‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 35 sur 64 · EXPOSITION DE LA MÉDECINE l'IIYSlOLOiilULiE · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE LA MÉDECINE l'IIYSlOLOiilULiE

La révolution médicale cITectuée sous le nom d'établissement de la médecine i)li) siologique a présenté ses prédictions comme la i)Iuparl des événements remarquables; nous citerons les suivantes qui nous paraissent offrir un certain intérêt.

Prédiction de Cabanis. — «J'ose le prédire, avec l'esprit d'observation, l'esprit ]»liilosophi(iue (pii doit y présider va renaître dans la médecine. La science va ]ireiulr(' une face nouvelle ; on réunira ses fragments épars pour en former un système simple et fécond comme les lois de la nature Alors il ne sera plus nécessaire que le talent se mette sans cesse à la place de Yart. Vart, au contraire, dirigera toujours le talent , le fera naître , quelquefois scmblura niénn! en tenir lien »

Prédiction de Mmifalvon. — Diit. des se. inéd., t. Hi, p. 100 : « Une nouvelle dorlriiic médicale, née de l'alliance do l'analouiie pathologique et de la pIiysiol(i{»ie, à la médecine, se jjrésenle. Condiien cette chaîne de doctrine est étendu(^! Le temps montrera qur M. IJroussais est loin d'avoir fermé la carrière. »

Nous citons sans commentaire les prédictions relatives à la

rt'voluiion mî'dicale qui vient de s'effectuer. Nous allons actuellement l'examiner dans ses laits accomplis.

Si Broussais eût exposé sa doctrine avec ordre et précision , notre tâche serait aisée; mais il en a jeté les principes ça et là dans ses ouvrages; et pour les présenter avec méthode et clarté, nous avons besoin d'un travail long, difficile, mais dont l'utilité nous paraît incontestable , d'importantes et nombreuses vérités se trouvant renfermées dans cette doctrine , au milieu d'erreurs plus nombreuses , plus capitales encore.

« Broussais, comme l'a très-bien dit M. Bérard, avait le génie qui conçoit , l'audace qui entreprend et l'opiniâtreté qui poursuit

une tâche longue et pénible De tels hommes peuvent remuer

le monde ; Broussais conçut le projet de réformer la médecine. »

Ajoutons qu'il poussait l'amour-propre jusqu'à l'orgueil, le désir de la domination jusqu'au fanatisme , et que des mobiles aussi dangereux font souvent les systèmes et les hommes victimes de leur propre puissance ; nos fastes militaires nous en ont offert , dans ces derniers temps, un exemple trop fameux; les annales de la médecine française en consacreront une preuve de plus.

En effet, si d'un côté le réformateur nous présente une suffisance, une présomption illimitées , de l'autre , il se charge lui-même , par une prédiction également bien remarquable , de nous apprendre quels en seront les tristes résultats.

Il dit, Annales de la méd. phys., t. i,p. 67: « La doctrine physiologique est immuable comme la vérité , et n'admet aucune espèce d'alliage ; c'est ce qui la distingue de tous les systèmes qui

l'ont précédée. » Catéchisme de la méd. phijs., pré/'., p. v:

« Le champ de la science était tellement aride avant la doctrine physiologique, que ceux qui la cultivaient avec le plus d'ardeur

ne pouvaient guère y récolter que des ronces et des épines.»

3' Examen, t. 4, p. 81 . « La médecine française était à la remorque derrière toutes les médecines du monde civilisé , lorsque parut

notre doctrine, etc Il n'y a plus aujourd'hui de médecine que

dans notre école phj'siologique , etc. »

Il ajoute, Phleam. chron.^l" édit., t. 1, préf., p. viii : «Celui

to

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qui géiuTalisc Irop cl qui prononce en ilernier ressort montre sa

présoniiilion et son orgueil S'il est fanatique de ses opinions,

il force tous les faits de se plier à sa fausse théorie , et marche

d'erreurs en erreurs, jusqu'à rcxtrémité de sa carrière Telle

est, n'en doutons point , l'origine de tous les systèmes ridicules qui dëfiîïurèront autrefois la plus belle des professions, et qui même aujourd'hui semblent se reproduire connue pour l'arrêter dans son essor, et l'empêcher de suivre les progrès des autres sciences naturelles. »

Nous devons le dire cependant , l'enthousiasme de Broussais avait peut-être moins encore sa source dans les dispositions individuelles du réformateur que dans les circonstances merveilleuses dunl il était environné. Aussi, le malin Desgenetles, que nous pourrions nommer le Rabelais de la médecine, et qui connaissait particulièrement Broussais, nous disail-il un jour :

« Je ne sais où Broussais est allé prendre cet enthousiasme factice, personne assurément n'est moins réellement inspiré que lui. » Ce n'est pas notre opinion , c'est une simple citation que nous rapportons ici.

D'un autre côté, Broussais dit lui-même, i" Examen, préf., ]). XVIII : «Si j'expose mes litres pour écrire un ouvrage de médecine pratique, ce n'est point dans l'intention d'en tirer une ridicule vanité , puis(iu'ils sont pour la plupart le pur ouvrage du hasard. »

Nous étions à Paris, en 1815, lorsque Broussais fil sa première leçon de pathologie dans le modeste amphithéâtre de la rue du Foin, où Bichat avait aussi professé; nous pouvons dés lors garantir l'exactitude rigoureuse du récit qu'a publié, à cette occasion, M. Bérard , Eloye historiijur :

« Le croira-t-on? col homme si résolu, si entreprenant à prinfi|ies si arrêtés, cet homme qui venait là pour y commencer la lâche d'un géant, se présente tout trcmblanl devant le jielit grnu|te de curieux que son alTichc avait attirés; ignoré du public, il Ignorait lui-même le pouvoir de la parole, quelques leçons le révélèrent à tous.

« Bientôt l'aflluence augmente, la modeste salle île la rue du Foin est abandonnée , et le vaste ampliithéâtre de la rue des Grés peut à peine contenir la foule qui se presse aux le(;ous du réformateur.

« Quelle est cette puissance merveilleuse qui séduit, entraîne, enthousiasme tout-à-coup une jeunesse avide de s'instruire? c'est une conviction profonde servie par une dialectique pressante et une argumentation chaleureuse s'adressant tout à la fois à la raison et aux passions, voilà les véritables ressorts de l'éloquence, celle de Broussais avait un caractère que ses panégyristes exclusifs ont ])eut-ètre méconnu.

« Ce n'était pas ce discours égal, élégant qui coule abondant et facile et tient, suivant l'expression du poète, l'auditoire continuellement suspendu à la bouche de l'orateur, non; dans les parties purement descriptives , ou si la discussion était languissante la parole de Broussais avait quelque chose d'embarrassé, de lourd, de pénible ; mais, comme le fluide qui a surmonté toul-à-coup les poids qui le compriment, elle faisait explosion si elle venait à s'échaulîer par l'apparence de la contradiction. Bientôt les idées se pressent, les raisonnements s'enchaînent dans celte intelligence que la lumière vient de sillonner.

«Malheur à ceux qui ont provoqué la colère de Broussais ! tout ce que la logique a de plus écrasant et l'ironie de plus amer , il va l'employer à les combattre , il ne leur épargnera ni les sarcasmes qui blessent au vif, ni les traits du ridicule si redoutés en France; et toutes les ressources d'une nature énergique et puissante vont ajouter encore à l'effet de sa parole, la voix sonore et accentuée, l'intonation mordante, l'éclat du regard, la vive expression des traits où se peignent l'emportement et ledédain, l'attitude, le geste, les mouvements du corps , en lui tout était entraînant, irrésistible. »

En 1816 , beaucoup plus jeune que Broussais, nous professions la physiologie et la pathologie à l'école pratique de la faculté , dans le même amphithéâtre que lui. Nous avons plusieurs fois écouté ses leçons, et toujours admiré cette verve bouillante et féconde, ces aperçus nouveaux et profonds, d'un génie supérieur, mais en

même temps dt-plorc ce Ion déclamatoire, ces mensongères et dangereuses hallucinations d'un systématique absolu.

A cette époque, l'enthousiasme et rentraînomont des élèves étaient dans toute leur force ; la réflexion n'olTrait encore aucun empire sur les excès du prosélytisme ; le temps et l'expérience devaient seuls faire justice de ces illusions et de ces abus de la nouveauté.

Nous connaissons bien le réformateur, les circonstances qui l'environnent, les moyens qu'il emploie pour effectuer la révolution médicale ; exposons actuellement les bases du système qu'il voulut faire adopter.

Toutefois gardons-nous de confondre avec cet étroit ol déplorable système, le grand et beau résultat de cette immense révolution du XIX* siècle, cette large et fructueuse doctrine physiologique telle que la comprenaient Bordeu, Barlhoz, Cabanis, Bichat, Corvisart et Broussais lui-même avant de s'absorber dans la monomanie qui réduisit à des proportions si minimes le cadre entier de sa généralisation.

La doctrixe pysiologioue est, pour tous les bons esprits, basée sur la connaissance précise des altérations matérielles, vitales et fonctionnelles de l'organisme, avec appréciation exacte du caractère, do l'action des causes qui occasionnent ou produisent les maladies, de la nature et de riiiflueuce des moyens employés pour les prévenir ou pour les combattre.

Mais si l'on veut qu'elle mérite ce beau titre, il est indispensable qu'elle conserve ses larges bases , qu'elle ne soit jamais faussée par ancune vainc hypothèse, ni resserrée dans la sphère étroite et préca're d'un système incomplet.

Il faut qu'elle procède conslammenl par la voie de l'expérience raisonnée, qu'elle n'élève jamais la théorie au-dessus delà portée des faits bien positifs cl bien ctinslatés. I">igée sur de tels f(mdcments , la médecine physiologiipie , envisagée comiiarativenient aux autres dncirines , présenterait sous le rapport de la vérité doses lirincipfs, de rinq)ortancc de sa théorie, de l'utilité do ses

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applications toute la différence que nous trouvons entre les siècles de l'ignorance et de la barbarie, et les siècles de la science et de la civilisation.

Si nous prenons actuellement le terme de médecine physiologique dans l'acception que lui donna parmi nous le principal auteur de cette doctrine, aussitôt nous voyons que ce terme fut, de nos jours, comme autrefois celui de philosophie, complètement faussé dans sa véritable signification.

Cependant, la prostitution d'un aussi beau titre ne devint pas instantanée; Broussais arriva par degrés aux principes exclusifs et souvent erronés de sa doctrine. Il était encore sage et vrai lorsqu'il disait : j2° Examen des doctrines médicales, p. cxxiv, propos. CDLXi :

« Pour pratiquer la médecine avec succès , il ne suffit pas de rapporter les symptômes à des organes, il faut encore pouvoir déterminer en quoi ces organes diffèrent de l'état de santé, c'est-àdire la nature de la maladie... Prop. cdlxii : « La nature de la maladie doit être , pour le médecin ce qui fournit les indications curatives , elle résulte donc 1° de la connaissance des modificateurs qui ont exalté, diminué ou dénaturé d'une manière quelconque l'action de l'organe primitivement affecté ; 2° de celle de l'influence de cet organe sur les autres ; 3° enfin de celle des modificateurs qui peuvent rétablir l'équilibre, ou du moins, diminuer l'intensité de la maladie: la nature des maladies résulte donc, pour le médecin, de la modification physiologique appréciable des organes. »

Il signale encore avec raison et ménagement cet abus des entités pathologiques sur lesquelles nous le verrons plus tard dépasser la mesure d'une critiquejudicieuse et convenante. Il dit, jyro/). culxiv :

« Considérer les entités uiorbides factices comme des puissances malfaisantes qui agissent sur les organes et les modifient en y produisant tel ou tel désordre, c'est prendre les effets pour les causes , c'est faire de l'ontologie, »

Il est encore bien loin de ce système exclusif dans lequel nous le verrons ultérieurement tomber, lorsqu'il établit une telle diversité entre les maladies qu'il rejette « la possibilité de les faire entrer

150 MAiN'IFESTATION I)K lA RÉVOLUTION MÉDICALE.

mômeapproximativenieni, dans aucun cadre nosologiquc et lorsqu'il (lil, ^ Exam., p. 590 :

« Il faut absolumenl, si l'on veut donner l'idée d'une affection (|iiclconqiic, qu'on la suppose dans toutes les circonstances que l'induence plus ou moins active des modificateurs ou agents externes peut exercer sur elle, il faut qu'en présentant toutes les phases de son histoire, on apprécie l'action de chacun de ces agents afin de mettre le lecteurcn état de la reconnaître dans quelque temps de la maladie qu'il puisse être appelé et de choisir aux différentes époques les modificateurs ou moyens thérapeutiques (jui lui paraîtront le plus avantageux. »

Il est évident qu'en suivant l'idée de Broussais dans ce qu'elle offre de spécieux, on arriverait à trouver des milliers de modèles pour une seule maladie; encore, tous ces types seraient-ils à peu près artificiels; aussi le voyons-nous conclure, />. 5.97 , dans l'intention bien positive de renverser le sysléme nosograpliique do Pinel : « Il est inq)Ossihle de former un cadre nosologi(]ue où h's maladies soient présentées d'une manière absolue, avec une marche nécessaire, fatale, indépendante des modificateurs. » Nous saurons plus lard s'il n'a pas oublié cette sentence négative dans son exposition de la gasiro-entéritc.

Il a|q>récie du reste bien mieux la portée réelle des agents thérapeuliipies lorsiju'il dit, Prop. r.DLVi. « Adresser des remèdes à une entité morbide factice sans apprécier leurs effets sur les organesqui les reçoivent olsur ceux qui sympathisent avec ces organes, c'est guérir ou exaspérer une maladie sans en connaître la raison. »

Malheureusement pour sa doctrine, Broussais ne suivra pas la direction vraie, sage, expérimentale qu'il s'était d'abord inqtosée, nousio verrons au contraire peu convenant dans la forme, soiivenl erroné dans le fond , se resserrer de plus en plus dans l'ètroilo circonscription d'nn système exclusif, dénaturer la médecino physiologique, fausser entièrement la belle dénomination de sa docirinc, , en réduisant h pou près .sa théorie médicale à celle do l'irritation , et sa thérapeutique à l'usage de l'eau de gomme et des sangsues.

Malgré loul le génie que nous reconnaissons àBroussais, malgré toute l'estime que nous faisons de son grand talent d'observation et précisément à cause de cette estime, nous exposerons sa doctrine avec toute la liberté qui convient au médecin , avec toute l'impartialité que l'on doit surtout au véritable mérite.

Pour donner à cette exposition toute la clarté, toute la vérité nécessaires, nous la diviserons en quatre paragraphes: 1° principes généraux de physiologie pathologique ; 2" pathologie générale ; 3" pathologie spéciale ; 4" thérapeutique. Enfin , dans la nécessité d'éviter ici toute fausse interprétation , nous procéderons d'après les expressions textuelles du réformateur.

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