‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 6 sur 64 · JOHN HUNTER · texte numérisé non relu

JOHN HUNTER

Dans son traité sur le sang, l'inflammation et les plaies d'armes à feu , communiqué, d'après l'auteur, dès l'année 1762, publié en Angleterre en 1795, traduit en français en 1799, Hunter distingue déjà les phlegmasies d'après les tissus qu'elles occupent , émet des idées très-lumineuses relativement à l'inflammation des parenchymes , et doit avoir servi de point de départ à Pinel , à Bichat , k Broussais lui-même pour la pensée mère de la nosographie philosophique, de l'anatomie générale et de la médecine physiologique.

Il rattache l'idée d'inflammation aux phénomènes douleur , gonflement, rougeur , chaleur, et reconnaît trois causes d'inflammation : 1° l'action d'une force accidentelle, une blessure; 2° une irritation sans destruction des parties ; 3" une disposition locale ou constitutionnelle. Pour lui, l'inflammation est: 1" naturelle ou curalive : le travail de cicatrisation par exemple ; 2" ou bien maladive. Il admet des inflammations spécifiques: la syphilis, la variole , les scrofules , les dartres , la goutte , etc. Cette doctrine est incomplète sans doute , mais du moins elle ne présente pas le défaut capital d'être exclusive comme celle dont elle a peut être préparé le développement.

Dès le début de notre époque , les études médicales prirent un caractère positif et sérieux , surtout en France , où Desbois de Rooheforl et Corv isarf introduisirent le août de la médecine clinique.

20 PHfPAHATlON A l.A Bf.VOLlTION Ml'nir.Al.E.

PINEL, THILirPE.

Pinol apparut alors comme le précurseur du plus beau génie médical dcskMups modernes. Son ardenlephilanlliropie vint planer comme une divinité bienfaisante sur l'avenir des malheureux aliénés , jusqu'ici dirigés avec toute la dureté , l'ignorance et l'incurie des siècles barbares. Par sa haute raison, il fit justice des vaines théories en ramenant la médecine à l'observation des faits, il la n\arche de la nature , en coordonnant les nondjreux matériaux de la science qui se trouvaient disséminés sans rapports, sans principes et sans lien. Ses ouvrages opérèrent une véritable réforme dans l'enseignement, une sorte de révolution dans les écoles, surtout par la publication de la nosographie philosophique dont la première édition parut à Paris en 1798.

Nous qui avons vécu , comme élève , dans l'intimité de ce médecin justement célèbre, grand par l'esprit, plus grand encore par le cœur ; nous qui l'avons suivi dans ses actes de bienfaisance publiciuc et privée nous éprouvons le besoin de signaler ses droits à l'estime , à la reconnaissance , à la vénération de la postérité.

Pinel fut précédé dans la carrière nosologique par plusieurs auteurs (pie l'esprit de justice nous fait un devoir de rapi>elt'r.

r. Huissier de Sauvages, médecin de Montpellier, eut l'honneur de publier la première nosologie complète , ouvrage dont les rudiments et les essais parurent en 1732.

lin 17G3, Linné fil imprimer, à Tpsal , une classification des maladies qui se rapproche beaucoup de celle de Sauvages , dont il avait du reste reconnu tout le mérite.

Kn ■l764, Vogel , médecin à Gotlingue, en établit une autre. Kn 1772 , Ciillen , professeur à Edimbourg i)ublia la sienne. La même année, Mac-Bride, médecin anglais en fituncdiiïérenle. En 177<>, .1. !'•■ Michel Sagar donna sa classification générale

des maladies.

En 1778. Viict, médecin de Lyon, puMi:i une méthode noso-

logi(iue.

l'i.NEL, niii.iri'ii. 21

En 1796, Darwin, médecin anglais, fit imprimer la sienne sous le titre de zoonomie.

Enfin Selle en proposa une dans les dernières pages de sa pyrélologie.

Ce fut au milieu de ces conditions favorables que Pinel, en 1798, publia sa nosographic philosophique dont les éditions se succédèrent avec tant de rapidité.

Cet ouvrage , digne de son litre , oûVit comme nous le verrons bientôt, le germe fécond du plus beau travail d'anatomie générale, travail qui devint la source abondante ou Pinel vint puiser à son tour des richesses précieuses pour les éditions ultérieures de sa nosographie ; et Broussais , à peu près tous les principes foudainontaux de la médecine physiologique , dont l'influence positive sur les belles destinées de la science médicale auraient saiis doute olïert une bien plus haute portée , si le génie prodigieux , qui avait enfanté l'anatomie des tissus, eût assez vécu pour faire , à la médecine pratique , l'application de ses grandes et lumineuses théories.

3Iais n'anticipons pas sur les faits, bornons-nous à dire, pour le moment, que c'est à ce titre surtout que Pinel va concourir à préparer la révolution médicale qui doit bientôt s'effectuer.

L'auteur entre en matière , et se demande : nosographie philosophique , p. -/. « La médecine est-elle susceptible de former un ensemble régulier de doctrine , et peut-on lui appliquer une méthode d'enseignement analogue à celui des autres sciences physiques ? »

Il répond k cette question en signalant aux médecins observateurs les résultats déjà fournis par l'enseignement clinique puis il ajoute : « pour éviter toute confusion et s'en tenir à des idées claires et précises, il a été nécessaire do circonscrire l'objet proposé et do ne point mener de front trois branches de la médecine trés-dislinctes. 1" Les descriptions purement historiques du cours entier des maladies ; 2° les notions abstraites de la pathologie générale ; 3° les détails minutieux et quelquefois précaires du traitement. J'ajourne ces deux dernières à un autre temps et je me borne à la première

?2 l'HtrAKAiiu.N A i.A ni:\uLLriu.N ji^dilale.

qui constiluc à proprement parler la science médicale. Les fails particuliers, c'est-k-dire les histoires individuelles des maladies internes tracées , avec soin pendant leur cours entier ont été et seront à jamais les vrais fondements de toute doctrine solide. »

Il veut que l'on rassemble les faits épars , mais avec un discernement qu'on ne peut acquérir qu'en s'excrçanl soi-mêmo à l'observation des maladies , qu'en formant son jugement par l'élude assidue des sciences ]thysiques et mathématiques, et son tact médical par la fréquentation des hôpitaux.

Il admet dans les maladies : « une tendance de la nature le plus souvent favorable et quelquefois funeste. » Il fait un grand éloge d'IIippocrate et se montre partisan de sa doctrine , il déplore les erreurs et les applications abusives de l'humorisme.

Pour lui, classer les maladies est une idée fixe qui plus d'une fois va mettre son jugement en défaut.

« Il faut, dit-il, lue. cil., introd. p. xi : pour rapprocher cl coordonner les maladies , faire abstraction des affections particulières ipii tiennent à l'âge, à la constitution et à d'autres circonstances individuellos ; on s'arrête seulement à certains symptômes fondamentaux qui leur sont communs cl (|ui, par leur réunion sont propres à former l'histoire du genre. »

Pinel esl bien plus vrai lorsqu'il précise les lois de la bonne obsenalion, là se trouve le irait de lumière qui devait allumer le flambeau de l'analomie générale; là par conséquent se rencontre le liriii(i|*e fondamental destiné à devenir la base de la médecine physiologique. « Il faut dit-il : loc. cit., inlrod. p. \i\ , pour bien observer une exactitude sévère dans les descriptions , de la justesse et de l'uniformité dans les dénominations, une sage réserve pour s'élever a des vues générales, sans donner do la réalilô à des termes abstraits; une dislribuliim sini|)lc, régulière et fondée invariablement sur les haim-outs uk sriucrtnE, ou les foctions

OBI, AMPLES UES l'AlITIES. )>

Il fait ensuite observer un peu plus loin , comme pour conserver sou droit de priorité à l'invention de cette grande et féconde pensée :

l'INEL, l'IIlLIPl'E. 23

« que kl première édilion de la nosographic csl antérieure de deux années au traité des membranes de Bichat. »

Il blâme Pitcairn d'avoir prorais la solution du problème suivant : « une maladie étant donnée, trouver le remède. » Il veut que celte formule soit remplacée par celle-ci : « une maladie étant donnée, déterminer son véritable caractère et le rang qu'elle doit occuper dans un tableau nosologique. » Ces deux propositions sont , l'une et l'autre beaucoup trop exclusives ; mais sous le point de vue de l'importance des résultats , la seconde est inférieure à la première de toute la différence qui existe entre l'agréable et l'utile, entre la nosographie et la médecine clinique.

Déjà Selle à Berlin et Sloll h Vienne avaient préparé la révolution que Pinel va commencer dans la pyi'étologie en diminuant beaucoup le nombre des fièvres qui se trouvait à peu près égal à celui des maladies dont elles ne sont le plus souvent que le symptôme de réaction générale ; avec le grave inconvénient d'habituer ainsi les médecins à prendre l'effet pour la cause.

C'est surtout ici qu'il développe très-clairement la grande pensée qui évidemment a servi de base à la médecine physiologique. 11 dit en effet : loc. cit., introd. p. xviii : « l'idée heureuse de fonder la distribution des maladies internes sur la structure anatomique des parties n'a jamais paru aussi féconde en résultats utiles que dans les phlegmasies dont la doctrine a été entièrement refondue dans ma nosographie, en même temps qu'elle a formé un ensemble des plus réguliers. L'État inflammatoire a en effet des propriétés communes quelle que soit la partie qui en est attaquée , et ces points de contact sont d'autant plus marqués qu'il y a plus d'analogie dans les tissus et les fonctions organiques des parties. Mais que de diversités aussi , si l'organisation des parties est très-différente! »

Pénétrant encore plus avant dans les saines idées pathologiques, il ajoute : p. xx : « Peut-on méconnaître aussi les affinités de la classe des hémorrhagies avec les phlegmasies?.... pour le siège.... les causes.... le prélude.... le développement gradué.... l'étal actif ou passif.... elc.

24 rnKrAUATioN a la ri^;volition médicale.

Quant au fond de la docliine , PincI se déclare éclectique et paniil adopter les caractères suivants comme base de ses opinions médicales, introd. p. xxviii : « dégagement scrupuleux de toute prévention, de tout esprit de parti, de toute opinion dominante des écoles. » Au milieu de ses travaux, il reconnaît pour guide l'esprit d'analyse , et pour principe de ses idées nosologiques l'exemple donné par les botanistes, les chimistes, les zoologistes, etc. dans leurs classifications.

Du reste , il ne se dissimule pas les imperfections de son travail , il signale et condamne lui-même ses propres erreurs. Si l'on ne connaissait pas assez toute la dignité , toute l'élévation de ce beau caractère, il suffirait délire ces nobles paroles pour le voir s'y révéler tout entier : introd. p. xxxii : « en médecine comme ailleurs, c'est la suffisance présomptueuse qui gâte tout. Combien il importe de savoir reconnaître ses fautes et d'avoir un caractère

assez élevé pour en tirer des leçons utiles le sommaire que je viens

d'exposer indique assez dans quel sens précis on doit entendre le litre de Nosoyraphie philosophique que j'ai adopté , je le conserve encore sous le rapport d'une moralité sévère et du désir constant et profondément réiléclii de concourir à l'instruction publique. »

Pinel étudié sous le point de vue qui nous occupe offre encore le mérite bien établi d'avoir indiqué loul ce qui restait à faire en pathologie, spécialement sous le rapport des maladies chroni(pies. Il dit en effet, méthode d'étudier en médecine, p. cxv : « les nialailios chroniques sont loin d'èlre ]iarveiuu;s au mémo point que les maladies aiguës, soit pour la doctrine et les résultats de l'observation , soit pour une classification méthodiiiue ; il est difficile même de prévoir quelle sera l'époque ou le terme désiré de leur perfeclionnemcnt ultérieur. »

11 va même jusqu'à rattacher à l'inflammalion le développemetil des tubercules, p. cxvi : « !Ve voil-ou itoint, par exemple (jucl- (picfois un état tuberculeux ou une ukéralion des poumons succéder il une péripneumonic sinqdo ou compliquée ; une pleurésie donne lieu à un hydrolhorax ; uni' iiérilonitc chronique (ui une ulcéralion des intestins terminer une pidegmasie aigiie? ttce qui csl encore

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plus ordinaire daus les phlegmasies des membranes muqueuses , l'observation de chaque journ'apprend-elle point que l'oplilhalmie, le catarrhe pulmonaire , la dysenterie , la blennorrhagie , etc. après avoir suivi la marche d'une maladie aigiie , finissent par devenir chroniques?»

Il ajoute : p. cxix. « La doctrine générale des maladies chroniques , malgré les écrits nombreux anciens ou modernes qu'elles ont fait naître, est loin de former un ensemble aussi régulier et aussi bien coordonné que celui des maladies aigiïes, dans l'état actuel de la science. Certaines d'entre elles semblent être une suite des maladies aigiïes , une sorte de dégénérescence de ces dernières , le plus souvent des phlegmasies. »

Il ouvre ensuite la voie qui doit conduire à l'étude des névroses : H. Mais les névroses , par exemple , ne forment-elles point une classe indépendante? Et quelque profondément cachée que soit la puissance nerveuse , ses lésions , en suivant un plan régulier d'enseignement , ne doivent-elles point être distinguées par les signes extérieurs qui les accompagnent, et ne doit-on point les considérer séparément dans chaque organe où se manifestent ces lésions? »

Ces considérations importantes, fondamentales, émanées de l'observation devaient amener plus tard le traité des phlegmasies chroniques de Broussais, et celui des gastralgies de Barras.

Telles sont les principales opinions de Pinel , relativement à la doctrine , dans ses rapports avec la médecine physiologique. Quant il l'ordre nosologique , il range les maladies en cinq classes principales : 1" fièvres ; %° phlegmasies ; 3° hémorrhagies ; 4° névroses ; 5° lésions organiques.

Nous ne suivrons pas le nosographedans les détails de son traité, nous avons seulement à juger ses écrits comme doctrine générale dans ses points de contact avec la révolution médicale que nous étudions. Cette exposition nous paraît dès-lors suffisante ; il nous reste , pour la compléter , à faire la critique impartiale des principes de ce judicieux écrivain. Présentée par nous, la partie de l'éloge pourrait s'affaiblir de toute l'étendue de notre estime et de

m PKKrAH.VilON \ I.V KÉNOLITIO.N MÉDICALE.

notre pralilude pour l'anleur, nous l'abandonnorons à Montfalcon. Nous nous chargerons de la censure qui , de noire part , ne sera point suspecte. « La nosograpliie philosophique de M. Pinel , dit Montfalcon , l)lct. dex sciences Mal. t. 54, p. ■166 , a fait loi dans une partie considérable de la France ; son illustre auteur a été comblé d'éloges mérités. Sa classification a paru le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Ses méthodes thérapeutiques ont été suivies par un nombre prodigieux de médecins de tous les âges. »

Il nous est impossible d'admettre ce pompeux éloge sans aucune restriction. La haute considération que nous accordons à l'auteur ne nous permet pas d'exagérer ainsi l'appréciation de ses ouvrages ; nous l'avons vu de trop prés pour tomber dans une illusion aussi nuisible même à ses propres intérêts.

Pinel avait bien plus le génie de l'analyse que celui de l'observation. Il était bien plus fort dans le cabinet qu'au lit des malades; aussi, ses autres ouvrages, et notamment sa médecine clinique, dont la deuxième édition parut en 4804 eurent-ils beaucoup moins de succès et de retentissement que sa nosographie.

Cet estimable auteur nous semble obéir un peu trop à son goût déterminé pour les classifications, en prenant ses types dans l'observation des maladies abandonnées à la nature ; comme si de tels modèles pouvaient se rencontrer dans la véritable observation clinique; où l'intensité, la marche, la terminaison, le danger des altérations morbides sont nécessairement modifiés par le Irailomenl rationnel et jdiis ou moins actif opposé à ces altérations.

il a de plus , à notre sens, le tort grave de vouloir dégager des maladies, les circonstances individuelles et celles qui naissent des rapports du sujet avec tout ce qui l'entoure ; comme si la médecine pratique bien comprise ne consistait pas à traiter des malades plultjt encore que des maladies.

Mu reste, la doctrine des fièvres de l'inel, bien qu'améliorée comparativement à celle do ses prédécesseurs, est purement fictive dans le plus grand nombre de ses principes , et dans une contradiction évidente avec les résultats de l'observation. Il en est de même pour un certain nundtredc ses groupes de maladies.

IMCllAl, A.VVIEU. i7

Quant H sa classificalion, elle est bien loin de satisfaire un esprit rigoureux pour lequel une bonne coordination des maladies est encore et sera probablement toujours à trouver.

Malgré ces imperfections dans le fond et dans la forme , les travaux de Pinel nous semblent avoir bien mérité de la science en la ramenant à des voies plus positives et plus rationnelles ; et spécialement avoir fourni le principal germe de la révolution médicale sous le point de vue de laquelle nous avons dû particulièrement les considérer.

La médecine était dans cette prédisposition remarquable aux profondes modifications qu'elle devait éprouver , lorsqu'apparaît à riiorizon de la science un génie aussi brillant que fécond , aussi puissant que modeste , le génie de Bichat , dont les débuis sont des œuvres de mailrc ; et les essais , des créations et des perfectionne menls.

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