‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 20 sur 64 · PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PÉRIODE

Sous ces modestes auspices fut donc entrepris l'un dos plus beaux et des plus riches monuments de la médecine d'observation . Voyons par quelle succession d'idées l'auteur devra passer pour constituer cet ouvrage et pour arriver à l'établissement de la médecine dite physiologique.

Déjà Broussais paraît préoccupé de la grande pensée médicale sur laquelle il devait ultérieurement fonder sa doctrine , il dit en effet, loc. cit., préf. p. xiv.

« En suivant avec persévérance toutes les maladies de langueur que je rencontrais , je m'apperçus que la majeure partie des cas rentraient dans les iii/lammatiovs chroniques du poumon et des organes de la digestion. » Les maladies de la poitrine , circonstance à noter , lui semblaient même alors devoir occuper la plus grande place , puisqu'il ajoute , ;;. xv : « quoique mon ouvrage soit borné aux maladies de la poitrine et des organes digestifs, je suis parfaitemeut convaincu qu'on y rencontrera le plus grand nombre des maladies chroniques , puisque les phlegniasies de la poitrine qui en composent la première partie donneraient seules ce résultat, au moins dans les pays septentrionaux. »

Cette assertion nous offre déjà quelque chose de trop exclusif, les suivantes vont présenter un caractère bien plus tranchant, sans compter les erreurs graves qu'elles renferment en prenant le terme phthisiedans l'acception généralement adoptée, p. xvi :

« En suivant les inflammations pulmonaires dans l'état chronique , j'ai reconnu qu'elles aboutissaient toutes à la phthisie... l'examen du mode d'action des causes de la phthisie m'a convaincu qu'elles entretenaient dans l'organe respiratoire une phlogose analogue au catarrhe , à la pleurésie, à la péripneumonio , ou une irritation plus ou moins rapprochée de ces phlegmasies, et que la production des tubercules en était toujours le résultat définitif. »

On voit ensuite poindre insensiblement le principe de celte idée fixe, celle de la gastrite qui plus tard dominera toute sa pathologie de la manière la plus absolue. Il ajoute en effet p. wm .

« Le rapprochement des faits que j'ai recueillis surrinflammation de la portion de membrane muqueuse qui tapisse la surface interne

(le l'cslomac , m'a convaincu que cette phlogmasie était peu connue bien que tri's-fré(|uontc. »

Il dit jdus loin d'un Ion peut être assez omphaliquc : « j'ai essayé de leinûdicr à cette calamité publique, en disposant, dans une série niélliodique, les gastrites assez obscures pour échapper souyenl au diagnostic, en m'étudiant à les rattacher d'un côté avec les variétés les plus inflammatoires , de l'autre , avec la sensibilité purement nerveuse, el la véritable faiblesse de l'estomac. »

l)"aprés ce passage dont la rédaction n'offre pas une clarté parfaite, il semble encore admettre des névroses et des asthénies gastriques.

11 rend ensuite justice à Pinel par ces phrases bien remarquables en les rapprochant des déclamations peu mesurées dans lesquelles il s'oublia plus lard envers le digne et savant nosographe, p.wx :

« La phlogose de la membrane interne des gros intestins était mieux connue ; j'ai d'abord rappelé ce que nous en a dit le professeur Pinel qui l'a misek sa véritable place... l'inflammation de la membrane qui tapisse la face externe des viscères abdominaux était déjà connue par la belle classification de l'illustre Pinel. »

Ainsi parlait Broussais éclairé parle flambeau de l'expérience ol de l'observation , nous verrons, lorsque ses yeux seront éblouis par la dangereuse lumière des farfadets systémaliiiues, de quelle manière il attaquera « l'illustre Pinel et sa belle classification. »

C'est d'abord par degrés peu sensibles qu'il avance dans celte carrière orageuse où nous regretterons les déviations de son génie. Il avait juscju'ici regardé la phlegmasie seulement comme un fait capital, il va maintenant l'envisager comme un phénomène à peu près exclusif en pathologie. Il dit en effet, /or. cit., Prol('(j.,p. 5 :

« C'est par une inflammation (jui détruit avec plus ou moins de promptitude un ou plusieurs des viscères essentiels à la vie ipic le

plus grand nombre des lionuncs pèrùsscnl Un trouble de la

circulation accompagné d'une fièvre locale plus intense avec luméfarlion el rougeur de l'organe, s'il est visible ;... voilà l'histoire abrégée d'une grande partie des maladies (jui affligent notre espèce. »>

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Déjà, pour Broussais, le vaste champ de la médecine se rétrécit beaucoup. Plus lard , il sera presque renfermé dans les étroites limites d'un organe et d'une même altération!...

Il déplore l'erreur des médecins qui confondent les résultats produits par l'inflammation de l'estomac avec ceux de Vembanas r/astrirjue , de Valonie. du racornissement des fibres de ce viscère. Puis il ajoute, loc. cit., t. 2, p. 6 :

« Cependant le père de la médecine clinique française , Pinel , nous a dépeint la gastrite chronique sous le titre de catarrhe de l'estomac. »

Broussais , oubliant qu'il a dit que cette maladie était peu connue , cite encore un auteur dont les idées, même sur ce point, étaient alors bien plus avancées que les siennes , et continue , p.l:

« Prost s'est étudié à prouver que l'irritation de la muqueuse gastrique peut exister pendant longtemps sans douleur locale , qu'elle produit le trouble des fonctions animales, et une foule de lésions 7«e l'on attribue d'ordinaire à une autre cause. Ce mécanisme lui a même paru si fréquent , qu'il n'a pas hésité à attribuer exclusivement , à la souffrance de la muqueuse gastrointestinale, les fièvres intermittentes, toutes tes ataxiques sans exception , et môme la manie. »

Voilà précisément le langage que tiendra Broussais lui-même , seulement d'une manière plus exclusive encore dans V Examen , les Annales et le Traité de l'irritation et de la folie. iXous prenons acte de ses paroles pour prouver à l'avance qu'il ne sera pas l'inventeur, mais seulement l'imitateur de cette manière de voir sur la localisation , la non essentialité des fièvres , la grande influence de l'estomac sur l'organisme , et de la gastrite sur toute la pathologie , points essentiels et fondamentaux de sa doctrine physiologique.

Pour le moment, il est encore loin de ces idées et s'empresse do protester, « d'après les faits, » contre la doctrine du médecin qu'il vient de citer. Il ajoute loc. cit., p. 7 .•

« J'ai trop souvent rencontré cette membrane en bon état à la

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suile des lyplius les plus malins, /e/i ai vu en trop (jrand nombre i améliorer par l'emploi des stimulants les plus êiter<jiiiues pour partager l'opinion de ce médecin sur la cause de la lièvre alaxi-

que Les lièvres inlermiltenles sont trop peu connues dans leur

mode d'action pour qu'aucun praticien adopte la théorie do M. Prost sur ces maladies. »

Broussais systématique regrettera bien vivement ces paroles de Broussais observateur. Il donnera de bien futiles raisons pour les révoquer, car il ne s'agit point ici de simples allégations échappées, comme il l'a dit, à l'enthousiasme, à lu soumission pour l'autorité du maître; mais il s'agit de faits constatés, ce qui devient bien plus grave, ce qui est sans appel. Il dit en effet positivement ;

« J'ai ru nn trop f/rand nombre de tiiphus les plus malins s'améliorer par l'emploi dcx stimulants les plus énerf/iiiues, etc.» Des passages semblables n'out i)as besoin d'interprétation.

Il définissait alors ainsi l'inflammation , loc. cit., p. 9 : « Toute exaltation locale des mouvements organiques assez considérable pour troubler l'harmonie des fondions et pour désorganiser le tissu où elle est fixée. »

Il avait encore des idées sans exclusion relativement à la théorie ci môme au traitement dos fièvres intermillentcs. Ainsi, après avoir recueilli un grand nombre de faits sur la gastrite, l'entérite, etc., il admettait cependant l'existence des fièvres essentielles et la nécessité do leur traitement anlipériodiipie. Il dit en effet positivement, loc. cit., t. 2, p. Sid :

« On a répété, non sans beaucoup de raison, quo les fièvres intermittentes alaxiques étaient une des maladies internes qui

démontraient le mieux le pouvoir de la médecine Il est connu

(ju'nne fièvre intermittente ataxiquc devient mortelle en peu de jours si le médecin ne jin' vient les accès par les fébrifuges les plus énergi(jues. »

Si I on veut aclnellonient la prcuNc que nous interprétons bien sa piMiséc, et (pi'il n'entend point parler ici do la gastro-entérite et de son trailentent comme princiiio el comme thérapeuli(|ue des

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fièvres essentielles , ce qu'il fera plus tard, il suflil de continuer à lire, p. 248 :

« Il n'est que trop ccriain que les gastrites mal traitées sont aussi redoutables à l'humanité que les fièvres intermittentes ataxiques méconnues. »

Combien nous le trouvons sage et combien nous regrettons qu'il n'ait pas persévéré dans celle belle voie do l'observation, lorsque nous l'entendons dire , p. 248 :

« Qu'on est loin d'être assez avancé pour connaître les véritables

indications de toutes les maladies! J'en donnerai pour exemple

les lièvres dites adynamiques et les ataxiques , en un mot toutes les continues de mauvais caractère que je comprends sous le nom de typhus. J'avouerai que je n'ai jamais pu déterminer le traitement qui leur convient le mieux. »

Cette modestie , ce doute philosophique ne seront pas de longue durée chez Broussais. Déjà, pour les phlegmasies digestives , son traitement curalif tend évidemment à se renfermer dans l'emploi de trois moyens , à l'exclusion de tous les autres : les applications de sangsues, la diète, les boissons gommeuses. Il repousse en effet toutes les dérivations et dit, loc. cit., p. 255 :

« Les vésicatoires m'ont toujours paru nuisibles , n'importe comment on les considère. Il est certain qu'ils nuisent plus par l'irritation qu'ils portent dans toute l'économie, qu'ils ne font de bien par leur propriété révulsive. »

Tous les praticiens éclairés sentiront qu'il s'agit ici de l'abus et non point de l'usage convenable et raisonné de ce moyen. Nous examinerons bientôt cette grande question de la dérivation pathologique, question d'un si haut intérêt dans la thérapeutique rationnelle.

Broussais lui-même , vaincu par la puissance des faits, se charge de prouver la vérité de notre observation , en condamnant son opinion trop exclusive, puisqu'il ajoute, /;. 256 :

« Je conviendrai, puisque l'expérience le prouve, que certaines irritations gastriques peuvent être déplacées par les vésicatoires; mais pour leur céder, il faut qu'elles soient légères. Le docteur

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Louyer-Villeriuay a guéri plusieurs vomissemenls par le secours d'un emplâtre vésicaloire appliqué non loin de l'eslouiac. »

Puis, comme s'il rogrctlait un pareil aveu, il se retranche dans une position de laquelle on peut tout nier ;

« Mais les vomissements étaient-ils inflammatoires ?» Du reste , il enveloppe tous les autres dérivatifs dans la même proscription.

Ici finit la première , la plus belle cl la plus utile partie de la carrière médicale de liroussais. Nous l'avons trouvé profond observateur, praticien le plus souvent très-éclairé , très-judicieux; nous allons le voir actuellement fougueux réformateur, homme de génie sans doute , mais systématique exclusif; abandonnant la solide voie de l'expérience, la réserve, les sages lenteurs de l'observation raisonnée, pour se précipiter dans les brillantes hallucinations d'une idée fixe, dans les séduisantes et dangereuses déceptions d'une dociriiie vraie dans sa pensée première , mais imaginaire , insullisante et fausse par les abus qu'il n'a pas craint d'en inférer. Ce serait, en effet, une erreur de croire (jne l'idée d'une réforme générale ne s'est emparée de Hroussais qu'à l'instant oi'i fut arrêtée dans son esprit la rédaction du Premier Examen. Cette idée le poursuivait depuis longtemps, comme nous venons de le voir, cl comme il le dit lui-même dans la préface de ce pamphlet, p. / ;

« Depuis longtemps cette pensée m'absorbait cnliéremenl lorsque l'ouvrage do .M. le docteur llernandez me tondja par hasard entre les mains. » Pinélistc et même Brownien dans ses phlegmasies chroniques, il laisse voir cejiendant le systémati{|ue dominant l)rogressivement l'observateur.

M. Bérard , KInije de lirousxais, a très-bien compris celte marche de l'esprit du réformateur français : « Nous verrons plus lard Broussais njodilier, au |>rolit de la doctrine physiologique, son opinion sur la phtisie; ranlciir de VKxameu se mettra en opposisilidii avec railleur des phlegmasies chroniques, elle systématique

voudra réformer l'observateur » Kt plus loin: « On peut voir

dans les phlegmasies chronii|iios comment il nidifia peu à penses idés médicales, et c'est un point de vue sous lequel il serait intéressant d'examiner col ouvrage. L'époque où il fut composé était

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pour Broussais une pt'riode de transition. On trouve dans ce livre un singulier mélange d'idées esscntiaiistes, de principes Browniens et de propositions qui tendent à la réforme. »

C'est précisément à ce point de vue que nous avons dû nous placer dans l'examen de la grande question qui nous occupe, et c'est dans le Traité des phlegmasics chroniques lui-même que nous trouvons cette période bien positive de transition, t. 2, p. 547:

« Nous avons été forcé, pour fixer les nuances trop souvent fugitives de la fièvre hectique , de disserter sur les sympathies , les associations d'action, et de rapporter tous les phénomènes morbides, tous les désordres qu'ils entraînent, toutes les influences des corps extérieurs à la modification d'une propriété unique et fondamentale en pathologie comme elle l'est en physiologie , la sensibilité I Des faits nombreux , que je possède encore , mais qui ne sont point en ordre , me font entrevoir la possibilité de rattacher au moins les autres phlegmasies k ce grand principe trop longtemps méconnu.»

Nous saurons bientôt avec quelle précipitation fàclieuse il a dépassé la mesure de ses prévisions.

Si nous jugeons actuellement Broussais tel qu'il est encore dans cette première phase de sa vie scientifique , nous trouverons, pour la critique , une très-petite place à côté de celle que doivent obtenir les élogeS|les mieux mérités.

M. Fournier de Pescay, à l'occasion du Traité des phlegmasies chroniques , s'exprime ainsi , Dict.des scienc.méd., t. 32, p. 60:

« C'est par la culture de l'anatomie pathologique raisonnée que la médecine s'est enrichie, de nos jours, d'un ouvrage qui a répandu de vives lumières sur la nature et la cause d'un très-grand nombre de maladies; VHistoirc des phlegmasies chroniques de M. Broussais contient des observations dont l'importance et la nouveauté ont donné lieu à l'heureuse révolution qui s'opère aujourd'hui en médecine, et à la tête de laquelle il est juste de placer ce professeur que la nature a doué d'un génie éminemment observateur et médical. »

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M. Béranl, Éloije de Droussaii. dit ii la même occasion: « Le Traité des maladies chronigucs élail un chef-d'œuvre si l'on tient complo de l'étal de la niédecino on France à l'époque où il parut On est vérilabiomenl surpris de tout ce qui

se présente à l'esprit de Broussais à l'occasion d'un fait qui souvent n'a éveillé aucune idée chez le lecteur. Cet ouvraj;e a encore plus servi à la science par les inductions , les vues ingénieuses qu'on y rencontre à chaque page, que par les observations qu'il renferme. »

Sans doute Broussais avait clé précédé par dos observateurs habiles dans la localisation des maladies , dans leur élude à l'étal chronique, et notamment par Bordeu , Ouarin, J. Hunier, Pinel , Biclial, Pujol , Prost, etc. Sans doute sa définition, sa tliéorie de l'inllammation sont fautives, comme nous le prouverons; sans doute aussi beaucoup de ses principes de pathologie, de thérapeutique sont contestables et trop exclusifs; mais avec quel génie d'observation, avec quelle persévérance à vaincre des difficultés insurmontables pour tant d'autres , avec quelle richesse de détail ol de fonds n'a-t-il pas exécuté son précieux Traité des phlcymasies chronifjues, sur quel nombre de faits tirés de sa propre observation n'a-t-il pas fondé ce monument scientifique digne des plus grands éloges, ctipii suflirail à lui seul pour immortaliser son auteur?

Ce sont autant de vérités que nous sommes heureux de reconnaître et do consacrer, loin de vouloir imiter ceux qui chercheraient à condamner Brou.ssais d'après ses erreurs, en lui contestant la grande i)art de gloire (]ui d(»it si nalurellement lui revenir pour avoir enrichi la science par rélablisscnienl d'iinporlantes et nombreuses vérités.

Tel est notre jugement sur les (|ualités incontestables de co génie profondément observateur. Il oITrira la mémo inqiarlialilé l(trs(|ue nous aurons à prononcer sur les vérités et les erreurs, sur les avantages el les inconvénients de sa doctrine médicale, dont nous allons aclucllomonl étudier les caractères fondamentaux.

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