‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 5 sur 64 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

PRÉP\RVT10^ ET MANIFESTATION DE LA RÉVOllTION MÉDICALE

L'observateur attentif et judicieux dont le but est d'apprécier la valeur des révulutions effectuées dans l'ensemble des connaissances qui constitue la science universelle ne tarde pas à s'apercevoir que la marche de l'esprit humain a ses phases bien positives , et que c'est plutôt cette progression générale que celle d'une science particulière isolément considérée qu'il faut étudier pour s'élever à toute la hauteur d'un aussi beau sujet.

Ainsi , pour ne pas sortir de la question , en remontant vers le passé , nous voyons qu'au siècle de la philosophie a succédé celui de la littérature , à ce dernier celui des sciences d'observation , et que le merveilleux mouvement de cette période expérimentale devait imprimer une puissante impulsion à la médecine comme a toutes les autres branches de l'histoire naturelle.

La physique, la chimie surtout, avaient substitué les solides inductions des faits aux futiles conceptions de l'hypothèse ; la médecine , à son tour, devait remplacer les vaines données de la théorie par les sérieux enseignements de la pratique.

C'est précisément ce que nous voyons aujourd'hui, si nous étudions la paliiologie plulùl au point de vue du génie sévère qui dirige aclucllcmenl ses applications, qu'à celui des séduisantes conceptions du dogmatisme absolu ; plutôt sous le rapport de l'art que sous celui de la science.

Toutefois, suivons avec attention les événements de cette grande révdhilion médicale dans leurs progrés, au lieu d'anticiper sur leur mardie, nous arriverons par cette méthode rationnelle à nous former des idées positives, Lien utiles pour le présent et pour l'avenir.

Voulant donner à celte première partie l'intérêt qu'elle mérite cl la clarté qu'elle exige, nous la diviserons en deux chapitres :

4° Préparation à la révohttion médicale; 2° Manifi'stalioH de celte révolution.

PREr.\RATIO\ 4 lA RÉVOLITION MÉDICALE

Les grandes conceptions humaines, les vérités fondamentales des sciences et des arts ressemblent à ces germes puissants qui portant en eux-mêmes un principe de fécondation et de vie, n'attendent pour se développer et pour donner leurs fruits, qu'un sol fertile, un rayon de chaleur et de lumière.

Ce développement peut être contrarié, suspendu, ajourné même pendant plusieurs siècles, non seulement par l'absence de l'une des conditions essentielles que nous venons de préciser, mais encore par l'apparition d'une autre grande pensée qui fixe l'attention publique, par le retour des peuples civilisés au temps d'ignorance cl de barbarie, enfin par l'empire absolu que prennent dans la science universelle , quelques sciences particulières dont les autres subissent le joug et la domination.

Nous voyons alors ces vérités fondamentales, ces grandes conceptions humaines traverser la série des temps en laissant, par intervalles, échapper quelques lueurs, quelques étincelles rapides, incapables d'en effectuer la complète révélation , mais suffisantes

g pnÉPAKATION

pour eniretenir ce feu sacré, pour témoigner fie son existence, cl pour établir comme autant do jalons qui serviront ulléricnremont à retrouver la voie quelles ont parcourue pour arriver à leur manifestation définitive.

Telle fut précisément la marche suivie par le développement des dogmes pathologiques dans l'imporlante révolution dont h's phases principales vont se dérouler sous nos yeux.

L'origine de l'art médical se perd dans la nuit des temps : le premier homme qui fut témoin de la snuiïrance de son semblable chercha tout naturellement à le soulager par les moyens qui se trouvèrent à sa portée : ainsi s'improvisa le premier médecin , tels furent les premiers bienfaits de cet art presque tout moral à sa naissance, prodiguant les douces consolations de la philanthropie longtemps avant de pouvoir appliquer les moyens puissants d'une thérapeutique habile et raisonnéc.

Les progrés de la civilisation, et, par une conséquence nécessaire, la formation des sociétés , l'établissement des industries , les modifications artificielles apportées dans le genre de vie, les habitudes, les mœurs ayant augmenté le nombre, la gravité des infirmités humaines, conduisirent insensiblement quelques hommes bienveillants et dévoués à faire de la médecine, l'objet essentiel de leurs études et de leurs méditations; on les vit alors se consacrer entièrement au soulagement de la souffrance, remplir par vocation et par état les nobles et pénibles fondions que leurs prédécesseurs avaient exercées par un senlimeul de commisération et de pitié; leur science prit sa place au milieu des aris les plus utiles, et leur ministère en acquérant un caractère particulier mérita bientôt la considération élevée du sacerdoce dont il no fui pas en effet d'abord séparé.

Dans presque tous les pays, en Egypte, en (îrèce particulièrement les prêtres conservèrent jiendant longtemps le monopole de la science médicale (pi'ils ])rali(piaient dans lo mystère et le silence religieux des temples dont le plus fameux fut celui d'Ejudaure. Ksrulape y rerut les honneurs divins sous les Asclépiados ses descendants et ses ministres qui déjà so dislinguèrcnl assez généralement dans l'art de (tuùrir.

Les philosophes parvinrent à déchirer ce voile mystérieux qui jusqu'alors avait dérobé la science médicale aux yeux du vulgaire et la firent alors passer dans le domaine de l'enseigncmeni public.

Cette science n'avait encore offert qu'un mélange confus do superstitions et d'empirisme , elle présenta bientôt une combinaison plus confuse encore , des théories plus ou moins imaginaires, dont la science philosophique était alors embarrassée.

Au milieu de ces conditions peu favorables aux véritables progrès de la médecine , apparaît le génie puissant cl spécial qui devait essentiellement la créer en la constituant à l'état de science particulière et d'art susceptible d'une application raisonnce.

Uippocrate, en suivant avec discernement les voies d'une observation judicieuse , donne à cet art un caractère expérimental qu'il n'avait pas , réunit et coordonne les préceptes de cette science dans une doctrine où la nature médicatricc joue le principal rôle; ce qui fit donner à cette grande généralisation le titre de natura- /tme; celui de dogmatisme fut également employé pour la caractériser. Nous avons, dans un autre ouvrage, fait connaître, discuté les vérités et les erreurs de cette belle doctrine qu'aucune autre no parvint jamais à renverser entièrement.

Nous aurons à peu près complété l'énumération de ces généralisations pathologiques si nous citons, comme ayant précédé celleci : l'empirisme, la puissance des nombres, la doctrine corpusculaire, le feu créateur et conservateur, les causes occultes, l'astrologie judiciaire, la doctrine gymnastique ; et comme l'ayant suivie : le solidisme, le pneumalisme,rhuraorisme, la chimialrie, la doctrine mécanique, celle des transfusions, l'animisme, la doctrine organique, celles de l'irritabilité, de l'action nerveuse, le vitalisme, le contro-slimulisme, l'incitabilité ou Brownisme , les doctrines philosophique^, physiologique , homéopathique , magnétique , numérique , éclectique, etc.

Nous avons également étudié , discuté ces nombreuses généralisations dans le traité de la doctrine hiolocjicjuc.

Ici nous devons surtout en dégager la doctrine physiologique , en prenant ce titre dans sa large et belle acception ; la présenter comme le fait capital , comme le principal résultat de la révolution

8 rUÉPAKATlO.N

médicale du ïix° siècle , et faire connaître les auteurs dont les travaux ont plus spécialemonl préparé sa manifeslalinn.

Il est dans la disposition essentielle de rcs[)rit humain , et surtout dans celle des plus grands génies , d'abandonner les voies simples et positives de la nature , pour suivre des voies artificielles et trop souvent erronées.

« Au lieu de recevoir les idées des choses en nous , dit Pascal , nous teignons des qualités de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons. »

Faut-il s'étonner si la médecine, comme toutes les autres branches de l'histoire naturelle, compte aujourd'hui dans son domaine un si grand nombre de théories, de systèmes et de doctrines? Faut-il s'étonner si ces brillants génies sont venus échouer h l'inflexible contrôle de l'expérience , et si leurs plus incontestables vérités ont eu besoin elles-mêmes d'être garanties par la réflexion contre leurs propres abus.

« Les astrologues, les alchimistes, ajoute Pascal, ont quelques principes, mais ils en abusent; or, l'abus des vérités doit être autant puni que l'introduction du mensonge. »

Kn traversant les siècles au milieu de ces principes trop souvent op[iosés , l'idée fondamentale qui devait amener la grande révolution que nous étudions, avait signalé son passage et son influcnco par des lueurs plus ou moins apparentes et pendant le règne des doctrines qui nous rappellent comme leurs principaux auteurs : Ilippocralc , Galicn, Mondini , Van llelinnnt, Roérhaave , (ilisson , Gorter, Haller, F. lIon"inann, (îaubius, (aillon, Vosale, Hunier, Césalpin , Harvey, etc. Mais ces étincelles rapides n'eurent point assez de puissance pom- allumer entièrement le flambeau de la médecine physiologique.

La découverte de Galvani propagée par V(dla, les immenses progrès de la physique el surtout de la chimie sous l'influence du génie créateur dt! Lavoisier, de Fourcroy , de Vauquelin , etc., faussèrent un instant les théories médicales en souniellani l'expliratiiin ilrs phénonuuies de la vie aux lois de la matière inerte. Ainsi, sans se laisser décourager par les tentatives infructueuses do

A LA REVOLLTlOiN MEDICALE. V

fiirlanncr, de Bcdtloës, de Danvin, de lleil, elc. Baumes de .Monlpollier voulut fonder une doctrine médicale toute chimique en établissant des classes de maladies sous les noms de : « Calorinèses, oxygénèses , hydrogénèses , azoténèses, etc.; » doctrine qui ne devait avoir aucun avenir , et qui périt en effet à sa naissance.

Nous ne parlerons pas ici du Perkinisme, du Mesmérisme avec ses rêveries de la lucidité ; sans attaquer toutefois le magnétisme animal qui , rationnellement administré , peut réussir dans les affections nerveuses, comme nous l'avons expérimenté plusieurs fois ; enfln de l'homéopathie , dont la théorie , comme doctrine médicale, est sans aucun fondement, et dont la thérapeutique, absolument sans aucun effet , rentre essentiellement dans la médecine expectante avec ses avantages . et ses inconvénients. De semblables systèmes inventés pour occuper les esprits amis du merveilleux , ou pour mettre à contribution la crédulité publique , ne peuvent avoir aucune influence réelle et particulièrement utile sur la marche de la science.

Toutefois, à côté de ces graves inconvénients, la culture des sciences naturelles eut un grand avantage pour la médecine, elle ramena les bons esprits dans la voie de l'expérience et la majorité des médecins parut alors déterminée à n'admettre que les résultats positifs de l'observation ; à régler les indications thérapeutiques plutôt d'après la nature des causes , des altérations pathologiques appréciables , que d'après les suggestions mensongères des vaines théories appliquées à la recherche de l'essence des maladies.

Cette influence favorable ne se borna point ii la médecine proprement dite , elle se fit en môme temps sentir pour les sciences accessoires.

L'Hvf.iÈNE — se perfectionna par les utiles travaux d'un grand nombre d'observateurs , au premier rang desquels nous devons particulièrement citer Lommius , Lorry, Sanclorius, Ramazziiii , Tissot, Pringle, Lind , Guyton-Morveau, Tenon , Portai, Desessarls , Alphonse Leroy , et plus spécialement encore Tourlclle ,

U) l'RÉl'ARATION

Halle, Londo , H. Kftyor-Coilarfl , Roucliardat , oie. La connaissance des (lilÏÏTcnls cliin.ils ])rit une iniporlance rôoUo par los relations dos savants voyageurs au nombre desquels nous trouvons surtout (i. Falconuor , A. Wilson , L. Fink , Rnuppe , Fonlana, Poissonnier, Dazille, Bajon , G. llillary, J.Hunter, H.Jackson, J. Ilnnie , R. Desgenelles, J. Larrey , L. Valentin , Bailly, Moreau de Jonnès, etc. etc.

Li MATIÈRE MÉDICALE — fut cnscignèo d'une manière plus positive et plus fructueuse par Aliberl , Murray , Barbier d'Amiens , Swédiaur , Parmentier , Arnemann , Schwilgué, Desbois de Rocheforl, Trousseau, Pidoux, etc. En parlant des moyens de prévenir et de combattre les maladies, il nous est impossible de ne pas mentionner la belle découverte de Jenner qui vint affrancbir, » peu près entièrement , l'humanité de l'un des fléaux morbifiqucs les plus destructeurs.

Sous l'influence du génie de l'observation , on vit encore se développer un goût bien solide et bien fruflueux dans ses résultats, le goût de l'anatomie. Jacques Dubois, maître du grand Vcsale , et qui prit le nom de Sylvius , fut en France le véritable fondateur de cette science dans laquelle se distinguèrent : Eustache, G. Fallope , M. Servet, Césalpin , Harvey , Malpighi, Stenon , Aselli , F. Ruysch, Pecquel, Riolan , Warlhon, Willis, J. F. Mcckcl, Winslow, Sabatier, Gavard, etc. Cette impulsion dont nous voyons le principe remonter encore plus haut dans l'hisluiro de la science, et se continuer avec tant de succès au milieu de nous par les travaux de Boycr, Birliat, Cruvedhier, etc., devait nécessairement conduire aux autopsies cadavériques cl fonder une science presque nouvelle , l'analomie pathologique , au perfectionnement de laquelle ont spécialement conlribué : Bailhiii , R. Sal/.mann, P.Salmuth, >'. Fouleyn , N. Tulpius, P. Panaroli , J. We|.fcr, N. Péchelin, F. Plater, J. M. l.ancysi , N. Valsalva, T. Rarlholiu, T. Bonnet, Morgagni, Cheston, Lieutaud, Sandifort , Bailiie . Portai , Baylc , I,acnnec , etc.

Les immenses progrès de cette science favorisèrent bcauc(Uip

A LA HÉVOLUTlOiN SIÉDICALE. I I

ceux de la médecine dans ses rapports avec la législation, et i,a MÉDECINE LÉGALE acqult à son tour une importance réelle par les travaux d'habiles observateurs au nombre desquels nous désignerons surtout : Fortunatus Fidelis , P. Zacchias , P. Ammann , Valentin , Teichmeyer, Devaux, Baumer, Lafosse , Louis , Fodéré , Mahon , Bolloc , Chaussier , Plenck , Metzger , Frank , Orlila , Devergie , etc.

La mémo direction pour les études fit étudier l'anatomie des animaux dans ses rapports avec celle de l'homme , et doiuia naissance à l'anatomie comparée dont s'occupèrent surtout avec succès: J. Hunter , P. Camper, Lacépède , Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Duméril, Tiedemann, deBlainville, etc. Il est aisé de comprendre l'influence que ces travaux durent présenter sur les perfectionnements de la médecine vétérinaire dont les expériences peuvent offrir une grande utilité pour la médecine humaine , cl qui compte parmi ses professeurs les plus distingués ; Huzard , Dupuy,M. Flandin, Barthélémy, etc.

Enfin , ces études sérieuses de l'anatomie créèrent pour ainsi dire l'art chirurgical , et le portèrent , dans l'espace de quehjues années au plus haut degré de perfection , nous citerons spécialement parmi ceux qui se distinguèrent dans cette belle carrière : A. Paré, Guy deChauliac, Chopart, Desault, Bell, Cline, Percy, Larrey , Lassus, Sabatier, Pellctan, Dubois, Caliisen, Théden, Richter, Veidmann, Scarpa, Astlegcooper, Dupuytren, Béclard , Marjolin, Vacca, Sanson, Velpeau, etc.

A côté de la description des organes et des appareils devait tout naturellement s'élever l'histoire de leurs phénomènes et de leurs fonctions; aussi le développement des Études physiologiques suivit-il celui des études anatomiques ; et cette science nouvelle prit-elle un caractère de véritable utilité. Parmi les médecins qui l'ont cultivée d'une manière plus spéciale nous indi(|uerons surloul : Hallcr, Barthez, Durieu, Blumcnbach, Biclierand, Chaussier, Adelon , 3Iagendie , Bourdon , Broussais , LepcUetier de la Sarthe, etc.

Sous l'influence de ce beau mouvement scientifique des écrits

\i rilÉl'AllATIO.N A lA H^:^OLL'TIO^ MÉDICALE.

furonl publiés en si grand nombre sur les dilTércnles branches de l'arl de guérir, qu'il devint indispensable do les embrasser dans une coordination régulière, d'en faire connaître sommairement l'esprit et la portée. Cette nécessité donna naissance à la science qui prit le nom de Biiiliographie Médicale, et dans laquelle se tirent particulièrement remarquer : Leclerc, Freind, Barchusen, Scliuize , Blumenbacli , Sprengel, Moreau, Dezémeris, etc.

Tel était l'état dt.' la science médicale, telles étaient les conditions favorables au milieu des quelles devait plus immédiatement se préparer et bientôt enfln s'accomplir larèvolution qui nous occupe.

Nous laisserons une partie de rAllemagne s'égarer dans les voies obscures et stériles de la philosophie transcendante de KanI, de Fielit, et de Schilling; système encore nommé philosophie de la nature dans lequel on veut expliquer toutes les actions de l'organisme par la polarité, « par l'antagonisme des pôles ou éléments opposés, résultant de l'action réciproque des deux électricités, delà chaleur et du froid , de la lumière et des ténèbres, dans nos organes qui sont formés de deux moitiés pareilles, comme les deux pôles de l'aimant, sous l'influence d'un être immense, central immatériel, etc. etc. » De semblables théories doivent être citées pour mémoire et ne peuvent mériter aucune attention sérieuse.

Suivons actuellement les développements et les progrès de l'idée uiérc qui plus lard servira de base à la médecine ditephysiologiciuc. Nous verrons surtout Brown , Bordeu , John llunter, Pinel , Birhal, Béclard, Béga.Pnjol, Prost, Uasori, Tommazini , Marcns, Cafliu, .Marandel, Kdvvard Miller, etc. les uns préparer dans leurs écrits, cl chacun à sa manière, les voies dans lesquelles devait s'engager la science médicale pour arriver à l'établissement do la doctrine physiologique; les autres, en dévoiler plus nu moins clairement le principe et poser même les bases jiarticulières sur b'sipiolles Briiussais devait bientôt la fonder avec la prétention à peu prés absolue d'en être le seul véritable créateur. Cette étude présentera d'autant plus d'intérêt et d'utilité quelle réglera les prétentions du novateur elfera bien connailro loules les phases de la révolution médicale du .vix*' siècle.

BROWN, JEA\. 13

Deux doctrines principales semblaient se partager le domaine de la science : rimmorisme repris dans les anciennes théories de Gaiien et prûconisô par Selle, Yogel, Stoll, etc. ; le solidisme, émanation du striclum et du laxum de Thémison, et soutenue par Fernel, F. Hoffmann, G. Baglivi, Cullen, etc. Alors parut sur la scènemédicale un novateur hardi, entreprenant, exclusif, le célèbre Jean Browndont la doctrine, modification du méthodisme, subjuguera surtout l'Angleterre , l'Italie , l'Allemagne par son apparente simplicité , en exerçant dans ces pays une influence profonde sur l'enseignement et sur la pratique. Nous devons examiner ce système avecd'autantplusde soin que le novateur d'Ecosse et le réformateur français vont bientôt se trouver dans une entière opposition.

DRO^Y^^ Jean:

Né en 1736, d'un pauvre journalier, dans un petit village du comté de Berwick en Ecosse, Brown entraîné par son génie médical , surmonta toutes les difficultés de sa position , suivit les cours d'Edimbourg avec les plus brillants résultats et fut nommé en 1776 président de la Société de médecine de cette ville. Ce fut alors qu'il imagina son fameux système et le développa dans un ouvrage intitulé Elemenla tnedicinœ; ouvrage qui obtint le plus grand succès.

Brown se fit beaucoup d'ennemis par l'âpreté de ses manières, il manqua de reconnaissance envers Cullen son maître et sou bienfaiteur, dont il attaqua violemment la doctrine pour y substituer la sienne, il dépensa par son inconduite le patrimoine si nécessaire à ses nombreux enfants , souleva contre lui tous les médecins d'Edimbourg ; à la mort de Mouro s'étant présenté pour le remplacer, il essuya l'humiliation d'un refus.

Deux partis se formèrent sous les noms de Brownistes et de Cidlénistes, et se livrèrent plusieurs fois des combats sanglants.

Brown abandonne Edimbourg en 1786 se rend à Londres, s'y ruine au jeu, est mis en prison, puis délivré par uu ami, aj)rès avoir

li l'RÙ'.VlUTlUN A LA RÉVOLUTION MKDIOALE.

(létruil sa sanié par des expôriences faites sur lui-nicuie avec l'opium cl li;s excilanls, il nieiirl d'une atlai|ue dapojjlexie le 7 oclobrc 17S8 àj,'c do 52 ans.

Le système de Brown fut reçu froidement k Londres et n'y parut pas exercer une grande influence sur la pratique. L'Allemagne, l'Italie et surtout les Etats-Unis d'Amérique l'adoptèrent avec plus d'empressement, en voici les bases fondamentales :

« Tout corps anime est une machine composée de parties diverses dont la combinaison et les mouvements constituent la vie de l'animal, le jeu de cette machine est soumis à une puissance secrète qui imprime la première impulsion et qui l'entretient par des moyens encore inconnus. Ses opérations ne peuvent s'expliquer par les lois de la mécanique et supposent des qualités propres aux parties du corps vivant, absolument étrangères à la matière inerte et morte. » Suivant l'auteur, la découverte de ce principe doit être la clef de la physiologie animale. Brown n'a pas recherché la nature intime du principe de la vitalité, il a voulu seulement en apprécier l'action par ses effets immédiats , tels sont les résultats do ses observations.

1" Tout corps animé possède une certaine portion du principe d'où découle le phénomène de la vie ; ce principe est désigné par le terme d'excitabililé.

2" Elle varie dans les différents individus, et, dans le môme, suivant certaines dispositions; quand l'animal a une plus grande intensité de vie, c'est parce qu'il est plus susceptible de l'action des pouvoirs excitatifs.

3° Ces pouvoirs, ou stimulants sont 1° cxicnies', chaleur, aliments, etc. 2° m/prHrs : mouvements, passions, etc.

4" La vie est un état factice qui cesse par usure do l'excitabilité nu par l'absence d'excitant.

.'i" L'excilabilité réside dans les nerfs et dans les muscles.

6" L'excitation peut-être: normale, en excès, en défaut. Le premier état est la santé qui résulte de la juste proportion de l'excitant et do l'excilabilité.

7" Le défaut d'équilibre vient du défaut de stimulant avec excès

BORDEl, THÉOPHILE. 15

irexcitabilité, ou d'excès de slinuilant avec défaut d'excitabilité; ce défaut d'équilibre est la maladie.

Il existe dès lors deux grandes classes de maladies : i" par excès de force, sthéniques; par défaut de forces, asthéniques; et, d'après le même principe , deux grandes classes de médicaments : 1" stimulants , pour épuiser l'excès d'excitabilité , ou la relever au degré convenable; 2° sédatifs, pour produire directement le premier de ces effets. Car Brown semble ne pas bien distinguer les stimulants et les sédatifs ; il paraît mémo ne trouver entre eux d'autre différence que dans le degré d'action. Toute sa thérapeutique se réduit à modifier l'excitabilité par les stimulants, de manière à la ramener à l'état moyen qui constitue la sauté. » Cette doctrine adonné naissance à l'ouvrage de Weikard, intitulé : Doctrine médicale simplifiée, oii Éclaircissements et confirmation du nouveau système de médecine de Brown, ouvrage écrit en allemand.

Nous avons présenté avec quelques détails, non-seulement la théorie , mais encore le caractère, les habitudes et la manière de procéder du novateur écossais pour prouver, par un rapprochement dont nous trouverons bientôt l'occasion, que les réformateurs systématiques, même les plus opposés dans leurs doctrines, se rapprochent ordinairement par la violence de leurs procédés , par le peu de circonspection et de mesure des moyens qu'ils emploient pour dominer l'opinion publique et pour assurer le triomphe de leurs idées.

Nous connaissons actuellement les principaux systèmes qui se trouvaient en vigueur, et contre lesquels il fallait parliculicrcment lutter dans l'établissement de la médecine physiologique; indiquons maintenant les auteurs qui par leurs travaux ont le plus directement contribué à favoriser la manifestation de cette doctrine.

BORDEl), THÉOPHILE.

Bordeu , que Broussais lui-même regarde comme l'un des fondateurs de la physiùloiiic iialhologiqu*' , publia ses importants et

46 niKrAUATlUN a v\ rknoi.ition mkdic.ale.

noml.renx ouvrages de 1742 à 1775. Il i.ense que l'anatomie est indispensable au médecin, comme la médecine au physiologiste, cl vice versa. «On ne peut jamais, dil-il, faire de progrès en médecine, surtout dans la partie qui regarde le diagnostic cl les

symptômes des maladies, si on n'est pas versé dans l'anatomie

Pour moi, je ne considère jamais l'état sain sans considérer l'état de maladie ; je les examine l'un avec l'autre , et je n'hésite pas à mêler les observations des praticiens les plus consommés avec les connaissances des anatomistes les plus habiles. »

L'un des premiers, il a signale t.nile l'importance de l'estomac daus l'économie vivante, et s'exprime ainsi, Œuvrn complètes, Paris, 1818, t, 2, p. 669 : « Le sentiment règne principalement sur l'estomac' dont les fonctions dépendent d'un fond de sensibilité trop méconnu par tous les faiseurs de physiologie ordinaire. Ils n'ont considéré ce viscère que comme un réservoir presque passif ou tout au plus un peu mobile , au lieu qu'il est doué de beaucoup de sensibilité dont les divers degrés se manifestent à chaque instant , et entretiennent ou bouleversent la marche et l'accord de toute l'économie animale. Ainsi , l'estomac ou ses appartenances , qui sont un centre principal pour les mouvements du corps, le sont de même pour tous ses divers degrés de senlimenls. »

11 serait assurément difficile d'accorder à l'estomac une plus haute imi.orlancc dans l'organisme, et, sous ce point de vue de la question , l'auteur de la médecine physiologique ne pourra pas

ajouter beaucoup.

Nous dirions presque la même chose relativement à la théorie des maladies chroniques. Seulement Bordeu fait jouer aux nerfs un rôle trop exclusif lorsipi'il ajoute, loc. cit. t. 2, p. 841 : « Les nerfs de l'estomac et des intestins, appelés nerfs gastriques , so distribuent il toutes les parties du corps et peuvent, par conséquent, porter les plus grands désordres dans celles qui .sont le plus éloignées de l'abdomen. Telle est l'origine vraie de presque toutes les

maladies. »

L'importance du centre épigaslritjuc ncpouvaitdés lors échapper à CCI auteur; il la sigualc aiusi, loc. cit. p. SOI : «Ou s'est cru

BORDEL", THliOPHILE. 17

obligt; d'insister sur l'action des régions précordiales, mieux connue

des anciens philosophes que des médecins INous y plaçons le

siège, l'aboutissant de presque tous les efforts corporels, de presque toutes les sensations, le jeu et les orages des passions, les effets de divers appétits Ces régions sont le foyer des maladies épigastriques, diaphragmatiques , archéales, stomachiques, plus ordinaires qu'on ne peut le dire. Elles forment un centre non moins remarquable que la tête pour le cours et le développement des forces nerveuses qui sont toujours plus ou moins dirigées vers la région épigastrique et la précordiale : fait important méconnu des anatomistes , mais prouvé par le sentiment de tous ceux qui savent se consulter eux-mêmes. »

Il développe également l'idée de la symétrie organique dont Bichat s'est ensuite emparé pour la féconder par son génie. Bordeu dit en effet, loc. cit., p. 80/ : « On considère le corps vivant comme étant formé de deux moitiés égales ou symétriques adossées et pour ainsi parler collées vers son axe. Les anciens l'avaient très-bien observé, et les modernes l'ont beaucoup trop négligé. » 11 dit encore, p. 80i : «La chimie du corps vivant est la seule nécessaire aux médecins. »

Ainsi , Broussais a bien évidemment emprunté à Bordeu même cette idée de chimie vivante dont nous le verrons bientôt faire un si grand abus.

Bordeu fait encore très-bien comprendre la nécessité d'étudier les maladies chroniques, toc. cit., p. 191 : « Le rapport des maladies longues ou lentes avec les maladies promptes ou aiguës, la comparaison que l'on doit faire des unes aux autres , leur mécanisme à éclaircir, leur marche à suivre et à mettre en parallèle, leurs terminaisons , leur curabilité ou incurabilité exprimées par les mêmes caractères, les vues de traitement qui résultent de cette comparaison ; tous ces objets enfin ont été trop peu ap[)rofondis jusqu'ici. »

Il expose ainsi sa doctrine et la manière dont on devrait faire l'histoire de ces maladies, loc. cit., p. 109 : « On voudrait mettre en évidence, dans le cours de ces recherches, la marche ou

18 PRÉPAn\TION \ LA nK.\OLlTION MÉDICALE.

les progrès des maladies chroniques, essayer de distinguer dans celle marche les temps d'irrilalion , de coction el d'évacuation , suivre les métastases ou les changements des maladies chroniques, non moins assujetties à une règle flxe que ceux des maladies

aiguës. »

11 repousse les doctrines des mécaniciens el ramène a celle des dogmatiques, loc. cit., p. 199 : « Plus le système des mécaniciens plaît aux esprits superficiels et nourris dans les principes des physiciens, moins il entretient et fait naître le goût de la vraie médecine. Or, sans ce goûl, il n'y a plus d'art; il se réduit a d'inutiles el trop faciles détails analomiques , physiques , mécaniques, etc Les médecins doivent se défier et se garantir de

ces systèmes, surtout dans notre siècle où l'amour de l'histoire naturelle, de la chimie, etc., répand tant de fausses lueurs et fait tant d'illusions aux lecteurs qui n'y regardent pas d'assez près. »

Enfin il cherche à rattacher les bons esprits à l'observation el aux théories physiologiques, loc, cit. p. 800. « Ces systèmes modernes ne brillent que dans les académies , sur les chaires entourées d'enfants el de curieux . dans les assemblées du grand monde et même sur les trélaux ot dans les livres que tout le monde veut juger. Les éléments de la médecine ancienne s'apprennent el s'éclaircissenl auprès des malades, dans les hôpitaux et dans le commerce des hommes valétudinaires, dans les méditations, dans l'étude des phénomènes particuliers aux divers âges , aux divers lempéramenls , aux passions , aux habitudes, etc. )>

Si nous pouvions entrer dans de plus grands détails, sans abuser des citations , nous verrions de plus on jtUis tout ce que Broussais a dû puiser dans Bordeu non-seulement pour rélMblissemfiii de sa doctrine mais encore pour la composition de son traité des iddcgmasies chroniques.

L'ouvrage que Ouarin a f;iit imprimer en 17SG à \ ienne en Aniri.-hc sur le même sujet n'a pas non plus été sans ulililé piuir h' n'-foriiiatcur français.

Mor'.Mt'i.i avait déjà signalé les caraclèrcs de la gastrite latente

^OHN HLNTEK. 19

comme un phénomène cadavérique très-fréquent, il dit dans beaucoup d'endroits : « La surface interne de l'estomac était enflammée ; il y avait une inflammation à l'intérieur des intestins , etc. »

Le Pecq de la Clôture , dans ses observations sur les maladies épidémiques, Paris 1776, bien que médecin hippocratique , trouvait souvent à l'autopsie : « La membrane interne de l'estomac et des intestins phlogosée et même gangrenée dans presque toute son étendue. »

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