‹ Histoire de la révolution sous Philippe IIChapitre 5 sur 198 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Émotion causée dans les Pays-Bas par le châtiment infligé aux Gantois. — Charles-Quint convoque les états généraux, rassure les députés et confirme la reine Marie dans le gouvernement général. — Voyages dans les provinces. — Départ de Charles-Quint pour rAlIemagne. — Expédition d*AIger. — Causes de la quatrième guerre de François I«r contre Charles- Quint.— Prévoyance de la reine Marie. — Dangers des Pays-Bas envahis de trois côtés à la fois.— Activité héroïque de la gouvernante.— Charles- Quint vient au secours des Pays-Bas. — Conquête du duché de Gueldre.

— Assemblée des états généraux à Diest, en présence de Tempereur et de la reine Marie. — Campagne de 4644. — Paix de Crespy. — Charles- Quint récompense les services rendus par Marie de Hongrie. — Don de la terre de Tunihout et du territoire de Binche. — Château de Mariemont.

— Fondation de Marienhourg. — Goût de Marie de Hongrie pour les arts ; sa librairie. — Victoire de Muhlberg sur TElbe ; le landgrave Philippe de Hosse conduit à Malines. — Cercle de Bourgogne. — Instructions de Charles-Quint pour son fils ; éloge qu'il fait de la reine Marie. — Charles-Quint se propose de régler la succession à TEmpire de telle sorte que Tinfant Philippe serait vicaire impérial en Italie pendant le règne de Farchiduc Maximilien. — Réponse de Tinfant : elle décèle ses arrièrepensées. — La reine Marie à Augsbourg. — Charles-Quint renonce à son projet. — Voyage de Tinfant PhiUppe dans les Pays-Bas. — Il est inauguré dans les diverses provinces comme le futur souveram. — Départ de Tempereur et du prince pour TAUemagne. — Changement dans les résolutions de Charles-Quint ; il veut laisser TEmpire à son fils. — Craintes de Ferdinand ; sa correspondance avec la reine Marie. — Négociations pénibles entre Charles-Quint et son frère. — La reine Marie api)elée à Augsbourg. — Elle profite de son séjour pour faire adoucir, dans Tintérèt

LES nAYS-DAS SOUS CtUllLI£S-QtJÎ?rT»

d'Âiïvers, le placard du tH aYrfî 1550 contre les hérétiques. - Graveî^ disâentimealadaDs îa faoïilît* impériale.— Cha ri es-Qui lit coryure la reine Marie de revenir à Augsboiirg pour servir dlotermétliaire, — Tranaac* lioa qu'elle proiMïse; eïle est acceptée de part et d'autre, — Uésislauce des électeurs* — HeoriJl et le duc Maurice de Saxe preuoenl les armes contre Charles-Quint. — Condaïteéner^que de la reine Marie — Invasion du Luxembourg, — Convention de Fassau. — Délivrance du landgrave de Hease. — Si^e de Metz. — La reine Marie fait envaJiir la Picardie. — Campagne de 4B54 ; caractère cruel de cette guerre. — Ravages commis [xir les Français d«^ns leNamuroiselle Hainaot.— Haine de Heori il pour Charle5-<Juiul et ia reine Marie. — Incendie descMteaux de Mariemonl et de Bincîie* — Letli^ curieuse® de la reine Marie et de i*ùv(Jque irArras sur cet exploit de Henri 11 ; fermeté de la reine. — Combat de llenty. — Résolution prise par Marie de Hongrie de renoncer nu gouviârnement des Pays-Bas le jour aà Charles-Quint abdiquera la souveraineté de ces provinces.

Après avoir ri^prime les troubles doGand, Chorles-Quitit visita le Brabant, la Mo) lande, la Zélande et la province d'Otrecht* Le <9 aoilit V'AQ, il dîna à Yianen, en la maison du seigneur de Bréderode ; le ia, il coucha à Breda, au château du prince d'Orange î le 27, à Berglies-op-Zûom , en la maison du marquis de Berghes *. De retour à Bruxelles, IJ ordonna, le 18 septembre, la convocation des etau généraux. Ceux-ci se réunirent le I octobre au palais de Bruï^elles, et Charles-Quint parut devant les représentants de la nation^ avec la reine Marie, sa sœur.

Le châtiment infligé aux Gantois avait excité une profonde

1 Votjaycs ffitts par Cliarks^Qnitti Hepu të l'ait /3 f 4 itt^qw le t1 mat 4!ïB I , irruMtâ ft m h en t^crit par Ha^ VjtNr>KN£ssK, rdntrôîeiir. \h. n* 11581 de rancientïe hiblicilhèque de Bourgio^ne.

émotion dans tout le pays. L'empereur crut nécessaire de rassurer ses sujets en leur faisant déclarer qu'il n'avait pas l'intention dlnnover dans les autres provinces. L'organe du gouvernement fit connaître ensuite l'obligation où se trouvait l'empereur de s'éloigner des Pays-Bas pour présider la diète de l'Empire. En conséquence, ajouta-il, la reine Marie avait été confirmée dans le gouvernement général, parce que l'empereur la considérait comme tin (xulre hd-méme.

Charles-Quint , poursuivant ses voyages dans les diverses provinces, alla ensuite visiter les châtellenies de Lille, de Douai et d'Orchies ; l'Artois, le Hainaut, le comté de Namur et le duché de Luxembourg. Le 9 janvier 4 541 , il prit enfin congé de la r^ente et des seigneurs qui l'avaient accompagné, et quitta Luxembourg pour se rendre en Allemagne ^

Après avoir présidé la diète de Ratisbonne , oii il chercha à rassurer les protestants dont l'hostilité eût pu lui causer les plus sérieux embarras dans un moment où les dispositions du roi de France paraissaient déjà équivoques, Charles-Quint se rendit en Italie pour prendre le commandement de l'expédition navale qu'il avait résolu de diriger contre Alger.

Llssue funeste de cette entreprise héroïque stimula l'animosité invétérée de François I*' contre l'empereur et l'engagea à prendre les armes pour la quatrième fois. Le motif réel d'une guerre si peu généreuse fut le déplaisir que ressentit le roi de France de ne pas recevoir le Milanais comme prix du passage qu'il avait accordé à Charles-Quint à travers la France, et de la neutralité qu'il avait observée pendant la révolte des Gantois. Dissimulant néanmoins la véritable cause dé son ressentiment, il donna pour prétexte à ses nouvelles agressions l'impunité que l'empereur accordait au gouverneur du Milanais par les instiga-

> Journal de Vandbnbsse. — Des anciennes Assemblées naiionafes, § II.

LE3 PAVS^BAS SOCS CUAnLES-QtJITtfT*

lions duquel des soldats de la garnison dePavie avaient assassiné! César Frégosc et Antoine Rincon, ambassadeurs de la cour de France près de Soliman ÏI " ,

Les Pays-Bas, contre lesqoeïs devaient se porter les principeux eflTortsde François I'^, étaient alors sans défense. Mais Marie de Hongrie sut pénétrer et déjouer le plus grand péril qui eûti encore menacé les provinces dont elle avait le gouvernement. Elle convoqua sans returd les utaïs généraux et obtint de leur! patriotisme Jes moyens de lever trente mille hommes de pied eti cinq raille chevaux* Elle parcourut ensuite les provinces menacées, alïant d'Anvers à Gand, de Gaud à Mons et à Nijmur, pour surveiller 1 exécution de ses ordres et diriger elle-même lâj résistcinœ.

En 15iS, les Pays-Bas furent assaillis de trois cdtés à la fois, Le duc d'Orléans, second Ûls de Françoîs I*% pénétra dons le Luxembourg après avoir demandé auK confédérés deSmaltalde de le recevoir dans leur alliance et promis qu'il laisserait librement prêcher le saint Évangile dans les domaines que la guerre mettrait en sa possession ** Le Brabant devait être le théâtre

* RoBEBtsoîï, HisiOitv tlû Chartes-Quintf ïiw VIL

^ Il faut citer, comme un des documents les plus curieux de cette époque, rinstructîoa donixôe par le duc d'Orléans à sou secrétaire, A, Maillet, qull envoyuit vers le duc de Saxts, le landgrave de Hesso et outrfïs seii^neurs protestants, Il devait leur exprimer le ^and désir qu avait le due que lâ[ saint Évïingiîc! fût prêché pîir tùut le royaunie de France Dans Fimpossî— J biliié où il était, par «Ttiite de la déférence flMale qu'il devait à ^on père, I d^iulniduUx? les nouvelles doctrines en son duclié d'Orléans, il pri^nalt son rei'ours vers le duc de Saie ^ le landgrave de Hesse^ etc*. et leur promettfiit de laisser prikher libremeot ^e s^diU Évangile dan^ le ducbé de Luxembourg et autres terres qui lui apimr tiendrai eut par le droit de guerre. Ko revanche, il pi mit les seigneur» proteslanlî^ de le recevoir eu aUiaiice offensive et défensive avec eux, dans Tintérét de la n^Hytim rhréUennc, i|u*il e^spémil par ce moyen propager en ^^ autres I erres, car. en voyaîïl celte

des opératioDS de la seconde armée conduite par Martin Van Bossem, maréchal du duc Guillaume de Juliers, à qui le fameux Charles d'Egmont avait en 4538 cédé la Gueldre. En même temps, le duc de Vendôme attaqua TÂrtois, avec l'espoir de pénétrer dans la basse Flandre pour donner la main aux troupes de Clèves , qui comptaient surprendre Anvers et Gand , où Van Bossem avait des intelligences. En6n Christian IH, roi de Danemark, se disposait à débarquer en Hollande. Toutes ces tentatives échouèrent. L'armée du duc d'Orléans, après s*étre emparée de Damvillers, dlvoy, d'Arlon, de Montmédy et de Luxembourg, fut obligée d'abandonner ses conquêtes, à l'exception d'Ivoy. Le maréchal de Gueldre, qui avait mis la Campine à feu et à sang, vint se poster devant Anvers avec seize mille hommes : mais René de Nassau, qui commandait dans cette ville, le rebuta par son impassibilité. Du reste, on avait découvert et châtié les traîtres à l'aide desquels Van Rossem espérait s'emparer des deux plus importantes places des Pays-Bas. Le maréchal de Gueldre vint alors assaillir Louvain : mais, rebuté de nouveau par la ferme résistance que lui opposèrent les bourgeois et les étudiants, il alla enfin rejoindre les Français dans le Luxembourg, oii le suivît René de Nassau. Le duc de Vendôme, arrêté en Artois , n'avait pu effectuer la jonction qui devait assurer en grande partie le succès de la campagne. Quant à Christian Ilf , il avait envoyé un navire sur les côtes de Hollande pour rechercher le lieu où une descente serait le plus facile ; mais la saisie de ce vaisseau fît échouer l'expédition que le monarque danois méditait '.

Dans cette crise redoutable, Marie de Hongrie avait montré

alliance, le roi, son père, déclarera « le bon zèle qu*il a en cet endroit. Com^pondenz des Kaisers Karl V, t. H, pp. 644-645. > Des anciennes Assemblées nationales de la Belgique, § H.

LES PAYS-BAft SOUS CHARLES-QÛI^T,

une activité vraiment héroïque. Par son caractère viril , son énergie, sa vaillance, elle avait été au niveau des périls qui avaient menacé l'eKistence même des Pays-Bas. Après Dieu, r^crivail une des principaux lîeutenanla de la courageuse gouvernante, c'était à ïexfrême soin, travail el diligence de la reine que ces provinces durent leur salut K Elle avait veillé, avec une vigilance sans égale, au rassemblement des troupes, à l'armement des places fortes, enfin à toutes les opérations de cette laborieuse campagne» Elle avait aussi adressé les appels les plus pressants aux princes de TAIlemagne pour qu'ils vinssent au secours des Pays-Bas, qu'elle appelait Vainni-mur de la Germanie. Elle représentait aux États de l'Empire combien il était importaot que ces provinces ne tombassent point dans les mains des ennemis du nom allemand. Elle leur déjfionçait les irompenes, arii/kes et méchanies intrigues des Franc-ais et mettait les princes germaniques en garde contre des projets qui auraient pu exercer une influence si désastreuse sur les destinées môme de rAllemagne '.

^ Voici les tenues mêmes de ta lettre écrite de Nnmur, le H septembre 1542, par L, de Praet à Temporetir : » Sire, V. M, aura pat ïôttres pfé- « eédantej de la rûyne entendu Testât des affaires de par d6çà, et Ifêï M mené^ que le roi de FranGe avec ses adhérei^s a tramées alcncoDtre de « ces Pays-Bas, que ont esté si grandes et cautement et secrètemciit con-

• duiles, qu'il le faut tenir à grand miracle, que re^é€"-u lion d'icelles n'a « esté pernicietise auxdîts pays, voire jusque à renlière ruine d'iceulx, t' sans povoîr donner aulciine sujïlsaut« résrstânce, tant a esté la surprise

• grande, soudaine et par divers costés* Et, comme j*ay dit» Sire, Diea y a H œuvre en premier lieu, (*t après itiy Textréme travail, i^oing, el diligeuc* (• de la i-ûyne.-.*, >; L^tiz, C&trcspomlenj, l. If, p. 36i. — Voir aussi notrt* notice sur Marie de Hongrie dans la Betme fiatioftate, t. XVM ; pp. 4 3-10.

' Lettres écrites par la reine Marie, du mois de juin au mois de novembre ^â4^, au landgrave de liesse ^ au^ États de TEmpire, a ràrchevèque de Cologne, etc., dans le lonie V des Archiva de la seorétairerie d*État de rAllemagne et du Nord.

En même temps elle avait ordonné les représailles les plus rigoureuses conireleroi de Danemark. Les villes de la Hanse, souffrant beaucoup deces mesures, chargèrent Sébastien Ersame^secrétaire de la viUe de; Lnbeck, d'exposer leurs doléances à Ja gouvernante des Pays-Bas. La reine répondit (de Bruxelles, 6 avril 4543) qu'elle n'avdt nullement l'intention de mettre des empêchements au commerce des villes hanséatiques avec la Norwége, mais qu'elle avait dû repousser les agressions du roi de Danemark. Ce prince n'avait point voulu s'entendre avec elle sur les conditions d'une bonne paix, parce qu'il n'était point désireux de cette paix, disait-elle, à cause de son alliance avec la France et ses auxiliaires, et la connaissance qu'il avait » de leurs malheureuses et damnables pratiques et trahisons. » Il avait donc fait saisir dans tous les ports de ses États les biens et navires des Pays-Bas et défendu, tant à ses sujets qu'aux Hanséates, de visiter ces provinces. L'ordonnance dont on se plaignait n'était qu'une mesure de jrepr^ailles reproduisant à l'égard du Danemark les dispositions prises par le roi de ce pays contre les Pays-Bas. Une révocation de cette ordonnance, qui ne correspondrait point à une mesure semblable de la pert du Danemark, n'aboutirait à rien. Mais fa reine consentait, sur l'invitation desHambourgeois, à entrer u en une journée amîable avec ledit Dennemark le 20* avril » et elle assurait qu'il ne dépendrait pas d'elle que « en toute équité et raison » les démêlés avec cette puissance ne fussent amiablement décidés et vidés ' .

La reine s'était aussi adressée aux états généraux des Pays-Bas pour leur demander de nouveaux sacrifîces nécessaires à la défense de la patrie. Il s'agissait d'accorder au gouvernement la levée d'un impêt d'un pour cent sqr toute les marchandises exportées du pays, le dixième du revenu de tous les biens im-

I Archives de la seorétairerie d*État de T Allemagne, etc., vol. XXXIK

LES PAVS-B4S sors f.WARtlîS-QCI?iT.

meubles, et le dixième du revenu des marchands possédant en Tuarchandises et denrées une vaïeur de 1 ,000 florins et au delà* Pour justifier ce sacrifice considérable et sans précédent jusqu'alors, ta reine fit tenir aux états le langage suivant ! ^ Vous devez a considérer deux points : d'abord qu'il est temps aujourd'hui do « montrer votre dévouement à l'empereur, noire prince naturel, « et que^ pour chose du monde, vous ne voudriez être soustraits « à son obéissance , mais plutôt endurer tous les maux que de « tomber sous la domination des François; en second lieu^ que Il ce que la reine vous demande nest point pour elle, mais pour «( vous, afin de vous garder et défendre, et conserver vos libérai tés et franchises, et ne pas vous laisser réduire, vous, vos Il femmes et enfants, en perpétuelle servitude. Il faut donc ne « rien éj largner pour que vous soyez convenablement protégés, il et plutosl mettre le tout pour te iout^ vert etsecq, et donner i< voire bien à ceux qui vous défendront, que de le laisser ravir ic par les ennemis, lesquels facilement sauroient exiger plus quon Il ne vous demande * , »

1 Bt^ ancienne Aêsrmbices nationaîeu tk la Betgiqm, § II. --Il ti'e&t pas inutile de remarquer que presque clinque fois queCbarîes-Quint ou la reine Marie avaienl b«soio du concours de^ ctat^gtinéraux, ils cherchaient à stimuler leur rèle en leur montrant en persp«cti?e, s'ils flâchissaieutT losort misé* rable de In nation frûnçaî^e. Ces exiiortatiotis, toulea politiques^ reposaient néanmoins sur des faits îneontestabïes. Voi^î comment s'exprimait l'ambassadeur vénitien Giovanni Michief, dans sa Belaîwn de 1561 sur Véiai da la Fiance : «» La principale richesse de ta couronno ne consiste pas dans les ^ revenus ordinaires et extraordlualreis, mais dans les moyens qu'ont les « roi^t en cas de guerre ou d'autres besomst de se serTir, comme bon leur

d semble^ de la ricliesse de leurs sujets, dont Ils sont les maîtres absolus

* Ainsi Ton peut mettre à contribution leurs biens^ leur travail, leurs vies, *• sans crainte de ïe.^ révolter : c'est cooïme s'ils étaient des esclaves {non a nitrimeiifc che se fusiet'o (uiti lor ëvhfavi), * On lit ailleurs, dans lei Commentaires de Mighile Si^niANo : t I/empereur Maxlmilien di^ît du roi

VIE DB MARIE DE HONGRIE. 8t

Quelle que fàt la confiance de la reine de Hongrie dans le patriotisme des habitants des Pays-Bas, il lui paraissait néanmoins difficile d'affronter les dangers d'une seconde campagne. Mais Charles-Quint, qui en 4 542 avait défendu les frontières d'Espagne contre le dauphin de France, se disposait à venir lui-même au secours de ses États patrimoniaux. Lorsque les cortès d'Aragon et de Valence eurent reconnu Philippe, son fils, pour l'héritier de ces deux royaumes et qu'il se fut assuré de la coopération du roi d'Angleterre, il s'embarqua enfin pour aller en Allemagne par l'Italie.

La reine Marie attendait chaque jour, avec une vive anxiété, la nouvelle du passage de l'empereur, sachant bien que le salut des Pays-Bas en dépendait. Selon un ambassadeur vénitien, si la flotte de Barberousse eût empêché le passage de la mer k Charles - Quint , ces provinces couraient grand risque d'être conquises par les Français. Débarqué à Gènes, le Î5 mai 4543, l'empereur dépécha, le 43 juin, de Pavie, son grand écuyèr le seigneur de Boussu, aux Pays-Bas, pour informer la reine régente et les états de ces provinces de sa prochaine arrivée. 11 était porteur d'une lettre que Charles-Quint adressait aux états pour les remercier des preuves de vigueur et de patriotisme qu'ils avaient données pendant son absence , et pour les engager à redoubler d'efforts maintenant qu'il venait les assister de sa personne. Quoiqu'il fût appelé par Ferdinand à la défense de la Hongrie, il avait jugé qu*il convenait, avant tout, de conserver ses États patrimoniaux. Il annonçait que son premier soin serait d'abattre le duc de Clèves, car il ne pouvait tol(^rer, disait-il, l'exemple pernicieux que donnait ce seigneur, son vassal, en

« de France qu*i1 était le roi des ânes, parce que son peuple perlait en paix

« tontes sortes de servitudes. • Recueil de M. N. Tommaseo, t. l<r, pp. 403

et 487.

LKS PAYS-BAS SOUS CflARLBS-QrnT,

occupant TÉtat de Gueïdre qui , par la mort du duc Charles d'Egmont, devait revenir au souverain des Pays-Bas. Il avait, BTi outre, à venger des injures particulièree, telles que ringratitude du duc, qui lui était redevable de rÉtal de JuUers ; le refus qu'il avait manifesté de prendre pour femme la duchesse de Milan, Christine de Danemark, veuve de François Sforza ; snn ailîance avec ïa maison royale de France, par le mariage contracté entre lui et la princesse de Navarre ; ses liaisons intimer avec les luthériens; enfin les dommages qu'il avait faits et pouvait faire aux Pays-Bas '.

Charles-Quiut, ayant r^uni plus de quarante mille vieux soldats dans les difTérents pays de sa domination^ entra dans les? f possessions de Glèves , prit Duren d'assaut , et obligea le duc h venir implorer sa clémence. Par le truite conclu h Venloo, le 7 î^epterabre, ce prince renonça à toutes prétentions sur le duché deGueldre, rompit mn alliance avec la France et le Danemark, et obtint à ce prix la œstitution de ses Étais héréditaires.

En revenant de la Gueldre, Charles-Quint avait voulu se trouver sans relard au milieu des représentante des Pays-Bas. Le 16 septembre, il vint coucher à Diest et y fut sur[iris par une violente attaque de goutte qui robligea à demeurer en cette ville, La reine de Hongrie , sa sœur, vint l'y joindre, et le 19 arrivèrent le-s députés de tous les étals des Pays-Bas, qui avaient d'abord été convoqués à Louvain pour le ia. L'assemblée générale eut lieu le %Ù, dans une salle de rhôtel oh Pempereur était logé» U s'y fit porter et prit place sous un dais , ayant sa sœur auprès do lui. Le président du conseil prive exposa aux états le motif de cette con\ ocation ; il rappela les voyages que l'empereur

^ Monuments de la diptomutiâ lïénîUenne, p, 93. — Lji lettre de Charles- Quint aux états des Pays-Bas a éié insérée par M. Gach*ri> dans sa Noiice tiislonijue et de^rtiptive des archives de la vilk de Gand, p. 46.

vie DB MARIE DE HONGRIE. 85

avait accomplis depuis son dernier départ des Pays-Bas, la peine qu'il s'était donnée pour entretenir la paix avec le roi de France, les motifs de son retour et la volonté qu'il avait manifestée d'assurer la sécurité de ses États patrimoniaux, en faisant venir ses ennemis à la raison. Le chancelier de Brabant répondit au nom de rassemblée. Les états rendaient grâces à Dieu , dit-il , de ce qu'il lui avait plu préserver l'empereur en tant de divers, périlleux et lointains voyages ; ils se félicitaient de le revoir en prospérité, après qu'il les avait délivrés d'ua de leurs principaux ennemis et accompli une conquête aussi importante que celle du duché de Gueldre et du comté de Zutphen ; ils le remerciaient de n'avoir pas hésité à quitter ses autres royaumes et ses enfants pour venir secourir les Pays-Bas , lesquels , ajoutait l'orateur, auraient été en grand danger sans la vigilance de la reine. Les états suppliaient enfin l'empereur de prendre de bonne part le petit service qu'ils lui avaient rendu en son absence. Charles- Quint, prenant alors la parole, rappela d'abord aux états la recommandation qu'il leur avait faite de se tenir unis et d'obéir à la reine pour qu'ils méritassent, par cette conduite, toute sa bienveillance. Il entretint ensuite l'assemblée de la duplicité du roi de France qui, au moment où il lui faisait les plus belles protestations, l'avait attaqué dans tous ses États, en Espagne, en Italie, dans les Indes, aussi bien que dans les Pays-Bas, soit par ses propres forces , soit par celles de ses alliés, les ducs de Holstein et de Clèves. L'empereur lui-même avait fait en sorte de rompre les desseins des Français sur l'Espagne , les Indes et Fltalie ; quant aux Pays-Bas, les ennemis, dit-il , n'y ont pu guère mordre, grâce au bon ordre que la reine y avait mis et à l'assistance que ses sujets lui avaient prêtée. Il les remerciait de cette nouvelle preuve de leur dévouement ' .

I Journal de Vandbnesse, année 1543.

^À¥3-Mâ SOCS enA1tLES^9l}l?Kr«

inenl a sv livrer au plaisir d*^ lu chiisse, daas un lieu nommé Pont-à-Fraisne, entre la Sanvbre et ta Meuse, è deux lieuea de i'eiidruit oU le priate d'Orange éleva depuis PhilippeYille. Les fréquentes excarsiotis de la reine dans ce lieu , ainsi que le désir d'op- (lûser une nouvelle barrière aux Français, donnèrent naissance à Maricnbourfj, Le hameau de Pnnl-à-Fraisne devint une viîle forte qui contenait, ainsi que Binche, un pakis pour la régente** La décoration somptueuse des châteaux do Mortemont ot de Binche prouve que Mario de Hongrie n'était pas seulement une reine chasseresse. Elle avait, en effet , un goût très-vif pour leô arts et particulièrement pour la musique, qui était une de ses plus grandes jouissances ^ De rnéme^ elle était très- versée dans les lettres et connaissait très-bien la langue latine 3. Elle avait, à Malines, une librairie riche et nombreuse, qu'elle fit transporter à son château de Turnhout en i 555, On y remarquait la Bible eu français, les Histoires deTite-Live, les Commentaires de Jules César, les œuvres de Sénèque, la légende des Saints, mais aussi VArt d'amour, les Sonnets de Pétrarque^ le Chevalier errant^ le Miroir des Dames , etc. ; on y trouvait enfin des spécimens de tous les principaux ouvrages de théologie, d'histoire et de littérature en vogue depuis la renaissance^.

* qui le iaisoit r«préseDt#r fort magnifique, oultre reuricbtssementde taul

■ de marbre H porphire, qu'elloy avc^U fait employer et Dussi la charpente rto « el mt*Du iserie proprement et délicftlement marquetée et madrée Beaucoup

■ de médailles onliques, tibleaubt et autres singularités assemblées de

■ drvers pay^ï : ny ayaal en loul le logii?. peintures, vitres, ferrures, pavé» » ny autres ouvrages, qui ne moostrdiscnt sorttr de très^octe ni-jin d'artf tjjian. »

' Atmffctex b€bjiq\ii!&, p. 17 li,

^ ^chiion de BEnnAUDO NAVAfiinn (4516).

' BkAhDT, Hiëtoire dé la réfùrtimtion (hs Paifê~HaH, Hv. IL

* ^tkf sur ta fibrmrie H^ ia mm Mark rfr nongrief par GàCHàiii^, daus^

Tandis que François I*', son ancien et redoutable adversaire, descendait dans la tombe, Gbarles-Quint, à Tapogée de sa puissance, tournait ses forces contre les confédérés de Smalkalde et remportait, le 24 avril 4547, la grande et décisive victoire de Muhiberg, sur TËlbe , où l'électeur Jean Frédéric de Saxe fut fait prisonnier. Deux mois après, l'autre chef de la ligue, le landgrave Philippe de Hesse, tombait également au pouvoir de Tempereur, qui le fit conduire à Malines. La diète de l'empire, convoquée à Âugsbourg, imposa ensuite ïintérim aux deux partis et

les Bulletins de la, Commission royale d'histoire, 1*^» série, t X, pp. ^44>246.

— Des cabinets, remplis d'objets rares et précieux, étaient joints à cette librairie, ainsi qu'il résulte des documents mis également au jour par M. Gachard, dans son Rapport sur les archives de l'ancienne Chambre des comptés de Flandre, à Lille, pp. 41 et 363. — Nous extrayons les particularités suivantes du compte rendu par Jean db Ght^i^ penninckmaistre de la reine Marie, pour Tannée 4540 : « A Élienne LuUier, garde des librairie et cabinets de la reine à Malines, pour divers déboursés faits pendant les années 4536, 4537 et 4538, et, entre autres : Pour avoir, en décembre 4536, porté auxdits cabinets lc3 portraits de la princesse de Danemark, de la ducbesse d*Arschot et de madame de la Cambre ; — Pour avoir porté auxdits cabinets les portraits de M. de Sempy (chevalier d'honneur de la reine), M deMolembais (son grand-mallre d'hôtel) et M. de Corbaron. — A M« Bernard Dorlet (d^Orley), peintre à la reine, pour un tableau de la portraiture de la reine, fait après le vif, de deux pieds en carré, au mois de février 4532 (4533), duquel elle a fait don à la comtesse de Salm, 43 livres. — Pour les portraits de l'empereur, du roi des Homains, de la reine et de mademoiselle Lucrèce, de deux pieds en carré, lesquels ont été délivrés à ladite Lucrèce, 62 livres. — Pour deux portraits du roi Louis de Hongrie et deux de la reine, qu'elle a retenus pour en faire son très-uoble plaisir, 62 livres. — Pour la façon de la portraiture et figure au vif du feu roi Louis, fait sur toile, delà grandeurqu'il étoit en son vivant, ÎS livres...

— Pour un portrait de M. de Sempy, fait au mois de décembre 4 534, 4 3 livres, -r- Pour un portrait du roi Louis, délivré, au mois de mai 4535, au comte palatin, 43 livres. «

LES PAVS*BAS SÙVh CIlAllLLS-QtJlNT.

lattachci les Pays-Bas au corps germanique squs le nom de Cerck de Bouryogtw ' ,

Chatles-Quinl, tlunt la santé avait reçu de graves atteintes, se préoccupait vivement alors de TaveDir de sa dynastie. Décidé à faire venir le prince d'Espagne près de lui afin de le présenter aux peuples de ses divers Étals , il avait également résolu dadresser h son fils des instructions, oij il tracerait la conduite que riufaût aurait à tenir pour le cas oti son père viendrait à quitter ce monde. Alin de justifier cette détermination, l'empereur alléguait le retour de quelques infirmités qull avait prccédeumienl ressenties, le danger oii il s'était trouvé tout récemment encore de perdre la vie, enfin non incertitude au sujet des dei^eins de Dieu à son égard* Dans les instructions, que tlharles-Quiatdictaà Augsbourg le 18 janvier 1548, iU occupait avec la plus grande sollicitude du gouvernement des l*ays-Baset engageait vivement son fils à y retenir la reine douairière de Hongrie, sa tante, de préférence même à Tarchiduc Maximilien, bien que celui-d fût sur le point dV^pouser la fille de l'empereur. CharleS'Qumt s'exprimait en ces termes ; » Il a été question, «4 duns le cas de la conclusion du mariage do 1 archiduc Maximi- « lien, mon neveu , avec votre soeur ' , de lui confier le gouver-

* L& Î5 octobre 1548, CharleB-Quint, revenu d^Aliemagne, rit communiquer, CD sa présence^ aux êtalià généraux, Je traité de conTédénitîaa qui assurait aux ÉtâU pâlrimoniaux du ^averain une protection pai$!^&le, tout en Itiur lULssaoi ta Jouissancâ entière de ieur^» libertés et rranchiâc^. ij^s étjst!^, BatisfaitSi pousséi eut iâ condescendance ju.«qu'è autoriser Tempercur à nommor tels prélats, nobles et villes qu'il jugerait à propos, pour rdllfier, de leur part, cet acte fédératif. Des ancienties aMembkrn aaiionak* dû la Beifjiqtte, § IL

* Le mariage de la princeiîseMariCT »œuratnée det'iufantl'hiUppe, avec, l'urcbiduc Maximilien d'Autriche, s^effeirtmi dans I iinnéc mème^ — a ,.. On M ne voudrait puf» que la priacesï^e Uaiie sortit de la maison d'Autridie, ti diimit dès la3tS uti nmhassudiHir vénitien, car Lu coof^tilulioD, ti'ès^faitïJe,

« nement de la Flandre. Je n'ai point voulu prendre de résolu- « lion finale avant que vous ayez vous-même visité le pays, « apprécié son importance , étudié le caractère de sa population, « sondé et connu Farchiduc lui-même. Il est vrai que si l'on par- « venait à déterminer la reine douairière de Hongrie à garder « encore le gouvernement général qu'elle exerce depuis si long- « temps, ce serait un avantage évident, à cause de la rare capa- « cité dont elle a fait preuve dans les temps de paix comme K durant la guerre ; mais elle est irrévocablement déterminée à « se retirer. S'il plaît à Dieu, tout s'arrangera à votre arrivée •. >»

L'empereur se plaisait, du reste, à reconnaître que les pays de Flandre étaient sur un bon pied de défense et que l'on travaillait à les fortifier encore suivant les plans qu'il avait fait dresser. •( Lesdiverses provinces, les seigneurs et tous les gentilshommes, « témoignent , ajoutait-il , beaucoup d'afl'ection et de fidélité. La « réduction de Gand, la citadelle que l'on a construite dans cette « ville et les nouvelles fortifications de Cambrai suffiront pour « faire perdre aux Français toutes les espérances qu'ils avaient « conçues de ce côté '. »

Mais Charles^uint ne s'était pas seulement préoccupé du gouvernement des Pays-Bas : il songeait aussi à régler dès-lors la succession à l'Kmpire. Ferdinand , son frère, roi des Romains,

• du fils de l'empereur fait craindre beaucoup pour ses jours. Dans ce cas,

• c'est cette fille qui lui succéderait, ce qui empêchera toujours qu'on ue

• la marie au dauphin de France. » Relation de Marino Giustiano, dans le Beeueil de N. TomiASEO, t. W. p. 89.

I « Es verdad que si pudiese acabar con la reynu biuda de Ungria que « continuase en el dicho cargo que a tanto tiemiK) lenido, séria lo que mas m convernia, por qucUa lo a hecho muy bien en paz y en guorra, mas eslâ « puesta eu descargarse dél ; on fin se determinarâ todo con vueslra venida,

• plaçiendoà Dios. » Papiers d'État du cardinal de Granvclle, 1. 111, p. 310. * Papiers d'État, etc., l. III, p. 293.

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