‹ Histoire de La RochelleChapitre 3 sur 14 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

j3y3 — iS4-8.

Le nouveau port construit. — Armes de la ville. — Descentes et incursions des Anglais. — Le Dauphin { Charles VII ) à la Rochelle. — La femme inspirée. — Siège de Mornac. — Altération des privilèges. — La tour de la Lanterne achevée. — Louis XI à la Rochelle. — Représentation d'un mystère. — Les pirates Rochelais. — La peste. — Honneurs rendus au maire de Saint- Jean-d'Angély. — < Discordes civiles. — La commune abolie. — François I.ei vient pour châtier les Rochelais. — Une partie de la ville renversée par l'explosion d'un magasin de poudre. — La commune rétablie.

1 odt était en mouvement dans la ville et dans la banlieue pour les grands travaux du port neuf. On avait résolu de bâtir à l'entrée , avec les démolitions du château , deux énormes tours qui l'abritassent des vents et le protégeassent contre les tentatives de l'ennemi.

L'ancien port était au pied du château, au point de jonction des eaux de Lafond avec celles de la

mer. II ne pouvait plus convenir depuis que la Rochelle recevait et expédiait de grands navires. II n'était pas assez profond, et d'ailleurs la nature du sol y rendait les constructions très-difficiles. On choisit l'emplacement actuel pour creuser le nouveau port , parce que les eaux de Périgny arrivant de ce côté en grande abondance , elles offraient le moyen d'établir une écluse de chasse pour nettoyer le havre, et de faire aller des moulins qu'on établit près de St.-Sauveur.

Les travaux furent achevés en 1 f\ 1 8 , et l'on vit arriver, bientôt après, jusqu'à des navires de 600 tonneaux. Aussi les Rochelais regardant comme trop modeste la petite barque qui faisait le fond de leurs armes, lui substituèrent un vaisseau voguant à pleines voiles.

A peine cet ouvrage était fini que la guerre recommença entre la France et la Grande-Bretagne. Un seigneur nommé fléliot de Plessac, qui commandait dans le haut pays pour les Anglais , se mit à faire des incursions jusques sur les glacis de la Rochelle. Il dévastait la campagne et rançonnait les voyageurs. Les Rochelais lui dressèrent une embuscade : ses gens y perdirent la vie, et lui la liberté.

Trois ans après , la ville éprouva encore des pertes plus considérables. Un grand nombre de ses navires qui étaient chargés de vins , furent, surpris par les ennemis dans le port de St.-Malo.

Les rois de France, malgré les secours maritimes qu'ils recevaient de ceux de Castille , défendaient mal les côtes de leur empire contre les attaques continuelles des Anglais. Ainsi, depuis 1 383 jusqu'en i4°45 les îles de Ré, d'Oleron, et les campagnes de l'Aunis furent désolées par trois grandes flottes d'Angleterre , sans compter les expéditions moindres et les entreprises des corsaires.

Dans une de ces attaques, commandée par le comte d'Arondel , qui fut si furieuse, que presque tous les gens de la campagne se retirèrent dans la forêt de Benon , ceux de la Rochelle ayant osé aller, au nombre de 1,200, à la rencontre des Anglais qui étaient 5,ooo environ , furent obligés de rentrer précipitamment dans leurs murs , après une perte considérable. Arondel leur prit, en cette occasion, /jo navires et 1,000 tonneaux en huile , fer et vins ; mais il ne put séjourner long-temps au pied des murailles , tant on lui tira de traits , de flèches , de coups de canons et de bombardes.

A cette époque , deux frères , vendus aux Anglais , formaient le projet de leur livrer la ville, en donnant passage , pendant la nuit , par une maison qu'ils avaient auprès des remparts. Heureusement leur projet échoua, et ils furent pendus.

D'un autre côté, l'évêque de Saintes qui avait excommunié la commune pour en obtenir des dîmes dont elle se prétendait exempte, triomphait à

peu-près, malgré la bonne volonté que le pape et le Roi témoignaient pour la Rochelle , et il contraignait les bourgeois à partager entre lui et les pasteurs subalternes , la cinquantième partie des fruits de la terre.

Mais une nouvelle route allait s'ouvrir pour les vaisseaux Rochelais, et le commerce pouvait espérer de réparer bientôt ses pertes. Jean de Béthencourt venait de découvrir les îles Canaries. Il avait fait à la Rochelle son armement , et s'y était adjoint Gadifer de la Salle, gentilhomme du pays.

Le règne de l'infortuné Charles VI durait encore et continuait d'être bien fatal à la France. Henri V, profitant des dissentions fomentées par les princes du sang, qui se disputaient le gouvernement de l'état, avait demandé qu'on lui rendit la Normandie, l'Anjou, le Poitou et la Guyenne; et Charles avait appelé aux armes toute sa noblesse. On avait succombé encore une fois à Azincourt, le q6 octobre i4i5.

Les princes français, en se rapprochant, pouvaient bien faire face aux Anglais; mais Jean -sans- Peur , attiré traîtreusement à une entrevue, fut assassiné sur le pont de Montereau , et paya de son sang le meurtre du duc d'Orléans, qu'il avait commandé sept ans auparavant. Sa mort ajouta beaucoup aux calamités publiques, car Philippe-le-Long, son fils, pour le venger, s'unit à Henri V et à Isabeau de Ravièrc .

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femme de Charles VI. Cette mère dénaturée aima mieux s'allier avec un étranger, que de défendre les droits du Dauphin , son fils. Le Roi étant retombé dans sa folie , la régence fut donnée à Henri d'Angleterre , comme s'il y eût eu des droits du fait de son épouse , Catherine , dernière fille de France. Il fit son entrée à Paris , et n'y fut point troublé dans son usurpation. Une moitié de la France avait embrassé son parti. Quant à la Rochelle , inébranlable dans sa fidélité au Roi et à son hoir mâle , elle se portait avec ardeur à la défense du Dauphin. Elle fermait ses portes aux Bourguignons , courait sus aux Anglais et se mettait en état de soutenir un siège... En général, le Dauphin trouvait dans les provinces éloignées de Paris , des défenseurs à la monarchie , et réveillait facilement dans les cœurs la haine de l'étranger. Il se faisait surtout de nombreux amis dans l'Anjou , le Poitou et l'Aunis.

Pendant qu'il se fortifiait , la faction des Anglais s'affaiblissait chaque jour par ses propres fureurs et par un retour naturel des Français vers le sang de leurs rois. Henri V et Charles VI venaient de mourir ; l'un laissait une régence pour achever la conquête du royaume ; l'autre emportait le prértexte des divisions des princes français... Les affaires du Dauphin s'étaient évidemment améliorées dès la mort du roi d'Angleterre. Cependant le duc de Bretagne demeurait attaché aux Anglais, et,

pour les servir, il s'était jeté en Poitou avec une armée. Le Dauphin, craignant quelque entreprise sur la Rochelle, y accourut pour la défendre. C'est alors que peu s'en fallut qu'un accident n'engloutît le dernier espoir de la monarchie , et ne la livrât aux étrangers.

Le Dauphin était arrivé dans la ville , et il y présidait un grand conseil dans une maison qui faisait le coin de la rue du Coq. Il y avait beaucoup de monde, et le plancher de la salle haute où l'on était se trouva trop faible; il fléchit, s'enfonça et ensevelit tout le conseil sous ses débris. Heureusement pour le Dauphin qu'on avait établi son siège dans un enfoncement ménagé dans la muraille , qui était fort épaisse : ainsi il demeura seul en place au milieu des ruines. Il y eut grand nombre de blessés , et on compta parmi les morts Jacques de Bourbon , jeune prince qui donnait beaucoup d'espérances.

Ce fut quelques jours après qu'on apprit la mort de Charles "VI. On proclama aussitôt à la Rochelle son légitime héritier roi de France , et on y fit éclater la plus grande joie, quoique la fortune de Charles VII semblât réserver encore bien des pertes et des malheurs à ses amis.

Et l'on ne s'arrêta point à de vaines démonstrations d'amour : la commune aida le Roi de ses deniers , et grand nombre de nobles du pa\ s

suivirent ses bannières; et cinq ans après, une femme Rochelaise nommée Catherine, prétendit être inspirée d'en haut en faveur du Roi , comme la Pucelle ; seulement , au lieu d'encourager les soldats à combattre , elle exhortait le peuple à fournir de l'argent. En i4^4? surtout, Charles put estimer à sa juste valeur le prix de la fidélité des Rochelais. Ils ouvrirent leur port à ~,ooo Ecossais qui allaient renforcer son armée. La Rochelle était le seul point où les secours qui lui venaient de l'étranger pussent prendre terre : tout le reste de la côte était soumis aux Anglais. Mais le ciel devait faire encore plus pour Charles VII ; et toutes les ressources de la. monarchie devenaient inutiles sans le courage inspiré de Jeanne d'Arc...

Dès que le siège d'Orléans fut levé , le Roi l'écrivit de sa main à ses bien aimés et fidèles bourgeois de la Rochelle. Ils s'assemblèrent aussitôt dans l'église de St.-Barthélemy, et ils décidèrent qu'on ferait sonner toutes les cloches, qu'on chanterait le Te Deum. Le soir, on alluma des feux de joie par les carrefours; le lendemain il y eut une procession générale , et on fit distribuer des gâteaux à un grand nombre de petits enfans , afin qu'ils criassent par réjouissance devant la procession : Noël! Noël!

Cette guerre, à laquelle les Rochelais prenaient un si vif intérêt pour l'amour du Roi, ne se faisait sentir dans l'Aunis que par les secours

d'argent et d'hommes qui en sortaient. Le théâtre des combats était surtout en Normandie et en Picardie. Mais une querelle envenimée étant survenue entre le comte de Richemont , connétable de France et Georges de la Trémouille , favori de Charles VII, le Poitou et l'A unis, où ces deux seigneurs avaient de grands biens , furent aussitôt dans une terrible confusion. Après avoir interposé vainement son autorité , le Roi envoya des troupes sous les ordres du sire d'Albret. Il y eut trois armées en mouvement et autant de partis dans les campagnes Rochelaises. L'île de Ré , Marans , Benon , Châtel-Aillon passèrent de main en main, avec un grand dommage, pour le commerce et les champs des Rochelais. Enfin le roi de France fut le plus fort , et il fit meftre des garnisons à Marans et dans l'île de Ré, pour être sûr que les deux rivaux que l'on avait amenés à un accommodement ne recommenceraient pas à troubler la province.

Ces événemens se passaient pendant la mairie d'honorable et sage homme Jean Doriole , de qui descendit le chancelier de France de ce nom.

Malgré les pertes qu'avait éprouvées la Rochelle, on ne s'y refusa pas à soulager l'Université de Poitiers qui , fondée depuis peu , avait grand besoin d'argent pour étendre son enseignement.

L'affluence des marchands bretons et castillans était telle dans le port, que leurs princes, avec

l'autorisation de la commune, y établirent un juge pour terminer les différends qui surviendraient entre eux au sujet du commerce.

Les Anglais étaient toujours maîtres de la Guyenne , et le repos de la France , mais surtout celui de la Rochelle , était incessamment troublé. En i433, ils surprirent Mornac sur la Seudre. Ce point n'avait guère d'importance que parce qu'il donnait de grandes facilités pour troubler le commerce des Rochelais : aussi cette nouvelle leur ayant été apportée , tout fut en mouvement parmi eux. Le maire fit aussitôt sonner la cloche de l'échevinage ; il y eut conseil général, et dès le soir même, il fut arrêté que les bourgeois s'armeraient pour aller reprendre Mornac. Ils y mirent tant de diligence que, huit jours après, 5oo citoyens répartis sur neuf grands navires, arrivèrent sous les murs de la place. Le seigneur de Pons ne tarda pas non plus à y venir, et on convint avec lui qu'il attaquerait du côté de la terre. Il y avait encore un moyen d'inquiéter l'ennemi : c'était de ravitailler la tour de Mornac , où Jean de Gast , commandant pour le Roi , s'était retiré avec ï 1 hommes , sa femme et ses enfans. Il incommodait fort les Anglais; mais il manquait de vivres, et si on ne lui en faisait passer, il allait être obligé de se rendre. Gast avait donné connaissance de sa détresse en lançant sur les vaisseaux une flèche avec un billet. On lui envoya par le même moyen

une ficelle , avec l'avertissement de tirer à lui. Un double cable venait après. Il coulait sur deux poulies dont l'une devait rester attachée au bout du mât d'un fort navire, et l'autre être fixée au sommet de la tour. Le moyen réussit à merveille , au grand étonnement des ennemis, qui avaient commencé par en rire. De Gast fut pourvu ainsi de pain , d'eau, et de ce qui lui était indispensable. D'abord on attendait la nuit pour cette manœuvre , et on y mettait la plus grande prudence ; mais quand les subsistances premières furent assurées, ceux de la Rochelle voulurent s'égayer aux dépens des Anglais , et ils entreprirent de faire voyager dans les airs jusqu'à des chevreaux et des pourceaux vifs. Dans la place , on dressait des échafauds ; on alongeait de longues perches, le tout en vain.... Les chevreaux et les cochons arrivèrent au milieu des cris de joie et des railleries des assiégeans.

Du côté des Rochelais , le courage égalait l'adresse : ils multipliaient leurs assauts, ne voulant pas donner le temps aux Anglais de recevoir des secours de Bordeaux. Encore un effort , et Mornac devait tomber en leurs mains. Une nouvelle attaque est résolue pour le lever du jour : le seigneur de Pons en est instruit ; et, soit par un sentiment jaloux et intéressé, ou bien par une humanité peu commune dans ce temps, il reçoit, dans la nuit , les ennemis à composition , et leur donne passage par son camp. Les Rochelais perdaient à-la-fois un

trophée et une indemnité aux grandes dépenses qu'ils avaient faites. Leur indignation devenait encore plus grande, par le spectacle de leurs hommes d'armes les plus distingués qu'ils allaient rapporter chez eux, morts ou blessés. Au nombre des premiers, on comptait le capitaine A rchambaud Gâte -Bois et Jean Caillerot , inventeur de la ruse qui avait ravitaillé la tour ; parmi les seconds , Jean Leboursier, Guillaume Vincent, Jean de Treulon , André Chandenier, Jean Bailli.

Le commerce de la Rochelle était délivré d'un dangereux voisinage , et les expéditions de vins pour la Flandre étaient plus nombreuses que jamais. On en sacrifia une pour faciliter l'entrée du port à Marguerite d'Ecosse, la fiancée du Dauphin. Le vaisseau qui portait la princesse venait d'être signalé. Mais une flotte anglaise croisait dans ces parages pour l'arrêter. Alors on fait sortir à dessein plusieurs navires chargés de vins ; l'ennemi s'attache à cette proie, et le vaisseau de Marguerite lui échappe.

Le Roi exempta les Rochelais de l'impôt de ï2 deniers par livre qu'il avait mis sur toutes les marchandises, et diminua les droits sur leurs vins; de plus , il leur concéda plusieurs terrains qu'il possédait encore auprès du port. Toutefois les privilèges de la ville semblaient remis à son bon plaisir. Dans le voyage qu'il fit en Saintonge et en Aunis , pour châtier le seigneur de Pons et

Georges de la Trémouille , qui avaient encouragé5 le Dauphin dans sa révolte, il leva sur les Rochelais plusieurs impôts arbitraires ; et ce n'était pas la première fois qu'il violait leurs franchises , car déjà il avait prolongé dans la mairie le sire Laurent Desnorp au-delà de son année. Le Roi était devenu bien fort avec son armée permanente. Il fallait que tout pliât sous son autorité, et les communes perdaient leur liberté , comme les grands seigneurs , leur pouvoir anarchique.

Ce n'était plus que conflits d'autorité à la Rochelle entre les officiers royaux et les maires et les échevins. On était sans cesse en appel à Paris ou à Bourges , séjour ordinaire de Charles VU. Le gouverneur disputait au maire le commandement militaire de la ville. On n'exigeait seulement pas des citoyens la taxe pour les gens de guerre , quoiqu'ils en fussent déclarés exempts par toutes leurs chartes , mais encore on leur envoyait des soldats en garnison , et ils en étaient grandement foulés , tant parce que leur entretien était fort coûteux , que parce qu'ils commettaient dans le pavs des désordres de toute espèce. Dans le même temps, la commune s'affaiblissait par la corruption des anciens principes. On recevait de jour en jour, avec plus de cérémonie, plus de magnificence , les gouverneurs et ofliciers royaux . et l'on donnait la place de maire à des bourgeois qui avaient quitté la ville pour s'attacher à la

cbur. Dans leur administration d'une année, ils se gardaient bien de compromettre l'espoir de tonte leur vie , fondé sur la faveur du Roi. Ainsi , avant la mort de Charles VII , les choses en étaient venues à ce point, que Jean Bureau, trésorier de France et grand-maître de l'artillerie, sortant d'exercer la mairie à la Rochelle, avait reçu à la cour le titre honorifique de maire perpétuel de cette ville, et qu'un de ses prédécesseurs, Pierre Boutin, avait été obligé de se donner beaucoup de mouvement pour empêcher qu'on ne le dépouillât du droit de taxer le pain et les autres denrées de première nécessité, et de surveiller la police des rues.-

L'ardeur pour la guerre ne s'affaiblissait pas et les Rochelais saisissaient surtout les occasions de se signaler sur mer. Charles VII leur ayant mandé de venir avec leur flotte dans la Gironde, pour l'aider à réduire Bordeaux qui tenait toujours pour les Anglais, ils y accoururent sur 16 vaisseaux bien armés; et ayant rencontré ceux des ennemis, ils leur livrèrent un grand combat, et remporta rent une victoire signalée qui prépara la réduction de Bordeaux. Jean Leboursier, échevin, se couvrit de gloire en cette occasion.

Quatre ans après, Mérichon d'Huré étant maire, plus.eurs vaisseaux anglais menacèrent encore les côtes d'Aunis. La ville arma promptement un grand navire appelé la Nef de Pierre Geiuilz; on alla audacieusement à l'ennemi; et il eût été forcé de prendre

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la fuite, tant l'attaque était violente et bien soutenue , sans une tempête qui survint tout-à-coup et dura vingt-quatre heures. La Nef de Pierre Gentilz ne put tenir le large et vint se briser sur la côte de Laleu : il y périt plus de ioo personnes. Les Anglais échappant à tous les dangers , recommencèrent à inquiéter les campagnes Rochelaises; mais, trouvant de ce coté du monde pour les repousser, ils se rabattirent sur l'île de Ré, le jour de la Toussaint, pillèrent le bourg de la Flotte, et emmenèrent plusieurs habitans de marque. Après cela on eut quelque repos, jusqu'en \l\6i , que les Anglais parurent de nouveau sur les côtes, et essayèrent de descendre à Laleu. On fut si prompt à y conduire quatre grandes pièces de canon , qu'on avait fondues depuis peu dans la ville , et à y rassembler les milices du pays , qu'il fallut bien que l'ennemi allât chercher fortune ailleurs. Il se tourna encore du côté de l'île de Ré , pilla les habitans et incendia l'abbaye des Chateliers.

Six ans après , Louis XI , qui avait succédé à Charles VII , son père , ordonna à la commune d'équiper n vaisseaux contre les Bretons. Il voulait se venger de leur duc, qui avait donné de l'appui aux mécontens du royaume. Le maire fit la revue des gens de guerre et des matelots à Chef-de-Bois ; puis la flotte mit à la voile , le i.er mai , sous la conduite de Guillaume de Combes , échevin. Les ennemis en furent fort mal

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traités, et le duc de Bretagne fit bien vite la paix pour appaiser les cris de ses marchands , que les vaisseaux de la Rochelle ruinaient.

Dans ce temps, Mérichon de la Gort était maire et donnait un bel exemple à ses successeurs. On avait commencé à bâtir la Tour de la Lanterne, en i/i45; puis on avait abandonné les travaux , faute d'argent : Mérichon fit de grandes avances à la commune , et ce bel édifice se termina. Sa pyramide octogonale était percée à jour au sommet, et on y allumait chaque soir un large fanal qui servait de phare aux vaisseaux.

Mérichon construisit de plus , à ses frais , un abreuvoir pour les chevaux, et un lavoir public qui allait de la nouvelle Tour jusqu'au pont de la Verdière. Aussi n'était-il pas moins bien venu de ses concitoyens que de Louis XI qui, à l'expiration de sa mairie , l'envoya en ambassade à la cour de Castille. \

Les privilèges de la commune allaient toujours s'affaiblissant , et on ne prenait plus la peine de déguiser les usurpations. Le Roi faisait ce qu'il jugeait le plus avantageux pour lui , sans tenir compte des coutumes et des franchises de ses sujets. Par un des articles du traité d'Ancenis, il avait donné à son frère la Brie et la Champagne en apanage ; mais craignant qu'une fois en possession de ces provinces , le duc de Berri ne se laissât aller entièrement à l'influence de son voisin , le duc de Bour-

gogne , il résolut de lui faire accepter en échange la Guyenne , l'Aunis et la Rochelle ; il y parvint, et le seigneur de Lescun se présenta pour prendre possession de la ville au nom du prince. D'abord les Rochelais tentèrent de résister, disant qu'on ne devait pas les détacher de la couronne de France ; mais le Roi les convainquit , tant par autorité que par persuasion. Des commissaires arrivèrent le 11 mai i4^95 le seigneur de Lescun jura le maintien des privilèges au nom du duc de Guyenne, son maître, et prit aussitôt possession du gouvernement. Quelques mois après, le duc vint en personne : on le reçut magnifiquement. Peut-être voulait-on lui faire perdre le souvenir de la résistance qu'avait trouvée d'abord son envoyé ; peut-être , plutôt , que le changement de maître n'avait blessé les citoyens qu'en ce qui touchait leurs privilèges.

Les bourgeois les plus marquans, tous à cheval, allèrent attendre le prince à la Moulinette. Là , on lui présenta les clés de la ville. Il s'empressa de les rendre au maire. A Tasdon , le cortège rencontra le clergé en procession. Lorsqu'on fut arrivé aux portes , le duc fit son serment , et reçut celui des officiers de la commune ; puis il s'avança par la ville sous un dais magnifique porté par des échevins. Il arrivait à la seconde porte de l'enceinte , quand une jeune et belle fille , richement parée, descendit d'une tour et

vint lui offrir un cœur d'argent. Cette scène avait été inventée pour exprimer au duc que la Rochelle , vierge , c'est-à-dire , chaste et entière en sa fidélité , lui donnait en ce jour le cœur de tous ses habitans. Sur le pont de St.-Sauveur , contre les anciens murs, il y avait trois échafauds bien décorés, où 120 petits enfans, tous vêtus de blanc, répétaient à grands cris : Noël ! Noël ! Au canton du Change, dit de la Caille, on avait figuré une fontaine gardée par quatre hommes déguisés en sauvages ; plusieurs demoiselles aussi vêtues de blanc, se tenaient à l'entour, chantant des poésies en l'honneur de Mgr de Guyenne. D'autres scènes nobles et joyeuses , étaient préparées ainsi jusqu'à l'église de St.-Barthélemy, où le prince alla faire ses prières; après quoi il se rendit au logis de Jean Mérichon, qui eut l'honneur de le recevoir: le lendemain, on lui offrit i5o marcs d'argent en vaisselle , pour son joyeux avènement.

Sur ces entrefaites, Louis XI soutenait la cause de Henri VI , qui venait d'être renversé du trône par l'usurpateur Edouard. Le duc de Bourgogne se déclara pour le parti contraire , et en même temps il offrit sa sœur en mariage au duc de Guyenne. Cette alliance surtout effrayait le Roi, et il s'y opposait de tout son pouvoir. Son frère en était fort irrité, et se préparait à la guerre. Louis XI , qui n'avait recours aux armes que lorsqu'il n'y avait plus rien à attendre des traités,

demanda une entrevue au duc de Guyenne. Il fut convenu que la rencontre aurait lieu au passage du Braud , sur la Sèvre niortaise , et une grille de fer qui coupait le pont, resta d'abord fermée entre les deux frères. Il n'y eut rien d'arrêté le premier jour, mais on s'entendit, et le Roi, le lendemain, à son retour de Puiraveau où il était allé coucher , fit lever la grille et embrassa le duc aux cris de joie des seigneurs de France et de Guyenne , qui étaient présens.

Louis ne garda que peu de temps l'empire, que cette entrevue lui avait fait reprendre sur son frère , qui se remit bientôt à mêler ses projets à ceux du duc de Bourgogne. Tout - à - coup , une armée descend dans l'Aunis, le Roi la suit de près , et on apprend que le duc de Guyenne est empoisonné.

A l'apparition des gens de guerre , la consternation se répandit à la Rochelle. Une dyssenterie terrible venait d'y faire périr plus de 3,ooo personnes , et on se voyait encore menacé d'un siège. Louis XI fit savoir qu'il était à Surgères , et qu'il voulait qu'on lui envoyât une députation. On choisit les sieurs Roullin , Pierre et Fétis. Ils allèrent trouver le Roi , qui leur dit aussitôt qu'il fallait que la Rochelle lui ouvrît ses portes. Les députés repoussèrent d'abord cette demande avecvivacité. « Nous avons prêté serment à Mgr de Guyenne, dirent-ils; c'est vous-même qui l'ave/

voulu, et nous ne pouvons retourner à la couronne de France , à moins que notre seigneur ne nous remette nos sermens. » Le Roi jugea bien les circonstances et eut recours aux menaces ; il y mêla aussi quelques belles promesses. Cependant les Rochelais, fort inquiets, et ne sachant pas lequel finirait par être le plus redoutable, de Louis ou du duc de Guyenne , que le poison n'avait pu encore faire mourir, demandèrent du temps pour écrire à Bordeaux. Mais le Roi faisant de nouvelles menaces , et s'avançant avec son armée vers la ville , il y eut force de lui en ouvrir les portes. Langlaisd'Angliers était de tous les bourgeois celui qui avait plaidé avec le plus de chaleur la cause du duc de Guyenne. Aussi redoutait-il la colère de Louis XI. Il alla donc se jeter à ses pieds , comme il était à prier dans l'église de Notre-Dame. « Pardon , lui cria-t-il , pardon , au nom de la Ste.- Vierge ! » — « Qui ètes-vous , lui demanda le prince surpris ? » Quand il eut dit son nom, Louis fit un geste menaçant ; mais il se radoucit tout-à-coup , et , faisant le signe de la croix, il lui dit : « Puisque tu m'as supplié de par ma bonne dame et maîtresse, je te remets la peine de ton offense. »

Cependant il faut croire qu'il n'avait rien vu de bien offensant dans la résistance des Rochelais , puisqu'il leur accorda pour gouverneur un de leurs concitoyens dont ils connaissaient le dévoûment aux intérêts de la ville : c'était Jean Méri-

chon , seigneur d'IIuré. Sans doute que l'on avait appris la mort du duc de Guyenne, et que le Roi , témoin du vif enthousiasme qu'on fit éclater alors pour lui, fut assuré qu'on ne s'était d'abord opposé à ses desseins que par des principes de fidélité qui allaient tourner à son avantage, puisqu'il était héritier de son frère.

Et cette nomination ne fut pas le seul de ses bienfaits : il fonda en faveur du pays cette espèce de patente nommée depuis lettre de marque , par laquelle les marchands étrangers pouvaient venir trafiquer à la Rochelle, même en temps de guerre, et les navires Rochelais avaient droit d'étendre leur commerce jusqu'en pays ennemi.

La ville, dès ce temps, était pavée en entier; les rues étaient tenues proprement , et de bonnes mesures de police les rendaient sûres et praticables même pendant la nuit. Il y avait plusieurs beaux monumens. Aussi Louis la visita-t-il curieusement pendant les trois jours qu'il y resta. Dans une de ses courses il monta à la tour de la Chaîne... Là , étonné du magnifique aspect de la mer ; songeant à la facilité de l'accès pour les vaisseaux , à la sûreté des rades , puis revenant à contempler les fortes murailles de la ville qui, par un heureux concours de circonstances et de localités, pouvait arrêter les plus grandes années, il s'approcha dune fenêtre , en fronçant les sourcils , et avec un diamant qu'il portait à son doigt.

$1 grava ces mots sur les -vitres : O la grande Jolie ! Il songeait à celle d'avoir cédé la Rochelle à son frère.

Dès le même jour il remit des sommes considérables au maire pour l'amélioration du havre ; il accueillit à sa table les marchands les mieux famés , et il descendit principalement avec eux à cette familiarité singulière qui lui gagnait le cœur du peuple , pendant que lui-même ne cherchait qu'à surprendre ses secrets. Il alla jusqu'à marchander l'hôtel de Mérichon pour en faire une habitation royale. Sans doute il n'y voulait pas demeurer : la Rochelle était trop éloignée du centre de son royaume , mais peut-être ce prince songeaitil que, dans un grand danger, ce lui serait un meilleur asile que le château de Plessis-les-Tours. Dans la suite il renonça à son projet, et les Rochelais s'en réjouirent : ils n'avaient déjà que trop perdu de leurs franchises , et le séjour du Roi chez eux eût achevé la ruine de leurs libertés.

Déjà en 1462 il leur avait envoyé un maire de Paris ; l'année suivante , sans demander leur consentement, il les avait rendus caution d'une somme de 25,ooo doubles ducats qu'il devait au roi de Castille. Il ne cessait d'influencer l'élection des maires et autres officiers municipaux , et , à défaut de tailles , il exigeait des dons énormes. II fallait qu'on entretînt et qu'on souffrît dans l'intérieur de la ville ses francs - archers et autres

hommes de guerre.... La résistance était impossible : le Roi avait réuni à-peu-près tous les pouvoirs dans sa main; ses armées étaient nombreuses, dévouées et à l'école d'une discipline inconnue jusqu'alors. On voyait les conseillers , les défenseurs les plus dévoués des princes, ses ennemis, passer quelquefois dans sa cour et servir ses intérêts. Et puis il comprimait les grands seigneurs qu'on n'aimait pas beaucoup ; de plus il colorait toujours par de belles paroles ses entreprises sur les franchises de ses bourgeois; il favorisait le commerce et traitait bien les marchands. Ainsi les Rochelais ne songeaient pas à la révolte , mais ils gémissaient et tournaient leurs espérances du côté du ciel. Ils commencèrent à faire chanter le veni Creator avant que de procéder à l'élection de leur maire. Cette circonstance valut aux chantres et aux clercs la permission de faire venir annuellement dix pipes de vin de l'île de Ré sans payer le droit.

Dans le même temps , les Cordeliers que Jean Mérichon avait fondés en dehors de la ville , tout près Notre-Dame de Cougnes , tinrent leur premier chapitre et firent une grande procession, s'arrêtant à chaque église pour y prêcher.

En i47^» le Roi tira encore bien des deniers à la commune : il l'obligea à faire les frais d'un armement pour porter les ambassadeurs de France en Portugal. Le maire , par compensation , fut

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autorisé à mettre diverses taxes sur tous les bourgeois et habitans : entre autres , une pour le nettoyage des rues, dont personne n'était exempt, pas même les ecclésiastiques.

Ce fut Pierre de la Sausaye qu'on nomma maire en 1478. Affligé des difficultés que lui faisaient les officiers du Roi et des doutes qu'ils affectaient de manifester en toute occasion sur les privilèges du pays , il ordonna qu'on en ferait l'inventaire , puis qu'on en tirerait deux copies bien écrites sur parchemin et richement reliées, avec ses armes et celles de la ville sur la couverture. Ce fut un bel ouvrage, mais bien inutile pour le moment, car Louis XI ne cessa de lever de forts impôts et d'agir suivant son bon pkisir pendant tout le reste de son règne. Il demanda beaucoup d'argent pour ses Suisses en 1480, et l'année suivante, ne trouvant à son gré aucun des trois candidats à la mairie de la Rochelle , il exigea qu'il y eût une nouvelle élection. Sire Riboteau était son homme , et on le choisit.

Enfin il mourut. Les Rochelais reprirent courage en voyant un roi de treize ans et une régence. Ils firent paraître la ferme volonté de rentrer dans ce qu'ils avaient perdu , et lorsque la révolte du duc d'Orléans , depuis Louis XII , nécessita de nouveaux impôts , et l'appel du ban et de l'arrièreban , les bourgeois de la Rochelle se firent exempter en raison de leurs privilèges. On ne se montrait

Qo HISTOIRE

pas si difficile lorsque les intérêts de la commune étaient compromis dans les tourmentes politiques. Ainsi la guerre s'étant allumée entre le roi de France et le duc de Bretagne, on ne refusa point d'équiper des vaisseaux pour inquiéter et combattre les Bretons. La dépense qui s'ensuivit n'empêcha pas de rebâtir l'hôtel de l'échevinage avec un grand luxe d'architecture et de sculpture. (*)

Peu de temps après, le royaume s'accrut d'une belle province. Anne, héritière de Bretagne, donna sa main à Charles VIII. Maximilien d'Autriche qui l'avait espérée pour lui se ligua avec Henri VII , roi d'Angleterre , et menaça d'envahir la France. Le commencement de la guerre fut malheureux pour les deux alliés. La Flandre allait redevenir province française. Mais elle était oubliée à la cour cette politique de Louis XI par laquelle il n'entreprenait rien au dehors afin de plus entreprendre au dedans. Charles VIII , pressé d'aller conquérir en Italie l'héritage de Charles d'Anjou, traita au détriment de son royaume avec Henri et Maximilien : il sacrifia le Roussillon pour s'assurer la paix du côté de l'Espagne ; après quoi il partit pour l'Italie. Cette expédition brillante , mais malheureuse , épuisa les trésors de la France. 11 fallut encore pressurer les peuples pour subvenir aux frais d'une guerre qui semblait ne devoir plus s'éteindre. La marine surtout deve-

DE LA ROCHELLE. 6ï

liait nécessaire , et on n'avait point de navires. Les Rochelais ne pouvaient manquer d'être mis à contribution dans cette circonstance. Ils fournirent leurs vaisseaux et leur argent sans trop se plaindre. Dans un siècle guerrier , et qui n'abandonnait pas sans regrets les souvenirs et les habitudes de la chevalerie , on était porté d'amour pour un roi qui , avec 7,000 Français , avait triomphé à Fornoue de 3o,ooo ennemis , et les chants de gloire étouffaient les murmures.

Au milieu de ces soins militaires, de ces expéditions transalpines , la royauté suivait ses projets d'asservissement. L'avantage d'avoir des lois écrites coûtait plus d'un privilège aux communes. Quant au pouvoir féodal , il se trouvait tellement déchu qu'il fallait la permission du Roi pour élever ou seulement réparer un château fort. Mais aussi , tandis que la puissance monarchique , en se développant , absorbait les franchises des divers ordres de l'état , l'imprimerie était inventée ; les lettres, les arts arrivaient d'Italie, à la suite de nos guerriers , et jetaient les fondemens de nouvelles et plus sûres libertés ; les Portugais frayaient le chemin de l'Indostan , et donnaient l'essor à la navigation : Christophe Colomb découvrait l'Amérique.

La Rochelle devait participer à tous ces fruits de l'industrie humaine. Mais déjà, depuis longtemps, le goût des arts y avait pénétré; plusieurs

savans célèbres avaient reçu la vie et les premiers principes des lettres dans ses murs; et parmi ses échevins, il y en avait d'un esprit assez libéral pour donner à leurs frais des spectacles à leurs concitoyens. On ne passera pas sous silence ce qui fut fait en ce genre dans l'année 1 49 1 • Pierre Barbin, docteur en droit , Seguin-Gentilz , Hilaire Guy, Balthasart Duperrat , Jean Richier, Jacques Basfat et. François Simon , échevins et pairs de la ville, élevèrent à leurs dépens un magnifique théâtre sur la place, pour y faire jouer le Mystère de la Passion de N.-S. Vingt mille étrangers y accoururent. Un ancien annaliste rapporte que ce fut la passion la plus triomphante qui se fût jamais vue ; la fête coûta 4>ooo livres : ce qui ferait environ 4 1,000 francs de notre époque.

Peu auparavant, le duc d'Angoulême avait désiré visiter la Rochelle , et du bourg d'Aytré il avait envoyé en avant le comte de Taillebourg , son beau-frère , pour prévenir le maire qu'il entendait qu'on lui présentât les clés de la ville ; qu'autrement il n'y entrerait pas.

Le conseil avait fièrement répondu qu'il préférait se priver du plaisir de voir le prince , que de se relâcher sur les privilèges du pays , et qu'on ne remettrait jamais les clés de la Rochelle qu'entre les mains du Roi ou de son hoir maie.

Le duc d'Angoulême n'en avait pas moins lai»

gracieusement son entrée, et accepté 2,000 livres pour sa bien-venue.

Pendant qu'on se montrait si jaloux des privilèges honorifiques du pays, on faisait assez bon marché des autres. On laissait tranquillement Charles VIII prolonger de six mois la mairie d'Etienne Leclerc, et désigner Langlais-d'Angliers pour prendre sa place l'année suivante. Les bourgeois sans doute s'habituaient à l'atténuation de leurs franchises , car on ne voit pas que Langlais ait été mal accueilli dans sa charge ; et , à l'occasion de la naissance du Dauphin , on éclipsa dans les réjouissances tout le luxe des mairies passées. On dressa des tables servies par les rues et les carrefours , et l'on donna à boire et à mander à tous venans , aux frais de la commune.

On commençait alors à employer beaucoup l'artillerie : la Rochelle, surtout, fondait de superbes canons. Chaque maire et chaque échevin était obligé d'en donner un à la ville pour son installation. Entre autres, on en fondit trois, dans ce temps, bien remarquables; l'un s'appelait la Mercière, parce que Guillaume Mercier en avait fait présent à la commune. En dessus étaient ses armes, formées par trois limaçons : les deux autres, appelées la Vache et )a Reine Anne , avaient bien dix-huit pieds de longueur.

Charles VIII venait de mourir (*) après avoir

perdu tous ses enfans, et le duc d'Orléans, son successeur, s'était aussitôt annoncé comme le père dii peuple , en refusant le don de joyeux avènement. Chaque jour il donnait un tel ordre aux finances, que, bien qu'il soutînt des guerres malheureuses, les impôts diminuaient sensiblement. La Rochelle avait été soulagée comme les autres villes; mais chargée de payer sur ses revenus le douaire de la veuve du feu Roi, elle fut entraînée par les officiers de cette princesse dans des procès ruineux. Heureusement que les privilèges qu'on obtint dans les villes de Flandre , procurèrent de grands bénéfices aux marchands Rochelais. Un d'eux , Seguin -Gentilz , homme d'une expérience consommée, fut appelé à Paris, par Louis XII, pour éclairer ses conseils sur les intérêts du commerce.

Quelques années après , deux seigneurs des environs de la Rochelle, l'un nommé Jean Chapperon de Queue-de-Vache , et l'autre , Antoine d'Auton , s'ennuyèrent de n'avoir point d'occasion de se mettre en campagne pour guerroyer. Ils formèrent donc le dessein de courir la mer en aventuriers. Ils armèrent deux vaisseaux dans le port et allèrent attendre le bon vent sur la rade de la Palisse. Ils y trouvèrent aussitôt l'occasion de signaler leur vaillance, car deux vaisseaux anglais passant devant eux , sans saluer le pavillon de France qu'ils avaient arboré , ils engagèrent un grand combat contra eux , dont l'avantage leur resta. Mais il*

avaient d'autres vues que de soutenir l'honneur de leur pavillon , et ils se dirigèrent du côté des mers de Flandre , pour y faire du butin. Ils y trouvèrent des gens trop disposés à se défendre, et ils partirent pour la Méditerranée. Leurs prises furent immenses ; mais le Roi dut écouter à la fin ses alliés et ses voisins , qui se plaignaient qu'on arrêtât leurs navires en pleine paix et qu'on usât envers leurs matelots de la plus grande barbarie Antoine d'Anton avait péri dans l'entreprise , et Chapperon restait seul. Il fut pris à Marseille et traduit devant le parlement d'Aix , qui prononça contre lui la sentence de mort. Mais l'estime publique qui s'attachait à toute entreprise aventureuse et guerrière, le mit à même de s'évader et d'obtenir ensuite sa grâce.

A-peu-près dans ce temps là , on fit à la Rochelle un grand exemple d'un maire qui choquait ses concitoyens par son orgueil et qui d'ailleurs était soupçonné de détourner les deniers de la commune. Son nom était Louis Hérault. Il avait pris la place de Jean Mesnard , mort dans les premiers jours de sa mairie. Sa conduite avait d'abord mérité l'approbation de tous ; plusieurs dettes de la commune avaient été éteintes par lui ; il avait fait une loge à la porte des Deux-Moulins , pour y mettre de grosses pièces d'artillerie ; en lui devait encore une belle boîte en argent pour le scrutin des élections. Mais dans

la suite il ne put supporter qu'on l'appelât en riant le seigneur de Riche-fesse, parce qu'il ne quittait plus la saye de camelot et la robe, qu'il ne portait que le dimanche avant que d'être en charge. Il sollicita et obtint l'excommunication contre ceux qui lui donnaient le surnom qui l'offensait. Voyant bientôt que l'honneur qu'il avait espéré de sa place se changeait en dérision , il résolut du moins d'en tirer du profit, et il acheta l'office de contrôleur des deniers , pour l'exercer en même temps que la mairie , ce qui était contre toutes les règles et les usages. Aussi fut-il dégradé par les échevins , soutenus de tout le conseil. Il perdit le droit de bourgeoisie , et fut condamné à porter , pendant deux mois , une vessie de pourceau à son bonnet.

Sur ces entrefaites , Louis VIII d'Angleterre s'unit à la ligue que le pape Jules II avait formée contre Louis XII, et il lui envoya déclarer la ouerre par un héraut. Alors les Rochelais quittèrent tout autre ouvrage pour ne s'occuper que de leurs fortifications. Ils n'épargnèrent ni l'argent ni la peine. La Porte-Neuve fut réparée , celle de Couines eut un boulevard et on fit une douve et un ouvrage avancé devant celle de St.-Nicolas. Le Roi choisissait mal son temps pour demande, de l'artillerie à la commune ; cependant on avait tant d'amour pour lui qu'on se cotisa pour lui faire présent du vaisseau le Saint-Sauveur avec ses canons et ses approvisionnemens de guerre et

lie bouche. Il déclara qu'il était fort content des ïlochelais et leur renvoya leur navire dès qu'il n'en eut plus besoin.

Ce bon prince mourut deux ans après , laissant la couronne au duc d'Angoulème, son gendre et son cousin , qui prit le nom de François Ier (*). Le seigneur de Lautrec, investi par lui du gouvernement de la Guyenne et de l'Aunis, vint à la Rochelle au temps de l'Ascension. Le Roi avait mandé qu'on l'accueillît avec autant d'honneur qu'il se pourrait. Le maire , le clergé et les bourgeois les plus distingués allèrent au devant de lui jusqu'au pont des Salines. Maître Jean Langlais , l'homme le plus disert du pays , lui fit une harangue de bien - venue ; après quoi , on l'amena sous un riche dais au logis qui lui avait été préparé. Les maisons étaient tendues de tapisseries sur son chemin. Toutefois le seigneur de Lautrec et les gentilshommes de sa suite paraissaient peu satisfaits qu'on se fût obstiné à ne pas remettre les clés de la ville entre les mains du nouveau gouverneur. C'était beaucoup en effet d'avoir osé les refuser à celui qu'il fallait recevoir avec tant de marques de respect et de soumission , et dont la charge était déjà une violation des privilèges de la commune.

Les pertes que le commerce éprouvait depuis quelque temps avaient un peu altéré la bonne

6g HISTOIRE

foi des Rochelais. Plusieurs d'entre eux s'étaient mis à expédier du vin dans des pipes qui n'avaient pas la grandeur accoutumée. Ils faisaient de forts bénéfices, mais en décréditant leur pays. Les honnêtes marchands qui s'en tenaient aux anciennes futailles ne cessaient de se plaindre. L'abus devint intolérable. Alors le maire fit des perquisitions dans tous les celliers et les magasins de tonnellerie , mit les délinquans à l'amende et jugeant qu'un grand exemple était nécessaire , il fit brûler par la main du bourreau la moitié de la cargaison d'une gabarre qui avait apporté de la rivière de Charente des pipes qui n'étaient pas de jauge.

La peste était revenue , et la ville surtout en était maltraitée. Ceux qui avaient des demeures à la campagne s'y réfugiaient, et le brave maire n'avait plus autour de lui assez d'officiers pour l'administration de la commune. Son dévoûment, son noble exemple ne suffisaient pas pour retenir les coélus , les échevins. Il eut recours à la menace et aux punitions, et il se fit autoriser, par ce qui restait des membres du conseil, à dégrader de leurs charges et emplois communaux ceux qui , sous trois jours, ne seraient pas rentrés dans la ville. Les uns revinrent , les autres furent remplacés avec l'agrément du Roi.

La famine , compagne ordinaire des grands fléaux , se fit aussi sentir à la Rochelle dans cette mauvaise année. Le boisseau de farine valait onze

écus au minage , encore était - on menacé d'en manquer à ce prix. Le maire eut recours à une mesure que son siècle autorisait sans doute , mais qui dans celui-ci semblerait violente et tyrannique : il fit saisir plusieurs navires chargés de grains, qui étaient en rade de la Palisse à attendre un bon vent pour l'Espagne. Il en partagea la cargaison aux habitans , à raison de 5 sols par boisseau. Tout fut enlevé en huit jours ; on en remit l'argent aux capitaines des navires et on ne voit pas qu'il se soit élevé dans la suite de réclamations à ce sujet.

Jean de Conan qui fut maire l'année suivante, ne se montra pas moins zélé pour le bien public que son prédécesseur. On lui avait donné une marque éclatante de faveur en lui adjoignant pour coélus ses deux gendres , Pierre Mervaut et Pierre Rousseau. Il était bien digne de concentrer ainsi dans sa famille le pouvoir communal. Il commença par consacrer à l'éducation de la jeunesse une grande maison qu'il avait vis-à-vis l'église de St.-Barthélemy. Dans la suite il fit réparer à ses frais les autres écoles publiques qui en avaient tellement besoin que les maîtres et les écoliers y tombaient tous malades. Il fonda en» core la chapelle des frères prêcheurs, près Notre- Dame, en mémoire des fidèles trépassés, et aussi pour qu'on y priât les sacrés noms Jésus-Marie, pour la prospérité du roi de France. La commune f

-o HISTOIRE

.'i l'élection de chacun de ses maires, faisait un don au gouverneur. Jean de Conan demanda qu'il fût à sa charge et dépensa dans cette occasion plus de So écus. Il ne cessa d'aider les pauvres qui souffraient beaucoup à cause de la cherté de toutes les denrées.

François Ier n'abandonnait pas les prétentions de ses ancêtres sur le duché de Milan. Il était sans cesse excité à les faire valoir par ses courtisans et la noblesse du royaume qui , depuis qu'elle avait perdu son indépendance, mettait sa gloire et presque son honneur dans le lustre guerrier de son Roi. Les communes qui devaient supporter la dépense de l'expédition , la craignaient sans en blâmer le dessein. Elle fut résolue et on imposa de fortes contributions sur les villes de France. La Rochelle fut taxée à 3,ooo livres. Après les malheurs qu'elle venait d'éprouver, cette somme était exorbitante. On déclara qu'on ne pouvait payer, bien qu'on fût menacé de perdre les privilèges , de voir les deniers de la commune saisis et les bourgeois récalcitrans mis en prison. Le Roi à la fin se contenta de 1,000 liv., mais il conserva un peu d'animosité contre le pays.

Cette année là , le maire de St.-Jean-d'Angélv vint à la Rochelle. Il fut convenu dans le conseil qu'on le recevrait d'une manière fort honorable , et on lui lit présent de deux martes, et de quatre peaux de maroquin. On lui fournit six tore lies et six

bouteilles de vin par jour pendant tout le temps qu'il demeura dans la ville. Enfin le sieur de Conan l'alla voir en grande cérémonie et lui laissa deux sergens et quatre gagers pour l'accompagner par les rues quand il sortirait. On répara dans le même temps les murailles de la ville en plusieurs endroits et on fit l'éperon de la porte des Deux- Moulins, pour arrêter les pierres que la mer poussait de ce côté entre les tours du Port. Tous les officiers de la commune n'étaient pas animés de l'amour du bien public comme Noble et sage maître Jean de Conan. Quelques-uns au contraire ne s'occupaient que de leurs intérêts particuliers. Ils recherchaient les emplois lucratifs et les perceptions de deniers, ce qui, d'après les anciennes coutumes de leur collège , leur devait être interdit. Le reste des bourgeois s'en trouvait mal , parce qu'on employait souvent son pouvoir de maire, de coélu ou d'échevin au profit de sa charge fiscale. Ainsi la désunion se mit entre les citoyens , lorsque toute la concorde des anciens temps eût suffi à peine pour résister à l'empiétement continu de la royauté. La mésintelligence éclata aussitôt après le premier voyage de François Ier à la Rochelle. Il y était venu en allant en Guyenne. L'argent lui manquait et il mettait de nouvelles impositions sur les villes du royaume. Cependant , comme il avait juré à la porte de la Rochelle le maintien des libertés de la commune, il laissa les choses dans l'état

passé, par rapport aux maire , échevins et pairs, mais révoqua pour tous les autres l'exemption de subsides et d'impôts. On réclama , mais en vain. Alors , soit qu'on vît avec jalousie le privilège des officiers et pairs communaux , ou bien que ceux-ci se fussent portés nonchalamment dans une instance qui ne les intéressait pas directement , les bourgeois et autres particuliers de la ville commencèrent à déclamer tout haut contre leurs magistrats. Ils portèrent un œil curieux et défiant sur les recettes et les dépenses publiques, enfin ils déclarèrent qu'ils se croyaient exempts de divers menus droits qui se payaient au maire et aux autres officiers. Quelques-uns poussèrent l'obstination jusqu'à se laisser plutôt retenir prisonniers. La commune eut à suivre cent procès qui lui furent intentés par des particuliers devant la cour de Paris. Elle les perdit , fut déclarée avoir agi abusivement, et entraînée en 5 ou 6,000 livres de frais. Les haines s'envenimèrent, et des citoyens égarés, ne pouvant plus supporter leurs magistrats naturels , se montrèrent disposés à recevoir un maire perpétuel que le Roi songeait à leur envoyer.

Jusqu'alors les maires , échevins et pairs bourgeois avaient joui du droit de se substituer, dans leurs charges, leurs fils, dès qu'ils avaient atteint l'âge de douze ans. Ce privilège choquait sans doute la raison ; mais enfin la chose publique n'en

avait jamais éprouvé grand dommage, et des réclamations contre ce droit, faites après une si longue jouissance, et dans un moment de discorde, annonçaient plutôt la dissolution de la commune que sa restauration. Les mécontens triomphèrent, et les enfans des maires, échevins et pairs, n'eurent plus le droit d'être substitués, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de 25 ans.

Des impositions excessives ajoutaient aux malheurs de la ville. Les grands débats de François Ier et de Charles-Quint avaient interrompu le commerce avec l'Espagne et la Flandre ; et c'était de là que les Rochelais retiraient leurs plus grands bénéfices. Il avait fallu alimenter cette guerre ruineuse , et la paix , que le roi de France acceptait pour sortir de prison (*) , allait achever d'écraser ses peuples. La Rochelle eut à payer, pour sa part, 12,000 livres, encore n'était-ce qu'une paix mensongère. L'incendie allait se rallumer, et Chabot de Jarnac, envoyé dans l'Aunis pour y prendre des mesures de sûreté contre l'ennemi , chercha à tourner au profit de l'autorité du Roi les haines et les discordes des Rochelais. Jusques là, les mécontens s'étaient bornés à se plaindre et à réclamer ; mais ils se crurent assez forts pour se porter aux violences. Ils s'assemblèrent au nombre de 800 , excités , conduits par des avocats , par des procureurs qu'on avait refusé d'admettre dans le conseil de la commune , et par des marchands qui

avaient subi des amendes pour avoir enfreint les réglemens et les ordonnances. Ils nommèrent des syndics et se constituèrent en collège , comme si le Roi les y eut autorisés. Les principaux auteurs de cette sédition étaient Georges Corru et Yves Testard. Quand ils se virent organisés, et qu'ils eurent des chefs, leur enthousiasme et leur audace ne connurent plus de frein. Ils se répandirent dans les rues , criant liberté ! exemption ! Ils appelaient fièrement tous les habitans à leur parti. Jean Lévèque, sieur de la Gremnaudière, crut que la présence et les insignes du maire feraient quelque impression sur ces hommes ; il se présenta donc à eux et entreprit de les ramener par ses discours. Il s'aperçut bientôt que les passions populaires , en effervescence , ne laissent guère de place à l'orateur. On le contraignit de se sauver à toutes jambes, et il ajouta le ridicule au discrédit de sa charge et de sa personne. Le lendemain , il fit publier , à son de trompe , qu'il défendait qu'on s'assemblât ainsi tumultuairement. Ce ne fut qu'une vaine protestation contre les désordres de la veille. La honte ne revint point dans des cœurs ulcérés ; et le peuple ne voyant dans ces violences que l'humiliation de ses magistrats , se laissa encore conduire par Georges Corru ; mais, dès -lors, la supériorité du Roi sur les communes était bien décidée, et les mécontens jugèrent que , pour être sûrs du triomphe, il fallait intéresser François Ier à leur querelle. La

somme de 12,000 livres, à laquelle on avait imposé la Rochelle , par suite du traité de Madrid , ne devait pas se prendre sur les deniers de la commune, mais sur ceux des particuliers. Il fallait donc les taxer, et c'était une opération délicate, que le maire ne voulut pas entreprendre clans les circonstances fâcheuses où lui et ses officiers se trouvaient. Il nomma des commissaires dans chaque paroisse pour faire la cotisation et la collecte. Afin que le peuple se montrât moins difficile, il choisit, entre autres, Georges Corru, le chef de toutes les séditions : celui-ci ne songea plus qu'au moyen de retarder la rentrée des 12,000 livres, en faisant venir les difficultés du côté des échevins et des pairs, pour les rendre odieux à la cour. Pour y réussir, il décida ses collègues à refuser, comme lui , la commission que leur avait donnée le maire , se réservant de crier bien haut sur la taxe qu'il établirait. En effet , dès qu'elle parut , il échauffa de nouveau les passions de la multitude , en répétant partout que les bourgeois et les manans avaient été surchargés, à la diminution de ceux du corps de ville. 11 effraya tellement ces derniers par ses cris et ses insinuations, qu'ils acceptèrent pour eux seuls la moitié de la taxe; après quoi, il fallut bien reconnaître qu'on ne pouvait plus les accuser. Il restait encore une ressource à Corru : c'était de disputer au maire le droit d'avoir, sous sa garde , la somme qui devait passer bientôt dans Jes mains du Roi. André Favre , qui avait succédé

dans la mairie à Jean Lévéque , eut le courage de refuser de composer avec des prétentions si hautaines, si injustes. Il fit un appel aux honnêtes bourgeois, en réunit environ 5oo bien déterminés autour de sa personne, et, au mépris des menaces de Corru et des siens, il saisit les collecteurs qui refusaient de lui rendre leurs comptes. Il ne les mit en liberté qu'après entière obéissance ; bientôt il fit arrêter Corru lui-même, et il le retint en prison malgré les efforts de sa faction mutinée. Le Roi , fatigué des plaintes des uns et des autres, envoya (*) à la Rochelle Jean de Lanjhac , évêque d'Avranches , avec plein pouvoir de restreindre et de corriger les privilèges de la commune, et l'ordre d'y rétablir la paix, à tout prix. Lanjhac désarma plutôt les partis qu'il ne les réconcilia et ne leur fit justice. Toutefois , comme il laissa percer la pensée que les membres du conseil avaient bien pu abuser de leur pouvoir et détourner les deniers publics , le peuple se vanta d'avoir gagné sa cause , ou plutôt il feignit, de le croire.

Les libertés Rochelaises, modifiées en i53o, furent tout-à-fait abolies en i535.

Le baron de Jarnac , homme dur , orgueilleux et destitué de la noble ambition d'être utile à ses semblables, trouvait encore, après le premier échec arrivé à la commune, que les principaux

bourgeois ne s'humiliaient point assez devant lui. Il les accusa d'être peu attachés au Roi , et de détourner l'argent qui devait entrer dans ses coffres. Il avait à la cour un avocat qui le rendait sûr de sa cause , et qui devait nécessairement faire écouter ses accusations. C'était sa tante, la duchesse d'Etampes, qui avait réussi, à Bordeaux , à devenir la maîtresse de François Ier . Une concubine acheva l'œuvre de la discorde ; l'antique commune fut abolie, et on donna le nom de forme nouvelle à un collège composé du baron de Jarnac, comme maire perpétuel, et de vingt échevins que le peuple devait paraître nommer, mais qui , par un artifice de l'administration du temps, étaient en effet choisis par le gouverneur. Ceci se passa sous la mairie de Jean Clerbaut, sieur de la Crapaudière. La plus grande douleur s'empara des citoyens; chacun comprit que, pendant qu'il cherchait ses ennemis au-dedans, il était devenu la dupe et la victime de ceux que la ville avait auprès du Roi. On commença à se rallier, pour haïr du moins ensemble le baron de Jarnac , et surtout un infâme compatriote , nommé Jean Foucaut , qui avait accepté la place de sous-maire. Tous les cœurs revinrent à ceux de la vieille commune. Jarnac ne put compter que sur le dévoûment de quelques étrangers auxquels il permit d'établir des cabarets, au mépris des anciens réglemens, et d'un petit nombre de bourgeois qui , n'ayant rien de plus sacré que leur haine , goûtaient encore le

plaisir de voir les vieilx échevins humiliés, et crui d'ailleurs, s'attendaient à être favorisés par la nouvelle administration. Tout le reste était indigné et faisait des menaces. On essaya d'effrayer le peuple par une exécution. Un des mécontens fut mis à mort, et Foucaut fit dresser deux gibets devant sa maison , comme pour défier la haine publique et la conjurer sur lui seul. Cependant il avait peur, et Jarnac lui - même ne se croyait pas en sûreté. Il demanda et obtint une garnison : il la mit dans les tours de la Chaîne, et les habitans furent chargés de l'entretenir.

François Ier ambitionnait le titre de Père des Lettres ; et la nouvelle commune crut se rendre agréable en sollicitant la permission de fonder un grand collège où l'on donnerait une instruction complète à la jeunesse. La demande fut accueillie favorablement , et l'on traita avec maître Guillaume Nicolas, messire Pierre des Avenelles, Louis Hervé et quatre régens, pour donner les leçons. Louis Hervé eut la haute main ; on lui assigna 3,700 livres pour son traitement et celui de ses collègues. Défense fut faite à tous les habitans d'envoyer leurs enfans à d'autres écoles.

Déjà il n'était plus personne à la Rochelle qui ne déplorât la perte des libertés ; le malheur avait refait l'esprit public, et des anciens diseords entre la commune abolie et les simples bourgeois, il ne restait plus que quelques-unes de ces haine*

privées qui se colorent du prétexte du bien général, et prennent leur source dans l'égoïsme et l'entêtement. Jarnac était abhorré; et il agissait plutôt en gouverneur d'un pays conquis , qu'en maire d'une ville libre. Un sombre chagrin se lisait sur tous les visages. Chacun se reprochait les excès qui avaient amené l'état présent des choses; on oubliait les torts des membres de l'ancienne commune, et on usait en leur faveur de tout ce qui restait de liberté dans les élections. Ce changement dans les esprits isola le gouverneur dans la ville. Il n'avait plus, pour escorte, que ses soldats et quelques habitans détestés qu'il méprisait luimême. Alors il recommença ses accusations ; il fit remonter jusqu'à l'auguste personne du Roi la haine des Rochelais, qui ne s'attachait qu'à lui , et il écrivit qu'il fallait les rendre tout-àfait esclaves et les ruiner , pour les tenir en repos. Ces insinuations arrivèrent au Roi par la belle bouche de la duchesse d'Etampes, et dans un moment où il était tout occupé du soin de refaire ses trésors, qu'il épuisait malheureusement contre Charles-Quint. Il ne tint compte ni des pertes que ceux de la Rochelle essuyaient dans leur commerce par suite de la guerre, ni des malheurs que leur avait fait éprouver, depuis quelque temps, la peste , les tempêtes et des pluies sans fin , et , sle comprenant dans son édit sur la gabelle , il ajouta pour eux à sa rigueur. Ce n'était rien que cet impôt.... Les contrôleurs et autres officiers du

3o HISTOIRE

Roi, encouragés sans doute par le baron de Jarnac, multiplièrent les vexations de détail, et se rendirent insupportables au peuple. Les souvenirs augmentaient l'indignation du moment. De tous côtés on poursuivit et on maltraita les employés du fisc, et le Roi, qui se voyait déjà l'empereur sur les bras, dut craindre encore une guerre civile. Il manda au ban et à l'arrière-ban du Poitou de marcher contre les rebelles; puis, appréhendant que des citoyens , déjà aigris par le changement de leur police et les atteintes portées à leur propriété, si on venait encore aies menacer dans leur existence, ne se jetassent aux bras des ennemis, il aima mieux feindre de s'adoucir, et différer sa vengeance. Mais il fut plus que jamais décidé à suivre les conseils du baron de Jarnac , et avisa aussitôt au moyen de mater les Rochelais par une forte garnison. Il fallut bien avoir recours à la ruse, et l'on publia que les Espagnols préparaient une expédition contre la Rochelle. Ce fut un prétexte pour diriger des troupes de ce côté : en même temps , Jarnac fit entendre que la ville était en danger d'être prise , si l'on n'y voulait pas recevoir au moins quelques deux cents soldats. Les pauvres habitans , désolés d'avoir occasionné , par le passé , du déplaisir à leur Roi, voulurent lui donner satisfaction en cette rencontre, pour lui prouver combien ils étaient loin de songer à se donner à l'ennemi , et qu'ils étaient bien résolus , au contraire , à demeurer sujets

fidèles. Jarnac les fit encore repentir de cette bonne pensée. Il avait annoncé 200 soldats , et il en vint le double. Il en passa insolemment la revue dans la ville, au mépris des anciens usages et des franchises. Il ne cessa plus de parler de la gabelle, de sorte qu'on dut penser que c'était pour l'exécution de l'édit qu'il avait appelé les soldats; enfin il autorisa ceux-ci à porter, de jour et de nuit, par les rues, des piques, des arquebuses et des bâtons à feu. Les Anglais, devenus maîtres du pays par la victoire, n'en avaient pas osé faire autant autrefois. On recevait mille affronts de la part de ces aventuriers. Le maire demeurait insensible aux représentations des bourgeois. En toute circonstance , il soutenait la soldatesque. Aussi elle en vint bientôt à assaillir et à maltraiter les habitons: D'ordinaire , la Poissonnerie et le canton des Petits-Bancs, où se tenait le marché, étaient le théâtre de leurs brutalités. Le 3o du mois d'août (*) , comme ceux de la ville venaient apporter au soir les clés des portes chez le maire , les soldats se présentent à eux , en armes , et l'enseigne déployée ; ils leur commandent , avec menaces et blasphèmes , de livrer les clés : les citoyens refusent , et engagent un combat inégal. Mais on accourt à leurs cris; chaque maison devient une citadelle où l'on se retranche, jusqu'à ce que ceux des quartiers éloignés soient arrivés. Personne n'imagine que cette attaque nocturne n'est autre chose qu'une offense faite

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aux sujets du Roi , par le magistrat chargé de les proléger et de les défendre. « Les aventuriers , crie-t-on de toutes parts , veulent livrer la ville aux Espagnols ! » L'enthousiasme et la fureur guerrière gagnent jusqu'aux femmes et aux enfans; les pierres, les tisons, les pièces de bois, les tuiles pleuvent des fenêtres et des toits sur les soldats; en même temps, on les presse vigoureusement dans les rues; ils cèdent, on les poursuit l'épée dans les reins : quelques-uns tombent sous les coups , et sont achevés par le peuple en furie. Jarnac tremblait qu'on ne vînt à découvrir le principal auteur du trouble , et qu'il ne reçût son châtiment au milieu de l'effervescence générale. 11 promit d'abord de punir les soldats étrangers. On voulait surtout qu'il fit justice du capitaine-enseigne, qu'on avait pris les armes à la main, et qu'on lui avait abandonné. On n'eut pas cette satisfaction , et Jarnac donna au contraire au prisonnier les moyens de s'échapper. Mais on y gagna du moins d'être délivré des aventuriers qui voulurent absolument partir, et qui furent même si pressés, qu'ils ne prirent pas le temps de pillei la campagne en s'en allant, comme ils avaient fait lors de leur arrivée.

Restait la colère du Roi , qui s'animait chaque jour davantage. Et, dans cette circonstance, la duchesse d'Etampes et Philippe Chabot , frère de Jarnac , l'émurent au point , par leurs insinualions et leurs calomnies, qu'il se détermina à

quitter le Languedoc , où il était alors , dans l'intention de venir traiter les Rochelais comme Charles-Quint avait traité depuis peu ceux de la ville de Gand.

Dès qu'on eut appris cette terrible nouvelle , on nomma des députés pour aller faire des soumissions au Roi et conjurer sa colère. Le choix tomba sur Etienne Noyeau , Michel Texier , Jean Rochelle de St. - Mathurin , Arnault Daulmusson et Jacques Boulanger. Us partirent aussitôt pour Angoulème , où François 1er était déjà arrivé. Us avaient contre eux la favorite du jour, et toutes les avenues du trône leur furent fermées : le Roi ne voulut ni les voir ni les entendre ; il leur fit dire seulement qu'il les jugerait quand il serait arrivé chez eux. L'air de tous les visages, et quelques paroles échappées aux courtisans , annonçaient les plus grands malheurs. Les députés furent de retour à la Rochelle, le 4 décembre. On sonna aussitôt la cloche du conseil général , et on s'y précipita en foule , au point qu'il fallut transporter l'assemblée de la cour de l'échevinage dans celle des Augustins. Le rapport de la députation causa une grande stupeur ; tous les esprits se portaient sur la malheureuse ville de Gand. On était sans aopui à la cour. Le Roi semblait implacable. Peut-être l'idée de fermer les portes et d'appeler les secours de l'étranger venait - elle à quelques-uns ; mais le plus grand nombre n'y songeait pas. On ne vit plus d'espérance qu'en

Dieu. Ce fut le sentiment de toute l'assemblée : chacun se mit en prières; puis, de retour chez soi, en jeûnant et en amendant sa vie, demanda au Seigneur qu'il lui plût de rendre aux pauvres Rochelais la faveur du prince. On fit de grandes processions jusqu'au 19 de décembre, que chacun communia , selon l'exercice de sa religion... Déjà il arrivait , d'une heure à l'autre , quelque nouvel envoyé , quelque avant-coureur de François Ier. Ce furent d'abord des huissiers , pour citer au tribunal du Roi le sous -maire et d'autres bourgeois de marque ; puis des canonniers qui se firent livrer l'artillerie et les munitions de la ville. Après quoi , on vit paraître Jarnac à la tète de 5o hommes d'armes. Ils avaient la lance en arrêt , l'enseigne déployée, et leurs trompettes sonnaient. Ils étaient suivis de 4oo fantassins. Au milieu d'une semblable détresse , on était peu touché de la dépense que tout ce monde allait causer à la ville ; et on se hâta même d'offrir 4o pipes de vin par mois, et tout le bois et la chandelle dont on aurait besoin. Ce qui attirait bien autrement l'attention , c'est que Dubois-Breton , capitaine des canonniers, avait accumulé la poudre dans les carrefours, et surtout dans celui de Monconseil... Avaiton résolu de faire sauter la Rochelle ! Cependant Jarnac n'était pas rassuré par l'abattement et la soumission dont il était témoin ; les Rochelais avaient gardé leurs armes. 11 fit donc publier que le Roi enjoignait à tous les habitans de ne point

sortir de leurs maisons , depuis sept heures du soir jusqu'à sept heures du matin ; de porter à ]a tour de la Chaîne , leurs bâtons à feu , leurs piques et autres armes , sans en excepter leurs dagues et leurs couteaux. Noël arrivant sur ces entrefaites , il fut fait défense de dire la messe de minuit, en quelque église que ce fût. Alors s'évanouit tout espoir que le prince pourrait s'appaiser, et on n'entendit plus par la ville que plaintes et gémissemens. Le désespoir y fut tel , que des femmes , des hommes mêmes , refusaient de plus prendre de nourriture. Il y avait à la Rochelle deux docteurs pleins de science et de piété ; ils ranimèrent le courage des habitans par leurs exhortations ; ils pénétrèrent les esprits de cette vérité , que Dieu tient le coeur des rois dans ses mains , et qu'il les appaise quand il lui plaît. On continua les jeûnes, les prières et les processions; et le Roi , en effet , ne fut point insensible à tant de douleur, d'affliction et de repentir. La crainte surtout où l'on était , modifia ses projets , s'il avait pu en concevoir de trop cruels : il dut se croire maître absolu d'une ville que la terreur de ses armes et de ses vengeances avait troublée jusqu'à ce point. L'aspect de ces malheureux bourgeois acheva de le désarmer , et , dès son arrivée parmi eux , il laissa éclater la bienveillance la plus pénétrante. Il voyait bien que ce peuple en larmes n'attendait pour l'adorer qu'un signal d'espérance... Le lendemain, il écouta de

son lit de justice l'expression du repentir des Rochelais , qu'Etienne Noyeau avait été chargé de développer. Après que celui - ci eut terminé son discours , le Roi daigna prendre la parole luimême pour admonester paternellement les bourgeois, qui étaient à genoux devant lui. Il leur dit : « Que les impots dont ils s'étaient plaints avaient été nécessités par des guerres qui intéressaient l'honneur de la monarchie ; qu'il avait dû chercher à affaiblir la puissance d'un prince qui menaçait la France des plus grands malheurs , en s'agrandissant chaque jour; puis, revenant toutà-coup à eux-mêmes : Amis, ajouta -t- il, car amis vous puis -je appeler, maintenant que vous reconnaissez votre faute , je sais que vous êtes enfans d'excellens pères , dont la fidélité a été éprouvée par nos prédécesseurs et moi - même. Jusqu'ici vous m'avez été si bons, si loyaux sujets, que j'aime mieux oublier ce méfait récent et nouveau que vos vieux et anciens bienfaits ; et il convient aussi peu à vos coutumes précédentes de désobéir, qu'à ma nature de ne vous pas pardonner aujourd'hui. » Et aussitôt il ordonna qu'on leur rendit les clés de la ville, leur artillerie et leurs armes. «Je me fie entièrement en eux, ditil à Jarnac ; congédiez donc vos soldats. » Et des larmes coulaient de ses yeux , et il tendait ses mains vers le peuple , comme pour le presser sur son cœur. Les pauvres Rochelais étaient en délire; ceux qui avaient entendu les paroles du

Roi , les répétaient aux autres , et ils se serraient les mains , s'embrassaient , levaient les bras au ciel, et poussaient mille cris de joie. Aussitôt, comme si une seule pensée eût animé toute cette foule, elle se précipite clans l'église la plus voisine, et y chante le Te Deum. Le reste de la journée se passa en réjouissances. On établit un orchestre sur la plate-forme du clocher de St. - Barthélémy, et le Roi put ouir, de son palais (*), une grande et douce harmonie de voix et d'instrumens. Au soir , on fit jouer toute l'artillerie de la place du château ; chacun voulut avoir un feu de joie devant sa maison , et la ville semblait tout embrasée. Puis, on alla en grande cérémonie chercher le Roi pour le souper qu'il avait bien voulu accepter à l'hôtel de l'échevinage. Il y vint avec les seigneurs et les dames qui l'avaient accompagné dans son voyage : c'était le duc d'Orléans , le duc de Vendôme , le comte de St.-Pol , les cardinaux de Tournon et de Ferrare , M. de Montholon , gardedes-sceaux; madame la duchesse d'Etampes, et un grand nombre d'autres. Les bourgeois étaient transportés ; aussi oublièrent - ils quelquefois le respect et l'étiquette pour mieux faire paraître leur amour. Le Roi se montra plein de grâce et d'aménité , et les seigneurs de sa suite dirent qu'ils ne l'avaient jamais vu aussi joyeux convive. Quand le souper fut fini, et les tables enlevées,

* La maison des seigneurs d'Huré , au coin de la rue des Augustin».

on se mit à danser au son des flûtes et des musettes. François Ier fut très-galant auprès des belles dames Rochelaises ; il en lit danser plusieurs et ne retourna que fort tard à son palais. Trente bourgeois des plus distingués , vêtus de riches casaques en velours violet et noir , et portant chacun une torche à la main , marchaient à sa droite et à sa gauche , pour l'éclairer et lui faire cortège. Le reste du peuple suivait en poussant mille cris joyeux. Le lendemain de cette heureuse journée, les principaux de la ville s'assemblèrent pour aller saluer le Roi et le remercier de nouveau de ses bontés. Noyeau était encore chargé de la harangue. Elle fut docte et touchante ; François Ier en fut très-satisfait et termina sa réponse par ces paroles: « Si vous desirez quelque chose pour l'utilité de » la ville, demandez-le moi , je vous l'octroyerai. » Noyeau eût dû s'écrier : plus de mairie perpétuelle , Sire ; rendez-nous notre ancien collège ! Il demanda seulement pour ses compatriotes la continuation des bontés du prince; encore balbutiat-il ces mots insignifians. Un accueil si bienveillant de la part du Roi , lui avait tourné la tète et ôté la parole. Heureusement qu'une partie des vœux que les Rochelais n'avaient osé exprimer , fut devinée , et qu'on les délivra quelque temps après du baron de Jarnae.

Dès lors Henri VIII d'Angleterre songeait à s'allier avec les ennemis de François Ier et a profiter des embarras de ce prince pour faire

revivre les traités honteux de Louis XI avec Henri VIL Quand il se fut déclaré , il fallut bien avoir recours en France à de nouveaux impôts. On les leva sur les villes. La cotisation , à la Rochelle , fut trouvée bien lourde , et on fit éclater de grandes plaintes. Le Roi en eut avis : il s'en inquiéta d'autant plus que les Anglais réunis aux Espagnols menaçaient d'y faire une descente , et qu'il n'avait guère à leur opposer que les défenseurs naturels du pays , c'est-à-dire , les bourgeois , le ban et l'arrière-ban. C'est alors qu'il sacrifia le baron de Jarnac et mit à sa place Daillon , comte du Lucie. Il n'était pas fait mention de la mairie perpétuelle dans la commission du nouveau gouverneur , et les Rochelais se flattèrent de rentrer dans leurs anciennes franchises. Ensuite les bons souvenirs qu'avait laissés François Ier à la Rochelle se réveillèrent , et il n'eut plus rien à craindre de ce côté. Sur la foi du comte du Lude on consentit à recevoir des gens de guerre dans la place ; on fraternisa avec eux , et on se plut à faire de nombreuses revues dans lesquelles on voyait défiler en armes 4,5°° Rochelais dont 1,000 environ portaient des arquebuses ; circonstance digne de remarque , puisque le Roi n'en avait peut-être pas alors le double dans ses armées soldées.

Jamais les travaux du port n'avaient été plus actifs , ni les rades plus fréquentées. Les Espagnols

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croisaient dans les environs , mais ils étaient obligés de s'éloigner de temps en temps, soit par la crainte des tempêtes , soit pour aller se montrer ailleurs ou éviter les forces réunies des Génois et des Français.... Cependant un navire qui revenait du Pérou avec une riche cargaison , fut bien près de tomber dans leurs mains. Il échappa, et leurs entreprises pour venir le prendre entre les pointes , furent infructueuses. Tous les habitans s'étaient portés sur le rivage et faisaient un feu terrible. Les Espagnols rebutés se retirèrent. Quelques mois après , arriva de Marseille , avec huit galères , le baron de La Garde ; il était suivi de douze caraques génoises. Le plaisir de contempler tant de riches et forts vaisseaux coûta cher aux Rochelais. Une des caraques demandait des réparations ; on la déchargea , et toute sa cargaison fut déposée dans un grand magasin contigu à l'église de St.-Jean : c'était de la poudre et des boulets. Le feu y prit , le 19 janvier (*) , vers dix heures du matin. On entendit le bruit de l'explosion à Saint- Jean-d'Angély , et la secousse s'en fit ressentir jusqu'à huit lieues à la ronde. Douze maisons sautèrent avec leurs fondemens et une couche épaisse du sol qui les portait. Le mur qui joignait la tour de la Lanterne à celle de la Chaîne fut renversé ; l'église de St.-Jean , le couvent des Carmes furent à -peu -près ruinés; cent vingt personnes perdirent la vie , et il y eut en outre un grand

nombre de blessés. Des cris lamentables sortaient de ces ruines fumantes. On s'élançait de tous côtés au milieu des décombres pour en retirer les malheureux qui y étaient ensevelis. On tremblait de soulever une pierre , d'écarter un débris qui cachât le cadavre d'un parent , d'un ami , d'un père , d'une épouse ou d'un fils. La rencontre qui jeta le plus d'horreur et de pitié parmi le peuple , fut celle d'un enfant qui , préservé miraculeusement de la mort dans les bras de sa mère , dont une poutre avait écrasé la tête , collait sa bouche à son sein et se plaignait par ses cris de n'y plus trouver de nourriture.

Dans le premier moment, chacun avait été saisi de l'idée effrayante qu'on était arrivé au jour terrible du Jugement dernier. La pensée qui succéda jeta encore plus de trouble peut-être dans les esprits et les porta aussitôt à adopter les moyens violens. On était en temps de guerre , et des vaisseaux anglais avaient paru depuis peu devant le port. L'explosion pouvait être le résultat d'une horrible trame. On arrête tous les étrangers, on ferme les portes de la ville , on fait la visite des maisons. Mais il restait de la poudre dans plusieurs magasins. Qui pouvait répondre qu'une nouvelle mine n'allait pas éclater! Dieu alors était toujours l'asile des grandes douleurs publiques. Les fidèles remplirent les églises ; il y eut des processions et le peuple fut exhorté du haut de la

chaire à faire pénitence et à demander grâce au Seigneur. Sans doute le malheur que l'on déplorait était venu de l'imprudence et non delà méchanceté des hommes.

Les craintes se calmèrent ; mais déjà un feu plus terrible peut-être avait commencé de s'allumer dans le sein de la ville. Les opinions de Luther et celles de Calvin y avaient pénétré. Le peuple en avait signalé avec horreur les premières étincelles ; l'autorité avait sévi , et la haine , quittant le poignard , s'armait de la dénonciation d'hérésie. Cependant les nouvelles doctrines vivaient encore presque ensevelies dans l'ombre des murs domestiques et dans la conscience d'un petit nombre d'esprits ardens et méditatifs. Ainsi l'ordre n'était pas encore troublé et l'attention publique se dirigeait tout entière sur les querelles du roi de France avec ses ennemis. La paix se fit enfin avec Henri VIII (*). Les Rochelais trouvèrent encore de la joie pour la célébrer devant les ruines toujours éparses de leurs maisons et des murailles de leur ville. L'avènement de Henri II au trône de son père , ajouta encore à leurs espérances. Le nouveau Roi se trouvait dans une situation à ne pouvoir guère refuser aux Rochelais le rétablissement de leur ancienne commune , et il s'y porta de bien bonne volonté ; mais son conseil se trouva plus jaloux de l'autorité royale que le Roi lui-

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même , et les lettres-patentes ne furent pas expédiées. Sur ces entrefaites , parut un nouvel édit sur la gabelle , qui poussa à la révolte le Poitou , la Saintonge , l'Angoumois , le Périgord , le Limousin, l'Agénois et la Gascogne. Les mécontens prirent les armes au nombre de 4°>ooo environ , pillèrent Saintes , Barbezieux , plusieurs autres villes ou gros bourgs , et se firent livrer Bordeaux dont ils massacrèrent le commandant , qui était le seigneur de Monneys. Henri II en tira une vengeance éclatante. Quant à la ville de la Rochelle , les officiers de la commune surent y maîtriser le mécontentement général et retenir par leurs exhortations , les habitans dans le devoir et le repos. Alors toutes les difficultés pour le rétablissement de l'ancien collège disparurent ; les lettres-patentes arrivèrent , la ville usa de ses anciens privilèges , et le maire fut remis en possession de la garde des deux tours. Claude Guy du Chasson fut le premier élu après la restauration de la commune. On s'aperçut bien vite que les privilèges avaient souffert de grandes altérations à rester si long-temps aux mains du Roi , et l'on fut soumis à la maltote , comme ceux des autres provinces, et le gouverneur qui remplaça le comte du Lude fit encore mieux comprendre aux Rochelais la vanité des chartes que leur expédiait Henri II. Il les traita avec insolence et tyrannie, attirant à lui sans ménagement les attributions les plus importantes de la commune.

11 en accommodait sa vanité et puis vivait dans l'insouciance et la mollesse. Il s'arrogeait la police de la mer et ne prenait aucune précaution contre les fléaux dont l'Egypte , la Syrie et l'Amérique infectent trop souvent leur riche et perfide tribut; il rassemblait des troupes pour défendre le pays des attaques des Anglais , et , par une protection instigatrice , il poussait le soldat à insulter et à maltraiter les citoyens. Bientôt un autre homme , dont le nom ne rappelait aux Rochelais que des vexations , vint augmenter leurs griefs : Guy-Chabot de Jarnac , le fils de ce baron de Jarnac qui avait consommé la ruine des libertés de la ville, y fut envoyé en qualité de sénéchal. Peut-être venaitil faire oublier l'odieuse mémoire de son père.... Il fallut renoncer aussitôt à cette espérance : le maire ne put obtenir de Chabot qu'il jurât de respecter les privilèges de la ville. On se vengea en lui refusant le souper d'honneur qu'on devait lui offrir d'après un ancien usage. Ainsi diverses causes se réunissaient pour entraîner les habitans de la Rochelle dans l'opposition aux intérêts et aux volontés de la Cour , que la réforme allait développer de toutes parts.

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