PREMIÈRE PÉRIODE. G
sfrando d'IiHirilô dans les trois principales phases de son existence médicale et de la révolution qu'elle est venue compléter.
En suivant cette pensée qu'une consciencieuse équité nous inspire , nous ferons connaître la marche de ce puissant génie dans ces trois époques signalées chacune par des caractères et des travaux particuliers qui nous serviront à les bien nettement apprécier.
1" PÉRIODE. — Broussais, observateur profond.
%" — — Broussais, fougueux réformateur.
3* — — Broussais, systématique absolu.
C'est ici particulièrement que nous reconnaissons toutes les difficultés de la tâche que nous nous sommes imposée. L'assurance d'apporter dans son accomplissement l'impartialité la plus religieuse , l'amour de la science et de la vérité peuvent seuls nous faire avancer sans crainte et sans hésitation.
L'exposition des principes et du système de Broussais nous offrira quelquefois des idées tellement excentriques et même tellement contradictoires qu'elle pourrait souvent être accusée d'inexactitude ou d'exagération , si nous la présentions par des résumés généraux et sans faire intervenir les propres expressions de l'auteur.
Voulant donc porter sur la médecine physiologique un jugement solide , à l'abri de toute juste réclamation , et placer nos lecteurs dans la position de vérifier aisément la réalité de nos opinions et de nos jugements, nous avons exposé toute cette doctrine en citant le texte même et la page des ouvrages du réformateur où nous avons puisé.
r PÉRIODE. - BROUSSAIS, OBSERVATEUR PROFOND.
Dans celte première période nous voyons Broussais apparaître sous les traits d'un praticien sage, laborieux, publiant des ouvrages d'expérience et d'un grand mérite : l'Essai sur la fièvre hectiijuc essentielle et Vllistoire des phlegmasies chroniques.
ce MANIFESTATION DE LA Rt'VOlUTION MÉDICALE.
Cette phase ilc la carrière du réformateur n'est pas la plus brillaiile , mais c'est assurément la plus sérieuse et la plus utile : celle qui devait fonder sa gloire la plus vraie , la plus incontestable.
Broussais, nommé, dès son début dans la prali(|no, médecin des armées, eut alors un mérite bien rare au milieu du tumulte des camps , des déplacements continuels , des vicissitudes et des dangers de la guerre , celui d'employer utilement , h l'observation la plus difEcilc et la plus minutieuse , les instants de loisir que lui laissait un service actif, en suivant les impulsions naturelles de son goût pour l'étude, et de son génie d'expérimcntalion.
Qui donc aurait prévu l'avenir de ce réformateur audacieux, lorsqu'à son entrée dans le domaine de la science encore si modeste , si ennemi des systèmes il disait : Plilcfj. citron. ,%" édil. , t.Sp.S :
« Des sujets formés dans nos écoles depuis quelques années , répandus parmi leurs concitoyens ou disséminés au loin dans nos armées observent , méditent à côté du systématiijuc orguciUcnr <ltii vocifère scandaleusement. Un jour, sans doute, ils feront entendre aussi leur voix , ils offriront modestement à leurs collaborateurs l'hommage désintéressé de leurs précieux travaux. L'éclat de la vérité frappera tous les yeux , et le règne des illusions médicales sera passé. »
Ne sembic-t-il pas se peindre ici dans la itremiéro phase do sa carrière scientifique , et faire une critique amère de ce qu'il deviendra dans la seconde?
Avec quelle sagesse il trace au véritable médecin la route qu'il doit suivre : loc. cit., préf. p. vu :
« Lorsqu'on a longtemps observé , rapproché les faits d'après la méthode ithysiologicjue , il s'agit de procéder aux conclusions ; mais il faut le faire avec une extrême sagesse ; c'est ici que se iiinnlrc la mesure du génie. Celui qui ne généralise pas assez nous fait penser qu'une partie de ce qu'il a (ihservé est perdu pour lui ; celui qui londie dans l'excès opposé , cl (pii prononre en dernier ressort , montre sa présomption el son orgueil. L'un et l'autre
VUEMIÈRE PÉRIODE. 67
témoignonl qu'ils ont des vues KJtrécies; ils no rcmlront jamais do grands services à l'art. »
Il serait difficile d'établir une. marche médicale plus vraie ; de mieux signaler les principaux écueils que la voie de cette science peut offrir. Aussi lorsque Broussais de profond et judicieux observateur deviendra systématique passionné , réformateur exclusif, ne pourra-t-il pas dire : « Video meliora , proboqxie , détériora sefjuor I »
Mais n'anticipons pas sur les événements , suivons l'auteur dans cette première phase , la plus belle et surtout la plus utile de sa carrière médicale.
Le premier ouvrage que Broussais composa fut sa thèse pour obtenir le grade de docteur en médecine , elle présentait pour litre : « Recherches sur la fièvre hectique considérée comme dépendante d'une lésion d'action des différents systèmes sans vice organique, Paris 1803. »
L'auteur , alors zélé, propagateur des idées de Bichat qui venait d'être enlevé à la science , disciple , admirateur de Pincl , était dans les principes diamétralement opposés à ceux qu'il professera plus tard avec tant de persévérance et de chaleur. 51. Bérard dit très-judicieusement , en parlant de la thèse de Broussais sur la fièvre hectique :
« Si jamais titre de dissertation mérita d'être désavoué par l'école physiologique , dont Broussais fut plus tard le fondateur , c'était certainement celui que l'on vient de lire. Le contenu de la thèse n'était pas plus orthodoxe que le titre : Pinel y est applaudi pour avoir établi sur un petit nombre de symptômes invariables l'existence de l'embarras gastrique , et nous avoir avertis que cet état ne cédait qu'à l'émétique. On y voit des hectiques entretenues par le trouble des fonctions de l'estomac , merveilleusement guéries à l'aide du quinquina, des toniques, des aliments réparateurs et du bon vin ; l'auteur prend soin de nous rassurer contre la crainte d'enflammer l'estomac , et ce qui paraît plus piquant , pour qui connaît l'avenir de Broussais , c'est qu'aux six fièvres essentielles de Pinel , il propose d'en ajouter une nouvelle , la fièvre hectique ,
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mtenHelle , encore , alors même qu'elle accompagne la désorganisation lenle d'un des viscères importants de l'économie. »
Toutefois, Broussais, observateur judicieux, éprouve déjà le besoin d'établir ses opinions sur des principes vrais. Il en trouve peu dans les auteurs qui lui paraissent mériter assez do confiance, et surtout qui puissent lui servir à bien éclairer les points fondamentaux de la question dont il s'occupe : il arrive dès lors à cette conclusion :
« Tant que l'art d'exposer les phénomènes des maladies n'aura point acquis la perfection, qui peut-être se lie à celle de la science, celui qui voudra étendre ses idées sur un genre quelconque d'affection patliologiquc se verra forcé de remonter à la source première , et de recueillir lui-même les faits que la nature, toujours uniforme dans ses opérations, ne cesse jamais de nous représenter. »
Ainsi , bien que Broussais fut alors, comme il le disait lui-même, « plus Pinélistc que Pinel , » il se sentait déjà préoccupé de la grande pensée (juc nous verrons dominer toute son existence médicale , et l'idée de l'opuscule dont nous venons de parler fut le premier trait de lumière qui le conduisit à rechercher les causes réelles et pathologiques de la fièvre hectique essentielle , et plus lard à tracer, avec tant de supériorité , l'histoire des phlegmasies chroniques, (jui le plus souvent deviennent le princii^e do celte lièvre. C'est du reste ce qu'il nous apprend lui-même : llistuirc dcsplilcijmaHics chroniques, 2" édition , I. i , p. i :
« Les méditations que nécessita la composition de mon ouvrage sur la fièvre hectique avaient fixé mon attention sur ces malheureux trop longtemps négligés , et sitôt (pie je me vis placé sur le théâtre des h('ij)itaux militaires , je pris la réstdulion d'éiudier les maladies chroniques d'une manière toute particulière. »
Cet ouvrage si reinar(]uable , dont la première édition parut en 1808, fui donc entrepris dans le bul csscntiellemenl utile de bien distinguer les différentes inflammations chroniques, de les rap]torter à des types classés surtout d'après la nature des li.ssus. il est déjà facile de voir (jue Bnrdoii , Piiicl et Uirliat n'ont pas été complètement étrangers à cette première conception.
l'REMIÈKE PÉRIODE. 69
Jamais auteur peul-êlrc n'a mieux prouvé dans un ouvrage tous les inconvénients de l'esprit de système relativement à l'étude des sciences en général et de la médecine en particulier, et n'a plus solidement établi les véritables règles à suivre pour bien observer, recueillir et utiliser les faits. Avec ce génie d'observation, s'il eût religieusement parcouru la route que lui-mènie avait tracée, il aurait communiqué un mouvement immense à la médecine , et se serait acquis une gloire à jamais incontestable. Mais, comme s'il eût prévu sa fatale destinée, il ajoute : Inc. cit., préf. p. viii :
« Plusieurs écueils également dangereux exposent le médecin au plus triste des naufrages. S'il est fanatique de ses opinions, il forcera tous les faits de se plier à sa fausse théorie, et marchera d'erreurs en erreurs jusqu'à l'extrémité de sa carrière. »
Nous verrons en effet bientôt comment il a suivi le conseil si sage (ju'il donne aux médecins : loc. cit., p. \ : « que la théorie soit pour vous ce qu'elle est pour les autres sciences : le résultat des faits réduits en principes. »
Ce fut donc en recherchant dans les auteurs des observations ralatives à la fièvre hectique envisagée comme altération principale que Broussais s'aperçut qu'on avait déjà beaucoup fait pour les maladies aiguës et presque rien pour les affections chroniques.
Toutefois nous le voyons déjà se préoccuper de l'idée fixe de l'inflammation sans cependant la trouver partout à l'exclusion des autres altérations pathologiques, il dit en effet : loc. cit., p. xni :
« La très-grande majorité des infortunés que je trouvai consumés par une maladie chronique étaient tout simplement des victimes d'une inflammation qui n'avait pas été guérie dans sa période d'acuité. »
Telles sont les dispositions d'esprit et les circonstances scientifiques au milieu desquelles Broussais entre dans la carrière, il est alors plein de candeur , de modestie , nous le voyons se défier de ses propres forces puisqu'il dit : loc cit. , p. xiii :
« Je me persuadais que si quelque ami de l'humanité s'occupait à rassembler dans le même cadre un grand nombre de maladies aiguës dégénérées en chroniques.... s'il comparait avec patience.
70 >UMrESTATI(l.\ DE I.A UOC.TKIKE MÉDICALE.
Icsliisloircs ili'taillûes de chacune d'enlre elles,... il pîirviondrail à sauver un grand nombre de victimes déjà condamnées... il ferait faire un grand pas à la science. Je sentais trop ma faiblesse pour oser espérer de remplir une tâche aussi difficile , mais le défaut d'un guide... et la nécessité do dissiper les doutes (pii assiégeaient mon espritme faisaient une loi d'employer ce moyen. »
.\insi , loin de chercher encore à soumettre les autres au joug de ses idées et de ses opinions, Broussais praticien docile et consciencieux travaille pour sa propre instruction comme il lo dit lui-même : loc. cit., p. 5 :
« Je sentis qu'un travail aussi parlait ne pouvait sortir ipic des mains d'un professeur de clinique d'une haute capacité , d'un zèle infatigable et assez dévoué à la science pour lui sacrifier des moments qui sont le plus souvent om|iloyés d'une manière toute différonlo par les praticiens d'une grande réputation. »
Disons-le do suite à la louange de liroussais , et du noble désintéressement de son caractère, il a joint ici l'exemple au précepte cl toujours plus occupé de la gloire, do l'avancement de la science que de ses intérêts pécuniaires , il a vécu sans fortune dans la première moitié de sa carrière médicale; et dans la seconde, il a tellement |ieu cherché à tirer parti , sous ce rapport , des hautes positions qu'il occupa, delà brillante réputation dont il était environné , qu'il est mort sans avoir acquis même une modeste aisance, aussi répétait-il souvent : de Monlégre , kioge historique , p. 90 : « Je n'aurai jamais do quoi vivre sans travail; mais jespéro, d'un autre côté, travailler jusqu'au dernier moment. » C'est précisément ce qu'il a fait.
Poussé par une puissance irrésistible vers l'accomplissement do son œuvre, il continue : Plilcg. rhroti. , p.5 : « Des obstacles si puissants me firent craindre qu'un pareil ouvrage ne fût encore longtemps désiré et tout en faisant des vœux pour que la médecine le pcissédàl bienlûl, je pris la résobilion de faire moi-même, dans ma pratique militaire, une élude rlinifpio des maladies rlirniiiipies ])iiur mon instruction i)aiticuliéro et pour celli' d'un i)elil iHiinbro déjeunes élèves qui désiraient étudier avec tnoi. h