‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 46 sur 64 · DOCTRINE DES CRISES · texte numérisé non relu

DOCTRINE DES CRISES

Dès la plus haute antiquité, les observateurs sages, profonds et consciencieux, (pii faisaient, à l'exemple d'lli[)pocrale, une médecine ii peu près expectante, avaient cru remarquer , dans la solution heureuse d'un assez grand nombre de maladies, une marche plus ou nuiins régulière vers cette solution, des efforts conservateurs de l'organisme traduits exlérieureinenl [lar des mouvements

26G EXAMKN ClUTiyUE

ronclionncls auxquels ils donnèrent le nom de crises on juarmcnls; el sur la réunion de ces faits s'ôlcva par degrés la doilriue des crises ; question médicale d'un haut intérêt , violemment controversée depuis son apparition , et que le réformateur français a tranchée d'un seul trait de plume , en déclarant que ces prétendues crises n'étaient , en dernière analyse , rien autre chose « que des déplacements accidentels de l'irritation, et nullement le résultat d'un travail de l'organisme tendant vers une solution avantageuse.»

C'était, d'un seul coup, ruiner toutes les croyances des siècles passés relativement à cet objet, el détruire cette espèce de principe conservateur que les plus célèbres médecins avaient admis sous le nom de nature médicatrice.

Broussais ne s'étant point arrêté à la proscription de l'abus de cette doctrine, mais en ayant voulu nier tous les faits, nous sommes forcé d'étudier cette question , li de prouver qu'ici , comme partout, le réformateur, en voulant établir des dogmes exclusifs, a dépassé la mesure de la vérité.

Le judicieux Landré-Beauvais , examinant le sujet qui nous occupe, s'exprime ainsi , Dicl. des scienc. mrd., t. 7, p. 510 : « ...,.L'on doit être étonné que les ouvrages publiés sur une matière aussi importante, qui pouvait être éclaircie par l'observation, aient présenté , jusqu'à ce jour, autant d'incertitude el d'obscurité. Il sufllsait, en effet, de recueillir avec soin les histoires d'un grand nombre de maladies, et de présenter ensuite des conclusions générales déduites de ces faits parliruliers, pour décider l'importante (ineslion des crises. Nous n'avons donc rien de mieux à faire que d'exposer le résultat des observations que nous avons faites depuis près de vingt ans, et d'établir ainsi la doctrine des crises sur les histoires des maladies.» Voici le résultai de cette consciencieuse observation, loc. cit.. p. .77/ :

« On obsorvc les crises dans presque toutes les maladies aiguës...

Elles sont moins c(<mmuncs dans les maladies chronicpies

Si on ne lésa pas reconnues dans ces dernières, c'est que pour

les voir il fallait a|iporliM- une alteiitioii |ilns soutenue Tout

écoulement rritiipic est délenuiné par la nature Les crises

DE LA DOCTKl.NE PHYSlOLOGiyUE. 267

siirvienncnl lorsque les maladies ont atleinl leur plus haut degré. » Landré-Beauvais n'admet pas , du reste , que celte nature soit un être intelligent, qui raisonne toujours bien ses actes, puisqu'il reconnaît que , parmi ces crises , les unes peuvent être salutaires et les autres funestes.

Il signale comme principales voies critiques les hûmorrhagies, les sueurs, les vomisseniens, lesdiarrliées, les évacuations urinaircs, etc. Il admet les jours critiques, et termine ainsi, loc. cit., p. 590 :

« Je puis assurer que depuis près de vingt ans que je me livre à l'exercice de la médecine , j'ai constamment observé les crises aux époques indiquées par Hippocrate , lorsqu'une médecine perturbatrice ne changeait pas la marche naturelle des maladies. Les élèves qui ont suivi mes cours de médecine clinique à l'hospice de la Salpétriére ont souvent vu les crises s'opérer ainsi, même chez les vieillards. »

Il s'agit ici de Vobsrrvalion clinique de l'un des plus sages et des plus judicieux praticiens de notre époque. Si elle ne suffit pas pour fonder notre conviction, du moins ne devons-nous pas la rejeter comme une simple théorie de l'imagination d'un médecin sans expérience.

Contanceau, Dict. de méd., t. 0, p. 309, dit relativement aux crises : « Si l'on nous demande notre opinion sur cette question tant débattue , nous nous bornerons à faire remarquer que les actes de la vie, soit qu'ils s'accomplissent ordinairement dans l'espace d'un jour, de quelques semaines ou de plusieurs années, soit qu'ils n'aient lieu qu'une seule fois dans le cours de la vie entière, sont réglés suivant certaines périodes de temps, et affectent tous une sorte de régularité. Mais aucune de ces périodes n'a une durée flxe,

et cette régularité est rarement parfaite Il en est de même des

maladies dont la marche est la plus régulière ; les changements qui marquent les dilïércnles époques de leur cours se succèdent dans un ordre déterminé, mais dans un laps de temps d'une durée toujours incertaine. Peut-on mettre en doute qu'il n'en soit de même des phénomènes critiques, et serait-il raisonnable de leur accorder le privilège d'une précision numérique qui ne se rencontre nulle part ?. . .

268 EXAMEN CHITiyiE

«Il n'en esl pas (le même des crises considérées en elles-mêmes, les praticiens se sont assez généralement accordés sur leur existence La doctrine des crises mériterait d'autant plus aujourd'hui d'être éclairée et mise en rapport avec l'état actuel de la science , qu'elle occupe une plus grande place dans les théories médicales des temps passés. »

Sans doute il n'est plus possible aux médecins de noire époque de voir dans les crises le résultat du combat des deux entités : nature et maladie; sans doute la théorie des jours critiques, telle qu'elle nous fut donnée par Hippocrate, Galien et leurs imitateurs, n'est plus admissible aujourd'hui , même pour les maladies dont le cours offre le moins d'irrégularité ; sous ce point de vue , Broussais a rendu un véritable service à la science en ne subissant pas le joug de ces croyances antiques ; mais n'a-t-il pas encore dépassé les bornes du vrai , en réduisant les mouvements critiques « au simple déplacement de l'irrilation , » sans aucune tendance natiuelle , et sans aucun but conservateur de l'organisme? Nous pourrions opposer des raisonnements nombreux aux tranchantes assertions du réformateur, mais il convient mieux de rappeler (jurlipies-uns des faits que l'observation nous offre chaque jour, pour faire apprécier ces assertions à leur juste valeur.

Le corps étant échauffé, nous restons dans rimuiobilité sous l'influence d'un courant d'air frais ; bientôt la peau, d'abord humide et chaude, paraît froide et sèche, un sentiment de chaleur et d'agacement se fait éprouver dans la muqueuse bronchique avec toux, anxiété générale, malaise, pesanteur de tête, frisson, etc. A peine sommes-nous placé dans un lit convenablement échauffé , rpic la peau redevient humide ti ipio souvent même une transpiration abondante se manifeste en faisant disparaître tous les symptômes d(! la bronchite à son début. S'il n'existe dans l'organisme aucune tendance au rétablissement de l'état normal, et si les crises ne doivent avoir aucune iniluence prévue sur ce rétablissement, pourquoi se font-elles ici plutôt vers la peau que vers toute autre partie?

lue alimeidatuin Irop abondante produit un embarras gaslroinlesliual. Si le malade écoule cet instinct naturel qui fait naiire le

DE I.A DOCTRINE riIVSlOl.dr.lOlE. iG9

dégoût, il observe la diète an lieu d'exciter un appétit factice par les stimulants ; au lieu de prendre un vomitil' par le conseil de Stoll, où, d'après celui de Broussais, d'appliquer des sangsues à l'épigastre , il se borne à l'usage de quelque boisson acidulé et légère. Bientôt le malaise général se dissipe , l'appétit revient et quelques selles critiques achèvent cette guérison bien naturelle. Où donc se trouve ici la cause, la réalité, d'une irritation morbifique substituée à une autre irritation ; et si ce mouvement favorable n'a rien qui se lie naturellement à la conservation de l'organisme , pourquoi se fait-il ici plutôt par les selles que par l'urine ou par les sueurs? Sur ces deux questions et sur toutes celles du même ordre, le système de Broussais reste sans réponse; tandis qu'elle se présente naturellement dans l'admission d'un effort conservateur.

Contanceau comprenait bien la même pensée lorsqu'il disait : loc. cit., p. 5N:« Cette question délicate étroitement liée aux plus grandes questions de pathologie générale et de pathologie spéciale, peut difficilement être traitée d'une manière isolée. Elle se reproduira toutes les fois qu'on aura à traiter d'une maladie aiguë , puisque chacune de ces maladies a son mode ordinaire de solution et des signes propres qui l'annoncent. »

En résumé , Broussais avait raison d'attaquer et de renverser l'échaffaudage compliqué de la théorie des jours critiques et l'ontologisme des crises telles que les comprenait l'antiquité , mais il est tombé dans une erreur grave en repoussant systématiquement les vérités consacrées par les faits et reconnues par les meilleurs praticiens de son époque sur la réalité de ces crises déterminées par l'impulsion d'un principe conservateur de l'organisme. Les considérations relatives à la nature médicalrice achèveront la démonstration de cette importante vérité pathologique.

6° NATURE MÉDICATrxICE.

Depuis l'origine de la médecine jusqu'à notre époque, l'importante et belli' Mueslion de la nalwe médicnlrice a vivement at'ilé

270 EXAMEN CRITIOUE

les esprits , et cependant, nous ne voyons pas que l'on soit encore arrive à la solution dôlinilivc de ce grand problî'uie.

Nous croyons en trouver la raison principale dans la manière dont on a traité colle question csscutiellenienl pratique. Des systèmes brillants ont clé péniblement improvisés , là où la sévère expérience devait seule être consultée ; espérant éblouir par le clinquant des théories , on s'est abandonné aux raisonnements de la physiologie transcendante , au lieu d'observer et de commenter les faits les plus simples, les plus rapprochés do l'existence individuelle, et qui devaient seuls fonder le solide jugement à porter.

Ainsi l'anliquilé voulut voir, dans cette «a/Mrc Hif'(//ca<r<ce , un être intelligent , existant par lui-même et réglant les divers actes physiologiques et pathologiques avec toute la mesure et toute la portée d'un génie bienfaisant qui voit, raisonne, juge et calcule par avance les résulUUs nombreux de ses délerminalions.

Broussais, avec tous les observateurs sérieux, comprit le peu de fondement d'une semblable doctrine ; mais il passa de col extrême dans un autre , en dépouillant l'organisme de tout principe conservateur et tendant à le rétablir dans l'état normal dont les malailies l'avaient plus ou moins éloigné. Le réformateur dans la nécessité d'admettre un grand nombre de faits palhuiogiques dont la nianifeslaliou semble traduire l'existence réelle de ce principe n'hésita point, dans son système exclusif, à rapporter tous ces faits à la réaction des sympathies morbides. C'est encore un des abus de son iiiilexible Ihéorie , une des erreurs fondamenlales de sa doctrine. IVouvons-le par des faits en établissant la réalité , le caractère, rinlluence de la nature médicatricc, et le degré de considération qu'elle doit mériter dans le traitement des maladies.

Nous rejetons , avec Broussais, la réalité d'une «a/urc mcrf»catricc existant, comme entité , dans l'organisme, et fonctionnant, pour en eiïertuer la coiiservalion , à la manière d'un être indépendant (|ui défend son domaine contre les agressions élrangères , en règle, avec intelligence, et l'administration et les rapports. Déjà notre épo(|ue avait relégué celte explication parmi les théories imaginaires; Broussais est venu confirmer le jugement qu'elle avait

porté. Mais vouloir nier la réalité d'un fait évident, par cela seul que son explication se trouvait faussée, nous semble peu logique; dans cette partie, la plus importante de la question, et dans les conséquences que doit entraîner la manière de la résoudre , nous admettrons donc des idées opposées à celles du réformateur.

Nous pensons en effet qu'il existe un principe conservateur dans l'organisme; que ce principe détermine, pour les actions de l'économie vivante , une tendance vers la conservation , dans l'état physiologique ; vers la réparation , dans l'état de maladie; que le véritable médecin doit étudier ces tendances médicatrices, les favoriser dans le plus grand nombre des cas, et ne les contrarier, par des moyens essentiellement perturbateurs, que dans un petit nombre de circonstances exceptionnelles.

Ces principes sont tellement en harmonie avec les résultats de l'expérience dégagée de tout esprit de système, qu'il suffira de rappeler quelques lois de l'organisme, quelques faits résultants de l'application de ces lois pour en démontrer toute la réalité.

I"* // existe wi principe conservateur dans l'or(janisme. — Si nous voulions descendre des principes généraux aux faits particuliers , il nous serait aisé de prouver que la suprême intelligence n'a pas dû former des organismes imparfaits comparativement aux simples machines inventées par le génie de l'homme. Or, si ces dernières ont leurs moyens d'action et de protection; si la machine à vapeur, par exemple, a son régulateur qui active ou modère ses mouvements, n'est-il pas rationnel de penser que le génie universel, d'où émanent tous les génies individuels, n'a pas dû constituer la machine vivante dans une condition inférieure à celle de la machine physique.

Si l'on pouvait former à cet égard même un doute injurieux pour la divinité, nous renverrions l'esprit, ainsi faussé par ces illusions systématiques, au simple examen des organismes vivants, depuis le végétal rudimentaire jusqu'à l'homme; et nous lui demanderions ensuite s'il n'a pas observé dans tous ces organismes , sans exception , une tendance manifeste à l'accroissement, à la conservation, à la reproduction, à l'élection de tout ce qui peut être

avantageux, à la n'pulsion de ce qui peut devenir nuisiMo; et, circonstance i]ui doit surtout fixer l'altention, si celte tendance n'est pas d'autant plus vraie, d'autant plus apparente, d'autant pins impérieuse dans ses impulssions, que l'être lui-même est plus près de la nature , plus loin de la civilisation ?

Mais cherchons encore plus à notre portée ces preuves que nous voyons surgir de toutes parts ; élevons-nous des faits particuliers aux faits généraux ; voyons après une lésion physique dans l'organisme de l'homme lui-même, ce qui va se passer dans cet organisme indé|»endamment de tout concours artiliciel.

Un os est fracturé : que pourra l'ail dans cette occasion? mettre les fragments en contact et les maintenir dans l'immobilité. Mais qui donc réglera cet admirable travail dans lequel nous voyons successivement les bouts fracturés se ramollir d'abord par la soustraction du phosphate calcaire , pour se constituer dans un tissu mou susceptible de cicatrisation ; se réunir par le résultai d'une irritation adhésivc ; se durcir par la formation du cal . parle retour du phosphate calcaire, pour établir, dans le lieu même de la fracture, un nouvel os plus fort et moins fragile que le premier?

l'ne luxation de la tête du fémur, par exemple, s'effectue en haut et en dehors; elle n'est pas réduite. Que va-t-il arriver? un travail d'un autre genre , mais plus étonnant encore que le premier. Une cavité articulaire se inuivc^ insensiblement creusée sous la lètcdn fémur , elle devient lisse , polie , d'apparence cartilagineuse ; une membrane, au moins analogue aux synoviales, s'organise par degrés sur les nouvelles surfaces articulaires, une capsule fibreuse, les embrasse et maintient les rajjports qu'elles doivent présenter. Une fausse articulation s'est ainsi constituée ; elle peut assez avantageusement remplacer l'articulation normale détruite par l'accident indi(]ué , ])uisqu'en même temjts (ju'unc cavité articulaire .se forme, la cavité naturelle s'elTace et disjjaraîl.

Nous aviuis , avec Dnpuytren, rencontré ce fait sur les deux articulations coxo-fémorairs chez le trop malheureux et trop célèbre d'Autnn. An moyen de ces deux fausses articidations, il |touvait encore parcourir ii pied, avec une certaine vitesse, un assez long

trajet. Qui donc a dirigé, conduit à sa fln l'exécution d'une réparation aussi parfaite?

Une balle pénètre dans l'épaisser de nos parties , l'extraction n'en est pas opérée. Qn'i protégera les tissus vivants contre l'action de ce corps étranger? Il existe une loi relative aux rapports naturels de notre organisme avec les corps environnants : tous ces rapports sont établis à l'extérieur par le moyen de la peau ; à l'intérieur , par l'intermédiaire d'une membrane muqueuse. Que l'on admire ici la tendance du principe conservateur à maintenir l'exécution des lois physiologiques : une fausse membrane muqueuse va s'organiser autour de ce corps étranger, et lui fournir une enveloppe qui garantira les autres tissus contre l'action offensive de son contact. C'est un fait que Dupuytren a bien établi par les expériences les plus positives.

Ces faits, et tous ceux que nous pourrions citer encore, qui donc les a si favorablement accomplis dans l'intérêt de la conservation et de la réparation de l'organisme? Broussais nous répondra : l'irritation et la chimie vivante /N'est-ce pas évidemment reculer ici la difficulté sans la résoudre , puisque nous ferons tout naturellement cette autre question au réformateur : Qui donc alors a dirigé la chimie vivante et l'irritation de manière à leur faire produire, précisément en raison des besoins du moment, dans le premier cas, un cal osseux; dans le second, les différents tissus d'une fausse articulation ; dans le troisième , une fausse membrane muqueuse?

N'est-il pas de toute évidence que si l'on n'admet pas ici le concours d'un être intelligent qui pense, raisonne et juge, il est impossible de ne pas voir, dans la constitution dos êtres organisés vivants, une tendance manifeste à l'accroissement , à la conservation , à la réparation de l'organisme. Que l'on donne actuellement à cette tendance imprimée par le Créateur à tout être qui jouit d'une existence active, le nom que l'on voudra, peu nous importe ; ce qui devient essentiel, c'est d'en établir la réalité qui nous paraît au dessus de toute contestation, si l'on prend pour arbitre l'expérience et les faits. Sans personnifier cette tendance de manière à la

27i EXAMEN I.RITIOLE

convertir en entité, ce qui, selon nous, deviendrailune erreur, ne pouvons-nous pas , après avoir bien précisé la valeur des termes , traduire cette tendance innée par ceux de nature médicatricc.

Ainsi, la nature médicatrice , telle que nous la comprenons, existe réellement dans l'organisme, et c'est en consacrant une erreur fondamentale que Broussais en a prononcé la proscri|ition absolue.

2° Le médecin doit étudier les efforts de la nature médicatrice et les favoriser dans le traitement du plus grand nombre des affections pathologiques. — Puisqu'il est évident que cette tendance naturelle vers raccroisscmenl et la conservation pendant l'état physiologique, vers la réparation dans l'étal de maladie, exerce son action d'une manière incessante, bien souvent sans les secours de l'art , et (juelquefois malgré les oppositions de l'art lui-même , pourrait-on négliger complètement ces favorables efforts sans affronter inq)rudemment tous les dangers d'une médecine essentiellement ompiri(iue et perturbatrice?

Broussais a faussé l'un des princi|)cs fondamentaux de la médecine |)ljysiologie en donnant ce pernicieux conseil. En effet, pour ne citer que l'un de ces cas dont l'observation fournit cluupie jour des exemples, quel est donc le médecin expérimenté (|ui, près d'un malade affecté d'une transpiration abondante, au début d'une bronchite occasionnée par un coup d'air humide et frais, sans accorder aucune attention à cette crise naturelle, négligera les moyens (pii peuvent la favoriser, pour appliquer des sangsues ou faire une saignée du bras? Aucun sans doute , s'il raisonne en véritable physiologiste, et surtout s'il a pu constater par l'expérience les fâcheux effets d'une médication systématique aussi inttMupestive.

Si donc nous ne pouvons pas avancer avec l'iaton : « I,a nature ou l'art de IHeu est celte puissance qui se meut d'elle seule, qui est le principe de la formation , de la génération , de la perfection de toutes les créatures; c'est comme un feu artisan des reproductions, et qui aspire à engendrer toutes choses |iar sa propre tendance ; » avec Ilippocrate ; «La nature du corps liuinain est l'obj^'t premier delà médecine; quand celle ii.ilnre indiipie la route de la santé.

DE I..V DOr.TItl.NE niVSl01.0(ilOliE. 274

la doctrine de l'art médical est toute trouvée. Si elle répugne à ([uelque chose, tout ce que vous ferez sera inutile.

« Le nature, c'est le champ que nous cultivons Quoique

inapprise , elle est essentielloiiR'nt savante pour tous ses actes nécessaires; interrogez-la, et elle indiquera aux habiles ce cju'il

convient défaire; car la nature est le vrai médecin des maladies

Cette puissance merveilleuse , celte sage ordonnatrice de nos corps , lorsqu'elle éprouve de la douleur, aspire à la guérir, non par des voies violentes ou téméraires ; mais plutôt par celles de douceur et de facilité. Ainsi, la nature estjustc, salutaire et sacrée.»

Avec Galien : « La nature attire ce qui lui est nécessaire , repousse ou rejette ce qui lui est contraire. Conservatrice des animaux , terminant les maladies et les jugeant, elle décide les périodes des actions vitales, engendre et prépare de nouvelles existences. Il faut suivre entièrement ses indications quand elle agit pleinement, et la suppléer quand elle est défaillante. »

Avec Stahl : «Tout le secret de l'art médical consiste, non dans l'art, mais dans la nature, à connaître ses actes, son but, et lui obéir avec prudence.» Avec Démocrite : «Une nature incorporelle travaille dans l'intérieur de nos entrailles à l'organisation de toutes nos parties avec une prévoyance sublime et inexplicable. Ainsi, elle opère spontanément des cures merveilleuses ; de sorte que la médecine existe par elle-même et bien avant les médecins. »

Si nous ne pouvons pas, disons-nous, adopter la forme des explications , avec ces génies de l'antiquité , au moins devonsnous, avec tous les bons observateurs des temps modernes, reconnaître la réalité d'une nature médicatrice, tendant vers un but conservateur, et devant être secondée par l'art toutes les fois ([u'elle marche vers ce but avec avantage et sans déviation. Si l'on veut ([ue nous précisions plus encore ces conditions respectives de la nature et de l'art , nous dirons que l'art doit être l'interprète et le prolecteur, mais non pas l'admirateur inaclif et surtout l'esclave de la nature.

Si l'on pouvait douter plus longtemps de cette prévoyanci; instinctive du principe conservateur de l'économie vivante , nous

270 EXAMEN r.RITIOlE

rappellerions le sinistre lableau de ces maladies funestes où l'organisme tout entier paraît frappé de saisissement et de stupeur , comme si la nature médicalrice prévoyait rinsufTisancc et même la nullité de ses efforts de réaction contre une cause inévitable de destruction et de mort. «Quand elle ne peut, dit Galien, atteindre, dans sa faiblesse, la fin qu'elle s'est proposée, alors elle implore le secours de l'art; lorsqu'elle est trop accablée par l'effort de la maladie , elle ne songe pas même à la combattre. »

EnGn , si l'on voulait méconnaître sa puissance, nous invoquerions le témoignage de cette vérité que le même auteur avait encore bien appréciée: «Souvent la nature vient à bout peu ii peu de choses qui paraissaient impossibles ; il ne faut donc désespérer de rien, si elle aspire constamment à un but. »

i\ous le demandons aux. praticiens consciencieux et de bonne foi , n'ont-ils jamais rencontré des maladies que le temps et la nature sont parvenus à guérir , tandis que ces maladies avaient épuisé, sans aucun résultat fructueux , les plus savantes combinaisons de l'art. Nous le dirons même avec une entière conviction, les cures merveilleuses revendiquées aujourd'hui par l'honiéopalhie , n'ont pas d'autre cause et d'autre principe que la puissance incontestable de la nature médicatrice.

En rejetant la réalité de cette tendance naturelle et de ces efforts niticpics de l'organisme , Broussais avait commis une erreur d'autant jilus grave , (pi'elle devait le conduire à tous les inconvénients d'une thérapeutique essentiellement iterturbatrice. Aous verrons par quelles contradictions il s'efforce d'échapper à celte inévitable cl fielleuse conséquence.

7' MÉDECINE EXTECTANTE; TERTURBATRICE.

Dès l'instant où le réformateur avait dit : « Les crises sont des efforts viole)ils et souvent daiiijereux ipie la nature déploie piiur stiuslraire l'économie à un grand danger, » il devait tout naturellc- MMiil proscrire la médecine expectante. Aussi s'empresse-l-il

DE LA DOCTUIXE l'IlYSIOLOGlOLE. 277

d'ajouter en parlant de ces mouvements critiques : « Il est donc iitile de les prévenir el imprudent de les attendre. »

Il semblerait , d'après cette sentence absolue , que le réformateur devrait conseiller l'emploi des moyens perturbateurs les plus actifs ; mais au contraire le systématique est bientôt condamné par l'observateur , il ajoute en effet: « Le médecin prudent fera mieux de s'en tenir à la médecine sédative et de travailler à rétablir l'équilibre , sans exciter des perturbations dont il serait incapable de calculer les effets. » Si nous étions oblige d'opter entre ces deux opinions à peu près opposées, nous accepterions la seconde, bien qu'elle ne soit pas admissible dans tous les cas.

Nous reconnaissons en effet en médecine , sous le rapport de la thérapeutique , trois méthodes principales :

La méthode expectante , qui consiste surtout dans l'éloignement des causes , le repos et l'emploi raisonné des moyens hygiéniques appropriés. Elle convient surtout dans le début des maladies légères et dans toutes celles qui ne sont point encore assez caractérisées pour fournir des indications positives. Broussais ne comprenait donc pas bien les applications et la portée de cette méthode lorsqu'il disait avec moins de raison que d'ironie : « Mais que fait donc le médecin durant ces scènes de douleurs? Il s'occupe à compter les jours , à observer les urines et les selles pour y trouver quelques indices d'une crise prochaine ! »

La méthode active rationnelle , qui ne se borne point à la sédation , comme Broussais l'indique à peu près à l'exclusion définitive de toute autre modification thérapeutique , mais qui fait concourir tous les moyens pharmaceutiques ou chirurgicaux appropriés au rétablissement de l'état normal , en mettant en usage, suL vant les altérations, leurs propriétés sédatives, excitantes ou modificatives : Elle convient dans la majorité des cas.

La méthode perturbatrice , qui consiste il brusqueries maladies, soit en étouffant, dès le début de leur invasion, la violence de leurs premiers accidents par la diminution instantanée des forces vitales, soit en provoquant des crises factices qui changent la direction des efforts morbifiques et très souvent déplacent la maladie

278 EXAME.N ClUTHilE

pour la porter d'un organe très-imporlanl à la vie sur une partie qui n'offre pas ce caraclère , etc. , etc. Cette méthode ne convient que dans les cas exceptionnels et lorsqu'il existerait un grand danger à laisser marcher l'altération pathologique dans la direction qu'elle semble vouloir tenir. Bronssais a bien compris celle méthode pour tout ce qui est relatif aux émissions sanguines. Sa doctrine est à peu près nulle pour toutes les autres médications de la médecine perturbatrice.

Nous ne parlerons pas de la médecine empirique , Rroussais l'a proscrite avec raison à litre de méthode; nous dirons seulement que dans un très-petit nombre de maladies , les meilleurs lualiciens font de l'empirisme en employant tel ou tel médicament [larce que rexi)érience a constaté son efTicacilé dans telle ou telle afTcclion morbide , mais sans qu'il soil possible de donner une bonne théorie de son action.

8' ÉTIULUUIE; ïïi'ES GÉNÉULIX DES ALTÉRATIONS PATllOLÛlilOUKS.

Broussais établit en principe ipie , « la santé ne s'altère jamais spontanément. » Ce dogme fondamental de l'étiologie du réformateur nous pnraît bien tranchant, bien prétentieux et bien absolu.

Fonder, à priori, uno. loi semblable, n'est-ce pas eu effet déclarer qu'il esl impossible qu'un rouage de la machine vivante s'altère el périclite, (pi'un défaut d'harmonie fonctionnelle se manifeste au sein de l'organisme, sans qu'un agent appréciable à nos moyens d'investigation ait déterminé ces lésions morbides assez ostensiblement pour que nnus puissions toujours saisir les rapports entre la cause et l'effet ; n'est-ce |ias avancer, contrairement à l'expérience, il l'observation de chaque jour, qu'il n'existe aucune influence pathologique donl nous ne connaissions bien la nature el la manière il'agir. !N'est-il pas au contraire évident pour le médecin qui voit sans prévention , (pii juge sans idée préconçue, que, dans un nombre de cas, ncdlieiireusemenl trop considérables, il nous esl absolument impossible do remonter à la véritable cause de la

maladie que nous avons à combattre , et dont les dillicullés du trail(Miienl rationnel se trouvent dès-lors augmentées de toute l'obscurité de son étiologie. Il nous paraîtrait oiseux de citer des exemples à l'appui de cette vérité , tant ces faits sont positifs et fréquents.

Il semblerait qu'après avoir établi ce principe" exclusif contre lequel nous venons de réclamer , Broussais va faire une complète exposition des agents morbiflques et des rapports qui , naturellement doivent exister entre ces agents et les maladies qu'ils occasionnent; entre l'activité de leur influence et les prédispositions de l'organisme à la recevoir. Il se borne tout simplement à dire :

« La santé ne s'altère jamais spontanément , mais toujours parce que les stimulants extérieurs destinés à entretenir les fonctions ont cumulé l'excitation dans quelque partie, ou parce qu'ils ont manqué à l'économie, ou parce que l'économie a été stimulée d'une manière qui répugne à l'exercice des lois vitales. »

Nous n'insisterons pas pour savoir ce que signifle , médicalement parlant , « une stimulation fjui répugne à l'exercice des lois vitales. » Mais nous demanderons où se trouvent, dans cette étiologie dont le moindre défaut est d'offrir un tableau si essentiellement incomplet , même une simple indication des prédispositions locales et générales aux altérations palbologiques , des influences morales , de l'action des agents de répercussion , des modificateurs spéciaux, tels que les miasmes épidémiques, les gaz délétères, les poisons, les virus , les venins , etc., etc. ? Mais poursuivons , et voyons, par imc conséquence naturelle de l'insuffisance radicale de cette étiologie , tout ce qui va manquer à la doctrine du réformateur sous le point de vue capital des types généraux auxquels vont se rapporter les maladies.

Pour Broussais, toutes les affections morbifiques se rattachent à deux modes principaux d'altérations de l'action vitale : augmentation très-commune et qu'il désigne par le terme d'irritation; diminution très-rare qu'il exprime par ceux à'atonie , de débilité, à'adynamie.

Broussais avait dit: 3' Exam. t. 4, p. 145: « La doctrine

iSO E.U.MEiN OUITIQLE

physiologique repose nécessairement sur toutes les modifications que peut éprouver la vie, cl non pas uniquement sur son exaltation, quoique celle-ci soit incomparablement la plus frécpiente. » Arrivé à la détermination de toutes les modifications que peut ('■prouver la vie , il les réduit à deux : augmentation et dimiimtion ; loc. cit. propos. i.\vii : « La maladie résulte de l'irrégulor J-//C des fondions. Propos, lxviii : Les fondions sont irrégulières lorsqu'une ou plusieurs d'entre elles s'exercent avec trop ou trop peu d'énergie. »

Ou le réformateur ignore les lois delà vie , ou l'application (ju'il en fait dans ces propositions est en contradiction évidente avec le grand principe qu'il avait posé dans l'Examen. En elTet, les modifications que peut éprouver la rie dans un tissu, dans un organe sont loin de se borner à deux , il en existe cinq bien positives et bien distinctes: 1° augmentation; 2" diminution; 3' perversion ; 4» suspension ; 3° extinction partielle.

I. Augmentation. — C'est à cette première modification que le réformateur s'est arrêté d'une manière à peu près exclusive.

Loin de nous la pensée d'entre[>rendre une guerre de UKtls avec un iKunme de la taille de troussais; cependanl il est indispensable avant tout de bien s'entendre , et nous le voyons tomber dans les contradictions les plus fréqiK nies pour n'avoir pas dislingue les nuances i)rincipales de l'augmentation des conditions de la vitalité , en les confiuidanl sous un même terme : l'irritation. N'élaitil pas naturel au contraire, de reconnaître et de bien déterminer, d'après les faits, sinon trois modes, au moins trois degrés dans celle augmentation ;

y Excitation : augmenlalion plus ou moins localisée des conditions vitales dans un organe , dans un appareil , accroissement conséculif cl proporlioiMiel dans les pliéuomènes vitaux de ces parlies; mais toujours alors d'une )uanière peu durable, sans altération pénible, et maladive, lorsque la cause a cessé d'agir, cl tant que /■r.fr;7rt//f)H nefrancbit pas les bornes do re |)remierélat. Ainsi, après une course rapide, la vitalité ducoeur augmente; sosmouvenicnls

DE LA DOCTUINE l'HÏSlOLOGIQLE. 281

deviennent plus forts , plus répétés , le pouls plus développé , plus fréquent , la respiration plus précipitée , la calorification plus active. Le médecin qui connaît bien les lois de la vie ne confondra point ces conditions avec celles de /'^^a^/l'ir/Ze et ne verra jusqu'ici qu'une exagération de l'état physioloçjique.

5" Iiritation. — Dans ce second degré, nous voyons, nonseulement une simple augmentation des conditions vitales et des phénomènes relatifs aux parties affectées, mais encore un état pénible, impatiemment supporté par les organes intéressés , avec réaction morbide ; un état pathologique transitoire mais jusqu'ici sans altération matérielle appréciable des tissus, autre que celle qu'aurait pu produire physiquement ou chimiquement la cause directe d'irritation. Lorsque ces altérations immédiates n'existent pas, l'irritation peul être superficielle, passagère et peu durable. C'est précisément ce qui distingue une simple douleur rhumatismale de la phlegmasie musculaire , et la névralgie de la neurite.

3° Inflammation. — Dans ce troisième degré , il existe nonseulement une exaltation morbide pénible des conditions vitales dans la partie affectée, mais encore un changement plus ou moins appréciable dans l'état anatomique des tissus intéressés. Ce changement, très-variable sans doute suivant l'intensité de l'inflammation et la nature du tissu qu'elle vient d'envahir , se trouve caractérisé, lorsqu'il réunit tous ses éléments, par les symptômes : rougeur, chaleur, tumeur, douleur.

Dans certaines inllammations , dans quelques systèmes organiques, un ou plusieurs de ces symptômes peuvent être à peine sensibles ou manquer même entièrement. Dans ce troisième degré l'augmentation des conditions vitales est essentiellement pathologique, plus profondément établie, plus durable ; elle survit à la disparition do sa cause , et ne se dissipe ordinairement qu'après avoir parcouru les phases plus ou moins régulières de son développement et de sa révolution , surfout lorsque sa marche n'est pas contrariée par des accidents ou par les efforts de l'art. Voilà ce qui établit particulièrement la distinction entre l'araclinitis et la céphalalgie nerveuse, entre la gastrite et h gastralgie.

282 EXAMEN CIUTiyiE

Tels sonl les irois degrés que peut offrir l'aufjmcutalion des conditions vitales; nous devrions presque dire les trois modes. En effet, si le premier peut conduire au second, celui-ci au troisième, chacun d'eux aussi peut se développer el persister indqiondamuK'nt des autres.

L'irrilafinii prise d'une manière absolue, comme fait unique est dès-lors incapable de représenter les divers résultats de l'action des stimulants sur l'organisme ; et nous verrons bientôt dans quelles erreurs capitales et dans quelles étranges contradictions est tombé le réformateur , sous le point de vue de la tbéorie , et sous le raprapporl bien plus sérieux de la prati(iue , pour n'avoir pas bien établi la valcurdes termes, et pour avoir voulu confondre des étals différents sous une dénomination absolue.

il. Diminution. — Broussais n'accorde qu'une bien faible attention à celle altération des conditions vitales. Et l'on |>eut dire, avec raison, que si Brown a tout sacriOé , dans son système, à l'ttslhémc; le réformateur français a , dans le sien, tout fait plier sous le joug exclusif de l'irritation. Du reste, ces deux systèmes sont essentiellement erronés sur ce point , car , même en les réunissant on serait encore bien loin d'atteindre la vérité.

La (litninutinn de la vitalité moins fréquente sans doute ipic l'mKjinrhtalinu pendant l'étal florissant de l'organisme , est plus ordinaire dans la caducité sénile el même dans certains étals (|ue l'on pourrait nommer caducité anticiper ; elle offre du reste bcaucoiqi lr(q' d'importance , même dans toutes les phases de la vie , et dans tontes les constitutions , jiour (pril soit logique de n'y voir qu'un fait exceptionnel, surtout lorsqu'il s'agit d'établir les modes généraux d'allératitm auxipuds on peut rattacher les différentes maladies particulières.

Sans doule , il ne faut pas confondre , avec la faihle*»c rhilc , celle adijnamir apparente que plusieurs bons observateurs el notamment l'ierre l'rank , ont si bien distinguée sous les noms , de conccntraticm, d'tqqiression des forces; fipjirexxio viriinn ; el sur lai)uelle Broussais, plus parliculièremoul encore, a si bien

DE LA UOCiKI.NE l'IlYSIOLOGK'lJE. 283

fixé l'altcnlion des médecins, en démontrant, sous ce rapport, les funestes conséquences pratiques de la doctrine de IJrown.

Mais entre Tavantage de bien distinguer la faiblesse apparente de la faiblesse réelle , et l'inconvénient de n'accorder à peu près aucune attention à cette dernière , il existe un moyen terme que le réformateur n'a pas su garder.

III. Perversion. — Broussais n'a l'ail qu'entrevoir celle altération comme principe des maladies. Il a même fini par la rejeter entièrement comme s'idenlifiant avec celles que nous venons d'examiner et surtout avec l'irritation. Il dit en effet : 5" Exam. t. I , ■propos. CDLXii : « La nature de la maladie résulte de la connaissance des modificateurs qui ont exalté, diminué ou di'naturé d'une manière quelconque l'action de l'organe primitivement affecté. » Puis il ajoute : loc. cit. t. 4, p. SOS :

« Andral admet trois modes d'altération de la force vitale, c'est-àdire de l'innervation, ou action du système nerveux: excitation, abaissement au-dessous du type novmû, perversion. Ce dernier mode dans leipiel rentrent naturellement les deux autres, nous semble mal défini, et nous n'y attachons aucune idée, quoique l'auteur le traduise par le mot ataxie : Voile d'ignorance sur lequel nous avons disserté en tant de passages de nos écrits, qu'il serait inutile ici d'y revenir. »

Assurément, il ne faut pas voir une entité dans l'atarie , confondre celle qui est réelle avec celle qui n'est (ju'apparente et purement symptômalique d'une irritation de l'appareil encéphalorachidien.

Sous ce rapport, Broussais; en fixant l'attention des observateurs sur la nécessité de cette distinction importante a fait faire un grand pas à la médecine pratique, en prouvant que , dans les fièvres ataxiques des auteurs, il s'agissait d'une irritation directe ou sympathique de l'encéphale , irritation dont la thérapeutique était faussée par une théorie sans réalité.

Mais à cùté de celte grande vérité , le réformateur français a voulu ériger une erreur plus grande encore, en rattachant, à des

284 EXAMEN ciimyiE

principes qui ne leur convenaient pas, loules les maladies qui dérivenl immédialeiuenl d'une perversion des conditions vitales ; en réduisant à raugnicnlalion , à peu près exclusivement, le mode producteur des altoralions pathologiques; par conséquent en voyant partout des lésions de ijuanlilc , nulle part des lésions de (jualilé.

Les physiologistes et les médecins observateurs seront presque tous d'accord pour alTirmer que ce chapitre est l'un dos plus défectueux du syslcmc de Broussais. 31. Bérard, Eloge hislorùjue , s'exprime ainsi relativement à ce point de la question :

« 11 faut reconnaître que certaines formes pathologiques se montrent complètement irréductibles aux principes de la doctrine physiologique. Ne voir dans toutes les maladies que de l'irritation en plus ou en moins , des lésions purement quant itatircs , rapporter tout à un seul mode qui a des degrés diiïérenls d'intensité, c'est nier tout d'abord ce qu'il peut y avoir de spécilnpie dans les agents qui nous modifient. »

C'est surtout lorsque nous aurons à juger le réformateur sur sa théorie des maladies organiques et des diathèses, que nous sentirons combien il a rétréci , faussé les bases de sa doctrine en supprimant la jiervcrsinn des conditions vitales du nombre des uKtdes producteurs des altérations pathologiques.

IV. Suspension. — Le réformateur ne parle point de ce mode d'altération do la vitalité dans lequel nous trouvons les actes physiologiques, non pas détruits sans retour, mais dans un étal de xuxjinisiou révocable soit par les seuls efforts do la nature, soit par les secours de l'art. Aussi laisse-t-il voir toute l'insuflisanco de sa doctrine lorsqu'il aborde la classe des maladies relatives à co mode général, telles ipie la catalepsie, l'asphyxie, la syncope , la léthargie, etc., etc. , en voulant rattacher les unes à l'irrilalion, en négligeant complètement l'examen des autres.

\. Iatinction l'AitTiEi.i.K. — Broussais n'a pas non plus signalé eu dernier mode uu(|ucl répuuduut les ubuliliuus du scutimcut et du

mouvement dans un tissu , dans un organe et même dans un appareil dont les fonctions ne sont pas indispensables à la vie. Aussi trouverons-nous le même silence de sa théorie , la même insuffisance de sa doctrine , lorsqu'il s'agira d'étudier la paralysie , la gangrène, l'atrophie conduisant à la disparition d'un organe par extinction de la reproduction nutritive lorsque l'absorption interstitielle existe encore , etc. etc.

Ainsi , la doctrine du réformateur français est insufûsante , incomplète même dans ses principes fondamentaux. Sur cinq modes généraux d'altération elle en reconnaît deux seulement, et réduitmême \a diminulion à dos conditions si minimes qu'elle semble donner r irritation comme premier élément a peu près exclusif de toutes les maladies. C'est ce qui a fait dire à Strombio : « La médecine physiologique est boiteuse ; elle n'oiTre que des vues incomplètes et laisse à désirer une foule de détails et d'appropriations de moyens pour la thérapeutique. »

Elle n'est pas moins imparfaite sous le rapport de l'éliologie , puisque toutes les causes relatives à l'hérédité , aux constitutions atmosphériques, aux miasmes, aux principes épidémiques , aux agents chimiques stupéfiants , perturbateurs , escarroliques , aux venins, aux virus, etc. etc., ou n'y sont pas même signalées , ou s'y trouvent confondues en un seul et même agent pathologique, celui de l'irritation.

Puisque cette expression est actuellement consacrée, puisqu'elle va désormais , dans la doctrine physiologique , dominer toute la pathologie, en désignant le principe fondamental à peu près exclusif de toutes les altérations morbides , nous devons étudier ce grand principe au point de vue systématique du réformateur.

Page 1