‹ Histoire de la révolution grecqueChapitre 20 sur 28 · Q HISTOIRE · texte numérisé non relu

Q HISTOIRE

« Seigneur , qui vous enjoint de passer en fc Étolie , doit vous être parvenu. Pressez donc <c votre marche : nous vous attendons avec' I^ « plus vive impatience. »

Le !i4 décembre , Ibrahim débarque à Cric* néri avec hi|it mille Arabes , conduits par sii^ cents Européens. Le a 5, il vient camper à coté des Albanais et des troupes asis^tiques de Réichid-Pacha; pour intimider les assiégés, il fai^ tous les jours défiler son armée devant eux au son des instruments guerriers; les officiers européens, couverts de vêtements orientait ^ resplendissant d'or, signalent à Tenvi dans ces exercices leur savoir et leur adresse; les Grecs, semblables à des fantômes, poiv tant sur leurs chairs meurtries et desséchées des lambeaux de chemises, mai$ lançant des regards pleins de feu, s'écriaient à leur aspect : « Allez , vils renégats , hommes sans « foi , écume du pays des Francs ! Allez proie diguer vos services à dés tyrans qui vous em- « paieront demain. Quand même vos rois ren- « draient notre patrie indépendante , ils ne « pourraient compenser le tort que vous nous « avez fait, vous et vos pareils : sans votre avi- « dite et vos perfidies, nous serions maintece nant libres. »

DE L4 REVOLUTION GRKCQUE. Sqï

Dans toute la Grèce, un cri d'indignation retentit contre ces misérables qui, non contents d'avoir secondé Ibrahim dans ses brigandages , venaient encore à Missolonghi briser la seule arche de salut des Hellènes.

La savante Évanthie , native de Cydonie ; Marie , fille de Jacob Tombazis ; Yassiliki , fille d'Anastase Tsamados; Hélène, épouse de Georges Sahinis; Irène, sœur d'Antoine Mélidone, une foule d'illustres Grecques adresi^rent aui^ dames Philhellénides de l'Europe une lettre dont nous rapporterons ces fragments :

a Presque toutes nous avons vu des mères tf moiu^îr dans les bras de leurs filles , des filles a expirer sous les yeux de leurs pères moua rants , des enfants cherchant encore un reste a de lait sur le sein de leurs mères mortes; la fc nudité, la famine, le froid et la mort sont « les moindres maux qui se sont offerts à nos « yeux remplis de larmes. Nous avons , la pluie part, perdu nos frères et nps soeurs; quelce ques unes sont restées orphelines et sans « ressources... Mais, ô amies de l'Hellade^ nous « vous assurons qu'aucun de ces malheurs n'a fc pénétré aussi profondément nos cœurs 'que

« rinhumanité qu'ont montrée envers notre cr nation plusieurs de ceux qui se vantent « d'être nés au sein de Fliurope civilisée.

«c Cependant une douce consolation nou^ « est survenue dans nos afflictions y quand a nous avons appris qu'il existe en Europe f( des femmes qui ont pleuré sur nos revers <c et se sont réjouies de nos succès , qui a ont versé dans beaucoup de cœurs leur a£i « fection pour notre patrie, et concouru à a notre salut...

« Il est possible que nous ne survivions pas a pour être témoins de ce jour brillant et <( désiré , où la Grèce ressaisira son indépen-. ce dance et sa liberté tout entière. Mais , malff gré nos malheurs, nous mourrons satisfaites, a parce que nous mourrons libres, affrana chies enfin des tyrans les plus cruels. Avant « de fermer les yeux, nous raconterons à nos « filles , plus heureuses que nous, que s'il s'est (ç trouvé des ennemis qui ont poursuivi notre « nation, il a paru des Philhellénides qui nous (K ont soulagées dans nos infortunes...

ùi Quoique nous ne puissions aujourd'hui a porter sur notre poitrine votre portrait in- ¥. sçrit du nom de Philhellénides , il est tou^

DE LA RÉVOLUTION GRECQUE. SqS

ic( tefois gravé d'une manière ineffaçable dans tf nos cœurs , et votre nom sera dans nos bou- ^ (cches, tant qu'il nous restera yn souffle dç « vie. »

Ces paroles , qui circulèrent par toute l'Eu-r rqpe , ne produisirent aucun effet sur les âmes yéns^les de plusieurs aventuriers de la chrér tienté ; ils affluèrent plus que jamais dans le camp d'Ibrahim et dans les vaisseaux de son escadre; deux cents militaires, rebut de toutes les nations, partirent des différents ports de l'Européen se donnant rendez-vous aux rades de Navarin.

Cependant, tandis que Récbid concertait avec Ibrahim la prise de Missolonghi, Miaou^ lis avec sa flottille jeta l'ancre à Yassiladi, et porta aux assiégés des approvisionnements pour deux mois. Le lendemain, l'escadre com* binée de l'Egypte et de la Turquie déboucha du golfe de Lépante, çt vint le surprendre, ^e me trouvais alors à bord d'Antoine Criésis. Ce brave capitaine, par ordre du Navarque, prend une division de douze bricks et court au-devant des ennemis; le courageux Tahir, capitana-béi de la Porte et digne rival df? Çiriésis, dirige sur nous son vaisseau dç

quatre-vingts bouches à feu ; en même temps , deux frégates égyptiennes tournent également leur formidable artillerie sur notre frêle bâtir ment; nos voiles sont criblées; notre beau-^ pré est fracassé; Criésis, d'un front inaltérable, se jetant au milieu du péril, unissant dans ses manœuvres la ruse à Faudace, et 1^ vigueur de l'attaque k la célérité, disperse la première ligne des ennemis; puis, accompagné de Kanaris et de Pipinos, que les mahomé^ tans appellent sorciers et démons de l'incendie, il donne la chasse à toute leur (lotte, Après ce succès, nous nous dirigeâmes vers Procopaniste , et sur le minuit nous y rencontrâmes une corvette égyptienne ; le brûlot de Politès s'y accrocha ; le feu prit ; les mâts , les amarres, les matelots furent lancés dans les airs, retombèrent sur les flots, et furent portés par les courants à côté de notre navire. Assis sur la poupe, je vis sur un débris, ^ la lueur des flammes qui le dévoraient encore, deux infortunés, vêtus à l'européenne, se tendre des bras à demi consumés, se serrer et disparaître dans les vagues d'une ùier houleuse et rougeâtre.

I^es Missolonghites , voyant de loin cet em-

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brasement, criaient à l'armée dlbrahim : a Fria léux Arabes , si vous trouvez notre hiver a trop rude , étendez vos main$ pour vous « chauffer au feu de vos vaisseaux incen-r « diés. »

Ibrahim , pour unique réponse à leur raillerie, forme ses troupes en deux colonnes, et s*élance sur leurs murailles. Ces braves, loii> de s'intimider, ouvrent les portes à sa soldatesque esclave, Facçueillent à coups de sabre, let jettent la confusion dans ses rangs. Plu- ' sieurs de ses officiers tombent blessés à mort \ chaque Hellène à sa part de gloire; mais celui qui se distingue par l'impétuosité d^ l'attaque, çst le fils d'un grand polémarque de Souli, l'intrépide J^Litsos Zavellas. Les Arabes laissent leurs baïonnettes aux pieds des vainqueurs; les militaires européen?» demandent en balbutiant leur pardon, et ne reçoivent que des coups çie sabre. Un corps de mamelucks survient; les Grecs , feicnant d]être troublés à leur aspect ^ reculent et les attirent sur un terrain miné , qui s'entr'ouvre avec un horrible fracas et les engloutit presque tous. Ibrahim , battu successivement dans deux autres combats, sentant l'impossibilité de réduire la place autrement

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qiiepar la&raine, prend le sage parti de fer^ mer, du côté de la mer, toutes les avenues de Missolonghi ; il pénètre dans les lagunes avec un ^rand nombre de chaloupes et de prames; il détruit le fort de Yassiladi par une bombe dirigée sur son magasin à poudre, et cet îlot, la clef de Missolonghi, est déjà en son pou-» voir; le même expédient le rend maître de Dolmas, autre poste important. Enhardi par ces deui^ succès, il veut enlever d'assaut la po^ sition de Clissova , défendue par Kitsos Zavellas et une centaine de braves. Le 6 avril, il la fait cerner par une armée combinée d'Ëgyp-^ tiens et d'Albanais; le feu terrible et soutenu de Zavellas fait reculer ses embarcations. Réchid , s'élançant sur un canot , s'avance pour encourager ses soldats ; il reçoit une blessure, qui le force à se retirer. Ibrahim lui succède à la tête d'un nouveau régiment; mais il se re^ tire bientôt lui-même, après une perte énorme de trois mille hommes.

Cette brillante victoire ne sauvera point le palladium militaire du continent. Le 1 5 du même mois, l'armée navale des Grecs chasse l'escadre égyptienne ; mais, trouvant les postes de Yassiladi et de Dolmas occupés par les en-i

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nemis , elle ne peut faire parvenir aux assiégés aucun secours. Toutes leurs provisions étant épuisées, ces héros se voient forcés de dévorer la chair de leurs chevaux ; cette triste ressource venant à leur manquer, ils ont recours aux herbes salées qui croissent sur leur rivage : déjà plusieurs d'entre eux tombent évanouis à leurs postes ; les femmes et les enfants meurent d'inanition dans les tues. Dans un état si déplorable, Ibrahim leur offre une capitulation ; ils la rejettent.

Tandis que ces illustres martyrs luttaient contre la mort, le gouvernement travaillait-il à les sauver? Non : la faction anglaise y prédominait; elle publiait partout que la Grande- Bretagne était sur le point de concliire un traité de paix entre la Grèce et la Porte; que le Sultan pourrait être amené à condescendre à l'existence politique du Péloponèse et dé quelques îles de l'Archipel, pourvu que les Grecs lui cédassent la Romélie ; et qu'ainsi la chute de Missolonghi était nécessaire au salut de la nation. Au lieu d'envoyer le brave et désintéressé Fabvier au secours des Missolonghites , elle lui dictait la funeste expédition de Carystos; elle lui promettait

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de le faire suivre par Un convoi de munitions, et le laissait eutre cleu;c feux, man* quant de tout , sans même se soucier de le tirer du pas périlleux où son e:^cè5 dé confiance l'avait engagé. Dans le même temps, elle convoquait une assemblée nationale à Épidaure, afin de faire ratifier par les représentants de la Grèce cet acte de protection ,qu'elle avait couvert de quelques signatures quétées de porte en porte.

Cependant les^ braves défenseurs de Misso-^ longbi (i), pressés par la faim, écrivirent à Karaïskakis que, le 22 avril, à Teotrée de la nuit , ils étaient décidés à tenter une sortie i ils l'engageaient à se porter sur les derrières des assiégeapts , en ayant soin de les avertir de son approche par une forte décharge idef ûiousqueterie, afin qu'à la &veur d'une attaque simultanée, ils pussent se Caire jour à travers

(i) Ce que je rapporterai:, sur la catastrophe de cette ville est en grande partie puisé dans les journaux grecs du temps, confirmés par le récit qui m'en a été fait par Lanabro-Véicos et d'autres capitaines de la garnison , échappés à ce désastre.

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les rangs des ennemis. Cette lettre parvint à sa destinatiçn.

D après les dispositions des chefs, les as- Mégés devaient descendre par quatre ponts en bois construits à cet effets et, réunis devant . les batteries de Rhigas et de Montalembert, attendre que l'armée de secours eût commencé à harceler les mahométans; alors ils devaient se diviser en deux corps, dont l'un traverserait le camp de Réchid, tandis que l'autre, avec la plus grande partie de la population désarmée, chercherait à se frayer un passage à travers les troupes égyptiennes. Ce plan, habilement concerté, fut en partie déjoué par la trahison d'un BuU gare, qui s'empressa d'en instruire Ibrahim.

Le jour fixé arriva; on fit le recensement de la population; on comptait près de trois mille soldats; le reste, femmes, enfants, vieillards et autres hommes inhabiles à combattre , se montait à six mille environ. Parmi les femmes, celles qui se sentaient assez de force et de courage pour essuyer les fatigues et les dangers d'une tentative dont le succès paraissait incertain, revêtirent presque toutes des habillements d'homme, espérant»

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par cet héroïque stratagème^ rencontrer, à défaut de salut, la mort réservée aux guer* riers. Quelques-unes, s'emparant des reliques vénérées dont elles avaient hérité de leurs ancé^ tres^ en couvraient la poitrine de leurs enfaâts comme d'un boucUelr impénétrable, tandis qu'elles-mêmes s'armaient du glaive dont elles devaient frapper l'ennemi , ou percer leur pro* pre sein, si la fortune trahissait leur courage ; celles qui, plus faibles, se voyaient forcées de renoncer à suivre l'exemple de leurs compagnes, allaient avec les jeunes enfants, les vieillards , les malades et les blessés , attendre sur ttn terrain miné de toutes parts que l'explosion vint mettre un terme à leurs souf&ances. Mais voici l'instant des adieux, de ces adieux, qui doivent être-éternels. Quel spectacle touchant et lugubre! On voit des femmes, s'arrachant des bras de leurs maris, les conjurer de quitter la ville, et ceux-ci, retenus par les caresses innocentes de leurs enfants, préférer une mort certaine à la séparation ; on voit des soldats , endurcis à la guerre, baigner de leurs larmes le visage flétri de leurs mères, de leurs épouses, et jurer de ne pas les abandonner; ici un père infirme exhorte son fils à cher-'

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cher son salut clans la fuite; là un frère blessé supplie son frère de s'ébigner, de ne pas ajouter aux tourments de son agonie par le sacrifice inutile d'une vie qu'il peut signaler par une vengeance fatale ^ux tyrans. Vaines prières ! dans ce moment terrible la nature triomphe; partout se présente le tableau déchirant de ces infortunés qui , confondant leurs sanglots, pressent avec émotion les uns contre les autres leurs cœurs , qu'ils sentent palpiter pour la dernière fois.

Une heure après le coucher du soleil , une vive fusillade se fait entendre des hauteurs dé l'Aracynthe; c'est le signal convenu, c'est l'armée de Karaïskakis. Aussitôt les chefs de la garnison chargent une ronde de parcourir toutes les batteries , et de prévenir les soldats de leur prochaine sortie. On veut enclouer les canons; mais les habitants de Missolonghi s'y opposent, espérant qu'ils pourront disperser promptement les Barbares, et revenir triomphants dans leurs murs. Â huit heures sonnantes , les Souliotes et les autres Grecs étrangers à Missolonghi commencent à évacuer les remparts. Le bruit que, malgi'é toutes

les précautions, occasione rétablissement des

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ponts 9 les cris des femmes et des enfants qui s'arrachent avec peine à leurs foyers, indiquent aux ennemis le lieu de la sortie; soudain une grêle de balles et de boulets part des fortifications qu'Ibrahim avait établies devant la place; néanmoins les soldats, qui sont parvenus à sortir sans être aperçus, viennent se réunir en silence à l'endroit désigné. Là, couchés contre terre, ces braves att<3ndent avec impatience que Karaîskakis attaque les camps ennemis; une heure se passe; vain espoir! Ibrahim, profitant des instructions du Bulgare transfuge, avait fait placer sur le mont Aracynthe un corps nombreux d'Albanais pour arrêter la marche de l'armée de secours. Les chefs, trompés dans leur attente, n'en sont pas moins résolus d'exécuter leur projet; l'ordre de se mettre en mouvement est donné à demi-voix, et circule dans les rangs; tout à coup les Grecs se lèvent, et, s'écriant: En aidant! Mort aux Barbares! ils s'élancent dans leurs retranchements.

Les Missolonghites , qui étaient restés dans la tille pour accompagner leurs femmes et leurs enfants 9 se mettent seulement alors en devoir d'opérer leur sortie; mais un cri sou»

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^aiti s'élève et vole de bouche en bouche :

£n arrière} dans les batteries i Ils rebroussent chemin, et se précipitent dans Missolonghi pele-méle avec les Égyptiens. Le carnage devient horrible; les cruels vainqueurs n'épargnent ni le sexe ni l'âge ; tous ceuK qu'ils rencontrent succombent indistinctement sous leurs coups; ceux-ci se jettent dans la mer ou dans les puits; ceux-là s'élancent dans les flammes des maisons embrasées; d'autres enfin se précipitent sur l'acier nu des Arabes, pour se soustraire à l'esclavage; douze cents seulement tombent entre leurs mains, désespérés d'avoir vu fuir devant eux la mort, qu'ils • invoquaient comme leur bienfaitrice. Un édifice , remarquable par sa grandeur , attire bientôt Tattention des ennemis; c'est le dépôt des munitions de guerre : là se trouvent réunis des femmes , des enfants et lé magnanime Christos Kapsalis, qui va devenir leur libérateur. Déjà les avides vainqueurs se pressent en foule autour de ce bâtiment, où ils supposent des trésors cachés; ils tentent d'enfoncer les portes et d'escalader les fenêtres; plusieurs même, déjà parvenus sur le toit, . s'efforcent de le démolir pour pénétrer dans

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Tenceinte. Alors Rapsalis, auquel ses cheveux hérissés et sa barbe blanche donnent lair d'un inspiré , s'écrie en brandissant une torche allumée : Souviens ^ toi de moi y Sei^ gneur (i)! il met le feu aux poudres : les maisons s'écroulent; le sol s'entr'ouvre au loin; la mer, repoussée par la commotion, semble reculer d'effroi; deux mille Barbares ont cessé de vivre , et les portes des cieux se sont ouvertes pour recevoir les âmes des nouveaux martyrs de l'Hellénie.

Cette détonation, dont la cause n'est que trop connue des Grecs alors aux prises avec les assiégeants, retentit au fond de leur cœur et redouble leur désespoir; ils ont déjà franchi les triples retranchements des ennemis, et , après des prodiges de valeur , ils gagnent le monastère de Saint -Siméon, situé au pied de l'Aracynthe. Là de nouveaux dangers les attendent : à peine y sont -ils arrivés, que les Albanais, postés pour tenir tête aux troupes de'Karaïskakis, les accueillent par un feu bien nourri qui décime leurs rangs. Quoique exté-

(i) MniaNti (&ou Kupit! Prière familière aux Grecs.

, DE Ll AIÊVOLUTIOÏT GRECQUE. i^oH

nués par un mois des plus cruelles privations, et par le combat qu'ils viennent de soutenir pendant quatre heures , ils déploient dans cette nouvelle lutte une incroyable impétuosité; le capitaine Démétrius Macris arrive enfin à leur secours avec un détachement de trois cents hommes , et les aide à chasser les Albanais. Quant à Karaïskakis, retenu dans ce moment par une grave maladie, il n'avait pu,* comme dans beaucoup d'autres circonstances périlleuses, venir prêter à ses frères l'appui de son bras redoutable.

C'est alors que, parvenue au sommet de la montagne , et commençant à respirer après tant de fatigues et de dangers, cette poignée de héros tourne ses regards en arrière, et contemple avec douleur, aux premiers reflets de l'aurore, les remparts écroulés de cette ville qu'ils ont défendue si vaillamment ; puis, jetant sui* eux-mêmes un coup-d'œil incertain, ils osent se compter : plus de cinq cents d'entre eux ont trouvé le trépas et la gloire.

La phalange héroïque continue sa retraite, et parvient en deux jours, à travers les abîmes, les torrents et les ruines, au village de Dervékista; mais, ne pouvant y trouver aucun

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souiagement, ces illustres infortunés se remettent en marche et prennent la direction de Salone , poursuivis toujours par les horreurs dà la faim. Dans les pénibles journées de cette affreuse traversée, chaque pas qu'ils font estmarque par la chute d\m guerrier, dont le dernier soupir s'exhale avec ces paroles^ a Mes amis, je me meurs... adieu... encore un camarade à venger. — Que ta mémoire soit éternelle, magnanime compatriote (i)! » lui répondent ses compagnons; ils lui donnent le dernier baiser, et poursuivent leur chemin. Après avoir perdu de cette manière près de six cents hommes, ils arrivent enfin, au nombre de dix-huit cents, la plupart Souliotes, à Salone, où les soldats de Costas Botzaris les accueillent avec un respect religieux , et versant des larmes que leur arrachent la pitié et l'admiration. De là ils adressent, le 7 mai, au gouvernement une lettre où l'on remarque ces paroles :

ce Gouverneurs de la Grèce , vous à qui la (c nation a remis la noble tâche de diriger sa a destinée > ne perdez point courage : si vous

(s) AlmU 9W Vi fAviq^D, Ytvvato<|«x^ ovfftTrftTpittra !

DE LA BÉVOLCTIOW GRECQUE. 4o7

« avez confiance en nous , nous somn^es fiers « de vivre encore pour venger les tombes ren- « versées de l'immortel Marcos et du généreux « Anglais qui nous consacra ses chants. Miser solonghi est partout avec nous; le sang qui « coule dans nos veines est encore le même; «f Enfants de la Grèce et du malheur, nous (c sommes toujours les mêmes hommes qui ont «c défendu sa liberté et ses droits sacrés sur les tf monts escarpés de Souli, comme sur les murs « croulants de Missolonghi (i). »

(i) En 1826, se trouvait à fîle de Syra le professeur Théophile Kaïris, vieillard distingué par ses rares vertus autant que par ses vastes connaissances. Je lallai visiter un jour; sous le même toit vivait, appui de sa vieillesse, la célèbre Evanthie, sa sœur, auteur d^un drame qui , sous le nom de Nicérate , dépeint énergiquement la catastrophe de Missolonghi. Je ne pus me défendre d'un sentiment de vénération et d'un touchant intérêt en pénétrant dans cet asile; j'y vis pour la première fois Evanthie, jeune, modeste, unissant les charmes de la beauté à ceux de l'instruction ; je la félicitai sm* l'heureux succès de son Nicérate , qui venait de paraître. « Vous vous rappelez , me dit - elle , quelle « vive impression fit sur nos anies la nouvelle de

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Ces paroles ne purent consoler les Grecs de la perte de Missolonghi ; la consternation fut à son comble. La faction anglaise sut en profiter; d'après ses instigations, le congrès d'É-

« la chute de Missolonghi , quelle profonde bles- « sure elle ouvrît dans nos cœurs. Il m'était impos- « sible d'écarter de ma mémoire la fatale nuit du « lo (sa) avril; ces fantômes héroïques luttant de- « puis tant de jours contre la mort^ et se ranimant « comme par miracle pour épouvanter au milieu « des ombres de la nuit les phalanges des Barbares, ■ les derniers adieux des amis et des parents , les «lamentations des mères ^ les sanglots des enfants, « ces braves résolus de mourir avec les vieillards et « les blessés , tout ce tableau se retraçait vivement « dans mon imagination. Je n aurais pu soulager « mon cœur du poids qui l'oppressait , si je n'avais « entrepris d'exposer par écrit ce que je croyais en- « tendre et voir. »

Plein d'enthousiasme pour son talent, j'osai lui témoigner le vif désir que j'avais de l'entendre réciter quelques fragments de sa pièce; sa modestie parut en souffrir; son regard se tourna vers son frère , et sembla vouloir le consulter ; ensuite elle prit l'ouvrage, et me dit: « Je vous ferai la lec- « ture de l'endroit où Christos Kapsalis, que je re- « présente sous le nom de Nicérate, décidé de périr

DE JLA. EiVOtUTIOir GRECQUE. 4o^

pidaure décréta que Tadministration des affaires civiles et militaires serait confiée à Pierre Mavrornichalis , André Zaïmis, Ânagnoste Délyanis , Georges Sissinis , Spyridion

«dans Missolonghi, confie sa fille Gléonice et son « fils Gharigène à son ami Lysimaque, qui va bien- « tôt, à la tête de la garnison, conduire les femmes « et les enfants à travers le camp des ennemis. »

(Ici rhorloge sonne Theure de la sortie ; les femmes, prêtes à suivre la garde de Missolonghi, s'arrêtent devant une église , et s'écrient : )

« Salut, sol natal, cité chérie où nous avons vécu libres ! demeures désertées qui ne retentirez plus des doux chants de la liberté! tombeaux de nos parents , que nous ne pourrons plus arroser de nos larmes ! temples du Très-Haut , que nous avons fait tant de fois retentir des hymnes de la reconnaissance! Objets chers à notre cœur, salut ! Nous vous abandonnons maintenant, sans savoir où nous dirigeons nos pas. Dieu de miséricorde, daigne nous servir de guide dans cette nuit orageuse! Éloignenous des mains de nos implacables ennemis ! Aie pitié de ces enfants innocents ! S*il faut encore des victimes pour le salut de la patrie^ fais que nous soyons au moins les dernières ! Puissionsnous en tombant assouvir la rage des tyrans ! Que leurs coeurs inhumains soient enfin attendris!...

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Triconpis, André Iscos, Jean Vlachos, Démétrius Tsamados , Hadgi- Anargyros , Ânagnoste Monarchidès et Panajote. Démétracopoulos , hommes la plupart oligarques et partisans de

Amies, on nous appelle... Il ne nous reste plus qu'à nous embrasser , à nous confier à la divine Providence.,, (^ Elles s^ embrassent et s* éloignent, Nù^ cérate alors s* adresse à Lysimaque^ et lui dit:) Enfin, Lysimaque, voici mes enfants... voici les doux objets de ma tendresse, que je confie à ton courage, à ton amitié... Je dépose leurs jours dans tes mains... Qu'ils vivent libres, ou qu'ils... Mon ami, tu m'entends... [A sonjils,) Viens, mon fils., approche, mon cher Gharigène... que je t'embrasse pour la dernière fois... Souviens-toi toujours de ce funeste moment... Quand tu avanceras en âge, rappelle-toi que les restes de ta mère sont à Missolonghi; que le sang de tes frères fut versé pour la défense de ces murs; que ton père est resté jusqua ses derniers moments au milieu de ses tours abandonnées. (^ sajille^ Et toi, ma chère Cléonice... et toi, ma fille... autrefois ma joie^ aujourd'hui ma douleur... viens ; fais tes adieux à ton père infortuné!... Qui sait si nous nous reverrons ?,.. (^ part^ et dè^ tournant son visage de ses enfants,) Amour de la patrie, il n'y a que ta puissance au monde qui soit capable de me séparer de mes enfants; soutiens-

DE LA R^VOIiUTlON GRECQUE. ^lï

la faction anglaise; il créa en outre une commission de treize membres, et la chargea de stipul€[r avec la Porte , par l'intermédiaire de la légation anglaise à Constantinople , un traité

moi dans cette crueUe épreuve!... Ah! mon fils! que je plains ton innocence! De quel œil tu me regardes! Tu ne te doutes pas de ton malheur; tu souris à ton père dénaturé, qui te délaisse pour la patrie, •• Ma Cléonice, tu restes immobile, égarée; tu gardes le silence; que penses-tu de moi? Que ne me parles- tu, ma fille?...

CLÉONIGB.

Et quai -je à vous dire, hélas! quand vous ne m'aimez plus, quand vous me haïssez?

IVIGÉRATE.

Moi te haïr! Qu as-tu dit? Ah! si tu connaissais les serrements de ce cœur!

CLEONIGE.

Pourquoi m'enviez^ vous le sort de mourir avec vous? Si je vous suis chère encore, ôtez-moi la vie; reprenez votre bien; percez ce cœur, qui ne peut se séparer de vous; ou, au défaut de votre bras, laissez -moi tourner le mien contre mon propre sein...

(^Elle tire un poignard cache sous sa robe y et veut s* en frapper. Charigene se jette dans ses bras , et cherche à le lui (m-acher des mains. )

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qui mit un terme aux soufirances des Hellènes par le sacrifice de leur indépendance.

Les bons citoyens, dans un moment de faiblesse , n'osèrent s'opposer aux arrêts funestes

HICEEATE.

O mes enfants!.... 6 ma fille!... toi mourir avec moi! dans un âge si tendre! Ne déchire pas mes entrailles, ma Cléonice! Aie pitié de ton malheureux père! Vois mes pleurs!... Ne me force point... ne m'oblige pas...

CLBONICS.

Le dessein en est pris ; ou nous quitterons tous les deux ces lieux lugubres, ou Missolonghi deviendra notre commiui tombeau.

NICBRATE.

Et Charigène? et ton frère ^ qui n a d*autre appui que toi, que va-t-il devenir? Plains du moins cet être innocent! {^Avec déchirement de cœur.)' Ma fille!... pa fille!...

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