TOME II. Il
166 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [t79S]
paratl que Brixbe , dont le nom ne figure cependant pas au bas de la quittance de 60,000 livres » avait été envoyé à Lille. En effet , un arrêté du Comité présidé par Vonck contient la résolution d^'envoyer ce Franchimontois à Givet « pour communiquer à nos frères , les Belges et Liégeois unis y siégeant, etc., et leur porter les motifs et raisons, etc. («te) que nous voulons maintenir et consolider Tunion que nous avons jurée et signée. > (i)
Il avait donc été question de rompre l'union concertée à Paris. Ce fut peut-être après la réponse assez cavalière que le Comité fit à la lettre où Vonck demandait des changements au manifeste et aux pièces qui raccompagnaient: il lui avait été nettement répondu qu'on ne les modifierait en rien. On dut craindre que Vonck, justement blessé d'un procédé semblable , n'usât de son influence pour obtenir la dissolution du Comité , et Brixhe fut envoyé pour parer le coup. Ce dernier quitta Lille au bout de quelques jours , et emmena Dinne à Givet , Dinne dont la correspondance postérieure avec Vonck prouve que cette mission lui fut imposée. Nous y viendrons bientôt. Rapportons auparavant les démêlés qui suivirent la retraite de Bassenge et de ses deux amis.
L'attitude de Levoz n'en devint que plus malveillante, et nous en trouvons maintes preuves dans les papiers de Fabry. Commençons par l'extrait d'une lettre du 29 février , qui contient quelques renseignements sur les opérations du Comité ; elle est de Bassenge , qi^ était resté à Paris avec Lesoinne : t Nos législateurs liégeois et belges ont terminé leur besogne: le manifeste, l'organisation du nouvel ordre de choses à établir dans notre pays régénéré , tout est fait et parfait.... La besogne étant finie, ils ne s'assemblent plus que de loin en loin(t).>Lelendemain(i*<' mars), nouvelle lettre de Bassenge contenant entre autres ce qui suit: « M. Depresseux (s) a donné un grand déjeûner aux Franchimontois et Liégeois. Le grand chef Levoz nous a pris pour texte de ses oraisons, et a vomi toute l'âcreté de son
( I ) La pièce à laquelle noas faisons cet emprunt est une minute contenant des Extraits des registres aux résolutions et payements. Cette pièce tai envoyée k Vonck pour opposer à son désaveu des actes signés par lui.
(t) Papiers de Fàbry.
(f) Un membre du congrès franchimontois, porté sur la première liste des bannis.
[iTMj CHAPITRE XX. i6t
impur veniD. Il a dit hautement que nous étions tous gens à pendre. Cesi chez Fabry qu'a été ourdie la trame pour vendre le pays. Là le concUiabule du conseil composé ad hoc^ et dont y malgré tous les manèges , OM n'a pu réussir àr écarter y luiLevoz, composé ^ dis-je, de scélérats et de sois a trafiqué du sang et de la liberté des Liégeois. Vous sentez qael est le chef de ces scélérats. L'argent a été prodigué pour le corrompre (le chef), et il se trouve bien fortuné ^ car outre cet or corrupteur y il a encore largement volé la came publique. De tout cela on a des preuves. On croit même avoir entendu que Levez disait : Lebrun donnerades preuves. Tant il y a que ce nom a été prononcé. ùgsoinne, Henkart sont deux monstres. Bassenge, qui était à Berlin , a été accaparé à son retour. On a eu soin de le gagner ; aussi il est comme tous les autres. S'il avait été à Liège , il aurait travaillé à la chaîne y et sa lâche complaisance le rend complice.... J'oubliais d*djouter que jamais le bourgmestre Fabry n*a voulu la liberté du peuple. Se venger de Hoensbroech et des Méan y usurper une domination qu'il a toujours ambitionnée y «'enrtcAtr, voilà son but. Il y a longtemps que Levez voit clair; ce n'est pas un homme comme lui que Ton trompe. Puis : agent de la Prusse , vetèdu au Stathouder , ennemi né des patriotes hollandais , etc. Quant à Defrance y on Ca cru longtemps abusé ; tl n'a jamais été fait que pour broyer des couleurs; mais à présent on sait qu'il ne vaut pas mieux que les autres. Jusqu'à Donceel , fuin'étaitpas net î Beynier , car' tous ont leur lot, est un petit faiseur de phrases. Une cabale a été faite par les beaux esprits , pour amuser les sots y et les faire consentir au voyage de ce petit monsieur à Paris. Rn'a pas é<é payé, dit-on ? Tant rni^ux, répond Levez ^ si Von retourne au pays y on fera voir qu'on n^est plus dupe , et les diseurs de beaux mots n'auront plus d'influence. En voilà-t-il assez sur ce dégoûtant objet ( i ) I > Bassenge tenait ces détails d'un des convives — madame Ransonnet; — il en j9t part à Lesoinne, qui, d'un caractère plus froid , prit cependant feu comme lui, et s'empressa d'écrire à BoailloD pour engager Fabry à répondre à ces calomnies, (t)
Gomme Levez affirmait que Lebrun était possesseur des pièces qui établissaient la vérité de ses allégations, Lesoinne conseillait de
(i) Papiert de Fabry.
(t) Ilrid,
168 ftÉVOLtITION LIÉGEOISE. [fT^
demander àcelui-ci une déclaraticMM formelle à cet égard: il s'^oSirait pour porter la lettre à son adresse et obtenir une réponse. D'après cela, Fabry répondît le 7: c Mes bons, mes chers amis, fai été édiié, comme je devais Tétre, de mon panégyrique hurlé par Noël Erostrate Levoz , au déjeuner donné par M. Depresseux à la demidouzaine de Liégeois et Franchimontois rassemblés en Congrès à Paris. Fautril Ten remercier compétemment, ou faut-il avoir encore la patrioticpie charité de paraître ne pas entendre les mugissements de ce monstre? Voyons. Quand j^appris à Givet une partie des infâmes propos de Levoz , j'avoue que je ne pouvais croire qu^il les eût proférés. Je le connaissais bien pour le plus extravagant des égoïstes t pour Fhomme le plus insupportablement vain, le plus absurdement soupçonneux , pour un fou qui avait la rage ridicule de vouloir être auteur; j'avais aussi, depuis lontemps, apprécié son prétendu patriotisme ; je savais qu'il n'était fondé que sur l'intérêt de Sa maison de jeu à Spa ; il m'avait convaincu , par ses manèges , qu'il était un citoyen dangereux , dont les emportements et les suggestions avaient nui à notre belle cause , mais je ne le croyais pas un lâche calomniateur ; non je ne pouvais croire à cet excès d'ingratitude , de méchanceté et de scélératesse. Les imbécilles échos de cet homme répétèrent tant ses calomnies, qu'il ne nous fut plus possible de douter qu'il ne les eût répandues. Vous me conseillâtes alors , mes bons amis , de n'opposer que le plus souverain mépris à d'infâmes imputations , auxquelles quiconque , ayant du sens commun et de l'équité, n'ajouterait jamais la moindre croyance. Je suivis votre avis, fautait en changer? Je crois que non.... Il a eu la maladresse de m'assoeier tant de re^ectables et vertueux citoyens , qu'en vérité j-ose croire que leur réputation et leur probité snfHsent pour me mettre au dessus de ses calomnies. Si je devais m'en justifier personnellement, j'oserais dire encore : examinez ma vie , et voyez qui je suis. > Fabry rappelle ensuite les propos attribués à Levoz, et dit: c Non , mes amis, ces imputations se détruisent par leur absurdité même, et, j'ose le dire, par la conviction de tous nos compatriotes honnêtes et justes. S'il est à Paris quelques échos qui, avec pleine connaissance des choses , soient assez pervers, assez lâches pour ne point démentir Timposteur , pour souffrir qu'il exhale son venin en leur présence, méprisons leur ingratitude et leur
[i19Sj CHAPITRE XX. 169
penersUé. Laissons-les se démasquer eux-mêmes, sans nous abaisser à montrer leur turpitude.... (i) > Fabry laissait à ses deux jeunes aoiis à décider de Fusage qu'ils entendaient faire de cette lettre , et les autorisait même , s'ils le jugeaient convenable , à la publier, ce qui n'eut pas lieu, croyons-nous.
Deux jours après , Fabry envoya à Lesoinne la lettre qu'il lui avait demandée pour Lebrun ; il disait à celui-ci , après avoir rappelé les calomnies dont il était l'objet : < J'ai trop appris à connaître les bonunesj pour m'étonner qu'une espèce comme M' Levez se permette ces coupables absurdités ; mais j'ai trouvé plus surprenant qu'il ait osé jouter que vous. Monsieur^ vous fourniriez les preuves de ses dénonciations , et cette circonstance me fait rompre an silence que le mépris seul m'a fait garder. Je vous prie en conséquence , ou de donner d'abord la publicité à celles de ces prétendues preuves qui peuvent me concerner, ou de remettre à M' Lesoinne, que j'invite à vous p<Mrter ma lettre, la déclaration que vous n'en possédez point. J'ajouterai une réflexion : suivant M' Levoz , le motif qui a déterminé — je ne sais qui — à me corrompre ainsi que tant d'autres, était particulièrement d'empêcher que le pays liégeois ne s'opposât à l'entrée des troupes autrichiennes dans le pays. Je laisse i toute personne de sens , que des vues criminelles n'égarent pas , le soin de décider si cette opposition, que je noomie ridicule , n'eût pas conduit la nation à une ruine entière , à une dévastation générale et à des malheurs irréparables , auxquels ses administrateurs auraient été coupables de l'exposer, dans la supposition même qu'ils n'eussent point été indignement trompés par les promesses perfides des agents autrichiens, promesses si positives , et dont M*^ Levoz a pu si bien se convaincre , en conférant avec MM. Fyon et Digneffe , membres des différentes députations qui ont été en recueillir l'assurance à Coblence et à Bruxelles. > (s)
Dans une lettre du 17 avril à Hyac. Fabry, Bassenge revient sur ces faits, et donne aussi quelques détails intéressants sur la position et les manœuvres des réfugiés en France : « Ici tout est dans la même position. Lebrun vient d'entrer , en qualité de chef de
( I ) Papierê de Fabry, (t) IM.
bureau, dans le déparlement des affaires étrangères.... Je crains bien qa'il nç porte là un esprit d'intrigue , de mauvaise foi et de déloyauté nuisibles. Toute sa conduite ne mMndique que projets égoïstes, et Walckiers et toute celte clique , dont par conséquent
lui, leur coryphée, suit la ligne, m'inspirent des alarmes
Béthune est ici. Il m'a fait appeler, et devant Ransonnet , — ce que j*ai fait exprès en le sommant de retenir ce que je disais, et de s'attendre qu'un jour il devrait le répéter — je lui ai réitéré tout ce que nous lui avions dit. L'ex-prince doit vous avoir écrit ; il compte toujours opérer efficacement avant peu. Voyons-le venir, et mettonsnous à même de profiter des événements quels qu'ils soient. Il m'a demandé avec instance d'engager Lesoinne à passer chez lui. J'ai fait là-dessus tout ce qui a dépendu de moi. J'ai dit à celui-ci : mais vous Vavez encore vu , en quoi un moment de plus peui-il vous com^ promettre ? Vous le verrez venir y vous le ferez causer, vous lui parlerez aussi d'un ton précis et catégorique. Néant t le roc n'est pas plus inébranlable ; il m'a fallu désemparer. Le ci-devant marquis d'Aoust, qui est ici depuis huit jours , et qui est venu me voir , m'a assuré que ce parti avait plus de consistance qu'on ne croyait ; que les autres étaient nuls ; que Yonck, Vander Mersch, etc., étaient en relations avec le gouvernement. De tout cela nous saurons avant peu le certain. Quoiqu'il en soit, il est à la vérité très-difficile de faire rien de solide entre deux peuples pensant et voulant des choses si différentes» tels que nous, Liégeois, et ces malheureux Belges encore si enfoncés dans les ténèbres.... Malgré tout ce que tu as pu me dire dans ta pénultième, je tiens toujours, frère, à mon projet d'une adresse aux Liégeois faite par papa , de ce ton qu'il sait si bien prendre.... Tu m'as mal compris, si tu as cru que j'étais d'avis qu'il fallait souiller cet hymne patriotique du nom des sales insectes qui ont l'audace de penser pouvoir l'atteindre. Non , il ne faut pas les nommer ; parler seulement des clabaudeurs, des calomniateurs, des ingrats, vaguement, comme par hasard et avec cette hauteur de laquelle on aperçoit à peine leurs pas dans la fange imprimés. Voilà le ton que j'y voudrais. Je sens l'effet que cela ferait, et dans ce moment ! Mais il ne faut pas tarder ; d'ici à huit jours cela devrait être achevé. Penses-y , réfléchis-y et écrie-toi : fiât , fiai. Bonsoir, frère , demain je finirai ma lettre. Songe à l'effet qu'a
[179S] CHAPITRE XX. i71
produit la protestation; songe tant qae cela se fasse. Lesoinne est là-dessus de mon avis, et comme un roc encore. » (i)
Noos savons que la lettre de Fabry fut remise à Lebrun. Publiat-il quelque chose ? Nous ne le croyons pas ; nous n'avons du moins rieo découvert dans son journal des mois de mai et d'avril. Il y eut des explications échangées avec les deux amis de Fabry. Malheureusement la grande missive dans laquelle Bassenge rendait compte de Tentrevue (i) ne s^est pas retrouvée. Les réponses de Lebrun ne furent probablement pas jugées satisfaisantes; c'est du moins ce qui parait résulter de la lettre suivante que Fabry se décida , le 18 mai, à écrire à Levoz: c Je vous avoue, admirable M' Noël Levoz, que j'ai été assez surpris du tas de calomnies ridicules , absurdes , que vous et votre judicieuse clique avez trouvé à propos de répandre contre moi , et contre tous nos concitoyens les plus estimables et les plus purs. Si votre acharnement infernal était fondé sur quelque spéculation intéressée, il cesserait de me surprendre; mais quel profit pensez-vous en retirer? Il n'est pas beau sans doute de mentir, quand on sait que l'on ment; mais il est extravagant de calomnier, quand on doit sentir que les calomnies peuvent couvrir les calomniateurs d'opprobre. Vous seriez-vous flattés , vous et vos imbéciles échos , que nous n'opposerions toujours que le silence du mépris à des impostures dénuées de toute vraisemblance et démenties par les faits ? Ce silence ne nous est plus permis ; il faut enfin vous mettre tous à votre place ; l'intérêt sacré de la patrie l'exige. Quant à certain fourbe et à un certain personnage , qui n'a répondu à la confiance dont nous l'honorions que par la plus insigne mauvaise foi, il faudra peut-être le faire connaître aussi. En attendant, je vous joins ici quelques extraits de ce qu'on m'a écrit , et de ce j'ai dû écrire (s). » Il est inutile de faire remarquer que le certain fourbe désigne Lebrun. Pour les lettres dont Fabry envoyait les copies à Levoz, c'étaient celle du l^^'^ mars, par laquelle il avait été informé des propos tenus chez Depresseux , et celle du 7 à ses deux jeunes amis.
(i) Papiers de Fabry,
(t) Voir sa lettre du 9 mai. !bid.
(s) IM.
173 RÉVOLUTION LIÊÇ^ISE. [i79ti)
Qnfi DOS lecteurs noaiç pardonnent d'avoir ^ un peu loi^[ueiaeot peut-être, insisté sur cet épisode. Nou^ avons cru devoir le faire parce qu'il fut Tprigine des divisions qui édatërent surtput pendant le 9i6|çond iexil des néfuglés eu France, et servira ^ les faire mieux c^pren^re.
Oteirches auprès ée rAisemblée nationale pour la formation d'une légion liégeoiie.
— Si lei rèftigiéf .beljges .et liégeo^ .l^bi^nèrent deux légions. — ht comité révolutionnaire des Belge» et Liégeois unis se sépare. — Adresse de Fabry à ses compatriotes. — Il va trouver La&yette à Givet — Détails sur la maladie et les derniers Boments de Reynier. — Les trois secrétaires adjoints à Jolivet , chargé d'affaires du gouyenieqient firançyûs A L|égp. — I^es Français entrent en campagne contre l'Autriche. — Tentative d'inyasion de Lafayette en Belgique. — Courses des réfugiés dans l'Entre-Sambre-ei-Meuse. — Retour de Lafayette avec son armée à Givet — Retraite de Waseige. — Cause de cette retraite. — Mort de Hoensbroech. — Méan prépare son élection. — Ce qu'en pense Metternich. — 6a correspondance avec Kannitz à ce sv^et. — Crumpipen envoyé à lÀé^. — Objet de sa mission.
— Arrivée i Liège d'un nouveau chargé d'affaires français. — Élection de ^évi. des exilés. — Rapport de Crumpipen à Metternich.
Après la déclaration de guerre (20 avril) qui suivit de près la fonnatioD du ministère girondin , Hnvasion des provinces belges et du pays de Liège s'annonçait imminente, et le moment était venu pour les réfugiés d'exécuter leur projet d'insurrection. Nous avons ailleurs (i) exposé leur organisation militaire, et nous devons y revenir pour tâcher d'être plus précis , quoique le caractère vague et incomplet des documents que nous avons sous les yeux ne nous permette pas de l'être autant que nous le voudrions.
Nous avons dit comment, le 18 décembre, c'est-à-dire un mois avant la formation du Comité de Paris , des Liégeois — ainsi les indique le Moniteur — conduits par Lebrun , étaient venus à la barre de l'Assemblée nationale solliciter l'autorisation de former une légion.
(I) Histoire des Belges à la fin du XVIII* tièele, VqI. 11^ p. 35 et S9,
174 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. It^^Sj
S'il régnait beaucoup d'aigreur dans les rapports du Cabinet de Versailles avec celui de Vienne , on n'en était cependant pas encore venu à une rupture déclarée , et toute décision à ce sujet fut ajournée ; c'esl ce qui résulte suffisamment de ce passage d'une lettre de Walckiers à Vonck du 26 février : « Nous avons la promesse des Comités de l'Assemblée nationale, tant militaire que diplomatique, de nous céder deux légions pour y incorporer nos soldats et officiers , belges et li^eois, et conclure avec le pouvoir révolutionnaire provisoire un traité par lequel la nation française reconnaîtra notre indépendance, et ne déposera les armes que lorsque nos ennemis communs seront dissipés. > Ainsi , deux mois après la remise de l'Adresse, l'organisation militaire des réfugiés restait à décréter, et désormais il s'agissait d'obtenir la formation, non plus d'une, mais de deux légions, la négociation étant poursuivie au nom d^un comité qui disait représenter les deux pays. Nous n'avons trouvé dans le Moniteur aucune trace d'une décision de l'Assemblée nationale sur cet objet, et il est possible qu^on ait laissé l'exécution au ministère. En tous cas, il est certain que des corps d'exilés belges et liégeois prirent part aux opérations militaires , et nous avons précédemment signalé la convention conclue à la fin du mois de mai par le Comité de Lille avec le gouvernement français , qui , à cette époque, avança 60,000 livres pour servir à l'équipement d'un corps militaire de Belges. Les détails de l'organisation font complè* tement défaut, et nous sommes réduit aux hypothèses pour dire si les réfugiés formèrent une ou deux légions.
Huit jours après la déclaration de guerre , l'Assemblée nationale décréta la formation de six nouveaux corps, auxquels on donna le nom de légions, et qui devaient fournir un certain nombre de troupes légères à opposer à celles qui constituaient alors la supériorité de l'armée autrichienne. La légion dans laquelle les étrangers étaient admis comprenait deux bataillons d'infanterie, un régiment de chasseurs à cheval et une compagnie d'artillerie. Chaque compagnie était composée de 1 30 hommes ; chaque bataillon d'infanterie se subdivisant en 8 compagnies et le régiment de cavalerie en 4 , cela donnait par légion un total de 2,600 hommes , artilleurs non compris. Les réfugiés belges et liégeois enrôlés sous le drapeau de la France n'ont certainement pas atteint ce total ,
[I7tt) CHAPITRE XXI. 175
comme nous le démoDlreroos plus lard, et les discussions donl le M(mUeur a conservé la trace ne parlent que d'une légion. A la Yéritéy on lui donne la qualification de belge ^ ce qui n'exclut pas rexistence d'aune légion liégeoise. Le chiffre même que nous venons de donner ne fait pas obstacle, les cadres ayant pu être décrétés sans avoir le nombre d'hommes nécessaire pour porter ces corps au complet. D'autres circonstances viennent corroborer cette hypothèse de deux légions. Nous savons que les réfugiés avaient pour chefs : un général, de Rosières, un colonel, Fyon, et un lieutenant-colonel, Leunekens, qui ne tardapas à être promu au même grade que Fyon (i). L'art. 14 du décret du 28 avril donnait à la légion un commandant en chef, sans spécifier son grade autrement, et il lui subordonnait les chefs et les officiers des corps d'infanterie et de cavalerie. A la disposition qui précède, Tart. 15 ajoutait : c Le brevet et le grade de colonel sera donné au plus
ancien des lieutenants- colonels des deux bataillons d'infanterie
légère , formant ensemble l'infanterie de la même légion , > et ces termes laissent supposer l'existence d'un colonel pour la légion, avec des lieutenants -colonels pour les deux bataillons d'infanterie et le régiment de cavalerie. Cela étante la création d'un général attesterait l'existence de plus d'une légion , et les deux colonels , dont l'un était en effet Belge , l'autre Liégeois , seraient les chefs de deux légions placées sous son commandement. S'il n'y avait eu qu'une légion, c'est-à-dire deux bataillons seulement^ Chaussard aurait-il écrit : c Les fugitifs belges et liégeois ont formé plusieurs bataillons; le nombre de ces derniers (les Liégeois?) est très-considérable. « Ils combattent avec le courage qu'inspire la liberté. Les Belges ont perdu , dans une seule action où ils ont donné avec chaleur, neuf capitaines (t). > Nous ajouterons à ce qui précède que le décret du 26 janvier 1 793, qui incorpora les réfugiés belges et liégeois dans l'armée française , parle de trois légions , ce qui permet de supposer l'existence de deux légions six mois auparavant, mais deux légions où il y avait, disent les commissaires de la Convention dans leur rapport, plus d'officiers que de soldats.
(i) Son brevet de eolonel, dite do 15 Juillet 1792, se trouve dans les PepUrt ée Vtmek. IV.
(«) Mémoires historii[ttes et politiques n etc., page 407.
En lous cas , nous le répétons , s'ii exista deax légions de réfugiés , elles ne furent pas portées au complet , car la désapprobation dtiommes tels que Vonck et Fabry empêcha un grand nombre de leurs compatriotes respectifs de se rendre à rappel da Coopté de Paris. Pour les Liégeois en particulier , nous savons que , sur les conseils de Fabry, ils formèrent plusieurs compagnies franches, t A quoi en sont nos sages avec leurs légions ? écrivait-il le 30 mars à Bassenge et à Lesoinne. Je tiens toujours au projet de former subitement , en cas de guerre , quelques compagnies franches , commandées par des chefs honnêtes. Quelques braves de nos défunts chasseuips m^ont fait encore signifier ces jours-ci qu^ils attendaient toujours un mot de ma part : ils sont prêts à ouvrir le bal, et, ma^é mes soixante et dix ans, je compte bien y danser. » Et le 4 avril encore : c Parlez donc des compagnies franches, des mesures à prendre; voyez par Tun ou l'autre de ces messieurs s'il y aurait moyen d'avoir quelque correspondance avec le ministre de la guerre , avec celui qui commandera i Sedan, etc. Ce n'est pas sur nos bêtes que les Français pourraient compter au moment où il faudra agir; on ne doit en attendre que des extravagances ou des indignités. Il faut enfin les faire connaître (i).» Lafayette, qui ne désespérait pas d'une réconciliation avec rAutriehe, encouragea la formation de ces compagnies franches (t), parce quMl trouvait ce système moins hostile que celui de corps mis à la disposition d'un comité qui annonçait hautement l'intention de révolutionner le pays.
Nous n'avons plus rien dit de Béthune-Charost. Après le décret du 21 décembre i 791 , il continua ses tentatives de rapprochement auprès des Youckistes et des patriotes liégeois, c Centre toute attente , lit-on dans une lettre de Vandersteen et de Leunekens à Dinne du (•'février, Béthune est arrivé ici (à Paris) avant-hier; il cherchée entrer en conférence avec les Liégeois et Belges démocrates ; il a
(i) Papien de Fabry.
( s ) G^est aussi dans ce sens que s^expliqua Delacroix dans la séance de TAssemblée nationale du 28 juillet 1792, lors de la discussion ourerte sur la demande du' comité révolutionnaire belgo-liégeois , après Texpédition de Luckner en Flandre: « le sais , dit-il, que les généraux , et notamment M' de Lafayette , qui n*a pas vu avec plaisir et n*a pas rendu justice au courage des Belges et Liégeois , ont proposé de les former en compagnies flranclies, n
[17») CRAPITRB XXI. 177
rendii jaslice aax priDcipes de M' VoDck , dans ud ealrelien qn^il a en arec M' Lebrao. Il désavoue les calomnies des siens contre lesdils ToDck y Walckiers el Vander Mersch » et enfin il doit avoir ce matin ose entrevue avec M' Walckiers , qui certainement ne se laissera pas ballotter. » Grâce à la protection des Jacobins da département du Nord qui , en opposition avec les partisans de la monarchie constitutionnelle, tendaient à une rupture complète avec T Autriche , Béthune-Charost trouva pendant quelque temps encore le moyen d'éluder les dispositions du décret et de continuer ses enrôlements; mais ses eflbrts ne pouvaient aboutir à un résultat sérieux , et les Belges qui accompagnèrent les Français dans leur première invasion n'avaient pas été enrôlés par le parti de Vander Noot.
Dès que la guerre eut été décrétée , le Comité de Paris se sépara. Les Liégeois et les Franchimontois se rendirent à Givet auprès de Lafayette. Quant aux Belges, à Texception de Walckiers, qui resta à Paris, ib allèrent tous retrouver Yonck à Lille ; un seul , le Namnrois Diane, dont nous aurons bientôt à utiliser la correspondance, fat chargé d'aller à Givet représenter cette fraction de la confédération révolutionnaire, et cela du consentement de son chef, avec qui il continua de correspondre. En se rendant à la frontière, Levoz et ses dévoués y portèrent leurs préventions , ne cessant de dénigrer, dans les termes les plus violents , Fabry , ses amis et le grand parti qu'ils représentaient. Le manifeste avait à Liège produit un fort mauvais effet (i) , beaucoup moins à cause des principes auxquels ne répugnaient pas, après tout , les patriotes modérés, que de la manière dont on se proposait de les appliquer : on n'admettait pas l'exercice d'un pouvoir révolutionnaire confié à des personnes autres que celles que le peuple même aurait désignées , et il faut le recon^ naître , quel que fût le patriotisme des cinq ou six individus qui s'étaient attribué le droit de stipuler au nom de la nation liégeoise, ils n'avaient pas assez de notabilité pour que , de leur part , une semblable prétention parût admissible. Ils étaient d'ailleurs les représentants de ces doctrines montagnardes qui ne soulevèrent peutêtre pas à Uége une antipathie aussi profonde que dans nos autres
(i) • Quelles gens et quel tort ils font k notre cause, par le sot manifeste quils ont publié ! • Lettre de Desoer à Fabry du 10 mai. Papien de Fabry,
provinces , mais n'y obtinrent cependant jamais Tassenliment général. Puis les chefs mêmes , envisagés personnellement , ne pouvaient rallier à eux les hommes raisonnables. Levoz, Thomme d'État du parti , prêtait à rire par une ignorance que pouvait seule égaler la haute opioion qu il avait de lui-même. Quant à Fyon , qui aspirait à exercer dans la partie militaire la prépondérance à laquelle Levoz prétendait dans Tordre politique, on savait, par sa conduite dans la campagne de 1790, à quoi s'en tenir sur son compte; non qu'il manquât de bravoure personnelle , mais il était léger , inconsistant, destiné à passer du parti de Gracchus Babœufàcelui des admirateurs de l'Empire, assez infatué de sa personne , et indisciplinable à ce« point qu'on n'avait jamais pu compter sur sa coopération à un plan adopté. Puis les hommes qu'ils s'associèrent comme instruments étaient en général mal famés à cause de l'exagération de leurs opinions politiques, et souvent même de leur inconduite. Aussi les lettres des correspondants habituels de Fabry sont-elles remplies des expressions d'une terreur sans doute exagérée, mais qui n'en sont pas moins significatives : le retour de ces hommes violents et exaspérés leur présage un système de vengeances destiné à produire une réaction pire que celle dont on espérait bientôt sortir, c Je crains , ainsi que plusieurs tranquilles patriotes, écrivait Defrance, que si jamais les Autrichiens quittent Liège , ou même si la nation est assurée une fois de la marche des Français, je crains, dis-je, que les horreurs qui se commettront, ne fassent autant blâmer la vengeance, qu'on a vanté la modération ; > et , dans l'effroi que lui causait cette perspective, Henkart va jusqu'à s'écrier: Ah f plutôt rester sous la verge de fer. Desoer avait les mêmes craintes : il supposait que Levoz et ses collègues du Comité , pour augmenter le nombre de leurs recrues , leur promettraient le pillage, c Tout cela me fait , ajoutait-il, etaux braves patriotes beaucoup de peine, mais les bons citoyens y mettront ordre (i). » Henkart, retiré à Paifve sur territoire étranger, ainsi que Defrance à Fraipont, continuaient à suivre avec une grande anxiété les péripéties de la révolution française qui allait s'épandre sur tous les pays voisins, et servaient d'intermédiaires à Fabry pour ses rapports avec l'Allemagne, tandis que TimprimeurDesoer , unde
(i ) Ces trois lettres se trouvent daus les PapUn de Fabry,
[iTttJ CHAPITRE XXf. 179
ses meillears amis , le tenait soigneusemeot au courant de ce qui se passait à Liège même , où il bravait le mauvais vouloir du prince et de son entourage.
Cédant aux instances de ses partisans , qui lui demandaient de (aire entendre sa parole, respectée toujours de la grande majorité de ses compatriotes malgré les efforts de ses adversaires, Fabry envoya à Liège , pour être publiée en temps convenable ( i ) , une Adresse où il recommandait Tunion et Toubli des injures. Puis il se prépara à aller trouver à Givet Lafayette, qu'il supposait avec raison circonvenu par ses ennemis ; car Dumouriez , que Lebrun avait, paratt- 11, trompé sur le caractère et les opinions de ces hoomies , les lui ndii particulièrement recommandés (s) , et l'exposait à prendre des mesures qui auraient compromis le succès de la cause patriotique à Liège. Fabry ne pouvait faire cette excursion dans un moment moins favorable : parti de Bouillon le 1*''' mai, il arriva deux ou trois jours après rentrée en campagne, qui eut lieu le 29 avril. Tout ce que nous safOQsde son entrevue avec le général français, c'est qu'il fut bien accueilli. Hais l'entrevue fut courte; Lafayelte, trop affairé > ne put prèler aux explications de son interlocuteur l'attention nécessaire , et celui-ci fut obligé de lui faire parvenir, par des inlermèdiaires,les observations qu'il voulait lui présenter de vive voix : elles portaient sur la conduite et la composition du comité révolutionnaire , et sur un système d'opérations militaires destiné , semblait-il , à délivrer Liège de la tyrannie qui l'opprimait. L'un de ces intermédiaires fut un Liégeois nommé d'Awans , ancien militaire qui se trouvait peut-être encore alors au service de la France (s). Fabry et son fils Hyacinthe , qni l'avait accompagné à Givet , étaient de retour à Bouillon avant le 14 mai.
(0 Voir une lettre du 5 mai. (Papiers de Fabry,) Nous ne croyons pas que FAdresse, qui porte la date du 23 avril, ait été publiée.
(i) On lit dans une lettre d*un officier liégeois dont il sera incessamment question , d'Awans : c Vous avez vu avec peine que des tètes chaudes, comme Levozet Fyon, étaient particulièrement recommandés au général par M' Dumouriez. Soyez tranquille , il les aura bient6t connus et appréciés. • Lettre du i4 mai. Papiers it Fabry.
(s) On trouve dans les PapUn de Fabry une lettre de lui , datée du U mai , et les minutes de deux lettres de Fabry» des 5 et 1 4 du même mois, qui doivent lui avoir été adressées , au moins la seconde.
Il réduite d'ûftte leltre de Bassenge (i) qu'ils revinreât peu sb&^ Gaits de leur etcui^sion. Ils ▼oulakint ntettré Latfayetle en ^fde contre les suggestions des avancés , et ceux-ci , grâce au j^ati'oD'agè de Lebrun , devenu le principal employé du ministère des affaires étrangères, continuaient à recevoir bon accueil. Fabrj', il est vrai , répugnant à mettre Tétranger au courant de ces querelles domes-^ tiques , n'en avait rien dit au général français , et c'est ce qui fâchait Bassenge. Toujours prêt à saisir la plume , et tenant un éclat ptHir inévitable, quoiqu'on fit, il voulait démasquer les menées de leurs adversaires (s) , et ne se montra satisfait que quand Hyac. Fabry , à qui sa" lettre était adressée , lui eut mandé riiitekitiôtt' de publier quelque ch^se au nom de son pèfe: t Oui, frère, lu! écriVait-iF, ii faut et saiis détai Kvrér au fouet vengeur de l'opinion publique ces lâches capteurs ; va , Tabsurdité seule de leurs caloihnies en aura bieutM fait justice. Il nous est si aisé de les confondre t Des sots , des coquins, des êtres vils, voilà ce qui peut être de ce parti- ridicule. Ce n'est pas avec leuVs moyens qu'ils parvietidront à se soutenir. J'ai vu, avec le plus gt*and plaisif , que tu prenais le pat*ti dé pàtWt au peuple. Ce fut toujours mon opinion , et si papa avait , il y a six semaines, publié ce que je conseillais, tout cela eût été fompu. As sentent bien que, têt ou tard , nous les écraserons ; delà leur rage... Ne parlons à la nation que parce que son intérêt exige que nôtto rompions te silence , et nullement pour nous, qui nous croyons* audessus de ces lâches propos. Mettons*!es faits sous ses yeux , et laiâ-
sons-la faire; c'est à elle de savoir apprécier ses amis Ce que
nous avions projeté de faire sur le manifeste restera là, puisque le travail auquel tu vas mettre la main dira tout. Il faut que le coup soit décisif. La conduitedeLafayette m'étonne. Quoi ! lui, qui sait si' bied à
(i) Sans date, mais qui doit être de peu de jours postérieure au i& mal. Papien ëe Fàtry.
(fl) « Aupointob en sont les choses, il est impossible qifellétfftnisseiitsaâts'le plus vif éclat. Hs ont amassé Torage , quMls en soient écrasés, i Lettre citée dans la note précédente. Voir aussi une lettre de Henkart du 23 mai. c Je sais tnetf , disait-il k Fabry , qu*annoncer une discussion est impolitique , mais peut^on laisser croire à une intelligence horrible entré nous et des scélérats ! Ce quMls dlseht, ce qu'ils font , ne pennettent pas de nous laisser regarder comme leurs approbateurs et leurs complices, i llnd.
\Vm] CHAPITRE XXI. i8i
quoi s'en tenir sur la caiomoiel Je me perds dans tout cela. Qaoi qa*il en soit^ brisons les vitres, il en est temps (i).» Ainsi il araii été question de s'occuper du manifeste , et Tidée en fut abandoooée sur la promesse d'Hyac. Fabry qu'il ferait autre chose. Nous douions que cette promesse ait été tenue , et il est assez probable que tout se borna à la lettre écrite le 18 mai par Fabry père i Levoz.
Le 18 mai 1 cette date est celle de la mort de Reynier , et il nous sera sans doute bien permis de consacrer quelques lignes à ses derniers instants.
La restauration était achevée depuis deux mois quand le poète qoiUa Paris (s). Son rôle actif dans la révolution , le titre de conseiller de la Cité , el surtout sa coopération à la rédaction du Journal palrioliqfie, lui avaient valu son inscription sur la liste des proscrits. Il lai fallut aussi chercher un refuge à l'étranger , et il le trouva chez son beau-père , le banquier Dumont, à Cologne. Il ne parait pas y avoir été inquiété par la police : TÉlecteur se rappela sans doute lui avoir autrefois conféré le* litre de conseiller intime. Ce prince, du reste, avait notablement modifié son attitude, et nous avons vu le langage assez rude qu'il avait tenu à Hoensbroech pour sa résistance aux conseils de Metternich. Reynier passa ainsi assez tranquillemeol les derniers mois de l'hiver où il quitta Paris , s'enlrelenant de loto en loin avec ses amis, et remis à ses occupations littéraires que les soucis de la politique avaient longtemps interrompues. Quand vint Télé, il alla s'établir , avec sa femme et ses enfants , dans une maison de campagne que son beau-père possédait non loin de Cologne , à Hersel. Il écrivait de là à Henkart le 3 septembre 1791 : c J'ai passé Ut>is mois dans la trauquillité, dans le repos; j'ai joui des paisibles agréments de la campagne ; j'ai vécu au milieu de ma petite famille, daus une douce obscurité. Je ne quitterai cette solitude que vers la Toussaint. Ma santé s'est complètement rétablie. Je tousse encore , mais infiniment moins; j'ai repris des forces, et j'éprouve un mieux
(i ) EDcore la lettre non datée de Bassenge citée à la page précédente.
(t) Nous ne pouvons préciser Tépoque du départ. Il était k Cologne le il avril, date d'une de ses lettres à Fabry, et il était encore le i" mars k Paris , d*où il écrivit à Gbisels , comme nous Tavons vu , pour assumer la responsabilité d*un article du Journal pairioiique attribué à Henkart.
TOXE 11. 12
i82 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [i793]
sensible. J'^espère que eela continuera (i). » Cet espoir devait être cruellement déçu; Thiver s'avançait, Thiversi terrible dans nos climats pour les poitrines faibles , et les amis du poëte avaient bien raison de s'inquiéter. Le 5 janvier cependant , en écrivant à Hyac. Fabry, il lui disait encore , après avoir causé longuement de politique avec lui: < Ma santé se soutient assez heureusement , malgré la saison. Je suis beaucoup mieux. Je m'occupe, je ne sors pas. J'ai eu de la besogne à remettre en ordre mes livres et papiers d'affaires , négligés si longtemps ! me voilà presqu'en règleT Je m'amuse à copier mes bagatelles poétiques, qui, s'il est possible d'en croire à la parole d'un mien frère , poun*aient enfin paraître au printemps I C'est an délassement pour- moi. Que fait le cher frère Bassenge? Est-il i Paris? > Pour avoir des nouvelles certaines de son état, et pour lui procurer en même temps quelques distractions , ses amis lui avaient envoyé Lambert Bassenge, dont l'humeur vive et gaie devait faire aux tristes pressentiments du malade une heureuse diversion, c Sa société, mandait-il le 10 janvier, me procure beaucoup de moments agréables. »
Bientôt après la situation empira. Reynier avait été informé du départ de Bassenge et d'Hyac. Fabry pour Paris , et il leur écrivit le 12 février : « Frère Nicolas , frère Hyacinthe , insignes et cruels paresseux , mais toujours aimables amis t Depuis un grand mois, vous voilà dans la fameuse ville , et pas un mot de vous , n'est venu consoler un malheureux , rélégué parmi les Hottentots ( «) I Vous le laissez dans un^ inquiétude désolante sur vos actions , votre situation, vos espérances, et sur le sort alarmant de cette nation, de
laquelle dépend la destinée de l'Europe et de l'espèce humaine
Ce qui a ajouté à mes peines, c'est l'état de ma santé, qui a été de nouveau fort défaillante. J'ai eu pendant huit jours des accès de tottx plus violents, qui viennent enfin de se calmer fort heureusement , grâce à des poudres dont s'est avisé mon jeune et très-intelligent médecin. Il me va beaucoup mieux , et le succès de son remède
( i ) Toutes ces pièces, relatives aux derniers instants de Reynier, se trourent dans les Papiers de Fabry.
(a) Les plaintes de Régnier n'étaient pas fondées. Ses amis lui avaient écrit, mais, à cette époque , les lettres des hommes désignés à la surveillance de la police s'égaraient très-fréquemment.
[tmj CHAPITRE XXI. 183
proave ioconlesiablement que cette chienne de toux n^a point sa soorce dans la poitrine , mais n'est que Teffet d'ane humeur acre , rhumatismale, et d'une faiblesse dans le système nerveux. Je vaincrai Umtceia, comme la France vaincra ses ennemis. » Un mois plus tard, nous trouvons de nouveaux détails dans une lettre d'Hyac. Fabry à Bassenge , qu'il avait laissé à Paris : « Nous avons reçu, lui loaDdait-il le 7 mars, il y a peu de jours, quelques lignes de ton frère qui écrivait à papa , au nom du cher Reynier ; le malade a été cruellement tracassé encore, et, quoiqu'il marchât à un rétablissement, il n'avait cependant pas récupéré assez de forces pour écrire luimême. > Cette confiance d'Hyac. Fabry fut de courte durée. Trois semaines après (28 mars) Soleure, un ami commun, lui fit savoir que, sur les nouvelles désolantes envoyées par H^ Reynier, il s'était décidé à partir aussitôt pour Cologne , accompagné d'un médecin nommé Michel, qu'on désirait mettre en rapport avec le médecin traitant. Le malade fut examiné soigneusement , et Michel déclara qae les poumons étaient intacts et que la toux ne provenait que d'une irrilabiKli de la gorge. Il se trompait singulièrement , comme on va le voir.
Soleure «Hait arrivé à Cologne au milieu de circonstances bien pénibles. Vt^ Reynier, enceinte de sept mois, avait accouché d'un enrant mort trois jours auparavant, et une terrible hémorragie a?ait mis ses jours dans un tel danger, disait Soleure, qu'on craignait de la voir expirer pendant la nuit qui suivit son arrivée, c Cette scène, ajoutait-il, avait commencé dans la chambre même de Reynier. Figurez-vous sa situation et celle de toute sa famille. Peu s'en est fallu que nous n'ayons trouvé trois morts en entrant dans Cologne. Je o'ose y penser ! » Les assurances de Michel firent du bien aux deux malades, et Soleure terminait la lettre qu'il écrivit dès qu'il fut de retour à Liège , en disant : € Notre espoir s'accroit. Je viens de recevoir une lettre de Lambert Bassenge qui me dit : madame se porte à merveille, et Reynier va bien. Ulinam 1 » Le 8 avril , nouvelle lettre de Soleure à Hyac. Fabry. Le mieux continuait. Quatre jours auparavant, Reynier lui-même avait écrit, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps, et terminait sa lettre par cette phrase rassurante « Adieu, je vous embrasse. Ma femme va très-bien; moi j'avance aussi dans ma convalescence. Vous me
reverrez , vous me reverrez eacore dispos ei bien portant. » Lambert Bassenge , qai écrivait en même temps, donnait également de bonnes nouvelles.
En apprenant Taccouchement prématuré de la femme de Reynier, Hyac. Fabry s'était empressé de récrire à Paris, et Bassenge lai répondit le 7 avril : < Frère , quel cruel , quel déchirant tableau on t'envoie de Cologne 1 L'infortuné, avec quelle constance, quel acharnement la nature le persécute 1 Si digne d'un autre sort ! Dans quelle affreuse situation celte catastrophe l'aura jeté, quelles secoasses nouvelles elle aura données à sa santé si chancelante 1 Je le vois à côté de ce lit de douleur, ne se faisant pas illusion sur les dangers* de la plus aimée des femmes, la dévorant des yeux tandis qu'elle luttait contre la morll Ces mots : Ohî mon Dieu^ c'en est trop, que laisse échapper sa voix étouffée , ont retenti , retentissent dans mon âme avec force. Pourquoi, frère, étions-nous à cent lieues de lui? Lambert a recueilli ses larmes, il y a mêlé les siennes. Les miennes ont abondamment arrosé ce lugubre récit ; mais j'étais seul à les dévorer, et seul qu'elles sont amèresi.... Oui l'idée, l'affreuse idée :
je ne k verrai plus, me poursuit sans relâche Ah! donne-moi
des nouvelles, du moment où il t'en parviendra. Tu sens par toi même l'impatience, le malaise où me jette l'intervalle qui va s'écoaler jusqu'au moment où j'en recevrai.... Quelle àmel frère, quelle âme nous échapperait, si!.... Perte irréparable, perte dont rien ne dédommagerait, vide affreux, immense que rien ne remplirait pour moi. >
La faible espérance que la lettre de Soleure donnait aux exilés de Bouillon ne dura que quelques heures. Le lendemain, Lambert Bassenge écrivit à Hyac. Fabry deux lettres : dans l'une , destinée â passer sous les yeux de Reynier, qui voulut y ajouter quelques lignes de sa main affaiblie , il ne donnait que des renseignements favorables ; dans l'autre , tout en constatant un mieux apparent, il ne dissimulait pas que l'opinion du médecin traitant était positivement contraire à celle de Michel : < Il persiste dans son opinion , disait-il , il prétend que la toux de Reynier est incurable ; on peut le traîner encore qwlque temps y ajoute-t-il, mais non le guérir: les poumons sont attaqués , el l'étisie est réelle depuis longtemps. » Gomme nous venons de le dire , Reynier joignit à la lettre de Lambert Rassenge
[VOt] CHAPITRE XXI. 185
quelques lignes où il parait encore plein de confiance dans une prochaine guérison : cil ne me manque , pour avancer rapidement dans ma convalescence , que quinze beaux jours de suite et du mouvemeat en voiture ; alors le sommeil ne sera plus si interrompu , mes naits seront bonnes. Je dors malheureusement trop peu, et cela retarde tout. La chère, Texcellente sœur (i), j'en frémis encore, s'est vue aux portes du tombeau I Je Ty eusse suivie , frère. Mais écartons ces images noires, qui ne sont plus de saison. > La fin de la lettre est consacrée à renvoi de sa Famille en fuite , probablement sa dernière production , et à coup sûr Tune des plus touchantes et des mieux senties: c Voici Tidylle que tu désirais; elle allait, avant ta lettre, t'étre adressée. Eh! à qui la destinerais-je , qu'à toi, qu'à frère Nicolas , qu'à frère Henkart ! J'ose croire qu'elle touchera ton cœur. Tu y reconnaîtras nos malheurs communs, tu y reconnaîtras ton digne père, tu y reconnaîtras la Prairie (s), un peu ton ami aussi , et sa femme, et ses enfants. Lis , juge et critique ; j'attends tes avis, n
Toat concourait à avancer la mort de l'infortuné. Sa femme que Fou croyait sauvée, entrée en convalescence, fut, moins de quinze joarsaprès(21 avril), emportée en quelques heures sous les yeuxde soD mari désespéré, c Quelle affreuse nouvelle 1 écrivait à ce sujet DapoDt-Fabry à son beau-frère. Pauvre femme, pauvre Reynierl survivra-t-il au coup qui vient de le frapper ! » Pendant ce temps , BasseDge se désolait de rester à Paris sans savoir Teffet qu'avait produit sur son ami cet affreux événement. Hyac. Fabry était parti pour Givet avec son père, et n'avait rien à lui apprendre. 4 Et de Cologne t écrivait-il le 10 mai à Madelaine Fabry , toujours même silence 1 II est inconcevable , et ne m'annonce rien que de sinistre. Que l'incertitude est un état affreux ! » Et quelques jours après encore, il écrivait à Hyac. Fabry, revenu de Givet: « Frère, je ne te parle pas de Cologne. Pas un signe de vie de ce côté. Et mon frère! li ne sait guère le mal qu'il me fait depuis quinze jours. Ah! Reynier, Reynier! Le reverrai-jel.... Qu'il me larde de rece* voir des nouvelles! Jamais la dévorante incertitude ne fut plus poi-
(i) C'est sa femme qn*n désigne ainsi. N*éUit-elle pas, en effet, la êteur de ses anis , de ses frèret f (t) Maison de campagne de Fabry, près de la citadelle.
i96 BÉVOLUTION LIÉGEOISE. [l79S]
gnante, et tant qu'an souffle de vie m'animera, les quinze permiers jours de mai 1792 feront, dans mon existence, une époque dont le souvenir me sera bien amer. >
Les pressentiments de Bassenge ne le trompaient pas , et Reynier ne survécut guère à sa femme. L'auteur de la notice insérée dans le volume consacré par Tamitié au souvenir des trois amis le fait remarquer avec raison : € Depuis cet instant fatal , Reynier ne passa plus que des heures d'amertume et de souffrance. > Il expira en effet le 18 mai , se félicitant peut-être de voir réalisé ce vœu d'une de ses romances les plus touchantes , celle où , s'adressant à cette femme chérie, il s'écriait :
Dieux ! du bonheur qui nous rassemble Ah ! laissez-nous longtemps jouir :
Ou 8*il faut cesser d*étre ensemble.
Ensemble laissez-nous mourir.
De ces tristes détails consacrés au souvenir d'un homme également distingué par les qualités du cœur et par celles de l'intelligence , revenons au récit , bien triste aussi , des dissentiments qui poussaient les uns contre les autres les malheureux patriotes réfugiés en terre étrangère , ajoutant ainsi de nouvelles douleurs aux douleurs déjà assez cuisantes de l'exil. Vers l'époque où les jeunes amis de Fabry réfléchissaient aux moyens de repousser les odieuses calomnies dont on poursuivait le vieillard, survint à Liège un incident qui fournit encore une preuve de l'acharnement de ses détracteurs. Le 21 avril arrivèrent à Liège trois secrétairesadjoints au chargé d'affaires de France , Jolivet, dont le patriotisme était suspect aux hommes qui devaient bientôt, malheureusement pour ce grand pays, se saisir de la direction des affaires. Ces nouveaux débarqués étaient Real, Boisguion et Chépy, l'ignoble jacobin qui, nommé plufftard commissaire du pouvoir exécutif dans le.Brabant, parvint à se distinguer parmi ces oiseaux de proie que la France lâcha sur notre patrie , Chépy , dont son collègue Cochelet trace le portrait suivant : c Ancien procureur au Parlement , borgne , boiteux , avec main fort dure et l'âme d'un procureur (i). » À peine arrivés à Liège, ces hommes se conduisirent
( I ) Lettre de Cochelet à Jolivet du 39 de Tan II. Fonds GhUels, farde 668.
Itm] CHAPITRE XXI. 187
aTecnne incroyable légèreté , et nous avons à cet égard un témoignage non suspect , celui de Henkart : c Leur conduite , écrivait-il àFabryle 23 mai ^ animée d'ailleurs du plus brûlant patriotisme , n'a été qu'un tissu d'imprudences et de sottises (i). Ils sont arrivés 6D voiture de poste à midi, sont descendus à Thôtel de France; le même jour ils ont parcouru la ville , les cafés , parlé ouvertement de leurs principes; ils ont été remettre leurs lettres de recommandation, et savez-vous à qui ? au jeune Digneffe qui revient de Rome , à H' Wilmotte d'Outre-Heuse , clubiste fameux (a). » A ces détails, Henkart ajoutait que les instructions données à ces trois hommes , et écrites sous la dictée de Fyon , renfermaient la recommandation expresse de ne voir à Liège aucun de ceux qu'on appelait les tnstrumenis du système de Fabry.
L'envoi avait été fait contre toutes les règles observées dans le monde diplomatique, uniquement pour se procurer quelque grief contre un prince de l'Empire germanique dont on désirait envahir le territoire, ce qui ne pouvait se faire dans l'état des choses , la France n'étant en guerre qu'avec l'Autriche. Évidemment c'était un mauvais tour joué à Hoensbroech par Lebrun , qui avait, quoi qu'en dise Henkart, rédigé les instructions, et devint trois mois plus tard ministre des affaires étrangères. Jolivet, qui certes n'avait pas été consulté, ne put donner connaissance de la mesure prise par son gouvernement que le lendemain même de l'arrivée de ses secrétaires, en demandant de les présenter au prince , près de qui il était accrédité. Il n'y avait pas à se méprendre sur les intentions du ministère français; cependant le gouvernement de Hoensbroech ne voulut pas répondre avant d'avoir consulté Metternich , à qui il dénonça ces trois singuliers diplomates comme s'étant empressés de voir les sociétés et les maisons les plus suspectes (5). On se rappellera l'aigreur qui régnait dans les rapports entre Liège et Bruxelles par suite de la répugnance que montrait l'entourage du prince-évéque à suivre la ligne de modération indiquée par le ministre de Léopold. Metter-
< fl ) Dans sa lettre du i5 avril à Fabry, Desoer raconte une scène assez curieuse, où BoisguioD tôt poursuivi jiisqu*à son hôtel par quelques éroifprés français. Pokers de Fabry.
(t) md,
(s) Chancellerie des Pays-Bas à Vienne^ vol. 374.
188 RÉVOLUTION LIÉGROISE. [1792]
nich ne voulut pas laisser échapper cette occasion sans réitérer ses avis, et il écrivit à Orts , son représentant à Liège, que renvoi de ces trois secrétaires lui paraissait une ironie insultante y et que , dans les circonstances, le prince était en droit de ne leur reconnaître aucun caractère diplomatique. Il ajoutait avec raison : « J'ai tout lieu de croire que S. À. se serait épargnée tous les embarras dont elle est menacée, qu'elle éprouve déjà en partie, si elle n'avait cru devoir préférer aux conseils de leurs A. R. et aux miens, ceux des personnes dont Topinion était si peu analogue à Tétat des choses à Liège, et aux vrais intérêts de S. A. aussi méconnus que ceux de ses sujets (i). » C'est ce que contenait la dépêche de Mettemich à son envoyé; celle qu'il écrivit à Hoensbroech même le lendemain (26 avril) réitérait la semonce : « Je ne saurais à cette occasion vous dissimuler, mon prince, que ces démarches pourront servir de preuve à V. A. , combien il eût été important de prévenir tous ces embarras, d'après le conseil que le gouvernementngénéral vous a fait transmettre, pour arrêter, d'une manière convenable aux deux parties, Teffervescence populaire qui agite encore les esprits à Liège , et qui ne saurait être calmée par la marche adoptée de la part des commissaires de l'Empire, et dont les suites sont incalculables, vu que V A. ne peut compter, d'un jour à l'autre, sur un plus long séjour de nos troupes, que le service de l'Empereur pourrait rendre plus nécessaires ailleurs. > Hoensbroech ne parait pas avoir répondu à ces récriminations bien méritées. Son silence est plutôt l'effet d'une réserve obligée envers une cour dont son sort dépendait, qu'un aveu de torts qu'il n'était pas disposé à reconnaître. En tous cas, comme il savait le gouvernement-général intéressé à ne pas laisser envahir sa principauté , il ne s'alarma pas de la menace indirecte de retirer les troupes autrichiennes , et refusa définitivement de recevoir les trois nouveaux secrétaires de Jolivet. Ce refus n'amena pas de rupture avec la France.
Au moment où celte difficulté surgissait , la guerre avait commencé avec l'Autriche. L'armée française, échelonnée sur la frontière septentrionale, formait trois corps : Lafayette, à la tête de 40,000 hommes environ, commandait le centre, avec Luckner i droite et
( I ) Fonds GhiseU , farde 5«l.
(l79S| CHAPITRE XXI. 189
Rochambeau à gauche. Quoique leur inférieur en grade , puisqu'ils étaient maréchaux de France et lui général seulement, il était chargé de conduire Taltaque; eux n'avaient qu'à se tenir sur la défensive. Cette attaque devait se faire par quatre points différents : tandis que Biron, Diilon et Carie marcheraient sur Mons , Tournai et Fumes, Lafayette devait quitter Givet , se diriger vers Namur et s'en emparer, pour couper les communications de l'ennemi avec Luxembourg. Carie, envoyé contre la Flandre, que les Autrichiens, trop faibles encore, avaient dû laisser dégarnie, s'empara de Fumes sans coup férir ; mais Biron et Diilon furent mis en déroute , et Diilon massacré même pas ses soldats. Quant à lafayette , son mouvement commença le 29 avril. Parti de son camp de Rancenne, près de Givet, et suivant la rive gauche de la Meuse, il vint s'établir en face de Dînant, an-dessus du chemin appelé : Chereau de S^-Médard; puis, s'avançant dans la province de Namur, il s'établit au-dessus de Bouvigne , entre Onhaye et Gérin , et attendit là le résultat des opérations qui se faisaient à sa gauche.
A sa suite marchaient des délégués du Comité révolutionnaire : Levoz(i),Fyon,Brixhe et Dethier , représentant la fraction liégeoise, Dinne la fraction belge. Ils étaient accompagnés de quelques centaines de soldats habillés de îoules couleurs^ disent les rapports envoyésà Liège (s), et s'occupèrent à faire main basse sur les caisses publiques dans toutes les localités de l'Entre-Sambre-et-Meuse où ils pénétrèrent. En échange de l'argent qu'on leur enlevait, les receveurs obtenaient une quittance ordinairement signée de Dinne , et un exemplaire du manifeste. Partout Pécusson aux armes du princeévéque était abattu , et remplacé par un poteau avec l'inscription : Bureau nalùmal des Belges el Liégeois unis , pour la perception des iroUs; les trois couleurs françaises, peintes sur le poteau, indiquaient assez clairement la direction que le Comité entendait donner au mouvement révolutionnaire. Le 4 mai, Lafayette se transporta à Dinant, accompagné seulement de quelques offlciers, pour ne pas
(i) Le curé d*un de ces villages le représente saivi d*un sacripant armé de pied encÊp^et iemltlabte à Marins 9ur les ruines de Carthage.
(t) Il 7 a, dans le Fonds Ghisels, une farde assez yolumineuse, la 66i*, contenant les pièces relatives à cette expédition fort irrégulière des réftigiés. Nous y renvoyons pour les détails.
IdO RÉVOLUTION L1É(;E01SË. [^792]
donner à sa visite le caractère d^une invasion hostile ; il s'entretint avec le bourgmestre et différents bourgeois, à qui il déclara vouloir les rendre heureux, eiy deux jours après, Dinne y vint à son tour suivi de plusieurs Liégeois , qui se firent remettre par le receveur 360 fl. qu'il avait en caisse. Le lendemain on put lire, affiché sur la porte de la collégiale , un il vis à la belle jeunesse^ par lequel Ransonnet, se qualifiant commandant d'un corps de chasseurs volontaires , disait ôlre chargé de recruter pour le service de la France : cela se rapporte vraisemblablement à la formation d'une de ces compagnies franches encouragées par le parti constitutionnel.
Ces déprédations furent dénoncées sans retard au gouvernement de Hoensbroech, et le Conseil privé s'empressa d'en informer la Commission exécutrice, qui, prudemment, s'effaça en lui laissant le choix des mesures à prendre. La situation était assez singulière. La France avait déclaré la guerre à l'Autriche non à l'Empire germanique , et le chef de l'État liégeois , quoique dénoncé sans cesse k l'Assemblée nationale comme accueillant et protégeant les émigrés français, autant et plus peut-être que l'Électeur de Trêves, n'était cependant pas encore un ennemi. Aussi Lafayette , malgré la réponse que lui avait faite le ministre des affaires étrangères — c'était encore Dumouriez — de poursuivre les Autrichiens sur ce territoire (i), avaitr-il évité tout fait de guerre , et la Commission , dans une lettre où elle engageait le Conseil privé à envoyer à la frontière une partie du régiment des États , reconnaissait qu*en effet les soldats français n'avaient pas accompagné les brigands (s). De manière que, si en réalité le voisinage de ces soldats avait été un encouragement pour les déprédateurs, le gouvernement de Hoensbroech se trouvait cependant dépourvu de motifs sérieux de plainte , et commençait à recueillir les fruits de son odieuxsystème : « Depuis la déclaration de guerre, porte une dépêche de cette Commission , le nombre des turbulents , tant à Liège que dans le plat pays, est bien plus considérable qu'on n'aurait pu s'y attendre (s). » Loin de résister , les populations se montraient
(0 Mémoires, correspowianee et manmcriu dn général Lafayette ^ pMiée par M famille. Bruxelles , Haumann , 1837 , vol. VI, p. 2(U. (i) Note de la Commission impériale du 24 mai. F&nds Ghiseli , farde 66i. (i) Dépécbe du i3 mai. Ibid,
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piQlOt disposées à favoriser des envahisseurs qui , peu nombreux ( i ), étaient en oulre travaillés par Tindiscipline et la discorde : c II règne» écrivait le 11 mai un agent du prince , de la mésintelligence entre les li^eois retirés à Givet. Parmi les Brabançons, il se trouve des sujets qui ont encore du sentiment. Ils désapprouvent les vues de massacre et de pillage, dont les premiers menacent tout le monde (s). > Un autre écrivait le 13 : c On annonce une désunion dans les chefs de la légion liégeoise qui se trouve à Givet. Ils veulent agir tous selon leur façon de penser, et on conjecture qu*ils finiront par se battre , avant d'être armés ( s ). » Ces dissentiments, bien réels, étaient surtout imputables à Levoz, à ses violences , à son caractère impatient de.toute contradiction. On peut supposer à son égard des préventions chezBassenge et ses amis; mais Dinne ne pouvait en avoir, et voici cependant ce que contient une lettre écrite de Givet, le 28 mai, à Leunekens, qui lui ai%it envoyé un sergent à enrôler : c Vous m'écrivez, comme si j'étais le maître de disposer à ma volonté. Vous ne savez pas que j'ai besoin de toute ma tête , pour signifier quelque chose ici. Vous ne savez pas tout ce que je souffre, et, pour augmenter mes anxiétés , vous m'envoyez un homme qui n'a pas Vhonneur d'être connu de M' Levoz , qui veut être dictateur de notre Comité. » Suivent des détails assez longs et peu importants , puis cette fin : <i J'attends M'' Brixhe ; je voudrais , s'il est possible , qu'il se fixe ici , que le Comité soit complètement liégeois , pour que je puisse vous aller retrouver à Lille , et vous demander une place de soldat dans une de vos compagnies , s'il est possible d'en accepter encore. Un mousquet me serait moins pesant qu'une plume, qu'on m'a forcé de prendre, et qui me cause tous les jours les plus grands désagréments. Je n'ai pas à me plaindre de trois de mes collègues ; mais l'aristocrate Levoz est UD homme qui nous fait enrager, et à qui je suis d'avis de rompre en visière. Je lui aurais déjà cassé la tête , s'il était homme de mon âge. Il baissera cependant le ton, je le jure, ou je serai le plus fieffé
(f) La légion ou le régiment commandé par Fyon ne comprenait encore, paraU-U, que trois compagnies, soit 300 hommes au plus. On indiquait comme officiers outre Leclaye^ ms^or, et Jaréon , aide-de-camp : Goienne ,Cloe$ , Bailly, Beaudinet , Laport , Lyon , WiimoUe , Didoi et MorUulet, Fonds Ghûels , farde 091 .
(t) Ibid.
(s) !bid.
192 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [l799]
lâche de Tunivers. Non , je ne souffrirai plus les injures grossières dont il régale tout le monde , surtout d^un personnage aussi méprisable et aussi ignorant que lui (i). » Cette lettre de Dinne, d'un homme qui n'avait contre Levoz aucun sujet d'inimitié personnelle , vient corroborer singulièrement les détails que fournit la correspondance de Fabry.
Les rapports euToyés au gouvernement liégeois de toutes les localités envahies ou menacées sont nombreux. On y trouve de curieux renseignements sur les actes qui suivirent la retraite de Lafayelte , quand, ayant appris Téchec survenu à sa gauche , il ramena Tannée dans sa première position. Pendant les mois de juin et de juillet, il y eut plusieurs expéditions des réfugiés liégeois à Dinant , à Couvin et dans les villages environnants, et toujours même absence de résistance : c Ils ont pour eux le peuple qu'ils ensorcellent (9), > écrivait un agent du prince, et il ajoutait que même des religieuses , satisfaites de la pension de 500 francs qu'on leur promettait , faisaient gaiement leurs paquets (s). Cependant une course tentée dans le Hainaut fut moins heureuse : à Chimay, le bourgmestre — il s'appelait Polchet — se mit bravement à la tête de ses administrés , repoussa les envahisseurs, et leur tua même quelques hommes.
Un petit nombre de troupes régulières suffisait pour se débarrasser de ces incursions. Hais il n'y avait pas moyen d'en envoyer dans l'Entre-Sambre-et-Heuse , comme on le demandait de tous côtés. Les troupes des électeurs avaient quitté le pays , et il n'y restait qu'environ 900 Autrichiens commandés par un colonel Hylius , qui , six mois plus tard, proposa de livrer aux Français la ville de Cologne dont il avait le commandement (4). Le gouvernement de Bruxelles n'avait pu laisser une plus forte garnison , car , n'ayant pas prévu une agression avant l'automne et étant pris au dépourvu, il devait, en attendant les renforts d'Allemagne , concentrer toutes ses forces disponibles aux environs de Mons, où il supposait avec raison que l'ennemi ferait sa principale attaque. Dans ces circonstances, dimi-
(I) Papiers de Vonek. IV.
(1) Allusion, sans doute, à une proclamation du 30 juin qui déclarait abolies toutes prestations féodales et seigneuriales, (s) Fonds Ghisels , farde 661.
(4) /&td., farde 670.
[fTMj CHAPITRE XXI. 193
naer la garnison de Liège , c'était s'exposer à une nouvelle insurrection et le chanoine de Paix , qui s'écriait tristement: t nos faibles ▼eiges ne peuvent atteindre ces brigands , » ne trouvait d'autre conseil à donner que d'enrégimenter les habitants du district, sur le modèle de ce que la nécessité avait suggéré aux habitants de Ghimay, et même d'organiser une sorte de fédération défensive entre les communes de TEntre-Sambre-et-Meuse et celles du Hainaut. On se plaignit aussi à Lafayette , qui ne put que désavouer toute participation aux actes du Comité révolutionnaire.
C'étaient Jl faut en convenir » des actes de piraterie que la cons^ dence publique de tous les temps doit réprouver , et auxquels les autorités françaises, les soldats même refusaient de s'associer. Les officiers municipaux de Ci vet s'étaient plaints à Lafayette de ces Liégeois qui mutaient le désordre dans <^r t7Î(fe,etune lettre écrite le 3 juillet porte : « Un sergent de volontaires s'est présenté , et a dit au lieutenant-général que toute la troupe et tous les bourgeois se plaignaient trop des Liégeois qui se trouvaient encore à Givet, pour les y souffrir davantage. Sur quoi il lui a été répondu qu'on allait les occuper. Mais on a répliqué qu'on ne voulait pas servir avec des coquins , des pilleurs de bureaux, et des personnes qui ne respiraient que le carnage et l'assassinat , et on a fini par conclure que , s'ils restaient à Givet, ils en seraient congédiés (i). » Fabry et ses amis avaient eu raison de ne pas s'associer à Levez , et de se refuser à partager la responsabilité de sa politique de casse-cou. Chestret y était encore bien plus hostile, et, dans une lettre à Bailly où le corps de Fyon est appelé une troupe de bandits , il parle de ses démarches pour que Mettemich ne le confonde pas avec ceux de ses compatriotes qui se permettent des menées désapprouvées par le pays entier, (s)
Au moment où ces événements se passaient , une révolution de palais avait éclaté à Liège. Waseige , le bras droit de l'évêque, le
(O Fonii Ghiuh, farde 66i.
(t) Dus la lettre écrite le 23 mai à Fabry parHenkart se trouve ce passage honorable k coup sûr pour celui qu'il concerne : « Chestret est k Wesel. Depuis le plan municipal quMl n*a pas digéré encore, il ne m*a plus vu, plus écrit; maisU est irréprochable. J*ai vu sa réponse k Chestret le conseiller. Des saumiitions à Hœnsbroeeh ! au tyran de ma patrie ! Qu'il me ravisse tout ; il tne refera du pain et de Vhonneur, Son cœur doit faire oublier sa tête. » Papiers de Fabry.
f94 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [179S]
ministre aaquel on attribuait le système de réaction si malheurensemenl adopté , si impitoyablement appliqué , s'était relire des affaires, et avait obtenu le règlement de sa pension de retraite (i) en qaatité de membre du Chapitre cathédral. On se rappellera ce qu'étaient devenus ses rapports avec la majorité du Chapitre. Cédant aux instances de Mettemich , et comprenant mieux que la plupart des chanoines tréfonciers, ses confrères , la nécessité de ménager la Cour de Vienne , Waseige aurait voulu faire prévaloir certaines idées de modération auxquelles le gouvernement de Hoensbroech était jusqu'alors resté étranger : on a vu de quelle manière elles furent accueillies, et le déplaisir que ce résultat causa à Bruxelles. Pour le ministre liégeois , il devait être bien difficile de conserver son poste après son échec sur une question aussi capitale. Il n'est pas facile, surtout à une époque où n'existait aucun des moyens de publicité que nous possédons aujourd'hui y d'assigner sa véritable cause à un événement de la nature de celui que nous avons à signaler ici. Néanmoins , à l'aide de quelques fragments des pièces que nous avons sous les yeux , nous croyons pouvoir suffisamment expliquer la disgrâce de l'homme d'État qui , depuis deux ans , possédait la confiance entière de Hoensbroech et lui avait inspiré sa politique.
Waseige , après avoir été dans les circonstances difficiles l'homme du Chapitre , avait vu plus tard se former contre lui une opposition qui grandit en proportion de la diminution des embarras, et que son caractère entier, ses formes cassantes contribuèrent aussi à augmenter. Elle devint d'autant plus dangereuse pour lui, qu'à sa tête se trouvait Méan , appuyé par les chefs du corps capitulaire. Neveu et en outre suffragant d'un prince faible qui, fidèle aux traditions de népotisme si puissantes dans les principautés ecclésiastiques , désirait lui transmettre , avec son patrimoine, la dignité dont il était revêtu, Méan, tout en cultivant soigneusement l'amitié de son oncle, s'attacha aussi à se créer, parmi les tréfonciers ses confrères, une majorité dont il pût se servir le jour où le siège épiscopal deviendrait vacant. Pour cela , que fallait-il faire ? S'associer aux idées qui prévalaient dans le Chapitre , soutenir le système de réaction implacable où la majorité voyait son salut et le maintien de son existence.
(i) ^jubUaiian on JiibilaritatUm , comme cela s*appelait ebez nous.
Cest ce que fit Héan, qui, livré à lui-même et libre de suivre ses inclioatioDs naturelles , au lieu de se régler d'après les exigences de sa position , eût peut-être pris une attitude différente. Cette direction une fois adoptée , il ne tarda pas à se trouver en opposition avec Waseîge, qu'ail voyait disposé à se relâcher de sa rigueur et à suivre les conseils de Metternich. Afin de déjouer les calculs de celui qui devenait le grand obstacle à Texécution de son plan , et sentant lui échapper , au profit du neveu, Tinfluence qu'il exerçait sur Tonde, Waseige chercha à raffermir sa puissance en poussant à une abdication. Découragé, souffrant, affaibli par Tâge et la maladie, Hoensbroech n'eût pas opposé une résistance sérieuse ; mais sa retraite ne faisait pas le compte de son neveu , qui mit tout en œuvre pour Tempêcher. Le prince au profit de qui elle aurait eu lieu était tout indiqué : Waseige représentait le parti qui, dans le Chapitre , mettait son espoir en la Cour de Vienne , et il soutint la candidature d'un prince autrichien. On se souvient du bruit que fit, vers répoque où la majorité du Chapitre se transporta à Aix-la-Chapelle, un article du Journal général de VEurope relatif à une séance où Tarcbevêque électeur de Cologne avait été proposé pour coadjuteur; on se souvient aussi du démenti donné à cet article. Un fait, en tous cas, parait bien établi : la candidature d'un prince autrichien proposée par Waseige et adoptée par une partie de ses confrères comme acheminement à une réconciliation avec les patriotes. Ajoutons que le moyen avait été probablement suggéré par Metternich, qui ne cessait de signaler Tincapacité de Hoensbroech et les conséquences qu'elle pouvait avoir. On lit à ce sujel dans une lettre de Luesemans à Ghisels : c Le comte de Metternich a écrit ù Vienne que le prince était incapable de gouverner son pays, qu'il était totalement sous la tutelle de son Chapitre qui , ne cherchant que ses vues particulières, lui donnait des conseils perfides, et aliénait les cœurs de la plupart de ses sujets, en un mot, qu'il était incapable de régner et qu'il fallait y pourvoir ; que si , dans les circonstances acluelles, les Liégeois se révoltaient de nouveau, l'Empire même et surtout le Brabant pourraient en souffrir (i). » Le plan
(0 Lettre non datée, mais de peu de jours postérieure k la mort de Hoensbroech. Fûndi Ghisels , farde 678.
de Waseige, quoiqu'il ne fût pas irréprochable à tous égards, aurait pu ameoer la pacification du pays; malheureusement il ne fut pas adopté , et n'eut guère d'autres résultats que de semer la division parmi les tréfonciers , et de précipiter la chute de Thomme qui l'avait conçu : € Nos messieurs du Chapitre, écrivait Téchevin Rasquinet à Fabry le 15 février, ne s'entendent plus. On dit que son Excellence (Waseige) va faire imprimer un mémoire justificatif de sa conduite, et endosse au parti jésuitique tous les maux qui ont désolé notre patrie. Cette pièce doit être intéressante , et le parti contraire y répondra par des arguments a posteriori (i). » Et quatre mois plus tard (11 juin), Chestret, de son côté, écrivait à Bailly : « Nos tyrans se divisent. Le parti des Méan veut que Tévêque demeure en place. Ils régnent, et par l'abdication ils deviennent nuls, etse:ont un jour exposés à la vengeance populaire. L'autre parti , Waseige , veut l'abdication en faveur d'un prince d'Autriche, seul capable de maintenir les maximes d'aujourd'hui. >
Ayant eu le dessous dans cette lutte inégale, et voyant le crédit de ses adversaires croître avec le déclin rapide de la santé de Hoensbroech, Waseige résolut, par une intelligente initiative , de se retirer avec les honneurs de la guerre. Dès le 22 avril, Desoer écrivait à Fabry : « On m'assure toujours que Waseige n'a plus rien à dire à la Cour , et que Ghisels , Fabri-Beckers , De Thier et un quatrième dont j'ignore le nom, gouvernent. » Trois jours après, il annonçait en ces termes la retraite définitive du ministre de Hoensbroech : « Waseige a donné mardi (mardi 24 ou plutôt mardi 17?) sa démission de ministre. On donne pour raison le refus de l'Altesse pour l'amnistie; mais le gaillard prévoit ce qui va arriver. » Revenant sur tout cela dans une autre lettre du 8 mai , il ajoutait ces détails : « Waseige a toujours donné sa démission , et dans un Chapitre exprès, convoqué il y a quelques jours, il a donné ses raisons, en demandant qu'il fût regardé comme jubilaire, ce qu'on lui a accordé. Il doit avoir gourmande tous ceux qui étaient au Chapitre , les désignant comme la cause de tout ce qui était arrivé et arriverait encore, les blâmant hautement d'avoir insisté sur la continuation de la Commission (s). i» Tous ces détails
( I ) PapUrt de Fabry.
(1) llnd.
[1794 CHAPITRB XXf. 49ff
soot vrais , et confirmés par une lettre de Luesemans à Ghisels , le dernier document que nous ayons à produire à ce sujet. Seulement Desœr a tort , croyons-nous ^ de ne signaler la question de Pamnislie que comme on prétexte mis en avant par Waseige ; elle était devenue la base de son système , si bien qu'il devait l'obtenir ou se déclarer vaincu, et par conséquent se retirer, liuesemans, parait^il , avait conçu pour lui-'même quelques appréhensions , et demandé à Ghisels des explications dont il se dédara satisfait dans une lettre du 14 mai ; en même temps il écrivait : t Le prince m'avait annoncé la retraite de M. de Waseige , de même que le discours qu'il avait tenu en plein Chapitre, et sa jubilalim unanime^rment votée ; mais il m'a mandé cela sans autre circonstance. J'ai vu, par une lettre écrite à M. de Zwierlein par Despreetz, que les affaires du pays n'étaient pas bien menées , parce qu'il ne les menait pas seul et surtout à son gré. Vous m'étonnez beaucoup en me .disant que , malgré sa retraite , il reste logé au palais , se sert des équi* pages et de la livrée du prince , et cela sans même voir le prince. Je vous avoue que je n'y comprends rien. M. de Groenendael m'annonce qu'il (Waseige) doit venir ici solliciter une amnistie, ou du moins que la Chambre engageât le prince d'en accorder une nouvelle. Je suppose que M. Groenendael plaisante à son ordinaire. Du reste , je ne comprends pas que le meilleur ami de H. Waseige put lui conseiller une telle démarche, car je doute qu'il aurait à s'en louer, i
Si Waseige avait agi en vue de la mort prochaine du prince , il ne se trompa point dans son calcul. Le Cheval de brotize^ — c'est ainsi que, dans sa correspondance avec Bailly, Ghestrel désigne Hoensbroech — mourut moins de deux mois après la retraite de son ministre (i ) , des suites d'une goutte remontée j mandait Metternich à Kaunitz (s) en lui annonçant l'événement. Le neveu du prince se trouva en présence de plusieurs compétiteurs sérieux : d'Oultremont, de Hompesch, d'Arbei^, évéque d'Ypres, de Salm, évéque de Tournai , tous membres du Chapitre cathédral de S^-Lambert. Quoique sollicité vivement par des patriotes, le grand-doyen ne
(4) Dans ^^ nuit du 3 au i juio.
(f) Dépécbe du 4 juin. Chancellerie des Payt-Bat à Vienne, vol. 376. TOME II. 13
498 RÉVOLUTION LIÊGBOISB. [1792]
voulut pas se mettre sur les rangs, sans doute dans la prévision d^^un échec , et quitta même Liège pour échapper aux obsessions.
Depuis longtemps Méan préparait sa candidature. Placé sur les lieux, appuyé par le grand-prévôt et par le grand-écolâtre , devenus ses principaux alliés contre Waseige » il possédait de nombreuses chances de réussite, et , sachant son oncle au plus mal , dès la veille du décès il commença ses visites. Quand il eut obtenu un certain nombre de voix ( i ), il crut le moment venu d'assurer sa nomination sans perdre de temps. A cet effet , le dimanche 10 juin , après les vêpres, il ménagea dans la secrétairerie du Chapitre une réunion préparatoire, non ofGcielle, et trente-deux capitulaires , dit-on (s), s^'engagèrent formellement à voter en sa faveur. Dès lors Télection n'était plus qu'une formalité. Le ministre de Hollande, Yanderhoop, appuyait d'Oultremont, mais il était bien plus favorable encore à Méan, et il eut soin de présenter sa manière de voir comme étant également celle des Cours de Londres et de Berlin. Il était surtout hostile à la candidature d'un prince autrichien , car on persistait & attribuer à la Cour de Vienne le dessein de faire de la principauté de Liège un établissement pour un de ses archiducs; on allait même jusqu'à lui supposer l'intention , en accumulant sur la tête de l'archevêque de Cologne les titres de prince-évêque de Liège et d'Électeur de Trêves, d'établir dans la partie occidentale de l'Allemagne une sorte de monarchie ecclésiastique qui eût donné une nouvelle force à l'opposition que la protestante Prusse rencontrait du côté du Rhin. Celte cour fut sans doute prévenu^ des obstacles qu'elle rencontrerait , et Waseige , son instrument , Waseige qui , du reste, était malade (3), se tint complètement à l'écart (4). Le patronage
( i } Douze à quinze , dit Ghestret dans une lettre à Bailly du 6 juin.
(1) Dans une lettre du 23 juin , Ghestret dit que Télection de Méan fut décidée dans un repas donné par le grand-prévôt , et auquel assistait le ministre de Hollande Vanderhoop. Voir aussi une lettre de Henkart k Fabry du 12 juin. Papien de Fabry,
(s) « Aucun arcbiduc ne s*est présenté 5 disait Henkart dans sa lettre du 12 juin , et Waseige , presqu*expirant d*un ramas de maux , n*a fait aucune démarche. »
(4) Nous nous demandons s*il ne faut pas rattacher à une candidature autrichienne la démarche que fit Feller auprès de Ghisels. Les deux lettres où elle est consignée (Tune du 28 juin, Tautre non datée, mais postérieure de peu de jours
qa^elie accorda à la candidalure de TéTêque de Tournai ne devait, pour les raisons que nous venons de dire, être d'aucune utilité. Quand Mettemicb , à qui tous ces prêtres égoïstes devaient le rétablissement de leur autorité, apprit ce qui s'était passé dans la réunion du 10 , et le sans-façon avec lequel , au mépris de tous les précédents , on agissait à son égard, il ne put cacher son dépit, (i) Évidemment la majorité du Chapitre ne se sentit aucune inclination à favoriser un arrangement; sans cela elle aurait profité de la circonstance pour chercher à mettre fin aux maux du pays en décrétant cette amnistie que le gouvernement autrichien ne cessait de réclamer , en répudiant la direction politique suivie par Hoensbroech , et surtout en choisissant pour nouveau prince un homme qui n'efit point pris part aux événements de la révolution , et pût apprécier la situation avec plus d'impartialité. Parmi les bannis , il s'en trouvait qui étaient liés d'amitié et même de parenté avec des chanoines capitulaires , et qui se flattèrent quelque temps de voir prendre cette attitude ; il fut même question d'entamer des négodatîons avec eux pour convenir d'un accommodement (i); mais
^ la précédente), sont conçaes en style énigmatique. n en résulte toutefois bien clairement qie Feller se fit Tintermédiaire de Senflt , qui proposait une entrevue I Ghisels pour loi communiquer des choses intérestantes ^ et que lui , Feller, troofait bonnes les pues du ministre prussien ; mais Ghisels refUsa Tentrevue. On sait la fureur du Jésuite dans Taffaire de la coadjutorerie , et son conseil de s^adresser alors plutôt à la Prusse qu*à TAutriche. l\ n*est pas impossible quMl n*y ait eo encore ici quelque combinaison antiautrichienne. Fonds Ghisels , farde 536.
(i) Chestret, qui était venu k Bruxelles où il avait eu audience de Metternich, écrivait à Bailly : < Le ministre m*a témoigné être piqué de cette précipitation (réieetion provisoire de Méan), et il n*a point paru voir ce choix avec indifférence. • Plus tard , il lui écrivait encore k ce sujet : c Je juge qu*il y a du mécontentement et qu*on cherchera à se venger après la chose consommée, i
(i) € Mes dernières lettres de Liège, écrivait Chestret à Bailly le 28 juillet , mifqnent que Dohm , Bassenge et moi , devons y être appelés pour finir nos flûsères. • Et Henkart, de sou cété, écrivait à Fabry : t On parle d*une amnistie : le grand-doyen , les bien pensants , la veulent générale.... On parle d^arrangement, de satisfaction , de redressement de f nefs ; on endort ainsi les esprits crédules qui crieiit : chul , chul , et les opérations se terminent sans gène ; alors les chul , chut, vont k tous les diables. » Et Fabry répondait : c Le bon grand-doyen parle d*am- Dîstie! je lui en sais bon gré , mais je n*en veux pas : c*est à nous qn*on doit la demander. >
SOO RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [l792]
leur espoir fut encore déçu : le Chapitre prouva bien que le système suivi était le sien^ non celui de Hoensbroech, et qu'il voulait continuer une lutte à outrance en déférant le souverain pouvoir à celui de ses membres qui était considéré à bon droit comme la personnification de ce système, (i)
Quoique Mettemieh ne fût pas fondé à croire à une conversion des tréfonciers qui avaient engagé leur parole au neveu de Hoensbroech , il envoya néanmoins sur les lieux un des hauts fonctionnaires du gouvernement de Bruxelles pour tirer des circonstances le meilleur parti possible. Sa correspondance avec Kaunitz à ce sujet renferme des notions importantes à recueillir.
C'est le 4 juin, moins de vingt-quatre heures après Tévénemeni , que le ministre en transmit la nouvelle à Vienne : c Comme le gouvernement, écrivait-il au prince-chancelier, est intéressé à voir placer sur le siège épiscopal un prince attaché à la Cour , je suivrai les directions queV. A.m'a déjà données, depuis quelques années , en faveur de W le prince de Salm , évéque de Toumay , prélat que ses qualités distinguées rendent recommandable (s). Quatre jours après , nouvelle dépèche pour dire que Hompesch , d*Oultremont , Méan et d'Arberg avaient ouvertement prodamé leur candidature et que d'Oultremont et Méan étaient appuyés par la Hollande. < Le décès du prince , écrivait-il , occasionne des mouvements dans le pays ; c'est une suite de Tesprit de parti qui dirige communément les élections , et qui se montre dans ce moment avec beaucoup d'activité, attendu que la tranquillité n'y est point encore consolidée. Cet événement augmente nos embarras. J'espère néanmoins y pourvoir, et amener les choses au point exigé par le bien du service royal (s), i A sa dépèche , Metternich joignait une Note relative à la vacance de la principauté de Liège. La pièce contient des détails rétrospectifs qui en nécessitent l'analyse.
L'auteur débute en rappelant qu'il est d'usage, quand le siège vient à vaquer, d^accrédiler auprès du Chapitre cathédral un
(0 Chestret était dans le vrai quand, à propos de la candidature de Méan, il écrivait le 23 juin à Bailly : « Son avènement à Tépiscopat porterait le dernier coup à la nation. »
(i) Chancellerie det Pays-Bag à Vienne , vol. 376.
(8) Ibid.
chargé d*affaîres spécial à qui Ton enjoint de se concerter avec celai que la Cour de Vienne députe aux mêmes fins. li parle ensuite des circonstances qui signalèrent Téleclion de 1763. Les cabinets de Vienne, de Versailles et de Varsovie appuyaient le prince Clément de Saxe , actuellement archevêque- électeur de Trêves. Cependant , par Teffei d'une cabale préparée depuis longtemps et qu'on ne parvint pas à rompre, d'Oullremont fut élu. Cette élection, dénoncée à Rome comme entachée de simonie , fut néanmoins confirmée , et relu ne cessa de témoigner beaucoup de mauvais vouloir à rAulriche pour son opposition. Nouvelle élection en 1772. Velbruck avait fait de belles promesses; mais, son but une fois atteint, il ne tint aucun compte de ses engagements, et le gouvernement liégeois continua à suivre ses anciens errements. Encouragés par le prince, les États ne montrèrent aucune disposition k se relâcher de la rigueur déployée dans la perception de certains droits, et surtout du 60* exigé des marchandises qui traversaient le pays en transit. Velbruck mourut en 1784 , et le comte de Metternich, pour Vienne, le chancelier Crumpipen, pour Bruxelles, furent envoyés à Liège. Us avaient à déclarer que , tout en désirant Télection de Tévêque de Touroai, l'Empereur ne ferait pas opposition à un autre choix, pourvu qu'il ne portât pas sur le protégé d'une grande puissance ; dans tons les cas, ils devaient s'appliquer à obtenir de Télu un engagement dans la question du 60®, et la promesse de coadjutorerie en faveur du candidat impérial. Cette fois encore on échoua , et les négociations ouvertes plus tard ne donnèrent aucun résultat, c Dans le moment actuel , disait en terminant le rédacteur de la Note , où la prépondérance et la protection du gouvernement ont sauvé le pays de Liège , et préservé TËtat-primaire et le clergé de l'anarchie qui l'aurait infailliblement dévoré , ce serait une circonstance assez favorable , pour faire résumer toutes les difficultés relatives à cette principauté. » (i)
Le 16 juin, troisième dépêche où Metternich exprime ouvertement son mécontentement: c Le Chapitre de Liège a mis une précipitation étonnante dans le choix du nouvel évêque ; M' le comte de Méan , sofiragant, a réuni presque tous les suffrages. C'est un homme que
(O Chancellerie det Pays-Bas à Viékne,\o\, 376.
ses qaaiités personnelles rendent estimable, mais le public n^est pas content de ce choix, attendu qu'il est le neveu du feu prince, qa*il était de son Conseil , et qu'on le suppose dans les mêmes principes de raideur que son oncle a montrés dans les affaires. Cet événemenl pourra effectivement les embrouiller derechef , la tranquillité n^étant maintenue dans le pays que par la force. Il est toutefois étonnant que le Chapitre ait pu manquer de procédés par la précipitation de celte démarche , n'ayant eu aucun égard pour la Cour de Vienne , à laquelle il doit cependant son existence actuelle. Dans cet état de choses , il me parait que la marche du gouvernement ne pourra être que passive , pour ne pas blesser les principes établis pour les élections des chapitres de TAUemagne , et s'attirer des inconvénients en réchauffant l'esprit de parti. Cependant Y. A. aura la bonté d'observer par la réponse que j'ai donnée au Chapitre , et par les directions transmises au chargé d'affaires du gouvernement général à Liège » que j'avais cherché à faire sentir au Chapitre de quelle importance il était de mettre beaucoup de discernement et de réflexion dans son choix ; il ne doit point lui avoir échappé que cette insinuation indirecte était un reproche mérité par sa précipitation. > (f) Le ministre avait assurément le droit de se récrier contre l'ingratitude du Chapitre , et son langage accuse un mécontentement dont Méan lui-même était destiné à recevoir la preuve quand il revint , plus tard , ramené par ces soldats autrichiens qui avaient déjà ramené son oncle. La lettre au chargé d'affaires ordinaires lui confiait le soin de remettre la réponse des gouverneurs-généraux , et celle du ministre-plénipotentiaire , à la notification de la mort de Hoensbroech. Elle lui recommandait de saisir cette occasion pour insister sur l'inexactitude du bruit semé par des malveillants relativement au projet de placer un prince autrichien sur le siège de saint Lambert. Tout à la fin il était parlé de la conduite mûre et réfléchie qu'on attendait du Chapitre dans la prochaine élection^ phrase qui» dans la pensée de Mettemich , impliquait un blâme de ce qui s'était passé.
Kaunitz répondit le 20 juin à Metternich, avant d'avoir reçu sa dernière dépêche , et se montra mieux disposé que lui pour Héan,
(0 Chancellerie ies Pays-Batà Vienne^ vol. 376.
llTSSi CHAPITRE XXI. 205
€ Selon les nouvelles que je viens de recevoir de ce qui se passe dans ce moment à Liège, loi disait-il , les capitulaires sont déjà d'accord pour élire évoque le tréfoncier de Héan, et, si cela est, nous pou- TOBs d'autant moins nous mêler de cette affaire, que, pour autant qaej'en suis informé, nous n'avons aucune objection fondée à faire à M' de Méan , qu'on dit en général avoir des principes tels qu'il fiant, pour rétablir la tranquillité dans la principauté. » (i)
Le chancelier Crumpipen, chargé de se rendre de nouveau à Liège pour y occuper le poste qu'il avait déjà occupé huit ans plus tôt, y arriva dans les premiers jours du mois d'août. Il y rencontra le comte de Westphalen , commissaire impérial , que la correspondance de Luesemans présente comme un des rivaux de Mettemich. Les instructions données à Crumpipen, et expédiées sous le cachet secret de l'Empereur , lui recommandaient d'agir avec grande prudence , de se concerter en tout avec le comte de Westphalen , et de n'appuyer la candidature de l'évéque de Tournai que si elle avait chance de réunir la pluralité des suffrages. Passons les articles relatifs aux affaires commerciales, pour citer l'art. 8 et dernier, qui mettra toujours plus en évidence la politique du gouvernement autrichien dans l'affaire de Liège, et sa ferme volonté d'inspirer enfin quelque modération à un gouvernement réactionnaire. < Vous tâcherez , disait-on au délégué du gouvernement de Bruxelles, de saisir toutes les occasions qui pourront se présenter , pour engager le Chapitre à faire, pendant la vacance du siège, tout ce qui dépendra de lui, et à préparer en tout cas les voies, par une capitulation même s'il le faut avec le prince futur , pour que le système de rigueur qu'on a suivi jusqu'ici dans l'affaire de l'insurrection, avec une inflexibilité sans exemple^ soit aussi mitigé , de manière qu'on puisse espérer de ramener les esprits, de réunir les différents partis et de raffermir la tranquillité. Vous insisterez surtout à ce qu'enfin il soit publié, comme il le faut dans tous les cas de cette nature , une amnistie complète et générale, avec exception nominale des cinq ou six des principaux chefs de la révolte, tels que Fabry, Levez, Fyon, Basseuge et deux ou trois autres, et même de tous ceux qui, associés avec les Français, manoeuvrent encore actuellement contre
(i) Chancellerie des Pays-Bas à Vt^iie, vol. 377.
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rÉtat. Yons tâcherez aussi d'engager le Chapitre à faire en sorte quMI ne soit plus question de la Commission impériale d'exécution , qui ne Unirait jamais si le gouvernement liégeois « rétabli comme il Test dans tous ses droits, ne reprenait pas une bonne fois son activité , sans Taide de cette Commission qui n'a déjà duré que trop longtemps. Vous ferez sentir que c'est à présent le vrai moment de tâcher de faire cesser, au désir même des sentences impériales » par quelque sacrifice raisonnable et fait à propos , les griefs populaires , pour ramener la confiance générale , et vous tâcherez surtout de dévoiler la cabale perfide , qui parait ne chercher qu'à entretenir Fesprit de discorde par une rigueur déplacée, qui ne peut que nuire infiniment à la chose publique. > (i)
Si les intentions de Metternich ne sont plus aussi favorables à Fégard d'une catégorie d'exilés, assez restreinte du reste, c'est que leur attitude était véritablement changée depuis quelques mois. Les uns, comme Fabry et Bassenge , avaient ouvertement rompu avec la Cour de Yienne; les autres avaient fait plus, et s'étaient mis, en s'associant aux Français , dans le cas de n'attendre aucun ménagament. Le gouvernement n'en persiste pas moins à blâmer, dans des termes très-vifs , la conduite des conseillers de Hoensbroech , et l'on peut d'autant mieux admettre ces termes comme reflétant tonte sa pensée, que la pièce où ils sont insérés était toute confiden* tielle , c'est-à-dire ne devait pas sortir des mains de celui à qui elle était adressée.
La première dépêche de Crumpipen est du 9 août. Il mandait h Metternich que les émigrés français commandés par le comte d'Egmont se proposaient d'aller occuper Huy. L'Empire n'étant pas encore en guerre avec la France*, ces démonstrations, dont les patriotes faisaient grand bruit, inquiétaient le Chapitre, et le grandécolâtre désirait savoir quelle conduite on lui conseillait de tenir. Un autre embarras pour lequel il sollicitait aussi l'avis du ministre plénipotentiaire, c'était l'envoi d'un nouveau résident, adjoint momentanément à Jolivet, pour représenter le Cabinet français pendant la vacance du siège. A cette double question , Metternich s'empressa de répondre qu'il fallait , quant aux émigrés , laisser faire et tenir
(i) Chancellerie dee Payt-Bat à Vienne^ vol. 379.
une attitude passive ; quant au nouveau résident, on lui signalerait la probabilité d'une rupture prochaine entre la France et TEmpire, en lui laissani à apprécier si , dans les circonstances , il ne serait pas dangereux pour lui d^occuper son poste, (i)
Ce résident était un certain Pazzi de Garpentras , et une leUre d^un agent secret de Hoensbroech les dénonçait, lui et son secrétaire, un abbé Maurin, comme deux monstres en démagogie eoToyés à Liège avec beaucoup {'argent pour y exciter un soulëvemeiit. Ghisels n'eut pas le temps d'envoyer le message suggéré par MeUeraich , l'arrivée de Pazzi ayant suivi de fort près l'annonce de sa mission. Le Chapitre, à qui la lettre de créance fut aussitôt adressée, refusa d'en prendre connaissance ^ prétextant l'inobservation des formes diplomatiques. En transmettant ces détails à Mettemich, Crumpipen lui disait que le nouveau résident avait été recommandé à la surveillance de la police , qu'il s'en était aperçu et avait porté plainte au commandant autrichien ; celui-ci ne s'était pas même donné la peine de répondre. Crumpipen ajoutait: < M. de Westpbalen , arrivé hier au soir , sera sans doute aussi surpris que nous l'avons été tous de la venue d'une caressée (s) diplomatique française à la veille de l'élection, et au moment où les armées réunies des deux plus grandes puissances de l'Europe vont fondre sur le royaume. Je ne puis imaginer d'autre but raisonnable à cette mission extraordinaire , que celui d'exciter un soulèvement dans le peuple de Liège pour empêcher l'élection. Il est même possible que, pour appuyer l'explosion intérieure que l'on médite, OQ fasse entrer sur le territoire liégeois les patriotes unis qui sont rassemblés à Givet. » ( s )
La conduite tenue à Tégard de Pazzi fut approuvée à Bruxelles , et, dans sa lettre du 13 août à Crumpipen, Metternich va jusqu'à conseiller de sonmier le nouveau résident de quitter Liège , de le soumettre à une surveillance rigoureuse s'il refuse , et même de loi signifier que le commandant autrichien est chargé de prêter main-forte, si le Chapitre donne l'ordre de l'expulser. Pour le malheureux diplomate, la place n'était pas tenable, surtout après la
(i ) OiancelUrie des Pays-Bas à Vienne j vol. 379.
( 1 ) n était arrivé avec deux sec rétaires égalemeni jacobins.
(») Chancellerie des Payi-Bas à Vienne, vol. 579.
nouvelle — survenue dans Tintervalle — de rinsurrection du 40 août et de la déchéance de Louis XVI. Il se décida à notifier son déparl, et à solliciter les mesures propres à le préserver de toute insulte , ce qui lui fut accordé. Dans sa lettre» écrite peu d'^beures avant celle où il quitta Liège (ISaoùt), il protestait vivement contre le projet qu'on lui avait attribué » et il exprimait le regret c de se voir confondu avec ces hommes factieux, qui ne méritaient que le mépris et Tindignation de toutes les nations. > (i)
L'élection du prince avait été fixée au 16 août. Une forte majorité — cela ne faisait pas doute — était acquise à Méan. Dans cet état de choses, le plus sage était de ne pas ouvrir la lutte, et Grumpipen s'appliqua à faire disparaître les derniers obstacles que rencontrait le neveu de Hoensbroech , qui , disait-il à Metternich , avait d'abord mis une sorte de réserve dans sa conduite à son égard. Le 14 ao&t , Tex-régent Roban s'était présenté devant un notaire admis au Conseil de Brabant, pour lui déclarer que n'ayant pas été convoqué , quoiqu'il fit partie du Chapitre cathédral , et ayant été ainsi privé de sa légitime concurrence à r élection prochaine d'un évéque, il protestait et se réservait de faire au besoin valoir ses droits. Il était impossible d'anéantir la pièce , mais on pouvait obtenir de Rohan qu'il ne la publiât point, et c'est ce que fit Metternich. En le félicitant de ce résultat, Crumpipen lui disait : c Quel que singulière et mal fondée que fût la pièce , sa publicité aurait pu produire de la fermentation, dans un pays où l'esprit de discorde et de parti subsistera longtemps, si le prince ne suit pas de bons conseils (i). » Metternich transmit ces détails à Kaunitz , et lui écrivit en même temps : € Il m'a paru essentiel d'écarter, dans les circonstances, tout ce qui pouvait alimenter les ressentiments, et altérer peut-être la tranquillité dans Liège; comme d'un autre côté il m'a paru important d'acquérir des droits à la reconnsrissance du nouveau prince, en prévenant les embarras qui pouvaient contrarier son succès. Je dois au reste rendre à M' de Rohan cette justice .qu'il s'y est parfaitement bien prêté. » (s)
Le gouvernement voulut encore se faire un nouveau titre à la
(i) Chaneelterie des Pays-Bas à Vienne ^yoU 379.
{i)md.
(s) md.
reconnaissance du candidat en lui procurant runanimité des votes. Méan y tenait beaucoup , et il était venu trouver le comte de Westphalen et Cnunpîpen pour leur demander de lui procurer les voix des ctgriiulaires qui, jusque^, n'avaient pas accédé à la pluralUé. Dans la dépêche qui renferme ce détail , Crumpipen dit aussi qu'il a dîné la veille (14 août) chez la comtesse de Méan, belle-sœur du prince futur , et que, dans des explications, du reste fort amicales, avec celui-ci , il lui a reproché de ne pas Tavoir abordé plus tôt , en lui assurant n^avoir nullement été chargé de contrarier son élection. Poar le lui prouver , il s'interposa auprès du grand-doyen , chef de Topposition dans le Chapitre et le dernier dont il s'agissait d'obtenir la voix : elle lui fut promise. Le futr-elle sous certaines conditions? Le brait s^en répandit, et les exilés Taccueillirent avidement. Le 11 août, Chestret écrivait & Bailly que Méan avait même envoyé un projet d'^amnistie au Chapitre , qui n'en avait pas été content , et , le 23 , Bailly à son tour lui mandait que , la veille de l'élection , dans une conférence à laquelle assistait le commissaire impérial — il voulait sans doute désigner Crumpipen — Méan avait donné sa parole d'honneur au grand-doyen de publier une amnistie, dont quatre personnes seulement seraient exceptées (i). Il n'est pas probable que Crumpipen aurait, dans son rapport, passé sous silence une promesse qu'il savait devoir être agréable à Metternich. Qui sait si ces nouvelles ne furent pas répandues à dessein d'amortir l'opposition qu'on redoutait, par ceux mêmes à qui elles devaient profiter! En tous cas, l'espoir des malheureux qui se croyaient déjà à la veille de rentrer dans leurs foyers fut encore déçu , et Méan , élu à l'unanimité (16 août), ne montra pas la moindre disposition à changer le système de gouvernement suivi pendant le règne de son oncle. Cette famille avait été trop blessée par les patriotes dans ses intérêts et son orgueil, pour leur pardonner jamais ; pour s'en convaincre, il suffit de parcourir la correspondance intime des trois
(i) c Fasse le ciel! écrivait le 8 JniUet Hyacinthe Fabry à son bean-flrère Dupont, qae ramnistie qu'on promet poar ai^ourdlini termine tout cela plus simplement! Mais cette amnistie ne sera pas pour nons. On devrait bien du moins se borner à ne poursuivre que les individus; quMls nous bannissent, mais qu'ils laissent à ma mère ies propriétés. Je commence pourtant i sentir horriblement le poids de ce bannissement! i Papiert de Fabrff.
frères: elle donnera une juste idée des sentiments qui les animaient, (i)
Deux jours après Télection (18 août) , Crumpipen alla exposer à Méan Tobjet de sa mission , et son rapport à Metternich est fort curieux : « Je me suis rendu hier matin, écrivait-il le 19 août, à rhôtel du prince élu, qui m'a fort bien accueilli. Je lui ai parlé, d'après les ordres de L. A. R. , de Tamnistie et du renvoi de la commission. Ce sont là les deux points essentiels , car pour ce qui regarde le redressement de quelques griefs populaires , dont il est fait mention dans le 8® article de mes instructions , j'ai cru que ce n^était pas le moment propre pour toucher cet objet là; on pourra s'en occuper plus tard. Il me parait d'ailleurs (Y. E. me pardonnera cette observation) qu'il ne serait pas tout à fait placé que nous nous mêlions officiellement , surtout dans l'instant que le prince parvient à la souveraineté du pays de Liège , d'une affaire purement domestique , tandis que , depuis vingt mois , nous n'avons pas pu
terminer encore les différends intérieurs de notre propre pays
Après a voir exposé au prince, dans un discours que j'avais préparé à l'avance , combien l'Empereur et L. A. R. désiraient que, par une anuistie générale , à l'exception toutefois des chefs de la révolte , il accordât grftce , pardon et un parfait oubli à tous ses sujets qoi avaient eu une part quelconque dans les derniers troubles , et qu'il tachât en même temps de faire rappeler une commission ruineuse pour le pays , et inutile d'ailleurs , depuis que feu le prince*évéque avait été remis dans la possession de sa souveraineté , le prince m'a répondu: 1*" que rien n'égalait son empressement à témoigner à S. M. et à L. A. R., dans toutes les occasions possibles, une parfaite déférence , et la respectueuse reconnaissance dont il était pénétré pour elles ; i^ qu'il ferait une sérieuse attention à l'exposé que je venais de lui faire de la part de mes augustes commettants , et quil ne balancerait pas d'acquiescer à leurs intentions, dès lors que le salut de l'État de Liège ne s'y opposait pas décidément ; 3^ qult suppliait le monarque et L. A. R. de daigner ne pas lui refuser le loisir de ta réflexion, quMl allait se retirer à la campagne pour y méditer à l'aise et dans le silence , que d'ailleurs ce ne serait
( 1 ) Nous TavoQs déjk signalée. Fondé Ghiuls , farde 41 &.
qa'^aprës avoir reça de Rome ses bulles de confirmaiion, qu'il pourrait être investi de radministration souveraine du pays, parler et agir en qualité de prince-évëque de Liège ; et ^^ qu'en tous cas , si , contre le désir de son cœur , et malgré les conseils et les exhortations de TEmpereur et des Princes gouverneurs-généraux , qu'il respectait profondément , il se trouvait dans l'impossibilité de satisfaire à mes représentations , il aurait l'honneur d'en informer leurs A. R. , et de soumettre à leurslumiëressupérieureslesraisons elles circonstances qui l'en empêchaient; qu'en attendant il osait espérer de leur justice et de leurs bontés , qu'elles ne retireraient pas le détachement des troupes impériales qui se trouve à Liège, si même des raisons ioipérieuses le forçaient à ne pouvoir pas leur complaire en tous points. >
< Je lui ai répondu, ajoutait Crumpipen, que je n'avais nul ordre de lai faire une pareille menace , mais quMl devait bien sentir qu'une condescendance exacte de sa part aux vœux si fortement prononcés de mes hauts commettants, ne pourrait qu'augmenter l'intérêt sincère qu'ails prennent à sa satisfaction personnelle et à la prospérité du pays de Liège. J'ai ajouté, par forme de - corollaire , que j'étais présentement persuadé qu'il se prêterait , sans aucune restriction ni exception quelconque , à leurs vues , s^il ne consultait et ne suivait que le mouvement de son cœur, sa justice et ses propres impulsions. En quittant le prince , il m'a dit qu'il se proposait , avant mon départ, de résumer avec moi cet entretien important, et il m'a assuré de plus de la continuation de tous les sentiments d'amitié qn'il m'avait accordés , depuis le premier moment de notre connaissance à Trêves. 1(1)
Cette réponse>, pleine de défaites , manifestait assez clairement l'intention de ne pas se départir du système suivi jusqu'alors, et Crumpipen ne se faisait pas illusion à ce sujet, car, en mandant à Metiernich les circonstances de son audience de congé (t), il l'avertissait de ne compter ni sur la reconnaissance du nouveau prince ,
(1) Chancellerie dei Payi-Bas à Vienne, vol. 379.
(t) La dépécbe contient ce passage : c II faut renoncer à exercer de Tinfluence k Liège , tant que TEmpercur n*y aura pas accrédité un ministre , avec une fortune bonoéte et des uianières aisées. Ce n*est qu*à la suite d'un bon repas , et avec beaucoup de galté, qu*il faut traiter d'aflaires avec les Liégeois. »
SiO RÉVOLUTION LIÉGEOISB. 1^799]
ni sur celle da Chapitre. Le moment était du reste peu favorable pour prêcher la modération , car les derniers événements semblaieat donner raison à ceux qui croyaient à la possibilité de dompter la révolution partout où elle se montrerait.
Potttioni de l'année française après son premier échec. — Entrée de Luckner en Flandre. — Le Comité révolutionnaire des Belges et Liégeois unis marche à sa suite. — Ses rapports avec Maret ~ Quelques faits encore relatifs à Torganisation militaire des réfugiés. — Retraite de Luckner. — Démêlés de Yonck avec le Comité.
— Projet de Lafayette. — Il est forcé d'émigrer. — Son arrestation à Rochefort
— Entrée des Prussiens ea France. — Situation de Liège à cette époque. -^ Dumouriez prend le commandement de l'armée française. — Retraite des Prussiens. — Bataille de Jemmappes. — Arrivée des Français à Liège. — Rétablissement du Conseil municipal de 1790. — Élections pour une convention nationale liégeoise.
— Puis pour une nouvelle municipalité. — Caractère et portée du décret dn 15 décembre. — Accueil qu'il reçoit à Liège. — L'attitude des patriotes liégeois expliquée. — La convention nationale liégeoise transformée en administration générale provisoire. — Préparatifs au vote de réunion à la France. — Réserves proposées à ce «ujet par la municipalité sur la demande de la Société populaire.
— Rapport de Bassenge. — La réunion votée à Liège. — Comment il faut apprécier ce vote.
Après réchec éproavé au début d'une campagne qui devait se tenniner par d'éclatants succès ^ Tarmée française avait regagné ses premiers quartiers. Mais le commandement changea : Lafayetle resta au centre , avec son quartier-général transféré de Givet à Maubenge; à gauche, Rochambeau^ ayant donné sa démission, fut remplacé par Luckner, qui eut à droite, où plus tard il devait revenir, Lamorlière pour successeur. Trop compromis par ses dernières démarches en faveur de Louis XVI , Lafayette reçut Tordre de se tenir sur la d(*fensive. La môme attitude fut prescrite à Lamorlière, tandis que Luckner, au contraire, était chargé d'envahir la Flandre
Si2 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [i79S]
dégarnie de troupes , et où Ton espérait déterminer nn monvement insurrectionnel. Effrayé des scènes qui avaient signalé rentrée en campagne , craignant de nouveaux actes d'indiscipline , flottant entre les deux partis qui se disputaient la direction de la révolution, le vieux général se montrait peu disposé à exécuter le projet que Dumouriez lui envoya peu de temps après avoir pris la direction du ministère de la guerre ( 8 juin ) : c MMe comte de Mercy , lil-on dans une lettre de Metternich à Kaunitz (11 juin), a reçu hier la nouvelle de source certaine que les ordres avaient été donnés à M' de Luckner d'attaquer ; que celui-ci s'y était refusé, en alléguant pour motif le mauvais état de la troupe , avec laquelle il ne croyait pas pouvoir agir sans compromettre le succès de l'État et sa propre réputation. Hais, nonobstant les représentations de ce général , les ordres d'attaque ont été réitérés , en le dispensant même de toute responsabilité. > (i)
Luckner ne marcha donc que sur les ordres réitérés du ministre , et quand il vit IMmpossibilité de prolonger plus longtemps sa résistance. Son armée s'empara sans difficulté de Menin , d'Tpres et de €ourtrai (17 et 18 juin). Arrivé là, il s'arrêta comme s'il eût craint des succès trop considérables , et resta pendant huit jours dans une inaction complète , malgré l'assurance formelle que les patriotes flamands organisaient une insurrection : à Gand et à Bruges , elle n'attendait pour éclater que l'approche de l'armée française (i). Sur ces entrefaites précisément, Dumouriez, qui s'était débarrassé de ses collègues girondins, fut à son tour renversé parles feuillants, et Luckner, obéissant au mot d'ordre d'un parti qui reculait devant une lutte à outrance où devait s'abîmer la royauté , abandonna ses conquêtes : les faubourgs de Gourtrai , incendiés sans nécessité par un de ses lieutenants (29 juin), furent l'unique traphée de son séjour en Belgique.
( I ) ChanceUerie des Pays-Bas à Vienne , vol. 576.
(t) Extrait des registres du comité générai révolutionnaire des Belges ei Liégeois unis y pp. 39 et 52. In-S"» de 33 pages , certifié conforme par Rens, président, SmUs et Dinne , secrétaires. Cette brochure , que nous ne possédions pas quand nous avons publié notre Histoire des Belges à la fin du XVIU* siècle , nous fournit les moyens de préciser un peu mieux la part que les réfugiés belges et liégeois prirent à cette expédition de Luckner en Flandre.
[lias] CHAPITRE XXII. 213
Voyons maintenant la part que les exilés belges et liégeois prirent i celte expédition. C'est le 16 juin à. la soirée , le jour même où Luckner commença son mouvement, qu'arrivèrent à Lille , rappelés instamment par le comité de cette ville (i), Rens et Smits» membres du Comité de Paris. Smits était un Liégeois , Tassocié de Lebrun pour la publication de son Journal général de FEurope , et plus tard appelé par lui au poste de secrétaire-général , quand il devint , après le 10 août, minisire des affaires étrangères. Ces deux exilés, renforcés du prêtre Vandersteen , qui était déjà revenu avec Yandencruyce et Leunekens auprès de Vonck, s'adjoignirent encore le Hollandais de Raet, qui leur fut présenté par un jacobin de Lille, Sla, dont nous avons parlé ailleurs (a) : pour être admis, il lui suffit d'alléguer son mariage avec une citoyenne de Louvain qui avait des pri^riélés dans le Brabant (s). Les délégués du Comité de Paris, portés ainsi au nombre de quatre, quittèrent Lille le lendemain matin, et allèrent s'établir à Menin, qui venait de tomber entre les mains de Luckner. Us trouvèrent près de là , habitant sa cam* pagne de Dadizeele , Yander Mersch , à qui le gouvernement français offrait un service actif et le grade de maréchal-de-camp. Sollicité par ses compatriotes, qui désiraient le voir à leur tête, Vander- Merscb n'avait encore ni accepté, ni refusé (4), quand la mort vint, deux mois plus tard , un peu avant Yonck , son ami , mettre fin à ses hésitations. Des trois chefs de la révolution de 1789, Yander-
(0 On troQTe dans les Papien de Yonek^ lY, copie de la pièce suivante : I Lettre il nos frères de Paris, 13 juin. D'après plusieurs conférences avec M'Maret, et IVotrevue de ce jour avec M' Luckner, il est indispensable que vous vous rendiez sans aucun délai k Lille. La chose publique souffrirait du moindre retard ; mais les raisons sont telles, qu'elles ne peuvent être confiées au papier, et signé Vonck, etc. » ÂD-dessus de cette pièce envoyée à Vonck pour lui prouver qu*il avait adhéré au Comité de Paris , il avait écrit de sa main : dans VinUntUm de conférer avec cee meitieurs , et au bas : je n'avais eu aucune liaison avec ces messifurs, L*expressioD : ces messieurs , doit s'appliquer à Rens et à Smits.
(I) Bisiifire des Belges. II. 90.
(i) Extrait des registres^ etc. , p. 2.
(4) < Il ( Yander Mersch ) m*a dit que M. Maret Tavait été voir hier , accompagné de M. Dinne , qui lui ont été faire des propositions qu'il n*a pas absolument refusées. » Lettre de Van Miert Dequesne à Vonck du 23 Juin. Papiers de Vonck. IV.