séance jusqu'à sept pour

44o HISTOIRE

se donner un peu de repos. Les députés se se* par nt alors, et laissent à la commune , si elle a quelque audace, la faculté de fermer le lieu de leurs séances et de s'emparer de la domination dans Paris. Les cinq accusés sont conduits au comité de sûreté générale et interrogés par leurs collègues en attendant d'être traduits dans les prisons.

Pendant que ces événemens si importans s'étaient passés dans la Convention, la commune était restée dans l'attente. L'huissier Courvol était allé lui signifier le décret qui mettait Henriot en arrestation , et mandait l» maire et l'agent national à la barre. H avait été fort mal accueilli. Il avait demandé un reçu , mais le maire lui avait répondu : Un Jour comme aufourcHimi on ne donne pas de reçu. Fa à la Convention, va lui dire que nous saurons le maintenir, et dis à Robespierre qu il ri ait pas peur 9 car nous sommes . ici. Le maire s'était exprimé ensuite devant le conseil général de la manière la plus mystérieuse sur le motif de la réunion ; il ne lui avait parlé que du décret qui ordonnait à la commune de veiller à la tranquillité de Paris; il lui avait rappelé les époques où cette commune avait déployé un grand courage, et il avait désigné assez clairement le 3 1 mai. L'agent national Payan parlant après le maire, avait proposé d'envoyer deux

membres du conseil sur la place delà Commune, où se trouvait une foule immense, pour haranguer le peuple et l'inviter à se réunir à ses magistrats pour sauver la patrie. Ensuite on avait rédigé une adresse dans laquelle on disait que des scélérats opprimaient Robespierre, ce citoyen vertueux qui fit décréter le dogme consolant de l'Être Suprême et de ^immortalité de tâme ; Saint- J us t , cet apôtre de la vertu , qui fit cesser la trahison au Rhin et au Nord; Couthon, ce citoyen vertueux qui na que le corps et la tête de vivons , mais qui les a brûlons de patriotisme. Aussitôt après on avait arrêté que les sections seraient convoquées, que lesprésidens etlës commandans de la force armée seraient mandés à la commune pour y recevoir ses ordres. Une députation avait été envoyée aux jacobins pour qu'ils vinssent fraterniser avec la commune, et qu'ils envoyassent au conseil général leurs membres les plus énergiques et un bon nombre de citoyens et citoyennes dés tribunes. Sans énoncer encore l'insurrection , la commune en prenait tous les moyens et marchait ouvertement à ce but. Elle ignorait l'arrestation des cinq députés, et c'est pourquoi elle gardait encore quelque réserve.

Pendant ce temps, Henriot était monté à cheval et courait les rues de Paris. Chemin faisant,

il apprend qu'on aarrêtécinq représentons; alors il se met à soulever le peuple, en criant que des scélérats oppriment lès députés fidèles r qu'il&ont arrêté Couthon , Saint Just et Robespierre. Ce misérable était à moitié ivre ; il s'agitait sur son cheval et brandissait son sabre comme un frénétique. Il se rend d'abord au faubourg Saint- Antoine pour soulever les. ouvriers de ce faubourg, qui comprenaient à peine ce qu'il voulait dire , et qui avaient d'ailleurs commencé à apitoyer en voyant passer tous les jours de nouvelles victimes. Par un hasard fotal, Henriot rencontre les charrettes. En apprenant l'arrestation de Robespierre, on les avait entourées; et comme on voyait dans Robespierre l'auteur de tous les meurtres, lui arrêté, cm s'imaginait que les exécutions devaient finir. On voulait faire rebrous* ser chemin aux condamnés. Henriot, qui accourt dans ce moment, s'y oppose et fait consommer encore cette dernière exécution. Il revient ensuite , toujours au galop; jusqu'au Luxemhourg, et ordonne à la gendarmerie de se réunir à la place de la maison commune. Il prend un détachement à sa suite , descend le long des quais pour se rendre à la place du Carrousel et aller délivrer les prisonniers qui étaient au comité .de /sûreté générale. En courant sur les quais avec ses aides<le-camp, il renverse plusieurs personnes.

Un homme qui avait son épouse sous son bras, se tourne vers les gendarmes et s'écrie : « Gendarmes, arrêtez ce brigand, il n'est plus votre général. » Un aide-de-camp lui répond par un coup de sabre. Heiiriot continue, se jette dans la rue Saint-Honoré ; et arrivé sur la place du Palais-Égalité (Palais-Royal), aperçoit Merlin de Thionvilfej et pousse à lui en criant: « Arrêtez » ce coquin , c ? est un de ceux qui persécutent les » représerftans fidèles. » On s'empare de. Merlin, on le maltraite et on le conduit au premier corpsdë - garde. Henriot poursuit et arrive dans les cours du Palais - National. Il fait mettre pied à terre à éexlx qui l'accompagnent, et veut pénétrer dans le palais. Les grenadiers lui en refusent l'entrée et croisent la baïonnette. Dans ce moment un huissier s'avance et dit : « Gendar- » mes, arrêtez ce rebelle; un décret de la Con- » vention vous l'ordonne. » Aussitôt on entoure Henriot, on le désarme, lui et plusieurs de ses aides-de-camp , on les garrotte et on les conduit dans la salle du comité dé sûreté générale , auprès de Robespierre, Coutbon, Saint -Just et Lebas.

Jusqu'ici tout allait bien pour la Convention; ses décrets, hardiment rendus, étaient heureusement exécutés ; mais la commune et les jacobins, qui n'avaient pas encore proclamé ouver-

tement l'insurrection, allaient éclater maintenant, et réaliser leur projet d'un 21 juin. Par bonheur, tandis que la Convention suspendait imprudemment sa séance , la commune en faisait de même , et le temps était perdu pour tout le monde.

Le conseil ne se rassemble de nouveau qu'à six heures. A cette reprise de la séance, l'arrestation des cinq députés et d'Henriot était connue. Le conseil ne 3e contient plus, «et déclare qu'il s'insurge contre les oppresseurs du peuple, qui veulent faire périr ses défenseurs. Il ordonne de sonner le tocsin à l'Hôtel-de^Ville et dans toutes les sections. Il envoie un de ses membres dans chacune d'elles, pour les pousser à l'insurrection, et les décider à envoyer leurs bataillons à la commune. Il envoie des gendarmes fermer les barrières, et enjoint à tous les concierges des prisons de refuser les prisonniers qui leur seraient présentés. Enfin il nomme une commission executive de douze membres, dans laquelle se trouvent Payan et Coffinhal, pour diriger l'insurrection, et user.de tous les pouvoirs souverains du peuple. Dans ce moment, on avait déjà réuni sur la place de la commune, quelques bataillons des sections, plusieurs compagnies de canonniers, et une grande partie de la gendarmerie. On commence à faire prêter

le serment aux commandans des bataillons actuellement réunis. Ensuite on ordonne à Coffinhal de se rendre avec quelques cents hommes à la Convention , pour délivrer les prisonniers.

Déjà Robespierre aîné avait été conduit au Luxembourg, Robespierre jeune à la maison Lazare, Couthon à Port-libre, Saint-Just aux Ecossais , Lçbas à la maison de justice du département. L'ordre donné par la commune aux concierges avait été exécuté , et on avait refusé les prisonniers. Les administrateurs de police s'en étaient emparés, et les avaient conduits en voiture à la mairie. Quand Robespierre parut, on l'embrassa, On le combla de témoignages de dévouement, et on jura de mourir pour le défendre lui et tous les députés fidèles. Pendant ce temps Henriot était seul resté au comité de sûreté générale. Coffînhal , vice-président des jacobins, y arriva le sabre à la main, avec quelques compagnies des sections , envahit les salles du comité, en chassa les membres, et délivra Henriot et ses aides-de-camp. Henriot délivré courut sur la place du Carrousel) retrouva encore ses chevaux, s'élança sur l'un d'eux, et, avec assez de présence d'esprit, dit aux compagnies des sections et aux canonniers qui se trouvaient autour de lui, que le comité venait

de le déclarer innocent, et de lui restituer lé commandement. Alors on l'entoura , il se fit suivre par une foule assez nombreuse, se mit à donner des ordres contre la Convention, et à préparer le siège de la salle.

U était sept heures du soir. La Convention rentrait à peine en séance, et dans l'intervalle la commune avait acquis de grands avantages.

Elle avait, comme on vient de le vgir, proclamé l'insurrection , envoyé des Commissaires aux sections, réuni déjà autour d'elle beaucoup de compagnies de canonniers et de gendarmes, et délivré les prisonniers. Elle pouvait avecde l'audace marcher promptement sur la Convention , et lui faire révoquer ses décrets. Elle comptait en outre sur l'école de Mars, dont le commandant Labretèche lui était entièrement dévoué;

Les députés s'assemblent en tumulte, et se communiquent avec effroi les nouvelles de la soirée. Les membres des comités, incertains, effrayés, sont réunis dans une petite salle qui est à côté du bureau du président. LÀ ils délibèrent sans savoir à quel parti s'arrêter. Plusieurs députés se succèdent à la tribune, et racontent ce qui se passe dans Paris. On rapporte que les prisonniers sont élargis, que 1$ commune s'est réunie aux jacobins, qu'elle dispose déjà d'une force considérable, et que la Conven-

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tion va bientôt être assiégée. Bourdon propose de sortir en corps et de se montrer au peuple , pour le ramener. Lègendre s'efforce de rassurer l'assemblée, en lui disant qu'elle ne trouvera partout que de purs et fidèles montagnards prêts à la défendre, et il montre dans ce péril un courage qu'il n'avait pas eu contre Robespierre. Billaud monte à la tribune, et annonce <p'Henriot est sur la place du Carrousel, qu'il a égaré les canonniers, qu'il a fait tourner les canons contre la salle de la Convention , et qu'il va commencer l'attaque. Collot-d'Herbois monte alors au -fauteuil, qui, par. la disposition de la salle, devait recevoir les premiers boulets, et dit en s'asseyant : «Représentans, voici le mo- » ment de mourir à notre poste. Des scélérats » ont envahi le Palais National. » À ces mots, tous les députés , dont les uns étaient debout, dont tes autres erraient dans la salle, prennent leurs places, et demeurent assis dans un silence majestueux. Tous les citoyens des tribunes s'enfuient avec un bruit épouvantable, et ne laissent après eux qu'un nuage de poussière. La Convention reste abandonnée, et convaincue qu'elle va être égorgée, mais résolue à périr plutôt que de souffrir un Cromwell. Admirons ici -l'empire de l'occasion sur les courages! Ces mêmes hommes si long- temps soumis au rhéteur qui les haran-

guait, bravent aujourd'hui les canons qu'il a fait diriger contre eux, avec une sublime résignation. Des membres de l'assemblée entrent et sortent, et apportent des nouvelles de ce qui se passe au Carrousel; Henriot y donne toujours des ordres. — Hors la loi, hors la loi, le brigand! s'éaie-t-on dans la salle. —On rend aussitôt le décret de mise hors la loi, et des députés vont le publier devant le Palais National.

Dans ce moment, Henriot, qui avait égaré les canonniers, et avait fait tourner les pièces contre la salle, voulait les engager à tirer. Il ordonne le feu, mais ceux-ci hésitent à lui obéir. Des députés s'écrient : « Canonniers, vous dés- » honorerez-vous? ce brigand est hors la loi. » Les canonniers alors se refusent à obéir à Henriot. Abandonné des siens , il n'a que le temps de tourner bride, et de s'enfuir à la commune.

Ce danger passé, la Convention met hors la loi les députés qui se sont soustraits à ses décrets, et tous les membres de la commune qui sont en révolte. Cependant , ce n'était pas tout. Si Henriot n'était plus à la place du Carrousel , les révoltés étaient encore à la commune avec toutes leurs forces, et avaient toujours la ressource d'un coup de main. Il fallait obvier à ce grand péril. On délibérait sans agir. Dans la petite salle qui était derrière le bureau, et dans

laquelle se trouvaient les comités et beaucoup de représentais , on proposa de nommer un commandant de la force armée, pris dans le sein de l'assemblée. — Qui? demande-t-on. — Barras, répond une voix, et il aura le courage d'accepter. — ^Aussitôt Vouland court à la tributie , et propose de nommer le représentant , Barras pour dfeiger la force armée. La Convention accepte la proposition, nomme Barras , et lui adjoint six autres députés, pour commander sous ses ordres , Fréron , Ferrand , Rovère , Delmas, Bolleti, Léonard Bourdon, et Bourdon de FOise. À cette proposition u* membre de l'assemblée en ajoute une autre, qui n'est pas moins importante, c'est de nommer des représentons pour aller éclairer les sections, et leur demander le secours de leurs bataillons. Cette dernière mesure était la plus emportante , car il était urgent de décider les sections incertaines ou trompées.

Barras court vers les bataillons déjà réunis , pour leur signifier ses pouvoirs, et les distribuer autour de la Convention. Les députés envoyés aux sections s'y rendent pour les haranguer. Dans ce moment, la plupart d'entre elles étaient incertaines ; très-peu étaient pour la commune et pour Robespierre. Tout le monde avait horreur de ce système atroce qu'on impuvi. *9

45o . HISTOIRE *, • : . *

tait à Robespierre, et désirait un événement qui t en délivrât la France. Cependant la crainte paralysait encore tous les citoyens. On n'osait pas se décider, et en croire les bruits qui couraient. La commune, à laquelle les sections étaient habituées à obéir, les avait mandées, et. quelquesunes n'osant résister, avaient envoyé :des commissaires, non pas pour adhérer au projet de l'insurrection, mais pour s'instruire des événer mens. Paris était dans l'incertitude et l'anxiété. Les parens des prisonniers , leurs amis, tous ceux qui souffraient de ce régime cruel, sortaient de leurs maisons, s'approchaient de rues en rues vers les lieux où régnait le bruit, et tachaient de recueillir quelques nouvelles. Les malheureux détenus ayant aperçu de leurs fenêtres grillées beaucoup.de mouvement, ayant entendu beaucoup de rumeur, se doutaient de quelque chose, mais ils tremblaient encore que ce nouvel événement n'aggravât leur sort. Cependant la tristesse des geôliers , des mots dits à l'oreille des. faiseurs de liste, la consternation qui s'en était suivie, avaient diminué les doutes. Bientôt on avait su par des mots échappés que Robespierre était en péril; des parens étaient venus se placer sous les fenêtres des prisons, et indiquer avec des signes ce qui se passait; alors les prisonniers s'étaient réunis, et avaient laissé

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éclater l'allégresse la plus vive. Les infâmes délateurs tremblant, avaient pris quelques-uns des suspects à part, s'étaient efforcés de se justifier, et de persuader qu'ils n'étaient pas les auteurs des. listes de proscription. Quelquesuns les avouant, disaient avoir retranché des noms. L'un n'en avait donné que quarante, sur deux cents qu'on lui demandait; un autre avait détruit des listes entières. Dans leur effroi, ces misérables s'accusaient réciproquement, et se renvoyaient l'infamie les uns aux autres.

Les députés, répandus dans les sections, n'avaient pas eu de peine à l'emporter sur les obscurs envoyés de la commune. Celles qui avaient acheminé leurs bataillons à rHôteUde- Ville les rappelaient, les autres dirigeaient les leurs vers le Palais National. Déjà ce palais était suffisamment entouré. Barras vint l'annoncer à l'assemblée, et courut ensuite à la plaine des Sablons, pour remplacer Labretèche, qui était destitué, et amener Fécôle de Mars au secours de la Convention.

La représentation nationale se trouvait maintenant sauvée d'un coup de main; c'était le cas de marcher sur la commune, et de prendre l'initiative qu'elle ne prenait pas. On se décide aussitôt à marcher sur l'Hôtel-de- Ville, pour l'ejitourer. Léonard Bourdon , qui était à la tête

d'un grand nombre de bataillons, se met en marche. Au moment où il annonce qu'il va s'acheminer sur les rebelles, « Pars, lui dit Tal- » lien, qui occupait le fauteuil , et que le soleil » en se levant ne trouve plus les conspirateurs » vivans. » Léonard Bourdon débouche par les quais, et arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Un grand nombre de gendarmes, de canonniers, et de citoyens armés des sections, s'y trouvaient encore. Un agent du comité de salut public, nommé Dulac, a le courage de se glisser dans leurs rangs, et de leur lire le décret de la Convention qui mettait la commune hors la loi. Le respect qu'on avait contracté pour cette assemblée, au nom de qui tout se faisait depuis deux ans, le respect pour ces mots de loi et de république, l'emportent. Les bataillons se séparent : les uns retournent chez eux, les autres se réunissent à Léonard Bourdon , et la place de la commune reste déserte. Ceux qui la gardaient, et ceux qui viennent d'arriver pour l'attaquer, se rangent dans les rues environnantes afin de cerner toutes les avenues.

On avait une telle idée de la résolution des conspirateurs , et on était si étonné de les voir presque immobiles dans l'Hôtel-de-Ville , qu'on hésitait à approcher. Léonard Bourdon craignait qu'ils n'eussent miné l'Hôtel-de-Ville. Cependant

il n'en était rien. Ils délibéraient en tumulte , proposaient d'écrire aux armées et aux provinces , ne savaient pas au nom de qui ils devaient écrire, et n'osaient par prendre un parti décisif. Si Robespierre , homme d'action > avait osé se montrer et marcher sur la Convention, elle eût été mise en péril. Mais il n'était qu'un rhéteur > et d'ailleurs il sentait, et tous ses partisans avec lui, que l'opinion les abandonnait. La fin de cet affreux régime était arrivée; la Convention était partout obéie , et les mises hors la loi produisaient un effet magique. Aurait-il été doué d'une plus grande énergie, il eût été découragé par ces circonstances, supérieures à toute force individuelle. Le décret de mise hors la loi frappa tout le monde de stupeur , lorsque de la place de la commune il eut été communiqué à.l'Hôtel-de- Ville. Payan , qui le reçut , le lut à haute voix , et avec une grande présence d'esprit , ajouta à la liste des personnes mises hors la loi le peuple des tribunes , ce qui n'était pas dans le décret. Contre son attente, le peuple des tribunes s'échappa avec effroi , ne voulant pas partager l'anathème lancé par la Convention. Alors le plus grand découragement s'empara des conjurés.

Henriot descendit sur la place pour haranguer les canonniers, mais il ne trouva plus un seul homme. Il s'écria en jurant : « Comment ! ces

» scélérats de canonniers qui m'ont sauvé il y a » quelquesheures, m'abandonnent maintenant! » Alors il remonte furieux pour annoncer cette nouvelle au conseil. Le désespoir s'empare des conjurés ; ils se voient abandonnéspar leurs troupes, et cernés de tous côtés par celles de la Convention ; ils s'accusent et se reprochent leur malheur. Coffinhal , homme énergique , et qui avait été mal secondé, s'indigne contre Henriot, et lui dit : « Scélérat , c'est ta lâcheté qui nous a perdus. » Il se précipite sur lui , et , le saisissant au milieu du corps, le jette par une fenêtre. Le misérable Henriot tombe sur un tas d'ordures, qui amortissent la chute, et empêchent qu'elle ne soit mortelle. Lebas se tire un coup de pistolet; Robespierre jeune se jette par une fenêtre; Saint -Just reste calme et immobile, une arme à la main , et sans vouloir se percer; Robespierre se décide enfin à terminer sa carrière, et trouve dans cette extrémité le courage de se donner la mort. Il se tire un coup de pistolet qui, portant au-dessous de la lèvre, lui perce seulement la joue , et ne lui fait qu'une blessure peu dangereuse.

Dans ce moment, quelques hommes hardis, le nommé Dulac , le gendarme Méda , et plusieurs autres , laissant Bourdon avec ses bataillons sur 1$ place de la commune , montent armés

de sabres et de pistolets, et entrent dans la salie du conseil , à l'instant même où le bruit des deux coups de feu venait de se faire entendre. Les officiers municipaux allaient ôter leur écharpe , mais Dulac menace de sabrer le premier qui songera à s'en dépouiller. Tout le monde reste immobile; on s'empare de tous les officiers municipaux, desPayan, desFieuriot, des Dumas, des Coffinhal, etc. ; on emporte les blessés sur des brancards , et on se rend triomphalement à la Convention. Il était trois heures du matin. Les cris de victoire retentissent autour de la salle , et pénètrent jusque sous ses voûtes. Alors les cris de vive la liberté ! vive la Convention ! à bas les tyrans ! s'élèvent de toutes parts. Le président dit ces paroles : « Représentans , Robes- » pierre et ses complices sont à la porte de votre » salle ; voulez-vous qu'on les transporte devant » vous ?» — Non , non , s'écrie - 1 - on de tous côtés ; au supplice les conspirateurs !

Robespierre est transporté avec les siens dans la salle du comité de salut public. On 1 étend sur une table , et on lui met quelques cartons sous la tête. Il avait conservé sa présence d'esprit , et paraissait impassible. Il avait un habit bleu , le même qu'il portait à la fête de l'Etre Suprême , des culottes de nankin , et des bas blancs, qu'au milieu de ce tumulte il avait laissé

retomber sur ses souliers. Le sang jaillissait de sa blessure , il l'essuyait avec un fourreau de pistolet.. Quelques personnes qui l'entouraient lui présentaient de temps en temps des morceaux de papier , qu'il prenait pour s'essuyer le visage. Il demeura ainsi plusieurs heures exposé à la curiosité et aux outrages d'une foule de gens. Quand le chirurgien arriva pour le panser, il se leva lui-même , descendit de dessus la table , et alla se placer sur un fauteuil. H subit un pansement douloureux, sans jamais pousser aucune plainte. Il avait l'insensibilité et la sécheresse de l'orgueil humilié. Il ne répondait à aucune parole. On le transporta ensuite avec Saint-Just, Couthon et les autres , à la Conciergerie. $on frère et Henriot avaient été recueillis à moitié morts , dans les rues qui avoisinent l'Hôtel-de- Ville.

La mise hors la loi dispensait d'un jugement ; il suffisait de constater l'identité. Le lendemain matin, 10 thermidor, les coupables comparaissent au nombre de vingt-un , devant le tribunal où ils avaient envoyé tant de victimes. Fouquier- Tinville fait constater l'identité , f et à quatre heures d'après-midi il les fait conduire au supplice. La foule , qui depuis long-temps avait déserté le spectacle des exécutions, était accourue ce jour -là avec un empressement extrême^

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. ^5j

L'échafaud avait été élevé à la place de la Révolution. Un peuple immense encombrait la rue Saint-Honoré , les Tuileries , et la grande place. De nombreux parens des victimes suivaient les charrettes en vomissant des imprécations; beaucoup s'approchaient en demandant à voir Robespierre : les gendarmes le leur désignaient avec la pointe de leur sabre. Quand les coupables furent arrivés à l'échafaud , les bourreaux montrèrent Robespierre à tout le peuple ; ils détachèrent la bande qui entourait sa mâchoire, et lui arrachèrent le premier cri qu'il eût poussé. Il expira avec l'impassibilité qu'il montrait depuis vingt- quatre heures. Saint -Jûst mourut avec le courage dont il avait toujours fait preuve. Couthon était abattu ; Henriot et Robespierre le jeune étaient presque morts de leurs blessures. Des applaudissemens accompagnaient chaque coup de la hache fatale , et la foule faisait éclater une joie extraordinaire. L'allégresse était générale dans Paris. Dans les prisons on entendait retentir des cantiques ; on s'embrassait avec une espèce d'ivresse, et on payait jusqu'à 3o fr. les feuilles qui rapportaient tes derniers événemens. Quoique la Convention n'eût pas déclaré qu'elle abolissait le système de la terreur, quoique les vainqueurs eux-mêmes fussent ou les auteurs ou les apôtres de ce système, on le croyait fini avec

Robespierre, tant il en avait assumé sur lui toute l'horreur.

Telle fut cette heureuse catastrophe, qui termina la marche ascendante de la révolution, pour commencer sa marche rétrograde. La révolution avait, au i4 juillet 1789, renversé l'ancienne constitution féodale; elle avait, au 5 et 6 octobre, arraché le roi à sa cour, pour s'assurer de lui; elle s'était fait ensuite une constitution , et la lui avait confiée en 1791 comme à l'essai. Regrettant bientôt d'avoir fait cet essai malheureux , désespérant de concilier la cour avec la liberté , elle avait envahi les Tuileries, au 10 août, et plongé Louis XVI dans. les fers. L'Autriche et la Prusse s'avançant pour la dé« truire , elle jeta , pour nous servir de son langage terrible, elle jeta, comme gant du combat, la tête d'un roi et de six mille prisonniers ; elle s'engagea d'une manière irrévocable dans cette» lutte , et repoussa les coalisés par un premier effort. Sa colère redoubla le nombre de ses ennemis; l'augmentation de ses ennemis et du^ danger redoubla sa colère, et la changea en fureur. Elle arracha violemment du temple des lois des républicains sincères , mais qui , ne comprenant pas ses extrémités , voulaient la modérer. Alors elle eut à combattre une moitié de la France, la Vendée et l'Europe. Par l'effet de cette

action , et de cette réaction continuelle des obstacles sur sa volonté , et de sa volonté sur les obstacles, elle arriva au dernier degré de péril et d'emportement, elle éleva des échafauds, et envoya un million d'hommes sur les frontières. Alors sublime et atroce à la fois, on la vit détruire avec une fureur aveugle, et administrer avec une promptitude surprenante , et une prudence profonde. Changée par le besoin d'une action forte , de démocratie turbulente en dictature absolue, elle devint réglée, silencieuse et formidable. Pendant toute la fin de 93 jusqu'au commencement de 94, elle marcha unie par l'imminence du péril. Mais quand la victoire eut couronné ses efforts , à la fin de 93 , un dissentiment put naître alors, car des cœurs généreux et forts , calmés par le succès , criaient : « Miséricorde aux vaincus ! » Mais tous les cœurs n'étaient pas calmés encore ; le salut de la révolution n'était pas évident à tous les esprits j la pitié des uns excita la fureur des autres , et il y eut des extravagans qui voulurent pour tout gouvernement un tribunal de mort. La dictature frappa les deux nouveaux partis qui embarrassaient sa marche. Hébert, Ronsin , Vincent périrent avec Danton , Camille Desmoulins. La révolution continua ainsi sa carrière, se couvrit de gloire dès le commencement de 1794? vainquit toute l'Eu-.

4ÔO HISTOIRE

rope ,* et la couvrit de confusion. C'était le moment où la pitié devait enfin l'emporter sur la colère. Mais il arriva ce qui arrive toujours : de l'incident d'un jour on voulut faire un système. Les chefs du gouvernement avaient systématisé la violence et la cruauté , et lorsque les dangers et les fureurs étaient passés , voulaient égorger et égorger encore. Mais l'horreur publique s'élevait de toutes parts. A l'opposition , ils voulaient répondre par le moyen accoutumé : la mort. Alors un même cri partit à la fois de leurs rivaux de pouvoir, de leurs collègues menacés, et ce cri fut le signal du soulèvement général. Il fallut quelques instans pour secouer l'engourdissement de la crainte ; mais on y réussit bientôt , et le système de la terreur fut renversé.

On se demande ce qui serait arrivé si Robespierre l'eût emporté. L'abandon où il se trouva prouve que c'était impossible. Mais eût-il été vainqueur,, il aurait fallu ou qu'il cédât au sentiment générr i , ou qu'il succombât. Comme les usurpateurs, il aurait été forcé de faire succéder aux horreurs des factions , un régime calme et doux. Mais d'ailleurs il ne lui appartenait pas à lui d'être cet usurpateur. Notre révolution était trop vaste pour que le même homme , député à la constituante en 1789, fut proclamé empereur ou protecteur en 1804? dans l'église Notre-

Dame. Dans un pays moins avancé et moins y étendu , comme Tétait l'Angleterre, où le même

la homme pouvait encore être tribun et général ,

le et réunir ces deux fonctions, un Gromwell a pu

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