PREFACE. V
par un bon vouloir constant et, au besoin, par des services. Là aussi j'ai éprouvé, pour ma part, combien la médecine peut causer d'angoisses, quand, dans un cas grave où il va de la vie et de la mort, Fincertilude du diagnostic ou du traitement et la crainte de s'être trompé suscitent de cuisants regrets qui ressemblent à des remords. Il n'y a point de parité entre la responsabilité du médecin et son pouvoir; Tune est grande, et l'autre est petit; et c'est justement à cause des limites où ce pouvoir est resserré, que, bien qu'il soit trop facile d'en laisser perdre une parcelle, la moindre parcelle perdue cause une poignante anxiété.
Par un autre côté aussi, la pratique de la médecine est douloureuse, c'est par la prévision ; non pas pour soi, j'ai vu plus d'un médecin reconnaître en sa personne l'annonce d'un mal incurable et, longtemps cà l'avance, se prononcer avec résignation l'arrêt de mort qu'un autre n'aurait connu qu'à toute extrémité; non pas pour soi, mais pour de chères existences qu'un mal menaçant vient saisir. Prévoir alors est une torture épargnée à qui conserve longtemps un ignorant espoir; mais les semaines, les mois, les années sont bien longs à celui qui ne peut les charmer par aucune illusion.
Malgré tout, et quoi que la médecine m'ait coûté, je ne voudrais pas qu'elle eût manqué à mon éducation générale. C'est, moralement et intellectuellement, une bonne école, sévère et rude, mais fortifiante. Moralement : je ne dirai pas que c'est un office secourable, car secourable aussi est l'office du paysan qui laboure