LIVRE II
Événements physiques qui ont lieu dans le Pélo|>onèse pendant les années iSao et i8ai. — Les Hétéristes leur . donnent une interprétation favorable à leurs projets.
— Agitation, enthousiasme et terreur des Moraïtes. — Les aiahoiiiétan& veulent les désarmer et massacrer leurs primats. — L'archevêque Germanos lève Téten* dard de la révolte à Calavrita. — Insurrection de Mania, de TÉlide et de la Livadie. — Apparition d' A. Hypsikntis à Jassî. — Sa proclamation. — IT écrit à l'empereur Alexandre pour implorer sa protection.
— Il est désavoué par la Russie. — État de ses troupes.
— Les courtisans qui l'entourent. — Effet du désaveu
de la Russie sur les Valaques et les Moldaves.
Trouble d'Uypsilantis. — Coup-cToeil sur les événements qui se passent en même temps en Turquie. — , Proscriptions ordonnées par le sultan. — Supplice du prince Constantin Mourouzis et du patriarche Grégoire. — Révolte et excursion des Ipsariotes. — Antoine Mélidone soulève Sphakia en Candie. *— Sa réponse à un envoyé turc — Insurrection d'Hydra. — Mesures prises par la Porte. — Elle ordonne aux pachas de Silistra et d'Ibraïla d'exterminer Hypsilantis.
— Expédition de ces satrapes en Valachie et en Moldavie. — Leurs cruautés. ^-^ Le capitaine Savas, après avoir tenté vainement d'assassiner Hypsilantis, se range de leur côté. — Théodore Yladimirescos , entraîné par
les conseils de l'Autriche , trahit Hypsilantis. — Il est arrêté et exécuté. — Les Turcs attaquent Hypsilantis. — Récit détaillé des combats de Noutgesti et de Dragatsan. — Affaire de Sculen. — Hypsilantis, délaissé par ses troupes, passe en Autriche. — Paroles qu'il adresse à ses soldats avant de s'en séparer. — Jugement sur ce général.
Le bruit sinistre du sort que le sultan réservait à la nation circulait déjà dans la Grèce , lorsque des événements physiques vinrent encore augmenter l'agitation des esprits.
Le sol de la Grèce est volcanique : plusieurs de ses montagnes présentent à leur base des cavités d'où s'exhale une odeur sulfureuse ; plusieurs de ses îles sont brusquement sorties de l'abîme par des ébranlements subits que les feux soumarins occasionnent de temps à autre. C'est ainsi que les siècles héroïques ont vu paraître soudain Anaphé et cette miraculeuse Délos que la fable nous peint flottante sur les ondes. Cestainsi que, dans les temps modernes. Nia, Haloni, Santorin et Camini n'ont dû leur existence qu'à l'action perturbatrice des volcans cachés sous les eaux.
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Le 22 décembre i8ao, le Péloponèse fut agité par une vioterlte secousse; des sources d'eaux bouillonnantes jaillirent du sein de rÉlide , et des rochers disparurent soudain en Arcadie.
Le 9 janvier i8af , la mer du golfe des Alcyons abandonne tout-à-coup ses rivages, y revient précédée d'une trombe, ravage les campagnes, emporte les habitations, et menace de submerger la province d'Achaïe.
Les Hétéristes s'emparent de ces phénomènes pour en tirer des inductions favorables à leurs projets; ils répandent dans la nation, naturellement portée au merveilleux , que rÉternel secoue de sa main la péninsule, pour la réveiller de sa léthargie. Leurs proclamations, pleines d'exhortations brûlantes, passent de main en main, et achèvent d'enflammer les cœurs r les uns s'arment en secret ; les autres, se préparent à fuir chez l'étranger ; l'enthousiasme et l'inquiétude sont au comble ; les vieillards poussent des cris : ils croient déjà voir renaître cette année désastreuse de 1770, 011 leur patrie nageait dans le sang , où des hordes d'Albanais, le fer et la flamme à la main, se répandant par l'Isthme , signalaient leur pas-^
sage par le massacre de leurs pères, Tembrasenorent de leurs maisons et le ravage de leurs ehamps.
Les mahométans , à ces premiers symptômes dlnsurreclion, résolurent de désarmer le peuple* et de se défaire de ses primats. Instruit de leur dessein, l'Hétériste Germanos, archevêque rusé, orateur éloquent, politique adroit , arrive dans les premiers jours de mars à Calavrita, ville de Tancienne Achaîe. André Zaîmis, Londos^ Bénizellos, Coufos, Papa-Diamantopoulos et Sotirakis, primats du Péloponèse, s'y trouvaient rassemblés; il leur expose leur danger, leur indique un seul moyen de salut , la ré-^ Yolte, et plante lui-même Tétendard de la liberté sur ces mêmes rochers , où s'était éta* blie dans les temps anciens la fameuse ligue des Achéens. En peu de jours , sept cents habitants du mont Cyllène sont rangés sous sa bannière. Germanos adresse alors aux consuls des puissances européennes le manifeste suivant :
«Les Hellènes, abandonnés à Toppression (c toujours croissante des Ottomans , ont una* « nimement résolu de vaincre ou de mourir»
« Nous nous sommes soulevés pour reconqué-
<rrir nos droits; nous sommes sûrs que les « peuples et les rois reconnaîtront la jus^ce « de notre cause , et qu'ifs nous prêteront leur «secours, en se rappelant les services rendus « par nos ancêtres àrhumanitë ; ainsi, nous vous a supplions de nous procurer la bienveillance «c et la protection de vos augustes monarques. »
Les musulmans de Calavrita et ceux de Vostitsa se réfugient dans les châteaux de Lépante , et laissent à l'insurrection le temps de se fortifier. Le 4 ^^^ « commencent les hostilités : les mahométans mettent le feu à la ville de Patras, et s'enferment dans la citadelle, d'où ils bombardent les maisons des primats.
Le 6 , les Grecs de la campagne , armés de massues , accourent à Patras ; précédés de leurs prêtres, ils baptisent dans leur route les en- Êints turcs qu'ils trouvent dispersés dans les champs, comme pour signaler le caractère religieux de leur révolte.
Le feu révolutionnaire se communique partout avec une étonnante célérité. Au premier cri de la liberté, sorti de rÂchaîe,'les Ma* nir.tes massacrent les Turcs épars dans leurs villages, et, conduits par l'Hétériste Pierre Mavromichalis , descendent dans la plaine pour
faire cause comnmne avec les insurgés de FAchaïe. L'Hétériste Procope, évêque de Calavrita, saisit une torche , et, la flamme à la main, il crie aux villageois de l'Elide : « Cessons de vivre avec nos tyrans parmi les tombeaux, comme les timides colombes qui font leurs nids au milieu des cimetières ! » Il brûle les hameaux, les moissons, et force une population entière d^enlever ses troupeaux , ses charrues, et de le suivre sur les montagnes. Diacos, protopalikare d'Ulysse , excité à la révolte par son secrétaire , Fun des apôtres de THétérie , s'avance à la tête de trois cents soldats devant le château de la Livadie, taille en pièces les Ottomans, soulève la province et délivre ses primats.
Pendant que les Hétéristes se signalent ainsi dans la Grèce, leur chef, Alexandre Hypsilantis, s'approche des frontières de la Turquie. Le 6 mars 1821 , tandis que la ville de Kischeneffse livre au sommeil , il se glisse furtivement dans l'ombre et part pour la capitale de la Moldavie, accompagné de son frère Nicolas, de Constantin Cavalléropoulos et de Spiros de Corcyre; il voyage pendant toute la nuit, arrive le lendemain à Sculen, tra-
DE LA RjSvOLUTfON GRECQUE. 67
verse les eaux glacées du Pruth , et s'arrête dans la maison isolée d'un certain Papasoglou , où Gérassime Orfanos l'attendait avec une trentaine d'Hétéristes; it prend dix à douze soldats, et laissant le reste à la disposition de son frère Georges et du Moldave Cantacuzène, qui devaient bientôt le suivre à la tête d'une centaine de Cosaques et de Houllans, il se dirige vers Jassi ; tout près des portes de cette capitale, une bande de loups, emblème de la dévastation dont le pays devait bientôt devenir la proie, devance son char roulant sur les glaçons; à l'approche du soir, il fait halte devant le palais de Cantacuzène , rempli d'armes et de conjurés; là, Jean Colocotronis et une foule d'Hétéristes l'entourent avec empressement; il leur donne le baiser de fraternité, en leur disant : « Je viens mourir avec vous. » 11 passe ensuite chez Jacob Rhizos, s'entretient en secret avec l'hospodar Michel Soutzo, lui recommande l'audace , et lui conseille de forcer le lendemain les boyards moldaves à demander par une pétition la protection de l'empereur de Russie.
Pendant toute la nuit , le calme régnait dans la ville de Jassi ; le bruit de l'arrivée^d'Hypsi-
lantis ne circulait que dans les maisons de quelques notables du pays ; personne ne coh« naissait les projets de ce général, et chacun se perdait en conjectures. Dès Taube du jour, le secret fut dévoilé : on vit affîchée dans toutes les rues une proclamation d'Hypsilantis, dont Yoicl quelques fragments :
a Hellènes ! l'heure a sonné : il est temps de « secouer notre joug, et de venger notre paie trie , notre religion. Partout nos frères et nos « amis sont prêts à nous seconder : les Ser- « viens, les Souliotés , toute l'Épire , en armes, a nous appellent. En avant, Hellènes, en avant, «et nous verrons une puissance formidable « protéger nos droits...
« L'Europe, les yeux fixés sur nous , s'étonne « de notre immobilité : pleins de teconnais- « sance pour les bienfaits reçus de nos ancé- «c très , les peuples civilisés souhaitent ardem- « ment la délivrance de la Grèce ; nous pou-* « vons compter sur leiu* assistance , si nous ce nous montrons dignes de nos aïeux et du « siècle où nous vivons. Que le plus noble a parmi nous soit celui qui défendra de la maa nière la plus noble les droits de la patrie. « Que la nation rassemblée choisisse ses dé-
DE LA REVOLUTION GRECQUE. Sq
« pûtes, et que toutes nos actions soient souce mises à ce sénat suprême.
«Quelle aiiie hellénique resterait inilifTéflt rente à l'appel de la patrie ? En agitant la «tunique ensanglantée de César, un ami de «o« tyran souleva le peuple romain; que feerrez -VOUS, Hellènes, vous à qui la patrie «montre ses plaies, en implorant votre se- « cours filial ? Aux armes, mes amis ! la Grèce « vous appelle (i). »
Cette proclamation, qui semblait assurer que la Russie était disposée à marcher contre les Ottomans , électrise tous les esprits ; une foule de jeunes gens court s'enrôler sous les dra-* peaux d'Hypsilantis; l'hospodar Michel Soutzo lui envoie subsides, hommes, armes , chevaux, et n'hésite point à déposer entre ses mains son autorité.
Le même jour, soixante mahométans, trouvés dans la ville , se réfugient dans une église :
(i) J'omets quelques morceaux impolitiques de cette adresse, dans lesquels Hypsilantis paraît prodigue de phrases libérales, propres à donner prise aux ennemis de la cause des Grecs, et d'ailleurs devenues aujourd'hui triviales.
6o HISTOIRE
assiégés par le peuple, ils demandent et obtiennent leur pardon; mais bientôt ils se montrent indignes de cette faveur par l'assassinat du brave Boucovallas, officier de la garde qu Hypsilantis leur avait envoyée pour les escorter, et reçoivent une prompte mort en punition de ce crime.
Vers le soir, Hypsilantis adresse une lettre à l'empereur de Russie, dans laquelle il lui annonce son entrée à Jassi, lui détaille ses projets, et le supplie de seconder les Grecs. Cette missive le trouve au congrès de Laybach; en la lisant,, le czar parait ému (i) :.il s'enferme aussitôt avec un de ses ministres pour réfléchir sur les mesures à prendre; l'Autriche s'agite; un diplomate, trop fameux en Europe par la fertilité de ses ressources^ fabrique aussitôt une correspondance du chef de l'Hétérie avec les libéraux de Paris (2), ca-
(i) On dit même qu'il prononça ces mots : « Oh,, le brave garçon ! »
(2) J'aurais rejeté cette particularité, quoiqu'elle m'ait été fournie par d^ hommes dignes de foi, si elle n'était appuyée de l'autorité d'A. Hypsilantis. Voici comment il s'exprime à l'empereuir
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lomnie la Grèce auprès de l'autocrate russe , et le détermine à désavouer l'entreprise d'Hypsilantis, comme V effet de V exaltation qui caractérise t époque actuelle , ainsi que de V inexpérience et de la légèreté de ce jeune homme. Hjpsilantis, ne connaissant point encore l'arrêt fatal que l'empereur Alexandre vient de prononcer sur son sort, remet les rênes de la Moldavie entre les mains de Michel Soutzo, lui donne une garde d'Hétëristes , et , ne se réservant qu'un petit nombre de soldats , il prend la route de Foxani; il arrive bientôt à cette ville : une foule de jeunes gens y était accourue pour se ranger sous ses ordres; il les forme en un corps auquel il donne le nom de bataillon sacré, et de là précipite sa marche
Nicolas dans cette même lettre, dont nous avons cité quelques passages dans le livre précédent :
« Voilà, sire , tous mes complots et cette trame « dont la diplomatie autrichienne a fait, dans le « temps, au congrès de Laybach, un tissu d'horreurs « et de forfaits ; et , comme l'empereur refusait d'y « croire, cette même diplomatie a eu l'insigne au- « dace de lui montrer une correspondance fausse « et controuvée entre moi et les libéraux de Pa- « ris , etc. »
vers la Valachia, n'ayaol sous lui que cinq ceuts hommes mai velus et mal armés ; il lui tardait d'eutrer dans cette province^ pour prendre le commandement de l'armée de Théodore Yladimirescos qui consitait en huit mille Valaques 9 ainsi que des détachements de Savas et de Georges l'Orympien, forts de trois mille hommes d'élite, la plupart Albanais, Bulgares et Servieus; il y arrive, et trouve les notables dispersés, les chemins remplis de fuyards, les soldats livrés au pillage, les chefs désunis, des intérêts difficiles à régler : au milieu de ce désordre, il établit sqn camp à Ploesti, puis à I^olintinsr, à une demi-lieue de Bukarest.
Il y avait alors en Valachie une foule d'in** trigants qui formaient naguère le cortège d'Alexandre Soutzo; restés sans maître par la mort de leur vieil hospodar, ces courtisans se désespéraient de se voir libres. L'avenir parut leur sourire, lorsque le sort leur montra de loin ce jeune guerrier, simple, loyal, étranger à leurs mœurs, et par cela même facile à entraîner dans le piège; ils accourent au-devant de ses pas pour l'enivrer de douces flatteries , pour l'étourdir par de vaines acclamatioiis ; les uns se glissent dans sa chancellerie; les
autres assiègent sa tente; les citoyens vertueux , auxquels ils ferment tout accès auprès du général , se retirent par fierté ou par faiblesse. Entouré d'hommes artificieux, tous indignes de sa confiance , Hypsilantis leur distribue les charges et les distinctions : le dissipateur chargé de dettes devient trésorier; le vieux médecin, capitaine; l'écolier timide, commandant de place; le nonchalant capitaliste, aide- de- camp ; chacun ambitionne, brigue, obtient le poste qui lui convient le moins, résolu d'avance de le quitter à l'approche du moindre danger.
Ils n'eurent pas long-temps à attendre : tout à coup le consulat autrichien publie à Bukarest la décision de l'empereur de Russie ; tout prend une face nouvelle : les uns délaissent Hypsilantis; les autres rêvent aux moyens de le trahir; les Yalaques commencent à murmurer; l'autorité du prince Michel Soutzo est méconnue en Moldavie ; Théodore Vladimirescos et l'astucieux Savas n'attendent qu'un moment favorable pour déserter.
Hypsilantis s'était jeté dans la révolution, comptant sur la protection d'une puissance qui semblait favoriser ses desseins. Les Hété-
ristes lui avaient dépeint la Bulgarie et la Servie prêtes à se révolter; ils lui avaient déféré le commandement de vingt armées imaginaires; à les entendre, les forteresses du Danube devaient tomber, comme des châteaux de carte, devant la baguette magique de la liberté.
Maintenant tout est changé : la Servie conseillée par l'Autriche reste sourde à ses appels; l'évêque de Philippopolis , qui devait soulever la Bulgarie, est prévenu et massacré par les Turcs; le plan de Dicée, découvert par la police de Constantinople, est déjoué. Désavoué par la Russie, contrarié dans ses projets par l'Autriche, il n'a pour toute ressource qu'un assemblage incohérent de soldats , ennemis de toute subordination; les uns paisibles citoyens, entraînés par un moment d'enthousiasme, mais tremblant à l'approche du danger, sans armes, sans discipline , et commandés par des chefs aussi inexpérimentés qu'eux-mêmes; les autres, Albanais, Bulgares, Serviens d'origine, différents de langage , de mœurs et de caractère, réunis par la seule ardeur du pillage sous des capitaines qui n'aspirent qu'au pouvoir; dans son camp, pendant le jour, les
vivandiers, les marchands, les espions d<::s Turcs se mêlent aux ^soldats; dans la nuit, personne ne veut monter la garde , et chacun déserte à sou gré ses drapeaux pour passer dans les bras de sa maîtresse.
Hypsilantis se trouble : il reste immobile devant le précipice, anéanti devant son avenir. Dans sa situation désespérée, il pense d'abord à quitter les provinces qu'il occupe ; il veut franchir le Danube, et gagner l'Épire de montagne en montagne ; mais trouvant bientôt ce projet impraticable , il se décide à attendre en Valachie les arrêts de sa destinée. Ne songeant plus qu'à se défendre quelque temps contre sa mauvaise fortune , il charge Cantacuzène de passer en Moldavie pour se mettre à la tête des insurgés de cette province, se transporte lui-même à Tergovist pour être à Tabri d'un coup de main, entoure son camp de palissades , s'assure de toutes les positions d'alentour, ordonne à son frère Nicolas de garder les lieux couverts et naturellement fortifiés de Kimpoulounghi, et s'efforce d'introduire de la discipline dans ses troupes insubordonnées, et de la tactique dans le bataillon çacré.
Cependant la nouvelle des troubles du Péloponèse et de l'apparition d'Hypsilantis avait jeté Talarme dans la capitale des Osmanlis.
DesTatares sont expédiés jusqu'aux extrémités de la Turquie, pour ordonner rarraement de tous les vrais mahonîétans. Une foule fanatique de sophtas (i) sort des medressés (à), et va prêcher dans les places publiques le massacre des chrétiens. L'iman , dans la mos* quée, enflamme la populace par des exhortations brûlantes: «Les infidèles, s'écrie - 1 - il , veulent renverser le temple de la Mecque, ce temple bâti par les anges dans le paradis, et transporté dans cette ville sacrée par l'archange Gabriel; ils iront à Médine insulter les dépouilles de Mahomet, briser le marbre de son sépulcre , et jeter aux vents sa sainte poussière. »
Prévoyant ce qui se prépare, leô principales familles grecques se réfugient dans les îles dès princes (3). D'autres , plus timides encore,
(i) Etudiants turcs.
(a) Collèges.
(3) Elles sont au nombre de six, et situées à une lieue de Byzance.
DE LA RÉVOLUTIOir GREGQUK. 67
du haut de leurs palais, bâtis sur les bords du Bosphore, s'élaucent sur les navires euro* péens , et font voile pour le port d'Odessa.
Le carnage commence le i5 avril : les lazes ( f ) , que la Porte avait , quelques jours aiiparavant , embarqués pour les rades de Galatsi , sortent de leurs vaisseaux, se répaudent sur les quais de Bouîouk-Déré, village à trois lieues de (jonstantinople, et massacrent ses paisibles habitants; les uns escaladent le palais de l'ambassadeur d'Espagne ; les autres enfoncent les portes d'une église, renversent les lampes suspendues à la voûte du sanctuaire, brisent les images du Très-Haut , et se partagent les précieux ornements dont la piété les avait surchargés. Les Grecs trouvés dans les canots sont noyés; ceux qui sont rencontrés dans les rues sont tués à coups de fusil; plu* sieurs, arrêtés dans leurs demeures, vont peupler les cachots obscurs des Sept*Tours ou les caveaux humides du Bagne. La, dans les ténèbres de la nuit, des bourreaux à la poitrine velue , aux yeux hagards , précédés de torches de résine, appliquent sur les têtes de ces in-
(i) Milice turque.
fortunés des tasses de fer rouge, leur arra* chent les yeux avec des pinces ardentes, et brisent leurs genoux sous les coups de marteau.
L'Hétériste Constantin Mourouzis, un des plus instruits et des plus généreux princes du Fanare , au sortir de la porte d'un ministre turc, est arrêté et chargé de chaînes; traîné devant l'Âlaî-kiosque, il va charmer de son supplice les regards du sultan; les bourreaux le forcent à coups de sabre à s'agenouiller sur la place publique , en lui disant : « Sa Hautesse n'est pas encore venue : tu as encore quelques moments à compter. » La tête de l'infortuné s'égare; ses cheveux sont hérissés et ses lèvres livides; il s'agite, veut rompre ses fers, se lève, retombe, et ses vêtements sont teints du sang qui coule de son front brisé contre la pierre. Au bout d'une demi-heure , le sanguinaire Mahmoud parait. Une troupe de janissaires chaussés de bottes jaunes «t coiffés de casques, deux turbans placés sur un trépied de vermeil , telle est la pompe qui devance le tyran. Il fait un signe , et la tête de Mourouzis roule sur le pavé.
Quelques jours après , le patriarche Grégoire , pendant qu'il célèbre le mystère de la
Résurrection, est assailli dans la cathédrale par une horde d'assassins; il sort de l'église , revêtu de ses habits pontificaux; son synode est enlevé sous ses yeux : siaisi lui-même , il est pendu à la porte de sou palais, et son corps, traîné par la race abjecte des Jut& dans les rues bourbeuses de Byzance, est jeté dans la mer. Sa mort est suivie de celle des archevêques Proios * Dorothée , Eugène , et de quatre-vingts évéques ou exarques, les uns pendus, les autres décapités au milieu des tourments de trente mille innocents.
Aux cris de tant de martyrs, toute la na* tion court aux armes : les habitants d'Ipsara , poussant des cris de vengeance, renversent le croissant de leur chancellerie, et confient le gouvernement à un sénat dont ils choisissent les membres parmi leurs notables. Quatre cents d'entre eux se jetant à bord des bricks de Jeanitsis, le plus valeureux des Ipsariotes, de Jeanaris, de Hadgi - Anguélis et d'Apostolis, se dirigent vers la forteresse dlmbritzé, garnie de vingt-quatre canons de bronze; ils culbutent sa garnison, enlèvent son artillerie , transportent dans leurs embar-
yO HJSTOIRK
cations les armes, les munitions de guerre, et retournent dans leur île, qa'ils fortifient de ces dé]>ouilIes*
Un grand capitaine, jeune homme ^i devait bientôt compter autant de yictoires que d'années , le Cretois Antoine Mélidone, rassemble sur une des côtes de l'Asie Mineure tous les Candiotes répandus dans ces contrées^ s'embarque avec eux , et prend terre à Spfaakia. Le yisir de la Canée apprend son arrivée, et, par la voix d'un rfnégat, nommé Ali^Sé-^ pher, tâcbe de le corrompre. Mélidone, prenant à l'écart l'envoyé turc : « Les habitants ic de ce pays, lui dit-il, n'ont jamsûs payé de •c tribut aux divers conqu^ants qui s'cNupar «rèrent de Candie; comme un hommage k « la puissance de votre sultan , ils envoyaient iK jusqu'à présent , pour satislaire votre sen* « sualité , quelques sacs de macrons récol- « tés sur ces montagnes et des provisions de « neige et de glace. Dorénavant vous ne rece* « vrez de npus et de nos rochers que des balles « et ides pierres. » Le lendemain , la rébellion est proclamée dans tout le district de Sphakia.
L'île d'Hydra , qui devait bientôt servir de
BB LA RJÎVOLUTIOir GRECQUE. 7I
bouclier aux pacifiques insulaires de l'Archipd , ne pouvait rester dans l'inactioD. Tandis qu'elle délibère avec Spezzia sur les mesures à prendre, Antoine Œconomos, homme, téméraire et résolu , parait dans la place publi* que; il s'entoure d'une populace avide de changements , et frappant de ses pieds les rochers d'Hydra : «C'est nous, s'écrie-tnU, c'est ff nous qui , en combattant les éléments et les « Algâ*iens, avons su changer en or toutes ces «masses de pierre; c'est nous qui, en mon* « tant ces vaisseaux , en consumant notre vie «dans ces mobiles habitations, avons élevé « tous ces palais de marbre , où ces riches fai- « néants s'endorment dans les bras de la mol- «lesse; c'est nous qui leur avons rapporté de « l'autre hémisphère l'or du Mexique et du « Pérou. Qu'ils le versent , cet or, des citernes « où ils l'accumulent... Qu'attendons - nous « donc ? Lia Grèce entière a saisi les armes. » he peuple, ému à ces paroles, répond avec enthousiasme : « Vive Antoine Œconomos 1 k bas les riches ! la mort ou la liberté ! i> L'étendard de la révolte contre la Porte et les ^imats est arboré sur les rochers d'Qydra.
UiKe pidreille révolution pouvait amener la ruine non seulement d'Hydra, mais de toute la Grèce : les trésors des Coundouriotis , des Tombazis , des Tsamados , des Boudouris et de tant d'atitres Hydrîotes qui , dans la suite y pourvurent aux urgentes nécessités de la na-' tion, sersâent devenus la proie dfune multi-* tude effirénée.
Un si grand malhieur fut prévenu par l'éner-» gie du jeune Antoine Criésis, l'un des plus intrépides capitaines d'Hydra. Tandis qu'An-> toine Œconomos marche comme en triomphe , suivi d'une foule enivrée , il se présente devant lui, et le saisissant par la rohe : a Dé- «magogiie insensé, lui dit- il, où vas-tu? La ^ liberté n'est point la fille de l'anarchie f elle « ne peut naîti*e des discordes civiles. »"
A sa voix les bons eitoyens , un instant sur^ pris , reprennent courage. Déjà les braves ca^ ' pitaines Panajotas et Théophile Dregnas assiègent le tribun dans la chancellerie : secouru par une vingtaine de ses satellites, il leur oppose une forte résistance ; ayant tué Théophile Dregnas et blessé Panajotas , il va triompher^ lorsque Antoine Criésis se présente de-«
vant lui : la vue de ce jeune héros ranime le courage de ses amis , et jette la terreur dans le cœur des rebelles; après s'être exposé longtemps à leur feu , voyant qu'il combat en vain contre des hommes abrités par des voûtes impénétrables , Criésis se retire dans la maison de Georges Bulgaris , et , des foyers de ce législateur d'Hydra, commence à foudroyer Antoine Œconomos. Les Tombazis, les Tsamados et plusieurs autres primats imitent son exemple; bientôt la fumée du salpêtre couvre la ville ; et le peuple, désertant la place publique, abandonne son idole d'hier.
Antoine Œconomos se réfugie à Camini, quartier retiré; mais voyant plusieurs capitaines à sa poursuite, il s'embarque sur un bâtiment des Tombazis. Ses ennemis montent sur le brick de Jean Zacas , le suivent , et l'obligent d'abord à chercher un asile sur une éminence d*Hydra, puis à se remettre entre leurs mains.
Toute la Grèce est en armes ; néanmoins le sultan y abandonne la rébellion à elle-même, et se contente de se venger par des assassinats. Ses craintes sont plus vives sur un autre point : de peur d'être pris au dépourvu parles Russes^
il fait garnir les rives do Danube de troupes friches, ordonne aux pachas de Silistra et d'Ibraïla d'assembler des renforts de tous côtés, d'approvisionner leurs places , et d'aller exter«miner les forces d'Hypsilantis.
D'après ces ordres, les deux pachasscntrenl en campagne vers la fin d'avril; tous deux ensanglantent leur route : ils font pendre par les pieds aux arbres qui bordent les chemins un grand nonibre d'enfants , condamnent au sup plice du pal une foule de paysans, et font main basse sur des millîeirs d'innocents , san» distinction d'âge ni de s^exe. L'un se précipite en Moldavie, et, après une perte de neuf cent» hpmm^, s'empare de Galatsi. L»'autre, sans tirer ^n coup de fusil , entre k Bucarest , à la tête de treize mille homme$.
ii l'arriyée ^^3 mahomètaos , le perfide &ivas, qui av^it spus ses ordres deux mille Albanais^ se porte à Tergoyist et /campe à une demi^ lieue des retranchements d'Hypsilantis ; il en* tre seul dans la tjente du général , pour lui inspirer de la confiaiice ; il tâc)ie .adroitem/eiit de sonder ses desseins, et, pojur l'assassiner plus sû|:^me]it , il l'invite à faire la revue, de sa petite ar^iée : soupçonné, mais poliment éoonduit,
DE L4 nilfOhVTiOJS GRECQUE. 7^
il Fetoume dans sod camp, la rage dans le cœur, \ et jurant de le livrer aux Turcs mort ou vif; il lui dresse mille emb]icbes; mais ses trames sont toutes déjouées ; il jette à la fin le masque et se déclare pour les Turcs.
Théodore Yladimirescos de son côté , entauné par les conseils de l'Autriche, se range du parti des mahométaps, et ne songe qu'à se signaler à leurs yeux par un coup hardi : suivi de deux mille Yalaqnes et de cinq cents cava* liers albanais, il se porte à Kirapoulounghi popr surprendre Nicolas Hjrpsîlantîs, et tailler en pièces son petit corp» d'année. Qeqr^ ges l'Olympien, envpyé \m A. Hyp^ilantis pour attaquer ce traître, l'atteint au sentier de Golesti, l'arrête^ ^t d'un air impérieux^ d'une voix treinblante de cqlère : aVaivode <r Yladimirescos, lui dit-ii, descends de ton «cheval : nous avons des comptes à régler « ensemble. » Yladimirescos , ^^rpris de i'^p«* parifion imprévue et de l'apqstrophe hardie d<e Georges l'Olympien, voyant d'ailleurs q^e ses soldats abordent ce capitaipe av^c amitié , obéit à cet prdre et lui présente la main. Çell^irci la refuse, garde le sjJen.cç^ et le conduit du gefiteà lombre d'un arbre tqufiEu; là^ un
Albanais éteud nn tapis sur la verdure , invite les deux capitaines à s'asseoir, et se retire. Alors Georges FOlympien, prenant la parole et lançant des regards enflammés sur le front pâle du chef valaque : ce Homme indigne de a voir le jour , lui dit - il , ta vie est dans mes c< mains; je n'ai qu'à faire un signe , et ta tête ce roulera à mes pieds. Tu as trahi l'amitié , <c faussé tes serments, renié ta patrie, abjuré « ton Dieu . Qu'étais-tu avant que ma main eût tf daigné t'élever? réponds , qu'étais -tu?... Un a militaire obscur , un soldat sans appui , men^ r< diant et ne pouvant obtenir du service , un (c vagabond sans biens, sans asile. Je t'ai accueilli, « admis dans l'Hétérie, aidé de mon bras, guidé a de mes conseils; tu fus créé par mes mains, « et tu oses tromper celui à qui tu dois tout! » A ces mots , Vladimirescos reste confus et pétrifié; ensuite il confesse que l'Autriche, en lui promettant l'hospodorat de la Valachie , l'avait séduit pour un moment, que le repentir est dans son cœur, et qu'il versera jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la cause des Grecs. Georges l'Olympien l'embrasse, et lui dit: a Viens; suis-moi dans le camp d'Hypsilantis; demande ta grâce; j'intercéderai pour
1>E L\ RÉVOLUTIOir GRECQUE. ^7
toi. » Il raccompagne jusqu'au kiosque de Golescos ; mais ayant intercepté bientôt une lettre dans laquelle ce traître faisait de nouveau aux mahométans un rapport fi* dèle des projets et des forces des Grecs, il l'arrête , le désarme , le charge de fers et l'envoie à Tergovist. A. Hypsilantis s'em* presse de le faire juger par un conseil de guerre et de le faire passer par les armes; mais les soldats du chef coupable s*y oppo* sent et menacent de déserter : il signe alors l'arrêt de sa mort, dont il remet la prompte et secrète exécution à Gérassime Orfanos.
Celui-ci , pendant la nuit , amène le capitaine valaque au milieu d'une foret ; il le fait arrêter devant un fossé qu'un Servien , la bêche à la main, creuse encore ; à un signal convenu, un Albanais , armé d'un coutelas , parait et dit à Yladimirescos : « Fais ta prière à Dieu. » Le malheureux prononce en langue valaque ces dernières paroles : « Tuez-moi plutôt avec un pistolet », se couvre le visage, tombe percé de coups , et son corps roule dans la fosse , qu'on remplit aussitôt de pierres et de troncs d'arbres.
Quelques jours après, les Turcs, avertis par
•jS HISTOIRE
les transfuges albanais des faibles ressources d'Hy psllantis , s'assemblent au nombre de sî% mille cavaliers et fantassins ; leur avant-garde, forte de deux mille soldats d'élite, viedt attaquer Jean Colocotronis dans le monastère de Noutgésti: à cette nouvelle, A. Hypsiladtis charge Gérassime Orfanos de se porter sur les flancs des ennemis, ordonne à Con* stantin Ducas de les prendre par derrière, et lui , se réservant Te reste , il attend que Faction s'engage pour fondre à l'improviste.
Le combat commence; Jean Colocotronis se bat avec acharnement; Gérassime OrfanoÈ, de son coté, charge avec vigueur. Les Turcs, pressés des deux cotés, n'auraient pu tenir long-temps , sans la terreur panique de Con«* stantin Ducas; perdant tout à coup courage, ce capitaine élève la voix, commande à ses soldats de reculer, et, par son exemple, entraine à la fuite toute l'armée.
A. Hypsilantis pressait sa marche, lorsqu'il entendit tout à coup le cri d'alarme; il court en avant avec quelques hommes de sa suite, se jette au milieu des fuyards, et les conjure de ne pas abandonner la victoire à un ennemi cerné de toutes parts et près d'être
DR Là RÉVOLUTIOlf GRECQUE. 79
anéanti. Personne ne Féconte ; tous sont dans
une sorte d'aliénation, s'accusent l'un l'autre
de lâcheté , et s'enfuient sans rougir. Il se re-*
tire en grand désordre à Yakarest , y rallie les
débris de son armée et se repKe sur Pitesti.
Voulant réparer cet échec, il confie k son frère
Nicolas le bataillon sacré, composé de trois
cent trente -trois jeunes gens mal armés, mal
exercés, manquant de tout, mais conduits par
des officiers animés d'un pur patriotisme et
d'un courage héroïque (i); il choisit parmi ses
Ml !■ I H Wll.l ■ M^— ^1 ^— — — 1^— ■^■^ilM [ I II ■
(i) Yoici une lettré que Démétrius Soutzo, Tun des quatre commandants du bataillon, écrivait à un de ses parents quelques jours avant sa mort. Elle pourra mettre le lecteur à même de juger des privations de toute espèce que ce corps eut à souffrir, et des sentiments qui animaient ses chefs :
« Mes pieds sont écorchés. Depuis quelques jours « je marche sans souliers ; je dors dans de fétides « marais; je me nourris de fruits et rarement d'un « pain sec. Mais ces privations sont douces ; cette « vie aventureuse me plaît. Dès mon enfance , je ne « révais que le jour Ae notre indépendance. Je me « trouve , pour ia première fois , à la tête d'hommes « libres qui ne m'accablent point de vains titres , » qui me donnent le doux nom de frèie... Adieu!.. « Nous nous revendons... Où?.. Dieu le sait. »
8o HISTOIRE
troupes mille cinq cents soldats, passe à Riiunik, et de là va chercher à Dragatsan un détachement turc fort de deux mille chevaux.
A cinq lieues de ce bourg il fait halte , et charge un petit corps d'Albanais de s'emparer de la route de Krayova , pour couper aux mahométans de Dragatsan toute communication avec le fort de leur armée, campé dans la Petite -Valachie. Ses lieutenants reçoivent l'ordre d'amuser l'ennemi par de légères escarmouches, mais de ne point risquer une action générale. Tout étant ainsi r^lé, il court visiter en personne les positions voisines.
Le lendemain , le capitaine Karavias , pendant l'absence et contre l'ordre du général voulant rivaliser de gloire avec Georges l'Olympien et ne point partager avec lui l'honneur de la victoire, rassemble une centaine de soldats , et se présente aux portes de Dragatsan à moitié consumé par les flammes : les Turcs sortent par pelotons et l'enveloppent, Nicolas Hypsilantis, informé du danger de Karavias, presse Georges l'Olympien de voler à son secours, et lui-même, à la tête du bataillon sacré , s'avance à grands pas vers Le
DE LA RÉVOLUTION GRECQUE. 8l
champ de bataille. Tout près de Dragatsan, un officier de Georges l'Olympien vient hors d'haleine lui annoncer la défaite de ELaravias. Nicolas Hypsilantis accélère sa marche, range le bataillon en deux lignes, et appuie ses flancs de quelques centaines d'Albanais. Les Turcs l'attaquent ; un d'entre eux , porté sur un coursier fougueux, s'approche de Nicolas Hypsilantis jusqu'à la portée du pistole't , et blesse d'un coup de feu le cheval de Georges l'Olympien , qui se trouve à côté de lui; soixante porte -drapeau suivent de près ce cavalier, en poussant des cris de rage; le corps de l'armée turque défile en silence, se forme en deux ailes, et cherche à déborder la dernière ligne du bataillon sacré. Tout à coup les canonniers valaques désertent , et rendent inutile la petite artillerie de ce corps ; les Albanais qui le couvraient tournent bride et s'enfuient. Les Barbares redoublent d'efforts et pressent le bataillon avec fureur; ils parviennent sans peine à culbuter une poignée de jeunes gens, novices au métier des armes, et délaissés en rase campagne. Démétrius Soutzo, Dracoulis d'Ithaque, Andronicos et Lucas, les
quatre commandants de ce corps, Xénophon
82 HlSTaiRË
le porte-étendard , vingt-cinq sous-officiers , an milieu des cadavres, tombent en s'écriant : k Les Grecs ne se rendent pas! » Les autres sont dis^ perses , et se sauvent à travers les broussailles des épaisses forets de Dragatsan. Nicolas Hyp* sîlantis, qui veut rallier les fuyards , se voit entouré par la cavalerie turque, et seul parvient à se Éaire jour au travers de nombreux ennemis. A. Hypsilantîs^ après la complète déroute de son armée, se retire au monastère de Kosia.
Dans le même temps , la nouvelle du combat de Sculen arriva dans sa retraite pour jeter la terreur parmi le petit nombre de soldats qui l'entouraient. Plusieurs fuyards moldaves loi annoncèrent que Finsurrection de la Moldavie était étouffée; que Cantacuzène s'était lâchement enfui chez les Russes^ que les seuls Hellènes,au nombre de quatre cent quatre-vingt-cinq, commandés par Athanase d'Agrapha,par Geor^ ges le Mavrothalassite et Contosd'Épire, avaient préféré la mort à la ftiite... Restés entre une armée de Russes , cantonnée sur les confins de la Moldavie, et le camp des Osmanlis; conseil-* lés par les uns de passer le Pruth, sommés par les autres de rendre les armes, ces braves ré-
pondirent aux officiers moscovites que Tombre de Pierre-le-Grand , vaincu par les Ottomans dans ces mêmes plaines, leur ordonnait la vengeance et la mort; ils écrivirent au sérasquier ces mots immortels de Léonidas: «Venez les prendre. » Pendant huit heures ils soutinrent une lutte inégale , massacrèrent neuf cent cinquante ennemis, et périrent la plupart couverts de plaies honorables. Un Contos d'Épire criant à ses soldats avant d'expirer : « N'imitons point les Napolitains; » un Spiros de Zante arrêtant de sa chemise le sang qui coulait de sa large blessure , et ménageant quelques moments ses forces pour égorger quelques ennemis de plus; un Panajote Lagos, à peine âgé de seize ans, portant dans sa main mutilée les débris d'un étetidard et les disputant aux Osmanlis jusqu'au dernier soupir; une foule de jeunes gens appartenant à toutes les contrées de la Grèce: tels furent les précurseurs des martyrs qui allaient périr par milliers dans les plaines de Carpénisse, de Marathon et d'Amblané.
A. Hypsilantis, voulant suivre leur exemple, prend la route d'Argessi pour soute*
nir avec le peu- d'hommes qui loi restent en-
84 HISTOIRK
core le capitaine Pharmakis, assiégé par le traître Savas ; mais , délaissé tout à coup par f Karavias , il ne peut même obtenir l'honneur
de se trouver une seule fois devant Fennemî.
Pleurant de rage et de désespoir, il adresse à ses troupes ces paroles pleines de passion :
,tf Soldats!., non, je ne souillerai point ce nom « si beau, si honorable, en l'accordant à vous. « Viles troupes d'esclaves , vos trahisons et les ce trames que vous avez ourdies me forcent ce à vous abandonner. Dès ce moment, tout lien « entre vous et moi est rompu; je porte seule- « ment dans le fond de mon ame la honte de a vous avoir commandés. Vous avez foulé aux « pieds vos serments ; vous avez trahi Dieu , la (c patrie et votre chef; vous m'avez ravi la gloire « même de mourir en combattant.
«Je me sépare de vous. Allez, courez au- «devant des Osmanlis, vos seuls amis dignes a de vos sentiments. Quittez les forêts et les « montagnes ; allez rejoindre vos tyrans ; em- « brassez leurs mains encore fumantes du sang a du chef de votre religion et de tant de mil- <c liers de victimes ; achetez votre esclavage au « prix de votre vie, de l'honneur de vos femmes Ji et de vos enfants!
DE Lk RBVOLUTIOK GRECQUE. 85
« Quant à vous, ombres des Hellènes du ba- « taillon sacré, qui, trahis, n'avez point hésité « à mourir pour votre patrie , recevez par ma a bouche les remerciments de la nation ! Quel- <K ques jours encore , et le monument élevé à «votre mémoire transmettra vos noms à la « postérité la plus reculée.
« Les noms de ceux qui m'ont été fidèles « sont gravés au fond de mon cœur en caracff tères ineffaçables : leur souvenir fera la con- « solation du reste de ma vie.
« Je voue au mépris des hommes , à la vena geance de Dieu , à l'exécration des races a futures le parjure et le traître Savas, les dé- « serteurs et auteurs de la désertion de mon ce armée... (i)»
Ne pouvant ainsi rétablir par un coup glorieux sa réputation militaire , compromise par l'indiscipline de ses soldats et la lâcheté de ses lieutenants , il se fie aux promesses fallacieuses du cabinet autrichien, et, suivi de ses frères, il passe la frontière dans l'intention de se
(i) Ici vient une série de noms; je les omets, et je sacrifie peut-être la justice à la délicatesse.
86 HISTOfRC
rendre à Hambourg, et de s'embarquer de là pour la Grèce.
Entouré tout à coup des satellites d'un gouvernement qui n'a point rougi de se souiller du sang de Rhigas, il est arrêté, dépouillé, jeté comme un forçat dans des cachots obscurs, et bientôt conduit comme un prisonnier d'état dans le château de Muncatz. Il y voit son bras, mutilé dans les plaines de Dresde ^ chargé de chsunes. Miné par la douleur, abreuvé d'amertumes et d'outrages, il succombe enfin à ses malheurs (i).
(i) Voici le récit des souflBrances d*A. Hypsilands pendant tout le temps de sa détention , écrit en français par la main défaillante de la victime même :
«Lorsque, d*un côté, j'étais à attendre inutilement des lettres de M. le baron de Strogonoff, lesquelles, d'après ce que m'avait écrit officiellement M. le ooiqte de Gapo-d'Istrias , devaient décider de mon sort, et que^ de l'autre, la trahison, Tindisci-» pline et le désordre , excités par les agents secrets d'Autriche, finirent par empoisonner l'esprit de mes troupes; que des circulaires, signées par M. Oudriski , agent autrichien à Bukarest, couraient mon camp et promettaient au nom des Turcs amnistie
DB LA RÉVOLUTlOn GRECQtE. 87
Ainsi périt à la fleur de son âge Alexandre Hypsilantis, chef malheureux dans le choix
et récompense à qui me livrerait à leurs mains ; lors* que enfin la déroute de Dragatsan ne me laissa plus aucun espoir de salut, je* me décidai, avec le peu de brayes qui me restaient fidèles, à mourir les armes à la main ou à me faire jour jusquà la Russie. Mais ne voulant pas faire partager à mes frères un sort si désespéré , je changeai de résolution et m ap* procfaai des frontières d'Autriche, pour qu'ils y passassent en cas qu'ils fussent sûrs de leur vie et de leur liberté. A cet effet, j'envoyai M. Georges Lassanis, à qui le colonel Schwindt répondit qu'il n'a» yait reçu qu'un ordre concernant seulement ma personne , et où il était dit qu'au cas oci je me présenterais à la frontière, on me fit savoir que je pouvais en toute sûreté traverser, sous un autre nom, les états d'Autriche pour aller à Hambourg m'embarquer pour l'Amérique; que cet ordre était Teffet des décisions des deux empereurs avant de se quitter à Laybach, et que lui, vieux militaire, il donnait sa parole d'honneur qu'en acceptant ce seul moyen d'échapper aux dangers qui me menaçaient de tous côtés, je n'avais rien à craindre ni pour ma vie, ni pour ma liberté.
I « Manquant de lettres du baron de Strogonoff ,
I et croyant obéir à la volonté de l'empereur Alexan-
dre, j'acceptai; et, le 27 juin i8ai, accompagné
des hommes, et privé de cette force de volonté qui, se roîdissani contre les obstacles, sait im-
de mes frères et de quatre autres personnes, je passai la frontière sous le nom de Démétrius Paléogénidès. Le eolonel Schwindt me reçut avec tous les égards possibles, me réitéra ses protestations et ses promesses, et m'accompagna jusqu'à Rothen- Tburm, où je passai trente«ix heures pour me préparer au voyage.
« J'en partis incognito et de nuit pour arriver à un village,. Orlaï, au-delà de Hermanstadt, où vint M. le major Hartink , premier adjudant du général commandant de la Transylvanie, pour me répéter les mêmes choses que le colonel Schwindt , et pour signer mon passe-port.
«^ Accompagné seulement d*un officier, j'arrivai assez rapidement à Témeswar, où le général commandant me dit qu'il ne pouvait pas me laisser continuer ma route, sans demander à Vienne les instructions dont il manquait, et que je devais aller attendre ses ordres à Arad.
« Toutes mes remontrances furent vaines, et je partis pour Arad, où, pendant les dix jours que j'y restai , je fus traité avec beaucoup d'égards et sans être gêné en rien. Au bout de ce temps, M. le commandant de la forteresse, le général Thon, m'ayant demandé de passer chez lui, me communiqua l'ordre qu'il venait de recevoir par l'adjudant du général
primer le mouvement aux masses : capitaine d'ailleurs valeureux et citoyen intègre; guer-
commandant de Tëmeswar, et dans lequel il était dit que l'empereur François, mù par les sentiments de magnanimité qui le caractérisent, consentait à nous donner un asile dans ses états, à condition que je donnerais par écrit ma parole d'honneur pour moi et ceux qui m'accompagnaient de ne point tâcher de nous évader pendant tout le temps de mon séjour au lieu qui m'était destiné; de n'avoir de correspondance avec qui que ce fût que par les moyens qui me seraient indiqués; d'accepter et de porter le nom de baron de Schœnwarth, sans oser dire à personne le mien véritable; et que, sans mon consentement à ces conditions , vu les stipulations du gouvernement autrichien avec la Porte ottomane, on serait obligé de me livrer aux Turcs, qui me demandaient.
« Ne pouTant croire au sort affreux qui m atten« dait, je consentis à tout, et je donnai ma parole, espérant surtout que cela ne pourrait durer longtemps ; ce que M. le général Thori et M. l'adjudant m'assuraient avec une contenance capable de tromper le plus méfiant.
« Le même jour, à l'approche de la nuit, accompagné du lieutenant de la place et de deux personnes de ma suite, je me séparai de mes frères, et j'arrivai à Muncatz le 26 juillet, à cinq heures du
90 HISTOIAE
rier orné de qualités aimables; homme d'esprit, jeté par la force des circonstances dans
soir. Aussitôt je pressentis mon sort à la vue seule du château, et mon cœur se glaça lorsque j'entendis M. le commandant du lieu réprimander loffi-* cier qui m'accompagnait de m avoir amené de jour et pas de nuit, comme c'était ordonné ^our les prisonniers d'état. Cet officier répondit qu'il n'en était rien dit dans ses instructions, et qu'il n'avsût pas l'ordre de me regarder et de me traiter comme tel. « Le commandant, nous ayant priés de passer dans les archives du lieu , procéda avec le prévôt à l'inventaire de tous mes effets , qu'il garda sans excep-< tion. Â dix heures, par ordre du commandant, je suivis le prévôt qui, muni d'une lanterne sourde , me conduisit à travers le plus profond silence dans l'appartement qui m'était destiné, et dont le commandant venait de me faire l'éloge. Après avoir entendu gronder et se fermer plusieurs portes sur moi, après avoir descendu et monté plusieurs escaliers , tous voûtés et sombres , je parvins au bout d'un corridor, devant une porte de fer; le geôlier, l'ayant ouverte, me fit entrer dans un petit appartement éclairé par une petite meurtrière tout près du plafond. L'ameublement consistait en un grabat haut d'un demi -pied, avec un matelas de paille et une chaise de nuit bien grossière. De gros plous avec des anneaux de fer, enfoncés dans lea
une carrière qu'un homme de génie même n'aurait pu parcourir avec éclat; digne de no-
murs et dans le plancher, ayant porté mon étonnement à son comble, le geôlier me dit froidement que celaient les cachots du lieu, et qu'il allait m'y enfermer. Je lui demandai oîi étaient les gens de ma suite, et si je ne pouvais les avoir pour m'aider dans mon service ; il me répondit qu'ils étaient enfermés séparément à côté de moi , et dans des cachots pareils au mien , mais qu'il n'avait pas Tordre de nous laisser ensemble. Je l'envoyai alors au commandant pour lui dire que , sans main , je ne pouvais pas me servir moi-même; que j'avais besoin de mon lit et de quelques effets , et surtout que je le priais de ne pas nous enfermer séparément dans ces horribles lieux.
« Le commandant , ayant consenti à ma dernière demande, refusa tout le reste, et je fus obligé de dormir sur le lit qui se trouvait dans la chambre , manquant le lendemain de linge et d'habits.
« Mes frères , avec MM. Lassanis et Orfanos , arrivèrent le jour suivant vers les dix heures du soir, et on les enferma tous ensemble, sans lumière et sans leur rien dire, dans une chambre semblable. Enfin, par ordre du commandant, on ouvrit sept cachots et on les mit tous à notre disposition. C'est là qu'accablés de refus et de privations, nous avons^ langui pendant sept semaines , sans avoir de nou-.
tre admiration , pour avoir sacrifié son brillant avenir à sa patrie; digne de notre pitié, pour
velles de nos parents, sans pouvoir leur écrire ni obtenir la moindre notion sur notre sort et sur la durée de notre horrible position. Notre santé s'en ressentit; le médecin, qu'on envoya nous visi«» ter, déclara que le manque d'air et de mouvement en était la seule cause. Le commandant alors ordonna qu'on nous fît prendre l'air pendant la nuit, et, pour que personne ne nous vît, on nous faisait sortir de dix à onze heures du soir sur un des bas* tions du château, où se trouvaient les latrines du corps-de-garde. Les heures de notre lever et de nos. repas étaient les mêmes que celles des autres prisonniers enfermés dans deux étages inférieurs au nôtre. Ce qu'on nous servait était commun et mau-^ vais, quoiqu'il nous coûtât beaucoup.
« Enfin , notre situation empirant chaque jour, notre patience était à bout, et le désespoir allait s'emparer de nos âmes , quand un rayon d'espé-^ rance vint luire dans cet affreux tombeau. C'était une petite lettre de consolation qui venait de Vienne, et avec elle l'ordre au commandant de nous faire sor^ tir des cachots, et de nous laisser écrire à nos parents et à nos amis. Alors on nous permit de sortir de jour pour nous promener, accompagnés du geo-. lier; et, au bout d'une semaine, on nous fit occuper trois appartements à coté de ceux du comman^
DE LA REVOLtJTlOW GRECQUE. qS
fi'avoir pu se signaler par des coups heureux, et mourir au champ d'honneur. Quand on
dant , bien exposés et supportables pour le reste. ft C'est ainsi que notre position s'améliora un peu. Bientôt on nous donna de lencre et du papier; des livres , des lettres vinrent rendre plus courtes ces longues journées qui pesaient sur nous du poids des privations en tout genre et de l'inaction la plus complète; de l'argent, qu envoya notre mère, nous mit à même de faire venir de Pest des habits dont nqus manquions. Le commandant nous faisait quelquefois faire des promenades aux environs du château, dans l'intérieur duquel nous étions libres^ d'aller où nous voulions, et ainsi se passa l'hiver.
« Le printemps ni l'été ne porta aucun changement à notre situation , malgré plusieurs lettres que j'écrivis et qui restèrent toutes sans effet. En attendant, l'humeur de M. le commandant devenait insupportable ; il nous chicanait sur tout, et rendait notre vie dépendante de ses caprices : des mois se passaient sans qu'il nous fit sortir, et il nous refusait absolument , sans aucune raison , toute chose qui pût nous distraire ou alléger notre état. Ma santé en fut affectée , et pendant tout l'hiver je souffris horriblement.
<c L*humeur et les caprices de M. le commandant augmentant de jour en jour, je me vis forcé d'écrire pour me plaindre et demander l'envoi d'un mili-
songe qu'il ne se roit à ]a tête de la révolte que lorsque la hache du despotisme semblait déjà
taire supérieur qui examinât mes plaintes et la conduite du commandant à notre égard. Au bout de deux ou trois mois, M. le général-major Gorschnowski, ayant été envoyé, trouva mes plaintes trèsjustes, le lieu de notre séjour malsain, et le changement de climat nécessaire à mon rétablissement.
« C'est au rapport de ce général que nous de* vous notre translation à Thérésienstadt. Elle se fit lentement à cause de ma santé, et par les Carpa* thés pour éviter les grands chemins*et les grandes villes ; dix grenadiers et un premier lieutenant nous servaient d'escorte : nous fïïmes traités pendant toute la route avec toute la délicatesse possible* Qn savait partout qui nous étions, malgré le nom de baron de Schœnwarth et tous les soins qu on pre* nait pour rendre le secret impénétrable.
« A Thérésienstadt, les mêmes précautions furent ordonnées; mais plusieurs officiers, qui avaient &it avec moi les campagnes des années i8i3 et 18149* m'ayant reconnu, dans quelques jours on sut dans toute la Bohême le véritable nom des prisonniers d'état arrivés à Thérésienstadt*
« Si l'on excepte les cachots et les manières brusques et malhonnêtes du commandant de Mun» catz, nous fumes, pendant plusieurs mois, traités à Thérésienstadt avec plus de rigueur; et c'est
DE LA RÉVOLUTION GRECQUE. gS
levée sur la nation grecque, et que son nom, devenu comme un point de ralliement » servit à
pendant la deuxième année de notre détention ici , et après avoir souffert quelques maladies sérieuses , qu'on nous permit de faire de petites courses aux environs de la forteresse, à pied ou en voiture.
« Ainsi se passèrent les trois années de notre emprisonnement en ce lieu, sans que tant de temps, de peines, de privations et de souffrances aient pu apporter le moindre soulagement dans notre situation. Aucune lueur d'espérance ne venait d'aucune part ranimer .nos tristes cœurs. Moralement et physiquement tourmenté nuit et jour, ma santé déclinant visiblement, je demandai, d'après l'attestation des médecins, d'aller aux eaux de Tœplitz ou de Marienbaden ^ on ne me permit, vers la fin de l'été, que les eaux de Pictzan en Hongrie, qui me firent plus de mal que de bien , comme cela s'est montré après mon retour à Thérésienstadt , où je souffris cruellement tout l'hiver passé, pendant lequel des ordres nouveaux et je ne sais quels soupçons firent redoubler de rigueur; ce qui rendit insupportable notre existence, déjà pleine de dégoûts et de contrariétés.
«Enfin, je fus aux portes du tombeau. Revenu à la vie , je retrouvai toute ma misère , et mourant presque, malgré de bienveillantes intercessions, je ne pus obtenir un changement d'air si nécessaire
réunir les Hellènes sous un ménie étendard ; quand on songe que sa malheureuse campagne, en élevant entre la Porte et la Russie de longues discussions, eut d'abord, comme diversion, les résultats les plus heufèux pour, sa patrie, et amena même à la longue la guerre de la Russie contre la Turquie, on ne peut qu'être indulgent envers un homme qui a fait peu pour sa gloire, mais beaucoup pour son pays. L'historien se désarme de sa sévérité pour un capitaine infortuné , victime d'une belle cause, et qui, renfermant son apologie dans sa tombe, n'a point de voix pour répondre à ses accusateurs.
à ma convalescence... J'ai vidé la coupe des douleurs... Je meurs assassiné, pour ainsi dire, par F Autriche... La mort fermera bientôt ma bouche, qui pourrait révéler quelques vérités et confondre mes calomniateurs.... Qui me protégera? »