DOCTRINE MÉDICALE D'ANGLETERRE
Broussais range , dans la classe des empiriques et des humoristes, la grande majorité des médecins anglais, il dit 2' Kxain., p. 250:
« Oiipiqiics-uns prétendent guérir toutes les maladies avec des purgatifs , la plupart les associent aux saignées et à l'opium. C'est à ces trois moyens et à quelques prétendus spécifiques que se réduit à peu près toute leur médecine Le calomel est le purgatif qu'ils préfèrent, ils l'ont appliqué à tout ils ne connaissent point l'cxpiTlalion l'art doit Idutojtérer dans leur système,
et en elTel, il o|»ère avec elTicacité; car si cette médecine furibonde ne produit pas une crise salutaire elle ne manque pas d'occasionner, par la douleur, une mort violente , etc. »
Il cite avec complaisance l'article d'un journal anglais qui s'exprime ainsi : « La doctrine physiologi(|ue qui s'élève maintenant en France changera la face de la médecine lorsque la mort de l'auteur aura fait dis|iarailre les petites considérations qui lui suscitent aujourd'hui tant d'ennemis. »
Mais il est moins satisfait des reproches que lui fait l'auteur de cet article de ne pas joindre , dans les inflammations , aux saignées, le calomel et les autres moyens de l'humorisme. Cela prouve, dit Hmussais, « combien il était dilVicile de faire, des médecins anglais, des partisans purs de la médecine jdiysiologique. » Cela pntuve peut-être mieux encore que le prophète insulaire ne jiossédait pas une prescience infaillible.
Itroussais condamne la pratique de Ilrenan , Thacher, Burrow, Park. Hcnning , Hoack , .Meyler , VVilson , Abernétliy , ILill ,
Rogers comme Immorale, incendiaire, etc. D'abord, il vante beaucoup Scudamorc, loc, cit. 26S, i^arcc que:
« L'idée fondamentale de cet auteur est d'attribuer la qoutle au développement progressif d'une irritation de l'appareil digestif. » Mais comme après la saignée ce médecin emploie les évacuants et les toniques, Broussais le décore ensuite des titres «d'humoriste, de brownien , de Purgon d'Angleterre. »
Il reproche à Hunier d'admettre des entités morbifiques ; de regarder, dans certains cas l'inllammation comme un moyen de guérison employé par la nature , etc. ; puis il ajoute : loc. cit., p. 297 :
« On voit que par cette méthode ontologique la pathologie en général et même l'externe, qu'on dit être si positive , se réduisent à un amas d'énigmes ridicules et d'une solution absolument impossible. » Puis regrettant sans doute cette manière un peu leste de traiter un homme du mérite de Hunter, il reprend p. 298: « Le judicieux écrivain qui nous occupe a parfaitement observé le rapport de ces phlegmasies délétères, le charbon et l'anthrax , avec une constitution usée par les excès. »
11 termine par une expression de regrets encore plutôt que de blâme : p. 502 : « En trouvant dans l'ouvrage de Hunter tant d'aperçus ingénieux, tant d'idées profondes et des vues si étendues, j'ai souvent regretté que le bandeau de l'ontologie lui eût dérobé les rapports qui unissent entre eux les différents objets sur lesquels s'est exercée sa méditation. »
Uroussais trouve que .lohn Abcrnéthy s'est distingué surtout en cherchant à rallier la physiologie à la médecine pratique. Il lui fait dire : lo(. cit., p. 309 : «Icsa/fections ùe toutes les parties qui ont une continuité de surface avec l'estomac, telles que la bouche, la peau, le nez, les yeux , les oreilles, peuvent être primitivement engendrées ou aggravées par l'état de l'estomac. »
Il admire ici la sagacité de cet auteur ; mais il aurait voulu le voir rentrer dans son idée exclusive de l'irritation, et renlemlre dire inflammatioti au lieu d'affection et d'état. Puis il ajoute : p. 304 , en parlant de la doctrine d'Abernélhy, « celte discussion
quoique fort inlérpssanle ne me paraît pas à la hauteur de notre iiiéilecine physioloj^ique. » Il trouve que l'auteur tombe clans l'Iiumorisine associe au brownisiue : « Il purge!! >r
Nous arrivons à la doctrine d'un médecin qui va renouveler les anxiétés du réformateur français , et le placer dans la nécessité d'accuser encore une fois son défaut de littérature médicale.
Edwaiid Milieu — a fait un ouvrage inlilulé : « De l'importance de l'estomac comme centre d'action syini)athique , siège de dérangements morbides et mcdiuin d'opération des médicaments dans les maladies. » Cet ouvrage écrit en anglais , a été traduit en français vers 1809. Tîroussais convient de ces faits , mais il assure n'avoir connu i]u'eii 1820 cet ouvrage du médecin américain. Il dit/of. cit., p. 5:^4 :
Miller est le premier h ma connaissance qui ait mis l'estomac à
sa véritable place dans l'ordre physiologique Quand il écrivait
son ouvrage il ne devait avoir aucune idée des gastrites chroniques (jiii sont Icsplux nombreuses et les plus importantes à connaître (le toutes les maladies. » Mais comme il ne devait point faire exception à la coudamualion prononcée contre tous les médecins , Broussais le déclare empirique et ontologiste.
Cette condamnation ne rassurant point assez le réformateur contre l'idée qu'on pourra bien l'accuser d'avoir un peu copié Miller, il cherche à s'affranchir d'un tel sou|)ron par des raisons (jue le lecteur ne manquera pas d'api)récier : loc. cit., p. 5^6 :
« On ne m'accusera pas de lui avoir emprunté sa doctrine physiologiiiue , 7»M(sr/j<c c'est par la découverte des gastrites chroniques qui sont encore des énigmes pour lui , que j'ai été conduit à soupçonner les aiguës , etc. »
Ilroussais ne parddiine jias aux médecins anglais de purger dans les affections gaslro-inleslinales, et surtout de paraître avoir oublié ce qu'il a dit lui-même relativement à cette médication ; il ajoute loc. rit., p. 306 :
« Ils ont beaucoup observé , je dirai même bien observé les .symptômes qui répondent ii l'irritation gastrique , et spécialement
depuis que Nliatoire des plilegmasics a appelé l-altenlion du monde médical sur cette espèce de lésion : s'ils avaient aussi bien conclu de ce qu'ils observaient , loin d'avoir aujourd'hui des reproches à leur faire , nous n'aurions qu'à leur exprimer notre gratitude pour les immenses progrès qu'ils auraient fait faire à la médecine. »
A propos du fait d'une jeune femme guérie de la péritonite puerpérale par une méthode qu'il nomme incendiaire , Broussais établit ainsi le contrepoids des éloges qu'il vient d'accorder aux médecins anglais : loc. cit. , p. 262:
« Telles sont pourtant les observations que certains praticiens d'Angleterre offrent à la méditation et même à l'admiration du monde médical. Que penser de leur doctrine et de leur ignorance des lois vitales quand on sait qu'avec une trentaine de sangsues et quatre jours d'abstinence le sujet dont je viens de retracer les tourments en eût été préservé sans douleur, et qu'une santé parfaite eût suivi la convalescence la plus rapide. »
Est-ce bien ainsi que l'on peut fonder solidement une doctrine ? Les médecins observateurs qui connaissent la gravité d'une péritonite puerpérale semblable à celle dont il est ici question admettront-ils, d'après une simple allégation , cette guérison aussi prompte , aussi complète par quatre jours d'abstinence et l'application de trente sangsues ?
Broussais , comprenant du reste que l'on fait dilTicilemcnt des prosélytes par de semblables moyens chez une nation aussi persuadée de son mérite , change de ton et flatte ainsi l'amour-proprc de ceux qu'il vient d'humilier, /;. 218 : « Toutefois, on doit aux Anglais cette justice qu'ils sont curieux, avides de faits et de lumières ; et je suis fondé à croire qu'ils ne tarderont pas à profiter de la médecine physiologique. »
En parlant de Thomson, il le juge ainsi, 3'"£'a;amc«, t. 3, p. ioS: « On voit que notre auteur ne sort pas des voies communes de ce Brownisme modifié dont nous retrouvons toujours les traces chez les modernes ijui n'ont point reçu l'influence de la réforme physiologique de notre patrie. »
I 1 't MANIFESTATION DE I.A RÉVOLUTION" M1^:DICALE.
Il parle ainsi d'IIaniilton, loc. cil., p. 27^ ; «L'ouvrage du ilocteur Hamillon sur rutililc des purgatifs a eu sepl i'dilions de 1815 à 1823. Il en sera toujours à peu prés ainsi des livres qui recommanderont la médication purgative , fussent-ils rédigés par des hommes du plus haut degré d'ignorance en médecine et du plus pauvre talent de rédaction, pourvu qu'ils donnent des formules
d'un usage commode aux gens du monde El p. 281 : «Ce serait
donc il tort que M. Hamilton ferait de ses opinions particulières sur les purgatifs des régies générales de médecine pratique, et que ses compatriotes affecteraient de s'en glorifier. »
Voici son opinion sur la doctrine de Robert Thomas, loc. cit., p. 281 : « Son Traité de médecine pratique, pnblié à Londres en 1813, est arriéré d'un demi-siècle. La nosologie à laquelle il se rattache est moins avancée que celle de Pinel. »
D'après Broussais, Armstrong « appartient a la secte des contre- Browniens. » Clullerhurck « avait pour but de réclamer contre la pratique superstimulanle de Brown, de rappeler l'attention des
médecins vers l'inflammation; mais il entreprend de prouver
que la flévre n'est pas , dans le commencement, une maladie de tout le corps, mais (ju'elle est une maladie du cerveau; ([u'elle consiste dans une inllammation, l'état fébrile n'étant ([ue synq)alliique. » Prétention qui n'est pas mieux fondée que celle de rapporter toutes les fièvres à la gastro-entérite.
Mii.is, p. SS8, « s'attache à démontrer par un grand nombre d'observations que la flévre ne dépund [tas de la faiblesse, mais
qu'elle est due à l'incitation Le malheur est qu'il ne voit le fait
qu'en grand et d'une manière générale Quoiqu'il pense que la
gastrite et l'entérite peuvent donner des fièvres, il ne sait pas
comment s'y prendre pour le démontrer pendant la vie C'est
qu'elTeclivement cette distinction n'est pas possible, à moins cpio l'on ne ronnninr pnrfaitnnvnt In ijnitrilr et l'eulirile. (".'est là \raimont ce qui constitue le point essentiel de la médecine physio-
legi<|ue Il n'est donc pas possible que la doctrine français»
soit une dérivation de sou ouvrage. Cet ouvrage, d'ailleurs, no
nous était pas plus connu , à nous qui écrivions la même année que le docteur Mills, que les nôtres n'étaient connus de lui. »
Ainsi Broussais, qui prétexte encore ici cause d'ignorance, fait consister sa doctrine particulièrement dans la connaissance de la gastro-entérite. Celle de Mills présente au moins sur la médecine physiologique le grand avantage de n'être pas aussi exclusive. Broussais le prouve lui-même, loc. cit., y. 292:
« En somme , il y a de fort bonnes choses dans son ouvrage ; mais l'ignorance des rapports des symptômes avec les organes et de l'importance de l'estomac, le fait tomber dans une foule d'erreurs relativement au diagnostic et au traitement, et le jette dans de fausses médications qui ont empêché son ouvrage d'être utile. »
Il reproche à Paris « de considérer l'irritation comme un trouble nerveux, eiïct des altérations diverses, soit par cause humorale,
soit par faiblesse; ce n'est qu'un des aspects sous lesquels ce
phénomène doit être envisagé. )> Il termine par cette conclusion relativement aux doctrines anglaises, loc. cit., p. 292:
« C'est ainsi qu'ont échoué , dans les pays civilisés , les tentatives qu'on a faites depuis le moment où le système de Brown a commencé à chanceler, pour détruire l'essentialité fébrile et substituer le système de l'irritation à celui de la force et de la faiblesse. »