‹ Histoire de La RochelleChapitre 11 sur 14 · IV.e Lettre · texte numérisé non relu

IV.e Lettre

«Le mardi, 3 janvier, milord Mon-Joie et les autres Anglais de marque, faits prisonniers dans File de Ré, arrivèrent à Londres. Le Roi les renvoyait sans rançon, et ils disaient merveilles du bon traitement qu'ils avaient reçu en France : on les avait défrayés par tout le royaume. Bientôt après , nous apprîmes que les ambassadeurs de Danemarck faisaient valoir cette courtoisie pour amener S. M. britannique à un accommodement. Sur cela, nous conçûmes deux craintes; l'une, que leurs propositions fussent un artifice pour retarder l'envoi des secours; l'autre, que, si un accommodement avait lieu , on ne vînt à traiter à notre désavantage ; car , comment imaginer qu'après la disgrâce de l'île de Ré, les Anglais jouissent d'assez de considération pour obtenir la destruction des forts qui nous inquiètent !

» Comme nous cherchions l'opportunité de parler au duc de Buckingham à ce sujet , luimême nous prévint , et nous vint dire que sa sérénissime Majesté ne songerait point à un traité, jusqu'à ce que, par un exploit notable, on se fut mis en état de le faire avantageux , et pour l'Angleterre, et pour nous. En même temps, il nous engagea à tenir prêt un mémoire, pour le présenter le i4 de jan\ ier.

»Ce jour, nous allâmes le prendre, vers le«

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quatre heures du soir, pour qu'il nous introduisît au conseil. Avant que de nous y mener, il nous tint un discours qui nous donna fort à penser, nous avertissant de ne pas nous étonner si , par hasard, quelques-uns nous demandaient ce que nous avions à offrir à Sa Majesté, pour prix de son assistance , et quelle garantie nous pouvions donner que notre ville n'entendrait pas à quelque traité particulier; que, quant à lui, il était bien éloigné de telles pensées, mais que, pour nous servir utilement, il avait besoin de savoir ce que nous répondrions à de semblables demandes. Il nous prévint, en outre, que plusieurs membres du conseil étaient d'avis que la Rochelle livrât en otages certain nombre d'enfans choisis dans les maisons les plus considérables.

«Cette proposition, malgré le débit artificieux du duc , nous fut d'un fort mauvais goût ; et , craignant qu'une réponse, faite sur l'heure, ne pût être si bien conçue qu'elle ne nous nuisît, nous dîmes que , en générai , nous pouvions donner l'assurance que la Rochelle ne s'éloignerait jamais de toute ouverture raisonnable , pour donner satisfaction à sa sérénissime Majesté, mais que , quant à ce qui était du détail , nous le supplions de ne pas trouver mauvais que nous ne répondissions que par écrit.

» Après cela , il nous conduisit à la chambre dorée, où était le Roi avec tout son conseil.

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Nous fléchîmes le genou devant lui , puis , par son commandement, nous nous redressâmes, et M. David fit sommairement , de bouche , les représentations qui étaient ainsi conçues au long dans l'écrit qu'il déposa entre les mains d'un des conseillers.

Représentations des députés de la ville de la Rochelle , à sa sérénissime Majesté le roi de la Grande-Bretagne.

< Les députés de la ville de la Rochelle , ayant eu avis qu'il se fait quelque sourde pratique pour nouer un accommodement entre les deux couronnes , et que les ambassadeurs du roi de Danemarck ont eu , à ce sujet , d'étroites conférences avec le gentilhomme venu de France, sous prétexte de la conduite des prisonniers , ils ont cru qu'il était de leur devoir de supplier très-humblement Sa Majesté de leur donner audience , afin qu'ils lui pussent faire entendre , et aux seigneurs de son conseil , leurs représentations dans cette occurrence.

» Ceux qui ménagent ces ouvertures , et mettent sur le tapis les propositions d'un traité , cherchent la ruine de la Rochelle.

» La paix , à la vérité , est désirable pardessus toute chose , et la ville , pour laquelle on veut paraître agir , la souhaite avec une passion ardente , surtout lorsqu'elle sort à peine des misères de deux guerres consécutives.

» Mais la question est si, dans la conjoncture présente, ce que l'on propose est le vrai moyen de parvenir à la paix , et si , au contraire , il n'y a pas sujet de craindre que ce soit un piège tendu pour la ruine des Rochelais , laquelle (s'il ne plaît à Sa Majesté d'y pourvoir), nous paraît inévitable avec nue telle négociation.

» Premièrement, elle pourra ralentir, non pas", sans doute

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la bonne volonté de Sa Majesté, dans laquelle nous avons une confiance entière , mais au moins la diligence de MM, ses ministres , qui , considérant que , dans le cas où le traité se conclurait , les dépenses pour nous secourir seraient inutiles, arrêteront tout court les préparatifs de notre défense. Or , le moindre délai entraîne notre ruine , vu l'état dans lequel nous sommes.

"Deuxièmement. La nouvelle d'un accommodement une fois répandu, ceux qui se préparent à monter à cheval, au retour du printemps , resteront en leurs maisons , nul n'étant assez fou d'endosser le harnois , lorsqu'on est prêt à faire la paix.

» Troisièmement. Les forces de M. de Rohan se dissiperont,

l'expérience ayant toujours fait voir que les troupes de la

nature des siennes , composées de volontaires , et non sou-

, doyées , s'écartent aisément dès qu'on parle de traité , chacun

ayant de l'impatience de regagner sa maison.

» Quatrièmement. Le pis est que , durant ce délai , ceux qui assiègent notre ville , bâtiront à leur aise tous leurs forts, et parachèveront leurs lignes du côté de la terre, assembleront leur aimée navale, qui n'est pas encore en état , continueront leur digue , et fermeront le passage , par la mer, de tant d'embarras, que le havre en deviendra tout-àfait inaccessible. Ce peu de provisions qui reste aux assiégés, après celles dont ils ont secouru l'armée de Sa Majesté, sera épuisé : bref , les affaires se trouveront en tel état , que le moment opportun de nous sauver étant passé , toutes les forces de l'Europe n'y pourraient plus rien. Le traité qu'on propose à cette heure s'en ira en fumée ; Sa Majesté sera jouée, et la ville, qu'elle a engagée en ses armes, sera nécessairement forcée à se rendre et à subir le courroux d'un maître offensé et victorieux.

" Sa sérénissime Majesté saura bien juger de la validité de ces raisonnemens , et nous la supplions, en toute hu-

jua histoire

milité, de ne pas souffrir qu'on ralentisse les préparatifs du secours qui "ous a été promis. Qu'il lui plaise, au contraire, puisque, par les bons soins de M. le duc de Buckingham, son grand - amiral , le convoi d'hommes et des vivres est presque en état de partir, de commander qu'il fasse voile au plutôt. Ainsi l'on pourra attendre que Sa Majesté assemble les forces nécessaires pour exécuter quelque chose digne de la puissance d'un aussi grand monarque. Alors nous pourrons croire qu'on nous veut procurer un bon accommodement Mais parler de traiter à présent, et, sur cet

espoir , interrompre les arméniens , c'est nous dire qu'on a l'intention d'amener notre ruine.»

» Nous remarquâmes que le Roi , au mot d'accommodement , faisait un geste qui témoignait qu'il en était fort éloigné. Il nous promit qu'on aurait égard à nos représentations , et nous congédia avec un air fort serein. Personne ne lit, pour l'heure, les propositions dont le duc nous avait parlé. Mais lui , le lendemain , nous annonça qu'il avait été nommé, avec trois autres membres du conseil, pour conclure avec nous un traité en forme; et il recommença à s'enquérir de ce que nous pourrions proposer pour dédommager Sa Majesté des grands frais qu'on allait faire pour nous défendre.

» A cette demande, nous jugeâmes plus prudent d'interroger que de répondre. Nous lui dîmes donc d'abord que, dans la disproportion infinie qu'il y avait entre nous et un si grand et si puis sant .monarque , nous n'étions pas assez, téméraires pour présumer que nous .Missions rien

qui fût digne de lui être offert, ni qui pût être mis en parallèle avec la gloire de nous avoir secourus ; que les grands rois sont , en cela , les images de Dieu, qui fait du bien à ceux de qui il n'en peut recevoir ; néanmoins que , si nous pouvions lui témoigner en quelque chose notre reconnaissance, on n'avait qu'à le demander.

» Sur cela , comme un homme qui a à dire une chose qu'il n'ose exprimer, il nous parla de nouveau des jeunes enfans qu'on desirait pour otages; ensuite il voulut qu'en cas de nécessité , nous nous obligeassions de donner retraite aux armées du Roi , soit de mer, soit de terre.

» Nous lui répondîmes que nous allions nou mettre aussitôt à ébaucher les articles d'un trait que nous lui présenterions avant peu.

» Lorsque nous fûmes en notre particulier, et que nous pûmes nous communiquer nos idées , nous tombâmes d'accord que ces deux ouvertures étaient dangereuses, et un piège tendu à notre liberté ; que , quant aux otages , il serait trop cruel pour nos concitoyens de se voir arracher leurs enfans pour aller respirer un air étranger, et d'être liés par de si chers gages ; quant à l'autre condition , la conséquence nous en semblait plus grande et le danger plus éminent. Si les Anglais avaient la pensée de se saisir de nous, ils n'auraient qu'à feindre d'être pressés , et , sous le prétexte de chercher retraite dans nos murs,

ils y entreraient en nombre, et forceraient la ville à passer sous leur joug détesté. Si un tel malheur arrivait, la Rochelle serait un théâtre éternel de guerres, vu que le Roi ne nous laisserait jamais entre les mains des Anglais. Quand cela ne serait pas à craindre , si l'on était réduit à perdre la liberté, il vaudrait mieux, pour toutes sortes de raisons, demeurer sous notre vrai et légitime maître. . » Toutefois, comme c'était là une grande extrémité, nous convînmes que nous devions nous contenir, ne promettre rien, ne refuser rien, pour ne pas retarder le départ du convoi qui devait ravitailler la ville , et, après avoir conféré longtemps sur la teneur de notre traité, nous lui donnâmes la forme suivante :

Traite entre le très-glorieux prince Charles , par la grâce eU Dieu, roi de la Grande-Bretagne , et les maire, échecins, conseillers , pairs, bourgeois et habitons de la ville de la

Rochelle , faisant pour eux leurs députés soussignés.

« Les députés de la ville de la Rochelle , munis de bonset amples pouvoirs, s'étant présentés à Sa Majesté, et l'ayant très - humblement suppliée de vouloir prendre et recevoir ceux de la ville de la Rochelle sous sa protection et sauve- .11 de , et leur en faire sentir les effets par une assistant ■< digne d'elle, au moyen de laquelle ils puissent être délivrés de l'oppression qu'ils souffrent maintenant, et être remis en la bonne grâce de leur prince , le Roi très-chrétien pour jouir d'une bonne et assurée paix , sa sérénksim Majesté accueillant favorablement leur requête, leur a accordé sa protection, et ont été réciproquement stipules les articles qui suivent :

» i° Les Rochelais équiperont l<- i>l<!> àe i ïss iux «lr

guerre qu'il leur sera possible , pour favoriser les entreprises de l'armée de mer de Sa Majesté ; ils fourniront des pilotes expérimentés ; ils recevront chez eux les vaisseaux que le mauvais temps contraindrait à relâcher , ou que toute antre nécessité pousserait dans leur port , et même , dans le cas où toute l'armée de Sa Majesté se trouverait pressée, ils lui donneront retraite et abri, et veilleront à sa sûreté.

» 2° Ils ne prêteront l'oreille à aucun accommodement particulier , et ne traiteront aucunement que du gré et entier consentement de Sa Majesté.

«3° Si, dans la suite, la France entreprenait quelque chose sur les états de Sa Majesté , pour le fait de l'assistance prêtée aux Rochelais , ceux-ci se déclareront en faveur de l'Angleterre, et divertiront de tout leur pouvoir les desseins contraires à ses intérêts.

» 4° Pour foi et assurance de cela, dès-à-présent, lesdits députés le promettront au nom des Rochelais , et s'obligeront d'en obtenir d'eux la ratification , et de faire faire un serment solennel , tant aux maire , échevins , pairs de la maison commune , qu'aux bourgeois et habitans extraordinairement assemblés pour cet effet.

» 5° Quant à sa sérénissime Majesté, elle leur promet, sur sa foi de roi, de les secourir à ses propres frais et dépens, et par mer et par terre , selon sa puissance royale , jusqu'à ce qu'elle les ait délivrés des forts qui sont tant en l'ile de Ré qu'aux environs de leur ville , et leur ait moyenne la paix.

» G° Sa Majesté , pendant tout le temps que la guerre durera , assistera ladite ville de tel nombre de soldats que le maire et les échevins jugeront nécessaire , et ces soldats seront soudoyés par Sa Majesté.

» 70 II sera permis aux Rochelais de faire telle cargaison et de charger telles marchandises qu'il leur plaira , dans les ports de l'Angleterre , sans avoir besoin de passeports et de commissions.

a 8° Dès-à-présent , Sa Majesté expédiera le convoi qui se trouve prêt , et ordonnera crue les blés , dont il est chargé , se débiteront , à la Rochelle , à un prix honnête.

» 90 Pour soulager la ville dans sa pauvreté et subvenir à ses plus pressans besoins , Sa Majesté permettra une collecte dans tous ses états , et , dès-à-présent , établira l'ordre qui est nécessaire pour cela.

» io° S'il arrive que Sa Majesté entre en quelque pourparler de paix avec le Roi très-chrétien , les Rochelais y seront appelés , et nul traité ne se conclura sans stipuler bien expressément leurs privilèges et immunités , selon les mémoires qu'ils en fourniront , Sa Majesté s'obligeant , en outre , de leur garantir ledit traité.

J. David, Ph. Vincent, J. Dehinsse.

» Les commissaires trouvèrent une grande difficulté relativement au cinquième article, et le duc de Buckingham obtint de M. de Soubise qu'il nous amènerait à l'adoucir et à le rédiger comme il suit :

« Quant à Sa Majesté , étant mue de la bonne affection qu'elle a toujours eue pour les Eglises , et particulièrement pour ladite ville de la Rochelle, elle promet foi et parole de Roi, de leur donner toute l'assistance convenable jusqu'au traité de paix. »

» Nous étions dans une telle position , que nous ne pûmes nous refuser à admettre le changement proposé. Encore trouvâmes-nous de quoi nous réjouir qu'on ne nous parlât plus ni de donner des otages , ni de recevoir expressément les armées dans la ville.

«Nous eûmes, le 28, une audience du Roi.

Il nous répéta tout ce qu'il nous avait dit de rassurant , en diverses circonstances , et il ajouta dans cette occasion : J'aimerais beaucoup mieux avoir une mauvaise paix pour moi que pour vous ; car , moi , je m'en saurai toujours tirer ; mais vous , vous seriez perdus.

» On nous rendit notre traité signé , comme vous le pouvez voir , et il ne vous reste plus qu'à en faire accepter les conditions à nos concitoyens. »

Après la lecture de ces diverses pièces , le conseil décida que les députés méritaient les plus grands éloges pour leur diligence et leur gestion. On nomma , pour examiner le traité , six commissaires , qui furent MM. Lavallée , Morinière , Lasalle , de Lhoumeau , Defos et Mocquet. Leur travail fut achevé le lendemain (*). Ils déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu que d'équitable et de juste dans les conditions convenues avec le roi de la Grande-Bretagne, qu'on devait avouer les députés , et que , dans la nécessité où l'on était de défendre les privilèges et les libertés de la ville, on n'avait rien fait de contraire à la fidélité due au roi de France. Le peuple jura, en grande assemblée, d'observer le traité, et, le 2 avril , on en expédia la nouvelle en Angleterre.

Dans la crainte qu'un seul émissaire ne pût réussir à entrer à la Rochelle , les députés en * a 5 mars.

avaient envoyé jusqu'à cinq avec des copies de ces diverses pièces. Il en tomba une entre les mains des assiégeans. Ils apprirent ainsi que les Anglais ne pouvaient tarder à paraître , et ils se mirent à travailler à la digue avec une nouvelle ardeur. Ils coulèrent encore des navires dans les endroits qui étaient ouverts , et les flanquèrent de grands et forts châssis en bois , qu'ils maçonnèrent dans tous leurs intervalles; de plus , ils augmentèrent le nombre de leurs chaloupes armées et de leurs galiotes. Ainsi , malgré les secours promis par le roi d'Angleterre , l'avenir des Rochelais était bien effrayant. Qu'allaient-ils devenir, si le convoi était arrêté par la digue ? Le pain augmentait tous les jours de prix ; le peuple criait depuis long-temps misère, et dans presque toutes les maisons il y avait des malades. Se soumettre au roi de France eût été une extrémité trop cruelle : il eût exigé le sacrifice des libertés et aussi de la religion , au dire de madame de Rohan. On cherchait à s'étourdir sur ces tristes pensées, et les cabarets ne désemplissaient pas; on y voyait attablés les plus honnêtes habitans , et jusqu'à des personnes de qualité. Le vin blanc de l'île de Ré se vendait huit sols la pinte , et le rouge chauehé , comme celui de Bordeaux , quatorze à quinze sols.

Le 8 avril, arri\a à la Rochelle le jeune Vivier, secrétaire du député Philippe Vincent; il l'avait suivi en Hollande, et en rapportait ce billet :

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« Parti de Londres le 17, avec M. d'Olbières , qui avait mission du roi de la Grande - Bretagne d'acheter des armes et des chevaux , je suis arrivé , le 21, en Zélande. Dans les huit jours que j'y ai demeuré, j'ai déterminé divers particuliers à vous expédier i5o tonneaux de blé, puis je suis venu à La Haie, et, hier soir, j'ai été reçu par M. le prince d'Orange , qui m'a fait bon accueil. J'espère que , sous main , nous en tirerons quelque aide, à tout le moins, d'argent. Je pars pour Amsterdan , où je crois bien que je ferai encore mieux pour vous qu'en Zélande.

» Ph. Vincent.

y> De La Haie , le 6 mars 1628. »

Les assiégeans s'ennuyaient à mourir dans leurs lignes, et, pendant tout le mois d'avril, ils ne cessèrent de tirer des boulets rouges sur la ville. Ils voulaient occasionner quelque grand incendie , pour tenter une surprise dans le temps qu'on serait occupé à l'éteindre. Ils ne firent d'autre mai que de mettre le feu dans l'étude du sieur Thévenin , avocat , et dans une chambre haute de l'hôpital d'Auffrédy, où périrent deux soldats malades, couchés dans le même lit. 11 est vrai qu'on prenait de grandes précautions : il y avait quatre hommes à gages dans les clochers de St.- Sauveur et de St.-Barlhélemy , qui veillaient toujours et criaient de prendre garde dans l'endroit où ils avaient vu tomber le boulet. Quatre corn-

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missaires, choisis dans chaque compagnie de la ville , ne cessaient d'aller et de venir par les rues durant la nuit.

Cependant la concorde et la bonne intelligence étaient loin de régner entre les chefs des ennemis. Les officiers-généraux répugnaient à obéir à un prêtre ; Bassompierre , surtout , faisait éclater la plus mauvaise volonté pour M. le cardinal : c'est pourquoi celui-ci, craignant de n'être bientôt plus maître de l'armée , avait écrit au Roi de venir se montrer au camp , et on l'attendait chaque jour. Il y fut de retour le i'\ d'avril , sur les trois heures après midi. On en eut aussitôt des nouvelles dans la ville par quantité de bombes et de boulets rouges qui arrivèrent des forts, des galiotes et de la digue. Le clocher de St.-Barthélemy , entre autres , leur fit bonne réponse. Tout cet orage se passa en bruit. Il n'y eut personne de tué ni même de blessé; seulement , quelques cheminées furent renversées.

Dès le lendemain , on envoya du camp deux trompettes pour savoir s'il y aurait sûreté pour un héraut que Sa Majesté voulait envoyer. Ils ne reçurent aucune réponse, sinon qu'ils eussent à se retirer au plus vite, sans quoi l'on tirerait sur eux, d'après un ordre général donné par le mail* pt le conseil.

Chacun était dans l'attente d'un grand événe-

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ment. Les Anglais ne devaient pas tarder à se montrer : on ne parlait que de leur arrivée au camp du Roi. M. de Rohan passait pour bien con^ duire ses affaires en Languedoc ; le bruit courait que plusieurs souverains allaient se faire la guerre. Ainsi , dans la ville , les cœurs inclinaient plutôt à l'espérance qu'à la crainte , parce que , si l'on n'était délivré par les secours de l'Angleterre, du moins on pouvait croire qu'il se ferait quelque grand mouvement en Europe, qui rendrait nécessaire ailleurs la présence des troupes du Roi. On n'était pas fâché d'apprendre que la noblesse protestante de l'Aunis avait été rançonnée et pillée. D'abord , on en voulait aux gentilshommes d'avoir fait les politiques et de s'être tenus à l'écart ; et puis , il était permis de penser que le mécontentement les pousserait, à la fin , à quelque généreuse résolution.

Dans de telles dispositions d'esprit, on ne pouvait manquer de choisir le nouveau maire dans le parti des zélés et des républicains. L'élection se fit le dimanche, 3o avril. Les trois candidats qui eurent le plus de voix, furent l'amiral Guiton, André Toupet et Berne , sieur d'Angoulins. Il ne s'agissait plus que de savoir lequel serait accepté par le sieur de Loudrières , sénéchal de la ville et du gouvernement d'Aunis. Il était si malade , qu'on n'en put tirer un mot. On avait une si grande considération pour lui, tant parce que c'était un

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des plus braves hommes d'armes de la ville, que parce que la maison de Rohan l'affectionnait beaucoup, qu'on attendit qu'il fût mieux, et qu'il prononçât ; mais, au lieu de se rétablir, Loudrières alla de mal en pis; alors on demanda au sieur Colin, assesseur criminel, de choisir entre les trois candidats.

Il désigna Jean Guiton , en rappelant que, dans un danger pareil à celui où l'on était, un de ses ancêtres , Jacques Guiton , en i586, avait fort bien gouverné et défendu la ville. Une autre grande raison, aux yeux de Colin, c'était qu'il avait déjà désigné un maire, sept années auparavant ; que Jean Guiton était élu six fois sept ans après son ancêtre , et que tous deux se trouvaient dans une année climatérique qui ne pouvait qu'être heureuse. Cette remarque ht plaisir et donna bon espoir. Deux jours après, on eut aussi beaucoup de joie d'un grand cercle blanc qui parut et disparut à côté de la lune , et du passage de cinq cygnes qui côtoyèrent la ville, entre le bastion de l'Evangile et la porte de Cougnes. Plusieurs dirent qu'on avait observé le même cercle auprès de la lune, lorsque M. le duc d'Epernon avait levé son camp de devant la Rochelle. Quant aux cygnes, comme il y en a dans la» Grande-Bretagne , on voulait que ce iùt un avertissement du ciel , que les Anglais ne t aideraient point à se montrer.

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Cependant on se trouvait dans un tel état de détresse qu'il était bien important de cacher à l'ennemi ce qui se passait dans la ville; aussi se montrait-on plus sévère que jamais envers ceux qui allaient au camp; un enfant, nommé Besson, convaincu d'y avoir porté une lettre, fut condamné par le conseil de guerre à recevoir le fouet de la main du bourreau, dans la cour de l'échevinage.

Le 10 d'avril, un transfuge apporta entre plusieurs papiers, que M. de Rohan adressait à sa mère, ce billet pour le maire et les échevins :

« Messieurs ,

» Je vous écris pour vous assurer de ma constante affection à votre service, et de la bonne volonté des provinces méridionales qui se sont engagées avec nous. Elles ont solennellement juré de n'entendre à aucun traité de paix, que d'accord avec le roi de la Grande-Bretagne. Je vous engage ma foi et mon honneur qu'on n'écoutera homme vivant qui n'apporte lettre dudit roi et de vous. Ne croyez donc point tout ce qu'on pourra vous dire de contraire. Nous ne craignons pas que vous fassiez votre traité particulier, quoiqu'on veuille nous le donner à entendre, car vous savez bien que c'est à vous principalement qu'on en veut , et qu'il n'y a nul milieu en vos affaires : il faut se résoudre à devenir esclaves et à voir chasser la

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religion de votre ville, ou à l'aire une vigoureuse résistance. Quiconque vous tient un autre langage vous trahit assurément.

» Henri de Rohan.

» D'Alets, ce 29 avril 1618. »

Le lendemain, comme on était à lire cette lettre dans le conseil , le maire est averti tout-à-coup que l'armée anglaise parait dans le pertuis Breton. Il s'écrie : les Anglais! les Anglais! Aussitôt il se précipite dans la rue; le conseil le suit; la foule se met sur leurs traces; on monte dans les clochers, on court sur les murailles, et, à mesure qu'un nouveau navire paraît à l'horison, on se le fait voir les uns aux autres, et l'on recommence à compter tous ceux que l'on a déjà sous les veux. Sur les cinq heures du soir, il n'en arrivait plus, et toute la flotte réunie pouvait bien être de Go à 70 navires. Il y en avait six, grands comme des châteaux. Cependant on hésitait encore à croire que ce fut l'armée anglaise. Ce que l'on voyait ne répondait ni à ce qui avait été publié des préparatifs faits par les alliés, ni à la difficulté de l'entreprise qu'on voulait tenter. 11 n'y eut plus de doute, lorsque les vaisseaux du Roi, cédant la place à ceux qui arrivaient, après leur avoir tiré plusieurs bordées, vinrent s'échouer du coté du Fort-Louis cl le long de la digue.

Guiton vit bien tout ce qui manquait à la Hotte anglaise, mais ne doutant pas qu'elle n'eut bonne

envie de combattre , il se mit de son côté à faire ses préparatifs. Il visita les batteries depuis la Chaîne jusqu'à la porte des Deux-Moulins, donnant des ordres pour qu'elles fussent abondamment pourvues de poudre et de boulets, et qu'on ne cessât de tirer sur la digue. Elle se couvrait de gens qui arrivaient tout hors d'haleine. Guiton faisait remarquer leur effroi et réjouissait, par de gaillardes paroles, le peuple qui se pressait sur ses pas; il encourageait surtout les matelots, pour qu'ils entreprissent quelque coup hardi, dans le but de couper l'estacade et d'ouvrir le port aux alliés.

Le cardinal, non plus, ne s'épargnait pas. Il rassurait son armée navale un peu ébranlée, enfonçait de nouveaux vaisseaux devant la digue, et la garnissait de soldats choisis dans le camp. Il faisait aussi , du côté de la ville , une ligne formidable de 36 galiotes bien armées, pour s'opposer à tout ce qui voudrait sortir du port.

Soit que ceux de la Rochelle eussent trompé les Anglais au sujet des forces du roi de France, soit que Buckingham n'agît pas franchement dans une entreprise qui lui avait plu d'abord, parce qu'elle pouvait nuire au cardinal de Richelieu, mais qui était moins de son goût depuis que le parlement d'Angleterre, qu'il haïssait et dont il était haï , en avait fait une des conditions des subsides, l'amiral Dembeigh et le plus grand nombre de

ses capitaines furent d'avis de ne rien entreprendre, et ils restèrent en effet dans une complète inaction. Les Ilochelais étaient loin de soupçonner une semblable perfidie, aussi s'étonnaientils de voir qu'on ne profitât pas du trouble que l'arrivée des vaisseaux avait jeté au milieu de la flotte royale. Ils expédiaient à chaque heure quelque émissaire aux Anglais, pour les prier de se hâter. « Nous manquons de toute espèce de vivres, leur écrivait le maire; la palissade flottante (*) est établie de telle sorte qu'il la faut ouvrir par des vaisseaux à feu, ou de vive force. Chaque navire est amarré sur quatre ancres et garni de soldats. Nous avons préparé bon nombre de chaloupes, mais nous manquons de matelots. Il est nécessaire que nous ayons de vos nouvelles et quelque signal pour savoir le jour et l'heure où vous mettrez la main à la besogne. Croyez que, de notre coté, nous ferons notre possible pour seconder vos armes. Au nom de Dieu, ne perdez pas de temps! »

Les députés de la llochelle et les capitaines français qui étaient sur la flotte anglaise, espéraient bien qu'après cette lettre, le comte de Dembeigh allait tenter le passage; mais voyant, le lendemain, qu'il ne faisait encore aucune disposition, ils lui adressèrent une supplique pour qu'il mît enfin a exécution les commandemens du Roi, son maître.

* Les vaisseaux enchaîné» qui barraient le goulel n

.m milieu de la clique.

Ils prenaient l'engagement de s'avancer les premiers vers la digue et de la forcer; ils promettaient, en leur nom et à celui de la ville, qu'en cas qu'il vînt à se perdre quelques navires dans l'entreprise, il serait payé, selon sa juste valeur., soit à Sa Majesté britannique, soit aux marchands qui l'auraient fourni.

Ils appuyèrent cet écrit de toute la chaleur et l'éloquence que le péril de la patrie et l'approche du combat donnent à des braves. Rien ne put faire sortir les Anglais de leur engourdissement. Dembeigh osa déclarer aux députés que sa commission ne portait pas de combattre , mais seulement d'amener un convoi en vue de la Rochelle, et d'en faciliter l'entrée dans le port , par sa présence. Il ajouta qu'ayant exécuté son ordre, il avait résolu de mettre à la voile dans quatre jours, d'autant plus qu'il était averti qu'une flotte espagnole devait paraître bientôt pour le combattre, et que son dessein n'était pas de hasarder les vaisseaux de Sa Majesté britannique.

Après une semblable déclaration , le duc de Soubise et le capitaine Rragneau ne gardent plus de mesure et traitent les Anglais de lâches, de perfides. Quelques officiers de cette nation, honteux de la vaine parade qu'on leur fait faire en face de l'armée du roi de France, joignent leurs plaintes à ces justes reproches, et demandent qu'à l'instant même on tombe sur l'ennemi. Dembeigh demeura

insensible à tout ce bruit, et, se voyant soutenu du plus grand nombre de ses capitaines, il s'obstina dans sa résolution. Il ne semblait jaloux que de l'honneur d'obéir à une mission infâme qu'il ne voulait pas avouer.

Dans le premier moment, les députés Rochelais crurent la cause de leur ville perdue , et ne virent rien de mieux à faire que de se tourner aussitôt vers le roi de France et de profiter de l'inquiétude que pouvait lui causer la présence des Anglais, pour en obtenir des conditions passables. Ils en donnèrent le conseil à leurs concitoyens; mais, réfléchissant ensuite combien ils étaient sûrs de la bonne volonté du parlement, et n'osant pas d'ailleurs suspecter la foi du roi de la Grande- Bretagne, qui avait pleuré sur leurs maux et promis de les tirer du mauvais pas où ils s'étaient engagés d'après ses sollicitations, ils espérèrent encore leur délivrance et s'appliquèrent à ranimer les courages. Ils écrivirent au conseil que, si l'on pouvait attendre trois mois ou même deux mois, ils se portaient garans qu'on recevrait enfin d'Angleterre des secours efficaces, car le capitaine Gobert allait aussitôt faire voile pour Londres; il y dénoncerait la conduite de Dembeigh et obtiendrait raison, sans doute; on reviendrait, au mois de juillet , avec des forces plus imposantes , qui rompraient la digue et mettraient la ville à même de se ravitailler. Ce fut le capitaine Vidault qui se chargea de

porter ces dépêches aux Rochelais : il y réussit en se glissant, clans un canot, jusqu'au milieu de l'armée royale , et en feignant ensuite d'être un officier de service qui avait des ordres à porter au commandant d'une galiote qui observait le port de la Rochelle. Guiton ne fut point ébranlé des terribles nouvelles qu'il lui porta, mais il craignit que tout fût perdu, si elles venaient à se répandre parmi le peuple. Avant donc que d'en donner lecture au conseil, il fit faire serment sur les saints évangiles, à tous les membres, de tenir secret ce qu'ils allaient entendre, et de ne dire au reste des citoyens que ce qu'on jugerait utile qu'ils sussent. Après quoi il lut la lettre des députés , et il ordonna au capitaine Vidault de dire lui-même ce qu'il avait remarqué dans l'armée anglaise.

Le découragement fut général : il n'y eut àpeu - près qu'un avis , celui de rechercher les bonnes grâces du Roi. Et tel était le parti auquel on se fut arrêté , dans ce premier instant de trouble, si Guiton n'eût obtenu du conseil qu'on ferait part et de la nouvelle et de la résolution à madame de Rohan. Toutefois, dès ce moment, on chargea Paul Y von, seigneur de Laleu, qui avait de nombreux et puissans amis dans le camp , d'aller demander en secret quelle composition on pouvait espérer. Madame de Rohan préférait qu'on attendît des nouvelles d'Angleterre.

Sans cloute on commençait à éprouver de grandes nécessités et on était menacé d'horribles souffrances, mais on perdait la religion, en se soumettant, et son triomphe était assuré à jamais, si l'on recevait des vivres à la (in, ou si le Roi était obligé de lever le siège. Ce dernier espoir n'était pas dépourvu de fondement. Richelieu ne pouvait soutenir long-temps la dépense de son entreprise; déjà le trésor était vide, et tout cet amas d'hommes, de navires et de machines, coûtait bien trois millions de livres par mois. De pins il y avait une grande mortalité dans l'armée ; le Roi n'y osait plus rester, et le cardinal lui-même s'en éloignait souvent. Les autres chefs ne s'entendaient point. On avait de nombreux amis au camp : ce qui le prouvait , c'était que le menu peuple de la ville trouvait souvent des vivres et des poches pleines de grains dans les prés ; du côté de la mer surtout il arrivait beaucoup de pains sur des planches; l'on pouvait donc penser que les soldats de la digne n'empêcheraient point des secours d'arriver à des gens à qui ils en envoyaient eux-mêmes. Plusieurs fois, des cavaliers, en feignant de courir en fureur sur des enfans et de pauvres femmes de la ville, qui s'approchaient des lignes pour ramasser des herbes, leur avaient donné des nouvelles de l'armée et des avis sur la venue des Anglais, en ajoutant qu'il fallait engager leurs compatriotes à tenir ferme. Bassompierre axait dit dans un dîner, au camp, que les Français étaient Tous de travailler

à prendre la Rochelle , puisqu'ils travaillaient en même temps contre leur liberté, dont la ruine suivrait celle des Rochelais. Ne devait -on pas encore avoir de grandes espérances du coté de l'Espagne , qui traitait secrètement avec M. de Rohan , et qui se tournerait avant peu contre le Roi , et le forcerait à mener son armée d'un autre côté ?

Toutes ces considérations , présentées adroitement au peuple , pendant qu'on lui prodiguait mille secours et les soins les plus touchans, faisaient sur lui une grande impression , et le rangeaient de l'avis de madame de Rohan. Aussi se mit-il bientôt à murmurer de ce que le conseil semblait garder quelque grand secret , et avait favorisé la sortie du sieur Yvon, qui passait pour être un des amis de la Cour.

Ces dispositions ne déplaisaient point au maire, qui comptait pour rien sa vie, s'il ne l'employait à la défense de la liberté et des franchises. Il affectait de paraître tranquille sur l'avenir , et s'efforçait , de son côté , de répandre l'opinion que les Anglais ne tarderaient point à revenir en nombre suffisant pour surmonter tous les obstacles, ou que toute autre heureuse circonstance affranchirait la ville. Enfin , après trois jours , voyant qu'Y von ne donnait pas de ses nouvelles, et qu'on ne pouvait attendre de la part du Roi

des conditions tolérables , Guiton annonça aux

4oa HISTOIRE

échevins qu'il allait s'expliquer franchement avec le peuple et admettre le grand conseil aux délibérations.

Les esprits étaient revenus de leur première stupeur ; le plus grand nombre se laissait persuader par les discours du maire et de madame de Rohan. « Les Anglais reviendront en forces, se disaiton ; il ne s'agit que de souffrir encore deux mois pour rester libres, garder la religion et la transmettre à nos enfans. Nous supporterons toutes les extrémités plutôt que de nous rendre. Richelieu, qui gouverne le Roi, ne veut plus ni liberté de conscience, ni franchises, ni privilèges. »

On recueillit autant de provisions que l'on put, et afin de tenir plus long-temps, chacun retrancha de son ordinaire la moitié de ce qu'il était accoutumé de manger.

Cependant le capitaine Gobert était parti pour l'Angleterre , comme les commissaires l'avaient proposé. Il avait eu bon vent, et, le a3 , il était arrivé à Portsmouth. Il était allé se présenter aussitôt au duc de Buckingham. Celui-ci avait fait paraître beaucoup de ressentiment contre son beau-frère (*) et s'était engagé à présenter Gobert au Roi pour lui exposer les griefs des Rochelais.

En effet, Gobert fut admis en présence de Sa Majesté, le 25, et il s'exprima avec tant de cha-

* Dcinbeigli.

DE LA ROCHELLE. 4ol

leur, au sujet de l'indigne spectacle que la flotte anglaise avait donné à l'armée du roi de France; il peignit si bien les angoisses et le désespoir de ses compatriotes, que Charles, le conduisant dans l'embrasure d'une fenêtre et s'appuyant sur son épaule, lui dit de nouveau, en pleurant à chaudes larmes : « Quel sujet ont eu mes gens de se retirer et d'abandonner cette pauvre ville ? Mes vaisseaux sont-ils donc pour faire des parades et non pour être hasardés en combattant! »

Dès le jour même, il fit assembler son conseil. L'étonnement y fut extrême quand Gobert, interrogé sur les combats livrés par kl flotte, et sur le nombre des morts, déclara qu'il n'y avait point eu d'engagement; que seulement un boulet de canon , parti des batteries de terre, était tombé à bord de l'amiral, mais sans blesser personne. On n'en voulut pas entendre davantage, et d'une voix unanime on décida qu'un gentilhomme du Roi allait partir avec le capitaine Gobert, qu'ils iraient à la rencontre du comte de Dembeigh , qu'ils lui commanderaient de la part de Sa Majesté de retourner aussitôt sur les rades de la Rochelle , et de s'y maintenir jusqu'à ce qu'il eût reçu quelques renforts, avec lesquels il tenterait de percer la digue. En même temps, on expédia un messager par terre pour porter aux Rochelais une lettre toute de la main du Roi et scellée de son sceau, dans laquelle, entre autres discours encourageans,

4o4 HISTOIRE

il y avait ces paroles : Je vous prépare un si puissant secours , que vous serez délivrés sous peu. Je perdrais plutôt la moitié de mon royaume que de vous laisser périr.

Gobert et le gentilhomme rencontrèrent enfin le comte de Dembeigh , le quatrième jour de leur départ de Portsmouth. 11 était en vue des côtes de Cornouailles. La plupart de ses navires s'étaient dispersés , et ce qui lui restait , ayant souffert d'une tempête , était en très-mauvais état. Aussi refusa-t-il de se rendre aux ordres qu'on lui présenta, et il continua sa route vers les ports d'Angleterre. Le peuple l'y accueillit fort mal, l'accusant d'avoir déshonoré les armes britanniques , et de s'être laissé corrompre par les papistes. Buckingham n'en fut que plus disposé à défendre sa cause auprès du Roi , parce qu'il vit bien que tous les coups portés à Dembeigh s'adressaient à lui. Toutefois , comme il fallait calmer le parlement qui était fort irrité, et faisait surtout un crime au favori du mauvais succès de son expédition dans l'île de Ré , et de la lâcheté de son beau-frère, on mit en prison plusieurs officiers de la flotte, comme pour leur faire ensuite leur procès. Par ce moyen et quelques autres concessions apparentes, on obtint les subsides, après quoi on remit les coupables à des juges si complaisans, qu'ils déclarèrent n'avoir pas trou\ « lieu à poursuivre.

DE LA ROCHELLE. 4o5

Du moins les Rochelais, par des messagers qui trouvaient moyen de temps en temps d'arriver jusqu'à eux, soit à travers les lignes, soit par le goulet ménagé à la digue, apprenaient que le roi d'Angleterre leur portait une vive et sincère amitié, jusqu'au point de suivre de ses propres yeux l'armement de la flotte; que le parlement avait mis le secours qu'on leur devait porter , comme une condition des subsides ; qu'enfin , telle était la bonne volonté générale à leur égard, il se faisait, dans presque toute la Grande- Bretagne , des collectes en leur faveur , et que la seule ville de Londres avait donné plus de i/2oo,oco livres. Leur courage en était singulièrement raffermi, et le maire et tous ceux qui parlaient de résistance étaient les mieux écoutés.

Afin de ménager une aussi grande ressource que l'Angleterre , on ne cessait d'écrire qu'on avait une entière confiance dans les paroles du Roi et les démonstrations généreuses de la nation, et que , quelque bruit que pussent répandre des ennemis pleins d'artifice , les Rochelais seraient fermes et inébranlables à tout événement ; qu'ils n'entameraient jamais une négociation particulière avec le roi de France, et qu'ils sauraient mettre un tel ordre à leurs provisions que , pour peu qu'on fût prompt à envoyer les secours promis 9 on les trouverait encore libres et sur leurs murs; enfin qu'ils se porteraient à toutes les extrémités.

4o6 HISTOIRE

plutôt que de commettre aucune lâche et reprochable action. On adressa au duc de Rolian des lettres où l'on montrait les mêmes sentimens ; on écrivit aussi aux consuls de Montauban pour se plaindre de leur lenteur à se déclarer. On s'exprimait ainsi :

« Messieurs,

» Quoique, jusqu'ici, vous vous soyez éloignés de l'union si solennellement jurée, et si inviolablement entretenue par nous , qui ne sommes opprimés et souffrans que pour avoir embrassé avec charité les intérêts de nos frères, néanmoins nous vous adressons cette lettre pour vous conjurer, comme autrefois, de revenir à vous-mêmes, si vous ne l'avez fait. Rentrez dans votre conscience , songez au bien de notre religion commune , et jugez les conséquences de votre coupable et dangereux retardement ! Pour nous , quelque bruit contraire qu'il en puisse se répandre , nous nous affermissons chaque jour davantage dans la résolution d'une juste et légitime défense , attendant qu'il plaise à Dieu d'inspirer à notre prince l'idée de nous donner une bonne et assurée paix, ou de nous la procurer parle secours prompt, fort et puissant du roi de la Grande-Bretagne. C'est à vous, Messieurs, si déjà vous ne vous êtes déclarés , de vous joindre à nous. Yptre retardement, fondé sans doute sur les considérations d'un contentement et d'un repos tein-

porel, ne peut être suivi de celui de la conscience, tant que vous ne compatissez pas à l'affliction de vos pauvres frères. Ce n'est pas que nous veuillons porter un jugement sinistre de votre zèle pour la gloire de Dieu ; mais le sentiment d'une si juste douleur que l'est celle qui nous opprime , nous arrache ces paroles.

» Nous attendons en vous un changement bien désiré et bien nécessaire à notre commune conservation. Croyez-nous toujours cependant ,

» Messieurs,

» Vos très-humbles et très-affectionnés, serviteurs, le maire, les échevins, etc., et pour tous ,

>> J. Guiton, maire et capitaine de la ville de la Rochelle.

» La Rochelle, ce 1 5 mai 1628. »

Tl fallait se mettre en mesure de tenir de semblables résolutions. Le maire donna tous ses soins pour qu'on n'en fût pas empêché par la famine. Il fit adopter, en petit conseil, l'avis de nommer des commissaires pour la visite et la distribution des blés, et aussi de chasser de la ville un certain nombre de bouches inutiles.

Guiton ne voulut point mettre à exécution ce dernier article sans en référer au conseil général. On renvoya d'abord les enfans trouvés et les mendians, et il fut défendu, au prêche, par les ministres, de plus donner l'aumône, afin de forcer-

4o8 HISTOIRE

les pauvres, qui auraient eu l'envie de se cacher, d'obéir d'eux-mêmes h l'ordonnance.

11 y avait une assez belle apparence de récolte dans l'espace contenu entre les lignes des assiégeans et la ville, du côté de Maubec. On calculait qu'on en pourrait bien retirer de quoi nourrir les habitans et la garnison pendant un mois. Malheureusement les ennemis commençaient déjà à fouler les légumes et à faucher les blés pendant la nuit. Afin de s'opposer à ce dégât, le conseil donna ordre au sieur Dutemps de bâtir deux redoutes dans le marais , l'une près de la porte Maubec , regardant le Plessis , l'autre , plus avancée , vers le Préfoyer.

Chacun veillait plus soigneusement que jamais sur ses provisions , et les augmentait tant qu'il pouvait. Quelques habitans s'avisèrent de hacher de la paille de froment , de la moudre et d'en faire du pain : il se trouva mangeable. Cette découverte causa la plus vive joie. C'était un spectacle admirable que de voir tout en ordre et en mouvement dans la ville , comme si elle n'eût ressenti aucune grande nécessité , et que l'ennemi eût été à 20 lieues des murs. On vaquait aux affaires de commerce , les boutiques étaient ouvertes, les juges rendaient la justice, les conseils ordinaires s'assemblaient au son de la cloche , et <»n célébrait chaque jour des mariages. Cependant

les nécessités commençaient à se faire sentir jusques dans les maisons aisées.

A quelques mauvais citoyens près , qui ne connaissaient point de plus grands malheurs que d'avoir leur repos troublé et leur bonne chère interrompue , les Rochelais supportaient encore leurs maux sans se plaindre. Il n'en était pas ainsi des soldats anglais. Habitués à vivre de leur métier , ils ne pouvaient se faire à voir diminuer leur ration, et ils pensaient au contraire que, plus ils laissaient restreindre leur liberté pour les habitans , plus ceux-ci devaient fournir largement à tous leurs besoins. Ils demandèrent, qu'on leur prêtât l\,ooo livres. Madame de Rohan elle-même ne put en avoir raison , et les capitaines Tabor, Polter, Tilley et Chiper déclarèrent qu'ils ne feraient plus de service si on ne leur donnait aussitôt satisfaction. Il fallut en passer par ce qu'ils voulurent, et ce fut une grande charge pour la ville. Au reste, les Anglais n'avaient jamais servi d'autre manière depuis qu'on les avait en garnison.

Le 3i mai, le sieur Pierre Tallemant, natif de la Rochelle , mais faisant son séjour ordinaire à Bordeaux, fit demander un sauf- conduit par Henri de la Maisonneuve. 11 voulait entrer dans la ville , disait-il , pour ses affaires particulières. On soupçonna qu'il avait au contraire en tête

4io HISTOIRE

les affaires générales et publiques. 11 fut résolu qu'on l'admettrait, en le faisant veiller de près. Il vint, et l'on s'aperçut bientôt, à ses discours sur les grandes forces du Roi, qu'il avait mission d'amener les Rochelais à se rendre. Le maire le fit venir devant le conseil, et le pria de déclarer s'il avait quelque chose à dire de la part de monseigneur le cardinal de Richelieu. Jl s'en défendit d'abord, mais comme un homme qui ne demandait qu'à être pressé. Enfin il avoua qu'il avait commission de faire comprendre aux Rochelais qu'ils n'avaient plus de ressource, sinon dans la clémence royale ; que les Anglais, dont on faisait peu de cas à l'armée , ne pourraient jamais les délivrer , quand ils viendraient avec de grandes forces , tant la digue était solidement établie. Après cela , il s'étendit sur les bons traitemens que la ville pouvait attendre du Roi. « Et nos privilèges, demanda Guiton , vous n'en parlez pas! — Vos privilèges! dit, en haussant les épaules, Tallemant qui s'échauffait. Apprenez que le Roi veut être le maître à la Rochelle comme à Paris, et qu'il vous réduira jusqu'à user de vous à son bon plaisir. — Toutes vos raisons, lui répliqua froidement le maire, ne valent pas ce que nous dicte notre intérêt , et ce que nous voyons de nos yeux. Le Roi a de grandes vertus, mais nous n'en connaissons pas à ses ministres. L'exemple des autres villes de la Religion est trop nouveau pour que nous nous Laissions

DE LA ROCHELLE. 4ir

persuader. Il n'y a de sûreté pour nous que si nous gardons nos murailles , et nos franchises dedans. Quant à la puissance de S. M. , elle ne nous fait pas grande peur; l'armée anglaise qui vient de partir n'était qu'un convoi, il y avait fort peu d'hommes de guerre; encore, si elle n'eut pas craint de risquer les blés , rien ne l'eût empêchée de rompre l'estacade et de battre la flotte du Roi, qui est en fort mauvais état. Mais nous sommes assurés d'un secours suffisant du côté de l'Angleterre. Nos amis de France ne nous manqueront pas au besoin : Dieu, avant tout, est notre protecteur. Il nous commande l'obéissance au Roi , mais non pas une obéissance qui nous ruine et nous désespère. D'ailleurs, c'est pour toute la France que nous combattons : nous défendons ses libertés. Si nous succombions, pourrait-elle jamais refermer cette plaie ! »

Cette vive allocution du maire changea la disposition des esprits qui se laissaient déjà entraîner aux appâts de la paix, et Tallemant, ayant lancé une parole de mépris sur les forces des Rochelais, le sieur Desherbiers leva son bâton de sergentmajor (*) , et voulut l'en frapper. On l'arrêta , par respect du droit des députés. Tallemant fut reconduit à son logis et veillé jusqu'à son départ. Guiton, en lui disant adieu, prononça ces paroles :

« Allez; nous connaissons les intentions du Roi

Commandant de place.

/,ia HISTOIRE

Les nôtres sont de défendre notre patrie et nos privilèges. »

Le maréchal de Bassompierre , qui se savait bien venu des assiégés , essaya , de son côté , de vaincre leur obstination. Mais les conditions qu'il avait à offrir étaient toujours les mêmes. On lui fit dire , après une délibération du conseil général, qu'on préférait attendre tel événement qu'il plairait à Dieu d'amener , que de traiter sans le roi d'Angleterre ni M. de Rohan, et surtout au prix des privilèges de la ville.

Cependant le prix des denrées s'élevait d'une manière effrayante. On avait eu beau taxer le boisseau de froment à cent sols, il ne s'en vendait pas moins 1 5 livres ; de sorte que le menu peuple ne mangeait plus de pain. Il vivait des coquillages qu'il trouvait dans le canal Maubec, dans les fossés, et aussi de toute sorte d'herbages et surtout de corne de cerf, bouillie avec un peu de sucre et de vinaigre. Les bastions , les parapets des murailles en étaient couverts. Les plus pauvres mangeaient quantité de dragées qui avaient bien perdu de leur valeur depuis que le nécessaire manquait. Les bons artisans, les marchands et autres bourgeois avaient encore du pain, mais ils se condamnaient à n'en manger qu'une petite livre par jour. On avait grand besoin de secours, et l'on ne cessait d'envoyer ilc>> émissaires au duc de Buckingham, aux députés «le

la ville et au roi de la Grande-Bretagne. C'étaient les sieurs Prou et Defos qui rédigeaient les lettres qu'on expédiait dans ces occasions. Ils les faisaient approuver du conseil ; ainsi peut-on y chercher l'opinion générale des Rochelais

Ils étaient persuadés qu'après une si longue et obstinée résistance, ils n'avaient d'autre grâce à espérer du Roi que leurs vies, et ils aimaient mieux attendre la mort en patience, au milieu de la famine , que de survivre à la perte de leur religion et à la ruine de leurs libertés.

Le 16 juin, au matin, il entra dans la ville un soldat qui y apporta une grande joie. Il avait des lettres de la part de MM. de Montauban , qui annonçaient d'excellentes nouvelles. D'abord ils se montraient eux-mêmes disposés à se déclarer pour la défense de la religion, et ils apprenaient à ceux de la Rochelle que le duc de Rohan venait de battre le comte de Noailles, qui avait avec lui i,ioo hommes environ, et qu'il se trouvait à présent à la tète de 10,000 fantassins et de 700 cavaliers.

Cinq jours après, on reçut aussi des lettres de Sa Majesté britannique et des députés, par le moyen d'un soldat qui était passé adroitement à travers l'armée des assiégeans. Le roi d'Angleterre montrait la meilleure volonté pour les Rochelais ; il faisait de fréquens voyages à Portsmouth, afin de veiller lui-même aux travaux de

la flotte qu'il avait promise. On se hâta d'en donner avis à MM. de Montauban , pour les encourager à se déclarer tout-à-fait.

La digue se fortifiait de jour en jour. Les deux grandes murailles qui venaient de la côte de Chefde-Baye et de celle de la pointe de Coreilles, étaient si rapprochées qu'il ne restait absolument plus que le chenal à barrer. C'était le point le plus important, et celui qu'il fallait surtout fermer. Mais la construction en pierres y était jugée impossible , et, d'ailleurs , on voulait ménager un passage aux galiotes du Roi , pour qu'elles pussent s'approcher du port et venir faire obstacle à ce qui tenterait d'en sortir. On y avait donc établi sur une même ligne, du côté de la pleine mer, onze gros vaisseaux maçonnés en dedans et en dehors, qui laissaient à droite et à gauche un espace pour arriver dans le goulet ; audessous , regardant la ville, le cardinal fit ajouter une ligne parallèle d'environ /jo navires de 'ioo à 4 >o tonneaux , attachés les uns aux autres par des câbles et des chaînes, et tenus en respect par de grandes traverses de bois. Ils haussaient et baissaient en même temps que la mer, ce qui leur fit donner le nom de palissade Bottante. Au-dessus des vaisseaux maçonnés, il y avait une autre palissade, mais d'une forme différente; c'étaient 3 "> navires , disposés en un triangle isoccle qui avait la digue pour base. Dans le

centre , stationnaient plusieurs galioles et autres bâtimens à rames , prêts à courir sur ce qui pourrait parvenir à franchir la première ligne. Le reste de l'espace , entre les pointes de Chefde-Baye et de Coreilles , était incessamment parcouru par une grande quantité de barques destinées à arrêter et à détourner les brûlots que l'ennemi enverrait. Outre cela, 3o vaisseaux de guerre, munis de forts canons, tenaient la rade. Il y avait bien 200 navires dans ce vaste système de défense, sans compter ceux qu'on avait coulés pour servir de pilotis aux deux murailles, et les petites embarcations et les brûlots. Le tout était défendu par G,ooo hommes. Les gens qui, n'ayant jamais navigué, ne savaient pas jusqu'à quel point peut se porter l'audace du marin , ni combien la mer a de force contre les plus solides travaux des hommes, étaient consternés en contemplant la digue; ils refusaient de croire que les Anglais vinssent jamais à bout de la rompre et de passer au travers. Cependant ils reprenaient courage en entendant parler à ce sujet le brave Guiton qui, toute sa vie, avait fait métier de courir la mer, et, le plus souvent, en corsaire. « Qu'on me donne, disait-il, deux forts brûlots et 20 grands navires par un beau temps, je réponds de faire un trou, dans tout cet échafaudage, assez grand pour tel convoi que; ce soit. » Ainsi la puissante flotte du roi d'Angleterre devait-elle en venir à bout.

4i6 HISTOIRE

Mais d'ici là il fallait vivre; il fallait n'avoir qu'un esprit, qu'une volonté, et malheureusement la famine était déjà grande, et une querelle survenue entre plusieurs soldats et un gentilhomme, nommé Latourvert , sema, dans ce temps, la discorde dans la ville. Latourvert avait été mortellement blessé, et cela, traîtreusement , disaiton. L'assesseur criminel Colin, sur ce qu'il y avait apparence que c'était un assassinat , prétendit qu'il avait droit d'en connaître. Guiton, au contraire, et tout le conseil jugèrent que le cas ressortait de la discipline militaire, et que l'autorité du maire était seule compétente en cette occasion. Colin n'en continua pas moins sa procédure, et refusa obstinément de rendre les papiers relatifs à l'affaire , qui lui avaient été d'abord remis entre mains. Guiton manda Colin en son hôtel , et l'exhorta à ne pas troubler la ville par une prétention aussi déraisonnable. Ce fut en vain ; l'assesseur dit qu'il soutiendrait ce qu'il appelait les droits de sa charge. Guiton eut alors recours à la puissance souveraine dont on l'avait investi , et fit renfermer Colin dans une salle de l'échevinage. Il y resta jusqu'au lendemain, sept heures du soir, qu'ayant rendu les papiers, il fut mis en liberté. Les membres du présidial étaient furieux; toutefois, n'osant pas éclater, ils se réunirent en secret, protestèrent contre la violence du maire, puis, procédant comme s'ils l'eussent tenu à leur barre, ils le déclarèrent

DE LA ROCHELLE. 4l?

coupable d'insulte envers la justice, et par conséquent punissable en son corps et digne de la prison. Il fallut remettre l'exécution de la sentence à un autre temps, car Guiton était le plus fort. Du moins les officiers du présidial sapphquèrent-ils à le ruiner dans l'esprit du peuple et à exciter surtout contre lui les habitans les plus pauvres à qui déjà le malheur faisait perdre patience. Ils ne pouvaient même se procurer de la chair d'âne, de mulet, de chien ou de cheval, parce que les riches, tombant aussi dans la disette des vivres ordinaires, se jetaient sur ces alimens inaccoutumés, qui avaient pris valeur (*), au point qu'on en payait la livre dix et douze sols. On regrettait bien de s'être laissé prendre à l'appât des beaux Jacobus (**) de Buckingham, lors de son expédition dans l'île de Ré, et de lui avoir vendu une partie du blé qu'on tenait en réserve. Il était trop tard pour y penser, et, comme les magasins de la ville, près de s'épuiser, étaient réservés pour la nournture des soldats, il fallait se contenter de la chair des animaux immondes, des anguilles, des coquillages que l'on trouvait dans les fossés, de cassonade, de dragées et de colle de Flandre que l'on faisait fricasser avec un peu de suif. Encore ce moyen de subsistance s'épuisa-t-il bientôt. On se jeta alors sur le pourpier sauvage, la christe- A la fin du mois de juillet * Pièces d'or anglaises.

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grand crédit chez les soldats et les marins , les menées des gens du présidial étaient à-peu-près inutiles , d'autant plus qu'on les savait plus portés aux intérêts de la Cour qu'à ceux des citoyens. Le menu peuple, qui ne mangeait pas de pain depuis un mois, ne murmurait pas encore trop fort; bien plus , il ne pouvait souffrir qu'on parlât de se rendre ou de capituler.

Dans un tel état d'exaltation et d'abstinence , il ne faut pas s'étonner s'il y en eut qui vinrent offrir au maire d'aller assassiner le cardinal de Richelieu. On ne doutait pas que ce ne fût le plus court chemin de délivrer le pays. Le maire repoussa tout d'abord cette proposition. On l'obligea à en conférer avec le pasteur Salbert, pour décider si la religion serait blessée d'un semblable meurtre. Salbert répondit résolument que ce n'était pas la voie que Dieu voulait prendre pour la délivrance des Rochelais ; qu'elle était trop injuste et odieuse.

L'armement ne s'achevait pas en Angleterre. Les travaux étaient mollement conduits ou même; suspendus , et , malgré les protestations continuelles de Buckingham, et les paroles affectueuses du Roi , il était aisé de s'apercevoir qu'on ne voulait pas secourir la Rochelle , mais seulement le faire craindre au roi de France. En effet , il venait de s'opérer un grand changement dans les conseils de Sa Majesté britannique. On y était à-peu-près décidé à perdre les Rochelais, en lais-

4îo HISTOIRE

sant à Richelieu toute facilité pour les réduire. La maison d'Autriche s'était sensiblement accrue et donnait des inquiétudes à l'Europe entière. On ne voyait que Louis XIII qui fût capable de l'arrêter dans son essor; mais il fallait qu'il fût maître chez lui , et surtout qu'il pût disposer de la grande armée qu'il avait devant la Rochelle. Les princes d'Allemagne , plus menacés que les autres , voulaient qu'on laissât à part l'intérêt particulier des réformés pour ne penser qu'à l'intérêt général de l'Europe , dont l'équilibre était déjà rompu. Ils se tournaient donc vers Charles Ier. Ils étaient soutenus des ambassadeurs de Venise , de Danemarck et des états de Hollande. Tant d'efforts réunis avaient relevé le crédit de la reine d'Angleterre, soeur de Louis XIII. Buckingham , naturellement léger, et séduit de son côté , dit-on , par les considérations d'une passion romanesque qu'il nourrissait en France, avait consenti à renoncer aux grands projets qu'il fondait sur la Rochelle , et à sacrifier cette malheureuse ville. Mais , comme il y allait de l'honneur de son maître , qui ne mettait aucune considération au-dessus de celle-là, et qu'il fallait aussi ménager le peuple et le clergé, portés d'un zèle religieux à la défense des Rochelais , il continua d'encombrer Portsmouth de tous les matériaux nécessaires à une grande flotte, et détendit secrètement de les mettre trop vite en œuvre. I u profond mystère enveloppait toute cette traîne;

DE LA ROCHELLE. /,ai

■mais le duc de Rohan avait bien su le percer. Il en avait instruit le roi d'Espagne, et celui-ci, changeant aussitôt d'ardeur et d'amis, comme les princes d'Allemagne , faisait alliance avec les protestans français , poilr défendre sa couronne et étendre ses droits.

Les députés Rochelais, placés au milieu des intrigues d'Angleterre , mais aussi chaque jour* nourris des belles paroles du Roi , des assurances du duc de Buclungham , et des vœux de toute la nation , ne pouvaient croire qu'on abandonnât leur patrie à la vengeance de Louis XIII. Ils voyaient bien que quelque génie malfaisant se mêlait à leurs affaires pour les traverser, mais ils restaient persuadés que la volonté de Charles était qu'on courût à leur secours. Aussi lui demandèrent-ils une audience en son conseil, pour lui faire entendre leurs plaintes et réveiller son zèle. Il la leur accorda , et Philippe Vincent lui adressa cette harangue libre et pressante :

« Sire ,

» La douleur qui nous oblige à remplir de nos cris les oreilles de Votre Majesté, doit être extrême. Nous voici encore à vos pieds pour les mouiller de nos larmes ; et Dieu veuille que bientôt nous ne venions pas jeter les derniers soupirs à la nouvelle de la désolation de notre pauvre ville. Nous ne saurions vous le celer , Sire , la

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connaissance que nous avons qu'elle est aux derniers abois, nous met dans le désespoir, d'autant plus que nous voyons différer d'un jour à l'autre le secours qui , d'après les promesses de Votre Majesté , devait être prêt il y a plusieurs semaines.

» Sire, la ville de la Rochelle, vous ayant supplié très- humblement par nos bouches de la recevoir en votre protection , vous la lui avez solennellement accordée. Depuis , elle a eu , à diverses fois, toutes les assurances possibles, tant de la bouche que de la propre main de Votre Majesté , qu'elle n'en serait point abandonnée. Ensuite, par un miracle de constance , elle a tenu bon jusqu'ici , cest-à-ùire , un an entier, combattant les horreurs les plus épouvantables de la famine, pour donner tout loisir à Votre Majesté de lui envoyer le secours qu'il lui a plu de lui promettre. Vingt fois on nous a fait des propositions d'accommodement auxquelles notre extrême nécessité nous conseillait d'entendre ; et nous avons mieux aimé risquer de nous perdre , que de manquer à nos engagemens , ou île montrer quelque défiance de paroles de Votre Majesté. Après cela , Sire , sera-t-il lu, dans l'histoire de votre règne, que la ville de hi, Kochelle ait péri entre- vos mains, et n'ait lire autre fruit de la bonne volonté que Votre Majesté a témoigné avoir pour elle , el de la eonliance qu'elle a eue en nos promesses, «pie

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de s'être rendu irréconciliable son Roi, qui, sans cela, lui eût fait quelque grâce. Pardonnez, Sire, à des gens qui se voient sur le seuil du tombeau, de laisser échapper des gémissemens. Au nom de Dieu , Sire , tandis qu'il nous reste encore quelque haleine , commandez que votre flotte se hâte de courir à notre aide. Pourvu qu'elle use de diligence , nous demeurons pour caution ici , et nous promettons, sur nos têtes, qu'elle arrivera assez à temps pour nous sauver. Quant à l'impossibilité que quelques-uns veulent y trouver, permettez que nous vous le disions franchement » Sire, c'est plutôt un effet de leur peu d'affection que de leur crainte pour nous. Que Votre Majesté juge si notre ville, qui a la digue et l'estacade à sa vue et à portée de son canon , enverrait , coup sur coup , vous demander une assistance qu'elle reconnaîtrait lui être inutile , et si , ayant tous les jours en main les occasions de capituler à des conditions avantageuses , si elle le voulait faire pour elle seule, elle serait si imprudente que de les négliger. Non , Sire , il n'y a point d'impossibilité que celle qu'on veut feindre d'y trouver. L'unique sujet de nos appréhensions vient de la lenteur que l'on met ici à équiper la flotte. Elle devait partir quinze jours après le retour de M. de Dembeigh; il s'en est écoulé vingt, puis on en a demandé quatorze , puis après , il a fallu encore de nouveaux délais ; de sorte que voici deux mois entiers d'écoulés. Bon Dieu ! Sire , que

ce temps est long pour des gens qui n'ont point de pain ! Nous savons les bonnes inclinations que Votre Majesté a pour nous, mais nous craignons qu'elle ne soit pas bien servie, et qu'il y ait quelque main cachée qui arrête clandestinement ce que le zèle des autres tâche d'avancer. C'est la coutume des misérables d'être soupçonneux , et peut-être ici le sommes-nous à tort. Eh bien, que ceux à qui Votre Majesté adressera ses commandemens, les exécutent aussitôt avec affection et diligence; que, sans plus tarder, votre flotte mette à la voile , et aille nous tirer des bras de la mort !

» Sire , nous vous en conjurons par les larmes et les cris pitoyables de quinze mille malheureux que la faim dévore , et qui sont tout prêts de périr ; par l'intérêt de plus d'un million d'autres qui , sans doute , se verront écrasés sous nos ruines, et se trouveront le couteau à la gorge, dès le lendemain de notre perte ; par la gloire de votre sceptre, à l'abri duquel nous nous sommes venus mettre , et que vous nous avez tendu pour nous soutenir; par ce titre magnifique de Défendeur de la Foi , qui oblige Votre Majesté de venir au secours de ceux qui sont opprimés pour elle ; enfin , par la foi et parole royale que vous avez bien voulu nous engager , ne permettez pas que notre sang innocent re jaillisse sur votre couronne , la ternisse dans les

siècles futurs, et crie, dès- à-présent, contre Votre Majesté, devant Dieu et devant les hommes. »

Le Hoi reçut ces remontrances avec sa sensibilité ordinaire. Il dit avec une profonde émotion, aux députés de la Rochelle, que sa parole étant engagée , il ne permettrait point qu'on regardât à la difficulté de l'entreprise ; que le secours promis leur était assuré , et qu'il allait lui-même donner des ordres pour qu'on pressât les travaux.

Les rapports des membres du conseil , avec ceux du présidial , devenaient de jour en jour plus haineux, et bientôt un nouveau conflit d'autorité porta les choses à l'extrême. 11 s'agissait d'instruire le procès du sieur Jacques Guiton , qui avait tué un Anglais en défendant son chien , que plusieurs soldats de cette nation voulaient saisir, pour le manger ensuite. Les officiers du présidial prétendirent que l'affaire leur appartenait ; les membres du conseil de guerre soutenaient que tout délit, où il y avait des habitans et des soldats mêlés, devait venir à leur tribunal. Ils étaient soutenus dans cette prétention par tout le grand conseil , qui s'était assemblé pour décider le cas. Ceux du présidial interdirent le palais aux sieurs de Beaupreau et Véronneau , avocats, qui s'étaient mis à instruire le procès de Jacques Guiton , d'après l'ordre que leur en avait donné le maire. Le grand conseil fut fort irrité de cette violence , et fit mettre en prison l'assesseur Colin ,

que l'on trouvait toujours à la tête des mécontens. Deux de ses collègues, Ferrières et Desmarets , la nuit suivante , passèrent au camp du Roi Dès que la nouvelle s'en fut répandue , on s'assembla à l'hôtel de l'échevinage: les fugitifs furent déclarés traîtres à la patrie ; on confisqua leurs biensmeubles , et on bannit leurs femmes et leurs enfans.

Tout le monde, dans la ville, n'était pas également disposé à souffrir pour la religion et la liberté, et il y en avait qui, cachant la crainte qu'ils avaient du Roi , sous un air d'intérêt et de compassion pour les membres du présidial, déclamaient contre la sévérité du conseil de guerre , et de Guiton en particulier. Ils disaient qu'il n'était plus possible de vivre sous La loi d'un tyran impitoyable, et ils s'efforçaient d'ameuter le peuple contre lui. Mais Guiton se faisait soutenir par les bons discours de madame de Rohan ; il veillait à tout, sans se lasser; le jour, présidant les conseils, visitant les malades, répandant les nouvelles favorables que ses amis du camp lui envoyaient ; la nuit, restant sur pied, taisant la patrouille, et donnant l'exemple de la vigilance et du courage aux soldats et aux capitaines. Ainsi, il tenait en haleim ses partisans, et ramenait Les faibles qui s'étaient laissé entraîner par les discours de ses adversaires. Quant à ces derniers, il avait IVil sur eux, pour suivre leurs actions, et le bras lo\é pour

les frapper. Il s'était fait adjoindre cinq commissaires, deux du corps de ville, deux d'entre les bourgeois, et un ministre pour juger les traîtres , et les punir en diligence. Ses ennemis furent réduits à se taire et à dissimuler, d'autant plus qu'ils étaient en petit nombre. La constance du peuple , en général , ne s'altérait point. Il mourait pour sa foi et pour ses privilèges.

Le cardinal de Richelieu avait été loin de s'attendre à tant d'opiniâtreté de la part des Rochelais. Il voyait avec inquiétude qu'il épuisait les finances du royaume à ce long siège , et qu'encore le résultat qu'il s'était promis n'était pas assuré. Il remarquait qu'il y avait beaucoup d'ennui dans l'armée , et de mauvaise volonté chez bon nombre de soldats et d'officiers ; que la mésintelligence la plus grande régnait parmi les généraux , et que le Roi lui-même eût été bien aise d'en finir. La digue avait sans cesse besoin d'être réparée ; le coup de vent du 9.9 juillet en avait renversé plus de douze toises, et Tiriot , avec toute sa sagacité et son zèle , avait bien de la peine à maintenir ce grand ouvrage qu'il avait élevé d'après les plans de Clément Métézeau. La flotte anglaise devait se montrer d'un jour à l'autre. Si quelques navires, chargés de blé, venaient à pénétrer dans la ville et donner seulement pour deux mois de vivres aux assiégés, il n'y avait pas de doute qu'il surviendrait d'autres

grandes affaires , qui nécessiteraient ailleurs la présence de l'année, et, qu'ainsi, tous les frais du siège seraient perdus. Le cardinal eût bien voulu amener les Rochelais à un traité ; mais il ne se départait point de l'idée de le faire assez avantageux, pour sauver l'honneur des armes du Roi, et assurer l'exécution des grands desseins qu'il méditait. Il envoya divers émissaires dans la ville ; on les reçut en feignant d'être dupe des prétextes qu'ils donnaient pour y venir , car , pour lors , les Rochelais auraient volontiers entendu à un accommodement qui eût été passable. Personne ne le desirait plus sincèrement que Guiton ; son obstination n'était point un caprice brutal , mais une noble et généreuse fermeté à défendre des droits anciens , qui lui semblaient légitimes.

Il fut impossible de s'entendre avec les envoyés du cardinal. Leurs propositions étaient trop généreuses, et c'eût été une grande duperie que de n'y pas soupçonner un piège. Par exemple, ils disaient aux Rochelais : « On ne veut que sauver l'honneur du Roi ; ainsi , abattez le bastion de la porte de Cougnes , en signe de soumission , et le siège sera levé après. Laissez entrer, si vous l'aimez mieux , le Roi dans votre ville, avec 200 hommes d'escorle. il en sortira dès le même jour ; ou bien encore , rasez une des tours du port.» Les deux premii's moyens furent rejetés tout d'abord. Faire une brèche considérable aux murailles, n'était-ce1 pa!

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se mettre à la merci des assiégeans ? Recevoir le Roi dans la ville , avec 200 hommes , c'était l'ouvrir à toute l'armée , parce que , dans le moment qu'on serait occupé à contempler Sa Majesté, à s'humilier à ses pieds , et à lui demander grâce, il ne manquerait point de se trouver quelque seigneur qui violerait la parole jurée, et introduirait de nouvelles troupes. Quant au troisième moyen , il était si doux , les Rochelais étaient si loin de combattre pour humilier le Roi , qu'ils voulaient abattre les trois tours du port , s'il ne lui fallait que cette satisfaction. Mais pouvait-on imaginer que Sa Majesté , après tant de frais , tant de fatigues , se contentât de cette satisfaction ? M. le cardinal ne voulait-il pas plutôt amener, avec cette belle proposition , le conseil à entamer un traité particulier , qu'il n'observerait pas , et dont seulement il se servirait pour perdre les Rochelais dans l'esprit de Sa Majesté britannique, et les opprimer ensuite tout à son aise ? On le soupçonna : ainsi , après une longue délibération , il fut décidé , à la pluralité des voix , qu'il fallait prendre quelques jours pour aviser à des moyens de paix plus convenables. Feuquières, qui était retenu prisonnier à la Rochelle , se chargea d'entamer de nouvelles négociations. H fit demander qu'on lui envoyât des personnes du conseil pour l'entendre sur des choses qui intéressaient le bien de la ville. Pierre Viette et David Defos furent désignés pour cette commission. Feu-

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quières ne s'y prit pas d'abord autrement que les autres négociateurs ; il déprécia les secours cpie l'Angleterre pouvait fournir, et s'efforça de prouver que les Rochelais n'avaient plus de ressource que dans les bonnes grâces du Roi, qu'ils se concilieraient encore facilement par l'obéissance; après quoi il leur dit qu'il se faisait fort, par le moyen des amis puissans qu'il avait à la Cour, mais surtout par le crédit de son parent, le père Joseph, confesseur et favori de M. le cardinal, de leur obtenir sûreté pour leurs vies, leur religion et leurs biens; que, quant à leurs privilèges , c'était sans doute le point le plus difficile ; cependant , qu'il ne doutait pas qu'on ne les leur conservât tous , à l'exception de ceux qui pourraient heurter la dignité du Roi et nuire au repos de l'état.

Viette et Defos répondirent qu'ils connaissaient mieux les ressources de la ville que lui , et qu'ils avaient bon courage ; que le point qui avait besoin d'être traité le plus nettement, était celui qu'il laissait le plus obscur; qu'ils voulaient savoir au juste quels privilèges on leur enlèverait, quels privilèges on leur conserverait; qu'en définitif, les Rochelais étaient décidés à ne conclure aucune paix, sans y faire Intervenir le roi de la Grande' Bretagne et M. le due de Rohan ; qu'ainsi, ou n'avait qu'à leur donner des passeports pour aller en Angleterre <-l en Languedoc, ieuquières leur

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fit sentir que ces préalables choquaient beaucoup l'autorité du Roi ; que ce serait un grand affront pour lui que des étrangers ou des seigneurs rebelles intervinssent dans sa querelle avec ses sujets.

Viette et Defos se hâtèrent de tout rapporter au conseil, et ils lui firent savoir, en outre, que Feuquières s'était offert pour aller au camp demander au cardinal les meilleures conditions qu'il pût accorder aux Rochelais. L'avis général fut de ne laisser passer personne de la ville à l'armée du Roi , et d'attendre que les assiégeans offrissent d'eux-mêmes des conditions acceptables.

L'aspect de la Rochelle commençait à devenir affreux. Des hommes , des femmes , des enfans du menu peuple , qui ne mangeaient plus de pain depuis trois mois, et déjà même manquaient de coquillages et d'herbes , mouraient de tous côtés ou faisaient retentir les rues de leurs cris de désespoir, de leurs gémissemens et du râle de leur agonie. Les plus riches tremblaient pour eux. Le blé, qui valait déjà, au 27 juillet, o,5 livres le boisseau, s'était élevé, successivement, jusqu'à cent écus, dans les premiers jours d'août. Il n'y en avait plus du tout en vente au 29 de ce mois : l'on ne vivait absolument que de vieilles pelleteries et de maroquin. Les pauvres gens allaient chercher, de nuit, du verjus dans les vignes, jusqu'au pied des lignes des assiégeans,

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au risque d'y périr mille fois. Les chevrettes et les anguilles des douves (*) ne manquaient point encore. Le vin était entièrement épuisé. Ce fut alors qu'on inventa une espèce de petite bière , qu'on appela de la Tanbonne , et qui était faite d'un peu de vinaigre , de levain , de son et de grosse cassonade grise étendue d'eau , et assaisonnée ensuite d'épices, et surtout de gingembre.

Bien des gens étaient privés même de ces tristes ressources ; aussi y en avait-il qui demandaient qu'on se rendît. Ils étaient en petit nombre, et le conseil de guerre usait d'une grande sévérité envers eux. C'est ainsi qu'il condamna le nommé Selle à huit jours de cachot , pour avoir dit, au corps-de-garde , qu'il ne se défendrait pas si le Roi faisait donner l'assaut. On l'eût fait mourir, s'il n'avait été bien reconnu qu'il avait seulement cédé à un mouvement de dépit, en recevant une trop faible portion pour son repas. On fit fouetter plusieurs petits enfans, qui étaient venus dans la ville , du côté de la digue , pour débaucher quelques matelots. Cinq soldats gascons, convaincus d'avoir essayé de déserter, furent conduits jusqu'au pied de la potence . pour y être pendus , d'après un jugement du conseil de guerre. Ils étaient déjà dans la main du bourreau; mais le maire, usant de son droit , leur lit grâce , à cause de leur jeunesse : puis, il

Fossés do la ville.

les chassa , afin d'attacher l'infamie à l'exil , que bien des gens souhaitaient.

Il fallait un grand dévoûment pour rester dans une ville aussi malheureuse que l'était la Rochelle. Il y mourait cinquante personnes par jour , et une affreuse insensibilité, compagne ordinaire des souffrances cruelles et prolongées , commençait à se montrer partout. Il n'était pas rare de voir des pères laisser les cadavres de leurs fils sur le pavé ; les plus tendres les enlevaient sur leurs épaules et les portaient, sans autre cérémonie, au cimetière. Le cardinal était instruit , par ses espions , de ce qui se passait dans la ville : il jugea donc l'instant favorable pour faire , de nouveau, ses propositions, et il envoya le sieur Arnaud , sous prétexte de visiter Feuquières , et réellement pour avertir le conseil que, si les Anglais paraissaient avant qu'on se fût mis en l'obéissance du Roi, on n'aurait plus aucun bon traitement à espérer , et que la ruine de la ville était assurée; que si, au contraire, on se rendait et l'on abattait les murailles, les habitans auraient toute sûreté pour leur religion , garderaient une partie de leurs privilèges , n'auraient ni gouverneur, ni garnison, ni citadelle; qu'on ferait de leur port X étape du commerce de toute la France , et qu'on élèverait leur ville au point de splendeur où l'on voyait Lisbonne et Amsterdam.

On ne manquait jamais de raisons pour repous-

ser ces propositions. Avant tout , on voulait conserver les principaux privilèges , et les murs pour les garantir. Arnaud demanda , du moins , qu'oïl envoyât deux députés au cardinal : il disait qu'ils s'entendraient immanquablement avec lui.

Ceux qui étaient pour qu'on attendît les Anglais ne voulaient point de ces ouvertures , de ces messages , de ces entrevues qui , nourrissant l'espérance des faibles , achevaient de les corrompre et de leur faire perdre de vue la défense de la ville. Le maire , surtout , et madame de Rohan demandaient instamment qu'on n'entendît à aucun accord auquel ne seraient pas mêlés le roi de la Grande-Bretagne et MM. de Rohan et de Soubise. Ils employaient toute sorte de moyens pour entretenir la constance des Rochelais , et ils étaient soutenus dans leurs efforts par tout le conseil de guerre. Ce fut d'après son ordre que, le dimanche suivant, à la sortie du second prêche, Guiton harangua les habitans , gentilshommes, volontaires et soldats, et les exhorta à être fermes , courageux et patiens. Il s'appuya sur de nombreux passages de l'Ecriture sainte, et rappela les beaux exemples donnés de tous temps par les Rochelais. Son discours produisit un grand effet , mais plus encore sa propre vertu , son zèle et sa résolution. Les braves s'enflammèrent d'un nouvel enthousiasme, et les timides renfermèrent

en eux-mêmes leurs vœux et leurs soupirs , dans la crainte de choquer les sentimens du conseil.

Mais déjà la résistance n'était plus simplement du courage et de la fermeté ; c'était la plus haute vertu ou la plus épouvantable obstination. Il avait péri tant de personnes , et le reste , exténué de faim et de misère, allait si peu par la ville, que la rue du Palais, habituellement la plus fréquentée , était toute couverte d'herbe. On ne trouvait plus d'hommes pour porter les morts , ni de fossoyeurs pour les enterrer. Ils restaient par les rues , et leurs cadavres y pourrissaient. TS était-il pas extraordinaire que , dans un tel état de choses, il ne se commît point d'assassinats, et qu'on entendit peu parler de vol ! La religion et l'amour de la liberté , qui faisaient endurer tant de maux , conservaient la probité , jusques dans le désespoir. A la fin , la détresse devint si grande, que le maire n'osa pas se refuser à une conférence que M. le cardinal voulait avoir lui-même , à Rompsay , avec des députés de la ville. Les sieurs Rifault et Journault furent désignés pour cette commission ; mais Gui ton leur recommanda bien de se contenter d'ouïr, et de ne pas dire une parole dont on put se servir pour faire croire aux alliés que les Rochelais songeaient à traiter à part. Les commissaires trouvèrent le cardinal au lieu indiqué. Ils virent avec étonneïuent qu'il était vêtu en général d'armée, ayant

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un castor noir, avec une ganse en or, un habit de satin rouge, et la casaque d'écarlate couverte de paillettes d'or. 11 semblait beaucoup plus se souvenir du nouveau personnage qu'il faisait que de sa tonsure, et il répétait souvent, dans ses discours, les mots, par ma foi l foi de gentilhomme! Son air était tout-à-lait cavalier, et il jurait qu'il aurait la ville sous peu. Il paraît que son intention , en demandant cette conférence , avait été seulement d'étonner lesRochelais par l'autorité de sa personne et la fermeté de son caractère. En effet , au lieu d'ajouter rien aux conditions qu'il avait fait promettre par ses émissaires , il en rabattit la meilleure part, et demanda nettement qu'on se mît à la discrétion du Roi, ajoutant pour toute consolation et adoucissement, qu'on n'aurait point à s'en repentir. Il ne voulut seulement pas qu'on lui parlât des alliés. Les sieurs Rifault et Journault avaient des instructions qui ne leur permettaient point de tenir compte de semblables ouvertures. Aussi revinrent -ils à la Rochelle , sans s'être engagés en rien avec le cardinal.

Guiton n'avait consenti à la conférence que pour céder quelque chose aux plaintes si légitimes de la multitude affamée, et il ne fut pas fâché de n'avoir à communiquer au peuple que des conditions qui ruineraient infailliblement les franchises du pays, quand bien-même elles

raient tenues, et qui, remises à la bonne foi des ministres , lorsqu'on n'aurait plus de murailles derrière lesquelles on put se faire respecter, seraient mal remplies et toutes interprétées contre les pauvres Roçhelais. Toutefois , il laissa le peuple dans l'attente, disant que les grandes affaires ne se traitaient pas en un jour, mais, en effet, dans l'espérance qu'il recevrait, à la fin , de bonnes nouvelles d'Angleterre. Et, le surlendemain, arrivèrent de ce pays, sur les dix heures du soir, deux jeunes gens de la ville, Maynet et Beaumont. Ils avaient vu , il y avait seize jours , le Roi à Portsmoulh , pressant lui - même l'équipement de la flotte , et faisant déjà embarquer les hommes. A les entendre, cette expédition était magnifique. Elle devait attaquer les assiégeans, et par terre et par mer. Elle apportait à MM. de la Rochelle, de la part de Sa Majesté britannique, douze beaux canons en présent, dont chacun portait le nom d'un des apôtres. Maynet et Beaumont avaient remis, en outre, des lettres des députés, qui contenaient les détails les plus satisfaisans.

Guiton, alors, communiqua au grand conseil les propositions du cardinal. Les têtes étaient exaltées par les nouvelles qu'on venait d'apprendre, et on répondit à la lecture des propositions par le cri unanime de vivent les privilèges! vive la religion! Les malades eux-mêmes sortirent de

leurs lits, et se traînèrent sur la place, pour y l'aire le serment de ne point traiter sans les alliés, et de mourir pour la défense de la ville.

Mais il fallait que les Anglais ne tardassent plus beaucoup à venir porter du secours. Presque tous les petits enfans avaient péri ; quant aux grandes personnes, il en mourait 200 par jour. La plupart des habitans n'avaient d'autre nourriture que les limaçons blancs qui se trouvent , comme à bouquets , sur les herbes marécageuses , et une espèce de solatrum , appelé, dans le pays , belle -doue , qui assoupissait ou donnait les transports les plus furieux. On courait tout nu par les rues, gesticulant, poussant des cris aigus, se heurtant contre les murs, puis on tombait roidemort. Le maire, lui-même, n'en pouvait plus, et il avait de fréquens évanouissemens. Le peuple en était fort ému , tant il avait de confiance en sa capacité et de respect pour sa haute vertu.

On était au 16 septembre , et l'armée anglaise ne paraissait pas encore. La place manquait aux morts dans les cimetières. Les hommes qui faisaient le service militaire étaient obligés de s'appuyer sur un bâton , tant ils étaient faibles. C'était une chose habituelle que de trouver la moitié du monde sans vie au matin dans les postes qu'on allait relever.

Dès le 19 du mois, on s'était mis à se plaindre

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hautement par les cantons et sous les porches (*). Les étrangers et les soldats, à la subsistance desquels le conseil veillait avant tout , étaient découragés et menaçaient de se révolter. Pour les adoucir, on leur promit de grandes récompenses, lorsque la ville serait délivrée, entre autres des places d'échevin, de pair, ou des lettres de bourgeoisie et de maîtrise. Les citoyens armés devaient aussi s'attendre à de grandes sommes d'argent , à de belles chaînes en or , et autres marques d'honneur. Et tel était, au milieu de la détresse universelle, le cas que l'on faisait encore de ces honneurs et emplois municipaux , que des places d'échevin et de pair, ayant été mises à l'encan, avec l'autorisation du conseil, Michel Brunet, sieur de Passy, Etienne Gaschot et Jean Gérault , en achetèrent au prix de 8, 9 et 10 boisseaux de blé, estimés plus de 2,000 livres.

Les vols commençaient à se multiplier. Les marchands , mettant leur sûreté au-dessus de l'intérêt de leur commerce , fermaient leurs magasins et retenaient leurs provisions. Aussi le peuple criait-il que certains habitans avaient chez eux du superflu , pendant que le reste périssait de faim et de misère. Guiton hésitait à faire la visite des maisons, parce qu'il savait bien que c'était une dernière mesure, après laquelle viendrait le désespoir. Cependant, sur les plaintes multipliées du peuple,

* Galeries couvertes qui existent encore dans plusieurs rues.

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il fut obligé de s'y porter. Il donna donc à plusieurs commissaires le pouvoir d'entrer dans les maisons, et d'y ouvrir ou rompre toute armoire et lieu secret, et aussi de faire jurer les chefs de famille qu'ils ne gardaient pas plus de demiboisseau de blé par tête. On retira peu de soulagement de cette mesure , et les plaintes furent plus grandes que jamais. Plusieurs se mirent à sortir de la ville et à aller au camp. Ils y étaient mal reçus; le plus souvent même on les tuait , sans épargner les petits enfans et les femmes. Cependant, c'était un dangereux exemple, et le conseil institua quatre commissaires pour juger et faire exécuter aussitôt ceux qui auraient communiqué avec les assiégeans. On ne fut pas moins sévère envers quiconque parlerait mal, à l'avenir, du gouvernement et de la personne du maire, et généralement ceux qui feraient ou diraient des choses contraires à la fermeté que devaient garder les Rochelais, dans l'épreuve à laquelle il plaisait à Dieu de les soumettre. Comme, d'ailleurs, on était instruit qu'il i;e manquait pas de gens, à l'armée du Roi, qui fissent passer à la Rochelle l'avis de tuer le maire, et que plusieurs, dans la ville, y semblaient assez enclins, on lui donna des gardes armés de hallebardes et de mousquetons, pour le défendre. Guiton n'était pas inaccessible à la pitié pour ses concitoyens , et peut-être aussi pour luimême ; mais il croyait qu'après avoir tant et si long-temps souffert avec patience , pour garder

les franchises et la religion , par le moyen des Anglais, il fallait attendre encore, puisqu'ils devaient arriver d'un instant à l'autre. On en avait des avis certains. Le duc de Buckingham avait été assassiné par un officier mécontent , qui s'était chargé d'être l'exécuteur de la haine publique. Par suite de cette mort, les entraves secrètes, mises à l'armement de la flotte , avaient disparu ; il s'était achevé, en peu de jours, sous les yeux du Roi. Malheureusement on avait laissé le commandement des vaisseaux aux officiers qu'avait choisis Buckingham , et qui étaient pénétrés de son esprit et de ses répugnances. Enfin , ils arrivaient ; on n'en pouvait douter , et les grands travaux qui se faisaient à la digue prouvaient que M. de Richelieu avait bien perdu de sa confiance depuis l'assassinat de Buckingham.

Le 28 , à une heure après midi , le sieur de Champ-Fleury, qu'on avait envoyé en Angleterre un mois auparavant, entra tout-à-coup dans la ville. Il s'était hasardé, en plein jour, à franchir les lignes, à la faveur d'une grosse pluie, et il arrivait tout trempé , tout fangeux , tout en sueur. La joie de se voir au milieu des siens, mais surtout d'avoir à leur annoncer une excellente nouvelle, le mettait hors de lui. A la fin, il put parler autrement que par signes , et il dit , à haute et intelligible voix, qu'il avait laissé l'armée anglaise dans le pertuis. En effet, sur les quatre

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heures du soir , on commença à la voir paraître. Il se fit aussitôt un grand mouvement sur la rade: les bâtimens légers du Roi allaient porter des ordres aux divers forts de la côte , et à la citadelle de St.-Martin (*). De la batterie de Chef-de-Baye , on ne cessait de faire feu sur les arrivans. Ceux de la ville se mirent de la partie ; ils tirèrent le canon des clochers de St. -Barthélémy et de St. -Sauveur, et allumèrent un feu au haut de la tour de la Lanterne , afin d'avertir les alliés qu'ils attendaient leurs secours , et qu'ils étaient encore en état d'en profiter. Tous les maux passés semblaient oubliés : les plus languissans retrouvaient assez de forces pour arriver jusqu'aux murailles, y repaître long-temps leurs yeux de la vue de tant de vaisseaux, puis de descendre aux temples pour y louer et remercier Dieu. Dès le même jour, il reparut du blé au marché , et à un prix presque raisonnable.

Déjà on voyait i5o voiles, sans compter qu'il en arrivait à chaque instant de nouvelles dans le pertuis. C'était beaucoup plus qu'il n'en fallait pour ruiner la flotte du Roi , qui ne se composait que de 3o vaisseaux de guerre environ , tous en assez mauvais état. La digue présentait plus d'obstacles ; mais n'était-il pas permis de penser qu'elle ne résisterait point au choc de quatre forts brûlots que les Anglais avaient avec eux ? Ces

* Ile de Ré.

brûlots étaient maçonnés de briques, en dedans, chargés , en dessus , de pierres énormes , et , dans l'espace qui restait entre les deux murailles intérieures, on avait mis douze milliers de poudre.

Au milieu de la joie commune , le maire se sentait extraordinairement troublé : il s'était fait , depuis quelques années , un grand changement dans les mœurs publiques du royaume ; de sorte que ses efforts , pour le maintien des libertés de sa patrie, étaient taxés par le plus grand nombre de condamnable rébellion. Il en ressentait une vive peine , car il avait à cœur d'être regardé comme un bon et loyal sujet. D'un autre côté , M. de Valençay, qui commandait la flotte royale, était un brave marin , et on ne pouvait douter que , si le combat s'engageait une fois pour rompre la digue , il serait long et meurtrier. Ainsi, Guiton songeait que la Rochelle, sous sa conduite , aurait sans doute occasionné une grande plaie à la France. Mais ce qui l'occupait le plus, c'était qu'au milieu de l'épuisement des Rochelais , et dans le désordre du combat , les Anglais de la flotte , servis par ceux qu'on avait en garnison , pourraient bien se saisir de la ville et la réduire en esclavage. Il fut tellement obsédé de ces différentes pensées , que , dès le lendemain matin , il assembla chez lui le conseil , pour lui proposer de faire des démarches pacifiques auprès du Roi. Il se flattait de l'espérance

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qu'une armée, aussi forte et aussi bien disposée que le paraissait être la flotte anglaise , mettrait un poids considérable dans la balance, en faveur des Rochelais, et qu'on pourrait prétendre à dos conditions équitables.

Il ne comptait pas, pour cela, manquer aux engagemens qu'il avait fait prendre à la ville avec Sa Majesté britannique; au contraire, il voulait , avant tout , que les Anglais fussent admis à la conférence. Ils disaient qu'ils ne pouvaient s'y refuser, si , en effet, ils n'avaient jamais eu d'autre désir que de sauver la Rochelle ; que ce serait en outre, pour eux, une occasion de se procurer une bonne paix; que, quant aux Rochelais, si son espérance se réalisait, ils auraient le bonheur de tirer la ville de l'abîme où elle était plongée , et la gloire de servir de lien dans l'accord de deux grands peuples.

Le sieur de Fief-Mignon , premier opinant , adopta cet avis avec enthousiasme. Il fut encore soutenu et développé par le sieur Rifault , qui déclara qu'à ses yeux , on aurait tout-à-fait bonne grâce de témoigner ainsi au Roi qu'on n'avait jamais agi par esprit de nouveauté , mais seulement pour se délivrer de l'oppression où les ennemis qu'on avait auprès de sa personne , s'étaient efforcés de mettre la \ill<\

Le tour du sieur Defos , avocat, étant venu . il laissa voir aussitôt qu'il était d'un avis onitr.uu

« Je comprends , dit-il au maire , que c'est encore la grande affection que vous n'avez cessé de témoigner pour le bien public , qui vous fait mettre cette proposition en avant ; mais considérez que toute grande affection dégénère en passion. La vôtre , en ce moment, vous aveugle. Ce que vous proposez est, sans contredit, la plus délicate et la plus hasardeuse affaire que nous ayons eue à débattre pendant le siège. Se forger en imagination la gloire de pouvoir devenir médiateurs, c'est avoir une pensée pleine de générosité , mais aussi de vaine espérance. Voyez dans quel gouffre de calamités , de désolation , de mortalité et de famine nous sommes tombés ! Le Roi sait notre état , et , loin d'être touché de nos propositions , il n'y verra qu'une coupable et criminelle jactance. Ne nous laissons abuser par aucune considération , et ne voyons que le salut public. Le Roi n'oubliera jamais et le mauvais temps que nous lui avons fait passer ici et les dépenses que nous lui avons occasionnées. H aimera mieux tout risquer que de traiter avec les Anglais , par le moyen des Rochelais , qu'il regarde comme des rebelles et qu'il a réduits à un tel état de misère et d'affliction. Soyons ravitaillés d'abord, que la digue soit rompue, et nous traiterons ensuite, parce qu'alors le Roi ne pourra rien contre nous , et que l'équité seule réglera l'accommodement ; mais , dans ce moment , n'ayons de communications et de rapports qu'avec

nos amis qui sont là , sous nos yeux. Leur armée est puissante et plus que capable , au jugement commun, de nous délivrer. Eli! que pourra dire et conjecturer l'Anglais , s'il nous voit conférer , à sa barbe , avec les assiégeans , et traverser , pour aller à lui , une armée qui , depuis trois mois , n'a laissé passer personne impunément ! Ne croira- 1- il pas que les Rochelais voulaient avancer leurs affaires à ses dépens , et faucher en vert la gloire de son maître , qui envoie , à tant de frais , une grande armée pour réparer son honneur et celui de sa nation ? Ne choquons pas notre protecteur , et ne perdons pas tout en croyant faire les habiles. Pensez-y , Guiton , et vous verrez que votre proposition nous mènerait à notre ruine. Si vous entamez la paix , vous amortissez aussitôt la fougue et l'impétuosité des Anglais , qui , seule , peut nous sauver. Ils s'en iront , dès qu'une convention aura été faite , et le Roi sera maître des articles du traité. Le passé doit vous apprendre comment il en usera. Nous attendions des secours pour percer la digue et nous ravitailler ; ils sont arrivés : laissons achever à Dieu l'ouvrage de sa providence. »

Cette opinion fut adoptée par Jean Papin , Jean Colomiers et un grand nombre d'autres qui attirèrent à eux la plupart des conseillers qui s'étaient d'abord déclarés pour l'avis du maire. Celui-ci ne céda qu'à regret , et , dans une nouvelle réunion ,

DE LA ROCHELLE. kkl

le lendemain , il déclara qu'il croyait que Dieu ^ qui jusqu'alors l'avait affermi dans la voie du bien public, lui inspirait maintenant l'idée de se servir de la présence de l'armée anglaise pour faire des propositions de paix , et qu'il regrettait que le conseil fût d'une autre opinion. On ne se montra pas plus docile à ces nouvelles observations , et l'on ne s'occupa plus que de faire des signaux aux Anglais et de préparer les moyens d'attaque,

Déjà la flotte alliée s'était établie en rade de Chef-de-Baye , et le peuple ne quittait plus les parapets de la ville , où un petit vent de mer lui apportait un concert presque continuel de trompettes anglaises. Cette harmonie était d'autant plus agréable qu'elle était coupée et interrompue par des coups de canon que les forts échangeaient avec les vaisseaux , et qui semblaient préluder au grand mouvement qui allait sans doute délivrer la ville... Cependant , après avoir joui quelques heures de ce vain spectacle , on ressentit je ne sais quoi de triste. En effet, le vent était favorable , on avait la plus belle marée du monde , et les Anglais perdaient le temps et la poudre en petite guerre et en parade.... Ne voulaient-iis donc pas mieux faire qu'au mois de mai ! Ceux qui avaient confiance en eux les excusaient sur ce que leur flotte n'était pas encore toute réunie ( car on voyait paraître à chaque instant quelque nouveau navire ) , et ils disaient

qu'il valait mieux pour tous qu'ils se fissent céder le passage par terreur qu'à la suite d'une grande bataille. Dans la soirée , les Anglais se montrèrent disposés à réparer le temps perdu , et avec un renfort de 12 vaisseaux qui venaient de rallier, ils s'approchèrent de la flotte du Roi , et le combat parut assuré. On voyait l'armée de terre , tant infanterie que cavalerie, se porter de tous cotés aux pointes de Coreilles et de Chef-de-Baye , et s'y ranger en bataille. Le vent tomba tout-à-coup , et cette belle espérance de combat s'évanouit. Les soldats rentrèrent dans leurs lignes. Alors , dans la ville , on se tourna vers le maire , et on le pria de suivre la proposition qu'il avait déjà faite. Il dit qu'il eût mieux valu tenter des démarches , lorsque rien n'avait affaibli la terreur que pouvait causer chez les gens du Roi une aussi grande armée que celle des Anglais; mais enfin qu'on pouvait encore essayer.

Pendant ce temps-là, Vincent, Bragneau , Dehinsse et le capitaine Gobert ne cessaient d'aller d'un chef à l'autre, sur la flotte, pour les entretenir dans de bonnes dispositions , et les décider à fondre sur la digue et sur l'armée royale , plustôt que plus tard. Et, le mardi, 3 octobre, si le vent eut pu tourner au sud-ouest , il est à croire qu'il y aurait eu quelque coup de toute Mais il n'y avait pas moyen, par un ventdest de pousser les brûlots sur la digue, et tout ce

qu'on put faire fut d'arrivé,- sur la flotte du Roi qui s'était mise en ligne le long de la côte ', afin detre soutenue par le canon des forts Les Anglais commencèrent par envoyer des pétards flottons et un brûlot, et ils s'avancèrent euxmêmes pour en soutenir l'effet. Il y eut bim trois mille coups de canon de tirés en une heure mais a s, grande portée que les vaisseaux en reçurent peu de dommage et que seulement quelques hommes furent tués sur la cote les machines incendiaires furent aussi de nul effet

tôt. Les Rochela,s avaient d'abord cru que c'était «n engagement sérieux, et ils s'étaient mis à faire feu de toutes leurs pièces sur la digue. Les femmes pendant cette ombre de combat, se tenaient en' oraison et imploraient la protection de Dieu Je Boi aussi avait pensé que les Anglais se montreraient plus résolus en cette occasion , et il s était porté à la pointe de Chef-de-Baye nour y animer les troupes par sa présence Ce fut rn.raclequi n'yf„tpast„, oub|ess.

ta» cents boulet, lui passèrent pardessus la tête ou tombèrent autour de lui. 11 y eut plus de monde de tué chez .es Français que chez les Anglais , car ceux-ci perdirent à peine vingt ou trente hommes. Cependant les choses se passèrent à l'avantage des premiers. En effet ils se ^mirent de la grande frayeur que leur avait causée la vue de tant de vaisseau*, et même, sur

a5o histoire

le soir , plusieurs de leurs navires osèrent se détacher de la flotte et aller canonner les ennemis. La nuit suivante, les soldats du camp vinrent au pied des murailles insulter les Rochelais par mille cris et mille fanfares. Le lendemain, les Anglais lâchèrent plusieurs brûlots ; mais ils les laissèrent aller à l'aventure, sans les faire suivre par des bâtimens de guerre ; de sorte que les uns échouèrent à la côte, et que les autres , arrêtés, détournés par les chaloupes du Roi , furent éteints ou menés hors de portée.

Un effroi mortel avait succédé, dans la ville, aux premiers transports. La moitié des habitans, au moins, n'avait plus de vivres; il en mourait trois cents par jour. Sur quatre-vingts hommes que l'on mettait aux grandes gardes, dix à peine pouvaient se soutenir sans bâton, et on était assure d'en trouver, le lendemain, quarante à cinquante étendus , sans vie , à leur poste , ou sur le pavé du corps-de-garde. De tous côtés on entendait des cris de douleur , de désespoir et de rage. Le tableau de tant de misères, quand on avait près de soi un allié si puissant et des vivres en abondance, renversait les plus fermes courages. On avait beau multiplier, sur les clochers, les signaux de détresse et de mort, les Anglais demeuraient immobiles, ou ne tentaient que de médiocres eftbrts.

Le 4 octobre, le maire envoya doux homn.es, dans une petite embarcation d'ecorce , vers la

digue. Il espérait qu'ils y trouveraient passage , et qu'ils porteraient à Lindsey (*) et à Soubise les dernières plaintes d'un peuple à l'agonie. « Hâtezvous, leur écrivait-il, hâtez-vous, si vous ne voulez pas avoir ce déshonneur qu'on dise que vousêtes venus assister à nos funérailles. » Le passage était si bien gardé, que les émissaires de Guiton ne purent même s'y engager, et revinrent en toute hâte vers la ville. On songea à employer quelque nageur qui se rendit , par terre , a Chef-de-Baye ou à Coreilles , puis gagnât , par eau , la flotte anglaise. Mais telle était la faiblesse de tous , qu'il ne se trouva plus un homme capable de nager cent pas.

Le 5, au moment de la marée (**), l'armée auxiliaire remit à la voile : le vent était à souhait, et portait vivement avec le flot sur la palissade. Ce fut encore une fausse lueur, une vaine espérance. La journée se passa toute en inutiles manœuvres. Ceux qui n'avalent pas perdu espoir jusques-là furent accablés de douleur : il fallait attendre huit jours pour que la marée redevînt favorable à une entreprise sur la digue. Trois soldats, qui trouvèrent moyen de passer de l'armée anglaise dans la ville, relevèrent un peu le courage de tout le monde. Ils étaient porteurs d'une lettre de M. de Soubise et des députés, qui don- Amiral de la flotte anglaise.

** Trois heures après midi.

45a HISTOIRE

naient l'assurance que le grand coup serait porté le vendredi, i5 du mois. Cette promesse fit reparaître quelques vivres au marché. Un habitant mit en vente quarante boisseaux de froment , douze de fèves, autant de pois, dix quintaux de biscuit, douze de poisson sec, et une balle de riz, qu'il avait dérobés à l'œil des magistrats, dans l'intention de se les réserver. C'en fut assez pour rendre leur ancienne énergie aux Rochelais , à qui la gloire d'une résistance aussi héroïque devenait plus chère que la vie. En vain le cardinal de Richelieu envoya émissaire sur émissaire , il ne put obtenir qu'on traitât sans la participation des Anglais et des églises réformées.

Mais ces allées et venues , dans la ville et au fort de Tasdon, avaient fait connaître au camp les pertes des Rochelais et le triste état de ce qui leur restait de défenseurs; de sorte que, pour achever de les réduire aux abois, on ne cessait de faire de fausses attaques et de tenter des surprises. Le maire n'avait plus de repos : il était sur pied jour et nuit, encourageant les plus braves par son exemple , réveillant les assoupis par le tocsin , et forçant ceux qui étaient de garde à ne point se déshabiller, et à se coucher mémo tout armés. La fatigue achevait l'œuvre de la famine, et l'on ne pouvait suffire à nettoyer les rues des cadavres dont elles était remplies. Tant de souffrance n'effaçait pas dans les âmes l'honneur, la

religion et les sentimens français : jusqu'au moment de l'agonie on priait pour le Roi dans les temples. Deux assassins étant venus, du camp, offrir de poignarder le cardinal , moyennant une récompense , on les traita avec le dernier mépris ; on les menaça même de la corde , s'ils revenaient jamais faire de semblables propositions. Cependant, il était impossible que, dans la foule, il ne se rencontrât pas quelques malheureux que le désespoir pût porter au crime : ainsi, plusieurs fois, on tenta de mettre le feu à la maison du maire, et deux jeunes filles, le 12 au matin, furent surprises mangeant de la chair humaine dans une maison de la rue de la Grille. On n'osa pas les juger, dans la crainte de trop foire connaître l'horrible détresse où l'on se trouvait.

On arriva enfin jusqu'au i/j, qui était la veille d'une grande marée. On avait expédié un cjoldat à la flotte anglaise , pour y crier , au nom des Rochelais : hâtez-vous ! hâtez-vous ! Il était arrivé à sa destination , et on était averti , par quantité de signaux de feu et de fumée, de garder bon espoir, et de se disposer à prendre part à l'attaque qui allait avoir lieu. Les assiégeans, comme s'ils eussent su à l'avance ce qui devait arriver , poussaient de grandes clameurs , par dérision et insulte , et faisaient pleuvoir les boulets sur la ville.... Ce jour là, comme les autres , les Anglais paradèrent, et puis ce fut tout. De plus on apprit*

le lendemain, qu'un d'eux, lord Montagu , était allé dîner au camp avec M. le cardinal. Un bruit se répandit, en même temps, que, par le moyen du roi de la Grande-Bretagne, les églises de France allaient avoir la paix , mais que la Rochelle serait exceptée. Alors, beaucoup d'habitans sortirent de la ville, en feignant d'aller aux raisins, et en effet pour n'y plus rentrer. Le conseil luimême était ébranlé : il ne pouvait s'expliquer les voyages de Montagu , au quartier du cardinal, et surtout à la digue, où il avait déjeuné la veille. Peut-être y était-il allé pour se laisser convaincre qu'on ne pouvait la forcer, et qu'il fallait abandonner la Rochelle à son malheureux sort !

On résolut d'envoyer, dans la nuit, un homme intrépide et intelligent à M. de Soubise et à lord Lindsey : ce fut encore Chardaveine que l'on choisit. Ce magnanime Rochelais avait rendu de grands services à sa patrie, qu'elle ne put récompenser, pendant qu'elle perdait sa liberté et sa puissance. 11 fut moins heureux en cette rencontre que dans les autres, car, ayant reçu un coup de mousquet à l'épaule , comme il arrivait aux lignes, il fut obligé de rentrer dans la ville.

Le nombre des morts , quoique la population fut horriblement réduite , s'élevait à quatre cents , chaque jour. 11 était impossible d'envoyer du inonde à tous les poètes , aussi le maire lit barricader les portes Neuve , Maubec et des Deux-

Moulins : celle de St.-Nicolas resta seule ouverte. Il supprima encore la garde de l'hotel-de-ville , ce qui le mit à même de faire des rondes , toute la nuit , et de montrer assez de monde , de jour, sur les murailles , pour détourner les assiégeans de tenter l'escalade.

Le vent , depuis le 4 octobre , ne cessait d'être contraire ou trop faible pour arriver à la digue, et , durant tout ce temps , le cardinal l'avait tellement renforcée , qu'il ne semblait plus permis d'espérer que les Anglais , qui se montraient d'ailleurs si peu résolus , vinssent à la rompre. Et personne cependant ne parlait encore d'envoyer faire des soumissions au Roi ; toutefois , il fallait s'y résoudre, si l'on ne voulait pas tomber, en rebelles obstinés , seuls , et sans appui , entre ses mains.

Soit que la mauvaise volonté , ou le manque de courage , fit encore enfreindre aux Anglais les ordres de Charles I.er , soit que lui-même eût recommandé de ne pas exposer à un irop grand danger la seule flotte qu'il avait , et de la montrer seulement pour obtenir aux Rochelais une paix moins désastreuse , Lindsey déclara qu'il regardait comme impossible de passer à travers la digue, et qu'il ne l'entreprendrait pas. En vain Soubise et le comte de Laval , en l'accablant de reproches, lui et ses capitaines , s'offrirent pour leur montrer le chemin , ils ne répondirent rien , et dépu-

tèrent de nouveau Montagu vers le cardinal. Lindsey , lui-même, vint au camp, deux jours après, pour entamer une négociation. Elle devait se faire à la ruine des Rochelais. Car quelle raison y avait-il de penser qu'une ville aux abois et un allié pusillanime et mal intentionné pussent faire abandonner à M. de Richelieu un dessein qu'il nourrissait depuis si long-temps , et à tant de frais? Les réfugiés qui , étant sur la flotte, pouvaient mieux juger les gens à qui l'on avait affaire , résolurent , dès qu'ils virent Montagu partir pour l'Angleterre avec les préliminaires de paix , de ne pas faire à d'indignes alliés un avantage de leur fâcheuse position , et ils députèrent vers le roi de France , pour lui demander l'oubli du passé et des conditions supportables.

Si la Rochelle se déterminait à en faire autant, le but de l'expédition des Anglais était manqué, et pour l'honneur et pour l'intérêt ; car n'étant à même de rien céder, de rien livrer à M. de Richelieu , ils ne pouvaient en attendre aucune concession 7 aucune indemnité. Aussi, le ÏS , pour arrêter le mouvement des esprits, Lindsey mit à la voile, vint canonner la pointe de Coreilles, et lança des brûlots sur les vaisseaux du Roi... Ce fut beaucoup de salpêtre de brûlé, sans que les affaires en vinssent en meilleur état. Tout le monde mourait dans la ville. Les soldats les plus robustes, (pie Ton avait misa Tasdon , enflaient ?

puis , le troisième jour , périssaient dans des douleurs aiguës. On ne trouvait plus personne en état de sonner la cloche du prêche , d'apporter de l'eau de la fontaine , ou de fendre les planches , les contrevens , les cloisons , que l'on brûlait faute de bois.... Il ne restait pas cent hommes capables de se soutenir une demi-heure avec leurs armes. On estimait généralement que c'était par miracle que ceux du camp ne tentaient point l'escalade : assurément ils se fussent emparés de la ville , en envoyant cinq ou six cents soldats. Le cardinal de Richelieu ignorait-il l'état des choses , ou bien , tranquille du côté des Anglais , avait-il remis à la famine et à la contagion le soin d'exterminer un peuple dont il voulait se défaire et paraître toutefois épargner le sang !

Guiton reçut enfin , des députés qu'on avait sur la flotte , la certitude que les Anglais agissaient de mauvaise foi et qu'il était imprudent d'en attendre son salut... Alors il réunit le conseil général à l'hôtel-de-ville , exposa la situation des choses et ouvrit l'avis de rechercher la grâce et la miséricorde du Roi. On discuta ses raisons avec impassibilité, et sans trop se hâter de s'y rendre, soit indifférence pour un avenir sans liberté, soit que l'espoir survécût à tant de ruines et de misères. Enfin il fut décidé, à la pluralité des voix , qu'on entamerait une négociation , par le moyen de Feuquières , et on le pria de>

demander des passeports , pour que l'on pût aller trouver M. le cardinal. Ce fut une nouvelle bien agréable au ministre et au Roi. Il était plus glorieux en effet de recevoir à merci des sujets repentans, que de leur imposer si mauvaise condition que ce fût , mais par l'entremise d'un prince étranger. Et telle eût été l'issue de cette grande affaire, si on eût donné le temps à Montagu de revenir d'Angleterre... Aussi les avis trop sévères ne furent-ils point écoutés dans le conseil qui se tint à La Sausaye, et le Roi déclara que, tout bien pesé, il voulait que les Rochelais bénissent son entrée en leur ville, et il leur fit donner toute assurance pour leurs vies , leurs biens et même leur religion prétendue réformée.

Il était bien temps qu'on mît fin aux horreurs qui se passaient à la Rochelle. Il n'y avait plus d'alimens d'aucune espèce , et le vendredi , 27 , une pauvre femme, enterrée, de la veille, sur la place des Cordeliers, faute de place au cimetière , fut trouvée découverte et dépecée dans les endroits les plus charnus qu'on avait enlevés, apparemment pour se nourrir. Le même jour , une jeune fille mourut en se rongeant les bras à elle-même.

Cependant les sieurs Viette, Rifault, Mocquay et de la Coste étaient partis pour La Saiisay, où le cardinal leur avait donné rendez-vous. Le peuple , décidé à se rendre , attendait leur retour

DE LA ROCHELLE. /,5r>

dans la prière. Il ne s'agissait plus des privilèges; on sentait bien qu'ils étaient perdus : on n'était occupé que de savoir si on enverrait assez tôt des vivres pour empêcher de mourir d'inanition, ce qui restait de vivant dans la ville. Enfin les

députés rentrèrent le 29 au soir Les privilèges

étaient enlevés , les murailles allaient être abattues; mais on gardait l'exercice de la religion dans l'intérieur de la ville , et le lendemain on aurait du pain.

Les plus fermes courages étaient abattus, la faim dominait tout autre sentiment , et la nouvelle de la paix fut accueillie avec transport. Cette joie fut encore funeste aux malheureux Rochelais; il en mourut plusieurs au milieu des cris qu'elle leur fit pcusser. Cependant on était affligé, en général , de voir que madame de Rohan ne fût pas comprise dans le traité , et que , dans le préambule , on taxât de crime la résistance des Rochelais aux volontés du Roi. H se trouva des gens assez exaspérés pour proposer qu'on n'ouvrît point les portes de la ville , et qu'on attendît la mort. Mais le plus grand nombre fut d'avis que , dans la triste situation où l'on se trouvait , il ne fallait pas épiloguer sur les mots , et que , quant à madame de Rohan , le Roi , sans doute , aurait égard à son grand âge et à la parenté qui les unissait. Ainsi on approuva la négociation , et les mêmes députés furent envoyés,

4Go HISTOIRE

le 3o , pour porter les clés de la ville à S. M. On leur avait adjoint Daniel de la Goûte, André Toupet, Jean Prou, Beaupreau , Huet, Godefroy et Prévôt de la Valée. Le maréchal de Bassompierre les attendait au Fort-Louis. Il leur fit donner des chevaux , car ils ne pouvaient se soutenir , et il les conduisit à Laleu , les entretenant avec bienveillance , le long du chemin. On alla d'abord chez le cardinal de Richelieu qui remit aux députés le traité. Il n'était signé que par MM. Duhallier et Marcillac , maréchaux -de -camp , le Roi n'ayant pas voulu que son nom , celui de son premier ministre et d'aucun maréchal-de-France, parussent, en une telle occasion, à côté de ceux des bourgeois Rochelais. Quoique bien malheureux et bien abattus, les députés furent sensibles à cet affront. Ils auraient dû se réjouir d'en être quittes à si bon compte. S'il n'eût été de la politique du cardinal de ne pas ôter tout espoir aux protestans du midi , et de leur faire poser volontairement les armes, pour se porter aux grandes entreprises qu'il méditait, les Rochelais auraient été indubitablement livrés à la violence et à l'avidité du soldat. Toutefois, le Roi garda le visage le plus sévère pendant tout le temps que dura le discours du sieur de la Goûte , qui parlait au nom de ses concitoyens, puis il répondit : « Dieu veuille » que ce soit de bon cœur que vous me teniez » ce langage, et que la seule nécessité ne vous » fasse pas revenir à moi! Vous vous êtes servis

■» de toutes sortes d'inventions et de malices pour » vous soustraire à mon obéissance; quant à moi, » ma bonté est si grande que je vous fais misé- » ricorde. Soyez plus sages à l'avenir , et je vous n tiendrai ce que je vous ai promis. »

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, les troupes commencèrent à entrer dans la ville ; elles se saisirent des portes , des remparts et des principaux carrefours , comme si les assiégés eussent encore été à craindre. Ce fut une grande confusion pour elles de voir qu'il ne restait pas dans la place trois cents hommes en état de se défendre. Elles eussent volontiers passé au fil de l'épée tout ce qui se présentait à leurs yeux. Heureusement que M. le duc d'Angoulème et le maréchal de Shomberg étaient là pour contenir leurs gens. La plus exacte discipline fut observée: les soldats ne quittèrent point leurs rangs ; ils. ne maltraitèrent personne , ne touchèrent point à l'honneur des femmes et ne commirent aucun désordre. Sur les deux heures après midi , on vit arriver le cardinal; il était accompagné d'un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes , et il se faisait suivre d'une vingtaine de chariots chargés de pains et d'autres comestibles qui furent aussitôt distribués. C'était pitié de voir los malheureux Rochelais se jeter à la rencontre des distributeurs , tendre vers eux les bras et pousser des cris de désespoir, comme s'il eut été trop

46 a HISTOIRE

long pour chacun d'attendre que son tour lût arrivé. Les soldats , à ce spectacle , étouffèrent leur ressentiment, et , quoique sous les armes, ils se mirent à envoyer leur propre pain aux habitans.

Guiton crut qu'il était de son devoir de venir saluer M. le cardinal ; mais celui-ci ne voulut pas l'admettre en sa présence et lui fit enjoindre même de congédier les halîebardiers dont il était accompagné, en raison de sa charge... La mairie était abolie.

On employa tout le jour suivant à enterrer les morts qui encombraient les rues , les places publiques , ou restaient étendus dans les maisons particulières. On voulait soustraire cet affreux spectacle aux yeux de Sa Majesté. La vue des vivans n'était guère moins horrible , et le Roi en fut ému au point d'en pâlir et de verser des larmes. C'étaient de véritables spectres, qui tendaient vers lui les mains et auxquels il entendait crier : çràce! grâce! miséricorde ! Leur maigreur était extrême, leur peau était noire et déchirée en plusieurs endroits par les os. Leurs vètemens étant devenus trop larges , ils les serraient autour d'eux avec une corde ; le moindre contact leur était horriblement douloureux , et ils jetaient des cris pen ans , dès qu'on s'approchait d'eux, dans la crainte qu'on ne les touchât.

C'était le jour de la Toussaint. Le Roi descendit

à l'église de Sainte-Marguerite (*), pour y entendre les vêpres , et un sermon de circonstance que prononça le père Suffren , de la compagnie de Jésus. Le matin, le cardinal de Richelieu avait dit la messe dans la même église , et donné la communion au maréchal de Shomberg et à M. de Marillac , garde-des-sceaux. On fit , le lendemain, une procession générale , dans laquelle l'archevêque de Bordeaux porta le St.-Sacrement par les rues, ce qui ne s'était pas vu depuis bien long-temps à la Rochelle.

Le sieur Vincent , qui avait été témoin de toutes ces choses, les alla raconter sur la flotte. Lord Lindsey fit éclater la plus violente colère : il n'y avait là ni honneur ni profit pour sa nation. N'ayant point eu le courage de forcer la digue, les Anglais auraient volontiers consenti au misérable traité que l'on venait de faire, mais ils auraient voulu qu'il leur passât par les mains pour exagérer ensuite leurs prétentions auprès du roi de France. Montagu surtout était furieux. Il avait fait une telle diligence qu'il arrivait d'Angleterre, avec plein pouvoir de traiter , et au lieu de la gloire , très-médiocre , il est vrai , de rendre son maître médiateur en cette occasion , il venait assister avec ses lGo vaisseaux au triomphe de Louis XIII. Il osa s'en prendre aux Rochclais , les apostropher violemment en plein conseil, et

* L'Oratoire.

leur reprocher d'avoir mal reconnu la bonne volonté du roi de la Grande-Bretagne. « Vous forcez un homme outré de douleur, lui répondit Vincent, à la tirer de son sein, et à vous dire pour sa pauvre patrie , que vous accusez si injustement , que c'est à vous et à vos pareils qu'elle est redevable de ses malheurs. Oui , Montagu , c'est vous et la faction par les mains de laquelle vous avez été nourri, qui avez traversé les généreux desseins de votre maître. C'est vous qui avez retardé l'envoi des secours ; c'est vous qui , en répétant que la digue ne pouvait être forcée , avez affadi les courages. Vous avez donc mauvaise grâce à vous rendre le dénonciateur de gens que vous avez perdus. Venez creuser nos cimetières , nos places, nos rues; contemplez ce qui nous reste de citoyens , et vous verrez ce que l'on doit ici accuser , ou la lenteur et l'indifférence des Anglais , ou l'impatience et la faiblesse des Rochelais. Ne nous ôtez pas la seule consolation qui nous reste dans notre malheur, celle d'avoir témoigné une telle fermeté, que la postérité la tiendra pour prodige. »

Les réfugiés , malgré les promesses du cardinal , n'osaient rentrer dans leur patrie. Vincent calma leurs inquiétudes en leur démontrant qu'il était de l'intérêt du Roi de les bien traiter, attendu que ce serait un moyen de ramener à lui les villes du midi, ci Quant à moi, ajouta-t-U, vous

savez que je serais bien accueilli en Angleterre et que j'y trouverais des moyens de subsistance , mais je crois devoir à la charité envers mes concitoyens d'aller subir même condition qu'eux. » Tous les réfugiés, touchés des généreux sentimens et des raisons de Vincent, se résolurent à rentrer en France. Dans le premier moment, Lindsey voulut les retenir ; puis , sur les observations de M. de Soubise et les prières des députés , il revint à de meilleurs sentimens et ne garda de Français que ceux dont il ne put se passer pour ramener ses vaisseaux en Angleterre.

A la Rochelle , Guiton était dédommagé des duretés du cardinal par l'empressement et, pour ainsi dire, par les hommages des chefs et premiers capitaines de l'armée. Il eut la visite du duc d'Àr.goulême ; il reçut un assez grand nombre d'officiers de marque à sa table , et leur fit voir par ses discours qu'il n'avait pas moins d'étendue dans l'esprit que de fermeté dans le caractère. Il conservait une hauteur pleine de noblesse au milieu de sa chute , et faisait encore trophée dans sa maison de 60 enseignes environ qu'il avait enlevées aux ennemis de sa patrie, dans ses expéditions sur mer. Il s'appliquait surtout , dans sa conversation , à se défendre de s'être montré rebelle au Roi et d'avoir exercé despotiquemeut le pouvoir sur ses concitoyens. 11 osait rappeler encore les antiques franchises, quoique déjà on traînât la

poudre qui allait faire sauter les murailles , et il déclarait n'avoir jamais pris aucune mesure qui excédât l'ancienne puissance des maires, sans qu'au préalable il n'eût consulté le conseil et obtenu son agrément, et, à ce sujet, il ne s'élevait contre lui que la voix de l'assesseur Colin et de sa faction, qui était haïe et méprisée dans la ville, même après tant de funérailles.

Le vainqueur , attendri , ne s'était encore fait connaître aux Rochelais que par des paroles généreuses et des bienfaits. Mais, quand les premiers besoins furent calmés, et que la vue se fut habituée au hideux spectacle de tant de malheureux, on se mit à punir. Le Roi , par un simple commandement verbal, exila Guiton et douze autres, tant pasteurs que bourgeois. Il donna ordre qu'on enlevât des archives tous les papiers où il était fait mention des franchises, des libertés du pays, de l'administration du dernier maire, et des négociations avec l'Angleterre. D'abord M. de Richelieu avait jugé utile, pour oter à la résistance des Rochelais toute autre couleur que celle de rébellion et de trahison, de publier que leur volonté avait été de se détacher de la France , et de se donner au roi de la Grande-Rretagne. Mais, comme on trouva, dans les papiers de la commune, vingt preuves du contraire, on eut quelque pudeur, d'autant plus que M. de Marillac lit remarquer que les Anglais pourraient donner un démenti à S. M. , et ajouter

ainsi à l'intérêt qu'inspiraient ceux de la Rochelle , et tous les protestans après eux.

On commença la démolition des murailles par la porte de Cougnes, où l'on fit jouer la mine, le j] novembre. Le 18, le Roi donna une déclaration touchant l'ordre qu'il voulait établir dans l'administration de la ville.

« La religion catholique y était rétablie ; seulement, les cinq paroisses, vu la diminution des habitans, étaient réduites à trois : Notre-Dame, St. -Barthélémy, St.-Sauveur.

» Les prêtres, les hôpitaux rentraient en jouissance des biens dont ils avaient été dépouillés.

» Divers monumens devaient être élevés en mémoire de la rébellion des Rochelais et du triomphe du Roi.

» La mairie était abolie à perpétuité. La cloche de l'échevinage devait être fondue , et les revenus de la commune passaient dans le domaine de la couronne.

» La ville était soumise à la taille.

m Aucun étranger, même naturalisé, ne pouvait venir s'y fixer sans l'autorisation royale.

» Les habitans devaient rendre leurs armes. »

Huit jours après, une tempête enfonça quarante toises de la digue, et il survint de grandes et longues pluies qui eussent infailliblement obligé

l'armée à décamper, si l'on eût résisté plus longtemps. La présence du vainqueur avait suffi pour effacer le souvenir des maux qu'on avait endurés pendant le siège, et l'on gémit en secret de s'être trop hâté de se rendre.

Les regrets étaient inutiles... La Rochelle , occupée par quatre régimens et un intendant du Roi , lorsque Richelieu venait de triompher d'elle , ne devait plus avoir qu'une pensée , celle de flatter ses maîtres, pour qu'ils lui permissent de relever son commerce, et de se dédommager ainsi de la liberté par l'opulence.

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