‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 32 sur 64 · DOCTRINES D'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

DOCTRINES D'AMÉRIQUE

D'après Broussais, les médecins du nouveau monde sont passés successivement par « le Brownisme, le CuUénismc , le controstimulisnie et le physiologisme entaché d'un reste d'huraorisme. »

11 attribue surtout à Rush les modifications favorables effectuées dans les doctrines médicales de ce pays. Pour lui : « toutes les formes des maladies se réduisent à un excitement morbide causé par les irritants , leur action se portant toujours sur une débilité préalable , ou opportunité asthénique de Brown. »

Broussais le cite encore comme ayant mis le calomel en grande vugue , et contribué beaucoup à la proscription des méthodes Brownienne et nosologique. Il vante Jackson pour avoir appliqué le traitement antiphlogistique aux gastro-entérites. Il dit ensuite loc. cit. , p. 359 :

« L'on ne peut pas douter que la méthode que nous suivons ne fasse faire d'importantes découvertes dans la thérapeutique aux médecins du Nouveau-Monde qui peuvent disposer d'vne foule de médicaments héroïques que notre sol nous refuse. »

Que Brown parlât ainsi d'après sa thérapeutique excitante , rien de plus simple ; mais Broussais , ennemi déclaré de cette médication , nous ne le comprenons pas.

Il regrette que le physologisme ne soit pas encore pur dans l'Amérique , mais il comprend qu'il en soit ainsi et dit page 357 :

« Il fallait l'impulsion donnée par les travaux de Bichat et par la doctrine physiologique qui en est l'émanation , pour faire comprendre aux médecins des États-Unis que ce n'était pas assez de penser aux voies gastriques pour en faire un instrument do crises artificielles dans les maladies aiguës et un exutoire perpétuel dans les chroniques. »

Il termine ce qui est relatif aux doctrines médicales des pays

Ils MA.MKEsrATini\ I)K IV IIKVOLL'TION MKUIC.VLE.

êlrangers par celle pompeuse cnuméralion des lieux où la sienne a pi'UL'lré. Loc. cit., p. 560 :

« Je n'ai point pris l'engagement de rendre compte de la propagation de noire méthode dans tous les pays d'outre mer où les médecins delà marine française, qui tous l'ont adoptée, ont eu l'occasion de la transporter. Il me suffira de dire qu'elle a pénélré en Afrique et en Asie , aussi bien qu'en Amérique. Elle est maintenant à Pondichéri , à Calcutta où elle a rendu de grands services contre le choléra morbus. Kniin j'ajouterai qu'elle vient d'élrc déposée à Batavia , et à la Nouvelle-Hollande. »

DOr.TRINES l'RANÇAISE.

Broussais, voulant apprécier les progrés de la médecine dans notre pays, débute ainsi : â"" Exam. p. 533 : « C'est de rép0(pi(> de Sauvages qu'il faut partir pour suivre les progrès do co que l'on pcul appeler la médecine française ; progrès qui sont princii)alonient dus au génie extraordinaire et à l'esprit de rapiinichonientdu célèbre Bordeu. » Nous verrons bientôt conunenl il traite celle célébrilè , ce génie !...

Bordel, T)if.opiin.E — est regardé par Broussais comme le principal fondateur de la physiologie pathologique en France. H dit loc. cil. , /}. 355 :

« C'est dans la méditation des écrits de .Stahl, de Vanheiinont, de Ilaller, dans la comparaison (pi'il en fil avec les ouvrages d'ilippocrate, etc., qu'il puisa sa doctrine. Il ne l'apporta donc point de Montpellier où elle n'existait pas. » Bordeu reconnaissait bien toute l'importance i)ath(dogit|ue do l'ostomac ot son induence profonde sur l'organisme lors(in'il disait : « une digestion laborieuse ne dilTére |ioinl d'un accès de lièvre, ou du travail de la suppuralion. »

Broussais ajoute /;. 538 : « Certes voilà de grandes vérités; qui no croirait (juo Bordeu lient le lil de la médecine jihysiologique ,

UEliXIÉME PKRICDE. 119

et qu'il va la (K'-roiilor d'après les mômes principes? Mais il est de la nature de l'homme d'être inconsiuiuent. »

Bordeu dit encore : « toute fièvre dépend de l'inégale distribution des forces ; elle prend son origine dans l'irritation d'un viscère. » Broussais ajoute : lac. lit., p. 539 : « Jusqu'alors c'est fort bien, mais cette irritation n'est point rapprochée de l'inflam-

mation et;^. 541 , Bordeu, après avoir passé sa vie au milieu

des ténèbres de l'ontologie finit par en être lui-même la victime, et succombe, nous dit Roussel, aux ravages f/'?//!e humenr cjouUeuse. )>

Aussi le voyons-nous qualifié du titre d'ontologiste , avec un mélange d'humorisme, de solidisme et de vitalisme. Toutefois, Broussais est forcé d'ajouter p. 349 :

« Bordeu a rattaché les maladies aux organes beaucoup mieux qu'on ne l'avait fait avant lui. 11 a par des vues anatomiques plus satisfaisantes rendu plus plausible l'influence des viscères de la digestion sur le reste de l'économie , que ne l'avaient fait Stahl et

Vanhelmont et page 354 Bordeu est un des médecins qui

ont le plus concouru à la destruction de l'humorisme En

général, dans tous ses écrits, on voit qu'il en veut à l'application que l'on s'opiniàtrail à faire des sciences physiques et chimiques à

la médecine Bordeu n'essaye point de classification artificielle,

il parait entrevoir que les organes en fourniront la base ; et quoiqu'il ne les présente point dans leur véritable état pathologique, néanmoins, il est de tous les auteurs que je connaisse, celui qui se rapproche le plus de la vérité. »

Cependant il n'échappera point à la condamnation générale , Broussais ajoute p. 530. « Si la thérapeutique a plus perdu que gagné par les travaux de Bordeu , il faut s'en prendre à l'admiration qu'il avait pour Ilippocrate , dont la doctrine des coctions et

des crises l'avait séduit et p. 552 Il est parti du Stahlia-

nisme ])our remonter vers ilippocrate et assujélir toutes les maladies aux coctions et aux crises , entremêler les idées de brownisme de strictutn et de laxwn. »

Barthez — est ainsi caractérisé par Broussais loc. cit., p. 552 :

120 M.VNll'ESTATION DE LA UHVOLUTION MÉDICALE.

« lîarlliez, homme de cabincl, éiudil, possédant presque l'omniscience , fonda la médecine plutôt sur ses lectures que sur ses oltscrvalions , l'élnigna des organes , et la reporta dans les nues.... Il avait pour but de mettre d'accord tous les systèmes, toutes les mélliodes de traitement.... De remplacer les liypotlièses de l'âme matérielle, de l'âme intelligente de Scaliger, de Tilénius et de Stald i)ar l'Iiypoliiésc du principe vital , qui pour lui était

simplement la cause inconnue des phénomènes de la vie et

p. SoS On doit â Barthez une reconnaissance éternelle pour

avoir subordonné à son principe vital celte immense quantité de faits que lui fournissait sa vaste érudition , puisqu'il est vrai que les soumettre à ce principe , c'était toujours les soustraire aux explications des animistes , des chimistes et des mécaniciens. »

D'après Broussais , Barthez distingue l'oppression des forces de leur défaut ; il craint que les cordiaux n'excitent trop la circulation dans les maladies dites malignes. 11 adresse , dans les lièvres putrides des antiseptiques aux fluides; sa thérapeutique offre une action dirigée dans le sens de la nature; il saigne dans les hémorrhagies , et purge dans la dysenterie.

« Di'MAS, — dit Broussais , loc. cit. , p. 585 , attribue bien les maladies à l'exaltation , à la diminution et aux altérations des forces des divers organes , mais les exaltations et les diminutions ne sont point unies entre elles par un lieu commun qui les constitue essentiellement de la même nature ; le phénomène vni>iuc de l'irritation qui devait former ce lien n'existe pas dans l'ouvrage de Dumas sur les maladies chroniques. »

Ainsi, pour avoir évité d'être exclusif, Dumas est condamné. De plus , il est accusé d'onlologisme ; cl bien (jue , d'après Broussais , son ouvrage contienne « des faits curieux , des vues ingénieuses, d'excellents conseils Ihérapeutiiiues , » il n'en est pas moins regardé , par l'inflexible cl prétentieux réformateur ; « comme un ouvrage confus, tellement vague, obscur, soiuirilique et fatigant (juc , malgré tous les éloges qu'on lui a donnés ,

à peine trouve-t-on un homme d'un sens droit cl de bon goùl qui soit parvenu à le terminer. »

Cabanis est particulièrement cité par Broussais comme ayant l'un des premiers fixé l'attention d'une manière positive sur le sens interne ou instinct dont il place le siège dans les viscères intérieurs, le réformateur dit à cette occasion , loc. cit. , p. 389 :

« Cette opinion est un trait de lumière que rien ne saurait éclipser; une mine féconde de vérités du premier ordre et qui ne pouvait manquer avec le temps d'être exploitée.... c'est une des clefs de l'étiologie et de la thérapeutique.... Malgré ces précieuses qualités Cabanis est vague ; il vous promet beaucoup et ne vous satisfait pas dans la même proportion. »

Cabanis pense avec la grande majorité des médecins que le diagnostic est la chose la plus difficile et la plus importante eu médecine. Broussais part de cette assertion pour donner à sa doctrine une supériorité que l'expérience ne sanctionnera pas : il dit loc. cit., p. 811.

« C'est bien ainsi que l'on pensait avant la doctrine physiologique ; mais je suis bien persuadé que ceux qui s'y sont livrés avec ardeur trouvent aujourd'hui beaucoup plus de difficulté à guérir certaines maladies qu'à les caractériser. »

Ce jugement que n'admettront assurément pas les meilleurs observateurs comme règle générale, peut signifier aussi que ces maladies, dont parle Broussais, sont mal diagnostiquées ou que les ressources de la médecine physiologique envisagée comme système exclusif sont bien insuffisantes.

Enfln voulant condamner Cabanis comme tous les autres, Broussais lui reproche d'être ontologiste et hippocratique parceque pour lui « l'idée d'une maladie comporte celle d'une lutte, d'un jugement, d'une exécution. »

PiNEi-, eut Broussais pour élève , et Broussais se conduisit envers lui il peu près comme Brown envers son maître Ciiilen, c'est-à-dire en oubliant trop souvent les sentiments de gratitude, de respect et même de simples convenances.

122 MAMKESTATION DE l.A BI^IVOI.UTIO.N MI^:i)IC,\LE.

Rroussais commonce par celle criliquc S"" Eramcn, />. Jfl.T : « Pinel s'csl soi^'iioiisomcnl abstenu de toute (l'-finition sur l'essence cl sur l'objet de la niédecine»:^) Si celle observalion ûlail un éloge nous la comprendrions beaucoup mieux.

Il attaque do front la doctrine des flèvres , et d'un trait do plume les supprime toutes sans aucune exception, en allirniant de la manière la plus tranchante qu'il n'en est aucune qui n'offre à la mort les traces d'une gastro-entérite : nous apprécierons bientôt la valeur de cet axiome fondamental de la médecine physiologique. Pour Broussais, les six classes de fièvres admises par Pinel ne sont que les six degrés d'une même maladie, la (jasiro-cntérile.

Il ne veut pas que Pinel soit rangé dans la catégorie des médecins hippocratiques expeclants, il en fait un Brownien, etn'atlribuo la durée de son régne : « qu'au titre de nosograpliie philosnphiijue sous lequel il a di'guisé sa méthode. »

Craignant sans doute qu'on ne lui reprochât aussi son origine Brownienne, d'après les principes émis dans sa thèse sur la fièvre hectique, Broussais s'empresse d'ajouter loc. cit. , p. 454.

« Lorsque je composai l'opuscule sur lecpiel s'est fondé Pinel pour f/ir»f/iîV sa nosograjdiie d'une nouvelle fièvre essentielle, j'étais son disciple, et tellement imbu des principes de son école que jo ne pouvais voir que par ses yeux. Ce fut au lit des malades cl dans les amphithéâtres que mon illiision se dissipa. »

Broussais ne se borne point à condamner Pinel comme auteur d'une mauvaise doctrine, il vient encore l'attaquer comme plagiajre en soutenant ipi'il a pris ses fièvres angeiolénique et ataxicpie dans Selle; sa méningo-gastriipie, chez tous les auteurs; sa muqueuse, dans Sarcone, Bo'dérej- et Wagler; son adynamique, dans Brown.

Ce n'est plus ici « l'illuxfrr Pinel d na belle classifiralionl » mais seulement de faibles concessions arrachées au réformateur par la puissance irrésistible desfaits, lorscju'ii dit lar. cit.. p. 41 i :

« IMncl a rendu (juelijucx services à la médecine dans les phiegmasies, puisqu'il a fixé l'attention des praticiens sur certains sièges de ces affections (pii avaient été signalées d'abord par Iliinler, il serait d'une grande injustice de vouloir lui ravir celte gloire. v>

DiaXlKMK l'KlUOUE. 123

Il convient que les idées de Hunier auraient pu rester longtemps sans porter leurs fruits si Pincl eût négligé de lesniollre en lumière ; il fait observer que Bicliat s'empara des idées de Hunier et de Pinel et que le dernier à son tour perfectionna sa nosographie d'après les travaux de Bicliat; puis il ajoute/). 4T6 :

« Avoir produit indirectement le traité des membranes et , par suite , l'anatomie générale est donc avoir concouru aux progrès de la médecine , » il accorde encore à Pinel la gloire d'avoir sensiblement amélioré le sort des aliénés, et d'avoir appelé l'attention sur les maladies mentales, etc etc. »

Voilà ce qu'il appelle : « quelques services rendus à la médecine. » Mais continuons : il dit encore/). 474: « Si l'on veut comparer ce que j'ai extrait de Hunter avec ceci on reconnaîtra que l'idée de considérer les plilegmasies dans les membranes séreuses, dans les muqueuses, dans le tissu cellulaire, vient de cet auteur, mais que Pinel a fait plus que lui en attribuant certaines affections qui n'étaient pas encore considérées comme phlegmasies , à l'inflammation de ces différents tissus, je citerai entre autres la dysenterie et même tous les catarrhes qu'aucun nosologiste n'avait placés parmi les phlegmasies. »

D'après Broussais , Pinel est dans l'erreur en distinguant les hémorrhagies en actives, qu'il a trouvées dans Stahl.et en passives qu'il a prises dans Brown.

Arrivé aux lésions organiques , il reproche à Pinel de lui avoir emprunté, sans le citer, l'idée de rattacher ces lésions à l'inflammation; puis il fait, p. 567 , cette sortie que nous nous abstiendrons de qualifier : « Ne doit-on pas s'attendre que l'auteur va traiter en vrai physiologiste les maladies dont il s'agit? Sans doute, mais un ontologiste ne saurait profiter de ce qu'il a pris chez nous I »

Après avoir suivi Pinel dans les principaux détails de son ouvrage, voici le jugement qu'il en porte : toc. cil. , p. 6/7.

« Je conclus de ces réflexions que Pinel n'a jamais rien compris aux phlegmasies chroniques,... maisquepour paraître avoir toutlu et s'être tenu au courant des découvertes modernes , il a extrait des ouvrages nouveaux sur les inflammations chroniques des

\2'l MANIFESTATION DE LA KKVOLLTION MKUICALE.

propositions qui le mclleiil en coniradiclion avec lui-iucme cl fonl do tout son ouvrajjc un vrritalile cliaos. »

Combien il s'expriiuail dilTùremment sur le même livre et sur le même pralicien, lorsqu'il élait encore niodesle el profond observateur, lorsqu'aprés avoir revendiqué pour lui-même, la première bonne description de la gastrite il disait P/f/r;/. rhroni'ij.Jntroduc,

p. XIX.

« La phlo|.'oso do la membrane inloriie du i;ros intestin était mieux connue; j'ai d'abord rappelé ce que nous en a dit le professeur Pinel qui l'a mise à sa véritable place en la comparant à toutes les autres pblegmasies muqueuses.... l'inflammation de la membrane qui tapisse la face externe des viscères abdominaux était déjà connue par la belle classification de rilluslre Pinel. »

Mais Broussais , réformateur systématique , ne voit plus les mêmes objets de la même manière; aussi, dit-il S' Examen, préface, p. // ; « Oue ce livre avait pour but d'affaiblir l'autorité d'un classi(pie dont le système fermait les yeux des médecins sur les effets des remèdes, non moins que sur la nature des altérations cadavériques. »

Sun ambition fait des progros, il jtasse de l'attaque systématique il l'injure personnelle, loc. cit., p. (S3G :

« Un homme fortcxècule sans avertir, ou du moins il se contente (l'un simple avertissement. Un homme faible, un charlatan ré|»èto il cha(]uc instant qu'il va rechercher, qu'il va distinguer, qu'il va apjtrofondir, qu'il va vous apprendre, etc. Mais il a d'oxcellenles raisons pour se dis[>ensor de prendre tant de peino ; (piand il a fini de déclarer ce (|u'il doit faire , son travail est déjii terminé.»

Résumant ensuite ses idées, Broussais fait un sommaire di' toutes les classes de maladies indiquées par Pinel , les condamne toutes sous le point de vue théori<pic et pratique. Désirant coml»rciidre en même Icmiis les autres doctrines dans cotte proscription universelle, dont le but évident est do tout détruire pour se ménager l'avantage cl le mérite de tout réédilior, il termine ainsi, p. 040:

« Telles sont nos opinions touchant la nosographie philosophique ; on voit (juc les vices de cet ouvrage lui sont communs , à

DEIXIKME PKIUODE.

très-peu de choses près, avec tous ceux dont j'ai cherché à donner une idée dans le cours de cet examen. »

BiCHAT — est le seul auteur que Broussais ne condamne pas ouvertement. Il faut chercher, 3' Examen, t. 3, p. 110, pour trouver l'atteinte portée par le réformateur à la doctrine dans laquelle il a pris à peu près toutes les bases fondamentales de la sienne. Il dit en effet, et comme on passant :

« Bichat était à son insu un peu Brownien, comme tous les médecins français du temps. S'il cédait au pressentiment que l'inflammation serait un jour la base de la théorie des fièvres, c'était uniquement parce qu'il concevait ce phénomène sous deux formes générales : la forme asthéniquc et la forme sthénique ; car il ne portait pas l'audace jusqu'à douter des succès des stimulans dans les fièvres de mauvais caractère, si nombreuses à son époque, et dont le préjugé le rendit lui-même victime. »

Il est essentiel de noter que ce jugement est porté sur Bichat à propos de Marcus, et que dès lors Broussais présente encore, à notre sens, le tort de ne pas avoir soumis au creuset d'une judicieuse critique des opinions qui ne doivent point passer sans contrôle, même venant de cet illustre auteur. Nous avons réparé cette omission du réformateur, nous n'y reviendrons pas.

Pljol — est un des auteurs qui semblent surtout préoccuper Broussais de l'idée qu'on pourrait l'accuser d'avoir pris chez d'autres les bases fondamentales de la médecine physiologique. Il dit , en effet, 2" Examen, p. 775, en parlant de l'écrit du médecin de Castres :

« Ce livre était délaissé , et nos classiques semblaient presque l'avoir oublié , lorsque je publiai Vllistoire des plilegmasies ; mais aussitôt que ce dernier parut, on s'écria qu'il ne contenait rien de nouveau, et que Pujol avait déjà fait connaître ces affections. »

Broussais avait trop de sens pour ne pas comprendre qu'il existe entre la doctrine de Pujol et la sienne au moins une certaine conformité dans les idées fondamentales; aussi cherche-t-il par

ions les moyens possibles à lui faire perdre cet avantapo. Il déplore de ne pas le voir cdiiiiiic lui professer le dognin exclusif de l'irritalion, el rejeter conipiiHenienl la Ihcorie des lièvres essentielles. II lui reproche d'admettre l'existence des virus dartrcux, arthritique, cancéreux, scorbutique, vénérien, scrofuleux, etc. Il ajoute, loc. cit., p. 180:

« Des virus admis sur parole , et considérés comme des acres

produisant l'intlammation, nous ramènent aussitôt à riiumorisme

L'admission des virus est nuisible en ce qu'elle empêche de comprendre la théorie de l'irritation, et qu'elle conduit aux spécifiques. » Et p. 183: « Pujol fait une remarque bien importante , c'est que du seul engorgement inflammatoire d'une cavité on est autorisé par l'expérience à conclure, même d'après de faibles indices, que la même maladie se forme dans les autres viscères. »

liroussais est forcé de reconnaître que Pujol a bien remarqué la correspondance de l'inllammalion de la rate et de l'estomac; mais il lui reproche « de l'avoir fait procéder de la rate à l'estomac, tandis qu'elle marche de l'estomac à la rate. »

C'est ici particulièrement que Broussais va se faire juger luimême. iNous appelons toute l'attention du lecteur sur ce point important de la question. Il dit, loc. cit., p. 181 :

« Pujol arrive à la pasirilc chronique, et c'est ici qu'il faut redoubler d'attention. Elle entraîne à sa suite , d'après cet auteur, des gastrodjnies, des cardialgies, des crampes, des pesanteurs, des vomissements, du dégoût, la soif, l'nmerlume de la bouche, la sécheresse de la langue , une fièvre lente , avec le |>ouls serré ,

petit, quehpiefois inlermillent, cl souvent la jaunisse >'oiIà

bien la gastrite Mais ce n'est pas loiile la gastrite Il

faut ajouter à ce tableau incomplet : les dysjjepsics, toutes les hypocondries, le pyrosis, les gastralgies, les cardialgies dites nerveuses, la majeure partie rlos hépatites, des s|)léniles chroniques, etc. »

Il est évident, comme nous le prouverons du reste bienlôl, que Broussais est ici moins dans le vrai que Pujol, et (pi'il méconnaît toutes les gastralgies, les entéralgies.olc.si bien décritespar Barras.

Pujol ne connaît-il pas bien toute l'importance de l'estomac , lorsqu'il dit, d'après une cilalion de Broussais lui-même, lac. cit., p. 755 ?« L'estomac exerce de l'empire sur tous les organes de l'abdomen qui souffrent chacun à sa manière, et réciproquement; cet organe participe à leurs maladies. Le yastritis produit des céphalalgies, des migraines, des vertiges avec toux sèche et profonde, que les praticiens ont appelée toux stomacale. »

N'a-t-il pas bien vu, dans les inflammations gastro-intestinales, le grave inconvénient des excitans, lorsqu'il dit, toujours en citant VExameu, p. 7S5?«Dans le cas où la tunique veloutée est en partie détruite, les boissons adoucissantes peuvent seules être supportées; tandis que les amers et les apéritifs, que l'on ne manque guère d'administrer, augmentent les symptômes et font l'olTice de poisons lents. »

Broussais cherche à faire penser que Pujol a puisé les caractères dos phlegmasies du colon dans John Hunter; mais il vante sa description de la gastrite, de la métrite , des écoulements blancs , et avoue que « dans ce point on a profité de ses idées. »

Il reconnaît que le médecin de Castres a bien observé les effets sympathiques des inflammations ; mais il lui reproche de ne pas attribuer cette excitabilité nerveuse « aux inflammations gastriques auxquelles elle correspond inévitablement. »

Broussais loue Pujol d'avoir rapporté les groupes de symptômes nerveux à des organes particuliers. « C'était un grand pas de fait. » Puis il ajoute, ;>.79â : « Pujol ose affirmer n'avoir jamais rencontré d'affection spasmodique sans avoir vérifié l'existence d'un foyer inflammatoire dans le foie, la matrice ou le cerveau ! » Sans doute cette assertion est trop exclusive , mais le serait-elle moins s'il avait placé dans la muqueuse de l'estomac le point de départ de tous les phénomènes pathologiques?

La force de la vérité arrache encore au réformateur un si important aven, ipril s'empresse d'y mettre un correctif. Il dit, loc. cit., p, 756 ;

« Ce tableau des sympathies décèle un observateur éclairé, mais pourquoi les médecins de nos jours n'en ont-ils pas profité? C'est

qu'il est (It'fecliioiix sous un grand nombre de points Pour

n'avoir pas dit que la sympathie fondamenlale de l'étal fébrile est celle qui fait que le cœur accélère ses ballements à l'occasion d'un

foyer d'irritation pour avoir attribué à la rate et au foie les

sympathies de l'estomac Avec ces deux erreurs, il était impossible à Pujol de former de bons élèves. »

Il ajoute il propos des cachexies , p. 198 : « On trouve encore ici le défaut essentiel de considérer les cachexies comme un état primitif ou sans aucun siège déterminé, tandis qu'elle est toujours le résultat d'une irritation locale. »

Après avoir dit qu'il a lu Pujol avec le plus grand plaisir, surtout son Hygiène de l'âge critique, Broussais ajoute,/). SOô' ; «Son langage humoriste est dégoûtant, et je crois qu'il a dû nuire beaucoup à la réputation de son ouvrage. »

Enfin le novateur français termine cet examen de la doctrine de Pujol par une naïveté bien remarquable , p. 807 : « Si je disais que ses écrits m'étaient inconnus, peut-être ne voudrait-on pas me croire ; mais ce qu'il m'importait do bien établir, c'est que la véritable théorie des inflammations mu(pieuses du canal digestif, (|ui est devenue la clef de la pathologie, c'est que les notions exactes des sympathies et toutes les vérités qui découlent de la connaissance des lois de l'irritation, ne pouvaient être extraites, ni même être déduites de ses ouvrages. »

IVous n'ajouterons aucun commentaire à celle étrange conclusion, nous engageons seulement le lecteur à méditer ce qui précède, cl ce (jue nous avons antérieurement exposé sur les travaux remarquables du médecin do Castres.

PnosT — obligera de même Broussais à un mélange d'aveux indispensables et de criti(|ues jtarfois assez mal fondées. Il dit, lor. cit., p. G.'iS : « Le docteur Prosl allribnc bien certains phénumènes à la maladie des mu(|ueuses du canal digestif; mais il n'y trouve point la cause unitjue et sullisante des groupes de symptômes auxquels on donne le mmi de fièvres essentielles. »

Ainsi parle Broussais de 1S2I. I.îroussais de 181G avait dit tout

DEUXIÈME l'ÉRIODE. ]2d

lo contraire. Nous allons donc trouver ici la preuve du vertige que peut occasionner l'esprit de système, en produisant une perte absolue de mémoire et la plus étrange des contradictions.

Broussais avait dit en effet, en 1816, Plilegmasies chroniques, 2° édition, t. 2, p. 7 ; « La phlogose obscure de la membrane muqueuse de l'estomac et des intestins a cependant frappé plusieurs observateurs modernes dans l'étude de l'anatomie pathologique. .le citerai particulièrement ici M. Prost qui, dans trois ouvrages imprimés , s'est étudié à prouver par des faits que l'irritation de celle membrane peut exister pendant longtemps sans douleur locale, qu'elle produit le trouble des fonctions animales , et une foule de lésions que l'on attribue d'ordinaire à toute autre cause. Ce mécanisme lui a même paru si fréquent, qu'il n'a pas hésislé à attribuer exclusivement à la souffrance de la muqueuse gastro-intestinale tes fièvres intermittentes , toutes les ataxiques sans exception, et même la manie. »

C'est ici surtout que nous appelons toute l'attention du lecteur. En continuant cette citation, nous allons voir Broussais défendre les fièvres ataxiques contre cette attaque ; combattre Prost précisément parce qu'il professe des principes que lui-même, Broussais, va revendiquer, cinq ans plus tard, comme lui appartenant en toute propriété. C'est assurément tout ce que l'on peut imaginer de plus extraordinaire dans l'espèce. Mais poursuivons :

« J'ai (moi , Broussais) trop souvent rencontré cette membrane en bon état à la suite des typhus les plus malins , j'en ai vu un trop grand nombre s'améliorer par l'emploi des stimulans les plus énergiques, pour partager l'opinion de ce médecin (de M. Prost) sur la cause de la fièvre ataxique. Les causes de la manie sont trop nombreuses, celles des fièvres intermittentes sont trop peu connues dans leur mode d'action, pour qu'aucun praticien adopte la théorie de M. Prost sur les maladies. Mais ses observations et ses réflexions ne doivent pas être jugées incapables de concourir aux progrès de l'art. Je fais des vœux pour qu'elles appellent l'attention des médecins sur les troubles de l'économie qui appartiennent au mode d'irritation dont il s'agit. L'ouvrage que j'entreprends aujourd'hui

leur montrera combien j'en ai été frappé dans le cours de ma iu"itique miiilaire , el leur fera peul-êlrc cnlrevoir la possibililé de classer les lésions de la muqueuse gastrique d'une manière un peu plus satisfaisante qu'on n'avait pu le faire jusqu'à ce jour. »

Ainsi , pour ne nous attacher qu'aux faits incontestables : en 180i-, Prost attaquait i)ositivemenl l'essentialité des fièvres intermittentes, ataxiques, etc.; c'est dans la muqueuse gastro-intestinale (ju'il en localisait le siège. En 1SI(J, IJruussais, qui ne peut ici prétexter cause d'ignorance , puisqu'il cite l'auteur dans une noie de la seconde édition de son Traité des phlegmasics chrom(jUCs, t. 2, p. 7, non-seulement ne prétendait point alors attaquer l'essentialité des fièvres; mais il la défendait même contre les assertions de Prost. Enlin, en 1821 , Broussais, oubliant ce qu'il a dit, et même ce qu'il écrivait cinq ans avant , refuse à Prost l'avantage d'avoir atta(pié l'essentialité fébrile , et réserve cet lionneur pour lui seul. Voilà les faits dans leur plus grande simplicité. Nous les croyons assez positifs , assez éloquents pour n'avoir pas besoin de commentaires.

Broussais ajoute, 5'' Examen , p. Go.'i : « M. Prost voit un grand nombre des faits pliysiologicpies dont se composent les maladies ,

mais il les voit confusément Ea doctrine pliysiolugi(|ue ne

saurait être extraite de son ouvrage, parce qu'elle n'y est pas. »

Oubliant toujours ce qu'il a dit ailleurs, il écrit ici, lue. cit., p. <)(}.} : « Prost a très-bien écrit sur la manie, il est un des jiremiers qui l'aient bien com|)rise , parce qu'il fait jouer un grand rôle à l'affluence du sang dans le canal digestif et à l'irritation des |)apilles muqueuses comme agissant sur le centre sensitif. » Plus tard, il lui reproche de tomber dans l'humorisme.

M;.is voici le morceau le plus extraordinaire, et que dès lors nous nous abstiendrons de (|ualilier autrement , laissant à la sagacité du lecteur le soin d'en ap|)récier le fimd, la (orme et les motifs.

Ne sachant cninmcnt expli(pu'r sou cli.'ing(uuent absolu d'opini(msde 1808 à 18l(), alors iiu'il a\:iil prétendu d'abord, comme tmijiiiirs , déduire exclusivement ses princij)es de l'expérience el des faits, d'tui autre côté, ne voulant ]toint jtasser pour un homme

versatile, inconstant, léger, Broussais imagine le procédé suivant et dit /oc. cit., p. GGG:

« Il est maintenant facile de juger que M. Prost fut mal compris lorsqu'on lui reprocha d'avoir attribué exclusivement à la soutlrance de la muqueuse gastro-intestinale les fièvres intermittentes , toutes les ataxiques sans exception et même la manie. »

Il faut savoir pour l'intelligence de ce passage remarquable que ON veut dire moi , Broussais. C'est la locution qu'emploie l'auteur dans la confession de ses péchés capitaux. Il poursuit ainsi ;

« Je suis tombe moi-même dans cette erreur , Histoire des phlegiiiasics , parce que j'avais jugé son ouvrage d'après les analyses qu'en avaient données certains journaux. J'entrepris bien d'en faire la lecture , mais je fus arrêté par la diffusion de cet

auteur, etc Au surplus, faul-il le dire? le respect que j'avais

alors pour les opinions du professeur Pinel , et la crainte de m'exposer à la critique m'arrachèrent la phrase suivante que l'on me reproche aujourd'hui: Phlc(j. chron. , t. St, p. 7. « J'ai trop souvent rencontré la muqueuse gastro-intestinale en bon état à la suite des typhus les plus malins, j'en ai vu un trop grand nombre s'améliorer par l'emploi des stimulants les plus énergiques pour partager les opinions de Prost sur la cause de la fièvre ataxiquc. »

Broussais n'eùt-il pas mieux fait d'avouer nettement le motif de sa conversion ; le vertige de l'esprit de système n'est-il pas en effet encore plus à plaindre qu'à blâmer. Quelle confiance pourraient donc inspirer ses décisions s'il jugeait ainsi, comme il le dit, les ouvrages sans les lire ; et lorsqu'il était si timide , si susceptible d'influence étrangère , qu'étaient donc devenus cette indépendance de caractère , ce grand amour de la science et de la vérité qu'il invoque si souvent dans ses ouvrages pour justifier la violence de ses manières etl'âpreté de ses paroles?

Nous n'insisterons pas davantage ne voulant point prolonger un semblable débat, et nous terminerons par une citation plus étonnante encore que toutes les autres. Il continue loc, cil. , p. iGG : « Le fait est que j'étais dans l'erreur , que les observations me trompaient comme elles en trompent encore un grand nombre

d'autres , comme elles ont trompé si loiigtemiis les Browniens ijui levieuneiil aujourd'hui sur leurs iireniières assertions. »

Ainsi , liroussais se luel lui-même ex cquo avec les Browniens.

Si nous lui passons cette concession il en est une que nous ne pouvons pas lui l'aire, c'est d'admettre que, jtar elles-mêmes, les obscrcalioKS soient capables de tromper. Les faits ne trompent point lorsqu'ils sont bien observés, bien recueillis et sagement interprétés. Us induisent en erreur uniqement lorsqu'on les plie, qu'on les fausse par l'esprit de système. C'est alors seulement que l'experieiUia fallax invoquée par Broussais à litre d'excuse , trouve réellement son application.

11 fallait éclipser Prost, voici comment Broussais croit arriver à ce résultat: loc. cit., p. 650 :

« Prost était pressé de produire. Son ouvrage consene encore l'empreinte brute de ce qu'il avait rapporté de dessus les bancs; voyez comme ses fièvres restent des entités ataxiques et adynainiques préexistantes aux lésions, malgré toute l'imporlance (|u'il donne à ces dernières. »

Enfin, laissant percer de plus en plus l'influence particulière sous laquelle il écrit, le réformateur ajoute, p. 000 : « En voilà bien assez pour i)rouver aux plus incrédules que personne ne peut avoir puisé dans l'ouvrage de M. Prost des idées justes sur la nature des prétendues fièvres essentielles et,;». 010 : j'ai voulu représenter M. Prost de 1804, et non de 1821 , afin de prouver à mes lecteurs que la vraie lliéorie des fièvres n'était pas dans ses écrits , que, par conséquent je n'ai |)u l'y puiser pour la transporter dans les miens. »

ir.qirès tout ce que nous venons d'exposer les faits parlent assez piisitiveniciil pour (pi'il luius soit inutile, de prévenir, chez les lecteurs de liroussais, l'illusion qu'il dicrclie à se faire à lui-même.

Cafkin — est ainsi jugé par le réformateur lor.eit.,p. OHH : « M. Callin |)lus audacieux que M. Prost atlacpia l'universalité de l'irrit.ilion , mais ce fui jtour y substituer des irritations |»urement

DEUXIÈME l'ÉlUODE. 133

secrctoircs , essentiellement différentes du phénomène de l'inflammation, et qui doivent avoir des marches, des périodes et des coctions. L'un et l'autre songèrent à expliquer les fièvres essentielles mais non aies détruire Un système à peu près analogue vient d'être inventé par 31. le docteur AUard : Du siège et de la nature des maladies, 2' éd. , Paris, 1821.... Je ne crois pas devoir m'arrèter à la réfutation de cet ouvrage ; la nature du sujet , le mode d'exécution du travail me font trop prévoir le sort qui l'attend. »

Veut-on connaître le véritable motif d'une aussi grande sévérité , Broussais nous l'apprend dans cet aveu plein de modestie :

« M. .4llard aurait du attendre que la doctrine physiologique fut complètement développée au public comme elle l'est aux élèves, pour entreprendre la publication d'un système de médecine. »

Petit — est déclaré ontologiste par le réformateur /or. cit., p. 0o3 : « Petit créa sur des ouvertures de gastro-entérites sa lièvre entho-mcsentérique . Il est parti de faits réels. C'est à lui que l'on doit la première description exacte qui ait paru en France des altérations des intestins grêles à la suite des prétendues fièvres ,

mais l'ontologie l'a empêché d'en tirer de justes conclusions

Il a augmenté la confusion au lieu de la diminuer, et consacré de plus en plus le principe pernicieux de la thérapeutique du Brownisme. »

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