I. — La famille impériale
Le grand-duc Michel, frère puîné du tsar, auquel Nicolas II, par son acte d’abdication, remettait le pouvoir, n’accepta pas ce dangereux présent ; il déclara ne rien vouloir tenir que de la future Constituante, épargnant ainsi au pays, où les idées républicaines ont fait de grands progrès, le danger d’une guerre civile.
Laisser Nicolas II au grand quartier général était impossible; on le ramena à Tsarskoié-Sélo, où l’impératrice était restée avec ses enfants, malades de la rougeole, et où on l’y surveilla étroitement sans le molester. Le tsar était qualifié, par les officiers qui l’approchaient, de « colonel Romanov ». Il était question de l’autoriser à s’établir avec sa famille en Angleterre. Les personnages de l’entourage immédiat du tsar et de la tsarine furent éloignés du couple impérial ; quelques-uns, notamment M me Wyroubov, furent mis en prison.
Nicolas II avait transmis ses pouvoirs de généralissime à son oncle, le grand-duc Nicolas. Bien que rallié à la Révolution, le parti avancé lui prê-
tait des projets contre-révolutionnaires ; on lui donna un commandement au Turkestan, d’où il télégraphia au Gouvernement provisoire pour affirmer à nouveau ses sentiments de fidélité. Les autres membres de la famille Romanov furent exclus de l’armée. Le général Alexeiev était généralissime ; le général Ioudenitch succéda au grand-duc comme chef des armées russes du Caucase.
Les immenses apanages de la famille impériale furent ajoutés au domaine national, en attendant que la Constituante en disposât en faveur des paysans. Les quelques millions de roubles possédés par le tsar et sa famille en Russie n’ont pas été confisqués.
On craignit d’abord, du moins dans l’ouest de l’Europe, que les paysans ne se soulevassent en faveur de la famille impériale ; mais leur dévouement pour elle s’était complètement refroidi. Ceux des paysans qui avaient travaillé dans les villes ou qui étaient en contact avec des ouvriers considéraient le tsar comme l’auteur de leurs maux ; beaucoup d’autres n’avaient pas oublié les terribles « expéditions punitives » qui, en 1905 et pendant les années suivantes, réprimèrent les essais de jacquerie.
IL — L’armée et la flotte. — La discipline.
Tant dans l’armée que dans la flotte, la Révolution provoqua quelques résistances ; mais elles furent promptement apaisées. La désertion et l’indiscipline furent des dangers plus graves. Des milliers de soldats, même au front, apprenant qu’ils étaient désormais « libres », comprirent ou
feignirent de comprendre qu’ils étaient libérés du service et rentrèrent chez eux. Cet exode vers l’intérieur fut encore accru par le bruit, partout répandu, que les apanages impériaux allaient être partagés ; il s’agissait d’arriver à temps pour profiter de l’aubaine. Le gouvernement agit par persuasion, non par violence : il fit savoir que les soldats avaient jusqu’au 14 mai pour regagner leur dépôt ou leur poste de combat. Les paysans eux-mêmes reprochaient aux soldats d’avoir déserté ; un grand nombre revinrent spontanément.
Le Gouvernement et les généraux d’armées s’opposèrent résolument à la prétention des soldats d’élire eux-mêmes leurs chefs, comme cela se faisait dans la milice urbaine, qui remplaçait la police. En même temps, on s’efforça de rajeunir et de purifier les cadres ; on remplaça beaucoup d’officiers vieillis, incapables ou réactionnaires (plus de 70 généraux) ; quelques-uns, comme Rennenkampf, furent arrêtés. A la suite d’un sanglant échec subi par les Russes sur le Stokhod, deux généraux furent destitués.
Les grades devaient être désormais accessibles à tous, sans distinction d’origine; trois cents israélites furent admis immédiatement à l’École militaire de Moscou.
La flotte de la Baltique, un moment désorganisée par l’indiscipline des équipages, fut ramenée à l’obéissance sans effusion de sang.
Voici l’éloquent appel que Plekhanov, proscrit revenu de Suisse, adressa le 22 avril à l’armée :
L'armée a aidé le peuple à accomplir la Révolution; l'histoire n'oubliera jamais les grands services qu'elle a rendus ; mais il est indispensable que cette belle besogne
fournie déjà par T armée soit dignement achevée. Si la Révolution amenait l'indiscipline dans les rangs de nos soldats, ce serait le plus grand désastre, non pas seulement pour la Russie, mais pour tous les pays.
L'armée sans discipline n'est pas une armée, mais une horde sauvage et démoralisée. Les troupes révolutionnaires qui accomplissent en toute conscience leur devoir envers la patrie ne voudront pas devenir cette horde. Vous avez, citoyens, soldats et officiers, l'obligation stricte de maintenir intactes toutes les forces de la discipline, et j'espère fermement que vous remplirez religieusement cette obligation. La guerre nous a été imposée, à nous et à nos alliés, par l'Allemagne, et nous devons la mener jusqu'au bout, si pénible soit-elle. La victoire de l'Allemagne, si elle se produisait, entraverait pour longtemps notre développement et détruirait nos jeunes libertés. Or l'Allemagne vaincrait si notre armée tombait dans un état d'anarchie. C/est pourquoi je vous adjure de maintenir intégralement la discipline dans vos rangs pour sauvegarder la liberté contre tous les attentats de l'ennemi intérieur et pour délivrer la patrie de l'ennemi extérieur.
Vive l'armée révolutionnaire ! Vive la Russie !
Au même moment, le général Broussilov déclarait, à son quartier général, que l’ancienne discipline avait été remplacée par une discipline moins mécanique, plus consciente des devoirs de chacun envers la patrie. Il ne pensait pas que la force des armées y eût perdu. L’avenir nous l’apprendra.