LIVRE III
is^S — t56S.
La Réforme. — Raraasseur , envoyé de Calvin dans l'Auniê.
— Martyrs à la Rochelle. — Projets de citadelle. — Droit de porter des arquebuses à la chasse accordé aux Rochelais.
— Temples souterrains. — Représentation d'un mystère calviniste. — Horloge envoyée au roi de Maroc. — Troubles religieux. — Destruction des images. — Pièces de canon refusées au duc de Montpensier. — Subsides accordés au prince de Condé. — Sinode de Saintes. — La Rochefoucaud ne peut surprendre la ville. — Le duc de Montpensier plus heureux. — Abolition du culte réformé. — Tyrannie royale.
— Les aventuriers chassés. — Le capitaine Chesnet. — Deux maires à la fois. — Charles IX à la Piochelle. — Le cordon de soie devenu séditieux. — L'ancienne commune abolie , puis rétablie. — Tyrannie populaire. — Le prince de Condé maître de la ville. — Expéditions sur terre et sur mer. — Paix de Long- Jumeau. — Progrès de l'esprit républicain.
— La Cour irritée contre les Rochelais. — Préparatifs de défense. — Traité avec le prince de Condé. — ■ Arrivée du prince et de sa famille à la Rochelle.
Après avoir long-temps dominé les rois par le moyen des peuples , la cour de Rome plus attentive
qu'aucune autre puissance de la terre à la marche de l'esprit humain , voulait travailler désormais à arrêter les peuples par le moyen des rois. Cependant le danger ne lui semblait pas si voisin qu'elle dût émanciper entièrement les princes : elles les excommuniait encore , les recevait à pénitence, et dans de grands besoins, elle leur vendait le privilège de n'être plus excommuniés à l'avenir. Du reste , quand ils se montraient soumis au St- Siège , les cris de leurs sujets opprimés n'étaient plus que de vaines clameurs ou de condamnables rébellions , et les foudres de Rome tombaient sur les peuples qui demandaient le maintien de leur liberté. Au milieu de ces soins politiques, qui devaient de toute nécessité faire des mécontens et préparer des résistances, les papes donnaient au monde le spectacle le plus étrange : ils faisaient alliance avec un empereur Turc contre le Roi Très-Chrétien , déployaient toute l'ambition et la fureur guerrière des conquérans , et , levant de lourdes contributions sur les fidèles , ne prenaient pas le soin de leur cacher qu'ils en défrayaient leurs plaisirs. En même temps , le clergé , dans les différens royaumes, loin de conserver cette supériorité de lumières qui l'avaient distingué pendant plusieurs siècles , se laissait devancer et éclipser par les laïques. Son ambition , son avidité et le relâchement de ses mœurs, qui éclataient au grand jour , ne pouvaient encore que le faire tomber dans l'opinion. Mais les désordres des couvens .
reconnus pour être des citadelles de Rome , achevaient d'ébranler la foi qu'on avait eue jusques-là dans les papes : enfin l'amour de la liberté qui , toujours comprimé , s'est cependant manifesté sans cesse par quelque côté , se sentant rétréci de plus en plus chaque jour dans le domaine civil , se réfugiait alors dans les choses de la religion.
C'est au milieu de cette disposition générale des esprits, que Luther est anathématisé par Léon X. Ce pontife , aux premiers coups portés par ce rude adversaire à ses indulgences et à son pouvoir spirituel , devina les dangers du Saint-Siège. Il s'efforça, dit-on , de ramener le sectaire , en faisant briller à ses yeux le chapeau de cardinal. Mais , soit que Luther sacrifiât tout à sa conviction , soit qu'il voulût tout hasarder pour la renommée d'avoir changé la croyance d'une partie de l'Europe , il continua d'attaquer Rome et de publier sa propre doctrine. L'Allemagne en fut aussitôt agitée : les princes qui avaient à se plaindre des papes et qui songeaient à faire des ennemis à l'empereur , embrassèrent, protégèrent ou tolérèrent du moins la réforme religieuse ; de leur côté , les peuples disputèrent , quelques-uns se séparant de l'église catholique , d'autres restant fidèles , en reconnaissant des abus, tous s'instruisant. Les disciples de Luther propagèrent d'abord ses idées de proche en proche jusqu'aux provinces voisines de France , et la renommée les publia partout. Ainsi la Rochelle,
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éloignée du théâtre de ces grands événemehs , n'y demeurait cependant pas étrangère ; elle s'en rapprochait d'ailleurs par son commerce , et les rapports de ses marchands qui revenaient des villes du Brabant , tenaient les esprits éveillés par le charme de la nouveauté. Ils avaient vu la nouvelle croyance déraciner des abus , soulager les peuples d'une partie de leurs impôts , et ranimer les vieilles idées de liberté.
On ne se décidait pas encore ; mais on pensait. On craignait d'avoir encensé l'erreur , et la foi incertaine semblait demander qu'un nouveau flambeau vînt à s'allumer.
Sur ces entrefaites , Calvin voyageait en France et y répandait secrètement ses idées. Il s'était séparé de l'Église ( c'est du moins l'opinion générale ) , comme l'avait fait d'abord Luther , pour venger son ambition trompée. François Ier lui avait refusé un riche bénéfice. Il s'en vengeait en dénonçant comme un persécuteur aux protestans d'Allemagne ce prince qui voulait s'unir avec eux : il faisait l'apologie du culte réformé , fuyait d'états en états , de ville en ville , laissant partout dans les esprits des traces de son passage. C'est ainsi qu'il vint à Poitiers en 1 535. Il y séduisit d'abord un docteur en droit , puis un prieur des Trois- Moutiers , puis plusieurs autres personnages distingués , soit par leur science , soit par leur existence sociale; bientôt il détermina le lieutenant-
général de la sénéchaussée à prêter son hôtel pour les réunions , et , quand il y eut trop d'imprudence à rassembler ainsi ses prosélytes dans Tintérieur de la ville , les cavernes de St.-Benoît (*) lui servirent d'asile , de temple , et il y fit faire la cène. Dans ces exercices dogmatiques , il prit une confiance d'inspiré en lui-même , et osa dire à ses disciples : « Allez , dispersez-vous , et instruisez les nations. »
Ce fut un nommé Ramasseur à qui Calvin assigna la province d'Aunis et qui dut évangéliser la Rochelle II réussit dans sa mission au point que, dès l'an 1 55:2 , des rigueurs atroces avaient été exercées dans la ville sur les calvinistes , et que les exemples les plus exagérés de réforme avaient été donnés : des religieuses s'étaient enfuies du couvent pour se marier; deux hommes avaient été brûlés par les catholiques devant la porte de l'église de .Notre-Dame , et un troisième avait été battu de verges et banni. Les martyrs, comme il arrive presque toujours, gagnèrent un grand nombre d'esprits à la nouvelle foi. Les juges furent les premiers à l'embrasser, et bientôt Charles de Clermont forma une société religieuse des calvinistes en les rassemblant à jour fixe, et en régularisant les exercices de piété. Les femmes surtout montraient un zèle ardent pour la religion nouvelle. Les hommes , presque en fièrement livrés aux
* Village auprès de Poitiers.
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intérêts matériels du commerce , étaient plutôt troublés des souvenirs de leurs anciennes franchises qu'on atténuait de jour en jour. Le baron d'Estissac, leur gouverneur, achevait de les pousser à la révolte. Cet homme , imprudent et brutal , pour se bien faire venir de sa troupe , n'arrêtait point les soldats qui commettaient mille désordres dans la ville , insultaient les citoyens , pillaient leurs maisons. Il avait laissé impuni le crime de plusieurs officiers qui avaient assassiné trois jeunes gens sur la place. Un jour il osa porter sa main sur le maire , et , pour combler la mesure , la peste s'introduisit par sa- négligence , et les deux cinquièmes des habitans- périrent en cinq mois. D'Estissac eût dû reconnaître qu'il méritait la haine publique , et s'efforcer de la calmer par les bons traitemens... Au contraire , il résolut d'amener les Rochelais jusqu'à la révolte ouverte, en menaçant ce qui leur restait de liberté. Il écrivit à la Cour que , si l'on voulait s'assurer de la Rochelle, et contre les Anglais et contre les bourgeois , il fallait absolument une citadelle... Scipion Vergano , ingénieur italien , fut chargé de l'élever. Ses plans embrassèrent l'espace contenu entre les tours de la Chaîne et de la Lanterne , l'église des Carmes et le pont de la Verdière. 11 fallait abattre i5o maisons. Aussitôt que les ouvriers voulurent commencer à démolir, la sédition éclata, et il se fit un tumulte horrible. Un citoyen nommé Clotet se renferma dans sa
maison comme dans un fort , et , se tenant aux fenêtres , une arquebuse à la main , il commença à menacer de faire feu sur les maçons et les soldats, et à conjurer ses concitoyens de faire résistance. Ses paroles , les plaintes des femmes , les cris et les larmes des enfans , mais plus encore la chose en elle-même , qui semblait violente , tyrannique , surtout par la joie féroce que d'Estissac laissait éclater , allait entraîner les Rochelais aux dernières extrémités.
Le Roi écrivit de suspendre les travaux et manda à la commune de lui envoyer des députés. Le choix tomHà entre autres sur Pierre Coulon qui eut l'art de se faire de puissans amis à la Cour. Il obtint qu'on renoncerait à élever une citadelle et qu'on laisserait rebâtir les douze ou quinze maisons qui avaient été abattues. Peut^ être que Coulon eut moins d'influence dans cette nouvelle résolution que les Carmes qui, craignant d'être dépossédés , députèrent aussi à la Cour et firent valoir la sainteté de leur église où les mariniers miraculeusement sauvés des tempêtes, venaient apporter leurs vœux nu-pieds et en chemise.
Cependant la présence de l'ingénieur italien à la Rochelle ne fut pas inutile : il fortifia cette partie de l'enceinte qui va de la place d'armes à la tour de la Lanterne. Ainsi l'on rendait les bourgeois plus forts , au lieu de les tenir en bride par une citadelle et une garnison. Le Roi , pour ache-
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ver de regagner leurs cœurs, permit qu'ils se servissent d'arquebuses , tant pour leurs jeux que pour leurs chasses , ce qui était défendu partout ailleurs dans le royaume. Aussi Henri II était-il fort aimé dans la ville.
La réforme n'en avançait pas moins ; les prosélytes se multipliaient , et il ne fallait plus que l'apparition d'un ministre de quelque renommée pour achever l'ouvrage de Charles de Clermont , et consolider la nouvelle église. Richer entra dans le port. (*) Il revenait du Brésil où il était allé porter les idées de Calvin. 11 n'y avait eu que peu de succès; mais il avait retiré de son voyage cette autorité que l'on ne peut refuser aux hommes de mérite qui reparaissent à la suite d'une expédition lointaine et périlleuse. Il opéra de nombreuses conr versions et établit un consistoire composé d'un pasteur , de quatre anciens , de deux diacres , d'un greffier et d'un receveur.
11 fallait encore se cacher pour vaquer aux. exercices du nouveau culte ; car les égaremens de la conscience semblaient toujours dignes de mort aux juges catholiques. On établit donc un langage mystérieux pour se reconnaître, s'entendre sur les placés , dans les marchés , sur le port et dans les rues. Les riches bâtirent des chapelles dans les lieux les plus cachés de leurs maisons , et, comme s'ils eussent dû j ensevelir long-temps
le secret de leur foi, ils y admirent les ornemens et le luxe de l'architecture. Telle est l'origine des colonnes sculptées et des petits temples que l'on trouve encore dans les caves de plusieurs maisons de la Rochelle.
Déjà les calvinistes étaient puissans à la Cour. Des princes , même du sang royal , avaient accueilli la réformation , et le roi de Navarre , en passant à la Rochelle avec son épouse, dans l'année 1 558 , laissa éclater sa pensée sous le voile transparent d'un mystère qu'il fit représenter.
La religion malade y paraissait entourée de médecins. Ces docteurs , en habits de prêtres , de moines , ne pouvaient apporter aucun remède à sa souffrance : elle semblait prête à périr , lorsqu'un homme modeste, pieux et vêtu simplement , après avoir fait aux médecins des reproches analogues à ceux que les réformateurs adressaient au clergé , ranimait la mourante par des philtres précieux et lui rendait tous les charmes de la jeunesse et de la fraîcheur.
Dans le même temps, un chapelain du Roi prêchait sans surplis dans l'église de St.-Barthélemy et proposait ouvertement les nouveaux dogmes.
On était déjà instruit à la Rochelle des dispositions d'Antoine de Navarre , et on l'accueillit de la manière la plus brillante. Le maire lui présenta , au nom de la commune , un vaisseau en or du prix de i,5oo écus.
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L'édit de Saint-Germain-en-Laye ajouta encore à la hardiesse des calvinistes Rochelais. Naguère ils s'estimaient heureux d'échapper aux supplices , et ils osèrent réclamer la tolérance et un libre exercice de leur religion. Deux de leurs ministres, prêchèrent publiquement, et , après avoir entraîné une foule d'auditeurs , ils exigèrent que les catho-r liques ne fissent plus qu'alterner avec eux dans les églises de St. -Barthélémy et de St. -Sauveur. Il est vrai qu'ils avaient commencé par convertir à leur foi Chabot de Jarnac , le nouveau gouverneur.
Tant de privilèges ou plutôt tant d'usurpations achevèrent de tourner vers la Rochelle les yeux et les espérances des réformés. Les plus célèbres disciples de Calvin y accoururent de Genève, et presqu'aussitôt la réforme triomphante commença à persécuter. Les catholiques n'étaient plus assurés même de la possession alterne de leurs églises, et ils pouvaient craindre d'être obligés de se cacher bientôt dans les souterrains où le calvinisme avait commencé. Ainsi l'édit du mois de janvier i56a, que dans toute la France les réformés durent regarder comme une grande faveur, en fut vraiment une pour les fidèles de la Rochelle : ils reprirent leurs églises et eurent seuls le droit d'exercer publiquement leur culte dans la ville. Il s'y éleva de grandes plaintes parmi les calvinistes , et ils députèrent un des leurs au Roi , pour lui représenter que tous les habitans ,
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£-peu-près , étant de la religion réformée , la place pourrait bien être surprise par les Anglais dans le temps qu'on serait hors des murs à prier... La Cour ne leur fit même pas de réponse , sans doute parce qu'elle comprit que les calvinistes Rochelais avaient eu plutôt l'intention de faire connaître leur nombre et leur force , que d'implorer une faveur.
Au milieu de ces émotions , de ces tentatives , de cette résistance , je dirai de cette audace , le sentiment religieux ne semblait s'affaiblir en rien.
En l'année i55o,, sur 20,000 habitans que renfermait la ville, 17,500 s'étaient approchés des Sacremens dans l'une oit l'autre communion ; la loi , par laquelle les blasphémateurs devaient être punis en leur argent , les quatre premières fois , et en leur corps la cinquième , y avait reçu l'approbation générale et y était appliquée sans que la moindre pitié s'attachât aux délinquans. Il n'était peut-être pas un bourgeois, à moins d'être empêché par maladie de lui ou de ses proches, qui s'abstînt de vaquer chaque jour aux exercices pieux , faisant la prière en commun avec sa famille , assistant aux offices de l'église ou aux instructions du ministre. Un fou , qui se donnait pour inspiré et qui annonçait que le Jugement dernier arriverait dans quatre ans , causa une terreur presque universelle. Sa taille était déme-
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surée , sa figure effrayante. 11 se promenait en chemise par les rues , criant de faire pénitence. On se prosternait sur son passage , on abandonnait les affaires , et le nouveau sentiment dont on était pénétré en rendait quelques-uns fous , et beaucoup d'autres malades. Enfin on reconnut l'aliénation mentale du prophète, et on le chassa de la ville.
L'édit de janvier , mal observé à la Rochelle par les protestans , partout ailleurs par les catholiques, fut tout-à-fait rompu après deux mois, à l'occasion du massacre de Vassy. C'était Guise , ou du moins sa faction , qui avait donné cet odieux signal. La ville de Sens , en Bourgogne , celle d'Aix , et plusieurs autres , en Provence , y répondirent aussitôt , et égorgèrent un grand nombre de réformés. Mais l'élan de ceux de la religion n'avait pas été moins rapide : ils étaient en pleine révolte dans l'Agénois , le Quercy , la Guyenne et la Gascogne. Ils exerçaient d'affreuses représailles. Les réformés , à la Rochelle , étaient incomparablement les plus forts, aussi furent-ils moins violens: ils ne répandirent point le sang des papistes , mais ils les insultèrent , ils les chassèrent de leurs églises, et puis s'animant d'une fureur brutale contre les ornemens extérieurs et les images du catholicisme, ils brisèrent les statues, mirent les tableaux en pièces et déchirèrent les somptueux vètemens des pompes religieuses. Le
zèle , l'empressement , les discours des magistrats furent inutiles pour calmer la frénésie des destructeurs , et , dans une nuit , ils renversèrent les images de la Bonne -Vierge et des Saints , qui étaient dans des niches au-devant de la plupart des maisons , et qu'ils avaient d'abord respectées. Les bourgeois les plus considérables ne se mêlaient en rien à ces violences y' soit qu'ils ne les approuvassent point, soit qu'ils craignissent d'en être punis un jour. Tout le mal se fit donc par les artisans et le menu peuple que les ministres Richier de Lisle, la Vallée et Ambroise Faget transportèrent et égarèrent par leurs déclamations.
Le seigneur de Jarnac fut fort irrité de ce désordre', mais il n'osa pas sévir contre les coupables. Il était décidé , avec les principaux de la ville , à concilier , autant que possible , les intérêts et la sûreté des protestans dont il avait embrassé la foi , avec les droits de Charles IX , auquel il voulait rester fidèle. Il ménagea donc le peuple , pour garder quelque influence sur lui. Dans le même temps il rejetait les propositions du prince de Condé qui l'appelait dans son parti , et il protestait du repentir des Rochelais , pour leur conserver la faveur de la Cour. Il prenait sans doute un parti sage et modéré , et c'est pourquoi il ne devait pas l'emporter au milieu de l'effervescence des passions les plus violentes. Les
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envoyés du prince de Condé trouvaient des oreilles faciles parmi le peuple , et les pasteurs , en présentant toujours aux yeux le tableau des cruautés des catholiques , en prédisant un sinistre avenir , achevaient d'entraîner les esprits à la révolte. Ainsi le duc de Montpensier, qui commandait pour le Roi dans le Poitou , ne put obtenir six pièces de canon que Jarnac s'était engagé à lui fournir. Le maire et les échevins ne s'y opposaient pas : ils voulaient demeurer fidèles au Roi ou du moins rester neutres. Mais le peuple se mutina en voyant cette artillerie sortir de l'Arsenal; il se déclara hautement pour le prince de Condé, et s'opposa à ce qu'on fit passer aucun secours aux armées royales.
Jarnac avait plus d'ambition et de volonté de se faire obéir que de zèle pour la nouvelle doctrine. Ce fut donc pour lui une injure mortelle que cette révolte qui l'empêchait de faire sa cour au duc de Montpensier; et puis, il s'était vanté d'exercer un grand pouvoir sur l'esprit des Rochelais... Ce cruel démenti , donné à sa vanité , altéra tous les sentimens de loyauté et de franchise qu'il avait d'abord fait éclater. Il jura de se venger , et travailla aussitôt à fomenter la discorde entre les citoyens. Le menu peuple voulait se porter tout d'abord aux dernières extrémités et se jeter ouvertement dans le parti du prince de Condé; les pairs et les riches bourgeois, très-soigneux de leur commerce qui faisait le fondement
'de leur luxe et de leur fortune , aimaient mieux que la ville restât neutre , exerçant la religion réformée et reconnaissant l'autorité du Roi , échangeant ses denrées , ses marchandises contre les richesses des catholiques et des huguenots. Ils composaient ce que l'on appelait alors le parti des Politiques. Jarnac se mit à leur tête et les signala ainsi à la haine du reste des citoyens : c'était ce qu'il avait calculé. Cependant les Politiques étaient puissans , et le ministre Faget , qui était à la tête de la faction opposée, craignit que ses adhérens ne pussent le défendre , et il quitta la ville. Par un singulier arrangement de conscience, ceux même qui croyaient ne devoir pas entendre aux propositions du prince de Condé , se cotisaient , avec les autres, pour lui faire une pension de 1,600 livres par mois. Dans ce temps là , le comte de La Rochefoucaud , un de ses capitaines , parcourait la Saintonge, à la tête d'une forte troupe, et appelait le peuple des villes et des campagnes à la nouvelle religion , et l'exhortait à prendre les armes pour elle. On était généralement bien disposé, mais on avait des scrupules. La Rochefoucaud fit assembler à Saintes un sinode , où se rendirent bien soixante ministres. Ils décidèrent que la prise d'armes en faveur du prince de Condé était juste et permise selon Dieu. Charles Léopard vint notifier cette décision au maire et aux échevins de la Rochelle ; ils déclarèrent qu'ils ne la croyaient pas obligatoire ; qu'ils devaient rester fidèles à leur
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Roi , tant qu'ils n'étaient blessés ni dans leur croyance , ni dans leurs vies , ni dans leur honneur; et ils envoyèrent le même jour à Charles IX , qui assiégeait Rouen , Zacharie Barbier et Hugues Philippe , pour protester qu'ils n'entreraient point dans le parti du prince de Condé , tant qu'on leur laisserait le libre exercice de leur religion. La Rochefoucaud ne perdit pas pour cela toute espérance : il comptait les cœurs qui l'appelaient dans les murs de la ville , et , avec les intelligences qu'il y avait , il pouvait se flatter de la surprendre. Aussi , le 26 septembre , à dix heures du matin , comme on était à dîner , il se présente en personne à la porte de St. -Nicolas , avec un grand nombre de cavaliers et de fantassins. A la même heure , d'autres hommes qu'il avait fait embarquer à file d'Oleron , prennent terre à l'avant-port. Il avait dérobé habilement sa marche ; mais l'échevin Jean de Coreilles avait eu vent du complot : il était aux aguets , et il fit fermer la porte.
Il s'en fallut de bien peu que le coup de main de La Rochefoucaud ne réussît. Son avant-garde avait déjà pénétré dans la ville , et la herse ne s'abaissa que lorsque le gros de ses gens fut prêt à entrer. Jarnac survint avec une foule d'habitans. Ceux-ci , pour la plupart , n'étant pas dans la confidence du complot , crurent qu'ils avaient devant les yeux des hommes de guerre dont le dessein avait été de les surprendre et de les piller,
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lis se tournèrent contre eux , firent jouer le canon des murailles, et forcèrent La Rochefoucaud à s'en aller au plus vite.
Au milieu de son triomphe , Jarnac ne laissait pas d'être fort troublé. C'était , pour ainsi dire , par un mal-entendu qu'il avait décidé le peuple à faire résistance , et une trame si bien conduite et amenée si près de sa fin , lui faisait comprendre que les partisans de Condé ne manqueraient pas de réussir une autre fois. Or pouvait-il espérer que s'ils devenaient maîtres de la ville , ils lui en laissassent le gouvernement ? Il se fixait donc à cette idée qu'on voulait le dépouiller de sa place et de ses honneurs. 11 en était irrité jusqu'au point de dire qu'il ferait baigner ses chevaux dans le sang des Rochelais. Il n'était pas le plus fort pour accomplir ce dessein , et il lui fallut feindre de s'appaiser pour qu'on lui donnât le loisir de préparer sa vengeance. Le duc de Montpensier, catholique ardent , ennemi déclaré du prince de Condé , fut celui vers lequel il se tourna ; mais il s'enveloppa de mystère, tint de beaux discours aux bourgeois sur l'avantage de la neutralité , flatta tons les partis, s'en fit écouter, et les amena insensiblement à ne pas s'effaroucher de la demande que faisait le duc de Montpensier , de passer par la ville, en allant en Guyenne, à la tête de son armée. C'était un prince du sang; il marchait avec l'autorité du Roi. Cependant on
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pouvait s'excuser sur les circonstances : il commandait des catholiques; il allait faire la guerre à des protestans ; de plus , il n'avait peut-être pas perdu le souvenir des pièces de canon qu'on lui avait refusées. Jarnac, tant par de perfides moyens que par l'influence et l'accord des Politiques, renversa les objections que le parti de Condé ne dut pas manquer de faire. Il fut convenu qu'on recevrait le duc, mais accompagné seulementdes gentilshommes de sa maison. Cette clause adoptée, jurée par le prince , était encore remise à la foi du gouverneur, qui l'avait engagée moyennant 3,5oo écus. Le 16 octobre, toute l'armée royale était dans la ville. On l'y avait conduite par des chemins détournés , que Jarnac avait indiqués. Elle s'empara des murailles pendant que le peuple assistait au vain spectacle de la réception du prince à la porte de Cougnes. Des aventuriers espagnols et italiens, qui composaient en grande partie cette armée, commirent, dès les premiers jours, mille désordres, et l'on dut penser que la Rochelle venait d'être surprise par l'ennemi. Le duc de Montpensier fit rechercher tous ceux qui avaient pillé et dévasté les églises , les condamna à restituer les croix, les calices, les chappes, les reliquaires, l'argenterie, les tombeaux qu'ils avaient enlevés, et à donner des dommages pour le reste. Il abolit le culte réformé, ordonna aux ministres de sortir de la ville, commanda l'exercice do la religion catholique, avec tous ses rites, toutes ses pratiques
pieuses, telles que le jeûne au temps marqué, labstmence de la chair au vendredi et au samedi de chaque semaine, la confession, la communion sous peine, aux contrevenans , d'être pendus et étranglés. Sans doute Jarnac était revenu à la foi catholique, puisqu'un article de la même ordonnance lui confirmait le gouvernement du pays Toutefo,s, ,1 s'efforçait de passer encore pour huguenot aux yeux des Rochelais; il se plaignait davo'r ete tr°™Pé par le duc de Montpensier- il gardait même le lit, comme s'il eût été malade'de chagrin. C était déclarer lui-même son action infâme que d'avoir recours au mensonge et à la supercherie pour en rejeter la responsabilité. Personne ne fut sa dupe; on l'eut en horreur, et lorsqu on sut que la proposition de détruire la Rochelle avait ete débattue dans le conseil du duc de Montpensier, on en accusa Jarnac et celui auquel il avait succédé en qualité de gouverneur, d'Estissac, un des gentilshommes de la suite du prince. Heureusement qne l'avis plus doux de MM. de Caudale et de Bune, prévalut. On leva.de fortes conl.ibnt.on. sur les habitans; on se saisit des tours de la Lanterne et de la Chaîne , et on y mit ,,*>o hommes sous le commandement d'un blasphémateur et mécréant, nommé Richelieu, qui avait
lance ri F"*"* ^ " {™?™ >, lance. Le duc fi, exécuter quelques-uns de ceux
qui avaient parlé de recevoir La Rochefoucaud .
et il partit enfin après être resté vingt jours dans
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la ville. On se hâta de députer vers le Roi : on ne doutait pas qu'il ne se souviendrait que les Rochelais lui étaient demeurés fidèles, lorsque tous les protestans révoltés leur tendaient les mains , et qu'il adoucirait leur sort en faisant vider la place aux hommes de guerre, et en rendant le libre exercice de la religion, dont sa volonté était que l'on jouît partout son royaume. Pour le moment , on ne put obtenir autre chose que la liberté de conscience et le retour des ministres, à l'exclusion toutefois d'Ambroise Faget, qui était le plus aimé. Il fallait supporter la garnison que le Roi jugeait utile contre les entreprises du prince de Condé et des Anglais.
Cet état de choses ne pouvait durer long-temps : les Rochelais donnaient avec trop de regret leur argent à Richelieu; encore ce pillard n'était-il jamais content. Il demandait toujours, et en cas de refus, semblait disposé à mettre la ville à feu et à sang ; et il l'eût fait s'il avait trouvé des catholiques pour l'aider, car il avait juré haine à mort aux réformés. Pour ne pas rester oisif, il tourna ses vues vers l'île de Ré , et il donna la main au capitaine Bibette qui , à la tête d'un millier de papistes, y pillait ceux de la religion, en tuait le plus qu'il pouvait , laissant ensuite les corps sans sépulture.
On eut sujet de croire que Bibette avait permis de rendre un semblable office à Richelieu, car
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ce dernier , un matin , fait prendre les armes à ses soldats, puis il se saisit du havre, en laisse l'entrée libre à ceux de l'île de Ré, et commence à piller les navires. Bientôt les maisons les plus voisines sont envahies, les soldats y entrent de force et se saisissent de l'argenterie et des choses les plus précieuses. Les bourgeois , de leur côté , font sonner le tocsin , se réunissent en grand nombre et arrivent au port. Le sang allait couler ; mais Jarnac, s'interposant en médiateur, vint paralyser la juste furie des habitans , et ménagea un traité qui coûta 1,9.00 livres, dont les aventuriers se contentèrent pour le moment.
Au bout de huit jours, le désordre recommença; l'argent était dépensé, et Richelieu en voulait d'autre. A la tète de ses Italiens, il sort de nouveau des tours et se répand par la ville, en poussant des clameurs et d'insolentes menaces. Jarnac, qui sent bien qu'il n'y a plus de composition à espérer de la part des Rochelais , et qui ne veut point se brouiller avec les soldats, se met dans son lit , sa ressource ordinaire dans les grands dangers. Richelieu en prend plus d'audace, et, le 27 décembre , deux citoyens sont massacrés dans la rue du Port. Pour cette fois , plus d'accord, plus de paix à prix d'argent : les Rochelais n'en veulent pas, et disent tous qu'il faut périr ou chasser les aventuturiers; et ils prennent leurs armes et se saisissent des rues qui conduisent aux tours. Jour et nuit on
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y fait la garde. Les arquebusiers les plus adroits se postent sur les toits des maisons , sur la plateforme de la Grosse-Horloge , et , dès qu'un soldat paraît , il est assailli de traits , de balles et de pierres. Le poste n'était plus tenable pour Richelieu et ses gens ; il fallait mourir de faim ou être tué en allant aux vivres. Il vida la place, et les Rochelais n'eurent plus qu'à délibérer sur l'usage qu'ils feraient de leur liberté. Le parti de Condé criait , plus que jamais , qu'il fallait se décider en faveur du prince. La perfidie de Jarnac , et les rigueurs du duc de Montpensier , lui fournissaient de solides argumens. Les Politiques l'emportèrent cependant , et le conseil déclara que la ville resterait neutre. En vain, pour satisfaire les mécontens, reprit -on aux catholiques toutes les faveurs du duc de Montpensier ; ils ne renoncèrent point à leurs projets, et entretinrent leurs liaisons avec les agens du prince de Condé. Il y avait , dans les environs, un capitaine nommé Chesnet qui, chassé du camp des réformés pour quelques fautes, n'était occupé que de l'idée de faire un grand coup pour se remettre en grâce auprès de ceux de son parti. Il se ménagea adroitement des intelligences à la Rochelle ; puis , rassemblant quelques hommes déterminés, il les cache au fond d'une barque et pénètre au soir dans le port. Il avait une retraite préparée chez Nicolas Godet , dans un jeu de paume, vis-à-vis l'église de St. -Jean. Il y testa plusieurs jours, afin de se mettre en communie i-
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tion avec les principaux citoyens d'entre ceux qui inclinaient à son parti. Ce jeu de paume était habituellement très-fréquenté , et les Politiques ne s'inquiétaient point de voir aller et venir de ce côté. Le lundi , 8 février, sur les dix heures du matin, comme ceux de la commune étaient en conseil , Chesnet se précipite dans la rue , avec Rambertière et une trentaine d'autres de sa faction. Tous se mettent à crier: vive l'Evangile ! C'était le signal convenu. Les citoyens en foule prennent les armes, se joignent à Chesnet , et s'emparent des portes et des principales tours. Une fois établis dans ces postes , ils commencent à exercer leurs vengeances et à arrêter ceux qui pourraient entraver l'exécution de leurs projets. Tout leur succéda à souhait , et, durant cinq heures environ, ils furent les maîtres à la Rochelle. Mais ceux auxquels ils avaient donné à garder Claude d'Angliers, dont ils s'étaient d'abord saisis, le laissèrent échapper , soit par négligence , soit qu'ils fussent mus de respect pour sa personne. Cette circonstance occasionna un prompt changement dans les affaires du capitaine Chesnet. D'Angliers court à la mairie. Maire , échevins , tout a fui. Il fait tant , à la fin , qu'il trouve le premier dans une écurie, où il se tenait caché : c'était Jean Pineau. Encouragé, raffermi par d'Angliers, il sort de sa retraite , appelle à lui les plus honnêtes citoyens , et s'avance par les rues , en criant aussi vive l'Évangile ! Le peuple , voyant ses magistats ,
courut aussitôt à eux. Il n'y eut pas jusqu'aux plus ardens fauteurs de la sédition qui, dans la pensée que la commune se déclarait enfin pour le prince de Condé, ne vinssent se ranger autour de Pineau. Ils préféraient triompher à la suite de l'autorité publique, que sous les bannières de l'aventurier Chesnet. Leur téméraire confiance faisait prendre le dessus au parti catholique , dont Claude d'Angliers était le chef. On arrête Chesnet dès qu'on le voit isolé ; ses adhérens , privés de leurs chefs , n'osent pas faire résistance, et se laissent conduire en prison. M. de Burie, gouverneur de la Guyenne, arriva au bout de peu de jours à la Rochelle , sur la demande des Politiques. Il amenait avec lui un prévôt des maréchaux , et , après avoir rétabli le culte catholique , et interdit l'autre , il se mit à faire le procès des partisans du prince de Condé. Il y en eut cinq de pendus. Le caporal Bajot, de la ville de Fontenay, qui s'était montré plus animé que les autres, eut le poing coupé devant la porte de St.-Nicolas, dont il s'était saisi dans la sédition; ensuite on le traîna sur la place du Château , pour y être étranglé. Chesnet échappa à la mort comme par miracle. On multipliait ses interrogatoires, dans l'espérance de tirer de lui quelques paroles dont on pût noircir ensuite le prince de Condé. Ainsi la paix le trouva dans sa prison : il était compris dans l'amnistie générale, et fut rendu à la vie el à la liberté.
Ceux des habitans qui avaient été dupes du
stratagème de d'Angliers et de Pineau, étaient fort courroucés contre leurs magistrats, et ils leur suscitaient mille difficultés dans l'exercice de leurs charges. Ils attendaient avec impatience, la prochaine élection pour se venger. Les catholiques ne se laissaient point aveugler par le succès qu'ils avaient obtenu : ils étaient bien inférieurs en nombre aux protestans , encore se faisait-il chaque jour des conversions qui les affaiblissaient. Aussi se tournaient-ils du côté de la Cour, et auraient-ils fait bon marché des libertés publiques au baron de Jarnac. Ce n'était pas le tout de vendre, il fallait livrer, et les autres se tenaient sur leurs gardes.
Ainsi toutes les espérances se portaient vers l'élection qu'on allait faire. D'Angliers n'osait se promettre la place de maire pour un des siens ; mais il y avait, parmi ceux de la religion , des Politiques dont il ne redoutait point l'administration : il résolut d'assurer à l'un d'eux tous les suffrages des catholiques , et il se disposa à faire réussir l'élection de Michel Guy. Les partisans de Coudé préféraient Pierre de Grandin, protestant, dont le zèle religieux allait jusqu'à l'emportement, et qui mettait le triomphe de sa croyance au-dessus de toutes les autres considérations. La majorité des voix était assurée au seigneur de Grandin ; mais elle lui devenait inutile , si Michel Guy était son coélu , parce qu'il était indubitable que le gouverneur choisirait le candidat le plus agréable à.
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la Cour. On iit les plus grands efforts pour écarter son nom de la boîte du scrutin. Roullet du Jan essaya de rallumer dans les cœurs la sainte jalousie des antiques franchises. Les prétentions de Michel Guy les violaient ouvertement , car il était receveur des tailles, comptable des deniers communs, et , en cette double qualité , exclus de la mairie. On passa outre, malgré ces justes représentations, et Michel Guy partagea les suffrages avec Pierre de Grandin. Restait à savoir lequel des deux serait confirmé dans la charge de maire. Le gouverneur était absent , et les Politiques prétendaient qu'il appartenait à Blandin , l'un des leurs, de désigner le maire , en sa qualité d'assesseur et de lieutenant particulier de la ville. Les zélés déclinaient , à bon droit , sa compétence ; mais , opposant bientôt des prétentions semblables à celles de leurs adversaires, ils s'en remirent à la décision de maître Guillaume Favreau , enquesteur , et le plus ancien officier de la commune.
Il y eut à la fois deux maires reconnus et constitués, car le lieutenant particulier avait choisi Michel Guy , et l'enquesteur , Pierre de Grandin. 11 en résulta une grande confusion , ceux qui ne demandaient que la justice et l'exécution des réglemens , ne sachant à qui aller , à qui obéir. Mais les ordres du Roi ne pouvaient se taire attendre beaucoup , et l'on n'était ni en mesure, ni en disposition d'y résister. Pierre de Grandin
se donna , dans une cause désespérée , l'avantage de paraître le plus modéré , le plus ami du repos public : il résigna sa charge , et il était rentré dans la vie privée , lorsqu'un ordre de la Cour institua Michel Guy maire de la Rochelle. Ce- *lui-ci avait à faire oublier au plus grand nombre des citoyens , qu'il avait été imposé par une autorité étrangère et redoutée. Il y parvint presque, en donnant une sage protection au culte réformé, tout en maintenant les catholiques dans leurs droits. Mais il lui resta un ennemi bien décidé qui ne cessa de lui susciter des embarras et de le perdre dans l'esprit des habitans. Ce fut Roullet du Jan. Un jour , il demanda qu'on fit des extraits des principaux statuts et actes de la commune , que les maires gardaient habituellement dans leur maison , et qu'on les déposât en un lieu accessible à tous. Michel Guy crut devoir se refuser à cette demande : il lui semblait dangereux de livrer à l'œil du premier venu des actes qui avaient souvent besoin de demeurer secrets pour produire quelques avantages au public. Les raisons étaient honnêtes , et d'ailleurs il s'engageait à ouvrir les registres à ceux qui voudraient indiquer la nature des recherches qu'ils auraient envie de faire , et donner leurs motifs par écrit. Néanmoins son refus avait une apparence de tyrannie qui devait lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens. Il lui était impossible çle ramener la bonne harmonie 7 et tous ses efforts
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pour réunir le conseil de la commune étaient vains. Les uns, ennemis déclarés du maire, s'en tenaient écartés par système d'opposition ; les autres, amis de tout le monde, s'en abstenaient pour ne pas heurter l'opinion de ceux-ci ou de ceux-là. Ainsi les partisans de Guy étaient entravés chaque jour, parce qu'ils ne pouvaient former le nombre de conseillers nécessaire pour la délibération. Ils firent encore intervenir le Roi dans cette lutte, aux dépens des privilèges, et ils obtinrent de Charles IX une patente par laquelle , après la cloche sonnée , la délibération était ouverte et valable par n'importe quel nombre d'échevins et de conseillers.
Michel Guy , en se portant à une semblable, démarche , avait renoncé à l'affection et à l'estime du plus grand nombre de ses concitoyens. Il semblait décidé à s'en consoler avec les faveurs du Roi, et à ne plus exercer la charge de maire que sous son bon plaisir. Aussi n'y avait-il pas un habitant qui fût plus agréable à la Cour , et Charles IX défendit qu'on procédât à une autre élection pour l'année suivante , déclarant qu'il maintenait en charge son bien-aimé et féal Michel Guy, seigneur de Labataille.
Pendant que la ville était ainsi livrée aux dissentions , une maladie contagieuse , contre laquelle tout l'art des médecins était inutile, vint rappeler les malheureux citoyens aux soins de la vie future et ranimer le zèle religieux qui s'affai-
blissait dans les débats politiques. Les prêtres avaient déserté l'Aunis où les ordonnances royales ne pouvaient les mettre à l'abri des persécutions , des offenses et des mauvais traitemens. Ainsi les malades de toute religion se jetaient dans les bras des ministres protestans , mouraient dans leur foi ou s'y initiaient pour l'avenir. Personne n'inspirait plus de confiance et ne faisait plus de prosélytes que Odet du Nort qui , après avoir échappé au farouche et sanguinaire Montluc , était venu prêcher l'évangile à la Rochelle. Après de grands ravages , la maladie cessa enfin. On se rassura , on revint aux choses du monde , et l'avenir des calvinistes occupa tous les esprits. On voyait bien que la Cour ne leur était pas favorable. Quand elle avait paru les ménager, c'est qu'elle leur avait tendu des pièges , ou s'était rendue à la force des circonstances.
La déclaration du 4 août (*) venait de leur enlever presque tous les avantages que leur avait fait l'édit du 19 mars 1 563. Les Rochelais en concevaient une vive inquiétude. Elle fut bien plus grande quand le Roi leur signifia qu'il ne fallait point faire d'élection et que Michel Guy resterait maire pour la troisième année. Le peuple embrassa tous ses magistrats dans la haine que lui inspirait cet indigne citoyen , et l'exaspération fut au comble. Les ministres de l'évangile n'essayèrent
point de la calmer. Aigris eux-mêmes par la défiance, transportés par le zèle, ou peut-être égarés par le faux honneur de manifester leur pouvoir sur la multitude , ils ne cessaient de déclamer contre l'intolérance des papistes , les perfidies de la Cour , et allaient jusqu'à outrager la majesté royale ellemême. Le voyage de Charles IX à Bayonne était surtout le sujet de leurs plaintes et de leurs accusations. Il était allé, disaient-ils, s'entendre avec le roi d'Espagne pour l'extirpation de la religion réfor- . mée. Le peuple s'émut beaucoup de leurs discours. Il oublia le respect qu'il avait eu jusqu'alors pour ses princes , et mêla le nom du Roi dans ses invectives contre la Reine mère et le conseil. Mais , à l'égard des catholiques , il passa des paroles aux actions , et leur interdit l'exercice public de leur culte. Dans un tel état de choses , il était aisé de prévoir que le prince de Condé serait maître de la ville dès qu'il reprendrait les armes. Aussi Jaruac , qui voulait rentrer dans son gouvernement avec un pouvoir absolu , n'eut-il pas de peine à persuader à Catherine de Médicis et au Roi , qu'il fallait qu'ils allassent en personne à la Rochelle , pour lui enlever ses franchises et y établir une garnison. Le voyage fut résolu. Les Rochelais se rappelèrent l'arrivée de François Ier , dans des circonstances à-peu-près pareilles ; ils virent bien que c'était un maître irrité qui venait à eux , et, comme ils ne pouvaient lui fermer tes pertes de la ville, ils lui préparèrent la réception la plus
brillante qu'on eût jamais faite aux princes dans le pays. On éleva plusieurs arcs de triomphe , on multiplia les emblèmes , les devises , et l'on fui; d'autant plus prodigue des mots de soumission et d'amour , qu'on en avait moins les sentimens dans le cœur. Charles IX arriva un jour avant sa mère , mais il n'osa pas faire son entrée solennelle dans la ville , sans l'avoir à ses côtés , et il coucha dans une maison du faubourg de St.-Eloi. Le lendemain matin , on régla le cérémonial , et il fut décidé que les officiers de justice précéderaient , dans leurs salutations et leurs complimens , le maire et les écheviiis, et prendraient le pas sur eux dans le cortège. Le clergé marchait en tète. Ainsi les magistrats de la commune arrivaient les derniers. Un autre affront allait leur être fait à la porte de la ville. On y avait tendu le cordon de soie. Le connétable de Montmorency demande ce que fait là ce cordon.... Il ne voulut pas en entendre l'explication jusqu'au bout ; il le coupa avec son épée , et s'écria tout en colère : a Voudriez-vous » empêcher le Roi d'entrer dans la ville ? Cette » cérémonie était bonne pour le temps jadis. » Autant en fit le Roi ; car le maire ayant arrêté par les rênes la haquenée blanche sur laquelle il était monté , et le priant de faire le serment accoutumé, il poussa outre, et se tournant avec un air fâché vers les échevins , il leur recommanda d'être fidèles et loyaux serviteurs. Il fut plus gracieirx lorsque, arrivé au canton de la Caille,
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il vit , sur un échafaud richement décoré , les treize plus belles demoiselles de la ville , en robes blanches relevées sur le genou , un croissant sur la tète , offrant le tableau de Diane et des nymphes de sa suite. Il les contempla fort long-temps et témoigna qu'il était très-aise de ce spectacle.
L'antique demeure des seigneurs d'Huré était toujours en possession de servir de palais au Roi. Charles IX y mit pied à terre et en sortit presque aussitôt , pour aller entendre les vêpres à St.-Barthélemy.
Les Rochelais ne pouvaient plus douter que le Roi ne fut venu pour les punir : ils avaient trouvé un air froid et réservé sur tous les visages de la Cour ; le connétable s'était saisi de l'artillerie , il avait coupé le cordon de soie , que les anciens rois avaient respecté eux-mêmes ; enfin Jarnac , dont toutes les apparitions à la Rochelle avaient été funestes , était mêlé aux courtisans de Charles IX. Bientôt on vit arriver un grand nombre de catholiques , qui avaient déserté la ville dans les derniers temps. Ils savaient bien que se plaindre des calvinistes c'était faire sa cour aii Roi , et ils ne cessèrent de répéter que ceux de la Rochelle étaient méchans , rebelles et indomptables. On se montra plus sensible à ces déclamations qu'aux riches présens (*) et aux protestations de
On offrit au Roi , dans cette circonstance , une roche d'argent entourée d'une mer en ménie mitai, et surmontée d'un cœur en or pur et massif.
fidélité des pauvres bourgeois 5 leur commune fut abolie. On la réduisit , comme avait fait François Ier, à il\ échevins sous la présidence du gouverneur , investi de tous les droits militaires du maire. De plus , on mit garnison dans les tours de la Chaîne , de St.-Nicolas et de la Lanterne. Les catholiques étaient triomphans. Ils faisaient des processions générales , ils portaient en grande pompe par la ville la croix et les bannières, ce qui ne s'était pas vu depuis quatre ans. Mais ils n'étaient pas sans inquiétude. Les calvinistes les plus ardens les insultaient , et les autres gardaient un sombre silence , comme dans l'attente de quelque grand mouvement. Et puis le Roi changeait si vite de résolution ! Il avait bien la volonté d'opprimer ceux du culte réformé, mais il composait le plus souvent avec eux , leur donnait des licences , et souffrait qu'ils en prissent plus qu'il n'en avait accordé. Sa mère , qui le gouvernait , croyait que cette tactique était nécessaire à son administration.
Il n'y avait pas deux mois qu'elle était partie de la Rochelle , et déjà , par son ordre , tout avait été remis sur l'ancien pied. La commune était rétablie , et les calvinistes jouissaient de toutes les faveurs du dernier édit de paix. Cependant la Cour sut se réserver Une grande influence dans les délibérations du conseil de la ville , et l'élection de l'année i566 se fit tout au profit et à-peu-près
par la volonté du Roi. L'assesseur Blandin fut nommé maire. On ne s'en trouva pas plus mal d'abord, car Blandin bâtit le collège sur l'emplacement du couvent des Cordeliers (*) qu'il acheta de ses propres deniers. Les salles qu'il fit faire pour les études et les exercices publics , furent trouvées fort belles, et on admira surtout le portail d'entrée. Outre les armes du Roi et celles de la ville , on y avait sculpté celles de la reine de Navarre , du prince de Condé , de Gaspard de Coligny et autres seigneurs du culte réformé , qui souscrivirent pour de grandes sommes en faveur de l'établissement. On y voyait aussi des inscriptions en hébreu , en grec et en latin. Ce ne fut pas assez pour concilier au maire l'affection des habitans. Ils conçurent au contraire une haine violente contre lui , parce qu'il était fier de sa charge d'assesseur et de lieutenant du Roi , à laquelle la plupart de ceux du corps de ville ne pouvaient être élevés en leur qualité de marchands. Le sieur Blandin avait aussi une très -bonne opinion de son sens et de son savoir , et il décidait seul le plus souvent des affaires communes qui , de tout temps , s'étaient traitées dans le conseil. Enfin son fils , qu'il avait fait entrer dans le corps de ville , était le favori du seigneur de Jarnac. Ainsi pendant que le royaume semblait se reposeï dans la paix , que le Roi avait moyennes entr<
* Le Collège actuel.
les Guise , les Montmorency et les Chatillon. La Rochelle était dans la discorde et la confusion plus que jamais. Le maire était le premier à porter atteinte aux droits et aux privilèges de ses concitoyens. De son autorité privée, il installa le jeune Gargouillaud , à peine âgé de 1 9 ans , en la pairie de Louis Gargouillaud , son père , qui venait de mourir. L'appel interjeté par les bourgeois en cour de Paris, ne servit de rien, et Gargouillaud, avant l'âge , et sans élection , fut mis en charge.
L'année de Blandin (*) était près de finir, et il y avait de grandes brigues pour nommer son successeur. Blandin n'osa pas entreprendre de se faire continuer dans la mairie, mais il se déclara pour Pierre Gentilz. C'en était assez pour que celuici n'eût pas les voix ; et en effet , elles se partagèrent toutes entre deux marchands et un nommé Pontard , âgé de 27 ans. Ce Pontard était principalement porté à la mairie par d'Angliers, homme d'un grand sens et d'une grande autorité. Il espérait que son candidat , jeune et apparenté de plusieurs membres du corps de ville , n'entreprendrait rien par lui-même et rendrait au conseil sa légitime influence. Jarnac aussi ne répugnait pas à le voir maire, parce que c'était l'ami intime de son fils , qu'il avait fort bonne mine et jouissait d'une grande fortune. Il obtint pour lui l'agrément du Roi.... Ils se laissaient tous tromper par les apparences. Sous un air timide et réservé ,
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Pontard cachait une ferme volonté de ne consulter que lui-même , et de tourner à son profit toute l'autorité de sa place. Il remit avec une prudence rare l'exécution de ses projets à différens temps , et d'abord , tout en se montrant fort xélé pour les intérêts de ceux de la religion réformée , il prit soin de faire respecter Jarnac qui en était réduit à solliciter à la Cour des lettres de jussion qui enjoignissent aux Rochelais d'avoir plus d'égards pour sa personne. En même temps , il flattait les caprices du jeune Roi, et il lui faisait hommage d'une autruche qui venait d'arriver à la Rochelle. C'était alors un oiseau fort rare en Europe , et celle que Pontard envoya à Charles IX coûta 700 livres à la commune.
Blandin avait fait beaucoup de mécontens dans sa mairie , et c'était se rendre agréable aux citoyens que d'annuler quelqu'un de ses actes : Pontard n'y manqua point, et il réussit à faire déclarer nulle la nomination de Gargouillaud à la place de pair. Après avoir donné cette satisfaction à la loi violée^ il fit rentrer Gargouillaud par élection dans la commune, pour ramener à lui les nombreux amis de ce jeune homme. Mais il montra surtout une grande adresse dans sa conduite envers Huet, qui s'efforçait de mettre les marchands de la Rochelle sur le pied de ceux de Paris, et de leur procurer un consul et des juges particuliers. Cette prétention était destructive des prérogatives du maire,
DE LA ROCHELLE. fit
qui étendait sa juridiction sur tous les habitans ; Pontard jugea qu'il valait mieux,pour lui, gagner le cœur des marchands, enfaisant une molle résistance, que de se les aliéner en défendant avec obstination un droit qui se perdait chaque jour et passait dans les attributions des officiers dû Roi. Il laissa donc les marchands s'assembler et établir une discipline entre eux. La Cour en fut indignée ; le Roi fit de grandes plaintes à ce sujet , et ordonna la clôture de ces réunions. Le temps était peu favorable à l'exécution des volontés du prince. Les protestans, soit qu'il* eussent sujet de s'inquiéter des intentions de la Reine mère , ou qu'ils se plaignissent pour autoriser leur révolte, disaient qu'on observait mal la paix jurée. Ils se mettaient en défense , levaient des troupes en Allemagne , et commençaient la guerre presque aux portes de Paris. Le prince 'de Condé et l'amiral de Coligny, assistés du duc Casimir, avaient déjà menacé Meaux et pris St. -Denis. Le sieur de La Noue s'était emparé pour eux d'Orléans, en y pénétrant sous des habits de demoiselle.
A la Rochelle , on avait toujours l'œil sur les pas et les démarches du prince de Condé , et , dès le renouvellement des troubles, on avait fait paraître la meilleure volonté pour lui. Les citoyens mettaient leurs armes en état, et se disposaient ouvertement à la guerre. Le maire feignait de ne rien voir , et il y avait lieu de penser qu'il man-
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quait de fermeté pour retenir dans la fidélité le» sujets du Roi , ou bien qu'il inclinait au parti contraire. Les Politiques s'en inquiétaient; cependant ils ne voulaient pas croire qu'on les trompât. Pontard leur paraissait toujours devoir être l'homme de la commune, et ils attendaient qu'il appelât l'attention du conseil sur l'état présent des affaires. Chabot mettait aussi en lui toute sa confiance, et lui écrivait de faire bonne garde jusqu'à ce qu'il arrivât de Paris. Il lui recommandait de s'entendre avec les ministres , sans trop compter sur eux , et en les veillant de près. Mais les artisans, les zélés, et tous ceux qui tournaient leurs yeux vers le prince de Condé , avaient aussi espérance en leur jeune maire. Ce qui ne faisait que jeter de l'incertitude dans l'esprit des Politiques et des catholiques, était pour les autres une garantie suffisante du dévoûment de Pontard aux intérêts de la nouvelle religion. Chaque parti en attendait sa force et son triomphe. Mais lui ne songeait qu'à ses propres affaires. Il voulait soumettre la ville au prince de Condé , pour en obtenir en retour de grands honneurs, gouverner en son absence , et rétablir ainsi sa fortune qu'il avait grandement dérangée , en vivant en gentilhomme dans l'intimité du fils de Jarnac. Les Politiques connurent enfin ses projets , lorsqu'ils le virent s'abandonner aux conseils et aux volontés de demoiselle Marie Bœuf, sa mère, qui, elle-même, se laissait conduire par les pasteurs de La Vallée
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f.t de Nort. Ils suivirent de plus près ses actions, et ils s'aperçurent qu'il avait des liaisons et un commerce de lettres avec Jean de Ste.- Hermine, seigneur de Lalaigne , gentilhomme des plus actifs et fort dévoué au prince de Condé. Ils surent, encore qu'il entretenait Jarnac dans une telle défiance des habitans de la ville , que celui-ci n'y voulait plus retourner qu'avec des troupes qu'il avait obtenues de la Cour. Alors Zacharie Barbier, Jacques du Lyon , et plusieurs autres du corps de •ville, à qui toutes ces menées déplaisaient, et qui craignaient la vengeance du Roi, s'appliquèrent à traverser les desseins du maire. Ils députèrent vers le seigneur de Jarnac deux des leurs , Claude Huet et Guillaume Dubas, le faisant prier de revenir dans son gouvernement. Ils l'assuraient que, venant seul , pour le service de Dieu et du Roi , on lui rendrait toute obéissance, sans garder le souvenir des anciens griefs , et qu'il aurait l'honneur d'arracher la ville des mains des brouillons, et de la maintenir en paixt et en neutralité. Jarnac leur fit répondre qu'il ne rentrerait à la Rochelle qu'avec des soldats. C'était Blandin qui , troublé par la peur que lui inspirait le maire, déterminait Jarnac à cette mauvaise résolution. Il lui avait écrit que la cause des modérés était perdue ; que les zélés étaient incomparablement les plus forts; qu'ils avaient juré de l'assassiner; et que le ministre La Vallée leur en donnait chaque jour le conseil. C'était une odieuse calomnie, bien digne
d'un homme que son intérêt poussait, tantôt dans une religion , tantôt dans une autre. Jarnac , en revenant à son poste avec la seule autorité de sa charge, eût rallié un parti nombreux qui devait avoir une grande influence, puisqu'il se composait des riches et des bourgeois les plus marquans. Dès qu'il eut annoncé la ferme intention de rentrer dans son gouvernement, à la tète de plusieurs compagnies tant à pied qu'à cheval, personne ne voulut plus avoir affaire à lui , et les adversaires les plus décidés de Pontard se résolurent à attendre les événemens. Catholiques et protestans , zélés et Politiques, déclarèrent que leur intention était de maintenir la ville et leurs personnes en l'obéissance du Roi ; qu'ainsi il n'était pas besoin à la Rochelle de forces étrangères ; que la loyauté et la fidélité bien connues des habitans en répondaient; et qu'enfin, pour preuve de la bonne volonté générale, 01 chargerait six bourgeois, pris dans l'une et l'autre religion, d'aller de nouveau inviter le gouverneur à revenir.
Jarnac persista à envoyer des commandemens du Roi , pour qu'on le reçut dans la ville a\ ec ses troupes. En même temps , il se rapprocha de l'Aunis, et il s'entendit avec les sieurs de Mouline, du Lude et Pons de Mirambeau , pour qu'ils vinssent l'aider à soumettre les Rochelais. La haine publique en devint furieuse contre lui. Car quelle 4'itre intention pouvait-il avoir, que celle de perdre
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la ville et de ruiner la religion , en se mettant de moitié avec un Montluc, ce bourreau qui, en i562, ayant surpris 80 protestans désarmés à Gironde, les avait fait pendre , sans tant de cérémonie (*), aux piliers de la halle; qui, dans une autre circonstance , allant à la poursuite de ceux de la religion , avec deux juges , pour leur faire leur procès, trouvait que c'était péché de répandre de V encre pour ces misérables , et les donnait à tuer aussitôt, sans tant languir! On se doutait aussi que ce Montluc avait donné à la Reine mère, en 1 564 ? les conseils les plus violens pour empêcher les Rochelais de remuer ; enfin c'était une renommée dont il tirait gloire, qu'il ne marchait pas sans deux bourreaux, auxquels il faisait dépêcher les protestans, lorsqu'il était fatigué. On était dans de grandes appréhensions à la Rochelle, et tous les citoyens peut-être, excepté Pontard, auraient bien voulu qu'on s'accommodât. Il y eut même des députés de nommés pour aller de nouveau trouver le sieur de Jarnac , et le supplier de revenir. On lui faisait dire que , s'il craignait pour sa personne, on lui formerait une compagnie de tels habitans qu'il désignerait , et qui jureraient de veiller à sa sûreté. Dans le même temps , on écrivit au Roi une lettre ainsi conçue : « Sire , » Monsieur de Jarnac nous a fait savoir qu'il » avait ordre de Votre Majesté de lever autant
* Expression de Montluc.
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» de gens de cheval et de pied qu'il jugerait » en avoir besoin pour la conservation de cette » ville en votre obéissance. Il paraît que ces sol- » dats seraient par nous soudoyés, et ledit sieur » de Jarnac entretenu à nos dépens. Bourgeois ? et habitans , de l'une et de l'autre religion , » nous vivons en paix , union et concorde , et » avons une ferme volonté de nous maintenir » fidèles. Ainsi , nous supplions très-humblement » Votre Majesté de n'entrer en aucune défiance » de notre loyauté et de nous dispenser d'autres » forces et garnisons que le sieur de Jarnac et sa » compagnie de gens d'armes, avec laquelle nous » nous tenons assurés de vous rendre bon compte » de votre ville de la Rochelle , sous sa charge et » son commandement. Nous lui avons déjà fait , à » lui-même, ces représentations, sans en pouvoir » rien obtenir , et nous trouvons nécessaire de re- » courir à Votre Majesté. Nous ne pouvons vous » celer , Sire , qu'il y a plus de danger à nous » donner garnison qu'à ne nous en pas donner. » Celles que nous avons eues déjà, il a toujours » fallu les licencier par suite des troubles qui en » sont survenus. Nous vous supplions de rechef, » très-humblement , Sire , de nous permettre de » jouir de notre paix , sous votre obéissance , de » nous traiter comme vos très-obéissans et fidèles » sujets , afin que nous soyons tenus de plus en » plus de prier Dieu pour votre prospérité ». Jarnac , avant eu avis de cette tentative des
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Rochelais auprès du Roi , se hâta d'envoyer quelqu'un de confiance à la Cour pour en détruire l'effet , et remontrer de nouveau qu'il n'y avait qu'une bonne garnison qui pût assurer la soumission de la ville.
Le maire prit toute sorte d'avantages de la haine qu'inspira Jarnac en cette occasion , et les partisans du prince de Condé , comme si leur cause fût devenue plus légitime , levèrent audacieusement la tète. Ils étaient les plus nombreux , et les Politiques, réduits au silence et découragés, ne parurent plus au conseil et abandonnèrent les délibérations aux zélés. Pontard crut qu'il était temps de laisser deviner une partie de ses desseins. Il avoua , à quelques citoyens bien disposés, qu'il travaillait pour le prince de Condé , et dès lors , afin de tenir le peuple en haleine , il le partagea en huit connétableries , lui donna des capitaines et le fit exercer chaque jour aux manœuvres. Il eût bien voulu entraîner dans ses projets Claude d'Angliers , son parent. C'était un homme riche , plein de courage et de fermeté , dans le cas de manier les plus grandes affaires, estimé des premiers personnages de son temps , et fort respecté de la multitude , quoiqu'il eût par le passé incliné au parti de la Cour ; mais il le trouva inaccessible à toute espèce de séduction. Claude d'Angliers le blâma de risquer ainsi la prospérité de sa patrie, et de se faire le flambeau
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d'une guerre civile ; il l'obséda de ses conseils; il envoya les ministres les plus sages l'exhorter. Tout fut inutile, et ce vertueux citoyen, tombé dans la haine de Fontard , se retira à sa maison de campagne.
Les protestans , vaincus à St. -Denis , s'étaient relevés plus redoutables. Ils avaient de grandes forces dans l'Orléanais , et déjà ils menaçaient le Poitou. On devait craindre que les Rochelais ne leur donnassent bientôt la main. Ce n'était qu'allées et venues de la Rochelle au camp. Jarnac eut ordre de se jeter aussitôt dans la ville , avec tel nombre de troupes qu'il pourrait se procurer , et il fut mandé aux lieutenans du Roi qui tenaient la Guyenne , le Poitou , la Saintonge et l'Angoumois , de lui prêter secours. Celui-ci fit grande diligence et gêna beaucoup le maire, qui n'était pas encore tout-à-fait en mesure. Pontard alors eut recours à la ruse , et , tempérant tout-à-coup ses violences , il rendit quelque espoir à ceux qui ne voulaient pas du prince de Condé. 11 en obtint même de grandes sommes d'argent qu'il envoya au baron de Jarnac, comme une preuve qu'il ne songeait pas à dévier de sa fidélité au Roi. Il expédiait messagers sur messagers avec de belles promesses d'envoyer d'au ht argent et de maintenir la ville en neutralité. Le parti modéré ressentait beaucoup île joie de cette nouvelle manière d'agir, et le petit peuple ne
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se plaignait pas trop , parce que l'approche des soldats lui inspirait une crainte respectueuse du Roi. Les ministres seuls criaient bien haut ; mais c'était afin de mieux servir les projets du maire, qui ne faisait rien que de leur aveu. Ainsi tout concourut à donner de la confiance au baron de Jarnac. Une nouvelle députation acheva de le décider : il congédia ses troupes et se disposa à venir dans la ville avec une seule compagnie. Pontard, sur ces entrefaites, redoublait d'activité : il raffermissait les résolutions de ceux de son parti , achevait son traité avec le prince de Condé et s'assurait une haute protection et de grands avantages.
On était au vendredi, 9 du mois de janvier 1 568. Les habit an s, qui n'étaient pas dans la confidence du maire , allaient se mettre à table pour dîner. Tout-à-coup la ville retentit de clameurs ; des hommes armés se saisissent des cantons , aux cris de vive l'Evangile et Condé ! En même temps , Pontard, à cheval, et suivi de quelques amis , sort de sa maison et se dirige vers l'échevinage , en appelant le peuple aux armes. Ceux de sa compagnie sèment le bruit que les papistes ont résolu de faire main basse sur les réformés, et que tout est perdu si l'on ne se met aussitôt en défense. Les gens des métiers accourent de toutes parts ; ils se mettent à la suite du maire , ou renforcent ceux qui tiennent les carrefours. Condé triomphe ,
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la cause royale cède, et les Politiques, poussés dans une extrémité par la peur , se montrent les plus échauffés à répéter les cris de révolte. Cependant plusieurs des principaux bourgeois restaient obstinément dans leurs maisons, ne sachant pas où porterait cette émotion. Le maire va frapper à leur porte , les appelle par leur nom, les supplie de regarder au moins par la fenêtre , et de se convaincre que ce n'est pas un parti qui veut troubler et ensanglanter la ville , mais bien le peuple entier qui se porte , d'un commun accord , à la défense de la religion et de la liberté. De cette manière il décide les timides et épouvante les mal disposés. Il eut bientôt /j,ooo personnes à sa suite, et cette foule se grossissait à chaque instant. Pour causer plus de terreur, il faisait aller devant lui deux pièces de canon. Les catholiques croyaient que c'était fait d'eux. Pour le moment, Pontard se contenta de prendre leurs armes, dont il remplit un grand chariot qui le suivait , et il leur fit défense de sortir de leurs maisons. Il ne lui restait plus qu'à devenir maître de la tour de la Chaîne, où le capitaine Jacques du Lyon tenait garnison pour le Roi avec quelques soldats. Ce fut la peine d'arriver à la porte et de sommer le commandant: il remit ses pouvoirs, et le maire y établit ceux de sa faction sous les ordres de Jacques David. Tout paraissait soumis ; mais le soupçon et la méfiance sont toujours à la suite du pouvoir usurpé. Pontard jugea à propos de s'assurer de
la personne de ceux qui devaient être contraires à ses complots ; ainsi les prisons se remplirent de ce qu'il y avait de plus distingué parmi les catholiques. Des protestans mêmes furent déclarés criminels pour avoir parlé de modération , et on les priva aussi de leur liberté. Le maire n'épargnait rien dans ses rigueurs , ni ses parens , ni ses plus anciens amis , ni ceux qui l'avaient placé en charge. Aussi la terreur s'empara- 1- elle des habitans , et le maire put-il se regarder comme maître absolu de la ville.
Le peuple ne fut pas plus modéré, et triompha à sa manière. Il se répandit dans les églises et les chapelles , et brisa les images qui y avaient été remises d'après le dernier édit de paix et depuis la venue de M. de Montpensier. Les orgues furent rompues , les tuyaux dispersés. Les plus furieux brillèrent les croix , les bannières et les ornemens ; les autres les appliquèrent à leur usage. Pontard fit tous ses efforts pour arrêter cette frénésie ; mais dans la suite on vit bien que c'était plutôt par esprit de cupidité que par esprit d'ordre et de modération ; car les églises n'en continuèrent pas moins d'être pillées , mais par ses préposés et sous son inspection. Il prétextait le service des temples réformés et les besoins du prince de Condé. Ainsi il retenait tous les objets de prix, les cloches, les calices, les croix d'argent, les riches chasubles et les
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qu'il était convenu avec les chefs protestans qu'on lui enverrait Ste-Hermine, son cousin, le confident et le compagnon de ses travaux. Il députa donc vers lui Joseph Bobinau et le jeune David. Ste.- Hermine accourut aussitôt d'Orléans avec quelques gentilshommes qu'il avait autour de lui. Il en arriva bientôt plusieurs autres , jusqu'au nombre de quatre-vingts , sur la renommée de ce qui se passait. Presque tous ils étaient capitaines et des plus expérimentés. Il leur avait fallu affronter bien des périls pour arriver jusqu'à la Rochelle, et , en plusieurs endroits, ils s'étaient fait passage , l'épée à la main , à travers des troupes nombreuses de catholiques. Dès lors, il n'y eut plus d'espoir pour Jarnac. Il était à Surgères , et pouvait entendre, pour ainsi dire, les cris de joie et de guerre que poussaient ceux de la ville, en voyant arriver tant de vaillans hommes d'armes. Ste.-Hermine avait des lettres du prince de Condé, qui l'instituaient gouverneur; il les fit lire en assemblée générale , puis imprimer et afficher par les rues. Les protestans arrivaient en foule à la Rochelle. Ils y venaient chercher un refuge contre la férocité de Montluc , du seigneur de Pons et des autres capitaines catholiques. On forma avec ces réfugiés trois nouvelles compagnies, auxquelles on donna pour capitaine Jacques Bréchet , avocat , David Marie , dit Le Sauvage, et Georges de la Rivière , tous trois de la ville. Il y avait un égal nombre de cornettes de cava-
lerie et douze cents bourgeois pour garder la place ; outre cela, trois mille soldats, qui allaient dans le Poitou et la Saintonge , faire la guerre de partisans sous la conduite de plusieurs aventuriers. Les vaisseaux et les navires ne restaient point inutiles dans le port; ils étaient au contraire toujours en expédition. Par leur moyen , dès le commencement , on s'était emparé de l'île de Ré , de Marans , et on faisait chaque jour quelque bonne prise qui répandait l'argent et l'abondance parmi les citoyens. Il n'y avait point de pitié , et on faisait une guerre à mort. Les bourgs de Mareuil, de Ste.«Gemme et de Maillezais l'éprouvèrent bien ; mais Luçon fut encore plus mal traité. Un petit nombre de braves catholiques , retirés dans le clocher , s'y défendaient avec opiniâtreté , et un moine qui les commandait , nommé Chante - Clerc , après avoir eu la main gauche emportée d'un coup de canon , se battait encore, tirant des arquebuses qu'on lui apprêtait. Il fallut succomber au nombre ; les Rochelais passèrent au fil de l'épée les soldats qui restaient dans le clocher. Mais c'était trop peu pour assouvir leur fureur : ils égorgèrent un grand nombre de femmes, d'enfans et de vieillards qui avaient cherché un asile dans l'église , autour de l'autel. Ils ne cessèrent de tuer que pour se livrer au pillage. Les capitaines Jean Boiceau , Marie Le Sauvage et Rousseau , sieur de La Belle, commandaient en cette occasion. Le
comte du Lude espérait bien les punir de leurs cruautés. 11 les serrait de près , et il les força à en venir aux mains avec lui , un peu au-dessus de Marans. Il lui en prit mal , car il fut battu et perdit plusieurs de ses enseignes , que les Rochelais apportèrent en triomphe chez eux.
Les clameurs de ceux du parti de la Cour étaient grandes contre la Rochelle. Ils la dénonçaient à toutes les nations , comme un lieu traître et rebelle à son Roi ; ils l'accusaient de souhaiter la destruction de l'état , et de vouloir s'ériger en république ou en principauté particulière. Les Rochelais n'étaient pas indifférens à ces imputations , et ils entreprirent de se justifier dans un manifeste que se chargea de rédiger l'avocat Jean de La Haize. Mais cette grande affaire ne devait pas se terminer par une guerre de mots et de raisonnemens. Montluc et du Lude cherchaient de l'argent et des canons de tous côtés pour venir assiéger la ville , et il fallait s'occuper surtout de la fortifier. Le maire et le sieur de Ste. -Hermine s'y portaient avec une grande ardeur. Quant au peuple , il se ralentissait , parce que la guerre lui faisait peur , et pour la dépense et pour la fatigue. Pontard usa de rigueur et il perdit beaucoup de son crédit chez ses concitoyens. Il les tenait à-peu-près en servitude , les faisant travailler jour et nuit , sans permettre qu'ils allassent veiller à leurs propres affaires. Il avait trouvé le
moyen d'utiliser jusqu'aux petites filles et aux vieillards tout décrépits. Ce qui semblait le plus dur c'était de donner sans cesse de l'argent pour défrayer les compagnies de soldats et les gens de guerre. Ils vivaient selon leur habitude , insultant les uns , battant les autres et pillant tout le monde. Ils faisaient abattre des maisons en dedans , en dehors de la ville , pour assurer la défense , et il périt en cette occasion plusieurs beaux monumens , entre autres la tour de Faye et l'église de St.-Jean , situées à droite et à gauche de la porte de Cougnes. Bientôt il n'y eut plus possibilité de tirer de l'argent des bourgeois. On avait usé le moyen des menaces , des violences et de la prison. Alors vint le tour des étrangers qui , surpris par la guerre , avaient tenté vainement de s'échapper pour retourner dans leur pays. Ils furent déclarés prisonniers, et obligés de payer rançon. Il n'était plus personne qui ne vît fort bien que le maire et le gouverneur , en feignant de travailler aux affaires du prince de Condé et de la religion , avançaient les leurs le plus vite qu'ils pouvaient. De tous les monastères de religieux et de religieuses , un seul avait été épargné; c'était celui des Sœurs-Blanches. Il y avait grand bruit que ce qui l'avait sauvé c'était que le maire allait visiter souvent les religieuses par amourettes , par droit successif de feu Hugues Pontard, procureur du Roi , son père. On murmurait ; mais on n'avait pas encore tout vu. Le maire
«et Ste.-Hermine préparaient une épouvantable exécution. Us s'ennuyaient de faire garder trente prêtres environ que l'on avait renfermés dans la tour de la Lanterne... Ils firent précipiter ces malheureux dans les fossés. Ceux qui , n'étant que meurtris dans la chute , purent se relever ou seulement se mouvoir , furent frappés à coups de dagues et de poignards par des gens qui les attendaient en bas ; puis demi-morts , demi-vivans, on les jeta à la mer.
Montluc aurait bien voulu prendre et châtier ceux de la Rochelle ; mais il ne savait où écrire pour avoir des canons. Le gouverneur de Nantes n'avait pu lui en envoyer que trois , n'en gardant pas plus lui-même, encore par terre et sans affûts. A Bordeaux , à Toulouse , on était décidé à ne l'aider en rien. Il n'avait donc que des soldats, sans argent et sans artillerie. Il n'osa pas s'approcher jusques sous les murs de la ville ; mais il voulut du moins prouver qu'il était passé par le pays. Il fit égorger une centaine de Marenneaux, et il envoya son gendre à l'île de Ré , avec ordre de faire main basse sur tout ce qu'il trouverait. Celui-ci surprit les insulaires , en débarquant au milieu des rochers les plus dangereux de la côte. 11 n'en échappa qu'un petit nombre , qui se jeta dans des barques et vint à la Rochelle. Enfin, la paix se conclut à Long- Jumeau , le a3 mars (*). La nouvelle en vint aux
Rochelais par un gentilhomme du prince de Condé. Tout le monde s'en réjouit, excepté Ste. -Hermine et Pontard : ils auraient voulu garder leur autorité, et craignaient sans doute qu'il ne fallût rendre compte de leur administration. Aussi ne se hâtèrent-ils pas de publier l'édit de pacification , et de remettre les choses sur le pied dont on était convenu. Cependant le sieur de Chaumont, envoyé du prince, les pressait d'obéir aux ordres dont il était porteur. Ils se rendirent à la fin, mais après qu'on eut approuvé tout ce qu'ils avaient fait, et que la commune eut déclaré complaisamment que les dépouilles des églises et des proscrits étaient entrées dans ses coffres. Une semblable transaction pouvait-elle lier la justice et mettre à couvert deux hommes qui avaient usé de moyens si tyranniques, manqué de foi, et détourné à leur profit les deniers de tous ! La pauvre ville n'était pas au terme de ses souffrances ; c'était au tour du Roi de la pressurer. Et en effet, il envoya patente pour lever, par emprunt, 5o,ooo livres sur les habitans. On députa Jacques Cochon et Jean de La Haize, pour faire des remontrances. En même temps, on était menacé de nouvelles violences : Ste.-Hermine prétendait succéder à Pontard, dont l'année finissait. Il pouvait se présenter en sa qualité de pair de la commune, et la faction des plus mauvais citoyens l'encourageait dans ses prétentions. Sur 54 voix, il en eut 22; heureusement, ce ne lut pas assez ; et Sallebert , Pierre Bouchet et Cochon,
l'emportèrent sur lui. Jean Pierre de La Jarne, lieutenant-général de la ville, chargé de choisir pour le Roi, désigna Sallebert, qui avait épousé sa sœur. La commune était rentrée dans son droit d'élection pour ses offices , et Ion nomma au scrutin les deux trésoriers et les capitaines des tours du port.
La Cour n'entendait point raison au sujet des 5o,ooo livres; de plus, elle voulait qu'on reçût Jarnac en sa qualité de gouverneur. Ce dernier commandement semblait moins rude que l'autre ; on s'y soumit, et on s'engagea même à faire bon accueil à Jarnac. Les malheurs publics et l'administration deSte.-Hermine avaient effacé, ou au moins adouci , les anciens souvenirs. Jarnac vint donc à la Rochelle , et il envoya le sieur Dechezeau pour apprendre au Roi qu'il avait été gracieusement reçu. Les Rochelais députèrent , de leur côté , Pierre Guiton , afin de demander encore qu'on les exemptât de l'emprunt. Cette obstination à ne pas donner une somme dont on avait grand besoin , disposa les esprits de la Cour à recevoir les plus fâcheuses impressions contre la ville , et on résolut d'y mettre une garnison. Ce fut l'assesseur Blandin que le Roi chargea d'exhorter ses concitoyens à recevoir des soldats chez eux. Il avait de bonnes raisons à mettre en avant : d'abord , la mauvaise volonté des protestans , en général , rendait l'édit de paix à-peu-près nul pour les catholiques , qui n'osaient pas rentrer chez eux ; de
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plus , tous les ennemis extérieurs de la France étaient en armes, et, si la ville devait être attaquée, elle avait évidemment besoin de secours... Et puis n'avait-on pas reçu la garnison du prince de Condé?
On était peu disposé à tenir compte de toutes ces considérations, et Blandin , qui avait commission de les faire valoir, ajoutait à la répugnance générale, parce que c'était un éternel apôtre des intérêts et des prétentions de la Cour. On aimait donc mieux s'en tenir aux propres mots des lettres du Roi , qui ne parlaient nullement de garnison. Ainsi Blandin fut obligé , après des efforts inutiles , de faire savoir à Paris qu'il n'obtenait rien. Dans le même temps , on accusait les Rochelais de soutenir ceux de Flandre dans leur révolte contre l'Espagne , et de courir sus aux vaisseaux du Roi catholique , beau-frère de sa majesté Charles IX. Il n'en était rien ; mais le Roi le crut, et le nota au nombre de ses griefs contre les habitans de la Rochelle. Plus que jamais il voulait avoir cette ville à sa discrétion. Mais on ne pouvait pas y établir garnison par force , sans éveiller les protestans , que l'on n'était pas encore en mesure de surprendre. Le maréchal de la Vieu- Ville fut chargé d'obtenir le consentement des Rochelais. Il était pour lors dans son château de Duretal , en Anjou ; il lit ses préparatifs de départ et envoya devant le sieur de Carlois, son secrétaire. Celui-ci trouva bien quelques gens pour l'écouter, mais ce fut le
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plus petit nombre ; le reste s'émut beaucoup de ses propositions , et la commune écrivit en ces termes au maréchal :
« Monseigneur,
» Nous vous remercions bien humblement de » l'affection que vous nous témoignez , et nous » protestons que notre désir serait de vous rendre » toute sorte de services ;mais nous ne pouvons céder » aux raisons que vous nous donnez pour nous » faire recevoir garnison. Si telle était la volonté » du Roi , ce que nous ne voyons exprimé dans » aucune de ses lettres , ce serait une chose su- » perflue et tout-à-fait insupportable pour nous. » Une garnison tuerait notre commerce , si utile » à tant de villes, parce qu'il n'y a aucune compa- » tibilité entre le marchand et le soldat. De plus , » la servitude ne va point avec la liberté , ni » les armes avec l'état de paix. Qu'ont fait les » garnisons dans plusieurs villes de France ? » Elles ont massacré ceux de la religion et pillé » leurs biens : témoins Lyon , Orléans ,. Auxerre , » Amiens, Boulogne, Toulouse, Bordeaux, Tours, «Chartres, et autres du royaume... Qu'on nous » laisse user de nos privilèges ; ils nous ont été » octroyés par les rois. Nous sommes revenus de » nous-mêmes à la couronne , sous Charles V ; » depuis lors, notre maire est notre chef et notre » capitaine. Vouloir nous en imposer d'autres , se- » rait contrevenir à l'édit de pacification qui nous
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» donne l'assurance de n'être pas troublés dans •» nos franchises. Quant à nous , nous l'exécutons : » les catholiques ont repris leurs biens ; ils ont le » libre exercice de leur religion , et nous vivons » tous en concorde. »
Trois mois se passèrent en correspondance et en explications , soit avec le maréchal de la Vieu- Yille , soit avec la Cour. Les Rochelais devenaient plus difficiles à persuader de jour en jour, car les catholiques ne cachaient plus leurs mauvais desseins sur les protestans. Ils les avaient déjà fort maltraités à Chartres , à Orléans , à Auxerre , à la Charité, à Blois, et dans plusieurs autres lieux. Ce n'était pas le moment de se mettre entre leurs mains. Ceux de la Rochelle, au contraire, portèrent toute leur attention sur leurs moyens de défense. On répara les vieilles fortifications; on fit des ouvrages avancés à la porte de Cougnes , on revêtit de pierres de taille les remparts des autres. Le bastion de l'Evangile , surtout , reçut de notables améliorations. C'était l'ancien boulevard du Lude. Il faisoit le coin de la place du château , et occupait une partie de l'espace renfermé dans le jardin des Capucins. Les citoyens se portaient avec ardeur à ces travaux, et ils étaient encouragés par l'exemple du maire et des échevins, qui roulaient la brouette et approchaient des pierres et d'autres matériaux. Cependant on ne cessait d'écrire au Roi pour prolester de la fidélité de la
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ville , le supplier de n'y pas mettre de garnison , et aussi de l'exempter des impôts extraordinaires , emprunts et surcharges qu'il ne cessait de demander. Tel ne pouvait être le bon plaisir de Charles. Il était assuré que tant que la Rochelle ne serait pas occupée par ses troupes, elle appartiendrait au prince de Condé. Quant à l'argent , il en fallait absolument , car la Cour était insatiable , et on en dépensait d'ailleurs beaucoup pour retenir les gouverneurs et les soldats. Il vint donc encore un ordre de recevoir une garnison. Il est bien vrai que le Roi la réduisait à 100 hommes de pied et à 4o cavaliers ; mais , comme par compensation , il demandait 100,000 livres; les Rochelais étaient aussi peu disposés à laisser échapper leur argent, que leur liberté : ils se déclarèrent pour le prince de Condé, qui leur avait envoyé La Rochefoucaud, et convinrent avec lui des conditions suivantes :
« Les Rochelais jurent et promettent devant Dieu et ses anges , au prince de Condé , de lui rendre toute obéissance et services selon qu'ils y sont obligés naturellement , et comme le reconnaissant chef, protecteur et défenseur de la cause de toutes les églises réformées du royaume. Ils mettront promptement et fidèlement à exécution ce que le prince leur commandera , n'épargnant pour cet effet ni leurs biens , ni leurs vies.
» Ils obéiront aussi à l'amiral de Coligny et au comte de La Rochefoucaud , ses lieutenans.
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» Ils ne feront aucune paix, aucune alliance avec qui que ce soit , sans son avis et sa volonté.
» Ils lui fourniront l'artillerie et les munitions dont ils pourront disposer.
» De son côté , celui-ci s'engage à ne pas troubler l'élection des magistrats de la ville.
» Il les conservera dans tous leurs privilèges, franchises, libertés et exemptions octroyées par les différens rois.
» Il leur laissera le libre exercice de la juridiction tant royale que communale.
» Il rendra à la fin de la guerre l'artillerie qu'on lui aura fournie.
» Si la paix vient à se faire , il y fera comprendre la Rochelle , avec la garantie de ses libertés et franchises.
» Il obtiendra du roi de France que le gouvernement de la ville ne soit désormais confié qu'à un protestant.
» Il demandera que l'exercice de la religion réformée soit le seul autorisé chez eux , si le bon plaisir du Roi s'en peut accommoder. »
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