ANIMISME, ORIGINE DU VITALISME
Broussais trouve les premières notions de l'animisme dans Unomon d'ilippocrate. mais surtout dans les principes de
Paraceisc et dans l'arcliée de Vanhelmonl; il fait observer « que cette manière abstraite de considcror la force vitale fut appuyée dans le xviT siècle par l'autorilc de Descartes, et consacrée plus tard parla doctrine de Stahl qui faitjouer à /'rfwie, dans l'organisme, à l'état physiologique et pathologique, le «rôle important que les anciens attribuaient à la nature. F. Hoffmann partit également de l'animisme dont il modifla les applications.
Glisson , le premier, avait déjà combattu l'animisme, en attribuant l'essence de l'irritabilité à la Cbre même. Ces principes, qui n'avaient point été admis à cette époque, furent établis dans le domaine do la science par les expériences de Haller, et devinrent la base fondamentale de la doctrine de Cullen. Après un interrègne, ces principes devaient conduire au vilalisme. Broussais termine par celte réflexion, 5° Examen, t. a. p,48:
a Cette doctrine dut porter à l'empirisme un coup terrible, en dirigeant l'attention vers l'importance des fonctions de l'estomac; et l'on a quelque raison de s'étonner que les médecins du dernier siècle n'aient pas été conduits par elle à déterminer le rôle que jouent les irritations gastriques dans les maladies. »
IIIPrOCRATISME MODERNE.
D'après Broussais, « les réflexions de Descaries et de Bacon rappelèrent les médecins vers l'observation empirique, el leur firent sentir encore une fois la nécessité de se rallier à la marche d'ilippocrate. » Il range dans celle catégorie : Bâillon, Sy(lenham,Morlon, Bamazzini , Baglivi , Lancisi , Torli, Werlhof, cic, qui rendirent l'observation sévère dans ses princi|i('S, minutieuse dans ses détails; étudièrent avec un snin particulier les épidémies, les constitutions médicales, cl firent des exitériences très-nondireuses et très-variées sur le quinquina et les autres médicaments nouvellement importés dans le domaine de la thérapeuli(juc. Ces observateurs célèbres varièrent, quanta la doctrine, entre le dogmalisme, reni|)irismc ,
l'humorisme et réclectismo. Broussais les condamne à peu près tous comme onlologistes.
RÉGA.
Ici commence la série des auteurs qui semblent inspirer à Broussais une certaine inquiétude sur l'opinion que l'on pourrait avoir qu'ils ont avant lui, dans leurs ouvrages, posé les bases fondamentales de la doctrine physiologique.
Nous avons vu toute l'importance accordée à l'estomac par Réga, Broussais convient de ce fait; il dit, 5" Examen, t. 2, p. 203:
« Réga doit être placé au nombre des médecins qui ont fait beaucoup d'attention à la sensibilité de l'épigastre, et qui l'ont attribuée, non pas au centre phrénique, ni vaguement aux plexus, mais à l'estomac lui-même , et surtout à la tunique interne de cet organe, qu'il considérait comme toute nerveuse.»
Mais il ajoute aussitôt, p. 206 : « Cependant quel est le résultat pratique de toutes ces observations, dont l'exactitude ne peut d'ailleurs être mise en doute? Tous ces faits conduisent notre auteur, sur les traces d'Hippocrate, de Galien, de Baglivi, etc., d'une manière générale et comme en principe , à la médication évacuative du canal digestif, pour délivrer la surface sensible de ce canal des humeurs bilieuses, acres, mordantes, etc.. à la médication narcotique, opiacée, etc.. à la médication stimulante... Tout cela fait voir qu'il n'a eu l'idée ni de la gastrite, ni de l'entérite chroniques. Jusqu'ici donc Réga n'a point produit du nouveau. »
Broussais convient qu'il connaissait la gastrite aiguë; il fait la même concession à Baglivi , à F. Hoffmann , puis il à]onle, p. 208:
« Il met avec eux cette phlcgmasie au nombre des causes de la fièvre maligne et des fièvres appelées typhus par les anciens ; mais c'est tout , et cette fièvre ne laisse pas d'avoir d'autres causes. »
Cela prouve seulement que Réga n'est pas, comme Broussais, exclusif dans son opinion.
Le réformateur dit encore , p. 208 : « Réga ne pense pas à expliquer la produclioii des fièvres dites essentielles, où l'irritation de l'estomac n'est pas supcrsaillante , par la gastrite, ni par l'entérile aiguë. »
Nous verrons bientôt qui de Broussais ou de Réga se trouve encore, sous ce point de vue capital, dans le domaine du vrai.
Toutefois , et Broussais le dit lui-même , p. 2fi : « Réga inscrit celte assertion en lèle de son cliapilre : « Le foyer de toutes les fièvres intermittentes est dans l'estomac. »
Que l'explication varie dans Broussais ou dans Réga, cela ne fait pas question; mais il n'en reste pas moins évident que le principe fondamental est absolument le même dans les deux auteurs , et que le professeur de Louvain écrivait bien longtemps avant celui de Paris.
NAISSANCE DE L'ANATOMIE rATIIOLOOIOUE.
Broussais regarde Baillou, qui pratiquait à Paris dans le xvi*" siècle, <( comme l'un des premiers auteurs à qui l'on doit des observations cadavériques. » Il cite ensuite Barlholin, Bonnet, Barrère, Morgagni, Sandiforl, comme ayant plus spécialement fondé l'anatomie pathologique avec les caractères d'une science. 11 condamne Bonnet comme humoriste et dit en parlant de Morgagni, 5' Examen, t. 2, p. 2-2U :
« Morgagni eut le projet de rendre un grand service à la science en exécutant ce que ses prédécesseurs avaient inutilement tenté : le rapprochement des symptômes des maladies avec les altérations organiques, c'est en médecine la méthode ex|)érimenlale par excellence , mais il est difficile d'en tirer des déductions assez justes, assez précises pour servir de fondement à la nu'decine pratiijne; un des principaux obstacles ipii empêchèrent Morgagni d'atteindre ce Lut, fui celui de sa position ; il n'étail point médecin d'hôpital , il n'était que professeur d'analomie. »
II le condamne aussi comme humoriste, mécanicien , et termine
ainsi : loc. cit. , /^ 501 , « l'inspection des organes malades après la mort n'a donc point fait disparaître tous ces préjugés, toutes ces comparaisons vicieuses et ignobles , etc. »
NOSOLOGISTES.
Broussais déduit la nécessité des nosologies de la multiplication des affections morbides: il place à la tête des nosologistes Sauvages, professeur de botanique à Montpellier et dit à son occasion , loc. cit. , /). .315.
« Son but était d'établir autant de maladies que l'on pourrait distinguer d'indications curatives : signaler une maladie par des caractères invariables, placer à côté le remède qui lui est le plus approprié tel était le travail qui manquait à la médecine, telle fut l;i tàdie qu'il s'imposa... ce but était sans doute louable, philosophique, mais (juels étaient les moyens de l'atteindre? on n'y pouvait marcher que guidé par une doctrine... il faut ériger les maladies en entités pour les classer... or Sauvages avait associé le vitalisme de Stahl au mécanisme de Boerhaave..., la plupart de ces défauts se trouvent dans les nosologies les plus modernes et les plus généralement suivies. »
r.ROWN.
De tous les pathologistes, Brown est celui dont Broussais attaque la doctrine avec le plus de violence et de ténacilé : c'est son cauchemar, son idée lixe; nous l'avons entendu dans ses cours en parler toujours avec irritation : il prononçait le nom de Brownien avec la même antipathie que Manlius proférait celui des Romains.
Il est aisé de trouver les causes de cette espèce d'aversion dans le rôle que joue le système de Brown comme prétexte des attaques en réalité dirigées contre celui de Pinel que Broussais voulait avant tout détruire complètement; dans le grand retentissement qu'avait
98 MANIFESTATION DE LA Rl-VOLUTION MÉDICALE.
eu la doctrine du réformateur écossais ; dans l'espèce de ressemblance de celle doctrine avec la niédecino physiologique pour la base fondaïuenlalc , puisque Broussais élablil son système sur ce principe emprunlè à Brown lui-même: Examen, t. V, prop. 1 .
« La vie de l'animal ne s'entretient que par les stimulants extérieurs ; et tout ce qui augmente les phénomènes vitaux est stimulant. » On comprend qu'il fallait anéantir un pareil système pour obtenir le titre de réformateur unique, de fondateur exclusif de la véritable médecine.
Nous ne dirons pas , toutefois , avec Bérard de Montpellier que «. le physiologisme n'est qu'un iroifmsme retourné. » Ces deux doctrines partant en effet du même point sont complètement opposées dans leur développement ; il existe entre elles toute la différence que nous pouvons établir entre l'idée abstraite et la représentation positive d'un objet ; Brown voit la maladie dans un être fictif et distinct de l'organe souffrant ; Broussais la trouve dans l'altération même de cet organe. Les autres différences s'offriront d'elles-mêmes à mesure que nous avancerons dans l'exposition de ces deux systèmes. Voyons actuellement de quelle manière Broussais va procéder à la ruine du Brownisinc.
11 commence par prononcer l'oraison funèbre du système de Brown, sans s'apercevoir qu'il fait en même temps l'horoscope du sien et de tous les systèmes exclusifs : il dit 2' Examen, p. 59 :
« Tous ceux qui ont embrassé la doctrine de Brown ont commencé par proclamer leurs succès, et tous ont fini par dé|)lorer leurs revers , et par abjurer ou modifier la théorie de leur maître; ils avaient donc été séduits d'abord , et pour eux l'expérience avait
été trompeuse Brown distinguo trois états de l'organisme
vivant: santé, opportunité pathologique, maladie. La première et la dernière sont évidentes. L'opportunité telle (pi'il l'entend est un élre fictif, ou c'est un état maladif du i)lns faible deuré. »
Il ajoute (|ue liasori en siunalanl des cnnlro-sliniulanls a remis en (piestion cette assertion capitale de Brown : « La faculté do sentir rim|ircssi(in des sliuiulanls est l'excitabilité qui est aiigment(ie par tous les agents avec lcs(iucls la libre est mise ca contact. »
Il reproche également au rôformaleur écossais d'avoir réalisé l'excitabilité , et, dès lors, il le condamne sans retour en le plaçant dans la classe des ontologistes.
Broussais ne veut [)as , qu'avec Brown , on mette sur la même ligne les excitants externes et internes. D'après lui les excitants externes: corps extérieurs, calorique, lumière, électricité, etc., sont les principaux; les excitants internes : exercice des fonctions, influence nerveuse, passions, action musculaire, etc., ne sont que les conséquences de l'action des premiers. Puis il ajoute : loc. cit. , p. 60:
« Malgré ce léger défaut, la proposition de Brown n'en est pas moins une des plus précieuses découvertes qui aient jamais été faites, elle suffirait pour immortaliser cet auteur.» Il condamne ensuite les conséquences pratiques adoptées par ce médecin avec l'exagération qu'il a mise dans l'éloge de sa théorie.
Broussais n'admet pas davantage la distinction des stimulants en généraux et locaux. Il part de ce point pour avancer une hérésie médicale sur laquelle nous reviendrons. Loc. cit. , p. 61 :
« Il y a six ans que j'enseigne que toutes les maladies sont locales dans leur principe, et que j'en administre la preuve en indiquant l'organe ou le tissu où chacune d'ellesprend son origine. »
Loc. cit., p. (52: Il cite Brown et le combat ainsi : « Les stimulants entretiennent la vie et la santé; rien de plus vrai. Trop augmentés, ils produisent des maladies st hé ni que s; trop diminués, ils en occasionnent d'asthéniques. Voilà la principale erreur de Brown , elle vient de ce qu'il considère l'économie en
masse, et non les tissus en particulier Si Brown avait connu
l'anatomie générale, il aurait bientôt compris que l'incitation n'est jamais augmentée d;ins tous les tissus à la fois.... Qoe dans les excitations les plus intenses du système sanguin l'asthénie existe dans l'appareil musculaire.... Il en aurait tiré la conséquence que sa surexcitation partielle se combine très-bien avec la diminution de la somme générale des forces. Privé de ces données , il a partagé les maladies en deux séries arbitraires : l'une sthéniquc , que caractérisent seulement la richesse et la violente excitation de
100 MANIFESTATION DE I.A HtVOLrTION MI-DICALS.
l'appareil sanguin; raulrc aslhéniquc qui renferme toutes les maladies où la somme générale des forces est diminuée. »
Broussais rejelle comme erronée, dans le plus grand nombre des cas , la faiblesse indirecte qui , d'après Brown , résulte de l'excès d'excitation, cl la faiblesse directe produite par l'absence des stimulants , et pendant laijuelle les [dus légers produiraient une grande incitation. Puis il ajoute , p. 05 :
Cette double proposition si chère aux sectateurs du brownismc est fondée sur quelques faits, mais on en a poussé trop loin l'application , et les conséquences pratiques qui en ont été déduites en ont fait un des dogmes les pins funestes à l'humanité. »
Il cite, pour la faiblesse indirecte l'exemple des grands buveurs qui pour la plupart : « s'enivrent avec des quantités d'alcool d'autant moins considérables qu'ils ont fait plus d'excès. » Il ajoute p. Gi: « 11 est clair que chez les derniers l'excitabilité n'a pas été consommée , mais plutôt accumulée , ce qui renverse une des principales colonnes du Brownisme. »
Craignant ici la condamnation que l'expérience ne manque jamais de prononcer contre les généralisations trop exclusives , il se hâte d'ajouter :
« Les hommes sous l'inlluencc des agents excitateurs de la vie, se partagent en deux séries ; dans l'une les stimulants perdent leur action; dans l'autre, ils en acquièrent , longtemps avant l'époque de l'épuisement, une plus grande et (|ni ne cesse de .s'accroître jns(prau moment de la deslruction , comme si l'excitabilité s'aug- UK'ntait au lieu de s'épuiser par son exercice. »
Four la faiblesse directe , il oppose les inllammations qui se manifestent dans les organes intérieurs sous l'influence du froid extérieur ; et sans tenir aucun compte des répercussions de la transpiration et des lois relatives aux courants calorifères dans l'organisme vivant, lois dont nous avons développé les applications dans le traité de physiologie; il soumet ce fait ii des explications que n'ailmeltront jamais les esprits sérieux et versés dans la connaissance des i»héiiomèncs vitaux. Il dit en cffel , lue cit., /». 67 :
w IVndanl que l.i pcun s'alTaiblil , l'action orgaiiiijuc s'exullc
DEUXIÈME l'KKIODE. 101
ailleurs , et il on résulte une phlcgmasie véritable sthénie locale
qui coïncide alors avec l'alTaiblissement général Voilà ce qui
n'avait point été aperçu avant l'histoire des phlegmasies chroniques. »
Il regarde aussi comme erronée celte proposition de Brown qui tend à établir que l'irritation augmente en proportion de la diminution d'action des stimulants sur l'organisme , puis il ajoute : loc. cit., p. "2 : « Qu'au contraire, la diminution de la somme générale des forces entraîne bien souvent celle de l'excitabilité. »
Broussais condamne BroAvn avec raison pour n'avoir voulu trouver de maladies sthéniques qu'autant qu'il existe « force du pouls , vivacité du coloris , etc., » et pour avoir toujours admis l'asthénie là où se manifestent « la faiblesse du pouls, des muscles, des phénomènes nerveux avec teinte livide , etc. »
Le pouls oiïre en effet comme le savent les praticiens d'après les travaux de Bichat et l'expérience clinique, des caractères essentiellement différents dans les phlegmasies parenchymateuses , cutanées , muqueuses , séreuses , etc. ; et la prostration des forces musculaires peut être le résultat du plus haut degré d'inflammation dans les autres tissus.
Il condamne également le système de l'opportunité que Brown appelle encore diathhe , état intermédiaire entre la santé et la maladie ; l'une sthénique produite par l'action exagérée des stimulants ; l'autre asthénique, par leur diminution. Sans doute Brown a fait abus de ce principe , mais Broussais l'a rejeté d'une manière beaucoup trop absolue comme nous le verrons en appréciant sa doctrine.
Le réformateur français poursuit le novateur écossais dans toutes les applications particulières de son système , dans les explications qu'il donne des principaux symptômes pathologiques ; nous les laisserons l'un et l'autre se complaire , se heurter et souven s'égarer dans ces théories imaginaires sans aucune valeur pour ! s parties dogmatique et surtout pratique de l'importante quesl: )n qui nous occupe.
Broussais conclut de la discussion des principes généraux i\ ^
\{)2. JIAMFESTATION DE LA UE\OLLTIO.N MÉDICALE.
Browii, loc. cil., p. 18 : « Hoconnaissons donc enfin la fausselé de l'axiouie gonéral par leiiuel vous élablisscz : (juc la mobilité nerveuse et musculaire est en raison, inverse des forces vitales. »
Browa à son tour n'aurail-il pas pu répondre à Broussais que cependant les sujets les plus grêles et les plus délicats sont en général les plus inipressionnaliicscl les plusninliilcs. Que le jeûne, l'abslinence et toutes les privations de ce genre ont pour effet, chez le plus grand nombre des sujets , du moins , de les rendre plus impatients et plus irritables , etc. ?
Broussais ajoute, p. (!2 « Il est résulté des principes de
Brown que le nombre des maladies asthéniques l'cmporlc de beaucoup sur les slhéniques : d'après Brown , sur cent maladies (piàlrc-vingt-iiix-scpt sont asliiéniqnes , et que, par une consé- (juence pratiijue bien dangereuse et bien grave , le traitement irritant est substitué beaucoup trop loi à raiili|)!d()gisli(pie. »
En résumé, si nous voulons actuellement apprécier il cimqian'r le fait capital et final de ciiacune de ces deux doctrines opposées , nous trouvons (jue Broussais voit presque partout des irritations , Brown au contraire des asthénies; que Brown a plus souvent tort que Broussais , mais qu'aucun des deux réformateurs n'est entièrement dans le vrai.