LIVRE Vil (15â4--i
Dès que Philippe II eut pris possession des Pays-Bas, il con- Grma les ordonnances de son père contre les hérétiques ainsi que les instructions données aux inquisiteurs; il maintint, en un mol, le régime que Charles-Quint avait voulu établir, comme une barrière, contre Tenvahissement des nouvelles doctrines. Après la pacification de Câteau-Cambrésis, le souverain espagnol réserva toute son énergie pour l'extirpation de ces doctrines qui, brisant les obstacles qu'on leur avait opposés, se répandaient chaque jour davantage. A la vérité, il jugea sinon inutile, du moins imprudent, d'ajouter ostensiblement de nouvelles rigueurs à la législation si terrible de Charles-Quint ; mais il ordonna qu'elle serait exécutée avec une inflexible sévérité. Au moment de quitter les Pays-Bas, il avait adressé sur ce sujet des recommandations très-pressantes et des commandements formels à la gouvernante , à Tévéque d'Arras, au grand conseil d&Malines et à tous les autres conseils de justice '. Mais lorsque la duchesse de Parme voulut mettre à exécution ces ordres réitérés et qu'elle commença de se concerter avec les gouverneurs des provinces, elle souleva aussitôt les plus vives répugnances. Les magistrats ne dissimulaient point leur chagrin en recevant Jes ordres de lu cour-, quelques-uns des nobles ne promettaient Jeur assistant qu'avec ambiguïté ; d'autres déclaraient nettement qu'il n'était pas opportun de retourner à cette pierre contre laquelle on s'était si souvent heurté: enfin le chancelier de Brabant, Jean Scheyfve, s'abstint même de communiquer à son corps ce que le roi lui avait écrit de main propre touchant la religion, prétendant que, s'il l'avait fait , il eût perdu tout crédit auprès des états *. La
a 6on viee comme son œuvre, et chaque révolution ses bornes. Le vice de ce siècle, qui fut l'intolérance, vint, comme son œuvre, qui fut la réformation, de sa foi »
' VotV ci-dessus, p. 4 G8.
' Stkada, lib. n. Voir aussi la lettre deGranvelle au roi, 6 octobre 156?.
LES t»AYS-BAâ SOUâ f*HIUM'M 11.
duchesse do Parme mandait an roi que , bien qu'elle ne (iiitiltre qu'aucun des seigneurs ne fût pas boa ealboliquc , elle ne vayaU pourtant pas qu'ils pmcédâssent , dans ies matières religiêi avec toute la chaleur qui était néce^ssaire \ Le prince d'Orange était déjà suspect; mais les ptus mai notés furent d'abord k marquis de Berghes cl le baron de Montigny ; on attribuait à leur tiédeur, à leur mollesse les progrès que Thérésie faisait à Valoncienn^ et h Tournay. Montigny fut dénoncé par lévéqiie de Tournay pour avoir mangé grasi pendant tout le carême ; on lui reprochait encore, de même qu'à son frère le comte d^ Hornes, qui était de retour dans las Pays-Bas, de dire hautement que c'était mal de verser du sang pour les affaires de religion *. Ces aveux de la gouvernante des Pays-Bas et cette répugnance
oyait, 1 range j
dau3 la Convipondance de PkiUppc U, t. I-r^ p, tiS, -* GrameUe, cepe«<^H dant, ne seTo^^lipa^ \\\m\m sur la dispoâitioD des ospritg. îl ûvait écril au roi le î3 avril \^^Û : « On ne peut fàii'e tout ce que l'on voudrait, et I est iadUpeii sable de procéder avec prudence et ménagement. Une auti conduite, par le temps qui ceurt , ue rournîraîl que trop matière à dessoûlée ements, et slls éclataient, nous nous Irouverion/* dans Jeplu^ étrange^ embarras pour y ixsrLer reniède. * •,.... Une chose m'afflige, di&ait-i*, 1& I décembre suivant^ c'est que les juges éprouveut de la répugnaooe à fàir^ observer les édils probabltsment (Jau^ h crainte de dépiriire au peuple^ tV bien qu'il» ae laissent pas d*exéculer ce qu'on leur corn mande, iU s*y emploient avec tiédeur et njo liesse, r Papier m d*ÉlQi du çardinat de Gmnvfih^ l. Vj; pp. 43 et 208»
' Lettre du 13 mars 4fi63, Corrapondanee de Philippe tl^ i. 1% p, %i ' Lettres de Granvello au roi, du 10 mars et du 9 mai 1563* IMd,^ pp, t$9
et lk9, — • On eûlend dire ijouvent à Monligity^ et même fiaii^ trop se
g^ner ç< quil est abusi! de punir de mort les délits en matière de reJïgion. « .».^, Quant du prince d'Orange, ses discours ei ses démarches, comme ceux des auti-es seigneurs, ne peuvent qu'inspirer udb véril^bJi* mquiéttide. t.e prince n'a-il pas dit ouvertement à la ducb&ise de P&mîe que jamais it ne faiUirait à sa patrie tl' Allemagne) ni à sa maison ? « Groflvatle au roi, 10 mars 1563, dans k es Papient d'État, t. VU, pp nQei 92.
LiviE VII (4521—1563). 310
hautement manifestée par les principaux seigneurs démontraient qu'un grand changement s'était opéré peu à peu dans les sentiments de la noblesse et de la magistrature au sujet de la répression sanguinaire de l'hérésie. Si les chevaliers de la Toison d'or et ks états généraux eussent été de nouveau consultés sur la justice ou l'opportunité des placards, il est hors de doute que leur aesentiment n'eût plus été unanime, comme sous le règne précédent. Philippe H, en maintenant les édits de son père et en prescrivant leur exécution rigoureuse, ne tint pas compte de ces nouvelles dispositions des esprits et n'eut aucun égard à la différence des temps. Les lois terribles de Charles-Quint n'ayant pu écraser les premiers propagateurs des doctrines de la réforme, comment pouvait-on espérer qu'avec cette même législation, désormais si odieuse à toutes les classes, on parviendrait à contenir et à disperser d'innombrables prosélytes, dont la ferveur et les iorces s'étaient accrues par la persécution même ^ I
Depuis l'abdication de Charles-Quint, les doctrines de la réforme pénétraient de tous côtés dans les Pays-Bas, surtout à Taidi^ des rapports de commerce. Par l'Allemagne, les doctrines luthériennes se répandaient dans la Frise, la Hallande et la Zélande. L'Angleterre, dont les négociants fréquentaient assidûment les villes commerçantes de la Flandre, contribuait aussi à cette propagande incessante. C'est ce qui faisait dire à Granvelle que lo parti espagnol devait craindre par-dessus tout que les gens des Pays-Bas fussent bien avec les Anglais, à cause de la religion professée par la reine Elisabeth ' . Enfin, les ministres calvinistes,
1 On a dit non sans raison que dès lors les édits de Charles Quint menaçaient peut-être la moitié des habitants des Pays-Bas. Philippe II et la Belgique, par A. BoaaNET, extrait du tome XXV des Mémoires de l'Académie royale de Belgique, p. 45.
' Granvelle à Gonçalo Perez, 20 mars 1563, dans la Corrcepondance c/c PhiUppell t. I<r, p. 244.
LES l>AV4-B4S SOUS PSaiPPE If.
venus de la France et de Genève , se glLgsaieni de toutes parts mu^ le costume de coljtorteurs ou porte-îiaïles, distribuant des bibles huguenotes ou des paoïptifets contre le eatholieisme, H particulièrement contre les édits de Charles-Quint ^
D'âutres causes activèrent cette propagande. Plusieurs gentilshommes, entre autres Louis de Nassau , frère du prince d'Orange, et Philippe de Marnix^ seigneur du Monl-de^te-Aldogonde, avaient fait leurs études à Geoève et en avaient rapport*^, tout en conf^ervant des dehors catholiques, un^ ardeur eïtréme de propager dans leur patrie la religion nouvelle dont ils s'étaient t^pris % Le séjour prolongé dans les Pays-Bas de.s troupes allemandes et suisses, à la solde de Charles-Quint et dePhilipjie II, avait également contribué aux progrès de la réforme. On arait dû tolérer, parmi ces Allemands» \G\irs preschmrs évangéliquei qui ne se faisaient pas faute de recruter des auditeurs et des prosélytes dans le peuple \ un de ces ré^iments^ tenant garnison à Anvers en 4554, avait même été autorisé h à user de chair
t BeHTtvoâtio^ liv. K. — « Calvin, dit MrGKer, îtiondâ do ses livres et de ses rntssionuaires 1^ Franc*, Itsi Pays-Bas^ l'Angleterre, rÉcosse ©t ti Pologne, u — « Au milieu de ses lîvr^ et de 60n étude, Cal r in, disait M Étirsme Pasquieiv, étoit d'une nalurc remuante (e poâsibifi, pour rtfin* j ^ c«nn?{it de sa secte. Nous vîmes quclfiiiefois nos prisons regorger do \ M pauvres gens abusés^ lesquels sans entrecessé il eibortoit, eonsoloit, ^ coEiftrmofl par lettres ; et ne manquoit de mËSSOgers auxquels les porte» • étaient ouvertes, nonobstant quelques diligences que les geôliers ^ppû^ « tossent au contraire. • Recherrhes tfe ta France, dans les Œttvret chohsies (êdilion de M. L. Feugère), 1. U, p. i%L
' STnâOA, lib. V, — Du reste, outre régliso française ^ il s'était formé à Genève des églises italienne, espagnole, an glu i^e, écossaise^ flamande, au mo^endeâ réfugiés religieux de ces divers pays. On prêchait en flamand dans le tempfe autrefois dédié à saint Germain, Vi^if Avmsf , Histoire et Volvin, U il, et le Mémoire de Mic^iet. Eu 456D, r^mibnssadcur vénitien, Giovanni Micliiel, tWaluait à dix mille le nombre des n^fupii^Sp à Geo»>ve,