LIVRE IX
Philippe II répondit enfin à la gouvernante, le 25 novembre, qu'il avait examiné ses notes avec le sommaire des avis des cvéques et des universités, concernant le concile de Trente. Quoiqu'en Espagne on y eût trouvé, dîsait-il, certains points trèspréjudiciables à ses droits , le concile y avait été accepté sans limitation. S'il allait y opposer des réserves dans les Pays-Bas, cela produirait un fâcheux effet, donnerait un mauvais exemple à la Franco et à d'autres pays, fournirait enfin matière à ce qu'on le calomniât à Rome, surtout à cause de ses rapports actuels avec le saint^siége. Il désirait donc , avant de se résoudre , que la duchesse examinât encore s il n'y aurait pas moyen d'accepter le concile généralement (ce qu'il souhaiterait beaucoup), et d'écrire aux conseils de justice des lettres qui en limitassent l'application '.
Mais la régente maintint ses objections. Après en avoir référé de nouveau au conseil d'État et au conseil privé, elle signala, avec plus de vivacité, les embarras qui résulteraient de la détermination royale. Il en naîtrait, répétait-elle à Philippe II, des disputes avec les états, vassaux , villes et sujets , auxquels il semblerait que, par cette acceptation sans aucune réserve, le roi délaissât des droits qu il avait promis et juré de maintenir. Elle lui disait aussi qu'il fallait avoir égard à la diversité des lois et coutumes qui régissaient les différents États de la monarchie, et enfin qu'il était nécessaire de procéder avec plus de prudence dans les Pays-Bas, parce que ces provinces étaient menacées de toutes parts par l'hérésie. Du reste, il suffirait de dire que le concile était accepté «< sauf les droits de Sa Majesté et de ses vassaux et sujets '. »
' Correspontfance de Philippe II, t. !♦', p. 328.
* lAi duchesse au roi, 17 janvier 4565, dans les Papierê d'Etat, t. VIII, pp. 640-643 - Des diiflciilté^ plus grandes encore se présentèrent en
iliU LES PAYS-BAS SOUS PHILIPPE II.
L obbtiuation de Philippe II fournit un nouveau grief aux iMiversairos de la suprématie catholique.
Tandis que tant de diflBcuités accablaient la duchesse de Panne, le cardinal de Granvelle, dont les regards ne se déiouruaient point des Pays-Bas , s'attachait, dans sa correspondance confidentielle avec le roi, à rembrunir encore la situation de ces provinces. Il lui signalait l'ambition et Taudace de Toligarchie dont la gouvernante citait devenue l'instrument, lui montrait la religion trahie, les Gnances livrées au pillage, les emplois et les offices devenus un objet de trafic , enfin, il lui laissait entrevoir que Tautorité même du souverain pourrait se perdre dans cette profonde anarchie.— Dans le conseil d'État, disait-il, on s'exprime parfois d'une manière très-libre, et sans que persomie s'y oppose, sur la religion et les nouveaux sièges. On prétend qu'il n'est pas bien de châtier les gens pour affaires de la conscience et opinions do la foi; qu'il y a de la cruauté, et que c'est chose intolérable, de faire mourir un homme quand il ne s'est pas rendu coupable (le rébellion ou de tumulte. Quelques-uns des membres du conseil laissent même entrevoir assez clairement que la confession d'Augsbourg ne leur déplairait pas. Tout est mis en œuvre pour cacher la vérité au roi et rendre le remède impossible. Les dépèches ne se font plus par la voie ordinaire de la chancellerie et avec le sceau, mais sous la seule signature de la gouvernante et sans l'entœmise des secrétaires du roi, afin qu'il n'y ait point de «onlrôleur ; et les lettres adressées en Espagne sont rédigées dans lo sens qui convient à la majorité du conseil, afin qu'il n'y parvicnuo rien qui puisse donner au maître une opinion défavorable dos Pays-Bas. Enfin, on ne traite plus en conseil la provision des
l'iaïuo. 1.0 caixiiual de Lorraine, qui avait joué un si grand rôle dans les «liMUioies sivssions du concile, ne put, n^igré son crédit et celui de sa niai.Hon a la rour, le faire i(H:evou daoî» le royaume.
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oOices, mais on en dispose secrètement à prix d'argent ; la justice est en pleine décadence, et la religion encore plus. Il n'y a que la prompte venue du roi qui puisse remédier à cette déplorable confusion '. —Tels étaient les renseignements que Granvelle tenait du président Viglius et qu'il exagérait encore dans ses communications secrètes avec le roi.
Mais si, d'une part, le ministre congédié attribuait Fanarchie croissante des Pays-Bas à res|:èce d'omnipotence que ses adversaires s'étaient attribuée, ceux-ci, de leur côté, continuaient à en rejeter les causes et sur l'inertie du roi et principalement sur sa confiance aveugle dans les conseils des cardinalistes Ils résolurent enfin de se mettre directement on rapport avec Philippe II pour en obtenir des concessions nouvelles, de nature à neutraliser l'influence pernicieuse du cardinal de Granvelle et à consolider le triomphe de leur parti.
Dans leurs communications fréquentes avec les membres des états ainsi qu'avec leurs adhérents du conseil privé et du conseil des finances, les seigneurs qui avaient, depuis le départ du cardinal de Granvelle, la direction effectivedu gouvernement, necessaient de ramener l'attention de leurs adhérents sur deux points des plus importants, car ils résumaient en quelque sorte toute la politique du parti national. Le prince d Orange et ses amis exposaient que le nombre toujours croissant des hérétiques ne permettait plus de les extirper par le glaive ou par le feu ; que les rigueurs déployées jusqu'alors ayant été sans aucun profit, il fallait songer sinon à retirer les placards, du moins à les modérer ; ils allaient même parfois jusqu'à dire qu'en octroyant à chacun la liberté de conscience en sa maison, sans donner lieu pourtant à un scandale public, et en y ajoutant la communion
• Granvelle au roi, 8 octobre 1564 et 20 janvier 4565. Contspondance dt Philippe II, t. I", p. 3ï3, et Papiers (VÊtat, t. VIII, p. 6î0 et suiv.
Êub ufràqtœ speeie, on pourrai! esiK^rer iiti r^mèdr? ellicMe*! DîiïJtrc? part, ïlg si^nalijient le déplorable t*tal oîi se? troni-aît' ladmiaistmtion des fuiances et de la justice, et, cherchant (^alemcnl un remède à ce désordre, is n'en voyaient d'aulreque dans radmission au canseiJ d'État de dix on douze chevaliers fie la Toison d'or ou seigneurs principaux, révérés par le peuple'; ainsi renforcé, le conseil devait avoir une prééminence incontestée fîur les antres corps ou coilé-ges de justice et de finances T>es discours analogues, un peu mitigés ncanmoias^ se tenaient au sein même du conseil d'fitat, alors qu"il délibérait sous la présidence de la duchesse de Parme.
rdlt*-ci, fiitiguee de ces représentations eonlinuelles ou pénétrée des diUicultés croissantes de sa situation, demanda enfin s'il ne convenait pas de faire connaître sans fard au roi lui-même Téial affligeant du pays, soit par lettres, soit par un envoyé qui pourrait donner des informations plus pré<'isesel plus complètes. Les anciens partisans de Granvellc se récrièrent vivement contre
1 Cet avis semble avoir été suggéré aux seigneurs par Molinéus, dofetti
do Louvain ^ qui journellement tenait conseil avec euit. * tJ tient da# « pour résolu qu'ôn ne doîbvç plus empescher lo mariage de^ prètrei, ai <^ la rommurnon ifib utré^ue specîr et ttongnent aucuns des seign^mr^ -. teïs projirfe d*aboîir rinquisition, el de non plus se informer des can* * sciences des gens, ain.^ qu'on tes doibt laisser libre**.- •* VighusaGninvelle* io docenibrc i^Ûk , dans le^! AtThire^ fk' (a matgon ttOr\ Naësau, l. I"^ p. '13S. — Au surplu.n, Jjns le^ dernières sessions i concile de Trente, un des ambassiideurs de Tempereur Peixltnand H avait aussi rëelamô la eommunton sous leâ deUK espèces tins! que If mariage des pt'étres; de soa cdié, Temperour irvail iusislé, a dh^tmei^j rnpri.Ht^, >ur ia solution de ces grand es^ questions. Voitlli^toirc àt \ papttuh*, par ItA^RR, liv, Itt
* La duthesse de Parme proposait le marquis de Uergkes, îe comte d^* Meghem et le seî^ïtreur de Moiiti«ny. Conrspondancp dr rA^/i/r ti, \,V*. p. 131.
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cette proposition, déchirant que le roi était suffisamment édairé ; que, d'ailleurs, le relâchement dans Tadministnition de la justice ne provenait point d'un défeut de vigilance de la part des magistrats, mais bien du mauvais exemple donné par quelques nobles qui affichaient ouvertement le plus profond mépris pour les officiers de la justice; qu'il ne fallait pas non plus attribuer à la négligence des ministres préposés à la direction des finances les dettes énormes du roi et du pays, mais bien aux longues guerres qu'avait terminées le traité de Càteau-Gambrésis ; que, quant aux hérésies, il ne fallait pas encore désespérer de les extirper, si chacun tenait fidèlement la main à l'exécution des édits ; enfin, qu'il n'y avait qu'un seul et vrai remède à cet état des choses, la présence du souverain. Mais le prince d'Orange et ses partisans soutinrent la nécessité absolue d'envoyer l'un d'eux près du roi, et le comte d'Egmont fut indique comme celui qui pourrait le mieux remplir cette mission '. Il désirait, au surplus, d'en être chargé, et la plupart des seigneurs lui étaient favorables parce qu'ils connaissaient sa franchise, et qu'ils se persuadaient qu'il trouverait un bon accueil à la cour de Philippe II. De son côté, le comte nourrissait l'espoir de profiter de cette mission publique pour avancer aussi ses affaires particulières. Il fondait alors de grandes prétentions sur ses services passés et présents. Il se plaignait de n'avoir eu d'autre récompense qu'une ayuda de cosia de 50,000 ducats, qui ne lui avaient pas été entièrement payés, tandis qu'il avait huit filles et deux garçons et des milliers de florins de dettes.
La régente, tenant compte de la résolution du conseil d'État
^Mémorial de HoprERis, 2' partie, cbap. IIF. — Dans une lettre du S9 novembre 4564 , la duchesse de Parme assurait au roi que la dépense, dans les Pays-Bas, excédait annuellement le revenu de 600,000 florins. Correspondance de Philippe II, t. V'', p. 331.
t.Es pavs-has mv^ phiijpi^k it.
et déff^rant ru désir «exprimé par lo comte d'Egmnnt , le chargea eit froissement dose rendre h Madrid, pour y porter Im vœux des principaux pcrsennagt^ des Pays-Bas, Toutefois, elle ne se dissimulait poiiit que celle démarche pourrait sembler hardie aui yeux de Philippe 11 : aussi aurait-elle voulu connaître pré^lablemmt sn volonté, Mai.s les seigneurs lui firent de si vives instances qu'elle crut avoir beaucoup gagné {mandait-elle ao roi| en différant le départ V. Ce voyage étant enfin décidé et devant 9*ftacomplir dans le cours du mois de jnnvicr i56H, il élail néffissaire d'am^er les instructions dont le comte d'Egmont serait i^orteur*
Yiglius, chargé de rédiger cee instructions, crut pouvoir seiprimcr en termes généraux sur Jes nï^cessités qui avaient fait lobjet des longues délibérations du conseil d'Étnt, Ce n'était pas ainsi que les adversaires du cardinal de Granvelle comprenaient la mission du comte d'Egmont. Le projet du président, ayaotété communiqué au conseil, y rencontra une vive opposition. Quand vint pour le prince d'Orange le moment d'exprimer son »\is, il saisit cette occasion de signaler Ja gravité de la crise qui menacerait Jes Pîiys-Bas , si Ton persévérait dans une politique fatale. Selon lui, il fallait dévoiler au roi la vérité tout entière et ne pas affaiblir la peinture ûes maux qui aecabl aient TKtat, Il fallait s'explit|uer avec franchise et clarté sur Ti m possibilité d'eiécuter les placards et le concile de Trente. Il fallait dire ouverlement que les hérétiques, fiers de leur nombm, violaient hardiment les édils et méprisaient rautorité des magistrats, chargés de les faire exécuter. Tout en déclarant qu'il restait attaché à la religion catholique, le prince s'éleva avec force contre la persécution érigée en système i il dénia à l'autorité humaine te droit decom-
I I^ duchesse de Parme au roi* tt> décembre 4S64 H 17 janvii
dans-la Corirspouffatite dv Vhi'ippe it, t î"", pp. 333 t^î 333,