TOME IL
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yis-à-vis de Brixhe. Je ne sais si noas vous avons parlé de celle dernière aventure. Fyon sortait des Jacobins, où Brixhe avait encore déclamé contre lui, et, se trouvant encore insulté par un regard insolent , il lui lança un horrible soufflet. Brixbe s^en plaignit le lendemain aux Jacobins, et représenta l'affaire comme une insulte aux Jacobins mêmes. Le résultat a été une nouvelle arrestation de Fyon, qui est à S^-Lazare. > (i)
Ces quelques lignes de Fabry sont relatives à un incident sur lequel il convient d'entrer dans quelques détails. Faisons remarquer d'abord que Fyon avait rompu avec ses compatriotes de Franchimont, en continuant, après leur retraite, de se considérer comme membre de rassemblée liégeoise , dont il fut' même , on Ta vu , nommé président. Fût-ce reconnaissance pour Bassenge et Ransonnet, qui Pavaient fait sortir de prison? La chose est possible. En tous cas, son attitude dut irriter les Franchimonlois , et nous allons voir qu'ils le lui témoignèrent. Le 7 avril 1794, la Société des Jacobins continuait le scrutin épuratoire commencé depuis quelques jours , quand le Hutois Briart, à qui le succès obtenu le 12 mars avait sans doute enflé le cœur, monta à la trâbuns et demanda de soumettre à cette épreuve Fyon , dont le civisme et les principes lui avaient été dépeints comme douteux par plusieurs de ses compatriotes; c'était, disait-il , lui offrir une occasion de répondre aux insinuations. Il est à remarquer que Briart était un de ces dénonciateurs incorrigibles que l'assemblée liégeoise avait expulsés , et qui probablement avaient cherché un refuge auprès des Franchimonlois , ou leur exagération renconlrait des échos. Cette hypothèse admise , car ce n'en est qu'une, on comprend qu'il ait consenti à attacher le grelot. Fyon , aussi ouvertement provoqué , se défendit, rappela sa conduite dans la révolution , et attribua son arrestation à la dénonciation c d'un homme qui s'était montré contre-révolutionnaire dans son pays. » N'ayant trouvé absolument rien sur les causes de cette arrestation , nous ignorons qui pouvait être ainsi désigné. Assurément ce n'était pas Brixhe, qui ne pouvait sérieusement être transformé en contrerévolutionnaire. Quand Fyon eut quitté la tribune , une discussion s'établit, et sa justification, acceptée par quelques-uns, fut repoussée
(i) Lettre du 22 avril 1794. Papiers de Henkart,
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par d'aatres. Le Liégeois BoulaDger , un des principaax Jacobins , plas tard enveloppé dans le 9 thermidor^ prit aussi la parole en sa favear , et le renvoi de l'affaire à une commission venait d'être proposé, quand Robespierre monta à la tribune. Il commença ainsi : c Ce n'est pas perdre son temps que de démasquer un traître ou de découvrir un dénonciateur. Il parait assez évident que cette dénonciation tient à une grande intrigue qu'il importe de connaître. » L'attention du Comité de salut public, ajouta-t-il, a été appelée sur la conduite des Belges réfugiés en France , et il fut conduit à ordonner l'élargissement d'un parent du malheureux Chapnis, c qui était en prison jusque sur le sol de la liberté. Un autre Liégeois était dans les prisons de Paris; nous primes des informations sur sa conduite et les services qu'il avait rendus à la patrie y et il fut mis en liberté ; c'était le général Fyon. » Robespierre, continuant son discours, qui fut assez long (i), reprocha à ceux qui connaissaient des faits à charge de Fyon de ne pas en avoir informé le Comité de salut public , et proposa de soumettre à un examen sérieux le dénonciateur aussi bien que le dénoncé ; il déclara que ses renseignements personnels étaient au désavantage du dénonciateur, « qui, dit-il, parait avoir assez de facilité pour la parole , ne parle pas dans les circonstances difflciles , et ne fait entendre sa voix que pour faire des dénonciations , conduite qui ressemble beaucoup à une intrigue. :»
L'intervention de Robespierre ne termina pas la discussion. Le dénoncé prit encore la parole pour se justifier, et on lit dans le Moniteur (^) : «Plusieurs faits sont allégués pour et contre Fyon. Il est accusé d'avoir consenti à la réunion de plusieurs aristocrates à la Société populaire des Liégeois , et d'avoir fréquenté ces hommes qui, dans le pays de Liège , persifflaient les Jacobins et les meilleurs patriotes. > Cela est assez vague pour qui n'est pas au courant des faits , mais parfaitement clair pour qui les connaît : on reprochait à Fyon de fréquenter l'assemblée liégeoise régénérée , et les prétendus aristocrates qui la composaient. Le Moniteur ne nomme aucun de ceux qui persistèrent à inculper Fyon après qu'il eut été défendu
(f ) U occupe une demi-colonne du Moniteur. (t) N« 202 du li avril i794.
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par Robespierre , mais la lellre de Fabry est formelle : Brixhe se iroayait parmi ceux qui avaient déclamé contre lui , et cette assertion est confirmée par les circonstances qae révéla la discussion da lendemain.
En effet» le 7 avril, la séance avait été levée après Tadoption de la proposition faite par Robespierre de renvoyer le tout à Texamen des Comités de sûreté générale et de salut public. Mais le 8 , Brixhe (i) monta à la tribune pour se plaindre d'une voie de fait qui , dans sa personne , avait violé la liberté des opinions : c Hier y dit-il , Fyon^ sur lequel j'avais parlé , m'accosta au sortir de la séance ; je disais alors à Boulanger que Fyon ne pourrait pas se disculper des reproches qui lui étaient faits. En continuant de marcher, celui-ci me dit : ne sais-tu pas que je verse mon sang depuis quatre ans? Je lui dis que je savais tout ce qu^il avait fait» et que j'avais tout dit à la Société. Alors Fyon me porta un coup à ta tempe gauche. Je tombai par terre de ce coup terrible. Une citoyenne vint à mon secours et me prit dans ses bras. Celui qui m'avait frappé fut arrêté et conduit au Comité de sûreté générale. Je m'y rendis avec lui , mais nous ne pûmes être entendus. Dans l'antichambre du Comité » Fyon m'adressa la parole , et me dit qu'il y avait un moyen simple de terminer cette affaire. Je lui répondis : Je Ventends , mais si tu aimes tant à verser ton sang , pourquoi ne f empresses-tu pas de le verser à la frontière? Citoyens, si en descendant de la tribune on est exposé à des mauvais traitements tels que ceux que j'ai éprouvés , je ne sais pas comment il sera possible de dire la vérité et de dénoncer les malveillants. Je soumets aujourd'hui mes réflexions à votre sagesse , afin de prévenir les abus qui pourraient avoir lieu dans la suite, i» (a)
La plainte de Brixhe excita une grande émotion dans la Société.
(i) Brie, dans le Moniteur, n<> 204 du i3 avril 1794. L*aateur du compte-rebdu a écrit le nom tel quMl Ta entendu prononcer par des bouches liégeoises.
(s) Il existe à Liège une tradition que voici : Bassenge avait été dénoncé par Brixhe comme un modéré. Le rencontrant après la séance , il lui appliqua un vigoureux soufflet en lui disant : Tiens, tu ne diras plus que je suis un modéré. 11 est fort probable que cette tradition locale n'est pas autre chose qu*un écho dénaturé de la scène dont on vient de lire le récit. Ge brave Bassenge est TAchille des narrations populaires de Tépoque.
Fyoo, renfenné depuis viDgt^quatre heures à S^Lazare, n'était plas là pour se défendre , et il est probable que ceux de ses compatriotes qui raccompagnaient la veille n'étaient pas revenus, prévoyant un éclat. Après avoir assez longtemps discuté sur les mesures à prendre , on finit par décider que Fyon serait rayé de la liste des Jacobins , et dénoncé au Comité de sûreté générale pour avoir porté atteinte à la liberté des opinions. Il fut arrêté en outre c que le Comité de présentation examinerait les principes et la conduite de tous les Liégeois qui voudraient être admis dans la Société des Jacobins. t> De cette dernière décision , comme de la présence même de Fyon au club, on peut induire que la mesure adoptée trois semaines auparavant sur la motion de Briart ne concernait que rassemblée liégeoise en masse , et non ses membres individuellement. Du reste , après ce dernier épisode , tous ceux qui n'étaient pas des Montagnards au plus haut titre se tinrent pour avertis , et ne se risquèrent plus à demander l'admission.
A la fin de la lettre où Fabry raconte à Henkart cet épisode, il lui disait, revenant sur les propos attribués à Levoz : c Quant à l'incartade du cheval , il me semble qu'on aurait dû le relancer un peu durement; certains présents auraient dû peut-être lui couper la parole. » Voilà encore une phrase qui s'adresse à Bassenge ^ dont l'attitude plaisait peu à Fabry père et moins encore à Hyacinthe ; ils le blâmaient, allaient même jusqu'à l'accuser de tiédeur, d'indifférence à leur égard, et lui, en ce moment même, s'occupait de ses amis avec la généreuse chaleur qu'il apportait dans toutes ses démarches : « Nicolas est venu nous voir , écrivait Fabry à Henkart ( i ) , et nous a laissé le Mémoire présenté au Comité de salut public. Il n'a jamais rien fait de mieux. Il répand des flots de lumière sur nos scélérats. C'est une justification complète de tous les honnêtes. Les rapprochements sont admirables; Ronsin, Chaumette, Danton, Delacroix (s) y sont représentés comme les vrais instigateurs. Enfin, tout est bien , et tout est vrai dans le mémoire. > (s)
Cette dernière démarche de Bassenge porta au comble la rage de
( f ) Lettre du l»' mai 1794. Papien de Henkart.
(s) Il est à remarquer que le procès des Hébertistes avait eu lieu un mois et celui des Dantonistes deux mois auparavant, (i) Bassenge y fait allusion dans sa réponse à Cbaussard , p. Vllf.
ses ennemis : ils se concerlèrent pour le perdre (i), el, sept jours après la lettre qui précède («), Fabry mandait son arrestation à ses amis de Charleville : « L'ami Nicolas est aux violons ; c^est ainsi qu'il nomme une espèce d'arrestation au Comité de sa section, arrestation qu'il a demandée lui-môme , jusqu'à ce que le Comité de sûreté générale ait pu , une fois pour toutes, prendre les renseignements nécessaires et imposer silence à nos scélérats. Ils l'avaient dénoncé à sa section comme l'auteur coupable d'une adresse au tyran de F Autriche. Bassenge n'eut qu'à produire la pièce pour obtenir une satisfaction. On lui témoigna tous les égards possibles. On crut la chose finie ; mais nos enragés ont formé de nouvelles dénonciations de Brissotisme , de Lebrunisme, de détracteur d'assignats, etc., etc. Bassenge a combattu ces dénonciations de la façon la plus victorieuse, et a sollicité que le tout fût renvoyé à la décision du Comité de sûreté générale. On a adhéré à sa demande, avec de nouvelles marques de considération. Tous les Liégeois de la Société ont volé à la Chambre d'arrêt, à l'exception du seul Noël Joseph
I^cvoz Bambert (5) était ici et allait partir pour Paris, quand une
lettre du brave Lonhienne, avec quelques lignes de Bassenge même, vint nous apprendre cette belle aventure. Ils nous parlaient tous les deux de l'affaire de la manière la jilus rassurante; mais je sentis que je perdais bras et jambes, et, depuis ce moment, je ne suis pas à moi. Je passai la journée d'avant-hier dans l'agitation. Hier Bassenge nous a écrit ; il continue à badiner de la chose ; il dit qu'il espère que ce sera le dernier coup de pied de l'âne , et qu'il retournera à la bête ; qu'il faut en finir, etc., etc. Si vous avez les petites affiches à Charleville, vous y verrez un avertissement que Bassenge y a fait insérer, et auquel les Nihon, les Nahon , les Wilmotle viennent, dit-on , d'avoir l'impudence de répondre. Je ne doute pas que les
(0 n existe aux Archives de F Empire (carton F. <5. 3.S06) une lettre dans laquelle Wiimotte réclame contre son expulsion par rassemblée i qui se laisse en ce moment mener par une faction liberticide. Nous la dévoilerons encore cette faction, dit-il, et le ministre de la république sera encore une fois obligé de fermer la porte aux amis de Brissot et de Lebrun , comme il a àii le faire après le 51 mai. »
(s) Lettre du 8 mai 1794. Papiers de Henkart.
(s) Lambert Bassenge, frère cadet de Nicolas.
[i79*J CHAPITRE XXVI. 379
restes impars du Roasinisme et du Chaumettisme n'épaulent encore nos monstres. Bassenge promet de venir nous voir d'abord. Il n'a pu encore être écouté au Comité. Je ne serai tranquille que quand je le verrai, et je voudrais (comme je viens de lui écrire) que nous fassions tous dans le sein d'Abraham. En vérité , mes chers amis , je crois que ce n'est que là qu'on peut être en repos, loin des malveillants et des sots. » Le lendemain , Fabry écrivait encore à ces mêmes amis : c Nous avons eu hier, à dix heures du soir, une lettre du digne Lonhienne. Il nous dit qu'un député, qui s'intéresse vivement à l'affaire et qui voulait avoir le temps de prévenir les esprits , a été d'avis que Bassenge ne demandât d'être écouté au Comité qu'aujourd'hui soir. » Et plus loin : < Je viens de relire la dénonciation de nos monstres et le Mémoire de Bassenge. Ce dernier doit éclairer sans doute ; mais la prévention , la malveillance peuvent tant obscurcir la vérité ! Il est encore des Chaumette , des Danton, des Delacroix, des Ronsin et des fripons de leur espèce ! Les signataires de la dénonciation , des Pondav; , des Wilmotte , des Nahon , des Nihon et autres êtres aussi vils que nuls, ne sont pas les rédacteurs de la pièce. Hébert et Chaumette ne peuvent plus l'être ; mais d'autres peuvent leur succéder, mentir encore et influencer. Ce Duperretqui, sans connaître aucun de nous, hurle aux Jacobins (i), ce Chaussard, qui est honteux d'avoir menti dans sa diatribe t >
Le jour même où son père écrivait cette dernière lettre , Hyac. Fabry, qui était parvenu à obtenir un petit emploi dans l^administration départementale, profita des loisirs que lui laissait le décadi pour coarir auprès du captif, et, de retour à Versailles, il s'empressa d*écrire aassi aux amis de Charleville. Sa lettre n'ajoute pas de détails nouveaux à ceux que nous connaissons déjà par la lettre de son père : Bassenge supportait l'épreuve avec fermeté, et il comptait que c le résultatserait favorable pour la masse entière des honnêtes réfugiés. » Mais Hyacinthe craignait des retards de la part du Comité de sûreté générale chargé de l'examen , tout en croyant bien fermement que d'issue tournerait contre les plais et vils auteurs de la trame. » Il ajoutait : « Les désagréments de la captivité — et pour un compère
( I ) On a pa, en effet, remarquer son atUtude dans la séance du 13 mars.
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aussi remuant ils De sont pas légers — ont été bien compensés par les événements accessoires. L'intérêt , Tempressement de tons ses compatriotes ont dû flatter infiniment le détenu. Une démarche du Comité révolutionnaire de la section de la Halle aux bleds , a dû aussi lui faire le plus grand plaisir. Des membres de ce Comité se sont présentés à celui de la section de Bonne nouvelle («) — c'est celui qui a mis notre ami en arrestation — pour demander fraternellement les motifs de cette arrestation. On a répondu que c'était en suite de dénonciations faites ; mais on a ajouté qu'on voyait bien qu'elles n'étaient que l'effet de l'intrigue , et qu'il était fâcheux qu'il ne fût plus au pouvoir du Comité de la section d'ordonner la mise en liberté, attendu que le Comité de sûreté générale pouvait seul donner cet ordre. »
Hyacinthe Fabry ajoute encore qu'il compte sur les dé* marches actives faites auprès de ce Comité pour hâter son rapport, puis il raconte une scène qui s'était passée tout récemment au club des Jacobins :%. Il y a, dit-il, une anecdote qui fait espérer que nos dix ou douze intrigants seront bientôt replongés dans la boue, d'où ils n'auraient jamais dû sortir. A une des dernières séances des Jacobins, un membre, trompé par eux sans doute, demanda que la société procédât à Tépuration des Liégeois réfugiés qui avaient été admis dans son sein , et que le Comité de présentation avait dû examiner — c'était de nos olibrius qu'il s'agissait. Un autre membre observa qu'on devait à cet égard attendre le rapport du Comité. Alors Ista, revenu de la Vendée, a demandé la parole en sa qualité de membre affilié — il est, je pense, de la Société populaire de Saumur — ; il a tonné contre les cinq ou six Liégeois intrigants, qui avaient prévenu les Jacobins contre la masse honnête et pure de leurs compatriotes réfugiés ; il a demandé qu'on ne prononçât pas sur leur épuration , avant que la Société des Liégeois eût communiqué les pièces qu^elle a fait passefr aux Comités de salut public et de sûreté générale , et il a parlé des coquins présents à la séance, comme on doit en parier. Des applaudissements ont couvert l'orateur. Pas un des misérables n'a osé prendre la parole pour réfuter. Celui qui a succédé à Ista ,
(0 Bassenge habitait, avec son compatriote Gilkinet, un appartement daos une rue de cette section. Son adresse se trouve dans une lettre : rue lieuve Éiienne poiu$nttière , n^ US, maUon de la Montagne.
[17MJ CHAPITRE XXVI. 381
et qu'on croit membre de la ConveDlion , a résumé la motion et demandé qne la Société ne prononçât rien sur les Liégeois, avant que la Convention, sur le rapport que doivent lui faire ses Comités, ait pris un parti à Tégard des dénonciateurs et des dénoncés , et cet avis sage a été adopté. Le fameux Wilmotte a accosté Ista en sortant de la séance, et Ta menacé de sa grande colère ; un sourire de mépris a été la réponse. 1(1)
Les amis de Bassenge s'étaient imaginé que son arrestation ne serait qu'une affaire de quelque^ jours, et se désolaient en la voyant traîner. Beaucoup de personnes s'y intéressaient, mais cela ne faisait qu'accroître les inquiétudes ^ leurs informations étant souvent contradictoires. « On n'a pu parler personnellement à Robespierre qui est presque toujours inabordable à nos gens, > écrivait Fabry, et il s'en inquiétait. Ransonnet , renvoyé à l'armée, ne pouvait rien. Heureusement sa femme le suppléait avec tout le zèle que pouvait inspirer l'amitié, et figurait parmi ces solliciteuses dont parle Hyac. Fabry dans une de ses lettres. Somme toute cependant, les solliciteurs sur qui on pouvait faire fond continuaient à rassurer : ce retard , disait-on , ne provenait que des occupations nombreuses du Comité chargé du rapport. Le refrain était toujours: patience et on rendra justice, c Qu'elle arrive donc cette justice , s'écriait Fabry, qu'elle finisse les tristes réflexions qu'on est forcé de faire. Oh I oui , il est bien amer d'éprouver que la vertu soit livrée à la rage de la calomnie I (s) » Dans la lettre qu'il ajoute à celle de son père, Hyacinthe aussi se dit assez tranquille. Ce qu'il redoute le plus, c'est que son ami ne se décourage et ne s'impatiente. Mais ses craintes ne se réalisèrent pas, et, dix jours après, il pouvait constater que la fermeté romaine de Bassenge ne fléchissait pas : c Si en allant le voir hier, écrivait-il le 31 mai , je n*ai pas été content de voir que son affaire n'avançait pas, j'ai vu du moins avec plaisir qu'il supportait cette indigne tracasserie avec plus de calme et de patience qu'il n'en avait montré lors de ma précédente course. » (s )
(i ) Lettre da 12 mai 1794. (Papierg de Henkari. ) Nous n*avons trouvé, ni dans le J&umal des Débats et de la correspondance doe Jacobins ^ ni dans le Moniteur ^ la moindre trace de la discussion rapportée par Hyac. Fabry.
(t) Lettre du 30 mai 1794. Papiers de Henkart.
(s) Lettre du 3i mai 1794. Ibid,
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Celle lettre anoonçait à Henkart qa'il en recevrait incessamment une de Bassenge , et elle devait être déjà arrivée puisqu'elle est de deux jours antérieure. Détachons-en ce qui concerne Tarrestation : c Tu me connais trop , lui dit-il , pour ne pas être assuré que je regarde en pitié celte misérable intrigue, et altends tous les événements avec calme. Moi, emprisonné à Paris à la voix de Wilmolte, Demani et Nahon , est une de ces péripéties bizarres que les révolutions amènent t Souffrir pour la cause sacrée de la liberté est notre coutume, notre jouissance; nous en avons Thabitude bien enracinée. Tu ne croirais pas la manière dont la masse des Liégeois s'est comportée à mon égard. Je connaissais mes concitoyens, mais il a fallu une circonstance de cette nature pour me montrer leur âme toute entière. Toute la journée ils sont en foule près de moi , et les seuls — après nos coquins — qui aient manqué, sont Thonnête Levoz et Florkin Tapothicaire (i). Le premier, c'est dans Tordre. Mon ami, qu'il est digne d'ôlre libre ce bon peuple ! Et que de douces jouissances les scélérats qui m'ont procuré cet événement m'ont données sans s'en douter 1 Les malheureux , que leur âme est loin des sensations de celle espèce ! Ah! voilà toute ma vengeance, elle me suffit. Ce que tu me dis de Liège, je le savais. Mon arrestation y a fait un plaisir nouveau à nos coquins, et je n'ai jamais un moment douté que les polissons , qui agitent au milieu des réfugiés les brandons de la discorde , ne soient, volontairement ou involontairement, les instruments d'agents supérieurs et du parti de l'étranger. Tout se débrouillera ; patience. Dans tous les cas, j'ai vu la liberté assurée, mon pays est sAr d'entrer au port ; toute ma vie , toutes mes facultés lui furent consacrées, et moi aussi , je puis le dire , j'ai contribué à établir la liberté sur la terre, à en balayer le despotisme, le fanatisme, les vils préjugés. J'ai assez vécu. Je suis sûr de ce que dira de moi la postérité; mes vœux sont comblés, et je puis chanter en paix mon nunc dimittis. » Plus loin il parle de ses amis de Versailles , et s'in-
( I ) Bassenge a sgouté k Tintérieur de l'enveloppe un P. S. , où on lit entre autres : « ^oubliais de joindre, à Noël-Joseph Lebceuf et au sot Florkin, le vil Fyon , méprisé des deux partis et perdu. » Ce Fyon, que Bassenge avait si généreusement défendu , et qui lui devait son élargissement , était donc sorti de la prison de S<>Lazarre , où il avait de nouveau été renfermé après son altercation avec Brixhe.
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qaiéte pour son vénérable papa qui, dîHl) change à vue (Tœil et sur lequel on se fait illusion, c II mérite au moins de rentrer dans Liège et de la voir libre. Toute son honorable vie, tant de sacrifices veulent cette récompense, et qu'il serait cruel si, comme le brave Donceel I... Je n'ose m'arrêter à ces idées. > Puis , faisant un retour bien naturel sur sa captivité à cette époque de Tannée , il demande à son ami : € ITas-tu rien fait dans ta retraite? Pour moi, j'ai beaucoup de choses ébauchées, et sorti d'ici — si j'en sors! — je m'enfonce dans la sollicitude pour achever... Il me tarde de te revoir, de t'embrasser , de recauser ensemble le long de la Meuse sous les ombrages. Voilà donc mai à sa fin t Je n'ai pas entendu le rossignol , ni admiré les développements de la verdure cette année. La perte est irréparable, et c'est bien ici qu'on sent avec le bon Horace : Durum sed levius. > A la fin de cette longue lettre il revient encore sur son arrestation : c On me dit que tout cela ne durera plus guère, Utinam î Je suis aise qu'ils m'aient donné la préférence , et j'espère que mon affaire mettra une bonne fin à toutes les brouilles excitées, avec tant d'astuce, entre les Liégeois (i). y Dans un post-scriptum joint à cette lettre, Bassenge disait aussi : < L'Assemblée générale va aujourd'hui féliciter la Convention; j'ai fait le discours et te l'enverrai. » Hélas! s'il est réellement auteur de l'œuvre que le Moniteur (i) a insérée en entier , il n'y a pas lieu de l'en féliciter. Longue, emphatique jusqu'au ridicule , elle ne renferme que les lieux communs qui se retrouvent dans tous les documents de l'époque. Que Bassenge applaudisse à la Convention proclamant Texislence de Dieu , pour montrer qu'elle répudiait le matérialisme dont Hébert avait été le plus ignoble représentant; c'est bien. Mais qu'en pleine terreur, à la veille de l'affreux décret de prairial, il ait qualifié la salle où elle siégeait de sanctuaire de la liberté , de la morale et de la raison; qu'il se soit écrié : c Assemblée auguste , c'est toi qui les a rappelées sur la terre ces vertus si longtemps outragées ; c'est toi qui les venges , c'est toi qui donnes enfin un solennel, un sublime démenti au blasphème qu'un désespoir républicain arracha au dernier des Brutus f > Tout cela dépasse les bornes d'un enthousiasme raison-
(0 Lettre dn 29 mai 1794. Papiers de Henkart. (I) N* 252 du 31 mai 1794.
nable pour la liberté , et se rapproche trop des sentiments que professaient, da langage que parlaient ceux que ses amis et lui appelaient des coquins. On conçoit les ménagements que réclamait la situation délicate des réfugiés , les précautions oratoires qu'il était prudent d'employer ; mais on pouvait, sans se compromettre, emboucher une trompette moins éclatante pour célébrer les hauts faits du parti terroriste.
Nous n'extrairons du discours que les deux derniers alinéas relatifs à l'objet de la démarche : c Législateurs , les progrès rapides de nos invincibles armées vont briser les fers de nos frères infortunés , si dignes de leurs libérateurs. La masse des réfugiés, calomniée par l'intrigue , attend avec confiance le rapport que vos comités doivent vous présenter. Elle sait ce qu'ils diront^ car par leur voix l'équité parle. Qu'il nous soit cependant permis, en terminant, de requérir instamment ces comités d'accélérer ce rapport. L'énorme quantité d'affaires qui les surchargent absorbe, nous le savons, leurs moments tous dévoués au salut de la patrie ; mais celle-ci est d'une nature toute particulière : c'est une masse de victimes immolées par les tyrans , dénoncées par sept ou huit individus , le rebut de nos contrées et les instruments sans doute d'agents supérieurs. L'intérêt delà république, l'anéantissement des projets des ennemis, tout exige que cette lutte finisse. >
On lit dans le Moniteur que le président c répondit aux députés, leur exprima la satisfaction de la Convention et les fit entrer à la séance. » Ainsi il y eutune réponse, mais nous en ignorons le sens. Au reste , cela importe peu : le pouvoir réel avait été abandonné par l'assemblée à ses comités, et c'était de ces comités que dépendait le sort des réfugiés liégeois. Leur démarche n'avança guère l'affaire de Bassenge , car près de deux mois se passèrent encore avant la levée de la consigne qui le retenait prisonnier. Le 16 juin, Fabry confiait ses inquiétudes à Henkart : c L'affaire de l'ami ne finit pas. On assure toujours une issue favorable ; mais le retard me donne du souci. 9 Et Hyacinthe terminait la lettre ainsi : € Je ne t'ai point parlé de frère Nicolas. Il est si pénible de redire que cette inconcevable tracasserie n'est point encore terminée 1 > Il y est aussi question de l'un des chefs des Francbimontois: «Bassenge, dit Fabry père, m'écrit que Brixhe est parti pour Calais, nommé par Duperret
Térificateur en chef des assignais. Il s'est présenté aux Jacobins, pour demander son épuration avant son départ. Il a été hué , et il est descendu de la tribune pâle et faible. Cest pourtant une preuve que nos co(}uins commencent d'être appréciés; mais, entre temps, celui-là va jouir de 7 ou 8000 livres d'appointements , et il est libre I » (i)
Cette lettre parle encore d'un décret fort intéressant pour les réfugiés , et que la Convention avait rendu peu do jours auparavant. Le 7 juin , Briez , qui devait bientôt après venir en Belgique coDune représentant du peuple auprès des armées, avait fait, au nom du Comité des secours , son rapport sur la situation vraiment pénible et malheureuse des patriotes belges , liégeois , mayençais et autres*. € L'intention de la Convention nationale , disait-il , n'a pas été de laisser périr de famine et de misère des citoyens qui sont venus chercher un asile sur le sol de la liberté. » A diverses reprises, des sommes d'argent ont été votées pour leur venir en aide ; mais elles étaient insuffisantes, c et ces concitoyens se plaignent de la modicité des secours qui leur ont été départis. Les Liégeois vous disent que ceux d'entre eux qui en ont reçu le plus , n'ont touché que 700 livres, et qu'il leur est impossible d'exister avec cette somme depuis quinze mois, surtout que la plupart ont été obligés de se fournir de yëtements. Depuis six mois, ils n'ont plus rien touché, i Pour remédier au mal , Briez proposait d'assimiler ces réfugiés aux habitants des communes françaises envahies par l'ennemi, et de leur appliquer ainsi un décret porté trois mois auparavant ( 14 ventôse an III ou 4 mars 1794). La proposition du Comité des secours fut admise (a), et la condition des réfugiés en éprouva certaine amélioration.
C'était surtout le rapportdu Comitéde sûreté générale qu'attendaient avec une juste impatience les amis de Bassenge , et qui n'arrivait pas. Le 28 juin encore Hyac. Fabry ne pouvait donner à Henkart d'autres renseignements que ceux-ci : « Je ne t'ai point parlé de frère Nicolas. Il est toujours trop tôt de dire qu'on ne lui a pas rendu justice encore, et que l'étrange tracasserie, que lui ont suscitée les plus mépirsables et les plus sots calomniateurs , n'est point finie. On continue à
(i) Lettre du i6 Juin 1794. Papiers de Henkart. (i) Moniteur, u» 260 du 8 juin i794.
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prometlre que celle inconcevable hisloire aura le résuUat qa'eWe doil avoir, mais rien n'avance, el les membres des Comilés de salul public et de sûreté générale sont presque inabordables. Ils ont, je le sais, de grandes, de nombreuses occupations; mais Thomme que les tyrans persécutent depuis quatre ans, qui est tout couvert de leurs coups, mérite bien aussi qu'on s'occupe de lui sur la terre de la liberté , et qu'on ne le laisse pas plus longtemps victime des plus absurdes calomnies. Au reste , Bassenge continue à supporter cette épreuve avec le calme et la conscience d'une âme pure, et ses amis en souffrent plus que lui. > (i)
La situation toutefois ne tarda pas à s'améliorer, et, le 1^ juillet, Hyac. Fabry pouvait écrire à son ami de Charleville : c Nous avons reçu hier une lettre de Bambert. Il annonce l'espoir qu'enfin l'inconcevable tracasserie qu'on a suscitée à son irréprochable frère va être terminée : il est bien temps que justice se fasse I On (s) doit avoir eu hier, à ce sujet, une entrevue avec Robespierre. Celte entrevue a été remise deux fois, mais avec des circonstances qui marquaient de Pintérét pour les solliciteurs. Il parait bien décidé au reste qu'on est enfin éclairé sur les vils calomniateurs — sots et plats comme ils sont, comment ont-ils pu être écoutés ! — et que toute prévention contre les honnêtes et purs dénoncés est dissipée (s). > Cinq jours après , Fabry père, écrivant à Defrance parce qu'il croyait Henkarl parti pour Versailles , où Hyacinthe lui avait trouvé un emploi, lui disait le résultat de l'entrevue mentionnée précédemment : c Malgré les promesses dont on nous berce chaque jour, la cruelle aventure de Nicolas n'est pas encore finie. Cependant la fameuse entrevue avec Robespierre a eu lieu, et il a paru s'intéresser vivement à l'affaire. Nos députés se flattaient qu'il n'y aurait plus d'obstacle , et d'heure à autre nous
attendons le résultat. Dans votre pénultième lettre , Duchapon (4)
(1) Lettre du 28 juin i794. Papien de Henkart.
(s) Ce pronom, tout particulièrement indéfini, doit indiquer la digne M"* Ransonnet, qui ne discontinua pas ses démarches pendant toute la captivité de Bassenge.
(s) Lettre du 8 juillet 1794. Papiers de Henkart.
(4) Cette plaisante qualification désigne Henkart, qui avait été chanoine de S^-Martin.
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insistait à ce que la masse des Liégeois se réunit pour demander qu'on rendît satisfaction à notre irréprochable concitoyen. Tout cela a été fait. C'est donc à cette masse qu'on diffère d'accorder la justice qu'elle demande I Cette inconcevable histoire altère un peu l'allégresse des victoires (i). > Dans une lettre du 7 juillet, nous lisons encore : c Voilà la journée d'hier et celle d'aujourd'hui passées, sans avoir la nouvelle tant promise pour Nicolas! J'ai marqué hier au pondeur (s) que ce que vous aviez proposé avait eu lieu. Toute démarche ultérieure deviendrait superflue. J'avais préparé une lettre à Robespierre sur un ton convenable , mais ce ton aurait peut-être déplu. D'ailleurs Nicolas a écrit tout ce qu'on pouvait écrire , et donné tous les éclaircissements possibles ; et les autres, dans l'entretien qu'ils ont eu avec Robespierre, lui ont dit tout ce qu'ils devaient dire. Après cela, jugez. > (s)
Une semaine à peine était passée, et Henkart recevait de Bassenge même une nouvelle lettre pleine de verve et de feu patriotique ; nous en reproduisons la plus grande partie. A lire les recommandations qu'il fait à son ami sur les moyens de défendre sa mémoire, on dirait que, péniblement occupé de sa position, il préparait son testament politique : « Je prends , mon bon ami , presque les derniers mots de ta lettre pour le texte de ma réponse. Tu sauras , dis-tu , parler convenablement , faire rougir les égarés ei punir les méchants. Voilà qui est bien dit; mais , morbleu t il faut le faire. Oui , il faut le faire ! La chose devient chaque jour plus urgente , et si nous ne prenons pas le ton convenable , en reparaissant dans nos foyers , nos vils gredins nous joueront un mauvais tour. C'est une guerre à mort entre le vice et la vertu, et il n'est plus temps de se tenir derrière le rideau : il faut paraître. Liège est peut-être maintenant délivré des brigands ; cela du moins ne peut plus tarder. Je voudrais donc que tu quittasses ta retraite avec Defrance ; que vous approchassiez l'armée qui nous rend libres , et les représentants à qui cette grande mission est confiée ; ils auraient bientôt distingué le civisme et le talent de la stupidité et de l'intrigue. Mais celles-ci, abandonnées à elles-mêmes , peuvent nuire excessivement. Il n'est
(0 Lettre du 6 juillet 1794. Papiers de Henkart.
(f) Le peintre Deflrdnce.
(s) LeUre du 7 juillet i'U. Papiers de Henkart.
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pas un moment à perdre. Les Liégeois vont demaîD en masse à la Convention. Ils )a féliciteront, remercieront et finiront par demander de nouveau prompte justice. Tout cela est diablement long.... Les Liégeois vont se séparer ; il ne restera ici que Floréal (i ) et uo ou deux autres , chargés par un arrêté de la masse de poursuivre cette bizarre affaire. Si Liège pouvait être libre, c'est sur ce théâtre qu'ion agirait avec avantage. Là, mon nom est connu peut-être! Mais il faudrait que quelqu'un s'y trouvât. Defrance dit qu'il ne quitte pas que je ne sois libre ; il ne peut m'être d'aucune utilité où il est , el peut être d'une très-grande à Liège. Le représentant du peuple Laurent , qui doit aller dans ces parages , est un homme sage. Il est lié avec Ransonnet , qui peut auprès de lui beaucoup servir, et ne demande pas mieux. Richard et Choudieu sont de mauvaises têtes que je crois prévenus par nos Brixhe , avec qui ils ont un pea de parité ; mais en leur rappelant combien les Ronsin et clique avaient intérêt à nous calomnier, les liaisons de nos polissons avec ces scélérats, tout cela peut infiniment influer.... Le tout serait d'être près d'eux , de prendre le ton convenable , ce que tu es si à même de faire , et de terrasser des insectes que notre mépris et notre grande bonté , joints à notre dégoût de nous occuper d'eux , ont enhardis à la faveur des circonstances. Tu m'entends et tu sens les conséquences de tout cela... Je te jure, sur mon honneur, que tout ce que je dis n'est nullement par rapport à moi ni à mon affaire. Mon parti est pris , et, quelle que soit la suite de cette aventure, elle m'est indifférente. Mon cœur me dédommage de tout, et, ma patrie libre , j'ai assez vécu. J^abandonne au surplus , et c'est là ma grande jouissance , ma mémoire avec confiance à Paveair. Mais j'adore ma patrie, mais son bonheur est le besoin de mon âme, mais sa gloire est ma passion ; et voilà ce qui me fait trembler que l'intrigue ne la souille, qu'elle ne cesse un moment, par les suggestions calomnieuses et astucieuses , d'être à cette hauteur , à cette pureté où nous l'avons vue, et où, je tranche le mot, nous l'avions mise. Je n'ai fait que mon devoir en travaillant pour elle, mais aa moins je l'ai fait. Je défie l'univers de me trouver un tort, et je dis avec fierté que le dévoûment, le désintéressement, l'ardeur du
(4 ) Le prélocuteur Gilkinet. Nous ignorons la raison de cette qualification.
dviftme, Timpérieux besoin de fouler aux pieds et le fanatisme, et le despotisme, et les préjugés de toutes les espèces, n'ont jamais été poussés plus loin que je ne les ai constamment sentis dans moi. Cest là mon être , et je ne le dirais pas si Ton ne m'y forçait. Voilà ce que Tamitié pourra dire à Liège, et opposer avec force aux infâmes enoemis de la probité. Je confie cette tâche à toi et à Defrance ; remplie par vous , elle me sera plus chère. Pèse , médite mûrement toutes ces choses. Songe surtout que tu n'as pas une seule
minute à perdre, dans le moment où nous sommes Savez-
▼ous que votre résolution de retraite n'est ni républicaine, ni permise; qu'elle est même criminelle? Je neveux pas plus de place que vous , j'en jure par l'amitié ; mais me retirer, lorsque ma patrie va avoir plus que jamais besoin de probité et de lumière! non, non ; je lutterai contre le crime avec force , avec véhémence ; jusqu'à mon dernier souffle je le combattrai, j'y ai voué ma vie. Il n'est pas besoin d'être en fonctions pour servir son pays. Réunissons-nous, serrons-nous plus que jamais, et notre faisceau rompra l'intrigue. > Au bas de la lettre, immédiatement sous la signature , on lit : « 26 messidor , 14 juillet I Quel jour t et moi je ne suis pas libre 1 » ( i )
Il est question dans cette lettre d'une députation liégeoise qui devait se rendre le lendemain à la Convention pour réclamer de nouveau le rapport du Comité de sdTeié générale. On ne trouve rien à ce sujet dans le Moniteur. Hais il est possible que l'Adresse présentée par cette députation ait été oubliée au milieu de celles qui félicitaient rassemblée des derniers succès des armées républicaines. Ce jour même, Fabry écrivait encore à Henkart en lui faisant savoir l'impossibilité , pour lui du moins , de se rendre à Liège : c Mais j'espère que le cher pondeur et vous irez le plus vite qu'il se pourra, et, quoi qu'il arrive , vers nos foyers. Il faut bien que quelques-uns au moins de nous y aillent. Albert (a) et Haleng ont été hier à Paris. On attend toujours d'heure en heure la fin de l'exécrable aventure; on l'annonce, on la promet toujours. Le scélérat Brixhe , qu'on disait à Calais , est à Givet, où il vient de
(i) Lettre du 14 juillet 1794. Papiers de Henkart. (f ) Le frère cadet d^Uyacintbe Fabry.
TOMé II. 25
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faire afficher un nouveau placard contre nous. Mêmes calomnies, même scélératesse. Nos monstres comptent sans doute être bientôt à Liège pour y accomplir leurs infâmes desseins. Si nos compatriotes ne vengent pas Bassenge , s'ils ne traînent pas dans les rues les membres des calomniateurs, je les renonce. Vous êtes à portée de savoir positivement ce que c'est que ce placard. II faut qu'on parle à temps à nos concitoyens. Que ne suis-je à Givett Plusieurs de nos gens s'apprêtent à partir. Mais pourront-ils faire comme ferait l'un de nous ? Oh ! mes amis, tout cela me perce l'âme t La plupart de nos gens ont eu part aux secours (i). Ils ont eu cinq cents et des livres. Cela aidera à leur voyage.... Robespierre doit avoir, dans son dernier discours aux Jacobins (i), lâché quelques mots qu'on interprète favorablement pour l'affaire de notre ami , et c'était hier le thermomètre de l'espérance. Entretemps , on Ta changé de quartier; on l'a niché dans un grenier où, pour l'aller voir, il faut grimper cent et quelques degrés. Cet appartement serait, au reste , préférable à l'autre , s'il n'y avait pas force puces. La brave citoyenne Ransonnet va lui porter à dîner et mange avec lui. Son mari a été à l'entrée dans Mons, et s'est trouvé ensuite à une affaire où les boulets et balles pleuvaient joliment. Quelques jours auparavant, il avait été d'une partie aérienne, et, au sortir du ballon, il dina avec Jourdan et les représentants , et leur parla vivement de Bassenge. Il a depuis écrit à Robespierre que ses lettres amusent. > (s) Enfin, cinq jours après, Fabry put mander en hâte à ses amis de Charleville : « Bassenge écrit : La farce est finie. Je suis libre el dîne chez la citoyenne Ransonnet. Fyon arrive. Il peut remercier le ciel de mon- arrestation (*). Demain soir ou après-demain matin au plus tard ,
(i) On a vu plus baut que, sur la proposition de Briez, la Convention avait déclaré applicable aux réfugiés belges et liégeois le décret du 4 mars , qui ouvrait au ministre de Tintérieur un crédit de 20 millions destiné k venir au secours des citoyens qui avaient éprouvé des dommages par suite de la guerre. Ce crédit avait permis de faire une nouvelle distribution.
(<) Ce. doit être une allusion au discours prononcé dans la séance du 9 juillet (21 messidor). Robespierre, à propos du décret qui mettait la vertu à Tordre du jour , y parla contre les exagérés qui croyaient prouver leur patriotisme en faisant de la terreur. Moniteur, n<> 500 du 18 juillet 1794.
(s) Lettre du 15 juillet 17tf4. Papiers de Henkart,
( * ) Nous avouons ne pas comprendre cette phrase.
[t794j CHAPITRE XXVI. ^i
je VOUS verrai. Liège à présent doit être libre aussi. Enfin , mes bons amis, voilà donc celte inconcevable aventure terminée; mais en aurons-nous au moins une espèce de satisfaction? J'ignore encore les circonstances de Télargissement. Grâce à la bienheureuse rapidité des victoires , Liège en effet doit être libre à présent. Je crains pourtant toujours que les brigands fuyant ne se rallient sous Maestricht. Tous nos gens à Paris sont prêts à partir. Que ne puis-je l'être aussi ! Ils doivent avoir été hier à la Convention ( i ). » Les détails de rélargissement se trouvent dans une autre lettre à Henkart, postérieure de six jours à celle qui précède , et qui porte une date bien significative : 8 thermidor : 9. Bassenge n'est venu nous voir qu'avanthier au soir , et hier il a passé la journée avec nous L'élargissement a eu lieu sans qu'aucun rapport ait été fait , sans qu'on ait pris, ni qu on paraisse vouloir prendre encore parti contre les calomniateurs. Bassenge a eu un long entretien avec Robespierre, et il a rendez-vous aujourd'hui pour un second (s). Je l'ai fort pressé de parler net à Robespierre , sans plus de ménagement pour les premiers et vrais auteurs des calomnies qui ont suscité les préventions contre nous. Mais parlera-t-il comme je le veux? Je l'ignore. Tout ce que j*en sais , c'est qu'il supprime la réponse à Chaussard; cela me fâche ; pourquoi cette suppression ? Robespierre avait demandé aux députés qui sollicitaient rélargissement, s'il n'y avait pas, parmi ceux qui s'intéressaient pour Bassenge, des camarades de Walckiers et du Comité légio-belgique ? ils répondirent simplement qu'ils n'en connaissaient pas. Ne serait-il pas bien à propos que Bassenge donnât tous les renseignements nécessaires pour prouver, non-seulement que nous n'avons rien de commun avec Walckiers , mais que ce sont précisément les animaux de sa clique qui sont nos vrais ennemis? Mais pour cela il faudrait compromellre le cheval, les Digneffe , Smits et Fyon , les faire connaître , et je vois qu'on ne veut pas.... Je dois vous observer encore que Robespierre, parlant à la
(i) Lettre du 20 juillet 1794. (Papiers de Henkart.) Cette démarche auprès de la Con?entioD , dont nous n*avons également trouvé aucune trace dans le Moniteur , poorrait bien être la même que celle dont Bassenge parle dans sa lettre du 14.
(1) Nous n^avons rien trouvé sur cette entrevue qui , probablement , n^aura pas eu lieu , Robespierre ayant eu , ce jour-là même , à soutenir une attaque qui lui annonçait la terrible journée du lendemain.
citoyenne Ransonnet, a témoigné beaucoup de prévention, surtout contre moi. La bonne femme n'a pas manqué de faire avec chaleur mon éloge. Il a répondu : Je îm dis pas qu'il soit coupable; je ne le connais pas, mais ils me Font dil. Or, qui sont-ils ces ils? Certainement ce sont les échos de nos coquins qui approchent Robespierre. > Fabry était-il bien informé quand il parlait de la suppression de la réponse à Chaussard? On doit le croire, et il semble aussi résulter de sa lettre que c'était un engagement pris par Bassenge envers Robespierre. A en juger par le livre même , il aurait été publié dans le mois d'avril (i). En effet, il était alors imprimé; la chose est certaine. D'autre part, on voit que, deux mois après, il n'avait pas encore été livré au public, car, dans une lettre à Henkart du 16 juin , Fabry se plaint de ne pas en avoir reçu d'exemplaire , quoique son fils Albert eût vu , chez Bassenge même , les feuilles qu'on devait brocher pour lui envoyer. A cette époque , l'auteur, mis en arrestation , ne put continuer la publication de son livre , qui , en réalité , était comme inédit lors de son entrevue avec Robespierre. Néan-* moins on le savait prêt à paraître , on connaissait en gros le contenu, et , dans tous les cas , ceux qui étaient menacés pouvaient se faire une idée des coups de fouet qu'on leur destinait. Sollicité par eux-^ mêmes ou par leurs protecteurs — ces hommes que Fabry appelle les échos de nos coquins (a) — trompé sur le contenu et l'objet de l'ouvrage, comme sur le caractère des hommes qui y trouvaient leur justification, Robespierre put obtenir de Bassenge la promesse de suppression dont parle Fabry. Nous ne pouvons accorder une grande influence,sur le vaincu du 9 thermidor, à cette troupe de dénonciateurs obscurs, sans talent comme sans pudeur, qui assiégeaient les avenues des Comités de la Convention et celles de la Commune de Paris ; cependant la chaleur de leur civisme a pu appeler son attention sur eux, et, dans un pamphlet que suscita une polémique dont nous aurons plus tard à parler , on les appelle ironiquement : c les Solons et les Lycurgues qui étaient les gardes de Robespierre , les espions des Chaumette, des Hébert, et les témoins de Fouquier-
(i) Cest ainsi qu'il parle, comme de faits récents (p. VI et VU), du décret qui mit la justice et la probité à Tordre du jour ( 23 mars ) , du procès des Hébertistcs (24 mars), et surtout ( p. 173) du soulèvement de la Pologne en avril.
(i) Lettre du 26 juillet 1794. Papiers de Henkart.
Tinville. » L'un d'eux, et ce n'élait pas le moins actif, Nahon, portait avec jactance le surnom de Romarin ^ « une des fleurs chéries du tyran , et qui était du bouquet que lui présentèrent les Liégeois. » ( i )
Dans cette correspondance de Fabry avec Henkart il est souvent question de la politique que la Convention se proposait désormais de suivre à l'égard des peuples étrangers , et surtout de ceux dont rincorporation avait déjà été décrétée. Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit ailleurs (s) ; rappelons seulement qu'il est impossible de décider si, lors de l'invasion des Prussiens en Champagne en 1792, la négociation entamée avec le duc de Brunswick pour arriver à un traité de paix fut sérieuse , ou si ce ne fut qu'un leurre dont on se servit pour obtenir leur retraite. Il est , en tous cas, positif que le décret du 13 avril 1793, voté sur la proposition de Danton qu'on désignait comme le promoteur de cette politique, fut, de la part de la Convention , un abandon de celle qu'elle avait suivie jusqu'alors (3) : en déclarant qu'elle ne voulait plus s'immiscer dans les affaires des autres peuples , ne reniait-elle pas le principe qui
Pavait engagée , le 19 novembre i 792, à promettre son appui à ceux de ces peuples qui s'insurgeraient? La défection de Dumouriez fut pour elle une terrible épreuve. Elle la soutint cependant , et si bien , qu'à la fin d'une campagne fort désastreuse au début, elle avait remporté des succès où elle pouvait voir le gage de succès plus grands encore dans la campagne suivante. Toutefois les vicissitudes de ces deux années avaient donné à réfléchir , et il existait beaucoup de républicains sincères qui , se rappelant les dangers dont on était à peine sorti , trouvaient qu'il y avait de l'imprudence à s'y exposer de nouveau : une paix glorieuse leur paraissait infiniment préférable
(1) Gazette révolutionnaire de Liège, n* 159 du 12 thermidor an IIl. Nous ne comprenons pas bien rallusion. S*agirait-il d'un bouquet présenté à Robespierre pour figurer à la célèbre fête de TÊtre suprême ?
(t) Histoire des Belges à la fin du XXVllh siècle, 2« édition , vol. II , p. 296.
(s) On lit dans VEsprit des Gazettes (i795, I. 337) : t Les Liégeois et les patriotes belges qui sont à Paris étaient, le U au soir, dans Taffliction la plus profonde après la lecture du Journal , le corps législatif ayant décrété , sur la motion de Danton , que le peuple français ne s'immiscerait plus dorénavant dans le gouvernement de ses voisins. »
à la continuation d'une guerre qui pouvait flatter Tamour-propre national, mais amener aussi de grands désastres, et surtout épuiser la France d'hommes et d'argent. Quand la Gironde prit, assez inconsidérément , une altitude décidément hostile à TAutriche et détermina la rupture avec l'Empire germanique , elle rencontra l'opposition de la Montagne. Il faut sans doute faire la part de l'animosité des partis. Néanmoins la répugnance de Robespierre pour la politique belliqueuse paraît avoir été sincère , et l'on peut admettre comme fondées les intentions pacifiques qu'on lui prêtait assez généralement. Le 9 thermidor brisa son pouvoir et nous laisse indécis sur ses projets. En tous cas , le système qu^on lui attribue ne périt pas avec lui, et il est intéressant de voir avec quelle anxiété les réfugiés liégeois particulièrement en épiaient les moindres manifestations. Si la France s'arrêtait dans ses conquêtes , si elle faisait la paix avant d'avoir reconquis ce territoire dont l'annexion avait été solennellement décrétée , pouvaient-ils avoir grande confiance dans les garanties, quelles qu'elles fussent, dont on aurait étayé leur indépendance nationale ? Ils avaient voté la réunion , et , sous le rapport politique comme sous le rapport industriel et commercial, ils croyaient l'existence de leur pays attachée au maintien de la réunion. A la fin de 1793, cette, réunion était compromise: « Le ci-devant du faubourg Montmartre (i), écrivait Fabry le 30 novembre , dit qu'on ne veut plus des Belges ni des Liégeois; on voudrait qu'ils fussent indépendants, et se constituassent comme ils le trouveraient à propos. » (s )
Dans de telles circonstances , les rumeurs pacifiques qui commencèrent bientôt après à circuler devenaient un sujet de graves réflexions. Cependant les réfugiés ne semblent pas avoir d'abord prévu toutes les conséquences que pouvait produire une réconciliation de la France avec les puissances germaniques (s): ils n'apercevaient que l'inconvénient de devoir attendre jusqu'au moment
(4) Cette expression doit indiquer le marquis D^Âoust, dont nous avons dit les rapports avec Fabry.
(s) Papiers de Henkart,
(s) « Je n*osc, brave frère , me livrer encore à des espérances de paix , écrivait Hyacinthe Fabry à Henkart le iO janvier; les despotes ne sont pas réduits au point de passer par des conditions humiliantes pour eux , que tant de succès brillants
OÙ la république serait parvenue au Rhin. Mais les bruits d'un abandon du système de conquêtes s^accréditanl, on dut en venir à se demander quel sort était réservé aux populations étrangères qui s'étaient données à la France (i). A cet égard, Hyac. Fabry ne se faisait aucune illusion, et ce qu'il écrivait, au commencement de la nouvelle campagne , à son ami Henkart confirme ce que nous avons dil des raisons que croyaient avoir les patriotes liégeois, pourregarder comme une loi fatale le sacrifice de leur nationalité : «Je soupçonne qu'ion n'a point ici le projet de percer dans nos pays pour s'y maintenir. D'après les proclamations qu'on fait , et particulièrement diaprés le manifeste publié chez les Génois , où l'on pose en principe que la république ne veut point agrandir son territoire, je crains qu'on n'ait renoncé à réunir les peuples voisins. Alors nous, pauvres Liégeois, que deviendrions-nous? Resterions-nous enchaînés aux infâmes institutions germaniques? Conserverions-nous nos stupides prêtres, nos lâches et imbéciles nobles? N'irait-on enfin chez nous que pour faire des excursions contre l'ennemi , lui enlever des vivres et diminuer ses ressources ? Je t'avoue que je ne puis me défendre de ces craintes-là. Je fais bien cependant encore une autre supposition qui est moins possible , mais dont le résultat ne serait guère plus heureux pour la liberté de notre terre natale : je prévois qu'on peut penser à envahir la Belgique;, le pays de Liège, le Juliers, etc., pour se mettre dans une situation plus formidable, et pour traiter d'une paix avantageuse. Elle serait grande et belle , l'idée d'en régler les conditions, quand on aurait poussé les satellites du despotisme au-delà de tous ces pays. Mais^uelle sera notre condition, si, comme je l'ai en tête, on ne pense pas à nous rendre décidément Français? Dans cette vilaine supposition , nous ne pourrions attendre que des stipulations insignifiantes avec l'animal épiscopal, nos gothiques États et le saint Empire t Le temps et les lumières feront
donnent droit k la république de leur imposer ; celle par exemple — si essentielle pour nous ! — de les voir renoncer aux pays en-deçà du Rhin , et de laisser la France étendre ses limites jusqu'aux bords de ce fleuve, i Papiers de Henkart.
(i) D^à le 39 mars il lui avait écrit : c Nous avons respoir de rentrer bientôt dans nos foyers , vu les grands préparatifs qui se font ; mais si Ton y perce, sera-ce pour y rester ? Je ne crois plus que le système ici soit celui des réunions , et alors à quoi nous servirait une invasion ? Ibid,
le reste, dira-l-on ; mais, seuls, nous sommes trop faibles pour tenter une révolution, et nos religieux voisins, les Belges, seront bien longtemps avant de pouvoir marcher avec nous à une régénération philosophique. » ( i )
Quant à la probabilité d'une paix prochaine , Hyac. Fabry se trompait : la première, celle qui détacha la Prusse de la coalition, ne fut conclue que plus tard, et à une époque où déjà les victoires des soldats républicains assuraient à leur patrie ces frontières naturelles qui sont restées le rêve des Français de nos jours.
( I ) Lettre do 22 avril. Papiers de Henkart.
Session des États de Liège en 1793. — L'amnistie de Méan. —Accueil fait par les trois ordres aux propositions du gouvernement. — Vaine tentative de la noblesse par rapport au payement des dettes de la révolution. — Le duc de Wurtemberg sollicite une indemnité. — Correspondance de Méan à ce sujet — Rapport de Ghisels. — Le duc augmente ses prétentions. — Méan obligé de s'exécuter. — Derniers détails sur cette affaire. — Exécutions de Ghapuis et de Bouquette. — Session des États pour 1794. — L'affaire du duc de Wurtemberg régularisée. — Jourdau traverse le Luxembourg.— Émeutes à Liège et à Stavelot. — Bataille de Fleurus. — Les Français à Liège. — Adresse des réfugiés à la Convention. — Aussi celle des Franchimontois,
Nous avons un peu négligé le théâtre où le parti conservateur occupait les premières places ; c'est qu'aussi — ou nous nous trompons fort — Tinlérêt historique n'est pas là. Qu'avous-nous à eu dire , si ce n'est reproduire nos griefs contre une réaction qui s'étourdit sur l'avenir, et s'obstine à ne pas voir le nuage orageux grossir à l'horizon ?
Le 18 juin 1793, après avoir rétabli toutes choses dans l'état où elles se trouvaient avant l'invasion, Méan convoqua les États pour le 8 juillet. Deux jours avant celui qu'il avait désigné pour cette réunion parut (6 juillet) une amnistie applicable c à ceux qui avaient pris part aux désordres arrivés durant la susdite invasion (i). > Tel
(0 Voir la pièce dans VEsprit des Gazettes, 1793. IL 09. Nous ne citons pas la Gazette de Liége^f\m reprend, avec son privilège, son système stupide de n'entretenir ses lecteurs que de ce qui ne concerne pas le pays même.
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était le principe décrété ; mais il semble que le rédacteur de la pièce ait craint qu'on ne se méprit sur ses intentions, car il se hâtait d'ajouter : « Cependant , comme la justice et le maintien de la tranquillité publique sont notre premier devoir , que Pin^ulgence est attentatoire aux droits des bons , quand elle fait grâce à ceux qui ont bouleversé toutes les lois, tâché d'intervertir tous les principes, exposé la fortune et la vie de leurs concitoyens aux atteintes les plus terribles , et porté des mains rapaces et sacrilèges jusque sur les
saints autels , nous nous voyons forcé de mettre des bornes à
notre penchant vers la clémence, et d'excepter de la présente amnistie les principaux chefs , fauteurs et promoteurs de l'égarement du peuple , des scandales et des maux qui se sont ensuivis. > Suivaient les exceptions^ et l'on va voir si elles étaient nombreuses ! Dans une première catégorie étaient placés ceux qui avaient provoqué et sollicité rinvasion , ou bien travaillé à propager dans le pays les impies et coupables principes d'un gouvernement anarchique , et aussi ceux qui continuaient à servir avec les patriotes français. Ces définitions se distinguaient par une élasticité qui permettait d'étendre à l'infini les poursuites criminelles. Une deuxième catégorie comprenait les membres des clubs , c tant de la Société dite des Amis de la liberté et de l'égalité que de celle dite des Sans-Culottes, et généralement de tous les motionnaires et auteurs d'écrits publics , sacrilèges, impies et séditieux, i Même élasticité encore pour ce qui concernait les écrits réputés coupables , môme vague dans les expressions qui servaient à les désigner. Puis, était-il juste , était-il loyal de mettre sur la même ligne la Société des Amis de la liberté et de l'égalité, dont la majorité se composait d'hommes honorables, et la tourbe d'anarchistes qui formait le club des Sans-Culottes? Dans la troisième catégorie se trouvaient les missionnaires, et généralement tous ceux qui avaient « prêché des doctrines anarchiques, coopéré à la profanation ou à la destruction des églises. > Même vague toujours, même possibilité d'agrandir le cercle des prévenus, même indécision pour les citoyens qui se sentaient menacés à raison d'un fait rentrant dans ceux qui étaient là définis. Enfin venaient les révolutionnaires qui, ayant été précédenmient graciés, « avaient récidivé dans la dernière rébellion. > Ce n'était pas assez, et, pour inquiéter ceux mêmes à qui l'anmistie était
applicable, le prince avait soin de déclarer que, c s'ils venaient à tenir au fatur une conduite qui tendit à compromettre la tranquillité..., > ils seraient < traités comme perturbateurs et infracteurs de la paix publique , et comme tels punis sans rémission quelconque. i^
Il nous est impossible de ne pas faire encore ici une comparaison entre ce système de répression impitoyable, et la manière large et généreuse avec laquelle le gouvernement autrichien s'altachait, dans les provinces belges, à couvrir de Toubli tous les faits passés, quels qu'ils fussent (i). Là même où il se croyait forcé de menacer. Une le faisait que pour les faits à venir. Bien différente de celle de Méan , sa législation distinguait avec soin le caractère des actes criminels, punissant de la peine capitale — ce qui n'avait rien d'extraordinaire alors— les conspirations ou les complots contre la sûreté de TÉtat , de la détention seulement la propagation € de bouche ou par écrit du système des Français , <c et se contentant de soumettre à une surveillance sévère « les associations connues sous le nom de clubs , sociétés littéraires , ainsi que toutes les autres associations de ce genre (s). » A Liège, le souverain avait changé, mais le gouvernement restait le même : c'est que le prince avait laissé son Chapitre cathédral s'attribuer la direction des affaires, et que, dans tous les cas de responsabilité morale , il y a moins de scrupules à attendre d'un corps que d'un individu.
La session des États s'ouvrit au jour fixé. Le gouvernement était sûr de les trouver obéissants , et même prêts à aller au-devant des mesures réactionnaires qu*il pouvait être tenté de leur proposer. Le tiers-État, rétabli sur ses anciennes bases, ne comprenait plus que les Bourgmestres écartés par la révolution, et replacés sur leurs sièges par la Commission exécutrice. L'Ëtat-noble , qui avait, non sans succès, résisté à Hoensbroech, n'était plus disposé à renouveler une opposition qui eût aidé au triomphe d'un système fondé sur le grand principe de l'égalité politique; on trouverait difficilement ailleurs que dans une maladroite rancune la raison de l'éloignement dans lequel étaient tenus le petit nombre de seigneurs qu'on
(i) Voir notamment une dépêche de Metternich au conseil de Flandre du 5 avril 1793. EsprU des Gazettes. il9Z. I. 324. (fl) Ordonnance impériale du 4 avril 1794. IJnd. 1794. 1. 391.
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persislail à ne pas convoquer depuis 1791. Quant à rÊlat-primaire , il est inulile d'en parler , puisqu'il constituait le gouvernement même.
DansTacte contenant les propositions qu'il soumettait à rassemblée, le prince rappelait d'abord les événements survenus depuis la dernière session , et les efforts pour faire disparaître les traces de la domination étrangère, puis il disait: c Charmé d'avoir pu maintenant convoquer les trois corps de nos Étals , et les faire assembler conmie ils le sont aujourd'hui , notre premier soin, Messieurs, est celui de vous donner, relativement à notre avènement à la principauté, les assurances les plus cordiales de notre amour inviolable pour la patrie, des attentions particulières que nous nous empresserons de vous marquer dans toutes les occasions, enfin des soins paternels que nous apporterons toujours au maintien de la Constitution fondamentale du pays , au bon ordre , et à tout ce qui pourra intéresser le bien de l'État et le bonheur de nos sujets. Vous nous seconderez sans doute dans tout ce qui pourra conduire à ce but salutaire, dont nous ne nous écarterons jamais. » Le prince énumérait ensuite les objets sur lesquels il provoquait une décision des États. Il y avait d'abord à trouver les moyens de faire face : 1^ à la dette du pays considérablement accrue par suite des derniers événements ; 2® à l'obligation où se trouvait le pays, comme membre de l'Empire germanique , de contribuer à la guerre contre la France ; 3" au payement des 400,000 florins réclamés par l'Électeur palatin pour frais d'exécution. Tels étaient les objets que le prince désignait comme les plus urgents. A l'exception de l'établissement d'un corps de maréchaussée , les autres articles des Proponenda n'avaient qu'une importance secondaire. Rappelons cependant que le prince, en signalant la nécessité de nouveaux impôts pour subvenir à des dépenses extraordinaires, recommandait € particulièrement et de préférence ceux qui devaient le moins peser sur la classe indigente. Rien ne pouvait , disait-il , nous affecter plus sensiblement et plus cruellement que de devoir, avec le commencement de notre règne, charger de plus en plus nos sujets. Mais forcé, à notre grand regret» par les circonstances de ces temps malheureux , qui ont nécessité ces dépenses pour le salut même de tout notre pays , nous espérons qu aidé de vos soins , et en employant constamment tous ceux de
notre sollicitude paternelle, nous parviendrons à en alléger successivement le fardeau. »
Conformément à ces vues , les États consentirent à rétablissement : 1® d'un impôt sur le timbre , calculé d'après la nature des actes et allant d'un sou à six florins; *i^ d'une taxe sur les maisons , les chevaux de luxé et les chiens. Le prince ayant donné son assentiment , les décisions de l'assemblée furent converties en lois , et décrétées sous forme de mandements les 26 octobre et 1 7 février suivants. Les États accordèrent aussi leur consentement à l'établissèment d'un corps de maréchaussée , et d'une compagnie d'artillerie de quarante-huit hommes que le gouvernement avait demandée par une proposition titt^rwur^, c'est-à-dire présentée depuis l'ouverture de la session. En instituant celte compagnie, on avait en vue de se procurer des moyens prompts qui en imposassent attx perturbateurs de Fordre. Seulement FEtat-noble laissait au gouvernement à décider si l'établissement de ce corps de maréchaussée ne rendait pas possible la réduction de l'effectif du régiment national au chiffre où il était avant l'augmentation décrétée en 1791. LMdée fut admise par les deux autres ordres , et on lit du reste, dans le recez de l'État-primaire, que le prince avait donné à œnnaitre son intention être telle ( i ) . De son côté, l'État-tiers demanda de chercher la somme nécessaire ù la solde des 48 artilleurs dans la réforme de 15 hommes du régiment national, ce qui fut également admis. Enfin TÉtat-noble , en consentant à l'établissement de l'impôt sur les maisons , les chevaux et les chiens, y mit la condition que le clergé s'y soumettrait, ce qui fut accordé. Ce n'était du reste qu'une application de la renonciation aux exemptions décrétée dès 1789.
La seule velléité d'opposition que montra la noblesse fut la proposition de mettre à charge de la caisse publique toutes les dépenses faites , pendant la révolution , en vertu de recez des États. Cette question , déjà traitée et résolue négativement pendant la première restauration, ne devait pas recevoir une autre solution en 1793 , et il existe aux archives de la province (î) une note confi-
[i) Sur la session de i793, il ne se trouve aux archives de la province, dans la salle qai renrerme les registres des Ëtats, que ceux de la noblesse et du Tiers ; nous avons trouvé celui de TËtat-primaire dans le Fonds Ghisels , farde 656.
(s) Itnd., farde 44.
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derUielley non datée ni signée, qui énumëre les motifs à alléguer pour repousser la proposition; elle finit par cette rude conclusion, qui prouve combien , dans les régions gouvernementales , on avait conservé de rancune pour *ratliiude antérieure de la noblesse : € Que Messieurs les nobles, qui ont une caisse particulière , qui ont peut-être appliqué plus d'un million dont ils se partagent les intérêts ainsi que le produit de la taxe noble qu'ils empochent^ sacrifient ces revenus pour éteindre ces dettes honteuses que tout bon citoyen est en droit de leur reprocher , et qu'il serait de toute injustice de faire supporter à ceux qui ont déjà été si cruellement vexés et ruinés par deux révolutions auxquelles ces Messieurs ont tant coopéré, i
Une autre proposition , également faite par l'État- poble, et qui se rattachait étroitement à la précédente , concernait la suspension de tous les procès relatifs à des objets ordonnés par les États. C'était, en effet , aux membres du deuxième ordre , riches propriétaires fonciers , que s'adressait quiconque avait une répétition à exercer contre les États révolutionnaires , aussi longtemps que la caisse publique ne se chargerait pas de la liquidation. La seconde proposition devait échouer comme la première, et il convient de rappeler encore que le gouvernement autrichien, en faisant liquider sous sa haute surveillance les dettes de la révolution belge , donnait an exemple que le gouvernement liégeois aurait bien fait de suivre.
Somme toute , l'administration de Méan fut aussi réactionnaire que celle de son oncle (4), puisque le Chapitre continuait à dominer. Mais la faiblesse d'un souverain , si elle atténue ses torts , ne l'innocente pâs, et lui laisse toujours sa part de responsabilité dans les actes où son nom figure. Néanmoins, en signalant les torts du neveu de Hoensbroech , il ne faut pas méconnaître les difficultés de toute espèce qu'il eut à surmonter, et qui parfois lui vinrent.de ses alliés mêmes.
Nous avons parlé de la contribution de guerre exigée par Cobourg à son arrivée à Liège , et du retard calculé que la Cour de Vienne apporta à remettre au prince restauré par ses armes l'administration de la principauté. Nous allons y ajouter un fait inouï peut-être :
(4) ( Ily a, disait Fabry dans une lettre à Henkart du l*' avril 1794, des centaineê de cités pour cooiparaltre ; on poursuit par contumace , et on procédera aux exécutions en effigie. Papiers de Henkart.
c'est une extorsion — nous ne voyons pas de mot plus propre à qualifier le fait — commise par un prince allié à la famille impériale. Les détails qui suivent sont empruntés aux propres lettres de Héan ( i ) , dont nous reproduirons souvent le texte pour éviter tout reproche d'exagération. On a vu que parmi les lieutenants de Cobourg se trouvait le prince Ferdinand de Wurtemberg , qui était entré dans Liège, après Taffaire d'Âldenhoven , à la tète de Taile gauche de la grande armée. Il ; était revenu à la fin de septembre , au moment où la mauvaise saison approchait , et Méan , Tajant appris, envoya, pour le complimenter, son grand-écolâtre qui fat bien accueilli; lui-môme alla ensuite faire visite et l'entrevue ne présenta rien de particulier. Mais le prince était à peine retourné à son château de Xhos , qu'il reçut , à son tour , la visite d'un abbé Jacques, sorte d'entremetteur employé par le duc pour négocier l'affaire préalablement convenue entre eux. Ce prêtre, assez mal fàmé^ était, paralt-il, originaire de nos provinces (s). Après avoir exercé près de Paris, à Arpajon, les fonctions de curé, il se fit l'instrument actif de la réaction royaliste , suivit les armées étrangères , puis rentra en France , où il se mêla à tous les complots de cette époque, ce qui lui valut, lors du coup d'État du 18 fructidor, une arrestation et un assez long emprisonnement.
Maintenant laissons Héan raconter lui-même à Ghiselsson entrevue avec un homme qu'il avait raison de mépriser : « M^ Berthonier vous a rendu compte par écrit (s) de la visite que l'abbé Jacques m'a faite, et des choses qu'il m'a dites ; peut-être l'aura-l-il réitéré de vive voix. Comme M^ l'abbé Jacques m'avait parlé d'un dédommagement au duc des pertes qu'il avait faites, que cette proposition me paraissait singulière , et qu'enfin je connais l'abbé Jacques pour un grand
(0 EKles se trouvent, avec les pièces relatives aux démêlés avec Cobourg, dans le Fonds Ghheh , farde 528.
(s) Voira ce propos le Courrier de Sambre-et-Meuse , n^ 97 du i" octobre
(s) Berthonier était le secrétaire particulier de Méan , et la pbrase qu'on vient de lire fait allusion à une lettre du 8 octobre à Ghisels oii nous lisons : « Une autre proposition que Tabbé Jacques a glissée au prince , c'est que le duc de Wurtemberg doit avoir perdu ses bagages en venant k Liège , qu*il n'est pas riche, et qu*il avait cru avoir un cadeau en venant dans ce pays ; il Ta fixé k 2,000 louis Son Altesse n'a rien répondu kcet égard.... »
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inlrigaDt, et, sMl faut trancher le moty pour nn grand coquin, d'autant plus dangereux et dont il faut d'hantant plus se défier, qu^ii fait parler les gens selon ce que cela lui convient , et leur prête des propos qu'ils n'ont pas tenus , je lui répondis, sur cette proposition, que je prendrais des informations sur ce qui avait été promis, et sur ce que les circonstances désastreuses où nous sommes nous permettraient de faire , et comme il faisait Tofficieux , et sollicitait que Je lui donnasse la commission d'en parler aux bourgmestres de Liège et au duc, je le lui refusai, en lui disant que je me chargerais de tout ce qu'il y aurait à faire à ce sujet, que du reste je lui recommandais bien positivement de n'en parler à personne. Mon intention , dans ma réponse, était de gagner suffisamment de temps pour pouvoir reconnaître si , effectivement , le duc désirait ce dédommagement. Dans la conversation que j'ai eue en particulier avec lui, il s'est présenté une occasion de le sonder à cet égard , et il m'a fait sentir que oui , en m'assurant que la chose lui avait été promise à son entrée à Liège , sans pouvoir me désigner par qui. J'ai bien vu par là que cette demande venait effectivement de lui , et qu'étant beau-frère de l'empereur il serait dangereux de s'y refuser. L'abbé Jacques a baptisé l'enfanta 2,000 louis. Comme le duc de Wurtemberg ne reste plus que cette semaine à Hoster (i) , et que. dès qu'il faut passer par là , il vaut mieux que nous la lui remettions nous-mêmes , pour en avoir l'honneur et éviter le gaspillage , je vous propose de lui porter cette somme (s). > Méan laissait à Ghisels à décider si la libéralité devait être faite en son nom ^ ou au nom des États.
Cette lettre n'a pas besoin de commentaires. Faisons seulement remarquer que Méan est bien convaincu qu'il est la victime d'une extorsion , qu'il n'ose pas s'y soustraire à cause de la position sociale du coupable, el que sa seule préoccupation, c'est, non pas de découvrir s'il y a eu engagement pris — à cet égard son opinion est bien formée, — mais si la sommation lui est réellement faite au nom de celui à qui elle doit profiter. Dans une autre lettre du même jour, Méan, prévoyant l'embarras de Ghisels pour trouver à nnstant une somme aussi forte , lui disait que , la caisse publique étant vide ,
( « ) Près de GhaudfontaiDe.
(f) Lettre du 15 octobre à Ghisels. Fonds Ghiteli, farde 5S8.
[i79Sj CfiAmilE xxvit. m
il ferait lui-méffle Tavance, et éviterait ainsi nn retard qui pouvait compromettre le mérite de Tacte.
Le grand-écoiâtre s'empressa de remplir sa mission , et il en rendit compte le surlendemain à Méan : < J'ai dit au duc de Wurtemberg que votre Altesse et son pays étaient pénétrés de reconnaissance , pour les services signalés qu'il nous avait rendus en qualité de notre libérateur , et , qu'éprouvant un regret infini de la perte qu'il avait essuyée par Tenlëvement de ses effets précieux , j'étais chargé par votre Altesse de le prier d'accepter une somme de 3,000 louis , et nous les avons, dans le même instant , déposés sur une table. Le duc a répondu qu'il était infiniment sensible aux bontés de votre Altesse , qu'il vous avait dit que , dans toute autre circonstance , il aurait la délicatesse de ne point recevoir cet argent; qu'au reste il avait compté que ce cadeau viendrait de la caisse publique et point des fonds de votre Altesse , qui avait elle-même tant souffert dans ses revenus ; que les États n'étant point assemblés , cet argent sortait de la cassette de votre Altesse , et que cela le peinait. Il nous a répété celait plusieurs reprises , et chaque fois j'ai répondu au duc que de pareils témoignages de gratitude ne devaient être offerts que par t'organe de votre Altesse , mais qu'il pouvait les considérer comme provenant de la caisse publique. Nous avons vu qu'il mettait beaucoup de délicatesse à ne point priver votre Altesse des fonds qu'il considère comme lui étant nécessaires dans ce moment. Quand nous l'avons quitté , il nous a chargés de nouveau , Monseigneur , de vous rendre les expressions de sa reconnaissance et de sa sensibilité à votre honnêteté, en ajoutant qu'il vous enverrait son adjudant. Dans la conversation, le duc nous a dit qu'il sentait parfaitement la justesse des raisons de votre Altesse à l'égard des principaux démocrates de son pays ; qu'il se ferait un plaisir et un devoir de les exposer partout , et qu'il se compterait heureux d'en rendre compte à sa Majesté Impériale. Enfin, Monseigneur, nous avons sujet d'être contents de notre mission , et je suis fort aise que cette affaire soit arrangée (comme Arlequin). Ce qui me réjouirait, ce serait d'apprendre ce que dira l'abbé, qui travaillera peut-être encore , avant de savoir que tout est fini. > (i)
(0 Lettre à Héao du 17 octobre. Fondi OhiseU, farde 528.