LIVRE VI
Les protestans du royaume soumis. — La Rochelle refleurit -Troubles de la Fronde. Dévoûment des réformés Rochelais à la cause de Louis XIV. — Ils en sont mal récompensés. - Persécution par les Jésuites. - Révocation de l'Edit de Nantes. - Le Roi songe à détruire la Rochelle. Bombardement de St.-Martin (île-de-Ré) - Malheurs publics. Etat des chemins de l'Aunis en 17 10.- Milices Rochelaises. - La Régence. La mairie redevient élective. Chambre de commerce. Société philarmonique. Académie Royale. - Collège de Médecine. - Bibliothèque publique. - Mariages aux frais de la commune. — Histoire de la Rochelle par le P. Arcère.
— Entreprises des Anglais sur l'île d'Aix et Rochefort.
— Valeur et dévoûment des Rochelais. — Verrerie à Lafond.
— Fêtes religieuses retranchées. — Le Mail. — Troubles intérieurs du Royaume. — Guerre d'Amérique. — La Cathédrale rebâtie. - L'Arsenal. - La Statue de Henri IV.
— Assemblée des Notables.
Les capitales des provinces et les villes maritimes du royaume se ressentirent aussitôt de la prise de la Rochelle : elles furent dépouillées de leurs
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privilèges les plus considérables, et assujéties à la taille. Le cardinal ne craignait plus qu'on devinât ses projets en faveur de l'autorité royale: toutes les inscriptions des arcs-de-triomphe qui attendaient Louis XIII à Paris, annonçaient au peuple que quiconque désormais ne voudrait pas être esclave serait puni comme sujet rebelle.... C'en était assez pour les Reines et les gens de la Cour dont la guerre dérangeait les plaisirs et déconcertait les intrigues. Richelieu étendait plus loin ses vues , et , soit pour se rendre nécessaire , soit, comme on l'a pensé dans la suite , pour contenter la flère ambition qu'il avait de semer la terreur des armes de son maître au-dehors comme au-dedans du royaume , il proposa une expédition en Italie, afin d'assurer le duché de Mantoue au duc de Nevers, que l'empereur, le roi d'Espagne et le duc de Savoie voulaient dépouiller de son héritage: il projetait en même temps de consommer la ruine des réformés qui se soutenaient toujours dans le midi.
Louis XIII n'était pas encore bien remis d'un premier accès de goutte qu'il avait ressenti à la Rochelle : ses courtisans le suppliaient de ménager sa personne; mais il préféra l'avis de son ministre qui l'excitait à se mettre en campagne , et, au mois de février (*), malgré la rigueur de l'hiver, il était au-delà des Alpes.
Le duc Je Rohan prévoyait qu'il aurait bientot sur les bras toutes les forces du roi de France et ,1 menait ses affaires le plus grand train qu'il pouvatt. Son ardeur était encore «citée par le traitement qu'on faisait subir à sa mère et à sa sœur dans le château de Niort. C'était à ses veux une ngueur sans exemple, qu'une femme, de la qual.te de madame de Rohan , à l'âge de 7o ans et qm sortait d une ville assiégée , où elle avait souffert toutes les extrémités de la famine, fut ensevelie dans une prison , privée de domestiques et empêchée d'exercer sa religion.... Et puis cette noble et respectable mère , loin de se laisser abattre par ses malheurs , écrivait ainsi , en secret a son bis: ,< N'ajoutez point foi aux lettres que' » vous recevrez de ma part , car on pourrait me » les fa.re écrire par force. Que la considération » des maux qu'endure une mère chérie , et de » ceux que vous aurez vous-même à souffrir » ne vous porte jamais à relâcher la moindre chose' » au préjudice des églises réformées de France » Le duc de Rohan ne pouvait manquer de suivre ees conseils: il était fds tendre , huguenot sincère et atmait surtout le pouvoir que les guerres civiles ava,ent remis entre ses mains. Il avait des forces imposantes en Languedoc , en Guyenne et dans les Cevennes , de plus , deux puissans alliés , le roi d Espagne et celui d'Angleterre. Mais ce dernier eta,t bien près de l'abandonner. I.e dépit que Charles I." avait en du mauvais succès de a»
armes devant la Rochelle , devait céder à des considérations autrement importantes : ses trésors étaient vides , et il venait de renvoyer son parlement , qui lui refusait des subsides, et parlait toujours des libertés et des franchises nationales. Hors d'état de poursuivre la guerre , il prétait l'oreille aux propositions de paix que lui faisait faire Sa Majesté très-chrétienne : ainsi les Anglais violaient encore leurs engagemens avec les réformés de France ; car depuis la prise de la Rochelle, Charles L« leur avait renouvelé la promesse de ne signer aucun traité sans y introduire des conditions qui leur fussent favorables. Il y avait plus de foi à faire sur l'alliance de l'Espagne. Elle gardait un grand ressentiment des secours que la France aval* donnés à ses sujets révoltés des Pays-Bas , et puis les projets du cardinal de Richelieu , pour humilier la maison d'Autriche , éclataient au grand iour. On n'était pas à se repentir , dans le conseil de Sa Majesté catholique , d'avoir trop écoute un scrupule religieux, et de n'avoir pas envoyé une bonne flotte aux Rochelais assiégés , au heu d une toute désemparée au roi de France, qui songea.t sans doute à s'en venger. Les promesses , l'argent , les exhortions, rien n'était épargné pou. etotretenir l'ardeur de M. le duc de Rohan , et l'exciter a suivre son projet d'établir, sous la proHH,,.n
de l'Espace , une république dans le ,«.d. dn rnv:uu,H,:. Mais pour faire réussir un ■**!•» *Mtta,4.«ft<fclltH pasIa.sMM-u-am-lm-lep.sue
Suze à Louis XIII, ni lui donner le loisir de revenir avec son armée accabler les calvinistes. Du moins , M. de Rohan succomba avec honneur: décidé à s'exiler de sa patrie et à aller vivre ignoré à Venise, il ne posa les armes qu'après avoir assuré la vie , les biens et la religion de ceux qu'il avait engagés sous ses drapeaux.
Après cela , il ne restait plus aux Rochelais aucune espérance de rétablir leur ancienne commune, ni aux protestans de redevenir un parti puissant dans l'état : ils se soumirent de bonne foi et s'appliquèrent, dès-lors, à se montrer sujets fidèles et utiles. Le cardinal, qui ne les craignait plus et les estimait, s'adoucit jusqu'au point de chercher à leur plaire. Il accueillit leurs ministres, à titre d'hommes de lettres, et les protégea euxmêmes quelquefois contre l'intolérance et la jalousie des catholiques ardens. 11 soutenait les protestans d'Allemagne; donc on pouvait croire que ce n'était pas pour le fait de la religion qu'il avait poursuivi ceux de France. Les Rochelais, surtout, avaient pour lors des motifs d'adoucir à son égard l'amertume de leurs souvenirs. M. de la Tuilerie, qu'il leur avait donné pour intendant, trouvait moyen, à force de bonne volonté et de prudence, de rétablir leurs affaires, sans indisposer le Roi. Déjà (*), sous son administration, on avait bâti un grand temple dans la ville neuve, A i63o.
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pour tenir lieu de celui de la place du Château, dont le Roi voulait faire une cathédrale, aussitôt que le pape aurait consenti à la translation de l'évèché de Maillezais à la Rochelle. Le cardinal avait dit plusieurs fois qu'il ne tiendrait pas à lui que le premier évèque nommé ne fût M. Hardouiu de Pèrefixe , homme d'une modération reconnue, et fort agréable d'ailleurs aux Rochelais...
Et puis l'article du traité , qui interdisait le séjour de la ville aux protestans du dehors , était comme non avenu : ils y accouraient en foule et y exerçaient leur industrie. Il n'y avait pas trois ans que le siège avait réduit la population à 5,5oo âmes, et on en comptait pour le moment 1 5,ooo environ. Voici ce qui était cause de cette grande affluence.... 11 avait péri tant de monde à la Rochelle, en 1628, qu'un grand nombre de successions s'étaient trouvées ouvertes au profit de gens étrangers à la ville. Ils y étaient venus recueillir leurs héritages, et, voyant plus d'avantage à en continuer l'administration qu'à les vendre, ils s'étaient établis au lieu et place de leurs parens défunts. D'un autre coté, le Roi y avait supprimé les maîtrises, et les ouvriers protestans qui , dans la plus grande partie du royaume, étaient repousses des corps de métiers par les catholiques, se réfugiaient à la Rochelle, où chacun pouvait exercer librement sou industrie. Il v avait bien quelques plaintes à ce sujet. Les Acax officiers du présidial
et les quatre bourgeois , substitués par ordonnance à l'ancien conseil électif de la commune , étaient les premiers à demander que le traité de paix s exécutât à la rigueur, c'est-à-dire qu'on chassât les nouveau-venus qui faisaient profession de la religion prétendue réformée. Mais pour lors on avait d'autres idées dans les conseils de Sa Majesté. On ne désespérait pas de ramener les protestans par le moyen de la persuasion et de l'enseignement , et déjà on avait envoyé à la Rochelle des pères Jésuites d'un mérite reconnu pour prêcher les habitans et les édifier par leur science et leur piété. Dans la suite , le Roi leur concéda le local du collège et deux mille livres de rentes sur l'ancien revenu de la commune , pour y former gratuitement les jeunes gens aux belles-lettres. Il donnait pour motifs des lettres patentes du rétablissement de cette illustre école , que , la ville commençant à se repeupler , il fallait veiller à y donner aux enfans une instruction solide qui assurât leur bien et leur manutention en V obéissance royale. Dans de telles dispositions , il semblait à propos de laisser aux Rochelais leur superbe bibliothèque publique qui , formée en 1602 par la munificence des citoyens les plus riches, s'était accrue jusqu'au nombre de 22,000 volumes, par les soins des maires et des échevins. Mais il y avait trop de livres protestans dans cette bibliothèque, et puis Sa Majesté en avait fait présent au cardinal de Richelieu.
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On eut la visite de la Reine (*) en i632. Elle avait accompagné le Roi en Languedoc , et , à la suite de la défaite du duc de Montmorency et de Monsieur , à Castelnaudary , elle retournait à Paris. Le désir de voir une ville aussi célèbre que la Rochelle, l'avait engagée à se détourner un peu de son chemin. Les Rochelais avaient reçu de tout temps leurs princes avec magnificence ; mais, dans cette occasion , les officiers royaux qui pouvaient imposer selon leur bon plaisir , surs que le peuple n'oserait se plaindre , firent plus qu'on n'avait fait dans les plus beaux jours de la commune. Ce qui affligea surtout les anciens habitant , ce fut qu'en dépensant à profusion les deniers publics et ceux des particuliers , en arcsde-triomphe et en festins , on rappela leur défaite de la manière la plus outrageante dans des peintures et des inscriptions. Le Roi , lui-même , était bien plus retenu , car il avait renoncé à son projet d'élever une colonne du coté de Chefde^-Baye , pour immortaliser le souvenir de la rébellion des Rochelais, et celui de la digue qui les avait domptés. Le couvent des Minimes était bâti à la pointe de Coreilles, et l'on ne parlait plus des inscriptions qu'on avait d'abord voulu 5 mettre. Mais les officiers du présidial, qui n'avaient rien à craindre des bourgeois et tout à attendre de la Cour, ne songèrent qu'à flatter In Reine et sa suite. Le sieur Lescale , lieuteuaut-géiHTnl-
* Anne d'Autriche.
criminel, dans la harangue qu'il fît en cette occasion , dit que la Rochelle était bien honteuse , après avoir été une des plus magnifiques villes du royaume , d'être contrainte de paraître en village aux jeux de la plus grande et de la plus belle princesse de l'univers , mais que , toute ruinée quelle était, elle devait de grandes excuses à Sa Majesté pour avoir tant de fois ravi de ses bras le plus parfait et le plus incomparable des Bois.
Mesdames de Chevreuse , de la Trémouille , de Montbason, de Senecé, de Liancourt et de Laflotte, qui composaient la suite de la Reine, furent ravies du discours du sieur Lescale , et contemplèrent avec un vif plaisir les scènes allégoriques qui se jouèrent par la ville. Il en coûta 7,702 livres aux habitans, sans compter pareille somme qu'on préleva sur les octrois. Au reste , c'était une contribution facile à supporter avec le grand commerce que l'on faisait. Le port était rempli de navires , et la rade semblait une forêt flottante. C'étaient des Flamands, des Hollandais, des Suédois , des anglais qui venaient échanger les riches marchandises des Indes ou les productions de leurs pays contre le sel des îles, les vins et les autres Jroduits de l'Aunis. Les Rochelais eux-mêmes ivaient un certain nombre de bâtimens à la mer t abandonnaient le moins possible les bénéfices es importations et des exportations.
Mais, en cela, ils étaient bien déchus de la
splendeur et de la gloire de leurs ancêtres. A force d'industrie et d'activité, mais surtout par suite des troubles civils, et à la faveur des vues du cardinal de Richelieu , qui le portaient plus vers l'affermissement du pouvoir royal que vers la prospérité commerciale du royaume, les Anglais et les Hollandais s'étaient rendus les arbitres du négoce. En i6ao,il pouvait bien y avoir 6,000 bâtimens français, tant pour la guerre que pour le trafic; et au temps où l'on était , on en comptait à peine 600. En revanche, il en venait dans les ports de France jusqu'à 7,000 étrangers. Les villes maritimes du royaume n'étaient plus guère que des entrepôts, que les marchands des autres nations approvisionnaient. Marseille avait perdu la moitié de son commerce avec la Turquie et la Barbarie ; Bayonne envoyait bien moins à la pêche de la baleine ; Dieppe , Douvres et Calais voyaient chaque jour passer aux mains des Flamands la pêche du hareng, qui était toute française; celle de la morue diminuait sensiblement, et était loin I d'employer 20,000 marins, comme autrefois. De tout le commerce du tour de l'Afrique, la Rochelle n'avait conservé que celui des maroquins ; ses matelots n'osaient plus se montrer en Espagne ni en Portugal, où, sur le soupçon d'hérésie, on le* accueillait avec horreur et menaces. Une autrt cause les exposait, ainsi que les Bordelais, » pluf de vexations encore dans la Grande-Bretagne Anglais commençaient à entrer dans leur systeDW
de prohibition, e, voulaient préparer les étrangers an fameux arrêt de ,65, , qui „e devait m " mettre qne le commerce national se fit autrement qu sur des navires et par des matelots anglais. Ils prélevaient un droit d'entrée de einu sols, et un de sortie de trente sols, par chaque français qui fréquentait leur pays. Ils défendaient qu'on vendit le vin à leurs aubergistes. Il ■allait tra.ter avec une compagnie qui en fixait pour ainsi dire le prix, et le Roi , avant tout , faisait choisir les meilleures pièces, qu'il pavait selon son bon plaisir. Un navire de France, fût-il chargé aux trois quarts dans un port d'Angleterre, o„ méme prét à met(re , Ia TO.|e> a
obhge de s arrêter et de céder sa cargaison au national qui arrivait pour en prendre une semblable « ny ava.t plus, pour ainsi dire, de cabotage à 1 étranger: celui méme du royaume se faisait aux deux tiers , par les Hollandais. C'étaient alors les plus grands maîtres de la mer et du «egoce. Ils apportaient en France pour quatre mdlions de poivre, de girolle, de muscade, de gingembre, de riz, de canelle, d'anis, etc.; pour deux millions de sucre et de fruits confits ; pour '80,000 livres de drogues et de couleurs; pour deux millions de pierres précieuses, de perles, de plumes , d'ébene , d'ivoire , etc. ; pour sept «ullions de draps, de boucassins , de futaines de serges, de camelots, de toiles, de dentelles,' de tapisseries, de tableaux, de livres; pour un
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million 5oo,ooo livres de fer, de cuivre, de vif argent ; pour un million 200,000 livres de canons, de poudre, d'armes de toute sorte, et d'habits des gens d'armes ; pour 700,000 livres de cuirs et de fourrures de Russie ; pour deux millions de bois, de lins, de cires, de goudrons du nord; enfin, pour cinq millions 5oo,ooo livres d'huiles, de saumons, de harengs, de beurre, de fromage, de suif et de chandelle. Ils prenaient en échange, dans la Guyenne et l'Aunis, pour sept millions de vins et cinq millions de sel; puis, ils réexportaient ces diverses denrées et marchandises d'un port du royaume dans l'autre. Les Français , soumis à tant de vexations chez les Anglais et les Espagnols, les traitaient humainement comme les autres étrangers, et leur donnaient toute facilité de commerce chez eux; aussi les y voyait-on accourir en foule.
Les premiers arrivaient chargés de draps , de soieries , de bas de filoselle , de rubans, de chaibon de terre , de métaux , de salaisons de poissons. Ils fréquentaient, surtout, le port de la Rochelle , parce qu'ils faisaient d'excellens retours en vins et en eaux-de-vie. Les Portugais et les Espagnols , à qui , autrefois , la Bretagne envoyait des toiles et du blé , la Normandie la Guyenne et l'Aunis, de la mercerie, de 1 quincaillerie , du papier et du mercure , venaion eux-mêmes chercher ces objets, et les payaient e.
DE LA ROCHELLE. 48 ï
draps , en laines , en cotons , en sucres , en épices i en teintures et en joailleries , jusqu'à concurrence d'une somme de 5 millions de livres environ. Malgré les belles découvertes faites par les Français, au Brésil, au Mexique, à la Floride et à la Virginie, on n'y voyait jamais, pour ainsi dire, leurs vaisseaux : en revanche, ils allaient aux îles des Caraïbes (*). Là , peu ou point de concurrence. Mais aussi le commerce du tabac qui s'y faisait méritait à peine d'être compté pour quelque chose. Les Rochelais, soit pour soutenir leur réputation de grands navigateurs, qui s'étendait aux pays les plus éloignés, ou pour rouvrir des sources de prospérité qui avaient mis leurs pères en état de résister aux rois de France, se montraient plus entreprenans que les autres peuples commerçans du royaume, et ils armaient au moins le quart des navires français qui se montraient encore à la mer. Ils allaient en Angleterre , en Suède , en Afrique , au Pérou , à la Martinique , au banc de Terre-Neuve, mais surtout à la Nouvelle-France. C'était de là qu'ils faisaient leurs retours les plus avantageux. Ils y avaient fondé une compagnie dès l'an i6o3, et, depuis lors, on avait toujours trouvé chez eux les plus belles pelleteries du nord de l'Amérique. Malheureusement le roi de France craignit qu'ils ne répandissent leurs opinions religieuses autour de leurs établissemens ,
* La Martinique , la Guadeloupe , Saint-Christophe.
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et il donna l'ordre à M. de la Tuilerie de veiller a ce qu'aucun protestant n'allât s'établir dans ces régions (*). Enfin, pour l'heure, les rades de la Rochelle étaient couvertes de vaisseaux ; les commercans faisaient des bénéfices considérables, et la province vendait, à un haut prix, son blé, son sel, ses vins, ses eaux-de-vie, ses pois, ses fèves, ses cochons , son chanvre et ses fruits.
Ces soins ne détournaient pas les esprits des affaires étrangères , et l'on suivait avec attention les succès et les revers des armées du Roi dans la grande guerre qu'il faisait à la maison d'Autriche. Le pouvoir royal , en se faisant le centre de tout , substituait insensiblement l'esprit public, l'esprit français à celui de province et de commune. L'établissement des gazettes (**) favorisait singulièrement cette nouvelle tendance. Il y avait bien à la Rochelle jusqu'à douze personnes qui les reçussent; on se les communiquait les uns aux autres , et il s'en faisait des lectures publiques sous les porches du Palais et du canton des Flamands.
Ce fut par leur moyen que l'on apprit que M. de Rohan venait de rentrer en grâce avec le Roi, et allait commander une armée dans la Valteline. La ville en fut dans l'ivresse. Les vieux Rochelais s'intéressaient presque autant à M. de Rohan qu'au brave Jean Guiton. Selon quelques-uns, ce dernier étail mort, ou vivait dans une retraite profonde; selon
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d'autres, le Roi l'employait clans ses conseils, à Paris , et aussi sur ses vaisseaux , dans des expéditions aventureuses , après avoir tiré de lui la promesse qu'il ne donnerait plus signe de vie à ses concitoyens. Ce qui était bien sûr , c'est qu'au moment de son exil, il avait remis ses biens à demoiselle Suzane Guiton , sa fille , qu'il avait fiancée à un nommé Duquesne , de Dieppe , fils d'un brave marin avec lequel il avait fait la course, et marin lui-même.... On s'accordait donc à le regarder comme perdu pour la ville. On en avait une vive peine , parce que , outre les bons souvenirs que l'on gardait de ses services passés , on croyait que , pour le moment, il n'y aurait eu que lui de capable de réunir en une même opinion les Rochelais , et de combattre l'influence des nouveaux magistrats. Ils étaient entièrement dévoués aux catholiques et prenaient chaudement leurs intérêts aux dépens de ceux de la religion réformée. Ils avaient été contenus dans de justes bornes par la ferme volonté du cardinal de Richelieu ; mais , ce ministre mort (*) , tous les liens de l'administration s'étaient relâchés aussitôt.
Les protestans de la Rochelle avaient été les premiers à s'en apercevoir. Sur les plaintes des ouvriers catholiques qui ne pouvaient, faute d'industrie et d'application, soutenir la concurrence avec ceux de la religion réformée, les magistrats 7
de leur autorité privée , avaient rétabli les maîtrises, et les ouvriers protestons en étaient exclus, non de droit , mais de fait. S'il s'en présentait un aux maîtres-regardes, pour être admis dans leur corps, ils ne le trouvaient jamais assez habile, et il lui était défendu de travailler, même en chambre. La ville en fut toute troublée , parce que les malheureux que l'on réduisait à la misère perdirent le respect pour les officiers du Roi , et que ceux-ci , pour se venger, donnèrent carrière à la brutalité du soldat. Dans le même temps (*), une tempête , comme on n'en avait point essuyé de mémoire d'homme, jeta à la cote 35 grands navires qui attendaient un vent favorable à Chef-de-Baye. Un de ces navires, qui pouvait être de 3 à 4°o tonneaux, fut lancé jusques sur un moulin , du côté de la pointe des Minimes, environ à trente pas dans les terres. La mer avait franchi ses bords à plus d'une lieue loin , de sorte qu'il y eut bien pour 5oo,ooo écus de sel de perdu. Les métairies voisines, qui avaient encore la meilleure partie de leur récolte en grange, furent entièrement ruinées. Le vent était nord-ouest ; il souffla pendant deux jours avec une violence inouie , arrachant les vignes , déracinant les arbres et renversant les maisons. lies catholiques, qui avaient éprouvé de grandes pertes, furent plus ardens que jamais à poursuivre et à tourmenter les réformés. La Cour se montra d'abord disposée à réprimer * 28 Janvier 164 5.
excès ; elle écouta les plaintes des ouvriers protestans et ordonna de laisser dans la ville l'industrie libre. Malheureusement Mazarin n'avait pas grand pouvoir pour se faire obéir; il fallait qu'il se prêtât chaque jour à de nouvelles intrigues pour se soutenir , et il donna, à la fin, pleine satisfaction aux catholiques Rochelais, et leur rendit les maîtrises (*). Les protestans accusèrent de leur disgrâce Monseigneur Jacques Raoul , qui avait pris , depuis peu , possession du nouvel évêché de la Rochelle.
On peut croire qu'en cette occasion les conseillers du Roi avaient eu la main forcée ; car ils ne demandaient pas mieux que de se rendre agréables aux protestans. C'était bien assez des troubles civils de la Fronde , sans y ajouter les discordes religieuses. Le cardinal Mazarin et M. de la Vrillière entretenaient une correspondance continuelle avec l'ancien député Vincent , pour apprendre de lui les meilleurs moyens de contenter les réformés et de les tenir en repos. Ils ne pouvaient mieux s'adresser. Le ministre Ph. Vincent était un des hommes les plus éclairés de son temps , fort dévoué , à la vérité , aux intérêts de sa religion, mais , aussi , enflammé d'amour pour la France. De plus, il était devenu un personnage considérable par le rôle qu'il avait joué dans l'alliance des Rochelais avec Charles Ler, et par
les relations qu'il avait conservées avec les hommes les plus distingués d'Angleterre et les ambassadeurs des autres nations , qu'il y avait vus en i(r^7 et |6a8. Ce fut lui, sans doute, qui nourrit parmi ses concitoyens le bon esprit qu'ils montrèrent dans la révolte de M. le prince de Condé (*).
Le comte du Daugnion commandait pour le Roi dans l'Aunis et la Saintonge ; à la renaissance des troubles , il crut qu'il pouvait se faire un grand établissement de ce côté et il se déclara pour les mécontens. Afin de se rendre respectable, il éleva diverses forteresses dans son gouvernement et s'appliqua surtout à mettre la Rochelle en état de défense ; mais les habitans lui témoignèrent si mauvaise volonté, qu'il renonça à ce projet, et se contenta de faire occuper , par ses soldats , les deux grandes tours du port et celle de la Lanterne. Il rasa ensuite quelques maisons du quartier de St. -Nicolas et éleva deux demibastions à leur place, et, songeant ensuite que ses gens seraient fort troublés si l'on venait à mettre du canon sur les plates-formes des clochers de St. -Sauveur et de St. -Barthélémy , il en fit rompre les voûtes et les planchers. Tout ce dommage ne pouvait être compensé par la belle fontaine qu'il avait construite, une année auparavant, sur la place du Château , et les llochelais se montrèrent fort animés contre lui. Le comte eut recours aux
mauvais traitemens et aux menaces, ce qui fut cause que l'exaspération fut portée à son comble; si Lien que , sans attendre des ordres ni des secours de la part du Roi , les habitans, aussitôt après le départ de du Daugnion , qui était allé rejoindre le prince deCondé vers Bordeaux, prirent les armes, barricadèrent les rues, tendirent les chaînes des cantons, fortifièrent plusieurs lieux dans l'intérieur de la ville, et commencèrent le siège des tours.
Sur ces entrefaites, le baron d'Estissac, qui venait d obtenir le gouvernement, arriva à la Rochelle avec 1, oo hommes et du canom La garnison des tours n'en persista pas moins à vouloir se défendre; deBesse surtout, qui commandait dans celle de St.-Nicolas, jura de s'ensevelir sous les ruines plutôt que de se rendre , et M. d'Estissac ne serait peut-être pas venu à bout de lui , sans le renfort considérable que lui amena le comte d'Harcourt. Alors les soldats jugèrent que la partie n'était plus égale ; ils demandèrent à capituler , et , croyant que la mort de de Besse , leur chef, leur vaudrait de meilleures conditions , ils le suspendirent au haut du parapet, et l'assassinèrent lâchement aux yeux des assiégeans, qui les encourageaient par leurs cris. L'armée du prince de Condé arrivait dans le même temps au secours de ce poste , mais il était trop tard.
Bans ces dernières circonstances , les Ro chelais * i65i.
n'avaient épargné ni leurs fortunes , ni leurs personnes. Catholiques et protestant, tous s'étaient portés avec une égale ardeur à la conservation de leur ville en l'obéissance du Roi. Ils semblaient avoir oublié leurs anciennes querelles.... Mais, le danger commun passé , chacun revint à ses préventions et à ses haines. Les officiers du présidial et les Jésuites , étant parvenus à faire nommer des gens de leur faction , pour la députation que l'on jugea à propos d'envoyer à la Cour , en cette occasion, le vœu de ravoir une partie des anciennes franchises , que la ville avait chargé ses députés d'exprimer, fut dénoncé comme une instigation coupable des protestons ; on les peignit des couleurs les plus noires, et l'on parvint à persuader aux conseillers du Roi que les Rochelais se croiraient assez payés du dévoùment dont ils venaient de faire preuve, si on ennoblissait huit catholiques, et si l'on faisait observer à la rigueur la loi des maîtrises.
L'indignation fut grande parmi le peuple. Le rétablissement de la commune eût été du goût de tout le monde, et on était frustré de cette espérance ; encore le Roi ne faisait-il que de médiocres efforts pour chasser de Brouage le comte du Uaugnion qui de là pillait les campagnes voisines , infestait la mer et empêchait tout commerce avec les étrangers et le liant pays.... Après quelques couplets malins contre !«"> nouveaux ennoblis , et les ministres qui leur avaient
procuré leurs lettres , toute cette émotion se rabattit sur les pauvres protestans : les ouvriers furent plus que jamais empêchés d'exercer leur industrie , et la communion entière reçut chaque jour de nouveaux affronts. Les pères de l'Oratoire su ri ont montraient de l'acharnement à la poursuivre ; ils demandèrent à la fin qu'on restreignît encore ce qui restait de liberté de conscience. Aucune prudence humaine n'eût pu mettre à l'abri de leur haine et de leurs dénonciations ceux de la religion réformée ; mais , il faut le dire , ces derniers se laissaient prop aller eux-mêmes à leur zèle religieux. Ils ne cessaient d'imprimer des livres pour défendre leur doctrine, ce qui ne pouvait se faire qu'en attaquant celle des papistes, et puis , ils n'étaient pas guéris de l'ambition de faire des prosélytes. Rien ne leur fut plus préjudiciable, en ce temps, que de convertir à leur foi un prêtre de Notre-Dame, nommé Gentil. L'intendant Colbert du Terron qui , jusques-là, s'était contenté de les défendre mollement, se déclara ouvertement contre eux. Dans une circonstance semblable , il aurait eu trop à craindre, en ne sévissant pas, des dénonciations de l'avocat du Roi. Il se nommait Bomier, avait un frère dans la société de Jésus, et était lui-même de ces Jésuites séculiers qui composaient ce qu'on appelait la Congrégation, et se chargeaient d'espionner dans le monde pour tenir la société au courant de ce qui s'y passait. * 1661.
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Tout protestant qui ne pouvait se prévaloir de la déclaration de 1628, eut ordre de sortir de la ville dans deux mois , sous peine de 5oo livres d'amende. Les derniers venus obéirent aussitôt , tant la Rochelle , avec de tels magistrats , leur semblait un dangereux séjour ; mais ceux qui y étaient nés ou bien qui , à la suite de nombreuses années, s'y étaient fait un bon établissement, aimèrent mieux se laisser chasser par les sergens. C'était là que l'avocat du Roi les attendait pour manifester son zèle et satisfaire sa passion. Il ordonna de jeter les meubles de ces malheureux par les fenêtres, poussa luimême des vieillards infirmes hors de leurs maisons, et fit déposer sur le pavé les enfans au berceau. Il n'eut point de pitié, ni pour les malades , ni pour les femmes en couches ou à peine relevées. Le Roi , à la fin , craignit que tant d'horreurs ne déshonorassent les commencemens de son règne aux yeux des étrangers , et , après deux mois , il ordonna aux bourreaux de modérer leur zèle. Cependant on voulut encore avoir satisfaction du prêtre Gentil, et on le remit à la justice du présidial, qui le condamna à neuf années de galères. Il fallait motiver cet arrêt, qui n'était fondé sur aucune loi , et voici ce que les juges déclarèrent : «Gentil avait sans doute depuis plusieurs » jours l'idée de se faire protestant , et il a dit la » messe avec cette pensée; il est donc sacrilège » et punissable en son corps. »
Deux officiers de justice, exécuteurs de ces barbaries, devinrent, dans la suite, l'un aveugle, l'autre fou , et les réformés publièrent que c'était une vengeance du ciel. Boinier était le plus coupable, et mourut comblé d'honneurs. Touvet et Bernon , citoyens distingués par leur mérite et qui étaient sortis des plus anciennes maisons de la Rochelle , avaient trouvé moyen d'échapper à l'orage ; mais bientôt ils succombèrent sous un ordre exprès de la Cour, et furent aussi obligés de sortir de la ville.
Ainsi 3oo familles émigrèrent , et Colbert du Terron réduisit les treize églises réformées de l'Aunis à quatre: celles de la Rochelle, de Marans, de Mauzé et de St. -Martin.
Ce n'était que le prélude de plus grandes persécutions. Le Roi , soit intolérance religieuse , soit instinct de despotisme, haïssait les réformés, et il n'avait pas eu plutôt pris lui-même les rênes du gouvernement , qu'il s'était mis à restreindre les droits que leur avait reconnus l'édit de Nantes. Colbert, par des raisons de politique, eût bien voulu qu'on }es ménageât , mais , le plus souvent, sa volonté échouait contre le servile dévoûment des magistrats de province , qui devinaient la pensée royale.
Ainsi , à la Rochelle , les protestans n'eurent plus de repos. Comme s'ils avaient pu être encore à craindre et garder quelque influence dans la
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ville , après l'exil de i,5oo de leurs frères environ , ils furent exclus de la direction des affaires communes et du commandement des compagnies des milices bourgeoises. Chaque jour on les gêna davantage dans l'exercice de leur culte. Des missionnaires fougueux insultaient leurs ministres du haut de la chaire , sans qu'il fût permis aucunement à ces derniers de leur répondre. Ils ne pouvaient plus décider aucun imprimeur à publier leurs ouvrages religieux , et les presses n'étaient employées qu'à multiplier les diatribes grossières et les ouvrages de science hermétique et d'astrologie judiciaire de leurs ennemis. Encore l'éloignement de du Terron , qui avait souffert ces iniquités , fut-il un malheur pour les réformés. En général , les changemens d'intendant leur étaient toujours funestes , parce que chaque nouveau-venu croyait qu'il lui importait de se signaler tout d'abord par des persécutions. Mais il ne pouvait arriver rien de plus triste, pour ceux de la Rochelle , que d'être soumis à l'administration de Demuin.
Du Terron avait des opinions de famille qui lui avaient fait adoucir quelquefois les ordres rigoureux de la Cour, et puis il avait rendu au pays de grands services qui, en excitant la reconnaissance des citoyens, l'avaient lui-même pénétré de sentimens généreux. Il avait craint, en plus d'une occasion , de ternir la gloire qu'il s'était
acquise par ses utiles travaux. Le commerce de la Rochelle avait presque repris son ancienne splendeur , par ses soins et ses sages réglemens. En 1756, il était entré dans le port jusqu'à 35o grands navires, dont quelques-uns étaient de 900 tonneaux; les approvisionnemens étaient si abondans, et à un prix tellement modéré à la Rochelle, que beaucoup de vaisseaux du Roi et des grandes compagnies de commerce qu'on avait créées, venaient le plus souvent y faire leurs vivres. Il y avait vingt-et-une raffineries, une grande fabrique de papier, et un magnifique entrepôt de denrées des îles. Deux églises (*) avaient été rebâties, plusieurs fontaines creusées (**) ou rendues plus commodes , trois couvens construits (***); le havre avait été nettoyé, et le magnifique arceau de la grossehorloge dégagé de l'énorme pilier qui le partageait en deux... Du Terron , sans doute, n'avait poursuivi qu'à regret des hommes qui avaient été témoins de ses glorieux efforts ; mais Demuin , magistrat fanatique et intolérant , incapable de s'attirer l'estime ou la reconnaissance du peuple livré à son administration, pensa que, dans une ville comme la Rochelle , il n'était chargé que d'un ministère de rigueur, et qu'il aurait fidèlement servi le Roi , si les Jésuites approuvaient ses
* Saint-Nicolas et Saint-Jean.
* Les fontaines DaupMne , des Petits-Bancs , de Navarre et du canton des Flamands.
*** Les Ursulines , les Auguslins, les Carmes.
actions. 11 commença par faire graver les plaques* qui, d'après la déclaration de jCb8, devaient être posées sur les montans de la porte de l'église des Minimes , à la pointe de CoreiJles. L'intention du roi Louis XIII avait été qu'on y inscrivît le sommaire récit des fravaux de la digue ; mais cet ordre , exécuté après tant d'années, au moment où on méditait la ruine entière des protestans , et par un homme tel que Demuin , devait être une nouvelle offense pour les vaincus.
En effet , les accusations de révolte et de sacrilège n'y furent point épargnées aux Rochelais de j 628, et le nom de noble et très-illusfre de Demain, qui insultait si lâchement à leur mémoire, y tint plus de place que ceux de Louis XIII et de Richelieu.
Dès-lors , l'intendant se conduisit avec les protestans , comme si chacun d'eux eut été son ennemi particulier; il les menaçait sans cesse, leur faisait porter la plus lourde partie des impôts, et. excitait contre eux le zèle de Bomier.... Celui-ci s'emporta, à la fin (*) , jusqu'à leur signifie!- qu'ils eussent à faire disparaître du frontispice de leur temple les armes du roi de France. Quelque temps après (**), soit qu'il eût reçu des ordres précis dtla Cour, ou que le pouvoir de persécuter lui eut été remis à discrétion , il voulut forcer 1rs ministres de ne rien prêcher de contraire au sytnbolc
du concile de Nicée et aux livres canoniques. C'était leur enlever le droit d'examen , qu'ils regardaient comme le fond de leur croyance, et supprimer ainsi leur religion. L'instant n'était pas encore venu; le parlement de Paris annula cet arrêt. La persécution la plus violente n'en allait pas moins éclater. Louis XIV, par son ordonnance du 10 octobre 1679, avait déclaré que les protestans devaient renoncer à faire des prosélytes, et même à ramener dans leur communion ceux qui auraient une fois abjuré le calvinisme. 11 leur était défendu de plus les recevoir dans les temples ; la tyrannie était poussée jusqu'au point de rendre les ministres responsables du zèle des nouveaux convertis. Cette ordonnance fut exploitée presque aussitôt avec la plus insigne perfidie par la faction jésuitique. Des misérables, des filles prostituées, que l'on gagna à prix d'argent , vinrent se faire inscrire au nombre des convertis, puis ils se glissèrent au prêche, y furent surpris, comme on en était convenu , et, traduits devant le juge , ils accusèrent trois des ministres les plus distingués de les avoir ramenés par leurs exhortations. Ceux - ci furent condamnés à une grosse amende , ils ne purent la payer, et on vendit leurs meubles.
Cependant les ouvriers catholiques étaient soutenus , plus que jamais , par les magistrats , dans leurs injustes prétentions ; nid travail n'était permis hors des maîtrises , et les protestans n'y
pouvaient entrer qu'avec des sacrifices d'argent qui passaient leurs moyens ou entraînaient leur ruine. Les médecins, eux-mêmes, demandèrent qu'on ne pût être aggrégé à leur corps, si l'on n'était catholique-romain. Bientôt les protestans, dont les ancêtres avaient été ennoblis par la charge de maire, perdirent leur noblesse et furent soumis à la taille. Il était de toute évidence que le Roi voulait absolument que les calvinistes découragés se convertissent. Et il s'en trouva parmi eux qui , prévoyant que la persécution allait devenir trop forte, se désistèrent de leur religion, et passèrent dans le sein de l'église. D'autres, plus affermis dans leur foi , mais épris des charmes de la paix , conçurent la chimère de pouvoir réunir en un même symbole les catholiques et les réformés, au moyen de concessions réciproques. Ils ne songeaient pas que les tyrans ne cèdent rien quand ils ont la force en main. Le clergé de France, assuré du triomphe, publia son avertissement pastoral du i.er juillet 1682 : c'était une exhortation menaçante de reconnaître l'église , et elle était signifiée, par ordre de Louis XIV, à tous les consistoires du royaume. L'évèque de la Rochelle vint au temple avec une escorte militaire, et somma les protestans de se rendre enfin aux instructions des pasteurs catholiques , seuls légitimes; en même temps , rappelant les guerres civiles qui avaienl désole la France, il en rejeta la faute sur le calvinisme, et reprocha aux ministres d"a\oir
prodigué l'insulte à l'église romaine. Ni ces discours , ni les circonstances, ni l'appareil avec lequel l'évêque s'était présenté, n'étaient propres à ramener ceux qui n'écoutaient que leur conscience; aussi le ministre Tandebaratz, que ses collègues avaient chargé de l'honorable mission de défendre la liberté de conscience, répondit-il aussitôt qu'ils ne pouvaient abjurer, parce que leur plus grande crainte était d'offenser Dieu, et qu'ils l'offenseraient en désertant une croyance dont ils étaient entièrement convaincus. Le dernier mot de M. de Laval fut une ironie cruelle. « Il y a longtemps, dit-il aux ministres, que vous n'aviez vu ici d'évèque. » C'était les avertir qu'ils n'y seraient bientôt plus eux-mêmes. En effet, dès lors, la persécution devint telle, qu'il fallut toute la fermeté et peut-être tout l'entêtement que donne 'lenthousiasme religieux, pour persister à demeurer sous la main des bourreaux. Demuin, pour hâter les conversions , lâcha des dragons dans l'Aunis ; ils y firent d'affreux ravages. Heureusement qu'un des calvinistes qu'ils avaient le plus maltraité put faire arriver ses plaintes jusqu'aux oreilles de Louvois , dont il avait été l'intendant. Un souvenir domestique fit le bien qu'on eût vainement attendu de l'équité du ministre, et Demuin perdit sa charge. Les violences ne s'en poursuivirent pas moins. L'Edit de Nantes fut révoqué (*), et les dragonnades qui avaient fait destituer Demuin se * Octobre i685.
continuèrent avec plus de barbarie, au nom et par l'ordre du Roi. Quatre compagnies de dragons, et autant d'infanterie, furent envoyées à la Rochelle. Elles tinrent garnison chez les calvinistes, qui furent avertis que, pour se délivrer des gens de guerre , il fallait se convertir.
La fuite, au milieu de ces violences, fut déclarée un crime, et, pour l'empêcher, on prononça la peine des galères contre tout homme de la religion protestante qui tenterait de sortir du royaume , et celle de la réclusion et de la confiscation des biens contre les femmes surprises dans le même cas. Ces menaces n'arrêtèrent point tous les protestans; un grand nombre tenta de s'évader, et ils y parvinrent , pour la plupart , aidés en cela par des catholiques, chez qui le fanatisme et la servilité n'avaient pas détruit les sentimens humains.
Les fugitifs allèrent dans toute l'Europe et jusqu'en Amérique porter leur industrie et leurs cris de désespoir. Le commerce français en essuya une perte considérable ; mais Louis XIV , en triomphant de tous ses ennemis, en ajoutant plusieurs provinces au royaume , en appelant à lui tous les arts , conserva le respect des nations , qui ne lui était plus dû.
La Rochelle se ressentit surtout de la fatale révocation de l'Edit de Nantes: elle perdit, eu deux années, 3,ooo de ses habitans ; et c'étaient sans
doute ceux qui animaient le plus son commerce car quinze raffinerie» f,,„„.,» '
H ainnenes lui eut presque aussitôt
fermées, sur vingt-quatre que Ion avait; de vmgt-deux orfèvres, il n'en resta que douze, et fente ateliers environ de diverses fabrications interrompirent leurs travaux.
Cependant tous les calvinistes Rochelais ne s exportèrent pas, et principalement ceux des campagnes environnantes se montrèrent fort résolus a supporter la persécution dans le pays de enrs ancêtres. Ils s'abstenaient des réunions dn tempe , puisque telle était la loi; mais il était a.se de comprendre qu'ils ne renonçaient point à enr religion , et que le cnlte de leurs ennemis leur e.a.t devenu plus odieux. Aussi n'obtenaient- 's pas de relâche de leur par,. Us l'éprouvèrent b.en al occasion de l'embrasement de la cathédrale. Getatt leur ancien temple de la place du Château, qui avait été mis sous l'invocation de St,Lou,s. Le G février ,687, on avait fait un grand •eu de joie pour célébrer le rétablissement de la saute du Roi. Il paraît qu'un brandon enflammé ava,t mis le feu dans une poutre de la charpente, et ou il s y était propagé insensiblement jusqu'au surlendemain, dix heures de la matinée , que lmcendie le plus violent éclata tout-à-coup. 11 fut impossible d'en arrêter les progrès, parce que la couverture, qui était de plomb, étant venue à fondre, .1 tomba une pluie dévorante qui arrêta
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les plus intrépides travailleurs. Toutefois , de» matelots bayonnais osèrent encore se risquer dans
cette mer de feu Ils obtinrent 108 livres de
récompense pour le courage qu'ils avaient montré.
Les catholiques accusèrent les protestans de ce malheur, et prétendirent qu'ils avaient mis méchamment le feu au temple. Cette calomnie fut le signal de nouvelles persécutions. On défendit à ceux de la religion réformée qui avaient des maisons de campagne , de les habiter en aucune saison de l'année, et aux paysans de venir à la ville. Ainsi, les fermiers purent voler leurs maîtres tout à leur aise, mais, d'un autre coté, ils perdirent le moyen de vendre leurs denrées avec avantage.
Ce sentiment de défiance contre les calvinistes, et la guerre qui s'éleva entre la France et la Grande-Bretagne, furent bien près, à la fin, d'entraîner la ruine totale de la Rochelle. Le prince d'Orange était monté sur le trôned' Angleterre, sous le nom de Guillaume III , et il venait de prendre le prétexte du noble accueil fait par Louis XIV à l'infortuné Jacques II, pour se réunir aux nombreux ennemis de la France. Le Roi avait à leur opposer des généraux illustres et des soldats éprouvés ; mais il ne pouvait se montrer en forces sur tous les points. La cote d'Aunis lui donnait surtout de vives inquiétudes , parce que de grandes flottes , qui s'équipaient en Hollande et en Angleterre, étaient peut-être destinées à y
DE LA ROCHELLE. 5oi
faire une descente. Or les fortifications de la Rochelle étaient détruites , et le pays comptait encore un nombre assez considérable de réformés ou de nouveaux convertis (*)., dont il était à propos de se défier. On parla , dans les conseils du Roi , de détruire la ville, et d'en établir les habitans plus avant dans les terres. M. Ferry, ingénieur général des fortifications de Languedoc, de la Guyenne et de l'Aunis , détourna ce coup violent, par la promesse qu'il fit de mettre rapidement la Rochelle en état de défense. Ses avis furent écoutés, et il commença les travaux le 29 mars 1689, sous les ordres de M. le maréchal de Lorges, à qui le Roi avait confié le commandement des côtes entre la Loire et la Garonne.
Le terrain des anciennes fortifications avait été donné par Sa Majesté Louis XIII à M. de St.- Simon ; celui-ci l'avait vendu à divers particuliers, et, par suite, il s'était couvert de belles maisons et d'agréables jardins. Il eût fallu tout abattre, tout détruire, si M. Ferry avait suivi l'ancien plan , et ainsi un quart de la nouvelle ville eut péri. Mais cet ingénieur, soit pour épargner les fortunes particulières , soit plutôt pour faire de la Rochelle le boulevard du royaume, de ce côté, proposa d'envelopper dans son système de défense les hauteurs du Fort-Louis et de Mireuil. Pour le moment, il dut se contenter de reculer seule-
* Il y avait surtout des nouveaux convertis à l'Ile de l\é^.
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ment de quelques toises les anciennes limites ; ainsi, malgré sa bonne volonté et ses intentions, il fallut renverser trente maisons, et détruire presque autant de jardins. Les capucins , en cette occasion , perdirent la moitié du leur. Comme on était pressé, et que l'argent manquait, on fit l'enceinte en gazon : il n'y eut que les portes de construites en pierres. Au-devant de celle dite Royale, on apposa un buste du Roi, de la main de Girardon. On fortifia les passes maritimes , et on établit à la Rochelle un état-major avec une garnison de 10,000 hommes, dont 6,000 aidèrent aux travaux. Ce qui entraîna surtout une grande dépense , ce fut l'ouvrage fait du côté de St. -Nicolas, où l'on commença par établir un grillage et un pilotis.
La place du Château était petite et fort encombrée. M. Ferry l'agrandit de tout l'espace qu'occupaient les restes de la cathédrale , la chapelle S.te- Anne, son cimetière et l'ancien hôtel des Monnaies. Il veilla encore à la construction de l'hôpital-manufacture, dédié à St.-Louis, qu'on éleva à la place du «rand temple protestant , qui avait été démoli en i685, par ordre du Roi. Les Rochelais pouvaient se promettre plusieurs avantages de ces travaux ; aussi M. de Louvois voulut -il qu'ils y contribuassent de leurs deniers, et il les imposa à la somme de a5,ôoo livres, sans compter les 18,000 qu'avait coûté l'aplanissement de la place. C'était peu , si
DE LA ROCHELLE. 5o5
Ton persistait à suivre les plans de M. Ferrv, parce que la Rochelle , agrandie comme il l'entendait, eut été assurée d'avoir toujours une forte garnison , ce qui était devenu un véritable avantage pour les villes, depuis qu'on avait établi tant de discipline et de bon ordre dans le service militaire ; mais M. de Vauban réduisit les travaux proposés au point que, malgré le respect dû à son talent et à son amour pour le service du Roi, d'habiles ingénieurs (*) l'accusèrent d'avoir gâté un bon ouvrage , et fait une place médiocre pour satisfaire son inimitié contre M. Ferry. Du reste, ce travail avança lentement sous sa haute direction et celles de ses successeurs , et les fortifications n'étaient qu'aux deux tiers revêtues de pierres, en 1704. Alors la dépense totale s'élevait à 1,291,037 livres.
Au reste, il était peut-être impossible de pousser plus vivement les travaux au milieu de la détresse des finances du Roi. Sa Majesté tenait à -la -fois cinq et six armées sur pied, équipait des flottes immenses pour contenir celles de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne réunies , pourvoyait ses arsenaux , faisait des pensions aux officiers qui s'étaient ruinés ou avaient perdu leur santé à son service; enfin, elle entretenait le luxe de ses maisons royales et de sa Cour. La dépense générale s'élevait, par an, à 200,000,00a
* Masse entre autres.
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de livres environ (*) , et les revenus n'étaient guère que de i65,ooo,ooo. Il fallut bien aviser au moyen de se procurer de l'argent, car on avait besoin de vaincre pour arriver à une paix honorable. On multiplia les gouvernemens dans le royaume; on établit des charges, des offices, que l'on fit payer, soit aux particuliers, soit aux villes. Ainsi , la Rochelle fut érigée en généralité particulière, et détachée de celle de Poitiers; on lui rendit sa maison commune, avec un maire que le Roi devait choisir sur trois candidats, huit échevins , et un procureur du Roi , élus par le peuple , et enfin un greffier, à la nomination des officiers de la commune. Les charges d'échevins étaient gratuites , mais celle de maire était taxée à 6,000 livres. Cette somme parut exhorbitante, et, deux années durant, personne ne voulut la briguer. A la fin , Sa Majesté , ayant établi les trésoriers de France dans les principales villes du royaume, la mairie fut imposée à ceux de la Rochelle , pour qu'ils la remplissent par droit d'ancienneté ; ainsi M. Froment en fut pourvu et commença à l'exercer en i(>(p. Rientot les trésoriers trouvèrent que c'était un honneur trop coûteux : ils parlèrent de s'en démettre ; mais M. Gerbier de Mornai , l'un d'eux, fit, pour le moment, triompher un avis contraire. L'année d'ensuite, aucune raison ne put gagner le bureau des finances, et il refusa absolument de garder la charge de maire. Alors, un * 1694,
DE LA ROCHELLE. 5o5
particulier eut idée d'en offrir 20,000 livres, si l'on voulait la lui vendre à perpétuité ; le Roi aima mieux que ce fût la ville qui l'eût à ces conditions. Les bourgeois acceptèrent le marché de la plus mauvaise grâce. Outre que c'était une grande somme qu'on allait prélever sur eux , ils prévoyaient qu'ils la paieraient plus d'une fois , et qu'ils resteraient, comme par le passé, soumis aux caprices et à l'orgueil des officiers du Roi. En effet, la charge de maire achetée, on en détacha le commandement des milices bourgeoises ; les places de colonel, de lieutenant-colonel, de capitaines et de lieutenans, furent érigées en offices, et vendues pour une somme de 19,000 livres, à la ville, qui put en disposer à son gré; bientôt après, on institua les lieutenans de police : ainsi , à la Rochelle, le maire perdit la meilleure partie de ses attributions, et ce magistrat lui-même, qui avait dû être laissé au choix du peuple, ne put être pris ailleurs que dans le bureau des finances.
Cependant la guerre ne finissait point. La capitation était à-peu-près doublée, et, pour comble de malheur, le commerce diminuait chaque jour. Les vaisseaux ennemis étaient maîtres des rades , et on ne pouvait douter qu'ils n'attendissent un moment favorable , soit pour descendre sur les côtes de l'Aunis , soit pour s'emparer de quelqu'une des îles. En effet, dans les premiers jours de juillet, en 1695, une flotte anglo-hollan-
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daise , forte de 4° à 4^ voiles , entra dans le pertuis , et menaça aussitôt la citadelle de St.- Martin. Le bombardement commença le i5. M. de Gassion , à qui le Roi avait confié le commandement de cette place, était pour lors à la Rochelle , auprès de M. de Tourville , qui avait commission de lever de ce côté le ban et l'arriereban. Il retourna, sur-le-champ, à son poste, à travers mille dangers. Chacun montra le plus grand zèle en cette circonstance. Il n'y eut pas jusqu'à l'évèque de la Rochelle, M. de la Frezilière, qui ne fit voir ce qu'il avait appris lorsqu'il était colonel de cavalerie : il monta à cheval et conduisit, le sabre au poing, les troupes à la pointe des Minimes , où l'ennemi semblait vouloir jeter du monde. Quant à M. de Tourville , il ne se fit pas grand honneur en cette occasion : il faisait son apprentissage guerrier sur terre; on le vit, fort troublé, courir d'un poste à l'autre, tantôt changeant les ordres qu'il avait donnés , tantôt n'en donnant pas du tout. Son incertitude s'était communiquée aux milices , de sorte que , si l'ennemi avait eu plus de troupes de débarquement , il n'est pas douteux qu'il n'eût fait quelque grand coup ; d'un autre côté , l'artillerie considérable dont on avait hérissé la côte lui en imposa ; il craignit d'entrer dans la rade de la Palisse avec ses gros vaisseaux , et il tira ses bombes de si loin qu'il ne fit pas pour 10,000 livres de dommage dans l'ile de Ré ; après quoi il alla aux Sables ,
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où , après avoir inspiré plus de crainte , il fit encore moins de mal.
On n'en était pas moins désireux de la paix en Aunis, en Poitou , en Saintonge , comme dans le reste de la France. A la Rochelle , les octrois , depuis quatre ans , s'étaient élevés jusqu'à la somme de 70,000 livres , et encore n'avait-on point de casernes : ainsi les bourgeois étaient obligés de loger les gens de guerre en tout temps. Les vaisseaux restaient dans le port , crainte des ennemis , ou faute d'affaires ; et , comme pour achever la ruine du pays , on ne prenait point de mesures efficaces pour empêcher la confection des eaux-de-vie de sucre : on attendait encore le bon effet des promesses faites à Rochefort, par l'intendant, à MM. Lemoyne et Auboyneau , qu'on lui avait députés à ce sujet (*).
Enfin la paix se conclut à Riswik. Elle coûtait cher à l'orgueil de Sa Majesté. Mais les peuples en reçurent la nouvelle avec transport , et les Rochelais en particulier se livrèrent à une vive allégresse : rien ne leur coûta , ni les feux de joie , ni les feux d'artifice , ni les illuminations , ni les repas communaux. Ils pensaient que leur ; port allait se remplir de vaisseaux , et les impôts I diminuer de moitié.
Le commerce reprit bien quelque activité , nais les charges restèrent à-peu-près les mêmes. * 1697.
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Malgré le malheur des temps , le Roi ne se départait pas de l'idée de signaler son règne par des cmbellissemens et des améliorations de toute sorte. 11 voulait que les intendans exhortassent et contraignissent, au besoin, les bourgeois à fonder chez eux de grands établissemens pour la religion , pour la guerre , pour l'enseignement de la jeunesse, pour l'industrie; à aligner les rues, et à planter enfin de vastes et belles promenades... Les Rochelais eurent ordre de tenir, de nuit, allumés, en hiver, a5o lanternes dans leur ville. Dans le premier instant, ils ne considérèrent que la dépense que cet éclairage allait entraîner, et ils murmurèrent ; puis , lorsque les lanternes furent en place , ils en cassèrent séditieusement la moitié. A la fin , on leur fit entendre raison sur un objet aussi important, si bien qu'au lieu de a5o lanternes , ils en voulurent avoir 5oo , et consentirent à dépenser pour 5,900 livres de chandelles par an.
Dans le même temps, madame la comtesse de Gacé étant venue voir son mari, qui était gouverneur particulier de la Rochelle, on lui offrit 5o liv. de bougie, autant d'écorce de citron, et six pains de sucre royal. C'était le présent d'usage. On renouvela aussi les huit robes de papeline des officiers de la commune , et l'on établit trois archers, afin de chasser les gueux de la ville. Il était urgent de veiller à l'instruction de la jeu-
liesse, qui était fort négligée: on y consacra i,85o livres, j,5oo livres pour l'enseignement primaire, et 35o pour un cours public d'anglais. Ainsi l'octroi fut insuffisant, et il fallut l'élever à la somme de o/;,ooo livres. Les bourgeois se trouvèrent cruellement surchargés ; c'est pourquoi ils refusèrent de donner satisfaction à M. de Gacé , qui demandait qu'on remît à neuf le pavé des rues. Depuis deux ans ils éprouvaient toute sorte de malheurs : les vignes gelaient au mois de mai ; les blés périssaient par sécheresse en juin , puis il survenait des pluies sans fin qui empêchaient qu'on ne fît du sel. Il soufflait habituellement un vent d'ouest des plus violens , et , le 1 5 janvier (*) , il s'était changé en une tourmente horrible. La mer s'était élevée à six pieds par-dessus ses digues ; vingt navires avaient été jetés et brisés à la côte; l'île de Ré , dans l'espace de trois heures , avait perdu pour 200,000 livres de sel. L'avenir semblait devoir être pire que le présent... La Bretagne s'était mise à faire des salines : elle jouissait de grands privilèges; de sorte que, quoique ses produits, en ce genre , ne valussent pas ceux de l'Aunis , elle les débitait déjà beaucoup mieux , les donnant à meilleur marché.
On tenait compte au Roi de son zèle à protéger et étendre le négoce , et on lui savait particulièrement gré d'avoir désigné la Rochelle pour
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envoyer un des douze députés qui devaient composer, avec les ministres, le conseil de commerce (*) ; mais , pour le moment , les affaires n'en allaient pas beaucoup mieux ; c'était même une charge de plus, puisqu'on donnait 6,000 livres, par an , à M. Pachot , pour cette députation. Depuis le funeste combat de la Hogue, le crédit maritime de la France était toujours allé en diminuant , chez les nations étrangères; les Anglais, au contraire, avaient vu s'accroître le leur d'une manière prodigieuse. La Rochelle était réduite à son commerce d'Afrique et de St.-Domingue : il donnait à la vérité de grandes espérances , mais , pour lors , il était peu considérable. On avait à se plaindre aussi au sujet de la religion. Il fallait payer , sur les fonds de la commune , une pension annuelle de 5oo livres au sieur Didier Poirel , conseiller du Roi , pour la peine qu'il avait prise à convertir des calvinistes Rochelais ; ensuite , Sa Majesté, afin de punir les religionnaires qui avaient intrigué , lors de la paix de Riswik , pour qu'on stipulât , en leur faveur , la liberté de conscience dans le traité , venait de renouveler , par une seconde déclaration , l'arrêt de la révocation de l'Edit de Nantes, et avait mis par là un assez grand nombre de familles dans la nécessité de fuir dans la principauté d'Orange.
Mais on eut bientôt un autre motif d'inquiétude • Fonde- en i^oo.
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et d'affliction : le testament de Charles II , roi d'Espagne , en faveur du duc d'Anjou , petit-fils de Louis XIV , troubla et agita de nouveau l'Europe. La guerre , qu'on avait d'abord espéré ne voir s'allumer qu'entre l'empereur et la France, devint générale, et livra ce royaume sans autre allié que le roi d'Espagne , qui était encore mal assis sur son trône , aux attaques de l'Allemagne, du Portugal, de l'Angleterre et de la Hollande.... Les peuples prévirent avec effroi tous les sacrifices qu'on allait leur imposer. Mais eux non plus ne furent point insensibles à la gloire de voir un fils de France maître de la vaste monarchie de Charles II; et, de toutes parts , ils se montrèrent résolus à soutenir la guerre.
Philippe V ( tel était le nom du jeune roi d'Espagne ) s'était hâté de voler à Madrid où il était appelé par les vœux presque universels de ses sujets. A Niort , il avait donné ses ordres pour qu'on le conduisît à la Rochelle: il se sentait un vif désir de connaître une ville aussi célèbre dans l'histoire de ses ancêtres; mais les chemins se trouvèrent impraticables pour la suite nombreuse qui l'accompagnait , et il se vit obligé de suivre la grande route et d'aller droit à Saintes.
On ne tarda point à sentir le fardeau dont sa fortune devait accabler la France: la capitation fut élevée d'un tiers, dès l'an 1701 ; chaque
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ville fut extraordinairement imposée pour les milices, et la Rochelle, entr'autres, dut fournir 4 soldats , tout armés et équipés. L'Aunis alors était regardé comme un des points les plus vulnérables du royaume : Sa Majesté y envoya M. le comte de Chamilly , avec ordre d'y rassembler le plus de troupes qu'il pourrait et d'y faire de grands approvisionnemens en vivres et en artillerie. On n'avait ni magasins , ni casernes ; les soldats logeaient chez les bourgeois, et on louait des maisons particulières pour y mettre la poudre, les sabres, les fusils et les canons à l'abri. Le revenu de l'octroi ne suffisait point... On était horriblement foulé. Alors on se décida à bâtir des casernes , et , pour faire face à la dépense , on supprima les lanternes de la ville , puis après , les fonds du collège , et l'enseignement fut réduit à des cours d'hvdrographie , d'anglais et de philosophie ; encore les deux derniers furentils interrompus, par pénurie d'argent, quelques années après.
M. de Chamilly commença par relever les grandes batteries qui avaient existé , dans la guerre précédente , aux pointes qui forment l'entrée du havre; il mit aux Minimes lia pièces de canon , et à Chef-de-Baye lao ; de plus . 4 mortiers dans le premier endroit , et 6 dans le second. Ensuite il s'occupa d'organiser les milices bourgeoises. Les habitans firent paraître \4
DE LA ROCHELLE. 5i3
plus grand zèle. Ils aimaient M. de Chamilly, parce que, quoique dévot, il n'était point persécuteur , et se montrait toujours doux et équitable envers les protestans. Il leur avait rendu les armes dont ils s'étaient vu dépouiller par ses prédécesseurs... Ainsi, il réunit sous les drapeaux tous les Rochelais en état de se défendre , et en forma 36 compagnies dont 8 d'ordonnance , ainsi nommées parce qu'elles étaient composées de l'élite des habitans , et 27 de menu peuple. Cette milice comptait bien 2,400 hommes : dans un pressant besoin , on pouvait en mettre le double sur pied , environ.
Les huit premières compagnies avaient un costume militaire , et se divisaient ainsi :
Une de cavalerie , de 70 maîtres ;
Trois de dragons , de 60 hommes ;
Deux de grenadiers , de 70 hommes ;
Deux de mousquetaires ou cadets , de 100 hommes.
Ces deux dernières étaient les plus belles : elles se composaient de jeunes gens de bonne mine, portant tous des perruques et de grands plumets bleus.
M. de Chamilly les faisait exercer chaque dimanche, et les dirigeait lui-même dans des promenades militaires, autour de la ville. Il entretenait ainsi une grande ardeur parmi les habitans, et
comme, d'ailleurs, il persistait dans son système de modération envers tout le monde , il se faisait de plus en plus chérir de la multitude. Il en eut la preuve , quand le Roi le nomma maréchal de France (*). La nouvelle en fut accueillie avec les plus vifs transports d'allégresse ; on ferma spontanément les boutiques et les magasins, une journée entière , pour aller se livrer à la joie sur la place du Château. Ce vertueux guerrier s'occupa aussitôt de faire tourner ces bons sentimens pour lui au profit du Roi et de la province , et il détermina les Rochelais à aider ses travailleurs dans la confection des lignes qu'il avait jugé à propos de tirer depuis la Porte-Neuve jusqu'à la mer. Les autres magistrats et grands personnages de la ville étaient loin de montrer une modération égale à la sienne. M. de la Frezilière, un beau jour, s'empara violemment de l'église de Notre-Dame, pour en faire sa cathédrale , sans avoir égard aux plaintes des paroissiens qui l'avaient bâtie et ornée à leurs frais ; puis il prétendit être en droit de prélever le dixième sur tous les foins de la province. Après de longs débats et de nombreuses missives en cour, ces empiétemens furent blâmés par le Roi, et les choses remises sur l'ancien pied. M. de la Frezilière pouvait , en conscience , se passer de cette dime nouvelle; son évèché valait 55,ooo livres de rente, à cause de la riche abbaye de Maillezais. Les membres du présidial
17 Janvier i7o'3.
avaient pris avec chaleur les intérêts du peuple contre ce prélat; mais eux-mêmes ne cessaient de contester aux officiers de la commune le pas dans les cérémonies publiques. Ils ne semblaient animés que du vain désir d'être autorisés à porter leurs robes rouges dans toutes les processions; ils trouvaient que c'était trop peu de ne les avoir que le jour de la prise de la ville, de la Fête- Dieu et de l'ouverture du palais. Ils tenaient, surtout, à usurper la droite en toute rencontre. Le maire, qui croyait que cet honneur revenait à son corps , s'abstenait de paraître avec eux aux cérémonies.
Ainsi, chaque solennité ou réjouissance publique était une occasion de trouble et de querelle. Sur ces entrefaites, arriva M. de Chamflour, successeur de M. de la Frezilière , qui était mort de dépit, suivant le bruit général. Il fit comprendre aussitôt qu'il voulait surtout donner ses soins aux choses qui intéressaient la religion et les bonnes mœurs. La jeunesse ne recevait presque plus d'instruction dans la ville, par suite de la suppression des fonds du collège : il fit venir de Limoges, à ses frais , des professeurs de philosophie et de grammaire , institua des écoles primaires pour les jeunes garçons et les jeunes filles, et appela des missionnaires jésuites. Ils arrivèrent au mois d'avril 1 704 , et , pendant quinze jours , ils ne cessèrent de prêcher, soir et matin, dans toutes
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les églises. Mais ils se faisaient surtout entendre à St.-Barthélemy, et, plus d'une fois, ils y retinrent le peuple jusqu'après neuf heures du soir. Ils firent plusieurs processions d'hommes , de femmes et de tilles , séparément. Chaque fidèle y portait un cierge. On allait d'une église à une autre, et les R. P. entraient en controverse sur les matières religieuses, un d'eux faisant le huguenot, •un autre le catholique. Dans les derniers jours, ils établirent un bureau pour connaître des démêlés des particuliers , et les terminer. Pour dernière cérémonie, ils firent porter et élever, à la porte de Paris, une grande croix, par des hommes qui marchaient pieds-nus , et le père Bonneau , le plus éloquent d'entre eux , sermonna la multitude, du haut d'un échafaud très-élevé qu'il avait fait dresser sur la place du Château.
A-peu-près dans le même temps, par les soins de M. le maréchal de Chamilly, cette place fut plantée d'ormeaux tirés de l'île d'Oleron, et environnée d'une muraille de sept pieds de hauteur. La commune en fit les frais, sans que personne ne s'en plaignît; et c'était, à vrai dire, un argent mieux employé que celui qui se dépensait en réjouissances, pour les succès très-balancés d'une guerre qui ruinait la France , pour les (eux d'artifice , les festins et les dons qui étaient d'habitude , lors de l'entrée dans la ville du gouverneur et de l'intendant, ou de leurs épouses. Et puis les
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malheurs particuliers se réunissaient, à la Rochelle, aux calamités publiques. Le feu dévorait, chaque jour, quelques-uns des principaux établissemens publics. Dans l'année 1 703, l'auditoire de la juridiction consulaire, le couvent des Récollets et l'église de St.-Sauveur, avaient été réduits en cendres, et la Bourse devait périr, de la même manière, en 1710.
L'on était dans un perpétuel effroi des Anglais. Il était évident que le port de Rochefort , créé par le Roi dans ces derniers temps , offusquait leurs yeux. Ils se tenaient le plus souvent sur la rade, pour empêcher qu'aucun navire ne pût y arriver ou en sortir. Le commerce Rochelais en éprouvait de grandes pertes; le Roi n'y pouvait avoir égard ; et, de plus, comme il fallait absolument de l'argent pour sauver la monarchie, il contraignit la commune à acheter, pour ses habitans, un droit de bourgeoisie qu'elle croyait bien avoir acquis. L'hiver de 1709 mit le comble à la misère publique : les plus riches eurent des inquiétudes pour leur subsistance. Mais le remède devait venir du mal même, et la famine contribua à relever le royaume de son triste abaissement. Une foule de malheureux s'enrôlèrent pour avoir du pain. D'autres citoyens , indignés des odieuses prétentions des ennemis , se mêlèrent dans les rangs des soldats mercenaires, et les échauffèrent de leur noble résolution. Vendôme et Villars firent le reste : l'un affermit le roi d'Espagne sur son
trône ; l'autre réduisit l'empereur à se contenter dune paix moins chère, pour la France , que celle qu'on lui avait offerte , et qu'il avait rejetée bien loin.
Il fallait toute la joie que causa la paix d'Utrecht (*) , et même celle de Rastadt (**) , pour faire oublier aux Rochelais les calamités de l'année précédente. On avait essuyé une tempête horrible, comme, par malheur, il en arrive trop souvent dans le golfe de Gascogne. Les propriétaires de marais - salans avaient entièrement perdu leur récolte, et 3o navires, au moins, s'étaient brisés à la côte , et avaient péri avec de riches cargaisons. Mais le grand commerce que l'on commençait à faire avec St.-Domingue , favorisé par la paix , pouvait tout réparer : c'était vers là , depuis quelque temps, que se tournait l'attention des armateurs de la Rochelle. On calculait qu'on pourrait faire , pour cet objet , quarante expéditions au moins , par année , et la peine que l'on ressentait de voir que les Anglais se fussent fait céder Terre- Neuve, la baie d'Hudson et l'Acadie, venait plus de l'échec reçu par l'honneur national que de la perte que devait en éprouver le port. Il y avait quatorze raffineries dans la ville, et déjà des négocians parlaient d'en établir sept autres. La rade s'était aussitôt couverte de navires anglais, hollandais, danois, suédois, norvégiens, et de caboteurs
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picards, normands et bretons. Il était donc permis de se livrer à l'espérance. Aussi rien ne fut épargné dans les réjouissances pour la paix. On avait mis 7,000 livres à la disposition de M. Dumoutier , membre de la commune , pour ordonner une belle fête. Il s'en acquitta si bien que , d'un consentement unanime, on lui fît présent de 120 jetons d'argent, aux armes de la commune. Dans le même temps , on acheta 60 fusils , avec leurs bayonnettes, pour ceux des habitans qui ne pouvaient s'en fournir. On fit aussi venir, de Hollande, une belle pompe à incendie. Les dissentions religieuses des protestans et des catholiques avaient bien perdu de leur fureur. Il régnait une harmonie parfaite entre tous les habitans de la Rochelle , et même les prétendus réformés jouissaient tranquillement du crédit , et de l'autorité de leurs richesses et de leurs lumières. Leurs adversaires se mirent tout-à-coup à ranimer contre eux-mêmes un brandon de discorde qui semblait s'éteindre. Ils se divisèrent à l'occasion des réflexions morales sur l'évangile , par le P. Quesnel , de l'Oratoire , et de la bulle Unigenitus Dei filius , qui en condamnait cent et une propositions. Le cardinal de Noailles, à qui l'ouvrage était dédié, y avait donné son approbation ; la plupart des évêques du royaume, au contraire, l'avaient censuré. Mais, de toutes les instructions pastorales qui s'étaient faites au sujet des réflexions morales , aucune n'avait été aussi fulminante que celles de M. Jean
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de Lescure , évèque de Luçon , et de M. Etienne de Chamflour, évèque de la Rochelle. Comme si c'eut été trop peu que de les publier, les deux prélats les firent placarder à Paris, à la porte du palais archiépiscopal de M. de Noailles. Celuici , par vengeance , chassa de Saint-Sulpice deux jeunes ecclésiastiques , dont l'un était neveu de M. de Lescure , et l'autre de M. de Chamflour. Le Roi intervint dans la querelle ; le pape l'envenima , et l'étendit par sa bulle Unigenitus , puis les persécutions commencèrent... Calmes au milieu de l'orage , les protestans pouvaient se réjouir d'entendre les catholiques condamner le chef de l'église romaine , et demander qu'on assemblât un concile national. Mais le zèle religieux s'affaiblissait chez eux comme chez leurs adversaires (*) ; et , si le jansénisme troubla alors la France et dut l'agiter encore, même sous le régent, qui méprisait ces querelles , et sous Louis XV , qui les redoutait et faisait tout pour les étouffer, ce fut parce que les parlemens s'en mêlèrent pour combattre l'influence des Jésuites, et augmenter leur propre autorité.
Louis XIV était mort; sa volonté, si puissante durant sa vie , était déjà méconnue. Philippe d'Orléans s'était affranchi du conseil de régence ; il disposait de tout; et, comme s'il n'eut pu jouir de ses vices qu'en les affichant et en les
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répandant, il venait de choisir, pour ministre, Dubois , le corrupteur de sa jeunesse , et le compagnon de ses débauches. Il put ciwe un instant que la Rochelle avait salué , par la révolte , son entrée au pouvoir. Les plaques de la fontaine Royale (*), qui rappelaient le souvenir du siège et de la prise de la ville, furent enlevées pendant une nuit sombre. Les officiers de la commune , saisis d'épouvante, députèrent aussitôt à Paris, pour protester de leur fidélité , et , en même temps, ils firent les plus grandes perquisitions pour connaître l'auteur du crime. Mais on ne put le découvrir, ni savoir au juste si c'était avidité ou intention séditieuse qui l'avait poussé.
Le prince admit facilement les excuses des Rochelais, qui, pour mieux prouver leur fidélité, firent la dépense d'un magnifique portrait du feu Roi : il se contenta de leurs protestations; mais profitant, toutefois, de leur zèle à se montrer sujets soumis et dévoués, il mit à leur charge le logement des officiers de la garnison , et régla qu'on donnerait à chaque capitaine, pour cet objet, i2 livres par mois, et la moitié aux lieutenans. La dîme royale vint ensuite, puis l'augmentation des tailles, puis l'impôt de guerre". Encore était-ce trop peu pour faire face aux prodigalités et aux désordres de la Cour. Le déficit considérable laissé par Louis XIV s'augmentait d'une manière effrayante.
* Fontaine de la place du Cnâteau.
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Le chic d'Orléans, au milieu de sa mollesse, avait d'heureuses qualités pour remédier aux malheurs du peuple. Il embrassait avec ardeur le système de Laws, qui devait rétablir les finances. Il songeait aussi à adoucir, en faveur des villes, le despotisme royal. La Rochelle s'en était ressentie : la mairie était redevenue élective. Mais il fallait une autre volonté que celle du régent, et d'autres circonstances pour que les communes retirassent des mains des officiers du Roi la portion légitime de leurs anciennes franchises et de leur considération éclipsée. Ainsi le maire élu des Rochelais , ne reprenant des droits et des prérogatives des Pontard et des Guiton , que la robe en voile rouge , la soutanelle de satin noir , le chaperon de velours cramoisi , avec les trois fleurs de lys brodées en or , fut moins respectable aux yeux des intendans et des gouverneurs, que lorsque sa magistrature était un office vénal. Ce ne fut plus seulement le présidial qui disputa le pas à la commune dans les cérémonies; l'élection éleva des prétentions semblables; le maire ne fut plus assuré d'avoir un des hauts bancs à l'église, et on en vint, par degré, jusqu'à exiger et obtenir de lui qu'il vint assister aux adjudications communales chez l'intendant ; bien plus, celui-ci osa le menacer, dans des discussions sur des objets d'utilité publique , de le faire mettre en prison. Un trésorier de France ne put accepter dans sa patrie la place d echevin , sans démériter et descendre aux yeux de ses collègues;
DE LA R.OCHELLE. 5*3
enfin , bientôt il ne resta plus au premier magistrat de la ville , à son protecteur né , que le triste droit de présider un conseil qui ne se réunissait, à - peu - près , que pour voter des jetons d'argent au nouveau gouverneur, des confitures, des citrons et des oranges à sa femme, des députations de ses membres les plus distingués à M. l'intendant, qui avait eu la fièvre, enfin les feux de joie, les feux d'artifice , les repas , dans toutes les circonstances où l'ordre arrivait de se réjouir.
Aussi les notables, chargés d'élire le maire, et choisis eux-mêmes par une réunion des députés des divers ordres et corps de métiers de la ville, le prenaient-ils parmi les officiers du Roi , afin qu'il mit la dignité municipale à l'abri et sous la protection de celle de sa charge. Dans l'espace de soixante ans, une seule fois, un négociant fut mis à la tète de la mairie , encore sortait-il de la ligne ordinaire des commerçans ; car , en possession d'une fortune considérable , et soutenu par des amis puissans à la Cour , il allait s'ennoblir et devenir trésorier de France (*).
La plus grande indifférence pour la chose publique passa dans lame des citoyens , et , comme d'ailleurs le luxe et la facilité des communications multipliaient leurs rapports avec Paris , ils s'empoisonnèrent des vices que la Cour étalait au milieu de la capitale. Ils devinrent joueurs, libertins, et
* Jean Butler. 1739.
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remplacèrent , par la vanité la plus puérile , le noble orgueil de leurs ancêtres. Le nombre des enfans trouvés s'accrut d'une manière effrayante, le désordre se mit dans une foule de ménages , les maisons des bourgeois les plus distingués devinrent des tripots, et il n'y eut plus d'année qui ne fût signalée par huit ou dix banqueroutes. D'autres causes ajoutaient au malheur général. Les débris de la digue encombraient le havre , où le flot les poussait , et tous les navires , de plus de 4oo tonneaux , allaient se décharger , soit dans la, Charente, soit dans la Loire; d'un autre côté, le gouvernement avait suspendu les grands travaux deRochefort; les malheureux ouvriers accouraient à la Rochelle , dans l'espoir d'y trouver moyen d'utiliser leur industrie ; ils tombaient dans la misère , et se mettaient à mendier par la ville. Les huissiers institués pour les chasser n'en purent venir à bout ; mais la menace de les recueillir à l'hôpital , les fit disparaître pendant quelque temps.
Cependant la Rochelle faisait toujours un commerce considérable : malgré les entraves des Anglais, ses pécheurs prospéraient à Terre-Neuve; vingt-et-une grandes raffineries étaient sans cesse occupées ; les jeunes gens peu fortunés île la ville passaient à St.-Domingue , avec l'assurance de rentrer chez eux, après six ou sept ans de séjour dans cette colonie, assez, riches pour vivre eu
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repos. On avait renoué de grandes affaires avec le Portugal, et on avait un consul général de cette nation. Le roi de Danemarck en avait aussi envoyé un pour tout le golfe de Gascogne. Les assemblées de négocians n'étaient pas moins considérables à la Rochelle qu'à Bordeaux et à Nantes. Elles avaient lieu tous les jours, en plein air, au canton des Flamands, depuis midi jusqu'à deux heures. Pour empêcher qu'elles ne fussent troublées par les voitures ou les mendians , on tendait des chaînes à toutes les rues aboutissantes.
A cette époque (*) mourut M. de Chamflour : ce fut un malheur pour la ville, parce que ce digne évêque arrêtait encore la démoralisation publique par l'autorité de ses vertus. Il avait toujours regardé l'instruction comme la gardienne des mœurs ; et , par son testament , il consacra le quart de sa fortune à l'entretien des écoles primaires.
Il fallait, de jour en jour, diminuer le tonnage des navires qui fréquentaient le port; la pleine mer y couvrait à peine les vases , et les débris de la digue, poussés par les flots, comblaient le chenal. Insensiblement le commerce s'en allait en des mains étrangères. Les Rochelais croyaient qu'il y avait d'autres causes de la déchéance de leur ville, et ils ne cessaient d'écrire à M. le cardinal de Fleury pour rentrer dans leurs anciens privilèges , au
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moins dans ceux qui allégeaient les droits de douanes en leur faveur. C'était une demande inadmissible aux yeux d'un ministre qui voyait l'état obéré, et voulait rétablir l'ordre dans les finances, en tirant beaucoup d'argent du peuple, et en en donnant le moins possible aux courtisans. Aussi se borna-t-il à envoyer aux Rochelais i,5oo soldats pour curer leur port, et il leur accorda, presque en même temps, une chambre de commerce , une académie royale et un collège de médecine. Euxmêmes avaient fondé, trois ans auparavant, une société philarmonique. Elle donnait ses concerts dans la grande salle de l'ancien hôtel de la mairie, que M. de Matignon avait bien voulu accorder pour le temps de l'hiver qu'il passait à Paris.
Cet hôtel était un logement fort incommode pour les gouverneurs , parce qu'il n'y avait ni jardins, ni remises, ni écuries; d'un autre côté, les habitans avaient un vif désir de voir leur commune rentrer dans son antique demeure ; ainsi le conseil offrit d'acheter, au prix de 60,000 livres, la maison de M. du Tremblaye , pour y établir le gouvernement, si, en retour, on voulait rendre à la ville son ancien hôtel. La proposition fut acceptée, et l'échange eut lieu en l'année 1 74^ • Cette circonstance ranima un peu le zèle de MM. les officiers de la commune, qui ne venaient que rarement aux assemblées ordinaires : elles avaient lieu tous les lundis, de deux heures après
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midi jusqu'à quatre. Cette indifférence s'était fait remarquer dès l'année 1720. Elle était devenue telle, en 1734, que le maire, M. de Nectoux , appuyé du conseil, avait cru devoir solliciter auprès de M. l'intendant la permission d'établir des jetons d'argent , que l'on distribuerait à chaque officier présent aux séances, comme cela se pratiquait, au reste , dans la plupart des compagnies du royaume . Cette demande avait été aussitôt accueillie, et la dépense des jetons s'était élevée , la première année, à 6,5oo livres, en comptant la médaille en or que l'on était convenu de donner au maire, à la fin de son administration. Mais ce moyen coûteux avait été insuffisant pour rappeler les élus des citoyens aux délibérations de la commune. Ainsi , l'on n'avait rien gagné; au contraire, l'usage des jetons était demeuré, s'était tourné en abus, et faisait passer près d'un dixième des fonds de la commune dans les mains de MM. les gouverneurs et leurs secrétaires, à qui l'on faisait cadeau de •200 de ces jetons à-la-fois.
Quelquefois les ministres se plaignaient de ces dépenses illégales, et reprochaient au maire de fort mal administrer la chose publique ; mais à la moindre demande des hommes en faveur, ils prenaient d'autres sentimens.
Ainsi, les officiers de la commune recevaient de Paris les lettres les plus dures, tantôt parce qu'ils avaient hésité à accorder une somme de 3oo
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livres aux capucins pour régaler leur général , ou bien refusé les appointemens du professeur d'hydrographie aux Jésuites , tantôt parce qu'ils avaient donné une châsse trop médiocre pour enfermer les reliques de St.-Séveran et de Sainte- Jucondine , dont l'évêque enrichissait sa cathédrale.
L'intendant, si on le contrariait dans le moindre de ses désirs, accusait la commune de mauvaise volonté, rappelait les anciennes révoltes, et triomphait aisément de quelques obscurs citoyens, dans un temps où il n'y avait point de droits pour quiconque était sans amis à la Cour. La balance de la justice trébuchait même aux mains d'un ministre philosophe , et M. le duc de Choiseul écrivait tout uniment aux échevins Kochelais qu'il les ferait châtier s'ils persistaient à refuser à M. de Narbonne 10,000 livres pour frais de logement, lorsque lui-même avait réglé, dans l'ordonnance, que le commandant des troupes n'aurait droit qu'à 1,800 livres pour cet objet.
Mais, au milieu de ce lâche et capricieux favoritisme, il n'était pas impossible de prévoir qu'une force plus légitime se ferait bientôt sentir.
Des penseurs profonds avaient succédé aux admirables écrivains du règne de Louis XIV. Enhardis par la faiblesse habituelle du gouvernernent, et popularisés par ses violences passagères,
les philosophes portaient une main hardie sur les abus , réveillaient la France par le charme de la nouveauté, et, séduisant jusqu'aux oppresseurs et aux favoris eux-mêmes, contraignaient déjà le despotisme à composer avec quelques volontés populaires. L'esprit d'association se propageait. Il n'était point de grande ville dans le royaume qui n'eût à-la-fois un cercle pour le plaisir , et un autre pour la culture des lettres. C'étaient autant de foyers d'où les idées nouvelles, échauffées encore par les passions locales, se répandaient, de proche en proche, jusques dans les derniers rangs des citoyens. Les académies de province qui , à dire vrai , ont laissé bien peu de monumens littéraires dignes de la postérité, et qui contribuèrent peut-être à arrêter les progrès du goût, furent au moins utiles , en cela qu'elles mirent les études en honneur, et que les études, avec la direction que leur faisaient prendre les philosophes , devaient mener à l'affranchissement des classes non privilégiées.
Aucune académie ne s'associa avec plus d'ardeur, plus de constance, au projet patriotique d'élever l'ame du peuple et d'améliorer sa condition. Ses médailles ne furent promises qu'à celui qui aurait le mieux célébré un de nos véritables grands hommes, traité avec le plus de profondeur un point de morale, ou avec le plus de sagacité une question d'intérêt local. Aussi
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brillait-elle parmi les réunions savantes des provinces , et pouvait-elle se vanter d'avoir pour associés les hommes les plus illustres. Quelquesuns de ses membres (*) se firent dans le monde une réputation éclatante, et plusieurs autres s'attirèrent la considération de leurs concitoyens, par des talens estimables, et leur éternelle reconnaissance par des bienfaits importans. Entre autres, M. Richard-des-Herbiers , ancien trésorier de France , dont la famille était établie à la Rochelle, depuis 1G02 , fit don à la ville de sa précieuse bibliothèque, qui contenait 9,000 volumes. Ses collègues y ajoutèrent une partie de leurs livres, et le P. Arcère consentit à être gratuitement le gardien de ce dépôt, et à l'ouvrir, quatre fois par semaine , au public , quoique son Histoire de la Rochelle, qu'il était sur le point de mettre au jour, réclamât tous ses soins.
Cette Histoire intéressait vivement le pays. La commune en voulait faire les frais à elle seule, mais les particuliers demandèrent instamment qu'on admît leurs souscriptions ; de sorte que cet ouvrage, tiré à 6,000 exemplaires, disparut presque aussitôt de la librairie. On fut si flatté de voir revivre les souvenirs de guerre et de prospérité des anciens Rochelais, qu'on ne remarqua pas que l'historien n'avait pas toujours été fidèle et que désireux, avant tout, de flatter le Roi, les
* Valin, le P. Arcère, Dupaty , Réaumur , Soigner
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grandes familles du royaume , et quelques vanités du pays, il avait mis plus de noms propres que de faits historiques, et qu'il avait condamné les Rochelais, en plus d'une occasion, où ils n'avaient eu que le malheur d'être vaincus. La commune adressa cent exemplaires de l'Histoire de la Rochelle aux principaux seigneurs de la Cour, et un égal nombre aux bonnes villes du royaume. Ce fut, dans la suite, le présent d'usage pour toutes les personnes de marque dont on eut la visite... La ville nomma le P. Arcère son historiographe , et lui accorda, en cette qualité, une pension viagère de 600 livres.
Alors la Rochelle , malgré les désavantages de son port, qui s'envasait d'une manière effrayante, retirait des bénéfices énormes de ses affaires avec St.-Domingue. Elle était, pour le sucre, l'entrepôt le plus considérable de France , et en recevait bien chaque année 5o,ooo barriques , environ : elle en écoulait un tiers dans l'intérieur du royaume, et vendait le reste aux Hollandais, qui ne cessaient de fréquenter ses rades.
Ce commerce passait de main en main depuis un siècle. Les Portugais qui , les premiers, avaient transplanté les cannes de leurs possessions d'Afrique au Brésil, fournissaient encore l'Europe entière de cette denrée, en i65o; mais, quinze ans après, les Anglais, qui avaient aussi fait des essais heureux à Antigoa, à la Barbade et à la Jamaïque,
avaient fini par supplanter les Portugais , et, en 1 7 1 5 9 ils revendaient aux étrangers 18 ou 20,000 barriques de sucre... Eux-mêmes ne devaient pas tarder à être effacés par une nation rivale. L'île de St. - Domingue , rentrée aux mains du gouvernement français, qui l'avait d'abord cédée à une compagnie peu solide , avait marché rapidement vers une prospérité étonnante, et, dès 171G, elle avait pu se mettre en concurrence avec les Anglais pour le commerce du sucre ; la Guadeloupe et la Martinique avaient eu des succès presque aussi remarquables, de sorte qu'au moment où la consommation de cette denrée s'était accrue du double , les marchands de la Grande- Bretagne ne trouvaient plus à placer que 3,ooo barriques à l'étranger.
Ce n'était peut - être pas pour la France entière une indemnité suffisante des pertes que l'Angleterre lui avait fait essuyer dans la guerre à laquelle le traité d'Aix-la-Chapelle avait mis fin (*); mais la Rochelle , en quatre ans , avait , selon l'opinion générale, doublé ses capitaux.
Comme , d'ailleurs , les querelles religieuses qui troublaient tout l'ordre social et soufflaient l'esprit de sédition jusques dans les tribunaux, ne s'y faisaient , pour ainsi dire , point sentir, elle jouissait à-la-fois du calme et de l'opulence. La commune avait toujours, à la vérité, beaucoup de
peine à défendre sa dignité contre le despotisme des intendans et les prétentions du présidial et de l'élection ; mais les citoyens n'en éprouvaient que peu de déplaisir, parce que, bien convaincus que leur force ne pouvait leur venir de leurs magistrats, c'était plutôt pour eux une habitude qu'une passion de les installer et de les maintenir dans leurs charges. Au milieu de semblables circonstances , il ne fut pas difficile de persuader au peuple qu'il fallait signaler , par des fêtes et des dépenses extraordinaires , la naissance du duc de Berri (*). On acheta des habits d'uniforme pour cinquante jeunes gens de la milice bourgeoise y qui s'exerça quinze jours durant aux grandes manœuvres, sous les ordres de son major, M. Vitalis; on planta plusieurs mâts de cocagne sur la place , on alluma deux feux de joie , un feu d'artifice , et l'on fit quinze mariages , aux frais de la commune, en promettant qu'elle serait marraine des premiers enfans qui en naîtraient.
Ainsi l'on semblait se confier dans la paix, et on était loin de croire que les Anglais allaient violer un traité qui leur avait été si avantageux. Mais , à la suite de quelques contestations qui s'élevèrent au sujet des limites du Canada , ils se saisirent violemment de ce qu'ils trouvèrent à leur bienséance de ce côté, et s'emparèrent, sans aucune déclaration de guerre préalable , de 3oo
* Louis XVI. i754-
navires marchands qui revenaient des Antilles avec de riches cargaisons. On estima la perte des Rochelais, en cette occasion, à 1, 800,000 livres. Le dépit et même l'horreur qu'ils ressentirent d'une semblable perfidie, ne sauraient se décrire. Ils voulaient se jeter sur les Anglais qui se trouvaient dans leur ville, et les mettre en pièces. On les contint , en leur faisant entendre qu'il n'était point de leur honneur de punir une trahison par une trahison , et qu'il convenait mieux de se venger par les armes. Jamais , peut - être » les esprits n'avaient été portés à la guerre , dans le pays , comme ils le furent en 1755; on ne parlait , à la Rochelle , que d'envoyer en mer, comme corsaires, tous les navires armés qui allaient habituellement faire la traite au Sénégal et à la côte de Guinée ; mais , le premier mouvement d'enthousiasme passé, on réfléchit que les ennemis avaient une marine trop puissante , et que ce n'était pas sur mer qu'il fallait songer k. les punir. Bientôt même on fut vivement tourmenté de l'inquiétude de les voir paraître sur les rades avec une grande flotte. Et , en effet , le 23 septembre , 1 7 vaisseaux anglais , accompagnés de 9 frégates, 2 galiotes à bombes, 1 brûlots et 76" bâtimens de transport , entrèrent à - lafois dans le pertuis d'Antioche. On ne savait pas au juste où l'effort de ce grand armement allait se porter. La Rochelle n'était pas , à beaucoup près, dans un état de défense respectable, et le
maréchal de Senectère , investi du commandement du Poitou, de la Saintonge et de l'Aunis , était à Paris. Mais M. de Langeron , qui tenait sa place , en qualité de lieutenant -général des armées du Roi , se donna tant de mouvement , et mit si bien à profit le zèle admirable des Rochelais , que les ennemis, déconcertés, s'en allèrent après vingt jours d'efforts infructueux. Leur intention avait été de ruiner Rochefort. Ils avaient commencé par foudroyer les fortifications de l'île d'Aix , au moyen de l'artillerie de leurs vaisseaux , puis ils avaient mis pied à terre pour piller les cinquante ou soixante masures qu'il pouvait bien y avoir dans l'île ; après quoi ils étaient allés violer les femmes et les filles dans l'église. Ils trouvèrent moins de facilité à l'entrée de la rivière et au fort de Fouras. Les milices Rochelaises et Rochefortines s'y couvrirent de gloire , en forçant les ennemis à remonter aussitôt sur leurs vaisseaux. Ceux-ci , pour que les frais de l'armement ne fussent pas entièrement perdus , tentèrent de descendre sur la côte d'Aunis, afin d'y faire du butin. Ce fut alors que les Rochelais montrèrent qu'ils n'étaient pas déchus de la valeur et du patriotisme de leurs pères. Ils prirent tous les armes, jeunes gens, pères de famille , vieillards ; les négocians donnèrent de l'argent, prêtèrent leurs canons pour l'armement des pointes , et leurs voiles pour faire des tentes ; les petits enfans recueillirent de la mitraille , puis se mirent à tra-
vailler à une batterie entre la tour de la Chaîne et celle de la Lanterne , qui prit le nom de batterie des enfims ; ils voulaient aller à l'ennemi , et ne demandaient pour récompense que l'honneur de porter des cocardes. Les dames, ellesmêmes, s'empressèrent de montrer leur zèle en cette circonstance. Elles abandonnèrent les soins domestiques et ceux de leurs personnes pour faire des cartouches. Ainsi les assaillans , déconcertés , disparurent bientôt après de vaines menaces. Le Roi remit aux Rochelais 1 1 ,000 livres de tailles, leur fit don de 700 fusils avec leurs bayonnettes, et ordonna à ses officiers d'enlever en grande pompe les plaques injurieuses de l'église des Minimes. Ce fut le serrurier Amiot qui eut l'honneur de les arracher et de les mettre en pièces : il s'en était rendu digne par la valeur qu'il avait déployée contre les Anglais , à Fouras.
Alors les sieurs Lebœuf et Croizet achevèrent la Verrerie qu'ils avaient commencée à Lafond , et dont les travaux avaient été interrompus par l'apparition des ennemis.. .
Mais ces succès , ces marques d'honneur , et ce développement de l'industrie , étaient un trop faible dédommagement de la privation de tout commerce. Les Anglais étaient maîtres de presque toutes les colonies de la France, et leurs corsaires et leurs frégates empêchaient l'approche de celles qui lui restaient. Louis XV avait bien pris, par re-
présailles, l'électorat de Hanovre, mais la Rochelle n'en éprouvait aucun soulagement ; il n'y avait que des succès maritimes qui pussent apporter quelque remède à ses maux ; or le Roi n'avait plus de flotte. Le cardinal de Fieury s'était tellement entêté dans son opinion que le royaume n'avait besoin que d'une force continentale, que la marine française était réduite à un grand vaisseau et quelques bâtimens légers. M. de Choiseul , pour réparer le mal , tâcha d'obtenir des villes quelques dons en outre des impôts ordinaires : la Rochelle se hâta d'offrir à Sa Majesté, pour cet objet, une somme de 4°î00° livres.
Enfin , par le traité honteux , mais nécessaire, de Paris, on obtint la paix. La France perdit le Canada et le Sénégal. La Rochelle, surtout, devait se ressentir de cette cession , puisque les peaux du nord de l'Amérique entraient encore pour un cinquième dans son commerce , et qu'elle allait éprouver de grandes difficultés dans la traite des Nègres, qui doublait les profits de ses expéditions à St.-Domingue. Aussi se montra-t-elle excessivement jalouse de conserver les ressources qui lui restaient. Elle voulut empêcher les négocians de la ville de Rochefort d'armer directement pour les colonies. Ses efforts furent inutiles. Les anciens privilèges étaient déjà trop attaqués et trop compromis pour que les ministres songeassent à en accorder de nouveaux, surtout quand ils ne pouvaient profiter aux caisses du Roi.
Mais cette nouvelle concurrence n'était pas bien redoutable. L'accès pour les grands navires était, à la vérité, plus facile à Rochefort qu'à la Rochelle, mais on était bien plus sûr du placement des denrées coloniales dans cette dernière ' ville qui avait des relations jusqu'à Paris et à Limoges, dans l'antérieur, et jusqu'en Russie , à l'étranger.
Aussi les arrivages de St.-Domingue ne diminuèrent pas , et même , comme cette colonie multipliait de jour en jour ses produits , et restreignait, au profit de la France, le commerce de sucre que l'Angleterre avait fait autrefois avec tant de succès , la Rochelle continuant d'être son entrepôt le plus considérable , marcha rapidement à l'état le plus prospère. Elle renonça à vendre ses vins aux Anglais , qui les prisaient moins que par le passé , et donnaient la préférence à ceux de Bordeaux et de Portugal : elle les convertit entièrement en eaux-de-vie , dont elle inonda les colonies anglaises d'Amérique.
Dans ce temps là (*) , les Jésuites perdirent le collège de la ville. Il s'était élevé contre eux un orage terrible dans le royaume ; les parlemens demandaient leur expulsion , et ils étaient bien près de l'obtenir. Les Rochelais mirent à profit les circonstances, et firent valoir différens motifs de mécontentement que leur avaient donnés les.
PP. , et obtinrent de remettre l'enseignement de la jeunesse aux mains des prêtres séculiers. M. Seignette, qui alors était maire, eût bien voulu signaler encore sa magistrature , par l'établissement d'une école de chirurgie ; mais , quoiqu'elle fût jugée bien nécessaire, la ville était si mal dans ses finances , qu'il fallut y renoncer. Après cela , l'attention générale se fixa sur le canal projeté* de Niort à la Rochelle. Cette idée avait été mise au jour cinquante années auparavant, et on ne s'y était point arrêté à cause des frais énormes que l'exécution devait entraîner. Il fallut encore l'abandonner pour lors. Mais les esprits, qui se portaient volontiers vers les choses utiles , se pénétrèrent de cette vérité , que le travail est le trésor le plus précieux pour un grand peuple, et ne peut offenser Dieu , puisque l'oisiveté est la mère des vices. On supplia donc humblement (*) M. l'évêque de considérer que les fêtes étaient plus multipliées, à la Rochelle , que dans les autres diocèses , et que le peuple y était plus misérable et plus débauché. Ainsi furent supprimées les fêtes de St.-Fabien , St.-Sébastien , St.-Mathias , St.-Eutrope , St.-Martin , St.-André , St.-Thomas , et du troisième jour après Noël. Mais il y avait bien d'autres réformes à faire dans l'économie publique... Les finances de la commune, encore plus mal administrées que celles du royaume, s'embarrassaient d'une manière effrayante : on * 177a.
54o HISTOIRE
était menacé de ne pouvoir plus bientôt assurer le cours des fontaines, l'instruction de la jeunesse , le nettoyage des rues , et les nécessités les plus urgentes. La dette était considérable, et les dépenses frivoles, les pitoyables satisfactions données à la vanité des gouverneurs, qui venaient bien passer deux mois par an dans la ville , les feux de joie , les réjouissances de toute sorte, absorbaient plus du tiers des revenus communs, qui s'élevaient à 100,000 livres environ...
Cependant la ville n'avait point encore d'arsesenal , la cathédrale était en ruines ; les cimetières, trop petits et renfermés dans l'enceinte des murs , compromettaient la salubrité publique ; les rues n'étaient plus éclairées; le cours Matignon (*) ne se finissait pas ; les casernes étaient incommodes , malsaines et excitaient d'éternelles réclamations de la part des officiers; le pays était infesté de loups qui ruinaient les possesseurs de troupeaux. On n'osait pas proposer d'augmenter l'octroi. Grand nombre d'habitans avaient éprouvé des pertes majeures par suite de la réduction de la dette publique (**) ; et puis la dissolution du parlement agitait et divisait les esprits. Les uns habitués , ou plutôt intéressés à voir le Roi exercer le pouvoir absolu, taxaient de rébellion le refus d'enregistrer les édits bursaux ; les autres , déjà pénétrés des principes philosophiques, et ramenés
* Le Mail. — ** 1770.
au souvenir de leurs ancêtres, souhaitaient un contrepoids et même un contrôle aux volontés royales, et déversaient séditieusement le mépris et le sarcasme sur la réorganisation des cours de justice : ainsi l'on se divisait lorsqu'on avait grand besoin de s'entendre, et il fut impossible, pour lors, de remettre l'ordre dans les finances de la couronne, et de rétablir l'équilibre entre les dépenses et les recettes. La plupart des notables refusèrent de venir à l'assemblée , lorsqu'ils furent convoqués , et ceux qui y parurent passèrent leur temps à s'aigrir les uns les autres, en discutant sur les privilèges de quelques particuliers. Enfin , au milieu des nécessités dont l'élection de la Rochelle était pressée, on aboutit à la nomination d'un lieutenant de la grande louveterie (*) , et d'un piqueur au vol des fauconneries du Roi (**). Mais de grands et terribles événemens allaient succéder à ces tracasseries civiles, et entraîner les volontés dans une autre arène que celle des intérêts de localités. Louis XV était mort ; son successeur , jaloux , avant tout , de reconquérir pour le trône l'amour et l'estime des Français, avait commencé par remettre le droit de joyeux avènement, par rétablir les parlemens , supprimer les corvées; puis, bientôt, entraîné dans une extrémité funeste , par son
* Jouanne de Saint-Martin. 1776.
** Jacques Carayon. 1778.
6*a HISTOIRE
amour pour la popularité , il avait salué le drapeau de révolte des peuples contre les rois, et embrassé la cause des Etats-Unis d'Amérique (*).
Dans cette guerre , la marine française reprit l'éclat que les Duguay-Trouin , les d'Estrées, les Tourville lui avaient autrefois donné. Elle tint la mer avec honneur devant les flottes anglaises , fit autant de conquêtes qu'elle en laissa faire, et protégea si bien le commerce , que l'on peut dire que la guerre lui profita. La Rochelle , surtout , se trouva dans un état prospère. Pour trois navires que lui enlevèrent les Anglais , à la nauteur du cap de la Hogue , elle fit , au moyen de ses corsaires, pour 1,100,000 livres de prises environ, et ses eaux-de-vie furent plus recherchées que jamais dans les ports des Etats-Unis.
Ce débouché était devenu bien nécessaire depuis que les fermiers-généraux avaient obtenu le privilège de fournir de cette boisson la Flandre française (**) et le Hainault , et que les eaux-de-vie de Catalogne étaient admises et accueillies dans la Picardie (***). La guerre d'Amérique répara, pour les Rochelais, vingt années de perte ; aussi tel fut leur enthousiasme, que le maire et les échevins, sûrs d'être approuvés de tous et de trouver plus tard des fonds pour faire face aux nouvelles dettes qu'ils allaient contracter, transportèrent
hors des mars (*) les cimetières de St.-Jean et de St. -Barthélémy , consacrèrent 3,ooo livres à l'entretien des aqueducs, assainirent les casernes de la porte Dauphine , en facilitant l'écoulement des eaux de Lafond , achetèrent le jardin des Récollets , pour y fonder, sous peu, un bel arsenal , et traitèrent enfin avec un entrepreneur de Paris pour établir des réverbères dans la ville. Il demandait i5,ooo livres pour en entretenir 216, qu'il avait jugés nécessaires. On réfléchit que cette dépense était alors tout - à - fait au-dessus des moyens de la commune , et l'on se détermina à ne la faire qu'au fur et mesure. Ainsi, en 1779 , on commença par acheter six réverbères; mais, des-lors, on en eut douze, parce que MM. Fleuriau et Garreau se chargèrent généreusement d'en entretenir six à leurs frais.
M. le comte d'Artois était passé, quelque temps auparavant, à la Rochelle, en allant au siège de Gibraltar, et il avait eu occasion de voir la bonne volonté , l'opulence et le goût des négocians du pays. Ils lui avaient donné , dans leur nouvelle Bourse (**) , une fête charmante , qui n'avait pas coûté moins de 17,000 liv. Le jeune prince, comme si la mémoire d'Henri IV eût ajouté à la galanterie de son caractère et à la vivacité de son âge , ne remarqua rien tant que les jolies femmes du pays,
* Au cimetière des soldats.
Les travaux ne furent complètement achevés qu'en 1784.
et même prolongea assez son séjour pour donner à penser qu'il emportait de la Rochelle quelque tendre souvenir.
Les différens travaux d'utilité publique s'avançaient à vue d'œil; l'activité la plus grande régnait dans le port. Une seule maison (*) armait à-la-fois cinq grands navires, destinés à aller exploiter les établissemens du Sénégal, dont MM. de Vaudreuil etDuchaffaut venaient de dépouiller l'Angleterre; on se flattait de l'espérance de voir la ville devenir un des ports francs que Sa Majesté avait promis d'ouvrir aux Anglo-Américains : l'union et la joie régnaient parmi les habitans. . . Toulà-coup ils apprennent que quiconque faisait valoir ses vignes par des gens taillâmes , serait soumis désormais lui-même à la taille. L'intention du Roi , en reportant cet impôt sur les propriétaires, était de soulager le petit peuple, qui ne cessait d'être l'objet de sa sollicitude. L'indignation des Rochelais fut extrême. Leurs vignes perdaient chaque jour de leur valeur, et, à les entendre , les bordiers ou closiers en avaient presque tous les bénéfices. Et puis ils ne pouvaient se faire à l'idée d'être taxés et exercés par un collecteur, eux , bourgeois d'une ville franche. Ils commencèrent par forcer leurs bordiers, par leurs cris et leurs menaces, à déclarer à l'intendant qu'ils tenaient peu aux avantages que leur
* La maison Gareschit.
faisait la loi , et qu'ils la trouvaient injuste envers les propriétaires ; puis les membres de l'académie , la chambre de commerce et les officiers de la commune , adressèrent des mémoires au Roi , qui laissa tomber son ordonnance en désuétude , après quelques mois. . .
Enfin, la paix se fit (*) : l'indépendance des Etats-Unis fut reconnue, et les grandes affaires que l'on entama aussitôt avec cette nouvelle puissance , consolèrent du traité peu avantageux conclu entre la France et l'Angleterre.
Alors il fallut porter un oeil attentif sur les finances de la ville. On avait à assurer les dépenses toutà-fait indispensables, à éteindre d'anciennes dettes, et à contracter de nouveaux emprunts. La cathédrale était achevée (**) ; M. l'évèque {***) était pressé de la bénir, et demandait un secours d'argent, afin d'acheter des tableaux et des ornemens ; l'eau avait encore manqué dans les fontaines, l'année précédente ; la ville n'avait pas trente réverbères, manquait d'un maître d'hydrographie , et le gouvernement , pour mettre la dernière main à l'arsenal, exigeait de la commune une contribution de 60,000 livres , en considération de ce qu'elle serait déchargée de plus de 4>ooo livres de loyers qu'elle payait à divers particuliers , dépositaires du matériel de la guerre. L'assemblée générale fut convoquée. Ce n'était plus, comme autrefois, la
* 1783. — ** 1784. — *** M. de Crussol.
réunion de tous les bourgeois , mais seulement des députés choisis par les diverses corporations de la ville; encore la noblesse avait -elle cessé de s'y faire représenter. Mais M. de St. - Marsault ayant réclamé le droit d'y assister, au nom de son ordre , il y fut admis d'un avis unanime : ainsi l'assemblée se composa des députés de la noblesse, du clergé , du présidial , de l'élection , de la monnaie , du siège des traites , de la juridiction consulaire , de l'ordre des avocats , du collège de médecine, des chirurgiens, des notaires, des procureurs , de la chambre de commerce , de l'amirauté, du maire, de deux échevins, d'un ancien maire , de deux anciens échevins , et du procureur du Roi. Il n'y avait pas d'autre moyen, pour remettre l'ordre dans les finances, que d'augmenter les octrois, et on y ajouta, en effet, les sommes suivantes :
Sur le foin i ,-200 livres
Sur la paille 200
Sur les cosses de Marans 200
Sur les fers et les aciers 45o
Sur le plomb et l'étaim 5oo
Sur les cuivres... 4oo
Sur les pierres de taille 5oo
Sur le plâtre 10
Sur les glaces et les beaux meubles plaqués, venant du dehors... . i5o
A reporter 3,6 10
Report. ... 3,6 1 o livres.
Sur les drogues 200
Sur les brosses 200
Sur le lin, le fil et la soie 4°°
Sur le sucre raffiné , venant du
dehors 1 00
Sur le coton filé , venant du dehors 1 00
Sur les dégras 100
Sur le vin entrant dans la ville (ce dernier droit, établi pour dix ans seulement ) 24,000
Total 28,7 10 livres.
Ainsi l'octroi se trouva porté à i34,ooo livres. Cette augmentation considérable ne devait être qu'une ressource temporaire , si les principes d'administration ne changeaient pas.
Or, les nouveaux officiers de la commune débutèrent par offrir à la femme du gouverneur (*) un présent beaucoup plus considérable que par le passé. Ils lui donnèrent vingt bouteilles de liqueur de la Martinique et cinquante de vin d'orange, qui n'avaient pas coûté moins de 5oo livres.. . . Pourquoi ne se conduisait -on pas envers madame
* Madame de Puységur.
de Puységur comme envers M. l'évèque de Carcassonne , son beau-frère , à qui l'on s'était contenté d'adresser un compliment de huit vers qu'avait composé M. Grée, un des échevins?
Cependant on était averti , chaque jour, d'établir dans les finances la plus grande économie. L'eau avait encore manqué dans les fontaines cette année ; les armes dont Louis XV avait fait don à la milice bourgeoise , avaient besoin de réparations ; M. Gabaude , médecin en grande vénération dans le pays , recommandait sans cesse son projet pour l'établissement d'une école de chirurgie; mais on ne pouvait y donner suite, faute d'argent ; il fallait de même se priver d'une école d'artillerie , que le Roi eût volontiers accordée à la ville , si elle eût été à même de faire les premiers déboursés. Bientôt un incendie considérable à la Courbe , chez M. Goraud , fit connaître que la pompe était en mauvais état, et ne pouvait d'ailleurs suffire. Le feu avait éclaté à-la-fois sur plusieurs points , et la Courbe eût été entièrement consumée, sans le courage et l'intelligence que déployèrent les sieurs Logat et Danglade.
Les finances du royaume étaient encore en plus mauvais état : le déficit allait toujours croissant, et l'on ne voyait guère de moyen de le combler.
Dana de semblable* circonstances les ancien*
rois avaient convoqué les états-généraux. Mais les temps et les hommes étaient changés , et ce moyen, qui avait autrefois sauvé la monarchie , en restreignant à peine, pour le moment, l'autorité royale, pouvait aujourd'hui l'anéantir. On chercha des tempéramens , et une première assemblée de notables fut réunie en 1787. Il fut aisé de comprendre que le peuple et les privilèges se haïssaient mortellement, et n'attendaient qu'un signal pour commencer la guerre. Les notables se séparèrent sans avoir rien réglé pour l'avenir. Le Roi alors se crut en droit d'aviser seul au moyen de sauver l'état ; il publia l'édit du timbre et celui d'une subvention territoriale. L'archevêque de Toulouse lui avait fait espérer qu'il ferait passer ces deux édits , moyennant un troisième pour la rentrée des protestans en France. Mais les parlemens refusèrent opiniâtrement d'enregistrer les premiers , et , après des violences inutiles, qui ne servirent qu'à enhardir le peuple en trahissant la faiblesse du ressort monarchique , on se décida à rassembler de nouveau les notables , en promettant la prochaine convocation des états-généraux. Toutes les circonstances se réunissaient pour grossir l'orage : une disette horrible commençait à se faire sentir. A la Rochelle, la misère était extrême. Il avait fallu que les gens riches se cotisassent (*) pour faire distribuer du bois aux pauvres, et 1,800 J5v. de pain, par semaine. Dans cet état de choses, les * Société de bienfaisance.
55o HISTOIRE
discours les plus violens étaient les mieux écoutés du public, et M. Alquier, avocat du Roi, qui, en sa qualité de maire, présidait l'assemblée des notables de la commune , laissa éclater la haine la plus envenimée contre le clergé et la noblesse. Il représenta ces ordres comme les deux grands obstacles au bonheur et au repos public , et finit par demander qu'on suppliât le Roi d'ordonner , dans le cas où les états-généraux seraient assemblés :
i.° Que les députés du tiers-état fussent égaux en nombre à ceux des deux autres ordres réunis ;