‹ Histoire de la révolution liégeoise de 1789Chapitre 20 sur 48 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

A la fin de la lettre au ministre , rédigée par Bassenge , on appe-* lait son attention sur les archives; il était facile en effet de prévoir que le peuple iouverain , représenté par Nation et Briart , tenterait de s'en emparer, ne fAt-ce que pour y trouver matière à de nouvelles dénonciations. En apprenant les démarches faites à ce sujet auprès de la Commune, les anciens administrateurs lui adressèrent un mémoire renfermant des explications sur ce qui s'était passé , et des craintes sur le sort réservé à ces archives , si la prise de possession s'effectuait. En même temps ils envoyèrent une copie de leur réclamation à Garât, dont ils sollicitaient la bienveillante intervention. Nous ne connaissons ces circonstances que par la réponse du ministre (i)^ qui déclare saisir avec empressement cette occasion pour donner aux administrateurs réclamants un témoignage écrit de son estime : il y a eu , de leur part , exactitude et justice dans la répartition des secours votés par la Convention ; ils peuvent être certains que la Commune protégera leurs archives, et € s'il naissait, ajoute-t-il, des difficultés sur lesquelles les offices conciliatoires deviendraient impuissants , elle les conservera , n'en doutez pas , aux autorités auxquelles il appartient de prononcer. »

Nous ne pouvons laisser le procès-verbal du 19 juillet sans en signaler la partie la plus odieuse. Les dénonciateurs ne se contentèrent pas de signaler leurs compatriotes comme suspects au plus haut titre , en les déclarant complices des Girondins : ils voulurent leur enlever la possibilité d'échapper au sort qui les attendait, en se réservant le droit de leur accorder ou refuser des passeports. Voici à ce sujet ce que porte le procès-verbal en question : « Sur la proposition d'un membre , l'Assemblée générale , ayant , par sa profession de foi civique , établi une ligne de démarcation entre elle et ceux de ses concitoyens qui ne professaient pas les mômes principes, et considérant combien il importe, surtout dans les circonstances présentes , que des hommes, dont le civisme et la conduite politique sont équivoques ou peu connus, n'obtiennent pas trop facilement des certificats ou passeports , arrête d'inviter la municipalité de Paris à vouloir bien ordonner qu'aucun passeport ne soit délivré à nul

(4 ) Elle est datée du 26 juillet et a été imprimée dans la Gazette révolutionnaire de Liège (n« 140 du 9 messidor an III) à Toccasion d*une polémique dont il sera plus tard fait mention.

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ciloyen des ci-devant pays de Liège, Franchimont, Stavelot et Logne, s'il n'est muni d'un certificat de civisme de cette assemblée générale. Arrête de plus qu'extrait du procès-verbal , contenant l'arrêté ci-dessus, sera remis au parquet du procureur de la Commune , et aux quarante-huit sections de Paris. » (i)

Cette attitude révolutionnaire était trop méritoire pour qu'on ne cherchât pas à s'en faire un titre auprès de tous les frères et amiSj et, au sortir de la séance du 19, on se rendit aux Jacobins : c Une députatioQ de la société révolutionnaire des citoyens de Liège, Franchimont, Slavelot et autres lieux , réfugiés maintenant en France , vient demander l'affiliation ; elle fait sa profession de foi civique, qui est accaeillie par de nombreux applaudissements. » Tels sont les termes dans lesquels le journal de ce club fameux annonce la chose. Il ajoute : c Comme la société des Liégeois réfugiés a aussi son côté droit, elle propose sa profession de foi à tous ses membres ; ce sera le signe auquel ils reconnaîtront ceux de leurs concitoyens qui seront vraiment patriotes. Voici leur symbole. » Suit le document dont nous avons fait l'analyse, et qui avait été adopté dans la séance du 15.

La nouvelle assemblée des réfugiés avait débuté par une dénonciation contre les signataires de la lettre à Lebrun ; elle fut sans doute jugée insuffisante , car on se hâta de recueillir des témoignages destinés à compromettre toujours davantage les malheureux dont on avait juré la perte. Un comité de surveillance présidé par l'avocat Lyon , et institué pour faire triompher et maintenir les principes de la Montagne, fut chargé de recevoir les déclarations. Il y consacra cinq séances: les 16, 17, 19, 21 et 23 juillet. Les dénoncés, au nombre de treize, sont: Fabry et son fils Hyacinthe, les deux Spiroux (François et Guillaume), Henkart, Defrance, Bassenge, Gilkinet , Ghevremont , Liben , l'imprimeur Leruilte , Groulard et Soleure. Les persécuteurs durent être assez désappointés, car voici ce que les procès-verbaux contiennent de plus saillant (s). Le dénon-

(i) Extrait des procH-verhaux ^ etc., p. i6.

(t) Archivée de F Empire, Carton F. i5. 3,506. La pièce jointe k un rapport des commissaires de la Commune au ministre de Tintérieur est intitulée : Extrait des registres du comité de surveillance de V Assemblée générale populaire de^ citoyens des â'devant pays de Liège , Franchimont, Stavelot^ et Logne, séante au ci-devant palais cardinal , vieille rue du Temple , à Paris,

dateur de Fabry est Urban , Tex-édileur de rAvanlHxmreur et de rEsprit des Gazettes , personnage fort peu recommandable , qui reconnaissait les services que sa victime lui avait rendus autrefois en trahissant sa confiance. A la demande s'il n'était pas à sa connaissance que des Liégeois réfugiés à Paris avaient tenu des propos inciviques sentant le fédéralisme ou le royalisme , il répondit: « Dans les derniers jours de mars» ayant rendu visite aux citoyens Fabry, père et ftls, Defrance peintre — le citoyen chanoine Henkart étant chez eux — m'entretint sur des époques que je rappelai aux dits citoyens , et lesquelles sont celles du 10 août , et particulièrement celles des 2 , 3 , 4 et 5 septembre ; je les lui observai comme nécessaires au bien-être de la révolution. Sur quoi le dit Henkart s'éleva hautement et avec chaleur , traitant les Montagnards et les Jacobins d'assassins, et disant que ceux qui avaient commis les crimes de ces jours méritaient la mort. Je me sentis tellement indigné , que je ne me trouvai plus dans une semblable compagnie, rougissant pour ceux qui se disaient si hautement bons patriotes. > Le lendemain , Urban fit une seconde déposition confirmative de celle de la veille , mais qui en différait en ce que , au lieu de mettre Henkart seul en jeu , comme il Tavait fait, il accusait désormais tous ses interlocuteurs d'avoir tenu des propos inciviques contre la Montagne de la Convention^ au sujet des journées de septembre , en disant que c^ étaient des scélérats qui usurpaient toute Fautorité, Hyac. Fabry , compris dans la dénonciation qui précède , était en outre accusé d'avoir , après le 51 mai liégeois , convoqué ses compatriotes dans la Chambre que Liben, le secrétaire-archiviste de l'assemblée si brutalement dissoute, occupait dans le palais cardinal , et d'y avoir fait lecture d'un mémoire attentatoire à la souveraineté du peuple liégeois — probablement la relation rédigée par Bassenge et adressée au ministre de l'intérieur. Liben lui-môme était coupable d'avoir prêté sa chambre, et présenté l'œuvre d'Hyac. Fabry à la signature de quelques-uns de ses compatriotes. Quant à Bassenge, il avait traité i^acte arbitraire l'arrestation de Cusline, effectuée sur l'ordre du Comité de salut public, non sur celui de la Convention, et prédit, en apprenant le décret d'arrestation de Marat , qu'il serait certainement guilloltiné. En outre , il avait déclaré , par rapport à la lettre à Lebrun , qu'il ne voudrait pas y pour vingt louis , ne pas F avoir signée; qu'il Faurait

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signée seul s'il Ftwait fallu , et que^ dam deux mois, on se repentirai! de ce qu'ion avait réclamé contre cette lettre. Spiroux aîné ( François ) n'avait pas été de Tavis de Jehin^ qui trouvait la Constitution de i 793 écrite en style lapidaire y et s'était permis de dire c d'un ton ironique et méprisant : ce n'^esl pas une Constitution cela , ce ne sont que des titres de Constitution y propos qu'il accompagna de plusieurs propos inciviques. > Son frère Guillaume avait eu le tort de dire quHl serait nécessaire que Paris eût plusieurs municipalités^ parce que, ayant trop d'influence sur les autres communes , elle parvietèdrait à donner la loi à toute la république. Pour Gilkinet, il avait eu avec Brixhe, dans un café (i), une discussion que le procès-verbal du Comité dé surveillance raconte de la manière suivante : € Le citoyen Brixhe fit sentir audit Gilkinet qu'entre les Liégeois il s'en trouvait beaucoup qui ne professaient pas les bons principes , et ne s'attachaient pas au bon parti. A quoi le dit Gilkinet répliqua qu'il ne savait pas quel était le bon parti. Le citoyen Brixhe lui riposta là*dessus que le bon parti était celui de la Montagne , sur quoi le dit Gilkinet dit que le parti qu'il reconnaissait pour le bon , était celui qui dominait avant la révolution du 31 mai , el 911^ celui qui passait pour le meilleur — savoir la Montagne — n'*avail encore rien fait de bonpourlepeuple, ce qui donna lieu à une rixe qui serait devenue assez sérieuse y si on n'y avait point obvié. Sur quoi le dit Gilkinet dit, d'un ton menaçant, qrxe d'ici à deux mois on verrait quel était le bonpartiy ajoutant d^autres propos inciviques. > Un autre jour , dans ce même café , une discussion s^était aussi élevée au sujet de la lettre écrite à Lebrun par les Brissolins liégeois — c'est le procès-verbal qui parle — et Groulard avait soutenu que cette lettre était de toute justice , et que Lebrun était un excellent patriote. Un Franchimontois ayant contredit son appréciation, et soutenu que les signataires de la pièce étaient des contrerévolutionnaires, Groulard avait répliqué, en se vantant de l'avoir signée , et en soutenant que Von ne pourrait articuler un seul fait contre ce ministre. Sa manière de voir, partagée par les uns, était combattue par les autres, et la discussion s'échauffait quand, porte le procès-verbal , c un citoyen Français tira de sa poche une écharpe

(1) 11 est indiqué sous le nom de Café du Rende$'Vous des Ué^eois y ru^ Yiviemie.

330 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [i793j

municipale , en disant qae Lebrun était un grand scélérat. Sur robservation que lui firent Içs partisans du ministre accusé qu'il ne devait pas crier si fort , il répondit qu'on ne pouvait point faire entendre trop haut la vérité. » Chevremonl était accusé d'avoir traité Marat de coquin (i ), qui troublait la Convention et était indigne d'y siéger. Quant à Timprimeur Leruitte , on lui reprochait d'avoir dit, à propos de la nouvelle assemblée, que la plupart de ceux qui la composaient étaient de mauvais sujets , dont les coquineries seraient mises au jour quand on rentrerait dans Liège; il avait dit encore que les sans-culottes Liégeois étaient tous des assassins^ qui n'avaient jamais fait que des motions incendiaires.

Parmi les dénonciateurs, à côté d'Urban et de quelques anarchistes obscurs, instruments des rancunes d'hommes qui se tenaient derrière le rideau , se trouvaient Jehin , Cornesse père , De Behr, Wilmotte et un jacobin forcené du nom de J.-G. Bernard , envoyé à l'Assemblée provinciale , en i 793 , par le district de Saint-Trond , et se qualifiant avocat et ancien auditeur militaire. La déposition faite par ce dernier au Comité de surveillance est relative à Soleure. L'ayant rencontré , déclara-t-il , près du Palais- Royal le 31 mai ou le 2 juin, il lui fit le reproche de ne plus fréquenter les Jacobins. Sous l'impression de l'horreur que lui inspiraient les proscriptions de ces journées néfastes, Soleure lui répondit, c comme un désespéré, gu'tl n'hélait pas fait pour fré-quenter des anarchistes , qu'il était surpris de le voir lui-même devenu maratiste , et disposé à suivre ceux qui cherchaient à mettre le feu dans les départements et par la discorde conduire la république à sa perte. » Bernard fit une courte réplique qu'il termina par ses mots : mauvais jacobin , mauvais républicain. Plus tard , quand on allégua ces dénonciations pour exclure de toute participation aux secours ceux contre qui elles étaient faites , Soleure ne partagea pas le sort des douze autres Liégeois traduits comme lui devant le Comité de surveillance, ce qui suggérait à Hyac. Fabry les réflexions suivantes dans une lettre à Henkarl (s) : « Il y a des observations bien plaisantes à faire sur les exclusions que, dans sa toute-puissance, le

( 4 ) n 8*était servi de Texpression liégeoise : câlin. (t ) Lett u 19 Cévrier i794. Papiers de Henkart.

ministre a décrétées. Imaginez-Yoas qae, de tous les dénoncés, Soleare a été le plus gravement inculpé : ce coquin de Bernard a forgé sur lui un vrai tissu d'horreurs , et il plaçait la scène au jour même du 31 mai. Eh bien t la sagacité ministérielle a pénétré sans doute que cette accusation était une imposture, Soleure n'a point été rangé dans les exceptions, et il a reçu des secours I Le brave Leruitte s^'est trouvé exclu , savez-vous pourquoi ? C'est parce que , se promenant au Palais-Royal avec je ne sais quel animal de la platebande, il dit que la Société des Liégeois, Franchimontois , etc., était un tas de misérables, qui calomniaient indignement les plus purs patriotes de leur pays ; mais que leur règne finirait, quand on y serait rentré, parce que là il y serait fort aisé aux calomniés de faire honnir les calomniateurs; du reste , pas un mot sur la France ni sur les événements qui Tagitaient. Après de pareils traits , que penser de Faigle exécutif! Le fin mot, c'est que Faypoult a eu peur des menaces de Wilmotte, Behr et clique, qui ont été lui faire craindre des dénonciations dirigées contre lui-même , s'il ne se soumettait pas à suivre leurs perfides suggestions. Il y a une foule d'autres traits aussi étranges de la part de M. Paré et de ses bureaux ; mais ce serait trop long à raconter, et je n'ai pas le temps de bavarder. »

Le Faypoult dont il est question dans cette lettre est ce baron Guillaume-Charles Faypoult de Maisoncelle , qui était alors secrétairegénéral du ministre de l'intérieur, et qui devint préfet sous l'Empire. Paré et lui appartenaient à cette catégorie d'hommes timorés et peureux qui porta dans la Convention le nom de Marais (i), et qui a mérité d'être rendue responsable des cruautés de la Terreur en laissant lâchement écraser le cdté droit par les hommes énergiques de la Montagne.

Il est possible que ces dénonciations n'aient pas été les seules , car nous n'avons pas eu sous les yeux les registres mêmes du Comité de surveillance. On peut tout au moins tenir pour certain que ce furent les plus compromettantes , puisqu'elles étaient envoyées dans le but de nuire à ceux qu'elles concernaient, et de les priver de toute

( I ) Voir k ce sujet un long discours que le Hutois Briart prononça aux Jacobins, le 23 mars n04, et où l*avénement de Paré est présenté comme un sujet de vive contrariété pour Hébert. {Moniteur ^ n» 187 du 27 mars 1704.) L*avénement de Paré est du 15 août 1793.

participation aux secours accordés par la Convention. Diaprés cela , qu'on juge des autres , s'il y en eut. Nous croirions faire injure à nos lecteurs en cherchant à justifier les patriotes dénoncés. Il n'y avait, dans les propos qu'on leur attribuait, rien qu'ils ne pussent avouer , rien qui ne les rende honorables à nos yeux. Cependant il parait, ce qui est du reste fort probable , que le dénonciateur , soit pour satisfaire sa haine , soit pour se faire valoir , a souvent envenimé ce qu'il disait avoir entendu. Ainsi Hyac. Fabry, entretenant Henkart de la dénonciation d'Urban , lui écrivait : € Haleng nous a rappelé qu'on s'était élevé contre cet animal , lorsqu'il avait voulu comparer les journées de septembre à la journée glorieuse et nécessaire du 10 août ; qu'on lui avait montré l'extrême différence de l'une aux autres ; que celles-ci n'avaient été qu'une horreur gratuite et inutile commise par une poignée d'enragés, tandis que celle-là avait été l'élan sublime du peuple entier , se portant en masse contre un rassemblement conspirateur qui menaçait de détruire toul-à-fait la révolution (i). > Mais de ce que les propos dénoncés n'ont pas besoin de justification , il n'en résulte pas que la conduite des dénonciateurs, et surtout celle des hommes qui les instiguèrent, ait été inoffensive. Ici, au contraire, l'intention fut détestable et mérite d'être hautement flétrie, puisque, dans l'état de surexcitation des esprits , avec la profonde altération de toutes les idées morales, ces mêmes propos, qui nous paraissent si justes , si naturels, pouvaient compromettre, et par conséquent livrer au bourreau, ceux à qui on les attribuait.

L'œuvre était accomplie , et les avancés l'emportaient. Il restait à se prévaloir de ce triomphe auprès de la Convention , où désormais la Montagne dominait sans entraves, où l'on était sûr ainsi de trouver un favorable accueil. Le 6 août, l'assemblée adopta, à l'unanimité toujours , une Adresse (î) rédigée par Dethier deTheux. On y rappelait la manière dont la réunion s'était faite, et l'on soumettait à la Convention la profession de foi adoptée le 15 juillet : < C'est, disait-on, l'expression simple et fidèle des sentiments dont

(0 Lettre déjà citée du 19 février 1794. Papiers de Henkart,

(«) Adresse à la Convention nationale présentie par V Assemblée populaire^

en masse y des citoyens réfugiés, etc. Id-8<' de 11 pages. Elle est signée : Pondmy^

président, J^Har/ et Moxhon^ secrétaires.

tout vrai Français doit être animé ; c'est le symbole qui doit faire exactement distinguer la foule des Liégeois qui aiment à respirer Taîr de la Montagne , du petit nombre de ceux qui pourraient se plaire encore à ramper dans la fange impure des insectes du Marais. »

L'attaque n'était pas assez directe, et plus loin on la reproduisait pour arriver au principal objet de la démarche : < Peutêtre, disait -on, quelques hommes de cette trempe vous ont

dernièrement présenté une adresse, au nom prétendu des administrateurs et des officiers municipaux du Pays de Liège ; ils vous ont demandé, représentants, s'ils devaient paraître à la fête du 10 août avec des marques distinctives , ou en simples citoyens.... Quoique composée d'un plus grand nombre d'administrateurs et d'officiers municipaux que ceux qui ont voulu , à eux seuls , s'arroger ces titres , l'assemblée populaire ne réclame pas , elle , des distinctions frivoles : fiers de se voir confondus dans la masse du souverain , les membres de cette assemblée n'aiment à se faire remarquer que par les vrais attributs de la sans-culotterie , par l'amour de la liberté, de l'égalité, de la simplicité, de l'unité républicaine ; ils déclarent franchement qu'ils ne peuvent reconnaître comme administrateurs ni officiers municipaux , comme des concitoyens ni des frères, ceux qui ont rougi hautement de professer ces principes , et qui par leur modérantisme , par leur conduite plus qu'équivoque, par leurs coassements continuels contre les plus fidèles habitants de la Montagne , ont voulu compromettre l'énergie républicaine ^t Tardeur révolutionnaire du bon peuple liégeois. » L'adresse se terminait par la demande que faisait l'assemblée d'être représentée à la fête du 10 août par c deux sans-culottes, non-fonctionnaires publics. » Brixhe , chargé de lire le chef-d'œuvre de son compatriote Dethier , se présenta le même Jour à la Convention, qui accorda la demande, (i)

La pièce dont on vient de lire l'analyse est suivie d'une liste alphabétique des réfugiés liégeois et franchimontois qui avaient adhéré au mouvement et signé la profession de foi. Ils sont au nombre de

(i) c Les patriotes liégeois, réfugiés en France, viennent annoncer quMIs ont accepté la constitution , et qu*ils abhorrent tous ceux qui professent les principes du modérantisme. » Moniteur^ u° 230 du 8 août 1793.

192, hommes obscurs ou montagnards déclarés , etparoiieiix un fort petit nombre de modérés , qui cherchèrent à échapper ainsi à leurs persécuteurs ; la masse des réfugiés de cette catégorie refusa de faire acte d'adhésion aux principes qui avaient présidé à la formation delà nouvelle assemblée, et continua à avoir ses réunions particulières. Une liste destinée au ministre porte à trente-huit le nombre de ces honorables dissidents (i). La continuation de ces réunions, où dominait Taffreux modérantisme , est attestée par un des extraits qui précèdent; elle Test encore par une nouvelle Adresse (s) adoptée trois semaines après Tautre , et qui peut être envisagée comme la pièce la plus odieuse de cette polémique sans pudeur et sans merci. On y parle de deux affiches qui avaient pour objet de repousser les reproches qu'on faisait à la Gironde liégeoise, et d'expliquer notamment le sens des réserves ajoutées au vote de réunion (s). Il y est aussi question d'une lettre (4) dans laquelle Fabry père , poussé à bout et ayant à défendre sa vie menacée par d'infâmes dénonciateurs, les qualifiait d'assassins. La pièce que nous

(1 ) Archives de l'Empire. Carton F. 45. 3,506. Voici les noms de ces 38 dissidents : André ^ Bassenge^ Batter^ Chevremont^ Catoir, Collette ^ Demeuse, Dreppe^ Domalius, Dethier^ notaire, Dethier^ ex-cbartreux, Denis y Danthine^ Gathy^ Gilkinet^ Haleng père, Haleng fils, Loneux^ Levoz^ Noël, Uvoz d'Esneuz, Lambotf Liben , Leruitte , Urbain , Magnée , Moyse , Mengal père , Mengal fils , Ras<iiUnet, B. , Rasquinet, Ch. , Rossius , Rizac , Soleure , Spiraux^ Fr. , Spiraux^ Guillaume, Tutot^ Villers^ Wamière, Willems. Ce sont là les Brissotins qui étaient restés k Paris. Les deux Fabry, qui s'étaient retirés à Versailles , Henkart et Deflrance, qui s'étaient rétirés à Cbarleville, n'y figurent pas, mais on y trouve Levoz, qui devait se sentir un peu dépaysé en semblable compagnie.

( 1 ) Ce doit être l'œuvre de Briart de Huy. La pièce, qui forme un in-8* de 16 pages , ne porte pas d'autre titre que ces deux mots en tète : Français républieaina. Sur la dernière page se trouve cet extrait de Ta séance du i*' septembre : f L'assemblée, ayant entendu lecture de l'adresse ci-dessus, pénétrée des vérités qu'elle contient , l'a adoptée à Tunanimité , et en a arrêté l'impression , Tafliche et renvoi à la Convention nationale, aux autorités constituées, aux quarante-buit sections et aux Sociétés populaires de Paris. Signé : P. F. Bebr, président, i

(s) Page i^.

{*) Publiée le 18 août. « Il m'a fallu , dit à ce propos Fabry dans une lettre au ministre de l'intérieur du 23 janvier 1794 , surmonter de nouveau le dégoût de repousser encore une fois leurs ridicules inculpations , et le besoin de montrer aux Français que j'étais digne de leur estime m'a fait publier k Paris ma lettre du 18 août. > Papiers de Henkart.

Tenons de flétrir moins encore qu'elle ne le mérite commence ainsi : € Des administrateurs et officiers municipaux liégeois se sont affichés une seconde fois dans Paris^ sous la signature Rasquinet (i) leur président, en réponse aux dénonciations que nous avons faites et aux renseignements qu'il nous ont forcés de donner sur leur compte aux autorités constituées et à nos frères les Français. Eh bien ! puisque ces messieurs veulent être complètement connus et démasqués , ils le seront. > Ils ne sont pas à beaucoup près aussi nombreux qu'ils voudraient le faire accroire : vingt à peine , avec qui < il est autant possible qu'on soit d'accord , qu'il est impossible que les fédéralistes le soient avec les républicains montagnards.» Pour prouver ce qu'il avance , l'auteur , qui semble avoir rougi de son œuvre puisqu'il ne s'est pas fait connaître , emprunte un long fragment à Vouvrage aussi lumineux qu" intéressant de Chaussard : c'est celui où cet écrivain vantard rappelle aux commissaires de la Convention ce qu'il a fait à Liège , surtout pour empêcher le vote des réserves. « A présent, porte l'Adresse, citons des faits. > Suivent trois pages pour prouver que l*idée de ces réserves avait été suggérée par les patriotes dont Fabry était envisagé comme le chef. Cela était vrai, cela n'était pas dénié, mais expliqué par ceux à qui on l'attribuait; il n'en était pas moins odieux de le rappeler dans un semblable moment, surtout avec les commentaires ajoutés à la prétendue révélation (i). «Faut-il après cela, disait-on ensuite, s'étonner que monsieur J.-J. Fabry, du haut de sa toute puissance , ose, à Paris surtout, vilipender notre assemblée populaire , lui qui , comme tous les siens, fut partout l'antagoniste des sociétés populaires? Et, quand il nous qualifie d'assassins, n'est-ce pas parce qu'il sait que l'opinion publique était tellement montée contre sa faction que ,

(i) L*ex-écheyin , qai avait dû aassi se réfugier à Paris.

(t) C*e$t k ce propos que Bassenge , s*adressant à Chaussard , lui dit : « Considère un moment surtout Tépoque où tu es venu joindre ta voix à la malveillance et k rintrigue ; songe à la fermentation qui régnait alors ; vois avec quelle jactance ils se sont étayés de toi , en faisant réimprimer avec profusion , afficher par tout Paris, dans leurs sottes diatribes , les rêves qu'ils t*ont fait écrire. Songe un moment aux projets qui les mouvaient, aux conséquences qui pouvaient en résulter, et si tu ne frémis pas de tout ton être d'avoir pu être un moment le compMce de ces turpitudes, je n*ai plus rien à te dire. » J. iV. Bassenge de Liège à P. Chaussard^ p. 154.

*336 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [i79S]

sans les malheareux revers que les armées de la république ont essuyés dans notre pays, le peuple indigné , poussé à bout par la condufte el les manœuvres de ces gens là , n'aurait pas tardé d^'en faire justice , en exerçant le plus sacré de ses droits , celui de résistance à l'oppression. » Si ces hommes c de la Gironde liégeoise (i), naguères ennemis déclarés de Tex-ministre Lebrun , » se sont réconciliés avec lui, c'est qu'ils avaient un grand intérêt à le faire. Demandez* lui la raison du passeport délivré à Lesoinne pour aller en Angleterre; demandez-lui aussi de dire ce qu'il a appris pendant son séjour à Liège, et vous apprendrez à connaître c ces caméléons qui se retournent en tous sens, pour colorer leur conduite politique , et se disculper des justes reproches que tout bon patriote leur fait. Les per&des t Les lâches I Ils ont beau dire , beau faire , ils n'auront plus dorénavant que des aristocrates pour partisans , et ils ne

tromperont plus que des imbéciles Oh ! les honnêtes gens ! nous

les avons vus chez Gensonné , Brissot , Guadet , Yergniaud el semblables , aviser aux moyens de sauver leur pays , c'est-à-dire la France, leur nouvelle pairie. Comme ils vous arrangeaient ces factieux , ces brigands , ces anarchistes , ces sans-culottes , en un mot ces scélérats de Jacobins I Voyez les maintenant gémir sur le sort de leurs bons amis, victimes selon eux de ces mêmes Jacobins; se lamenter sur les destinées de la France , parceque le peuple a fait la haute sottise de sanctionner une Constitution qui n^est répurblicaine que de nom seulement (s) , et que lui a donnée cette terrible Montagne ! Combien de fois n'ont-\|s pas osé dire que l'immortelle insurrection des 31 mai , 1 et 2 juin était l'ouvrage de la cabale, des contre-révolutionnaires ; que tout au plus dix à douze départements l'approuvaient , que tous les autres étaient levés ou se lèveraient

contre Paris? Nous finirons cette polémique, en demandant à

la Convention nationale, et à toutes les autorités préposées à l'exécution des lois , l'attention la plus sévère sur des hommes dont la conduite n'a que trop compromis le salut public. » (s)

( i ) Ces mots sont aussi en italiqaes dans le texte.

(i) Ce membre de phrase, imprimé en italiques dans le document d*oii nous l*extrayons, est sans doute une allusion au propos attribué à Spiroux aîné dans la dénonciation de Jehin.

(s) Pages 13 h i5.

[t793j CHAPITRE XXV. 337

Ce méchant pamphlet ajoutait un nom de plus, celui de Lesoinne réfugié en Suisse, à la liste des patriotes déjà dénoncés à Tanimadversion des Français par le Comité de surveillance. Mais comme on en ▼oulait surtout au chef du parti, il fut décidé de lui porter de nouveaux coups. Le 7 septembre, un réfugié , Walthère Nihon («), récemment admis dans rassemblée populaire , comparut devant le Comité de surveillance pour lui dire que,s'étant au commencement du mois précédent rendu chez Fabry , il Pavait entendu dire , avec humeur y quHl y avait une société de scélérats établie à Paris , ajoutant quHls pourraient se repentir de leurs gérés ; que si on retournait à Liège , ils seraient tous massacrés ou pendus ; ajoutant encore que sHl connaissait la demeure à Paris des signataires de Vadresse aux Français^ il irait les assassiner dans leur chambre , et que la Commune de Paris^ qui approuvait cette sociétéy était aussi scélérate qu'elle , ainsi que les Jacobins de Paris (s). Cette nouvelle dénonciation vint aux oreilles de Fabry, qui écrivit quelques jours après à Henkarl (s): c Quoique accoutumé aux scélératesses des hommes , celle de Nihon m'a étonné. Qu'ai-je donc fait à ce misérable? Sa dénonciation calomnieuse est une horreur que je ne puis concevoir. Je me souviens très-bien qu'il s'^exprima sur le compte de nos coquins comme ils le méritaient : il me dit qu'il avait conçu un projet pour les punir de leurs calomnies à mon égard ; il me témoigna tout rattachement possible. Il voulait apparemment me tromper, par une feinte reconnaissance de Toffre que je lui avais faite : il s'était plaint d'*élre en pénurie d^espèces, et je lui dis que tant qu'il me resterait cent livres d'assignats , il y en aurait cinqiMnte à son service. Quant à nos bêtes , j'en parlai à mon ordinaire. Le reste de la dénonciation est un mensonge affreux. » A ce propos, Fabry, se préoccupant avec raison de l'avenir, disait encore à Henkart : c Après de telles infamies que faut-il attendre de tous ces malheureux , si nous rentrons dans notre infortunée patrie , et qu'ils y soient épaulés par ceux qui les protègent maintenant? J'en frémis, pas pour nous , mais pour cette patrie qu'on écrasera. Ohl mon ami^ que d'amères

( I ) Pour se mettre au pas et faire sa cour à la Montagne , il avait échangé son prénom de Walthère contre celui dî'Épinard. (t) Archives de VEmpire, Carton F. 15. 3,506. (s) Le 15 septembre 1793. Papiers de HenkarU

S38 HÉVOLUTION LIÉGEOISE. [t793]

réflexions je suis obligé de faire I Nous avons tout tenté, tout sacrifié pour le bonheur de nos concitoyjens, et ils seraient livrés à d'aussi plats scélérats I Comment y remédier , comment prévenir les maux que je prévois? Comment pourrons-nous empêcher la dévastation , les horreurs que nos scélérats méditent? Comment faire entendre notre voix contre la prévention et la méchanceté ? Je le répète, je ne parle pas de nous ; mais quel sera le sort de nos vertueux amis , de tous nos compatriotes honnêtes? A qui s'adresser pour faire sentir la vérité ? »

Dix jours après, dans une autre lettre à Henkart (i), Fabry s'exprime sur le compte de la dernière pièce publiée par ses adversaires, et il en attribue , à tort croyons-nous, la rédaction au Franchimontois Brixhe. « Nos scélérats ont encore fait paraître une maussade diatribe, qui nous donnerait le plus beau jeu de répondre, si nous daignions encore en prendre la peine.... Ils ont Taudace d'y faire une sortie contre le vertueux Lesoinne , et le passe-port qu'il avait obtenu de Lebrun pour passer en Angleterre; ils empoisonnent cela à leur ordinaire , et déchirent de plus en plus le pauvre diable de Lebrun I » Et Hyac. Fabry , ajoutant trois pages à la lettre de son père, fait à son tour, sur la même pièce, les réflexions suivantes : € Elle n'ofl^re que des imputations vagues et générales qu'on peut indistinctement adresser à tout homme auquel on veut nuire, et à qui , pour cet effet y on a la perfidie de reprocher qu'il tient à un parti contraire à celui qui triomphe ; c'est un résumé des différents reproches qu'on a faits au côté droit de la Convention , et on les réchauffe contre nous, pauvres proscrits! qui n'avons rien de commun avec tout cela , et qui n'avons d'autre tort que d'avoir excité la jalousie de nos imbéciles intrigants, et de n'avoir pas été, tout en débarquant, dire aux quelques individus qui les protègent, que nous crierions très-haut et avec un dévoûment aveugle, pour défendre leurs opinions et servir leurs vues. }> Plus loin , Hyac. Fabry ajoute ce renseignement : « Cette brochure n'est point le seul coup que nous porte la plate bande : elle a remis, là où il compète sans doute , une liste de quarante-deux compatriotes que charitablement elle proscrit. Ce que j'y trouve de piquant, c'est qu'elle nous fait la

(0 Du â6 septembre 1795. Papiers de Henkart.

même injure que nous avons essuyée dans le temps de la Commission impériale : les gredins nous associent leurs déserteurs et les métis qui ont nagé entre deux eaux. »

Celte liste de quarante-deux réfugiés , sur lesquels on appelait les rigueurs du ministre, ou plutôt de la terrible Commune de Paris qui dominait tout , comprenait ceux qui n'avaient pas voulu reconnaître la nouvelle assemblée. On a vu qu'ils étaient au nombre de trentehuit. En y ajoutant les deux Fabry , Henkart et Defrance , on a précisément le chiffre de quarante-deux rappelé dans la lettre qui précède. Plus tard, on ne considéra comme particulièrement et sérieusement dénoncés que ceux à Tégard desquels le Comité de surveillance avait recueilli des indications compromettantes, et c'est ainsi que ce total de quarante-deux se trouva définitivement réduit à douze, qui furent momentanément exclus de toute participation aux secours accordés par la Convention. Dans sa réponse à Chaussard , dont on invoquait l'autorité , réponse qui parut six mois plus tard, Bassenge s'attacha à repousser l'inculpation la plus dangereuse: celle d'anti-jacobinisme, et à expliquer en môme temps leur attitude passive. Il rappelle à ce propos tout ce qu'ont fait à Liège lui et ses amis pour y propager les sociétés populaires avant même qu'elles ne fussent connues en France , et il ajoute (i ), pour expliquer leur absence aux Jacobins de Paris : « Le projet de diffamation et de calomnie formé à Liège 9 et qui nous était parfaitement connu, Dous faisait un devoir de vivre dans une obscurité absolue. On voulait une lutte, des scènes, du tapage; nous le savions, et l'intérêt sacré de notre patrie nous commandait de le déjouer. L'obscurité et la force d'inertie étaient les seuls moyens. Nous savions ce que des

(1) J. N, Bassenge à P. Chaussard ^ 1^, 167, note. H doit cependant y avoir en, de la part de Bassenge , une réponse directe à cette attaque. Voici ce que contient à ce sujet une lettre d*Hyac. Fabry à Henkart du i9 octobre : c Bassenge a fait une réponse provisoire à la dernière diatribe. Le coup de patte à Chaussard est surtout bien appliqué. Mais un seul point de la pièce n*est pas dans mon sens : on y laisse presque percer le désir d*un rapprocbement avec les coquins. Je n*ainie psa ces phrases qui, dans mon opinion, ne sont pas vraies : la grande majorité en rougit ; qui ne tarderont pas à revenir à leurs véritables amis; si on avait tenu le mémclangage on sf serait conttamment entendus en frères... Oh! par exemple, ie chevalier du S^ Empire ( De Behr qui signait Behr tout court ) est bien retapé. Cela est du très bun plaisant , mais cela ne retombe pas sur les gredins en chef. »

Des membres de la Gironde liégeoise , Bassenge fut à peu près le seul qui persista à habiter la capitale , et à y braver la rage de ses ennemis. Son énergie ne profita guère à la réunion dont il était rame , et qui allait s'amoindrissant tôt j^^nrs davantage , sous Timpression de la terreur assez légi^ la pi^ ^aspiraient les protecteurs de l'Assemblée générale |wpt»/ai)ables d)^ ijj^lait vivre , et pour cela avoir sa part dans les secouer UDP ^^a:^^^^^, la Convention. Or, la répartition étant confiée aVéUieneûrsau ^|Hi avancé, on conçoit la répugnance qu'éprouvaieu* ««;s hommes a&^ cœur du parti opposé à se prêter aux démarches humiliantes que cette situation imposait. Nous avons à ce sujet d'intéressants détails dans une lettre d'Hyac. Fabry à son ami Henkart (i) : « Notre Comité se disloque tous les jours un peu plus. On ne s'assemble guère. Rasquinet avait offert son appartement pour se^ .réunir. On s'y est trouvé quelquefois . Depuis, il a dit que le^^Ciuité de sa section Tavait fait avertir qu'on n'aimait ppiat cette réunion. Je doute un peu de Tavertissement ; je cr^n / jiùi au dessein de ne pas trop aigrir nos lâches dénonciateuiice .; ^ac. Fabry parle ensuite de démarches pour arriver à une ré(^nciliation dont il ne veut pas : c Presque tous nos gens, dit-il, en sont à ce point, qu'ils se montrent prêts à passer par toutes les humiliations. Il est vrai que le besoin presse horriblement le plus grand nombre. J'ai eu le cœur déchiré devoir dernièrement le costume du vieux papa André (%); on n'aurait point ramassé les vêtements qui le couvraient I... Si le

finir ma carrière dans le sein de ma famille et de quelques amis! G*est, dans mon oisiveté actuelle , le beau cta&teau en Espagne que je bâtis sans cesse. Je le place toujours à la Prairie, ou dans quelqu*endroit pareil ; ce rêve fait diversion à l'ennui, il soulage. Mais le plus grand des soulagements est de se sentir irréprochable. Ce sentiment m'élève , me console. Je brave les revers , je méprise mes ennemis de toutes les espèces , et je les vois si au-dessous de moi que j*en ai même pitié. Je ne forme qu'un souhait : c*est que mes enfants pensent comme moi , mais qu'ils soient plus heureux. > Papiers de Fabry,

(i) Lettre du 19 octobre 1793. Papiers de Henkart.

(9) 11 avait 65 ans et était de Lobbes, district qu'il avait représenté dans l'Assemblée provinciale de 1793. Dans la note qu'il fournit pour justifier son droit à obtenir des secours, il allègue que son fils aîné a eu la main droite coupée par les domestiques de Vabbaye de Lobhes , le premier jour qu'il porta la cocarde tricolore. Archive» de VEmpire. Carton F. 15. 3,506.

Ii793] tiâAPlTRÊ XXV. ^S

besoin fait effet sut* les uns, la peur influe sur les autres. Cela est affaire de tempérament, et peut-être n'a-t-on pas droit de blâmer. Au reste, ceux qui sont foncièrement estimables sont toujours les mêmes: Levoz (i), Danthine et quelques autres continuent à mériter la haine de nos coquins, et si ceux-là passent par des démarches que moi je ne pourrais faire, ce sera par un sentiment respectable : ce sera dans le but de remettre sur la liste des secours tous ceux à qui ils sont nécessaires , et qui sont décidés à tout pour en obtenir. >

Il est aussi question, dans la lettre qui précède, de propositions pour terminer ces déplorables querelles, et rapprocher les deux catégories de rémigration liégeoise. L'initiative , paralt-il , fut prise par des modérés (9) que la peur avait poussés à s'associer aux exagérés. Des députés de la Commune, qui, plus désintéressés, comprenaient mieux les dangers de cette division, devaient appuyer leurs démarches, et, pour cela, provoquer une réunion où tous les réfugiés indistinctement auraient été appelés. On leur aurait fait comprendre la nécessité de mettre fin aux récriminations , de reconnaître que les dénonciations frappaient à faux , qu'ils étaient tous également des victimes du despotisme , des amis de la liberté , partant que des explications ultérieures étaient parfaitement inutiles; mais on exigeait l'adoption de la fameuse profession de foi , et c'était là une condition que les hommes si indignement calomniés avaient assurément le droit de ne pas accepter. La démarche devait ainsi fatalement échouer , au moins pour le moment , et nous laisserons encore ici parler Fabry père: € Oui, il a été question d'un rapprochement, écrivait-il à Henkart(3). Lyon l'avait négocié près de Rasquinet. Celui-ci eut la bonhomie de croire à la possibihté. Bassenge consentit à se trouver avec les autres , à condition de ne dire mot. Nos gens se rendirent

(1 ) Cest de Levoz d'EsDeux qu*il s^agit.

(t) « Nous savons qae beaucoup d'honoétes citoyens , égarés paf les suggestions de la malveiUance , sont revenus de leurs préventions, et fichés de ce qui s*est passé. Dès longtemps la réunion serait faite , sans quatre ou cinq mauvaises tètes qui g&tent tout. » Lettre de Bassenge , Danthine et Levoz déjà citée. Elle n*est pas datée, mais un billet qui l'accompagne porte la date du ii décembre ii95. Archives de l'Empire. Carton F. 15. 3,506.

(s) Lettre du 12 novembre ildZ. J^apiers de Henkart,

344 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [lT93]

donc au palais-cardinal, où les gredins furent, en ricanant, delà plus impudente insolence. Rasquinet et compagnie sortirent indignés. Les coquins se sont ensuite brouillés entre eux ; ils se déchirent et se dénoncent réciproquement. Il y a eu des cannes levées dans leurs assemblées. Briart, en pleurant, descendit de son siège de président, parce que les cannes du parti Fyon étaient les plus fortes. Brixhe, àla tête de Tautre parti ,a été pérorer aux Jacobins avec Briart contreFyon, et ont parlé de scrutin épuraloire, pour rendre leur société digne de raffiliation qu'ils sollicitent. Fyon a paru à la tribune , et a dit : Je ne sais pas faire des phrases , ni disputer contre de petits suppôts de la chicane^ etc. Voilà ce qu'il a dit de mieux dans sa vie. » Plus loin, parlant des projets de ses persécuteurs, Fabry dit encore : « Enlretemps il faut vivre , et nos ennemis ne songent qu'à nous rendre la vie dure. Savez-vous qu'ils se vantent de nous persécuter , si Ton rentre dans notre infortunée pairie : ils veulent exterminer tous les aristocrates, tous les modérés, tous ceux qui sont retournés dahs le pays, tous ceux qui se sont retirés sur le territoire autrichien (i);tout cela est suspect, tout cela doit être détruit. Ils s'apprêtaient ces jours passés à se rendre aux frontières, dans Tespoir d'accompagner et de diriger Texpédition vers Liège; il ont déjà, assure-t-on, demandé qu'on nous empêchât de partir , parce que nous aurions peut-être trop d'influence sur notre nation^ et que nouspourrions déranger les mesures qu'ion veut prendre. Quels impudents scélérats I Et on les écoute i Et, pendant que ces vils serpents distillent leur venin, nous n'avons aucun moyen défaire sentir la vérité, d'opposer l'antidote au poison t » Ce passage de la lettre de Fabry où il signale Fyon comme le chef da parti qui tendait à une réconciliation expHque une querelle qui éclata aux Jacobins le 3 novembre , et à laquelle le Moniteur consacra une partie de son compte-rendu (î). On y lit qu'un Liégeois réfugié — quelque membre sans doute du parti Fyon — monta à la tribune pour réclamer l'envoi des diplômes à la Société formée par ses compatriotes et dont l'affiliation avait été précédemment décrétée.

(i) Ceci désigne particulièrement Gbestret, son ami Bailly, le vieux général de Donceel et son fils, qui ne cessèrent de résider à Bruxelles.

(i) Séance du 13 brumaire an II (3 novembre 1793). Nous ne Tavons pas trouvée dans le Journal de ta Société. Elle est dans le Moniteur^ n« 46 du 6 novembre.

It793] CHAPITRE XXV. S45

Bourdon de rOise s'opposa eu termes fort vifs à renvoi réclamé : Les

Liégeois, disait-il, n'ont pas le droit de former une Société particulière .

A répoque où on le leur a reconnu , on les croyait Français ; mais

aujourd'hui qu'il est bien constaté qu'ils sont simplement des

réfugiés, ils ne peuvent que demander à faire partie de la Société-mère.

Laveaux répondit que le Pays de Liège étant réuni à la France, le

principe invoqué par Bourdon 'de TOise n'était pas applicable ; le but

que se proposaient les Liégeois ne pouvait être atteint que par une

association séparée, et il y avait lieu de maintenir l'affiliation.

Là-dessus , un Liégeois — c'est le Moniteur qui parle , et , d'après

Fabry , Brixhe serait ici indiqué — « renouvelle les inculpations

faites contre plusieurs membres de leur Société qu'il nomme; il

les accuse d'être les partisans et les défenseurs des Brissotins; il

demande que l'envoi du diplôme d'affiliation soit suspendu, jusqu'à

rachèvement du scrutin épuratoire. Les membres inculpés — Fyon

sans doute entre autres — montent à la tribune pour se justifier , et la

Société , sur la motion d'un membre , renvoie le tout à son Comité

de présentation , sans rapporter l'aiTêté qui avait accordé l'affiliation

à la Société liégeoise. »

Ces querelles entre les avancés devinrent toujours plus vives. Ils Toalurent singer en tout cette sublime Montagne , qui continuait à leur apparaître comme l'expression du républicanisme le plus parfait , et se déchirèrent entre eux , après avoir aussi proscrit leur Gironde. A cet égard, la correspondance de Fabry avec Henkart continue à fournir des détails fort intéressants et que nous allons reproduire, tout en reconnaissant qu'ils ne perdraient pas assurément , s'ils étaient donnés dans un langage un peu moins amer : cHaleng (i) nous raconte des traits comiques de nos bêtes. Le grand Fyon est toujours le prédominant. Brixhe ne parait plus à la vénérable Assemblée, qui a banni Briart et Wilmotte, avec réquisition à la Commune de Paris de ne pas leur donner de passeports. Mais l'illustre Wilmotte a décampé sans en prendre , et l'on ne sait où il est allé (s). > Puis cet autre passage, transcrit d'une lettre que lui écrit de Paris ce même Haleng : « Nos coquins les cardinaux repré-

(i) Cest rimprimeur Albert Haleng, qui épousa Tatnée des filles de Fabry. (t) Lettre du 30 novembre 1703. Papiers de Henkart.

546 RÉVOLUTION LIÊGEOISB. i^"*^!

sentent aujourd'hui des dogues lancés dans une arène les uns contre les autres : ils se battent , ils se déchirent comme cette espèce de chiens, ils sont honnis à présent de ceuxqi^i les protégeaient; on ne les écoute plus, pas même à la Commune. Celle-ci voit bien que ces vils calomniateurs ne sont que de faux patriotes, et la plus grande partie des voleurs. Vos plus cruels ennemis , ceux qui ont cherché à

vous nuire, sont arrêtés ou cachés. Fyon et N (i), célèbre

dénonciateur , sont en arrestation depuis quatre jours aa Comité révolutionnaire de notre section; Wilmotte et Briart se tiennent cachés. Telle est toujours la fin du règne des scélérats. On a fait une députation au ministre de Pintérieur pour les secours ; Jean- Paul (t) en était ; elle a été très-accueillie. Le ministre est d'avis de faire assembler tous les Liégeois , et , pour participer aux secours, chacun devra donner les causes de son exil; de manière que nous avons tout espoir que cette dernière somme ne sera pas gaspillée comme la précédente, et que nous allons être remis en fond com des hanses sin cou. > ( s )

Ce fragment de la lettre de Haleng fait allusion à un nouveau secours de 150,000 livres décrété sur le rapport de Merlin par la Convention le 29 novembre (4). Comme le précédent décrété le 18 juillet sur le rapport de Real , il concernait aussi les Belges , tandis que les deux premiers de 50,000 livres seulement, accordés le 13 mars et le 27 avril , ne concernaient que les Liégeois. Le ministre de Tintérieur — c'était Paré, qui, depuis le 15 août précédent^ remplaçait Garât — était chargé de rendre compte de la répartition de cette somme entre les réfugiés. Comme il n'ignorait pas les embarras qu'avait rencontrés son prédécesseur, et les réclamations qui l'avaient assailli quand il s'était agi de distribuer le subside décrété en juillet après le schisme, et réparti avec une odieuse partialité par rassemblée montagnarde, il voulut prendre ses précautions, et demanda à la Commune de Paris de lui venir en aide. Dès la 4 décembre, le Conseil-général chargea quatre de ses membres

(i) Cette initiale désigne sans doute Wa.tlière Nihon, Tan des dénonciatears de Fabry.

(i) Gilkinet.

(s) Lettre du 8 décembre 1793 à Henkart. Papiers de Henkart. (4) Moniteur^ n'^ 70 du 30 novembre 1793.

de se mettre en rapport avec les sociétés établies par les différentes catégories de réfugiés , de s^enquérir de leur esprit » et de présenter aa ministre des listes propres à le guider dans la répartition des secours. Nous allons puiser dans leur rapport (i) les détails relatifs aux Liégeois.

On y voit que la liste fournie par V Assemblée générale populaire comprenait 159 Jioms (% ), et nous avons compté 192 signatures à la suite de la fameuse adresse du 6 août. La différence résulte peut-être de ce que , sur cette dernière liste , figuraient trente-neuf réfugiés établis à Sedan et à Givet , qui n'avaient pas été portés sur la liste des commissaires de la Commune. Il existait d'autres réfugiés encore : c'étaient ceux qui n'avaient pas voulu adhérer au mouvement montagnard, et qui continuaient à former une société particulière. Ceux-ci n'avaient rien obtenu du premier subside de 150,000 livres accordé après l'établissement de l'Assemblée générale populaire : chargée de la distribution, cette assemblée avait imposé Tobligation,pour être admis aux secours, de représenter un diplôme délivré par elle (s). Les trente-huit réfugiés dont nous avons parlé plus haut formaient une première liste de ces dissidents, et une seconde liste comprenait les douze réfugiés (4) nominativement dénoncés an Comité de surveillance. Dans leur rapport, les commissaires de la Commune déclaraient bon Tesprit des sociétés belges et lié-

(1) n se trouve, avec un grand nombre de pièces à Tappui, dnxArcMvei de FEmpire, Carton F. 15. 3,K06. Ces quatre membres de la Commune du 31 mai étaient : Vincent^ Remy^ Delacaur et PaquoUe.

(t) Le rapport classe même ces 159 rédigiés par leur ftge : il y en avait 14 âgés de plus de 00 ans, et 18 âgés de plus de 50 ans. Le reste était plus jeune. l\ est bon de noter que Fabry père ne figure pas, comme nous le dirons, dans ce relevé. Mous ferons remarquer que , sur toutes ces Ustes , ne se trouvaient que les réAigiés qui avaient besoin de secours.

(s) C'est à ce propos que Bassenge écrivait : « Une nouvelle et bien plus ample distribution s*est faite , nous n*y avons eu aucune part ; elle a été toute entière abandonnée à la Société populaire qui , formée d*abord d*un très-petit nombre , 8*accrut par cette distribution , de sorte que des secours ont été donnés à une foule qui certes est loin d*y avoir le droit que nous y avons. • Archives de VEmpire, Carton F. 15. 3506.

(4) Soleure faisait le treizième, mais on a vu, par une lettre d*Hyac. Fabry, que le ministre — on ne sait trop pourquoi — ravait traité plus favorablement que les autres.

548 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [i7»S]

geoises : il n^avait, disaient-ils, éclaté de division qu'entre les Liégeois , à propos de la lettre adressée à Lebrun , et ils paraissaient d'abord disposés à admettre le principe appliqué précédent ment que , pour participer aux secours , il fallait faire partie de rassemblée , ce qui supposait une rétractation à laquelle des hommes d'honneur ne pouvaient se soumettre. Plus tard, heureusement, ils adoptèrent un système moins rigoureux.

Ce fut en grande partie le résultat de la réaction qui se faisait insensiblement jour dans rassemblée même. Fatiguée des querelles qui troublaient incessamment ses séances, elle y mit fin en se débarrassant des Montagnards les plus turbulents: Wilmotte, Briart, Demani , Nahon , Nihon , De Behr et autres , furent successivement expulsés. Ce mouvement d'épuration parait avoir obtenu Tapprobation du ministre , et même des commissaires de la Commune , qui — c'est une justice à leur rendre — poussèrent de toutes leurs forces à une réconciliation. On trouve encore là-dessus des détails dans la correspondance de Fabry : c Haleng est ici , écrivait-il le 27 décembre à Henkart (i), il a été avec Bassenge, Rasquinet et tous les honnêtes , à une conférence avec quatre députés de la Commune qui les ont très-bien reçus. Bassenge a parlé comme un oracle , et on a très-bien entendu ce qu'il disait , au point que Haleng lui demanda s'il avait eu la précaution de magn( deljusaie (s). Il s'étendit sur les torts de la Commune à notre égard, sur la vileté de nos adversaires , sur nos droits à l'hospitalité promise et si mal exercée. Les quatre députés ont convenu de tout. On devait se retrouver quatre ou cinq jours après , pour régler la distribution des secours. Il mé parait que ceux de P.^ris ont donné en note leurs réclamations, et que ceux des départements devront, s'ils veulent participer à ces secours, s'adresser aux communes qu'ils habitent, pour qu'elles fassent parvenir leurs notes à Paris, probablement au ministre. Quoi qu'il en soit , la vénérable société de nos gredins

(i) Papiers de Henkart, Fabry écrivait aussi, trois jours après', k son gendre Dupont : c Nos gens croient que le vent devient un peu plus favorable pour eux « parce que nos vilains se font connaître de plus en plus et continuent à se déchirer comme chiens et chats. » Papiers de Fabry.

(%) De manger du jus de réglisse. Haleng voulait sans doute lui demander s*il avait eu la précaution d'adoucir ses paroles.

[l7»Sj CHAPITRE XXV. 349

n*aiira rien à dire dans la distribution..... Bassenge a dit : Si nous éHons encore en état de nous entr^ aider , nous ne serions pas encore ici. Nous n'avons pas voulu nous compromettre avec des gredins^ ni avec ranimai qui a eu l'indignité de nous donner cette épithète. Ce n'est pas de T argent que nous demandons ; (fest d^étre employés et fétre utiles suivant nos talents. Vous savez qael est l'animal ( i )? Ses actions paraissent baisser. Reste à savoir s'il ne joaera pas quelque tour de son métier encore. »

Cette entrevue fut probablement le résultat d'une lettre écrite aux quatre commissaires de la Commune par Bassenge , Dantbine et Levez d^Esneux , au nom d'une quantité de Liégeois fonctionnaires et autres , pour obtenir que la participation aux secours ne dépendit pins de la qualité de membre de l'assemblée populaire. Cette lettre, à laquelle nous avons emprunté quelques détails ^ était accompagnée d'nn billet dont nous avons retrouvé la minute écrite de la main de Bassenge ( t) , et qui était adressé à l'un de ces commissaires , on ne dit pas lequel. Il porte pour toute signature : Les administra^ ieurs et municipaux du ci'4evant pays de Liège, et sa date : 14 décembre 1 793 y détermine celle qui manque à la lettre à laquelle il était joint ; on y exprimait le désir et l'espoir d'être entendu. La demande fut accueillie , et la lettre dont on vient de lire un extrait Tattesle^ en même temps qu'elle permet de fixer approximativement le jo«r où l'entrevue eut lieu, L'attilude des commissaires, et surtout celle du ministre qui paraissait bien décidé à ne plus s'en rapporter aux indications fournies par l'assemblée , inspiraient à Bassenge une confiance qui ne fut pas trompée, mais que son vieil ami ne partageait pas. c Bassenge , écrivait celui-ci à Henkart le 30 décembre , croit que les choses iront mieux , et que nos coquins n'^auront plus rien à dire. Il nous écrit ce que Haleng nous avait dit

(i) Henkart probablement le savait, mais il est bon de dire an lecteur que Pabry désigne ici Chaumette , le procureur de la Commune, qui fut effectivement, trois mois après, compris dans le procès des Hébertistes.

(i) Archives de VEmpire. Carton F. 15. 3,506. Quant k la lettre à laquelle ce billet était joint , il en fut écrit une exactement semblable au ministre de riDtérieur. Celle-ci est signée : N. J. Moyse^ P. F. Andréa j. P. Gilkinet, P. J. Q^evremani , J. J. Levez , J. N. Bauenge^ Cb. B. Domoliw , F. J. Spiraux^ B. hanthine.

350 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [iTSSl

de son onlrevae avec les quatre députés. Il a réellement parlé comme un ange; mais je ne suis pas si confiant que lui. » (i)

Dans cette lettre , Fabry s^apitoie sur le sort de Lebrun, dont il vient d'apprendre la condamnation : «Je suppose, dit-il à Henkart, qu'il aura été expédié hier (s). Quelle destinée! Je ne puis m'empêcher de le plaindre , de plaindre sa pauvre femme , ses enfants. Il fut coupable ou du moins faible envers moi , mais je ne le croyais pas criminel envers la république. » L'infortuné , prévoyant le sort qui Taltendait , s'était, dans les premiers jours de septembre(5), échappé de Thôtel des affaires étrangères où il avait jusqu'alors continué à exercer ses fonctions (4), et réfugié, sous le nom de Brasseur liégeois , dans l'hôtel d'Harcourt, rue de l'Égalité. Cet hôtel , devenu propriété nationale depuis l'émigration de son propriétaire , avait été loué à une femme Deserre à qui le proscrit avait rendu quelques services. Il s'y croyait en sûreté ; mais la malheureuse , soit par espoir d'une récompense , soit par la crainte de l'horrible décret du 23 ventôse an II , qui punissait de mort le citoyen qui aurait recelé sciemment un individu mis hors la loi , le dénonça (5). Alors se passa un fait qui honore la nature humaine : tous les locataires, indignés d'une semblable conduite, résilièrent

({) Papiers de Henkart,

(1) Uravaitétôle 27.

(s) A ce propos, Hyac. Fabry écrivait le 11 septembre à^son ami Henkart: « Tentends d*ici clabauder la bande du palais cardinal sur Tévasion de Lebrun- Je ne suis pas dans leur sens, tant s'en faut, mais Je blâme aussi cette fuite. > Fabry nous parait être plus dans le vrai en disant : f Innocent on coupable , il me parait que , dans les circonstances, il n*a pas si mal fait. » Papiers de Henkart.

(4) Nous devons le supposer, en lisant dans la lettre du 12 juillet , qui contient le récit du 31 mai liégeois , qu*à cette époque Lebrun travaillait encore dans les bureaux de la république.

(5) L'indiscrétion d*un de ses amis , un réfugié liégeois nommé Donat , doit aussi avoir contribué à son arrestation. Nous lisons dans une lettre d'Hyac. Fabry à Henkart du 10 Janvier 1794 : « A propos du pauvre Lebrun que, comme toi , d'après sa vie privée. Je ne puis croire un traître, on dit que c'est aux stupides imprudences du sot Donat qu'il doit d'avoir été découvert. Cet imbécile allait le voir deux fois par Jour, et avait la maladresse d'aller droit chez le mari , en sortant de chez la femme. Il est bien étonnant aussi qu'on choisisse pour confident un aussi plat bavard. l\ est maintenant en arrestation , et il ne doit pas s'attendre à se vQir bientôt élargi. • Papiers de Henkart.

leur bail, et Thôtel d^'Harcourt resta vide. Ces faits furent racontés à la Convention dans une séance où il fut question d^une pétition de la dénonciatrice, qui alléguait cette désertion à Tappui de sa de* mande d^une diminution de loyer. Le rapporteur concluait à une réduction de 1,000 livres sur les 7,000 qui constituaient le prix imposé à la locataire principale, et Lecointre, de Versailles, appuya ces conclusions. Hais — c^était plusieurs mois après le 9 thermidor (i) — Isaban critiqua en termes fort vifs le discours de Lecointre en faveur d'une femme qui avait violé les droils sacrés de rhospitalUé , et il soutint qu'il valait beaucoup mieux se montrer généreux envers la veuve du proscrit , qui n'avait qu'une rente de 600 fr. pour se nourrir, elle et ses sept enfants (s). En définitive, la loi existait, et, tout en accueillant avec de violents murmures une réplique de Lecointre , la Convention ne pouvait méconnaître son œuvre , toute odieuse qu'elle était , et les conclusions furent admises.

(i) Le23 février 1705. H est assez étonnant que le ManUeur ne contienne ancane trace de cet incident, qu'il rappelle néanmoins dans le compte-rendu de la séance du lendemain. Nous en avons trouvé le récit dans la Gazette nationale Uégemey n« 09 du 12 ventôse an III.

(t) Une lettre de Hyac. Fabry à Henkart , du 28 juin 179-4 « contient ce passage relatif encore à la malheureuse veuve : c Je n*ai pu avoir de ses nouvelles depuis les revers affireux qu'elle a essuyés. Je ne pense pas qu'elle habite encore la rue d'Enfer. Sa situation ne lui permettait plus de garder cet appartement. Elle s'est présentée plusieurs fois à la Convention avec ses enfants , et Ton m'a dit qu'elle avait été accueillie. Mais comment adoucir lé malheur d'avoir ainsi perdu un mari , un père! Le pauvre imbécile qui l'avait décelé, dit-on, vient de payer cher son étoorderie. > {Papiers de Benkari.) Ce pauvre imbécile , c'est le Donat mentionné dans la lettre du 10 janvier. Il figure en effet parmi les 46 condamnés du 7 messidor (35 juin 1794 ). MonUeur, n* 282 du 30 juin 1794.

Les Franchimontois de nouveau se séparent des Liégeois. — Décision du ministre relative à la répartition des secours entre les réfugiés. — Réclamations. — Lettre de Fabry. .- Arrestation de Ransonnet. — Son élargissement et son départ pour Tannée. — Intervention de Bassenge en faveur de Fyon. — Ses rapports avec Robespierre. — Ses efforts pour amener un raccommodement entre les Liégeois. — L'Assemblée générale désavoue les dénonciations. — Le ministre admet à la répartition les douxe réfugiés dénoncés. — Le raccommodement consommé. —On en informe la Convention. — Briart et Brixhe aux Jacobins. — Fyon , dénoncé par Briart, est défendu par Robespierre. — Sa querelle avec Brixhe. — Il est de nouveau arrêté et rayé de la liste des Jacobins. — Mémoire de Bassenge au Comité de salut public. — Son arrestation. >- Inquiétudes et démarches de ses amis. — Sa première lettre à Henkart— Son adresse à la Convention au nom de ses compatriotes. — Nouveaux secours accordés aux réfugiés par la Convention. — Renseignements rassurants sur Tarrestation de Bassenge. — Sa seconde lettre à Henkart. — Sa mise en liberté. — Nouvelle entrevue avec Robespierre. — Craintes des réfugiés par rapport au changement survenu dans la politique extérieure de la Convention.

Les prévisions de Bassenge commençaient à se réaliser. Petit à petit rassemblée s'épurait. Les dénonciateurs étaient honnis, chassés, et les Franchimontois , voyant leur crédit baisser , notifièrent un beau jour Tintention de rompre de nouveau Tassociation dont ils avaientetelesveritablespromoieurs.il en resta cependant plusieurs: ceux qui formaient ce que Fabry appelait le parti Fyon , et Fyon lui-môme , qui avait rompu complètement avec son compatriote Brixhe , le chef du parti contraire , de ce parti qui comprenait les

moDlagoards excessifs. Cette retraite eut lieu le 38 décembre (i). Du moins il existe à cette date une résolution de rassemblée parlicolière des Franchimontois rapportant Tarrêté du 15 juillet précédent qui avait décrété la réunion à l'assemblée des Liégeois , et invitant celle-ci à renoncer à Tavenir au titre d'Assemblée générale populaire des citoyens des ci-devant pays de Liége^ Franchimont , Stc^ velolet Logne, En prenant cette résolution, rassemblée franchimontoise en profita pour exhaler sa rancune ; elle déclarait « n'entendre poartant pas rompre, mais vouloir resserrer de plus en plus les liens de fraternité avec tous ceux des membres des sociétés populaires ou comités des citoyens réfugiés des pays réunis, qui s'étaient constamment montrés les ennemis du despotisme, de Taristocratie , de Tintrigue et du modérantisme , et les partisans de la souveraineté du peuple et de la réunion pure et simple à la république française, principe que les citoyens de Franchimont , Stavelot et Logne s'étaient toujours fait un devoir de manifester dans les moments de crise, comme dans ceux du triomphe de la liberté (a). » Cette invitation n'ayant pas eu l'effet qu'on en attendait, et l'assemblée générale n'ayant rien changé à son titre , sans doute parce qu'un certain nombre de Franchimontois continuaient à en faire partie, on décida quelques jours après (4 janv. 1794) de protester contre cette prétention, et de faire imprimer et afficher le procèsverbal du 25 décembre. Le tout fut ensuite transmis à la Commune de Paris, (s)

Toutefois , malgré ces indices favorables aux modérés, plusieurs semaines devaient encore se passer avant que la désunion prit fin.

(f) f Les Franchimontois ont signifié aux Liégeois quMIs faisaient bande k put... n pourrait se faire qiÊd les honnêtes , la Société une fois bien épurée , lui fissent llionneur de la rejoindre. > (Lettre de Fabry à Henkart du 31 décembre i793. Papiers de Henkart.) Les expéditions délivrées par cette Société d*un républicanisme si farouche portent en tête : c Assemblée des citoyens patriotes réfugiés du pays de Franchimont , Stavelot et Logne , réunis à la république française par décret du 2 mars 1793, style barbare... i

(«) Archives de VEmpire. Carton F. 15. 3,S06. L*extrait de ce procès-verbal est signé de Dethier comme président.

(s) Le procès-verbal du 1«' février porte : t Le conseil renvoyé à TadministratioQ de police des pièces envoyées par les patriotes réfugiés du pays de Franchimont, Stavelot et Logne , dans lesquelles ils désavouent les arrêtés qui pourraient être

354 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [l794j

Si, parmi les ayaocés, il en était qai revenaient de lears préventions contre Fabry et ses amis politiques ( i ), d'autres les conservaient aussi vives que jamais. « Lyon, mandait Fabry à Henkarl le 10 janvier , se distingue actuellement dans les indignes. Il a eu Timpudence de faire adopter par la dégoûtante clique un arrêté qui défend d'y admettre, ni même d'y proposer des Fabridens. Ce serait le moment de buriner le portrait de ce coquin ; on aurait si beau jeu i (t) » Cet arrêté fut appliqué à Loneux , qui avait été porté sur la liste des trente-huit dissidents , et se présenta néanmoins , forcé quMl était par le besoin ; il fut, à la satisfaction de Fabry, brutalement repoussé (s). C'était, dans les circonstances, montrer trop de roideur. Fabry avait sans doute été cruellement poursuivi, mais son patriotisme aurait dû imposer silence à son ressentiment. Dans Tinlérêt même de son pays, il importait de mettre fin à la division, et si rassemblée modifiait son attitude, annonçait de meilleurs sentiments, convenaitil de repousser ses avances ? Bassenge jugeait mieux de Tétat des choses, quand, au risque d'encourir le mécontentement d'amis à qui il était complètement dévoué , il se montrait disposé à ménager un rapprochement , et se prêtait à tout ce qui pouvait y conduire. Pour y parvenir, il fallait juger avec quelque indulgence la conduite de ceux qui , conune Loneux, subissaient la loi de la nécessité.

La seconde entrevue avec les commissaires de la Commune , entrevue où Bassenge se promettait de détruire les mauvais effets des dénonciations, n'avait pas eu lieu. Dans ce retard, Fabry

pris par la Société popalaire des citoyens du pays de Liège, i ( Procèi-verlmux du corueil général de la commune de Paris, vol. XXXV, carton 13.) Ces protestations ne produisirent pas grand effet , car il existe aux Archives de FEmpire , dans le carton dé^à cité , k la date du 15 février encore, une pièce où rassemblée générale continue à se parer du titre qui excitait la colère des Franchimontois.

(f) «( Bassenge a dîné chez Smits avec les Digneffe. Savez-vous que ces illustres ont la bonté de dire qu'ils sont un peu revenus de leur prévention contre les Fabry 1 » (Lettre de Fabry k Henkartdu 37 décembre 1793. Papiers de Henkart.) Voilk trois réfugiés qui, comme aussi Gosuin, ne figurent sur aucune liste, parce qu'ils ne réclamaient pas de secours.

(f) Papiers de Henkart.

(3) t Le lâche Loneux a reçu le prix de sa bassesse : il s*est fait pré^nter à finfecte repaire des cardinalisles , et il a été rejeté. U est maintenant conspué partout. j> LeUre d'Hyac. Fabry k Henkart du 10 janvier 1794. Ibid.

découvrait an nouvel indice d'une influence , celle de Chaumette , qui s*était constamment exercée au détriment des réfugiés modérés ; ceux-ci croyaient n'avoir aucune justice à attendre aussi longtemps que cette influence resterait debout , et ils attendaient avec anxiété le résultat de la lutte qui venait de s'ouvrir entre les ultra-révolutioDuaires dont Chaumette était le grand-prêtre , et le parti de la clémence représenté par Danton et Camille Desmoulins. C'est à cette lutte que s'applique celte phrase d'une lettre de Fabry à Henkart : t Quant au gredin (i) et sa séquelle, je ne sais et ne vois encore quelle sera l'issue de l'histoire. > (a)

En attendant , quoiqu'il ne fût pas l'homme des ultra-révolutionnaires y Paré n'avait pas l'énergie nécessaire pour leur résister , pour se mettre au-dessus des opinions politiques qui dominaient dans le Conseil-général de la Commune , et prendre hardiment l'initiative ; il attendit que les commissaires lui suggérassent la conduite à tenir. Le 15 janvier y ils lui proposèrent d'admettre à la distribution des secours ceux des réfugiés à qui l'on ne faisait d'autre reproche que de ne pas être membres de l'Assemblée générale populaire, et de suspendre sa décision pour les douze autres , qui avaient été dénoncés au Comité de surveillance coijime ayant prétendument tenu des propos inciviques. Le ministre accueillit la proposition , et fit aussitôt délivrer des mandats de patment à ceux qu'on admettait à la distribution. Les réclamations ne manquèrent pas. Il yen eut de la part des dénoncés^ au nom desquels Bassenge , Spiroux et Gilkinet réclamèrent communication des dénonciations pour y répondre (s). II y en eut de la part des admis, qui prirent chaleureusement la défense de leurs compatriotes moins favorisés (a), et voulurent môme partager leur quote-part avec eux, ce que ceux-ci refusèrent, en alléguant que l'aide de leurs amis ne leur avait pas encore fait défaut (5). A ce sujet, Fabry écrivait à Henkart: « Nous supposons

(f ) Nous ayons déjà dit que , sous la plume de Fabry et de Bassenge , cette qualification grossière désigne Chaumette , qui s^en était servi contre eux.

(1) Lettre du 10 janvier 1794. Papiers de Henkart.

( 3 ) Lettre collective du 27 janvier 1794. Archives de VEmpire. Carton F. 15. 3,506.

(4) Antre lettre coUective de J. J. Levez et de Danthine du S18 janvier 1794. /^td.

(s) Lettre de Bassenge et de Gilkinet pour eux ei leurs co-victimes déwmcées. Do 22 janvier 17^4. Ihid,

356 RÊVOLCTION LIÉGËOISB. |l794]

charitablement qu'on voas aara écrit de Paris à quoi en était Taffaire de la distribution. Nous en avons par-ci par-là quelques informations. Nous avons eu une apparition de Nicolas (i), qui nous apprit que cette distribution avait commencé : la plupart des Liégeois , honnêtes et malhonnêtes , ont eu leurs 300 livres. La plate bande n'a pas dirigé l'opération ; mais , par une suite des préventions antérieures, douze Liégeois sont nominativement exclus , jusqu'à ce quils aient ' refuté les dénonciations faites contre eux (s). Vous sentez bien que moi, Hyacinthe, Henkart, Defrance, Bassenge ont l'honneur d'être du nombre ; et puis Gilkinet , les deux Spiroux , Leruitte , Chèvremont ; nous ne connaissons pas positivement les deux autres. J'oubliais Liben. On croit que le douzième est Florquin , de Montegnée (3). Nicolas a écrit là-dessus au ministre , qui ne lui avait pas encore répondu hier ; une seconde lettre doit aujourd'hui presser la réponse , pour exiger la connaissance de ces prétendues dénonciations (a). » Defrance et Henkart avaient aussi envoyé de Charleville une réclamation dans le même sens , et n'avaient pas été plus heureux que Bassenge. D'après cela, Fabry se décida à faire aussi la sienne. Cette lettre est très-digne (5): il retrace toute sa vie, les services qu'il a rendus à la cause de la liberté , et la facilité avec laquelle ont été accueillies les impostures répandues contre lui. Il ne demandera pas de connaître ces dénonciations, puisqu'il ne peut s'abaisser jusqu'à y répondre (e). La lettre finit ainsi: c Je n'ayou-

(1) Bassenge aîné.

(i) f II semble , écrivait de son côté Hyac. Fabry, qu*on craint que ces secours ne s*élèvent à une somme trop forte , car on revient encore sur le prétexte des vieilles dénonciations : on avait été bonnéte et loyal à Tentrevue qu'on a eue avec nos gens, mais on ne Ta point renouvelée encore. Peut-être a-t-on fait la misérable réflexion qu*il y avait beaucoup de malheureux proscrits à secourir. 1 Lettre à Henkart du 30 décembre 1795. Papiers de Henkart.

(s) La liste que nous donnons plus haut prouve que Fabry se trompait, et que le douzième était Groulard et non Florquin.

(a) Lettre du 27 janvier. Papiers de Henkart,

(6) Elle porte la date du 23 janvier 1794.

(e) Il avait d*abord été question de le demander, puisqu*Hyacinthe ^oute à la lettre de son père à Henkart ces quelques lignes : <c II est toii^ours pénible d'avoir k repousser des calomnies. C*est ce qui m*a déterminé à ne pas vouloir que papa demandât les dénonciations qui étaient dirigées contre lui. D'ailleurs ce parti éuit plus fier. • Lettre du 37 janvier 1794. Papiers de Henkart.

1*79*1 • CËAWTRË XXVI. 557

lerai pas de nouvelles sollicitations pour des secours, ou plutôt pour être mis à même de gagner des moyens d'existence ; car il m'est moins pénible de supporter la crainte d'avoir à périr accablé de besoins, que d'acheter des ressources par d'humiliantes justifications, dont ma réputation et mes malheurs doivent me dispenser. Au reste, citoyen ministre, tu vois dans quel état nous nous trouvons, moi et ma famille. Certes, il nous donne quelques droits à la bienveillance nationale. Mais , soit que nous en ressentions les effets, soit que la fatalité nous condamne à ne point les éprouver , je n'en adorerai pas moins ardemment la liberté , je n'en ferai pas des vœux moins sincères pour le bonheur de l'humanité, car je sens que ces sentiments peuvent consoler de tout. »

En écrivant quatre jours après à Henkart , il lui disait au sujet de cette lettre : « Je vous joins la copie de la missive que mon chancelier (i) a trouvé à propos de faire, et à laquelle on ne répondra probablement pas. Vogue la galère I > Et plus loin : « Je vois bien qn'il n'y a pas moyen d'avoir accès à personne , et qu'il faut laisser aller les événements. Allons, espérons que le ciel fera k reste. % Quant aux douze dénoncés , en suspendant toute résolution à leur égard, Paré avait écrit au comité des secours publics de la Convention pour savoir si des secours devaient être délivrés aux réfugiés qui étaient détenus , ou seulement dénoncés et radiés des sociétés populaires («). La décision se fit attendre, et ces douze malheureux obliDrenlleurpart seulement dans le mois suivant, lorsque l'assemblée eut anéanti les dénonciations. Disons auparavant quelques mots de Ransonnet, qu'on va voir intervenir, en faveur de ses amis, auprès du personnage le plus considérable de cette époque , dont il fit la connaissance lors de son arrestation.

Ce brave officier avait été, le 15 novembre 1795, emprisonné au Luxembourg pour avoir, par son absence, été cause de la perle de Marchiennes. Au bout de cinq semaines , voyant son affaire traîner en longueur, il écrivit à la Convention (s) pour demander un prompt

(0 n désignait ainsi son fils Hyacinthe. Cette lettre à Henkart est du 27 janvier. Papiers de Henkart,

(t) Réponse de Paréjà une lettre collective de Levoz , Dantbine et Rasquinet du iTévrier i794. Archives de VEmpire. Carton F. 15. 3,506.

(s) Le 31 décembre. Moniteur, n* 94 du ii décembre 4703. TOME II. 23

jugement: c Qu'on ne me laisse pas^ disail-il , davantage perdre des moments que j'ai voués à la liberté, pour laquelle je combats depuis neuf ans. > Son absence de Marchiennes était, disait-il encore, le résultat de Tordre que lui avait donné son chef, le général Maisonneuve, d'aller à Douai; il y avait aussi contre sa probité une inculpation qu'il repoussait en défiant son dénonciateur. Ses amis se préoccupaient naturellement de cette affaire , quand ils reçurent du prisonnier des explications qui les rassurèrent : c'étaient les chefs mêmes de Ransonnet qui avaient été cause de l'échec, et ils cherchaient à en rejeter la faute sur lui (i). La lettre à la Convention avait été renvoyée au comité de sûreté générale , qui fit aussitôt mettre en arrestation les deux accusateurs, et bientôt il fut démontré que l'accusé n'avait pas même reçu là gratification qu'on lui reprochait d'avoir touchée deux fois. « Cela lui a fait du bien , écrivait Fabry à Henkart (t), et l'on a dit k sa femme d'être tranquille. »

Un mois plus tard , en effet , Ransonnet sortit de prison , et c'était à Robespierre surtout, dont il avait sollicité la justice, qu'il devait ce résultat (s). Il lui fut sans doute redevable aussi d'un commandement plus important, car il fui, dit Fabry dans sa lettre, placé à l'avant-garde du corps envoyé vers les Ardennes. c Je voudrais, ajoutait-il, être avec lui; mais il faudrait être autorisé pour faire le bien et déjouer les méchants. Je ne doute pas que le cher homme ne se porte à quelques histoires de petites vengeances; mais au moins il ne les dirigera pas contre les amis des honnêtes , comme feraient tous nos coquins. On parle des hordes belges et liégeoises pour être sous ses ordres. On les réorganise à présent à

( i ) < Selon toutes les apparences , écrivait Fabry à Henkart le 30 noTembre , Ransonnet sera honorablement justifié. Il était absent par ordre supérieur de Marchiennes , quand ce poste a été repris , et ceux qui ont eu la noirceur de lui attribuer la faute de cette reprise, en sont coupables eux-mêmes. » (Papiers de Henkart.) Dans une lettre du 8 décembre 1793, on lit encore : « J'ai reçu une grande lettre de Ransonnet , qui se fait un plaisir de venir noUs voir quand on le lui permettra. Tout ce quUl me dit de son histoire me le fait croire absolument irrépréhensible. Deux généraux qu'il a traités de J... f.... sont ses accusateurs. » Ibid.

{%) Lettre du 27 décembre. Ibid.

(3) « Ransonnet doit venir nous voir après-demain avec sa femme. H est enfin sorti du Luxembourg. C'est Robespierre qui a le plus contribué à sa liberté, i Lettre de Fabry à Henkart du 27 janvier 1794. Ibid.

Amiens , où Ton a ren?oyé des déserteurs des deux nations qu'on avait conduits ici, et auxquels j'ai parlé. Je n'ai pas grande opinion de ce ramassis qui est à Amiens ; il y a parmi eux tant de brigands de la plate-bande I Je conseillerai à Ransonnet de demander que le régiment, dont le cher Charles (i) esta présent premier lieutenantcolonel, soit de la partie ; mais je serais bien plus à mon aise , si je pouvais être l'ange gardien de tout cela. J'ose croire que j'imposerais aux méchants. Si l'on daignait me consulter, loin de rapprocher le ramassis y on l'éloignerait bien loin. Tout dépendra des commissaires qu'on nommera pour cette partie. »

Avec le chaleureux empressement qui portait; Ransonnet à obliger , il voulut procurer aussi à ses amis la faveur du personnage important auquel il devait la liberté, peut-être môme la vie. Ce fut d'abord Bassenge qu'il mit en rapport avec Robespierre. Toujours généreux, Bassenge voulut profiler de l'occasion pour solliciter en faveur d'un homme dont les Girondins Uégeois n'avaient certes pas à se louer. Le Franchimontois Fyon avait été, dans les premiers jours de décembre, arrêté et conduit au comité révolutionnaire de sa section. Hyacinthe Fabry, dont on ne peut admettre toujours le témoignage quand il s'agit des adversaires politiques de son père , suppose que c'était là le résultat des intrigues de Brixhe ( t ) ; il est tout au moins certain que les querelles des avancés entre eux n'y furent pas étrangères. Fyon était assez inquiet de se voir en cet état (3), quand Bassenge, conduit par son bon cœur, se décida à intervenir en sa faveur sans y avoir été sollicité. Au contraire , il le fit sans consulter ses amis , qui ne lui épargnèrent même pas des paroles de blâme (4). Ils ne devaient assurément rien à l'accusé,

(i)*Ce prénom indique Lonhienne de Verviers , qui avait d^à occupé le même poste dans le corps de chasseurs levé en 1790 à Liège.

(1) Lettre du 8 décembre 1793 k Henkart. Papiers de Henkart.

(s) f Ghapuis est de retour h Paris, et a été voir Fyon qui pleure dans sa prison. Ransonnet jure dans la sienne où Tbomas Payne et Cloots viennent d*étre conduits. Tbomas Payne! » Lettre de Fabry à Henkart du 30 décembre 1793. Ibid,

(4) Dans une lettre à Henkart oii il parle de Yinconcevable anecdote concernant Fyon — nous ne savons ce que cela signifie — Fabry dit : c Je me suis toujours piqué de* grandeur d'&me, et de cette élévation qui fait pardonner les injures ; mais, dans le cas présent, Nicolas n*est pas pardonnable d'offrir d'être le défenseur

360 RÉYOUJTIOR LIÉGEOISE. [1794]

et il leur était permis d'^avoir en faible estime ses talents militaires; mais il ne parait pas, après toat, qu'on pût reprocher à F jon antre chose que la légèreté et Tinconsistance de son caractère : elles le poussèrent à toutes sortes d'inconséquences et d^exagérations, sans cependant lui faire prendre part à ces odieuses dénonciations qu'on ne peut trop flétrir. En tous cas, Bassenge réussit, et, au bout de deux mois dMncarcération , Fyon fut rendu à la liberté, (i)

Dans plusieurs entrevues que Bassenge eut à ce propos avec Robespierre , il l'entretint de la situation de ses compatriotes. Ransonnet aussi s'employa à lui en donner une idée exacte. A la fin de janvier, il était allé à Versailles, avec sa femme et plusieurs autres Liégeois , faire une visite à Fabry, qui lui remit ses instructions , et qui , se méfiant un peu de son irréflexion et de son penchant à la hâblerie , chargea Bassenge de meure par écrit son sermon, c J'ai fort prié le général , dit-il dans sa lettre à Henkart où se trouvent ces détails (a), de prendre le moins qu'il pouvait sous sa responsabilité , de profiter de la protection de Robespierre, de lui parler franchement sur la course dans nos foyers , de lui faire connaître les honnêtes et les malhonnêtes ; de lui parler aussi des ménagements dus à une nation loyale attachée aux premiers (s), et de la nécessité d'atoir des commissaires éclairés , sages , connaissant la carte , etc. Voilà tout ce qu'il me pria à son tour d'engager Nicolas à mettre par écrit, ne se fiant pas à sa mémoire. »

D'après ce qui précède , c'était Ransonnet qui devait entretenir Robespierre , et lui soumettre les observations dont Fabry avait confié la rédaction à Bassenge. Le temps manqua-t-il à Ransonnet pour remplir sa mission? Le fait est que nous n'avons rien trouvé à

d*on pareil homme , car c'est lui qui a fait la démarche , saus attendre d%n être requis, i (Lettre du 14 février 1794. ) Dans cette même lettre, Hyacinthe, ^joutant plusieurs pages à la lettre de son père , dit aussi en parlant de Bassenge : f Son aventure avec Fyon est aussi un écart bien étrange de sa tête. Il m'avait raconté d'abord la chose d'une manière qui la rendait très-originale, et dans le mémo cas j'aurais aussi été peut-être le défenseur officieux de ce colonel assassin ; mais il avait arrangé l'histoire avec des variations, et, telle qu'elle est , je crois qu'on peut la trouver au moins très-étrange. Quel singulier garçon! » Papiers de Henkart.

( 4 ) Lettre de Fabry k Henkart du 12 février 1794. Ibid.

(t) Ibid.

(s) C'est-à-dire : aux bonuétes.

ce sujet dans la correspondance de ses amis, etqae cette correspondance fournit au contraire des détails d'un haut intérêt sur la manière dont Bassenge s'acquitta de la mission confiée à Ransonnet. Voici ce qu'on lit dans une lettre d'Hyacinthe Fabry àHenkart: < Bassenge m'a parlé de ses entrevues avec l'homme en question. Fyon , dont il a obtenu l'élargissement , en a bien été le prétexte et peut-être même le véritable motif; mais pourtant il a été question de la patrie : de tous les peuples voisins , les Liégeois sont les seuls qu'on estime et auxquels on s'intéresse. Bassenge n'a pas caché qu'à la dernière invasion ils n'avaient pas été mieux traités que les Belges , qui ne se montraient guère aussi mûrs pour la liberté , et il a fait sentir que, pour y retourner, il serait fort juste qu'on y envoyât des agents purs et honnêtes, qui n'abusassent point aussi étrangement de leurs pouvoirs. L'homme a demandé une note sur le pays, a dit qu'on le trouverait toujours quand on voudrait lui parler là-dessus ; mais , avec tout cela , il n'a pas parlé trèsouvertement, et les monosyllabes ont été à Tordre du jour. Cela parait tenir à son caractère qui semble froid. Une chose assez étrange , c'est que , dans la conversation , il ne se soit pas mis au pas : les monsieur et les vous ont été leur train. Au reste je l'approuve.... > (i)

Il y a dans cette lettre un indice du mécontentement des amis de Bassenge à son égard, mécontentement fort explicite dans d'autres que nous ne rappelons pas. Les malheureux sont méfiants , et les Fabry en étaient venus à trouver inconcevables]es procédés de Bassenge. Il est vrai que cet excellent homme, paresseux par boutades, avait eu le tort de rejeter sur la mauvaise organisation de la poste, ou sur la susceptibilité excessive de la police, la non-arrivée de lettres que réellement il n'avait pas écrites. De là des froissements quand le coupable dut confesser sa faute. Fabry père trouvait aussi que Bassenge mettait peu d'empressement à répondre à Chaussard, et il semblait même disposé à croire que le travail , annoncé comme terminé , n'existait encore qu'en projet, que c'était en un mot une nouvelle défaite , semblable à celles dont on avait voulu couvrir le silence observé avec quelques amis fort impatients de savoir ce qui

(0 Lettre iu 19 février 1794. Papiert de Henkart.

se passait dans la capitale. Cette méfiance contre Bassenge élait d'autant plas injuste, qu'en ce moment il se disposait à publier sa réponse à Chaussard, dans laquelle il a pris avec tant d'âme et de chaleur la défense de ses amis, et deFabry tout particulièrement ( i ). S'il hésita plusieurs mois avant de livrer la pièce à l'imprimeur, il donne les raisons de ce retard (i), et parmi ces raisons figure celle, bien louable assurément, de ne pas compromettre la réconciliation qui se préparait avec l'assemblée populaire convenablement épurée. Sur ce point encore , avons-nous déjà dit, il y avait dissentimenl, et nous devons hautement blâmer la résistance trop obstinée de Fabry et de son fils. Leurs griefs contre l'assemblée n'auraient pas dû survivre au départ des véritables auteurs de la scission , et le sacrifice de leurs rancunes n'était pas au-dessus de leur patriotisme. Bassenge fut mieux inspiré : il sentit combien il importait de réunir en faisceau toutes les forces qui avaient assuré le succès de la révolution, dût l'amour-propre de quelques hommes payer de concessions , insignifiantes au fond , un résultat aussi important. Depuis plusieurs mois, au risque d'indisposer ses amis les plus chers, il le préparait avec grande sollicitude. Déjà , dans une lettre deFabry à Henkartdu26 septembre (1793), se trouve ce passage, qui montre peu de disposition à la réconciliation de la part de celui qui l'écrit: « On a dit à Hyacinthe que de bonnes âmes à Paris parlent d'un raccommodement. Pourrait-il en être question ? Au reste si cerapatriage, si peu vraisemblable, pouvait conduire à bien, je sens que je peux m'élever au-dessus de tout ressentiment et pardonner, mais non surmonter mon mépris inaltérable. > Dans une autre du 19 octobre on lit encore : « Je crois qu'il ne sera pas question d'un rapatriage; l'homme (3) qui voulait le tenter a été malade, et a eu lui-même des désagréments à ce sujet. ^ Dans cette même lettre, Hyac. Fabry est à cet égard plus formel que son père : « La dernière fois que je vis Rasquinet, il me parla des avances qu'on lui avait faites pour un raccommodement. Lyon, et je ne

(1) J,N. Basienge de Liège à P. Chautsard, p. 135.

(t) Voir les deux premières pages de l'Avis, en forme de préface, qui ouirrele livre. La publication doit avoir eu lieu en avril 1794 , après le procès des Hébertistes.

( 3 ) Ce mot doit indiquer récbevin Rasquinet.

sais quel autre animal encore lui proposaient de le négocier. Et c'est moi qu'on entretenait de cela avec Pair de Tespoir et de la satisfaction f Froideur et indifférence sur le résultat sont les seuls sentiments que j'aie laissé percer ; j'ai comprimé , par un reste de pitié, ceux du mépris et de l'indignation. > Il faut dire que Hyac. Fabry,ens'exprimantde la sorte, supposait un raccommodement sans explications, sans désaveu des dénonciations, et avec l'obliga* tien de signer la profession de foi montagnarde. Mais Bassenge n'était pas plus disposé que lui à accepter une pareille situation , et l'expulsion des principaux dénonciateurs , suivie de la rupture avec les Franchimontois , parmi lesquels se trouvaient les hommes les plus bfbstiles à la Gironde liégeoise , étaient des avances , une sorte de réparation qu'il convenait de ne pas rejeter. C'est ce que comprit Bassenge, c'est ce que ne comprirent pas tous ses amis. Même après que la situation se fut ainsi améliorée , la répugnance de Fabry semble être restée la même. Le 30 décembre il écrivait à Henkart : c On dit que la société étant bien épurée , il pourrait se faire que les honnêtes daignassent la rejoindre ; cette rejonction ne me parait pas faisable (t). » Et, pour montrer qu'il désapprouvait complètement la tentative, six semaines plus tard il disait de l'échevin Rasquinet, dont le modérantisme n'était cependant pas suspect : c On n'est plus content de lui ; il s'est faufilé avec des gens de la plate-bande (s). > Dans la lettre où se trouve le passage qu*on vient de lire, Hyacinthe, succédant à son père, s'exprimait en termes très-durs sur Gosuin (s ), à cause d'un repas où, sans doute dans des vues de conciliation , il avait réuni des hommes des deux partis. Cependant, au moment même où cette lettre était écrite, le raccommodement avait fait un grand pas. Les premières démarches remontent aa mois de décembre, et, parmi les hommes qui s'y prêtèrent, nous trouvons l'abbé Jehin , dont le cœur valait mieux que la tête. La pièce qui nous fournit le renseignement désigne aussi quelques

(0 Voir, pour toutes les lettres qui viennent d*étre citées, les Papiers de Henkart.

(I) Lettre du 12 février 1794. Ihid,

*(i) Il existe aux Archivei de V Empire un autre carton que celui que nous avons déjà cité, n est coté P. 7. 4,i20, et relatif aux réftigiés belges. On y voit que Gosuin avait été dénoncé au Comité de salut public c comme un intrigant avide de gain et couvert du manteau du patriotisme. »

564 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [i794]

autres réfugiés qui se joignirent à lui, et mérite à ce titre d'être rappelée ici. Nous avons parlé d'un Liégeois nommé Bernard , furieux Montagnard digne d'être mis à côté de Briart et de Nation. Expulsé comme opposé à la réconciliation qui se préparait, il réclama du ministre, le 19 février, une part dans les secours accordés par la Gonyention , et sa lettre annonçait un mémoire qu^il se proposait de publier; en attendant, il lui envoyait copie de deux messages adressés à rassemblée les 21 et 30 décembre , messages dont on ne sait ce qu'il faut le plus admirer : la stupidité ou l'atrocité. Dans le premier, il dénonçait à l'assemblée la scélératesse de quelques tnfri(/an{5 qui la conduisaient, et la menaçait ie sa juste indignation j si elle ne secouait pas cette dépendance. Plus loin , là où il indiquait la marche à suivre , on lit : c Chassez ce charlatan du fanatisme , l'abbé Jehin , qui a osé , d'un front digne d'un émissaire du diable , faire un rapport à la société en faveur de la réception de nos Qirondins, au nom du comité de surveillance, sans avoir consulté ses collègues, par quelle conduite il s'est déclaré protecteur des Lebrunistes, Girondins et Brissotins liégeois. Chassez Bayardet Dupont, et toute

cette s clique , qui ont voulu transporter la société et les

archives sur les frontières Nous devons détruire les Lebrunistes,

les Girondins , les Brissotins , et les lâches qui ont manifesté leur sentiment contre le 31 mai , contre l'immortel Maral , et contre les

Jacobins mêmes Chassez Bouchard et Waleff le chanoine, deux

modérés qui ont été affichés dans la salle comme des hommes nuls, et qui viennent d'être reçus par une faction qui , depuis un mois, a bouleversé tout dans la société. » Si l'on néglige ses avertissements, il dénoncera a la société entière comme un réceptacle d'hommes suspects à la chose publique , pour que la citoyenne guillotine daigne en faire le scrutin épuratoire. » Le second message, de dix jours postérieur au précédent, n'est pas moins stupide: il engage de nouveau l'assemblée à ne pas souffrir dans son sein les signataire^ et adhérents de la lettre au guillotiné Lebrun; il la menace , si elle continue à rejeter ses avis , de ne plus avoir de communicalion avec elle, et finit en protestant contre toutes les résolutions prises depuis le 4 novembre (i). On peut supposer que cette date indique le

( f ) Archives de VEmpire, Carton F. 15. 3,506.

[i794j CHAPITRE XXVI. 365

commencement de Tépuration effectuée au détriment des dignes acolytes de ce Montagnard insensé , et sa diatribe furibonde n'arrêta pas la réaction qui s'annonçait en faveur des patriotes poursuivis par lui.

En effet, le 9 février, l'assemblée déclara c qu'en envoyant l'extrait des procès-verbaux de son comité de surveillance , son intention n'avait jamais été de chercher à priver ses concitoyens y dénoncés de la part aux secours que la Convention avait accordés aux Liégeois et Franchimontois réfugiés dans le sein de la république ( i). > Quatre jours après (13 février), ce désaveu fut envoyé au ministre accompagné de la lettre suivante : < L'assemblée générale populaire des réfugiés liégeois, franchimontois, stavelotins et lognards (s), considérant que ses frères les Liégeois , dénoncés chez le ministre de rintérieur , sont tous victimes de la tyrannie et exilés pour se soustraire aux persécutions des despotes; considérant en outre que ces dénonciations sont pour la plupart l'ouvrage de quelques intrigants , dont elle a fait justice en les expulsant de son sein ; persuadée enfin que des haines particulières, des personnalités, des motifs d'^intérét en sont la base principale, te déclare, citoyen ministre, par l'arrêté ci-joint pris dans une de nos dernières séances , que son intention n'a jamais été de les priver de leur part des secours qu'accorde la bienfaisance française aux réfugiés liégeois , bien convaincue que ces citoyens dénoncés, dont toutes les propriétés sont au pouvoir des tyrans depuis l'an 1789, n'ont pas d'autre moyen de subsister , si on les privait de ces secours. Nous osons donc Dous flatter, citoyen ministre , que , eu égard à leur situation, et connaissant l'intention de l'assemblée générale populaire des réfugiés liégeois , tu ne tarderas pas à prononcer sur le sort de ces malheureux, qui gémissent dans la plus profonde misère (s). > Le ministre s'empressa de répondre (17 février) que, d'après cette lettre , il avait expédié à la trésorerie nationale l'ordre de faire parvenir des secours aux douze réfugiés dénoncés comme coupables d'avoir tenu des propos inciviques , et il finissait sa lettre en disant : < Je

(i ) Archivée de FEmjnre. Carton F. 15. 3,506.

(i) On voit que le titre était maintenu, en dépit de rassemblée Hrancliimontoise et de ses protestations, (s) Archivée de l'Empire. Carton F. 15. 3,506.

félicite rassemblée de Tacte de justice qu'elle vient de faire , en expulsant de son sein les intrigants qui sacrifiaient Tintérèt général à des personnalités et à des passions particulières. > (i)

Hyac. Fabry rendit compte de ces incidents à Henkart dans une lettre du 19 février où on lit: c Bassenge est venu nous voir hier. Il doit nous écrire quel aura été le résultat de l'assemblée qu'a dû tenir la société de nos ridicules compatriotes , et je vous en ferai part aussitôt. Il y a cependant apparence que ce résultat aura été tout-à-fait contre les intrigants qui ont suscité la division , et qu'il y aura une démarche de réparation vis-à-vis de leurs victimes. Voyons venir (9). i» Ce résultat ne se fit pas longtemps attendre, et nous allons encore avoir une pièce officielle pour nous guider : c'est un extrait des procès-verbaux mêmes de l'assemblée (s). Le 23 février, le comité de surveillance fit le rapport qu'on lui avait demandé sur la valeur des dénonciations : il déclarait qu'aucune d'elles c n'était soutenue de la probabilité et de Tévidence si nécessaires dans ces moments, eu surtout égard aux dénoncés et aux dénonciateurs ; > il s'en rapportait à l'assemblée sur la décision à prendre. Séance tenante fat pris l'arrêté suivant : c L'assemblée , pénétrée du principe sacré que l'union fait la force du peuple souverain , et qu'il est de grande nécessité de faire tout céder au bien public ; et considérant combien il est satisfaisant de voir renaître l'union entre des patriotes naturellement animés par les mêmes principes, et réfugiés dans le sein de la république , tous pour la même cause , celle de la liberté , de l'unité et de l'indivisibilité de la république , de l'égalité et de la fraternité ; arrête qu'il sera libre aux dénoncés, et autres Liégeois également réfugiés , de se présenter à l'Assemblée pour en être reçus membres , rapportant tout arrêté quelconque qui aurait pu les en exclure. ^ En mandant à Henkart ce résultat favorable , puisque tous les réfugiés indistinctement allaient être appelés à participer aux secours., Fabry lui disait qu'on annonçait une nouvelle séance

(1) Archivée de VEmpire, Carton F. i5. 3,506.

(t) Papier» de Henkart,

(s) Extrait des délibérations de V Assemblée populaire des réfugiés liégeois , franchimontois^ etc. , séante au oi-devant palais-cardinal, vieille rue du Temple, Brochure de 8 pages publiée à Paris. La pièce est signée : Rouehard président , Lyon secrétaire.

pour discuter les moyens de réunion ; il avait demandé à Bassenge copie de la dépêche où le ministre , répondant à celle qu'on lui avait écrite pour désavouer les dénonciations, disait qu'il voyait avec plaisir le rapprochement. A ce sujet; Hyacinthe, prenant la plume à son tour , fait remarquer avec raison : c Tout devait être étrange dans la conduite du ministre. Il a accueilli , avec une légèreté inexcusable, les impostures lancées contre les dénoncés, et, dans la lettre qu'il écrit à la société , il dit à peu près qu'il voit avec plaisir qu'elle se soit défaite des intrigants qui Tégaraient, et qu'elle rende enfin justice à des hommes dont la réputation était si avantageusement établie. Conçois-tu quelque chose à tout cela? > (i)

Cinq jours après la séance où fut prise la résolution qu'on vient de lire y l'assemblée en tint une nouvelle. Bassenge s'y présenta accompagné d'un grand nombre de ses compatriotes dissidents comme lui. Il lut un discours dans lequel il attribuait à de misérables intrigues le schisme qui avait éclaté ; il félicitait l'assemblée de la décision relative aux dénonciations ^ comme aussi de celle qui rapportait toutes les mesures ayant pour objet l'exclusion des hommes de son parti , et il disait en terminant : c Organe de mes frères ici présents, et dont les noms sont contenus dans cette liste (s), je dépose sur votre bureau ce discours j expression de notre volonté générale, franche et loyale. Croyez-en des hommes purs et vrais : il n'est pas bon révolutionnaire, celui qui voudrait susciter de nouveaux obstacles à ce que l'intérêt de tous , et , ce qui doit être vu avant tout , f intérêt de la chose publique demandent (s). » Le président, Bouchard, répondit en célébrant les avantages de la réconciliation, et, fulminant l'anathème contre un génie infernal que le génie de la liberté venait de terrasser y et que rassemblée avait chassé loin d'elle ^ il reconnut que V ardent amour de la liberté avait pu les égarer,^ leur faisant croire à la probité d'hommes qui n'en avaient point; tout devait être oublié, et les Liégeois allaient désormais former un faisceau inexpugnable contre lequel viendraient se briser les efforts perfides de Pennemi.

Le cinq mars, des députés allèrent, au nom de l'assemblée

(f ) Lettre du 27 février i794. Papiers de Henkart. (t) Elle n'a pas été reproduite dans la pièce, (i) EaUraii des délibérations , etc. , p. 3 k 5.

368 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [t794l

régénérée, présentera la CooTention c ane pétition , par laquelle ils exprimaient les regrets douloureux que leur inspirait Tanniversaire de l'époque où ils avaient été obligés de quitter leur patrie devenue libre pour un moment. Ils offraient un drapeau de la liberté , sous lequel ils s'étaient ralliés et avaient marché contre les ennemis de la République française. » Cette pétition, porte le compte-rendu de la séance, fut accueillie par les plus vifs applaudissements , puis Gossuin , qui était venu Tannée précédente à Liège en qualité de commissaire , prononça le discours suivant : c II y a aujourd'hui un an que les patriotes liégeois ont été obligés d'abandonner leurs foyers. Depuis ce temps , nous ne les avons pas un moment oubliés. Président , témoigne-leur la sensibilité de la Convention, en leur donnant le baiser fraternel. Je demande que le drapeau de la liberté , sous lequel ils se sont ralliés pour combattre les tyrans, soit suspendu aux voûtes de cette salle, jusqu'au moment où ils viendront le redemander pour marcher de nouveau contre les ennemis de la liberté. 1(1)

Ce sont là des détails officiels. En voici maintenant d'une nature plus intime , et par cela même plus intéressante , que contient une lettre deFabry à Henkart : c Haleng a été à la Société cardinaliste^ avec Bassenge et tous les honnêtes. La réunion et l'incorporation ont eu lieu avec un grand brouhaha. Lonhienne, Danlhine, Levoz d'Esneux , Deschamps avec le président Rouchard , sont venus quelques jours après nous voir , et nous raconter la scène de la Convention, dont vous aurez vu quelque chose dans les papiers publics. Je viens, moi, vous raconter en bref ces belles histoires. Rouchard, devenu président de la Société cardinaliste , a pris quelque ascendant sur elle. Wilmotte, Nahon, Briart, Bernard, et quelques autres pendards, ont été exclus. La Société écrivit ensuite au ministre la lettre dont je vous ai parlé. Dans une autre séance, elle fit ôter les dénonciations hors du registre de son Comité de surveillance , et , dans la séance de réunion, on a dit qu'il fallait brûler les placards qui avaient été affichés contre les honnêtes. Lyon ^ Urban , oui Urban, ont été de cet avis. Risum teneatis. Levoz, le véritable Noé , Fyon , Loneux , tous enfin étaient présents. Là , il fut résolu

( I ) Mùmteur, n« 168 du 8 mars 1794.

que, le 5 de mars, jour anniversaire de la fatale expalsion de dos foyers, toute la bande réunie irait à la Convention. On chargea Bassenge du discours à faire. Soleure a été Torateur, et Toraison a duré 22 minutes. Le temps paraissait long, un petit murmure le témoignait; mais d'Âousl (i) a demandé le silence, et puis le brave Gossuin, toujours ami des Liégeois, a parlé comme vous avez vu dans les papiers publics. Danthine a eu le bon esprit de dire à Gossuin, que notre vœu général était qu'il fût le député chargé de présider à notre rentrée dans nos foyers. De votre côté , mon bon ami , tâchez de profiter de la connaissance de Choudieu. Dans les dispositions actuelles des esprits, j'entrevois quelque lueur d'espérance, qu'à la rentrée les malveillants n'auront pas la liberté de nuire, comme ils s'en sont flattés. Si Nicolas et les autres mettent à profit l'ascendant qu'ils doivent avoir sur la bande joyeuse , les choses ne peuvent qu'être au mieux. Au reste, je ne me flatte pas trop, et il y a encore bien des manches à mettre à tout cela. » {%)

Quoique Fabry tienne le résultat pour satisfaisant, la rancune contre l'assemblée , même après cet acte de contrition , continue à percer , et se fait mieux jour encore dans un billet joint à la lettre. On y lit , dans une phrase destinée à expliquer pourquoi Hyacinthe n'a pas, comme il en avait l'habitude, ajouté quelques lignes à la lettre de son père : « Vous y perdez probablement quelques réflexions morales et critiques sur la réunion et les réunis. Je vous épargne les miennes, et je suis sûr que les vôtres seront analogues. > On y lit encore : c La bande réunie se propose de faire aussi une apparition à la Commune , avec un discours de moindre taille que celui de la Convention. )» Il est possible que le projet ait reçu son exécution , mais nous n'en avons pas découvert de trace.

Il fallait s'attendre à des représailles de la part des victimes de cette réaction : elles furent exercées au sein du club des Jacobins. Le là mars, dans une séance consacrée à soumettre les Liégeois au scrutin épuratoire, Briart (s) lut c une dénonciation destinée à

(f ) Un ami de Fabry dont nous avons parlé précédemment, Jean- Marie, le marquis d^Aoust , membre de la Convention, (t) Lettre du 9 mars i794. Papiers de Henkart, (s) Le* Moniteur (n<> i77 du 17 mars 1794) a imprimé Brillant , nom qui ne

370 RÉVOLUTION LIÉGEOISE. fl794]

faire connalire à la Société les hommes soumis à sa censure. Il termina en demandant que Ton fil à chaque candidat cette question : Quels principes as-tu manifestés sur la réunion du pays de Liège à la France ? quelle opinion as-tu manifestée sur les affaires des SI mai , /" et 2 juin f > L'intention du dénonciateur était évidente : il voulait ramener Tattention sur Tadoplion des réserves mises au vote de réunion, et sur Topinion personnelle des Girondins liégeois, relativement à rémeute qui avait renversé Vergniaud et ses amis. La haine n'est pas tqujours mauvaise conseillère, et le terrain de Taltaque était bien choisi. Comment expliquer, devant un auditoire français , des réserves regardées comme injurieuses pour la France, et proclamées telles par les commissaires de la Convention ? Quant au mouvement du 31 mai , l'approuver , c'était se déshonorer ; Timprouver, c'était courir à sa perte. La discussion toutefois ne s'ouvrit pas directement sur ces deux questions, et un Jacobin français, Dufoumy, commença par proposer de rapporter l'arrêté qui soumettait les Liégeois au scrutin épuratoire , parce que , disaitr-il , on ne les connaissait pas assez. Un de ces oiseaux de proie qui , sous le nom de commissaires du pouvoir exécutif, s'étaient abattus sur nos provinces, Duperret, s'opposa fortement à la motion, et, faisant une description fantastique de l'état des choses à Liège à l'époque où il y était venu, il en profita pour frapper sur € un petit nombre d'honunes qui avaient eu l'audace de prétendre dicter des lois à la république. Ces hommes n'étaient point des défenseurs du peuple et de la liberté; mais, ajouta-t-il , comme nous sommes sur le point de rentrer à Liège , ils veulent se faire épurer, sans doute dans l'espoir d'y reprendre les fonctions qui leur furent confiées.» Sur ces observations de Duperret» la société rapporta son arrêté qui soumettait au scrutin épuratoire la société populaire liégeoise, et, sur la proposition de Montant, elle déclara <k suspendre la correspondance avec cette société, jusqu'à ce qu'elle eût rejeté de son sein les intrigants qui avaient voté la réunion à la France avec des conditions. » Briart ainsi atteignit son but , et nous aurons plus d'une fois encore à flétrir celte rage de dénoncia-

figure sur aucune liste de réftigiés et qui n'est pas connu à Liège. Évidemment l*honneur de cette dénonciation revient au Jacobin hutois , qui était coutumier du fait. Les noms propres , même de citoyens français , sont fort souvent estropiés dans ce journal célèbre.

tilSi] CHAPITRE XXYl. 371

UoD qui lai attira, comme on le verra bientôt, de Robespierre même, une semonce assez dure, mais qui ne tempéra pas son humeur haineuse.

C'est à cette scène, si pénible pour ceux qui en furent Tobj et, que se rapporte la note suivante , insérée par Bassenge dans sa réponse à Chaussard (i)« et où Brixhe, qui ne parait pas dans le compterendu du Moniteur y est associé à Briart : « Jacobins , qui étiez à la séance où, par une intrigue qui sera bientôt dévoilée , la masse des réfugiés liégeois , de ces victimes des tyrans sacrées par leurs malheurs , fut sacrifiée à une douzaine d'intrigailleurs de Tespèce la plus imperceptible, et qu'ion rougira d'avoir écoulés; estimables Jacobins, rappelez-vous un moment la manière, le ton, dont les deux dénonciateurs en chef, cet écervelé Brian, et ce lâche, insolent Brixhe, tous deux élevés dans la poussière de la chicane subtlleme, osèrent attaquer leurs frères dont la pureté et la probité leur sont connues. Rappelez-vous la morgue, la fureur haineuse qui crispaient toute leur figure, et mettaient dans tout leur jour les bas et ignobles sentiments qui rongeaient leur cœur. Rappelez-vous Tair triomphateur avec lequel ils voyaient la masse de leurs concitoyens, loas généreux martyrs , humiliée ; scène qui aurait dû leur navrer rame si elle avait été méritée , scène qui ne pouvait qu'être terrible pour leur patrie , car son résultat était de présenter aux Jacobins la masse des Liégeois comme incivique , pour ne laisser purs que neuf ou dix misérables brouillons, le rebut de cette nation estimable, et qui, dans Liège, n'oseraient sortir de leur bourbier. >

Une lettre de Fabry à Henkart (s) contient quelques détails sur les premières séances qui suivirent la réunion : c Voilà donc encorç des arrestations (s) I Quand finira cette rage de conspirations ? Il y a dans les nouveaux arrêtés des gens qui ne valent pas mieux que les Hébert et les Ronsin , et que nous avons connus à Liège (4). Je n'ai jamais non plus été trompé sur ces malheureux. Je les ai

(0 Page 178.

(1) Du 1» ayril 1794. Papiers de Henkart.

( 3 ) Il s'agit de Tarrestation de Danton, Delacroix et Camille Desmoulins, qui avait eu lieu pendant la nuit. La mise en jugement M décrétée ce jour-là même par la Convention.

(4) Fabry veut sans doute désigner Danton et Delacroix.

37S RÉVOLUTION LIÉGEOISE. [i7M]

toujours crus dés fripons, des intrigants, des singes de patriotisme ( i ). Tous étaient nos ennemis. On assure que le gredin(i) passera aussi. Nos gens croyent que y dans quinze jours ou trois semaines, on sera à Liège où Ton déclarera suspects tous ceux qui ne seront pas restés en France. Le cheval (s) recommence déjà à faire des siennes. Il a fait avant-hier à la société des motions dignes de lui. Il a lassé la patience des auditeurs, et a été à la fin bafoué. Il n'a pu s'empêcher de lâcher encore quelques traits contre moi, pas en son propre et privé nom, mais faisant parler les Wilmotte et leurs semblables : Us disent qu'il est un angUhprussien ; et puis : il faudrait prouver qu^on ne l'est pas. C'est par ces insinuations que ce monstre manifeste encore sa noirceur. Et Ton se trouverait avec de pareilles gens t En vérité , je n'en aurais pas la force. Bassenge est président actuel de rassemblée; les secrétaires sont Soleure , Loneux et Falise. La présidence de Rouchard avait été prolongée au-delà du terme ordinaire. Après la réunion, les honnêtes trouvèrent à propos, pour ne pas paraître vouloir dominer , de nommer Tillustre Fyon ; celui-ci s'attendait aussi à une prolongation , et a paru piqué qu'on lui ait d'abord substitué Bassenge , qui a été élu unanimement, à rexception de son propre suffrage qu'il a donné à Levoz d'Esneux. Bassenge dit que rassemblée va bien, que Lyon va bien, etc., etc. Et moi je répète : beatusillequi procul negotiisL.. Je vous trace l'abrégé de ces belles histoires, sans les orner d'aucunes réflexions ; celles que vous ferez seront, j'en suis sûr, analogues aux miennes. Dieu veuille que je me trompe, mais je crains que la réunion ne se déréunisse t surtout à la rentrée dans nos foyers, si l'on y rentre. Que d'horreurs je prévois, sous le prétexte de traiter des gens comme suspects ! Maudits singes i :» ( ^ )

(i) Gela, s*applique particulièrement à Danton et à Delacroix , k l*égard desquels Hyac. Fabry s'exprimait ainsi ; c Les Danton, les Delacroix ne s'attendaient pas à cette chute-là, quand ils faisaient chez nous les visirs. Je suis bien porté k les croire des intrigants ambitieux et cupides , qui voulaient à tout prix dominer et s'enrichir ; mais Je n'entrevois pas les fils qui ont pu les lier à des plans pour le rétablissement d'un animal royal; Danton surtout m'a paru avoir trop de tête pour tenter une pareille extravagance. • Lettre du 5 avril 1794. Papien de Henkart.

(i) Ghaumette.

(s) Levoz.

(4) Lettre du !•' août 179i. Papiers de Henkart^

[1794] CflAPITRB XXVI. 373

Il y a là des réflexions fort justes assurément. Fabry avait droit d'en vouloir à Levoz, qui continuait ses odieuses pratiques , et qui, par son incurable méfiance , ses perfides insinuations, avait été la cause principale de ces tristes démêlés. On voit néanmoins avec peine le patriote vénérable qui avait tant souffert pour son pays , qui lui avait fait tant de sacrifices , conserver ainsi son ressentiment ( i ) contre une assemblée où ses amis allaient dominer, et avec eux les idées de modération. Il aurait aussi fallu , même pour Levoz, faire une part aux circonstances et à son caractère méfiant, et lui savoir gré de ne pas avoir ajouté à ses torts celui de coopérer aux dénonciations , auxquelles il semble bien être resté étranger. Fabry convenait volontiers de son irritabilité, et Ton serait iiyuste à son égard en méconnaissant combien les occasions d'y céder étaient fréquentes. Ainsi , dans une lettre à Henkart où il confesse sa vivacité, on lit : c J'avoue que la scélératesse de nos coquins m'irrite. Par exemple Leruitte Thonnête nous a raconté que Leruitte Tinfâme (s) a fait insérer, dans je ne sais quelle feuille, une lettre contre nous, où il veut qu'on nous dénonce aux Jacobins comme des Lebrunistes , et offre de venir être l'orateur dénonçant. Eh bien I cette impudence m'a mis hors des gonds, et, si je pouvais le joindre, je n'aurais pas plus de patience que Fyon n'en a eu

( I ) Hyacinthe Fabr; lui-même , malgré toute sa tendresse pour son père , semble avoir été de cet avis. Voici ce qu'il écrivait à Henkart le 22 avril : f Leruitte , qui est venu dîner avec nous , ne nous a rien dit de nouvean sur les grandi débats de la fameuse Société du palais cardinal. Je ne sais plus à quoi en est le génie atrocement inquiet du cheval Levoz. Dans le fait, je m*en f.... et Je voudrais que tout le monde put voir avec la même indifférence les horreurs de ce misérable , et de trois ou quatre autres bétes enragées qui lui ressemblent ; mais il y a un certain homme parftii le monde, qui ne peut parler de ces étres-là sans se Acher. Et , cependant , il est si fort au-dessus de leurs atteintes ! > Papiers de Henkart,

(i) Leruitte Vhonnéte est H mprimeur Urbain Leruitte , qui a figuré pins haut parmi les dénoncés, et dont nous aurons encore à parler plus loin. Quant à Vinfâme^ c*est probablement le /. Leruitte qui figure dans la liste des signataires de la fameuse profession de foi civique, liste publiée à la suite de V Adresse à la Convention que nous avons citée plus haut. C'est probablement aussi le même qui envoya au Moniteur (n*> 290 du 8 juillet 1794) une dénonciation contre Regnac , officier liégeois au service de rAutriche , et qui enfin plus tard fUt si cavalièrement traité par le Comité de surveillance de Liège.

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