LIVRE V
Les Rochelais secourent Henri IV de leurs deniers et de leurs vaisseaux. — Ils chassent son amiral de leurs rades, et les gendarmes du duc d'Epernon , de leurs campagnes.
— La flotte espagnole fuit devant celle des Rochelais. — Le Roi se fait catholique. — Assemblées séditieuses des protestans. — La prise d'Amiens les fait rentrer dans le devoir. — Les funérailles d'un maire. — Les protestans peu satisfaits de ledit de liantes. — Les prêtres reparaissent a la Rochelle. — Sully, protecteur des Rochelais. — Henri IV assassiné. — La Rochelle se déclare contre la Cour, à l'instigation du duc de Rohan. — Traité avec Condé. — Ce prince a la Rastille. — Les Rochelais s'emparent de Rochefort. — Discordes intestines. — Les catholiques rétablis dans le Beàrii. — Assemblées séditieuses des protestans à la Rochelle.
— Une armée royale dans l'Aunis. — Guiton , amiral des Rochelais , chasse des rades les vaisseaux du Roi. — Défaite de M. de Soubise. — Les Rochelais , resserrés dans leur ville, restent maîtres de la mer. — Le Foit-Louis. — Grande bataille navale. — La nouvelle de la paix sépare les combattans. — La ville fait don d'un vaisseau de guerre à l'amiral Guiton. — Nouveaux troubles au sujet du Fort- Louis. — Projets menaçans du cardinal de Richelieu. — "M. de Soubise à Rlavet. — Thoiras se rend maître île l'île de Ré. — Les Rochelais battus sur mer. — Lo»i» M"
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veut qu'ils se mettent à sa discrétion. — Le roi d'Angleterre leur promet son appui , et ils obtiennent la paix. — Nouvelle coalition. — Madame de Rohan à la Rochelle. — - Les Anglais à l'île de Ré. — Le Roi , en personne, vient assiéger la Rochelle. — Première armée anglaise. — Les incendiaires. — La digue. — Guiton , maire. — Deuxième armée anglaise. — Famine horrible. — Troisième armée anglaise. — Reddition de la Rochelle.
jLa. ligue était nombreuse au dedans , et appuyée au dehors par des princes puissans. Henri IV, au contraire, n'avait que 6,000 hommes, peu d'argent, et l'on ne pouvait espérer de lui tout ce qu'il fit dans la suite. Aussi les calvinistes éprouvaient - ils de grandes inquiétudes ; et puis, n'y avait-il pas à craindre que le Roi , après avoir changé de religion pour sauver sa vie , n'en changeât encore pour se faire un plus beau chemin au trône? Les Politiques ne cessaient de l'exciter à se faire catholique , et ils étaient écoutés dans ses conseils. Ainsi l'on ne se portait pas avec toute l'ardeur possible à sa défense, et ce pauvre prince gagnait, presque en vaincu, la Normandie, pour se mettre plus à portée des secours que la reine Elisabeth lui avait promis. Le duc de Mayenne arrivait, sur ses traces à grands pas; il avait bien une armée cinq fois plus forte, et il promettait partout, sur son passage , de ramener sous peu le Béarnais lié et garotté. Il en arriva bien autrement : Henri .
vainqueur à Arques, et renforcé de 4,°oo Anglais, marcha sur Paris , grossissant son armée de tous ces amis que procure ordinairement la victoire. Peut-être aurait-il mieux valu achever la ruine de Mayenne , car , lorsqu'il eut recueilli les débris de sa défaite, il revint vers la capitale. Henri n'osa pas l'attendre sous les murs d'une aussi grande ville, dont les habitans composaient déjà une armée ; et il alla offrir la bataille à son ennemi , qui s'approchait. La rencontre se fit à Ivry. Cette nouvelle victoire de Henri porta un coup terrible à Mayenne , et , comme à peu de jours de-là mourut le cardinal de Bourbon , on put prévoir que la ligue, vaincue et désertée, allait, s'achever par ses propres fureurs. En effet, le roi d'Espagne, le duc de Lorraine, celui de Savoie et Mayenne, firent éclater à-la-fois leurs prétentions à la couronne de France, et les ligueurs, traitant honteusement du prix du royaume avec Philippe II , redoublèrent d'acharnement contre le Roi légitime , dont on ne pouvait s'empêcher de reconnaître la loyauté , le courage , qui venait de se montrer le plus grand homme de guerre de l'époque , et auquel enfin on n'avait à reprocher que de n'être pas catholique. Or, il le pouvait devenir, et l'on disait même qu'il inclinait secrètement à ce parti.
Henri reparut, pour la troisième fois, sous les murs de Paris.
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La guerre désolait toutes les provinces; le duc de Mercœur tenait la Bretagne ; Joyeuse, le Languedoc ; le duc de Savoie , la Provence ; le duc d'Epernon et Lansac , la basse Guyenne , la Saintonge et le Poitou.
Parmi les partisans de Henri IV , les Roclielais se faisaient surtout remarquer par leur activité f leur courage et leur désintéressement. Le Roi , encore obligé de lever le siège de Paris , parce que le duc de Parme avait su habilement faire passer des vivres aux assiégés , s'était porté dans la Normandie , et assiégeait Rouen. Il lui fallait beaucoup d'argent , et il demanda ao,ooo écus à ceux de la Rochelle. Cette somme était exorbitante ; cependant, dès que le maire eut fait part au conseil général de la demande de Henri IV, on y consentit généreusement, les bourgeois demandant, pour toute condition, que la somme fût répartie entre les gens de toutes qualités. Dans le même temps , la marine Rochelaise se renforçait , au profit du Roi , de deux galères dont chacune avait 8 canons, 1G0 forçats et (5o mariniers. La ligue en faisait les frais, car le capitaine Pierre lui en avait pris une , et les forçats avaient amené l'autre , après s'être débarrassés de leurs chaînes. C'était une excellente acquisition que ces deux galères, car, sans elles, peut-être n'aurait-on pas pu nettoyer les rades des corsaires qui les infestaient. On était vexé par les capitaines mêmes
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du parti du Roi. Robert Limaille, entre autres, ne pouvant faire de l'argent d'autre manière, se tenait à Clief-de-Baye , avec ses 10 vaisseaux, et rançonnait les navires qui entraient au port ou en sortaient. On commença par se plaindre au Roi , qui renvoya l'affaire à ses conseils. Il sembla trop long aux Rochelais d'attendre leur décision, et puis Limaille disait , avec insolence , qu'il se mettait peu en peine du jugement que les gens de robe et de cabinet pourraient prononcer. Le maire fit mener trois pièces de canon à la pointe de Coreilles (*) , et autant à celle de Chef-de-Baye, sous la conduite des capitaines Huet , Boisseau et Barbot, à chacun desquels se joignirent 5o arquebusiers; en même temps, il donna ordre à Louis Gargouillaud de sortir avec la flotte, composée des deux galères , de trois galiotes et de huit autres navires armés en guerre. Limaille ne pouvait plus tenir la rade sans un grand danger , et , obéissant alors aux ordres du Roi , il alla rejoindre la flotte devant Blaye, que le maréchal de Matignon voulait enlever aux ligueurs. Quand on eut fini sur mer, il fallut en venir aux mains, sur terre, avec les gendarmes du duc d'Epernon , qui commettaient mille exactions et désordres dans la campagne , sans que leur chef s'occupât , le moins du monde, de les retenir. On alla les attaquer à Angoulins. On en tailla en pièces un grand nombre ; le reste quitta la province et n'y reparut plus.
* Des Minimes.
Quelques jours après entrèrent , dans la rivière de Bordeaux, 1G gros vaisseaux espagnols. Ils venaient secourir Blaye. Le maréchal de Matignon, qui avait envoyé Limaille courir la mer, se trouva trop faible pour les combattre, et se retira. Les Espagnols mirent pied à terre vers le Bec-d ' Ambez , et ils désolèrent la campagne pendant trois jours, pillant, violant et massacrant. Ils emmenaient les plus jeunes femmes qu'ils trouvaient, et force bœufs et moutons; le maréchal de Matignon ne vit que les Rochelais qui pussent faire cesser ces désordres: il les pria donc de l'assister de tout ce qu'ils auraient de vaisseaux, et de venir combattre la flotte espagnole. Au bout de dix jours , on avait mis à la mer 16 grands navires avec 1,200 hommes bien armés. M. de Chatillon , jeune seigneur de quatorze à quinze ans , avait le commandement de l'expédition , mais devait se gouverner par les conseils de Gargouillaud , de Boisseau , de Huet et de Barbot. Malheureusement, les Espagnols eurent avis de leur approche , et ils sortirent aussitôt de la rivière. Limaille eût bien pu les arrêter en chemin et donner le temps de les atteindre à la flotte Rochelaise , il n'en fît rien , les laissa passer à demi-portée de canon , sans les inquiéter, ce qui fut cause qu'on l'accusa d'avoir reçu d'eux 00,000 écus pour ce bon office. Il fallut encore se cotiser à la Rochelle pour cet armement, qui ne rapporta aucun profit et fut tout-à-fait inutile. Il en coûta 10,000 écus aux bourgeois.
Cependant les affaires du Roi s'amélioraienf. sensiblement. Le duc de Panne l'avait bien encore forcé à lever le siège de Rouen ; mais il avait pris plusieurs villes de Champagne , et le brave Lesdiguières venait de délivrer le Languedoc et la Provence des armes de Joyeuse et du duc de Savoie. Il s'opérait chaque jour de grands changemens dans les esprits. Il n'y avait plus que les ligueurs les plus forcenés qui aimassent mieux soutenir les odieuses prétentions du roi d'Espagne, que de reconnaître Henri IV, surtout si ce prince voulait abjurer, comme on en avait l'espoir. Mayenne, lui-même, s'apercevant que tout le monde l'oubliait ou se tournait vers d'autres intérêts que les siens, conseilla aux étatsgénéraux, assemblés à Paris, d'entrer en conférence avec le Roi. Le résultat de ce rapprochement fut d'amener Henri IV à se faire catholique ; après quoi , la capitale lui ouvrit ses portes. La France entière eût imité cet exemple , mais un grand nombre de provinces étaient tenues en bride par les Espagnols , décidés à lutter jusqu'à la fin , et par les gouverneurs , qui avaient dessein de mettre leur soumission à un très-haut prix.
Le sacre du Roi fit une grande impression sur l'esprit des peuples ; les déclamations du légat , à force d'être violentes , dégoûtèrent bon nombre de Français, et la satyre Ménippée, en attirant lus yeux sur les ridicules des chefs de la ligue
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avança beaucoup la ruine de cette faction. Elle se soutenait encore en Bretagne, par le moyen du duc de Mercosur; mais, St.-Malo s'étant donné à Henri IV, ce seigneur ne fut plus occupé que d'obtenir une bonne composition du Roi.
Paris , Lyon , Rouen , Orléans , Troyes et les meilleures villes du royaume , étaient rentrées dans le devoir. La paix avec l'Espagne ne pouvait pas tarder à se faire. Les protcstans en conçurent une grande inquiétude. Ils semblaient aimer moins le Roi , à mesure qu'il devenait plus en état de se soutenir sans eux , et , pour se rendre nécessaires, ils auraient désiré lui voir plus d'embarras. Et puis, les ministres leur faisaient craindre que, si Henri IV venait à s'entendre avec le roi d'Espagne , ils ne se liguassent tous deux avec le pape, afin d'extirper la religion réformée. Ils osèrent s'assembler séditieusement pour s'entendre sur les griefs qu'ils présenteraient au Roi. Il fallut, pour le moment, céder à plusieurs de leurs demandes, et encore les absoudre de tous leurs actes d'hostilité. Et ce fut sans doute pour les rassurer tout-à-fait qu'on se décida à suivre la guerre contre l'Espagne. Ainsi , Henri IV eut ' bien à faire cette année. Il fallait des soldats pour combattre les Espagnols , de l'argent pour acheter les derniers chefs de la ligue; il fallait surtout une prudence, une modération admirable pour contenir les huguenots, qui voulaient que leur religion
fût dominante, et qu'on ne prît pas leur argent pour gagner et satisfaire les grands seigneurs catholiques. On était si peu sûr des intentions et de la fermeté du bon et loyal Henri , qu'un La Noue , sans se souvenir des traditions et des exemples de sa maison , se montra violent et séditieux dans l'assemblée protestante de Loudun , qu'il présidait. Les députés Rochelais ne se conduisaient pas mieux. Au lieu d'avoir égard à la fâcheuse position du Roi, qui essuyait des malheurs en Picardie , où les Espagnols venaient de surprendre Amiens, ils voulurent exiger de lui qu'il payât une somme de 1 2,000 écus que leur ville avait empruntée , pour ses propres besoins , à des marchands anglais. Lesdiguières donnait un tout autre exemple, et il ne cessait d'exhorter les protestans à servir le Roi. Cependant, on ne sait pas où se serait arrêtée l'audace de l'assemblée de Loudun , si les chefs militaires avaient pu s'entendre avec les ministres , et si Henri IV n'avait repris Amiens. Ses affaires changèrent aussitôt de face : Mercosur fit son traité , le duc de Savoie fut battu et menacé dans ses états. Après quoi , le Roi se mit à voyager dans son royaume , et séduisit tout le monde par son langage , ses manières , et surtout par sa probité. La province de Bretagne lui donna 800,000 écus. Quelque temps auparavant , s'il en faut croire l'Etoile , les Rochelais s'étaient montrés, pour le moins, aussi généreux en lui faisant offrir par des députés 60,000 écus
agi
pour l'aider à monter la maison d'un de ses bâtards, le jeune César, depuis duc de Vendôme. C'était beaucoup trop, comme le dit le Roi, par plaisanterie, pour faire de la bouillie à un enfant. Mais on peut penser que l'Etoile- avait été mal instruit. Les Rochelais étaient trop pauvres alors et trop mécontens pour faire un aussi grand présent. Et puis , le maire était plus soigneux d'éteindre les dettes de la ville, que de faire sa cour au Roi et aux grands seigneurs. C'était Thévenin de la Jarrie, brave capitaine, homme habile et ne cessant de veiller à l'intérêt des bourgeois. Il mourut cinq jours avant la fin de son année, le i9 avril i595. On lui fit les plus belles funérailles qu'on eût jamais vues à la Rochelle. Premièrement, marchaient les huit compagnies de la ville , puis venaient les arquebusiers, les piquiers et les pertuisaniers, au nombre de plus de mille; ensuite la compagnie du maire, composée des échevins et des pairs. Après eux, marchaient les canonniers vêtus de leurs robes et tenant leurs boute-feu à la main. Les portiers et les capitaines des tours les suivaient avec leurs clés, les premiers les ayant sur l'épaule, les seconds sur le bras. Après eux, marchaient les gagers du maire, avec les armoiries de la ville, et trois hommes d'une haute taille, l'un avec la cuirasse du défunt et sa pique qu'il traînait, le fer renversé, l'autre avec sa rondache, son casque et son épéc, le troisième avec ses armes, peintes sur un grand tableau. Alors, arrivait le'
corps, couvert de superbes draperies armoiriées et. entouré des échevins qui avaient exercé la charge de maire. Ensuite, venaient les enfans du défunt, accompagnés par M. l'amiral de Chatillon et M. de St.-Gelais. Le cortège était fermé par le reste du peuple , plus occupé de sa douleur que du spectacle qu'il avait sous les yeux.
Pierre Chatagner succéda à Thévenin de la Jarrie. H ne sut pas se rendre si agréable que lui à ses concitoyens. Les principales raisons furent qu'il ne réussit pas à faire nommer un Rochelais comme député à l'assemblée de Châtellerault , et qu'un dimanche , étant au prêche à St.-Yon , il céda le haut bout du banc du magistrat à M. le duc de la Trimouille.
Les affaires du royaume s'amélioraient sensiblement, et le Roi était en état de se faire obéir clans les choses justes. Sans cela, il n'en aurait jamais fini avec les protestans. L'édit de Nantes ne leur semblait pas assez favorable. Ils furent obligés de s'en contenter , et l'assemblée de Châtellerault députa enfin au Roi pour le remercier. Il en fut autrement des catholiques. Ils trouvèrent que c'était trop peu de concéder à - la - fois aux huguenots la liberté de conscience , l'exercice public de la religion prétendue réformée dans plusieurs villes de France , des places de sûreté dont ils composaient les garnisons, et que le Roi payait, et enfin, la permission d'imprimer ci
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vendre publiquement leurs livres partout où ils seraient en majorité. Des prédicateurs attaquèrent ouvertement l'édit en chaire. Mais les beaux temps de la ligue étaient passés : les prêtres furent contenus , et les parlemens contraints à donner leur signature.
Le traité de Vervins suivit de près. La paix fut publiée, à la Rochelle, le 20 juin i5o,3, aux acclamations mille fois répétées de vive le Roi! la joie était grande dans la ville , le commerce si avantageux qu'on faisait, de temps immémorial , avec l'Espagne , allait reprendre, et puis on n'avait plus guère d'inquiétude que Henri IV trahît les protestans. Toutefois, on gardait des souvenirs si amers contre les catholiques, qu'on eût bien voulu n'en plus voir dans la ville, surtout en exercice de leur culte. Telle n'était pas l'intention du Roi, et il envoya, au contraire, MM. de Parabère et Langlais pour maintenir ces derniers dans leurs droits. Ils furent mis en possession de deux églises , et on permit aux prêtres de se montrer dans les rues avec leurs habits , et de porter sans bruit, ni cérémonie, l'hostie dans les hôpitaux et chez les malades.
Les Rochelais étaient fiers et hautains, mais surtout fort entêtés de leurs privilèges, ce qui les rendait naturellement suspects dans une monarchie; les gentilshommes ne les aimaient pas, surtout ceux qui avaient cherché un asile à la Rochelle
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pendant les troubles civils. Aussi n'étaient-ils pas trop bien venus en cour, et cherchait-on à les perdre dans l'esprit du Roi. Heureusement qu'ils avaient pour eux M. de Rosny (*), qui les défendait en toute occasion. Il les tenait pour zélés huguenots et sincères amis de son maître. L'occasion se présenta de lui faire voir qu'on était reconnaissant de ses bons offices, et, lorsqu'il vint visiter la Rochelle de la part du Roi , en qualité de gouverneur, on l'accueillit de la façon la plus magnifique et la plus cordiale. Il avait une suite de 1,200 chevaux, qu'on ne fît point difficulté de recevoir dans la place ; on logen tous ses hommes en maisons bourgeoises; on lui offrit un festin où il y eut 2~5 personnes d'admises. Il y fut tenu les meilleurs propos à l'égard de Sa Majesté , et on alla jusqu'à dire que si elle se présentait à la tète de 3o,ooo hommes, on lui ouvrirait toutes les portes, et que, si ce n'était assez, on abattrait 3oo toises des remparts. Le lendemain , on conduisit M. de Rosny sur la tour de la Chaîne , pour y contempler le combat nautique qu'on fit exécuter entre les deux pointes par 4° navires. On ajouta de magnifiques présens pour madame de Rosny, qui était venue avec son mari. Les Rochelais avaient grand besoin d'un tel protecteur auprès du Roi. Leurs ennemis ne cessaient de les accuser d'ourdir de mauvais desseins , et euxmêmes se jetaient aussitôt dans un parti violent .
' Sullv
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dès qu'il s'agissait de leur foi. Snlly, malgré ses exhortations , et la promesse de a,qoo livres pour leur collège , de la part du Roi , ne put les détourner d'élever dans le synode , qui se tenait chez eux, des questions au sujet du pape, qui pouvaient devenir très-dangereuses pour l'état (*). Bientôt ils donnèrent à Henri IV un autre sujet de mécontentement. 11 y avait à la tour de Londres un ministre écossais, homme violent et séditieux, que le roi d'Angleterre avait fait enfermer. Le maire et les échevins de la Rochelle osèrent écrire à ce prince , à l'insu du roi de France , pour lui demander la liberté du ministre, qu'ils voulaient ivoir dans leur ville. Sully raccommoda encore les choses en cette occasion ; mais il n'eut pas plutôt fini, qu'il n'y eut bruit à la Cour que de la nouvelle insolence des Rochelais. Voici ce qui excitait ces rumeurs :
Le jésuite Gaspard Seguiran avait surpris à un secrétaire-d'état une commission pour aller prêcher à la Rochelle. Il se présente aux portes et demande d'être admis. « Qui ètes-vous, lui disent les senti- » nelles? — Je suis de la compagnie de Jésus, répon- ■>> dit Seguiran, et j'ai commission de la Cour pour » venir prêcher ici. » Les soldats reprirent aussitôt : « Nous savons bien que Jésus n'a point de » compagnons, et que vous n'avez pas de lettres du m Roi... Allez- vous en. » Il est bien probable que
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Henri IY ne faisait pas, dans sa conscience, un grand crime aux Rochelais d'avoir chassé le jésuite ; il parait même qu'il en convenait avec Sully ; mais publiquement , il les blâmait et menaçait de les punir : il craignait tant Jes médisances des catholiques! Grâce au ministre, tout s'appaisa au moyen de ce tempérament : les Ilochelais reçurent Seguiran , avec la condition secrète qu'il ne prêcherait qu'une fois chez eux.
A peu de temps de-là , le synode de la Rochelle mit fin à ses séances : il avait duré six semaines environ. Les ministres y avaient fait voir bien plus de modération que dans ceux qui avaient précédé: c'est que l'autorité du Roi s'était grandement affermie, et que , de tous côtés, on eût craint de l'offenser. Le royaume en éprouvait les plus heureux effets : les finances étaient en bon état ; on creusait des canaux , on pratiquait de belles routes pour la commodité du commerce ; la France était crainte et respectée au dehors, et le Roi formait un grand projet qui devait beaucoup ajouter à tous ces avantages. C'est au moment où il était en mesure de l'exécuter, que l'infâme Ravaillac l'assassina (*). La nouvelle en arriva à la Rochelle le 17 mai, au matin; mais elle laissait quelque espoir, car on avait seulement écrit que le Roi était dangereusement blessé. Les temples et les églises se remplirent aussitôt : tout le monde s'unissait pour demande»
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au ciel la vie d'un si bon prince. Depuis longtemps il n'était plus , et le 20 mai on reçut un courrier de la part du roi Louis XIII. Il recommandait aux habitans de la Rochelle de demeurer paisibles, avec promesse d'être aussi bon prince qu'ils seraient eux-mêmes bons et loyaux sujets. Il ajoutait des détails sur le gouvernement , capables de rassurer ceux qui craignaient que les anciennes persécutions religieuses ne recommençassent. On fit présent au courrier d'une belle chaîne d'or , et on envoya des députés au Roi , pour l'assurer de la soumission des Rochelais. Ces bonnes dispositions changèrent presqu'entièrement , quand on apprit la disgrâce du duc de Sully ; on entra en défiance de la Cour , et , comme d'aillturs le duc de Rohan ne cessait de solliciter ceux de la Rochelle à la révolte , la Régente s'aperçut bientôt qu'elle avait , de ce côté, des ennemis prêts à se déclarer. En effet, on prit le prétexte des vaisseaux qui s'étaient montrés à Chef-de-Baye pour se mettre en défense et prendre un air menaçant. Le maire entama une correspondance avec ceux des autres villes protestantes , et les excita à prendre les armes. La Régente se confiait plus à la ruse qu'à la force , et elle comptait plus , pour l'exécution de ses projets sur la Rochelle , sur les émissaires secrets qu'elle avait dans la ville , que sur ses vaisseaux qui s'étaient fait voir sans dessein. Mais elle n'en retira pas de grands avantages, et ils manquèrent périr
sous les coups du peuple à qui on les signala. Sur ces entrefaites, le duc dellohan arriva lui-même, et annonça la réunion prochaine d'une grande assemblée protestante qui allait aviser aux moyens de réformer l'état. Le petit peuple l'adorait et le soutenait dans toutes ses démarches. Les membres de la commune et les principaux bourgeois pensaient autrement. Ils étaient mortifiés que le duc eût pris, en plusieurs occasions, le pas sur le maire , et puis , ils se trouvaient bien de la paix , et comprenaient facilement qu'il allait la troubler et pousser les choses à l'extrême. Leurs efforts triomphèrent des siens , et il fut obligé de se soumettre comme eux à la Régente , qui donna des garanties, et parvint à inspirer de la confiance.
Cette victoire des officiers de la commune réveilla les vieilles animosités du pays. On accusa les échevins de trafiquer des charges , et de les livrer à leurs amis, sans tenir compte de leur âge, de leur capacité et de l'opinion des citoyens. Ces querelles, qui détournaient entièrement les esprits des intérêts de la religion, n'étaient pas du goût des ministres protestans ; aussi employaient - ils toute leur éloquence pour les calmer. Le peuple faisait bien voir, en cette occasion, que ce sont les idées qui le mènent, plutôt que les hommes, et les ministres, naguère si respectés, n'obtenaient que de dures réponses dos séditieux. Ils étaient si animés et si nombreux, qu'il fallut leur céder pour
le moment. Il fut arrêté que lorsque quelque office de pair deviendrait vacant , les bourgeois présenteraient trois sujets , desquels le maire choisirait celui qui lui plairait. Ils obtinrent encore d'avoir un conseil particulier pour veiller au maintien de leurs droits.
Tout allait de mal en pis dans le royaume depuis la mort de Henri IV. Ce prince n'avait pas vécu assez long-temps pour appaiser les préventions et les animosités des partis, qu'il avait contenus sans pouvoir encore les unir. Les digues étaient rompues. Le prince de Condé errait en Allemagne depuis qu'il avait déserté avec sa belle épouse la cour le Henri IV ; la Reine s'opposait à son retour , et de nombreux partisans répétaient que, pendant la minorité du Roi, c'était à lui, premier prince du sang , et non à une femme , que la régence appartenait ; les protestans , comme les en accusait Duplessis - Mornay , lui - même , étaient toujours disposés à tirer profit des ulcères du royaume; ils se plaignaient, s'agitaient, demandant sans cesse des sûretés et des privilèges. La Rochelle qui , plus qu'aucune autre ville , pouvait donner de l'embarras à la Cour, était exposée, dès les premiers troubles , à mille intrigues , à mille insinuations perfides. La longue jouissance de privilèges excessifs , et le souvenir des résistances passées, avaient beaucoup enflé le cœur des Rochelais , et , sans trop savoir ce que les
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troubles pourraient leur produire, ils aimaient à se voir carresser par les Condé, lesRohan, ou les députés de la Cour. Leurs affections les poussaient surtout au parti du jeune Condé. Ils voyaient avec peine qu'il fût catholique , mais ils prenaient bon espoir en songeant que ses intérêts et le souvenir de son père pouvaient l'emporter à ia fin dans son esprit, sur une religion qu'on lui avait donnée par politique, et, pour ainsi dire, à son insu. Sur les instances de ce prince , ils saisissent les deniers royaux, mettent leurs navires de guerre à la mer, et s'assurent en même temps de Surgères, de Marans, de Nuaillé, de Rochefort, de Fou ras. Ils ne s'oubliaient point dans cette levée de boucliers en faveur de Condé, et ils lui imposaient des conditions dures et fières. Il devait s'engager à ne tenir aucun corps de troupes dans l'Aunis , à laisser toutes les places de la province sous le commandement et la garde du maire et des échevins, et à laisser passer, exemptes de tout droit , dans les pays où il commanderait , les marchandises destinées pour la Rochelle. On demandait encore que nul commerçant , venant trafiquer dans la ville, ne fût maltraité ou pillé ; que la commune fut autorisée à continuer la perception des droits établis au passage de la Charente et sur les paroisses du gouvernement; qu'elle jouît des deniers royaux dont on pourrait s'emparer dans la banlieue , de la moitié de la traite foraine de Marans, et du dixième des prises
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que la flotte commune ferait sur mer ; que , du reste, le maire ne rendit aucun compte des deniers publics qu'à des commissaires nommés par les bourgeois , et que le prince s'engageât à maintenir de tout son pouvoir les privilèges de la ville, et ne traitât jamais sans elle.
Condé n'osa marchander sur aucune de cesconditions, et il parut même les accepter de bonne grâce. On lui donna aussitôt de la poudre , des boulets, deux pièces d'artillerie, et 11,000 écus pour l'entretien de ses troupes.
Le Roi , devenu majeur , mais gouverné par sa mère , qui elle-même était à la dévotion du maréchal d'Ancre , déclara le prince de Condé coupable du crime de lèse-majesté , et le condamna , ainsi que tous ses adhérens , à la perte de ses biens et de ses honneurs. Cependant on fit encore la paix , et le traité de Loudun ramena Condé à la Cour. Mais il y poussa à bout le maréchal d'Ancre qui usa de son crédit pour le faire mettre à la Bastille. Les Rochelais virent dans cette mesure une intention hostile contre les partisans du prince , et , sans déclarer ouvertement la guerre , ils se mirent aussitôt en défense. Dans les troubles précédens ils avaient éprouvé de grands dommages du château de Rochefort, parce qu'il commandait la rivière de Charente, par laquelle ils recevaient quantité de marchandises et de denrées ; aussi leur premier soin fut-il de s'en emparer. Le château
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de Surgères leur convenait pour le moins autant, et ils s'y portèrent ensuite; mais le duc d'Epernon les avait prévenus : il y avait mis une bonne garnison et faisait travailler chaque jour aux fortifications. On était si accoutumé à des mouvemens semblables , que les Rochelais trouvaient des raisons pour excuser la surprise de Rochcfort et la tentative sur le château de Surgères , et entretenaient encore des rapports avec la Cour. La Reine mère ne demandait que la paix, et, pour l'avoir, elle ordonna au duc d'Epernon , gouverneur de l'Aunis , de vider Surgères , afin d'ôter toute inquiétude aux Rochelais. Ceux-ci , par échange , consentirent à remettre Rochefort à un officier du Roi , dont le choix leur fut secrètement soumis.
Coudé avait été transféré à Vincennes , mais il demeurait toujours captif. C'était un motif pour les députés protestans , réunis à la Rochelle, de déclamer contre la Cour et de demander à grands cris la réforme des abus. La Reine ne pouvait réussir à les appaiser. La mort du maréchal d'Ancre, qui excita une joie générale, disposa mieux les esprits , et Coudé , à la suite de cette révolution, ayant obtenu sa liberté, les députés consentirent a se séparer, se contentant, pour l'heure, depromesses que faisait de Lu\ncs, au nom du Roij dont il était le favori et le ministre.
Les Rochelais, moins inquiets au sujet des affaires générales de la religion, mirent toute la fîvaciti
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de leur caractère dans leurs propres dissentions. Les commissaires que les bourgeois s'étaient nommés pour veiller à leurs droits , ne trouvaient jamais que le maire leur abandonnât assez de son pouvoir. Ils ne cessaient de soulever les passions de la multitude et d'entretenir parmi le peuple un esprit de sédition. Le plus factieux de tous était Jean Tharay. 11 tenait ceux de la commune dans une terreur continuelle. Les échevins cédaient à toutes ses demandes ; ainsi il avait attiré à lui et à ses collègues , presque toute l'autorité publique, et les meilleurs citoyens étaient comme en servitude. Les nouveaux troubles qui s'élevèrent dans le royaume, firent enfin diversion à ces guerres intestines. Le Roi , en réunissant le Béarn à la couronne , venait d'y rétablir le culte catholique et de remettre les ecclésiastiques en possession de leurs biens. Les réformés craignirent ou firent semblant de craindre le retour des anciennes persécutions; ils firent une assemblée à Orthez , puis ils la transférèrent à la Rochelle , pour qu'elle fut moins inquiétée dans ses délibérations (*).
Sur la demande du Roi , le parlement de Paris déclara coupable de rébellion et de lèse-majesté ceux qui assisteraient à cette assemblée. Les protestans n'en devinrent pas plus timides , et les députés arrivèrent de toutes parts. Les officiers
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du présidial firent d'inutiles efforts pour leur interdire l'entrée de la ville, etVoyon , lieutenant criminel , qui remplissait avec plus de fermeté qu'aucun autre les devoirs de sa charge , fut chassé par les commissaires des bourgeois.
Cependant cette assemblée se montra beaucoup moins violente qu'on ne lavait d'abord craint, et la Reine mère ne put se faire écouter en offrant aux réformés l'appui de ses partisans et des troupes du duc d'Epernon. Le plus grand nombre des députés , déférant aux sages avis de Duplessis-Mornay , préféra adhérer aux propositions du Roi , qui voulait bien autoriser l'assemblée générale, pourvu qu'elle se transportât à Loudun. On y fut aussi hardi que derrière les murs d'une place forte, et on y débattit des questions qui troublèrent la Cour , parce qu'elles pouvaient conduire à la diminution de l'autorité royale, et, par suite, du bien-être des courtisans. A force de promesses et de concessions, Louis XIII se débarrassa enfin de cette assemblée de Loudun ; mais le souvenir en resta dans l'esprit des mécontens , et ils ne furent plus occupés que du soin d'en préparer une autre. Les Rochelais offrirent leur ville ; les députés furent aussitôt nommés et arrivèrent dans le courant de décembre iGao. En aucune occasion ils ne s'étaient montrés si résolus. Le voyage du Roi en Béarn avait exoi* une fermentation générale. Les commissaires des
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bourgeois de la Rochelle soufflaient leur esprit républicain dans l'assemblée , et faisaient adopter les mesures les plus contraires à l'autorité du Roi et à la paix du royaume. On établit trois conseils pour l'administration des affaires , et on envoya des députés en Allemagne pour obtenir des troupes.
Le Roi fut fort troublé de ces manœuvres, surtout lorsqu'il apprit que les protestans venaient de mettre le duc de Bouillon à leur tète. 11 tâcha de calmer leurs défiances, et d'abord il leur rendit la ville de Lectoure, où il avait mis un gouverneur catholique , contre les conventions. Il ajouta de grandes promesses. Il voulait qu'on lui accordât quelque chose en retour, et bientôt, ayant reçu des protestations secrètes de quelques chefs du parti , et se voyant en outre à la tête de forces imposantes , il signifia à l'assemblée l'ordre de se séparer au plutôt, et de lui demander pardon. Cette clause paraissait bien humiliante aux députés , et puis ils disaient que leurs commettans leur avaient tracé une ligne dont ils croyaient ne pouvoir pas s'écarter. Ils étaient généralement blâmés par les protestans d'Allemagne, par les meilleures tètes d'entre ceux de France , et surtout par Duplessis-Mornay. A la vérité, on ne pouvait pas se plaindre qu'on eût fait de grandes infractions à ledit de Nantes, et , si l'on forçait le Roi à venir assiéger la Rochelle, on compromettait tous les
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avantages et la liberté dont jouissaient les réformés. Ces raisons ne purent rien sur l'esprit de l'assemblée, et on ne s'ébranla point en voyant le Roi arriver dans l'Aunis , après s'être assuré de Saumur et de Niort. On créa une caisse publique , on envoya des ambassadeurs en Angleterre, en Hollande , et , comme le duc de Bouillon ne se montrait pas assez déterminé, on déféra le commandement au jeune et impétueux duc de Rohan.
Déjà le Roi était, depuis quinze jours, sous les murs de St.-Jean-d'Angély, et cette ville, aux abois, ne pouvait tarder à se rendre. Il détacha le duc d'Epernon de son armée, avec ordre de marcher sur la Rochelle. Celui-ci s'acquitta avec d'autant plus de zèle de sa commission, que de longue main il haïssait les Rochelais , qui n'avaient jamais voulu le reconnaître pour leur gouverneur. Il s'établit à la Jarrie, et de-là il se mit à ravager la campagne, démolissant les maisons, brûlant les moulins, et fermant toutes les issues. Ceux de la ville en étaient transportés de colère , et ils tuaient autant de monde qu'ils pouvaient au duc d'Epernon, dans leurs sorties. Ils allaient avoir bien d'autres ennemis sur les bras : le Roi était maître de St.- Jean-d'Angély , et pouvait disposer d'une nombreuse artillerie et d'une grande armée ; de plus , la flotte qu'il avait donné ordre de rMWmbler dans les ports du royaume, allait paraître sur la rade. Elle arriva dans les premiers Jours d'octo-
bre, forte de i3 vaisseaux, sur lesquels il y avait en tout i84 canons; celle des Rochelais se composait de 16 navires, mais n'avait que 90 canons. On n'en alla pas moins à l'ennemi j dès qu'il parut. Il y eut deux batailles en deux jours. Les Rochelais furent vainqueurs , et la flotte royale , qui avait coûté 1,200,000 livres, s'en alla, toute désemparée, vers la Bretagne. Après cela, Guiton , qui commandait les navires Rochelais , courut la mer et fit 2^ prises considérables, et, quelques jours après, sur la nouvelle qu'il venait d'arriver à Brouage plusieurs vaisseaux du Roi pour se radouber , il se présente à l'entrée du havre > s'y engage malgré le feu qu'on fait sur lui de tous côtés, et enlève deux des vaisseaux. On n'était pas moins heureux sur terre , et , à-peu-près dans le même temps , les milices Rochelaises s'emparaient de l'île d'Oleron et y faisaient un butin considérable. La suite ne répondit pas à ces premiers succès. On échoua dans une entreprise pour fermer le port de Brouage , et , en général , on ne se soutint sur terre qu'avec une perte considérable d'hommes. L'Angleterre, dont on avait espéré des secours, était au contraire menaçante à cause des pirateries qu'on avait exercées sur ses vaisseaux. Ainsi y avait-il des gens à la Rochelle qui inclinaient à la soumission , et conseillaient de faire la paix que le Roi offrait toujours. L'avis contraire prévalut ? sur ce qu'on apprit que le duc de Soubise venait de remporter quelques avantages dans le Poitou.
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Mais on n'eut pas long-temps à se réjouir, car il se laissa pousser, par les troupes du Roi, dans clos marais au-dessus de la Sèvre. 11 pouvait s'y défendre, mais il manqua de résolution et tenta la retraite, au moment où elle était devenue impossible. Il y eut bien a,ooo hommes de tués en cette occasion , les paysans assommant tous ceux qu'ils trouvaient dispersés dans la campagne. Le reste de l'armée de Soubise passa sous les drapeaux ennemis , à l'exception des plus résolus qui, voulant demeurer fidèles à leur cause, furent pendus ou envoyés aux galères. La flotte , qui s'était approchée de la côte pour recevoir les débris de l'armée, aurait aussi trouvé sa ruine dans cette journée, par le moyen des pièges des royalistes , si un vaillant soldat de l'île de Ré , nommé Floran, n'avait crié, au péril de sa vie : Trahison! trahison! Le vicomte de Favas aussi n'avait pas bien mené les affaires en Médoc ; mais il n'en voulait pas recevoir de reproches, et, sur ce que rassemblée générale ne les lui épargnait pourtant pas, il se mit à déclamer contre les députés et à tout brouiller dans la ville. Le maire n'était pas insensible aux plaintes de Favas, parce que c'était son lieutenant, et qu'il pensait qu'il n'appartenait qu'à lui de le reprendre. Ainsi la Rochelle, environnée d'ennemis \ielorieux, avait encore la discorde dans son sein.
Le Roi ne perdait pas de temps; il s'étajt rendu
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maître des Sables-d'Olonne , de Tailîebourg et autres places voisines, aussitôt après la défaite du duc de Soubise. De -là, il était allé investir Royan , et la garnison ayant capitulé à condition de se retirer avec armes et bagages à la Rochelle, il envoyait M. le comte de Soissons avec 10,000 hommes de pied , 800 chevaux , de l'artillerie , de l'argent, et le sieur Pompée Fargon , ingénieur italien, pour faire le siège régulier de cette ville. Le maire ne connut pas plutôt ce dessein, qu'il commanda à l'amiral d'aller, avec tous ses vaisseaux, chercher la flotte du Roi dans la Manche, pour la ruiner et ôter toutes les inquiétudes du côté de la mer. Gui ton ne rencontra que des navires bretons qui allaient à la pèche de la morue. Il apprit que ceux auxquels il en voulait étaient rentrés dans les ports pour se radouber, et qu'ils n'en sortiraient pas de longtemps. Il se dirigea alors vers la rivière de Bordeaux, où l'on disait qu'il venait d'arriver plusieurs galères. Il les trouva en effet , mais il ne put jamais les décider à en venir au combat , et il revint à Chef-de-Baye , après bien des fatigues et des dépenses inutiles. Du moins, on s'était assuré que de quelque temps on ne serait pas troublé du coté de la mer, ce qui donna plus de courage pour supporter les dégâts que faisaient les ennemis autour de la ville. On entretenait chaque jour une petite guerre qui ne laissait point de repos aux gens du comte de Soissons, et les mettait sur
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les dents; aussi étaient-ils pressés de se renfermer dans des lignes. Déjà il avait élevé plusieurs forts, et Fargon poussait vivement les travaux de celui de la Motte (*). Il y mit la pièces de 35 livres de balles. Ce fort battait les murailles depuis le bastion des Lapins jusqu'à l'entrée du havre , et causait une grande incommodité aux Rochelais. Cet ingénieur avait bien encore d'autres projets en tête. Il voulait barrer le port par une grande estacade, à partir de la pointe de Coreilles jusqu'à celle de Chef-de-Eaye. A la Rochelle, on se moqua d'abord de l'entreprise, mais quand on s'aperçut que l'ouvrage avançait et que les royalistes s'y portaient avec ardeur, on fit de grands préparatifs pour les troubler dans leurs travaux. Le comte de Soissons n'en laissa pas le loisir; il fit jouer, jour et nuit , à chaque heure , les 12 pièces de canon du nouveau fort, auquel il avait donné le nom de Louis. Le mur de la ville, au moulin de la Verdière , en fut si ébranlé , que , dans la nuit du dimanche, \i d'août i6aa, il en tomba 4o toises dans le fossé , mais avec un bruit si terrible , que tout le monde crut , à la Rochelle , que l'ennemi venait de faire éclater une mine. L'alarme en fut grande, et l'on se tint sous les armes jusqu'à l'arrivée du jour que, le mal étant connu, tous se mirent à travailler, hommes, femmes, petits garçons et petites filles. Ceux du fort, en voyant celte ruine, poussèrent des cris
Le Tort- Louis.
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de réjouissance , et recommencèrent à faire feu de tous leurs canons. Ils blessèrent plusieurs personnes, ce qui n'empêcha pas que l'on ne continuât de travailler jusqu'à ce que la muraille fût relevée.
Tout annonçait que l'entreprise du Roi , sur la, Rochelle , était sérieuse. Outre qu'on envoyait chaque jour de nouveaux soldats au comte de Soissons , M. de Guise préparait un grand armement dans les divers ports de la Guyenne et de la Bretagne. Il devait se joindre à dix ou douze galères de Marseille , pour venir ensuite faire quitter la mer aux vaisseaux des Rochelais. Guiton résolut d'empêcher cette jonction , et il alla , avec une partie de sa flotte , à la rencontre des galères. Il les trouva et leur présenta la bataille. Elles prirent la fuite , mais elles ne purent entrer assez vite dans la Loire , et une d'elles , avec quelques navires de charge , tomba au pouvoir de Guiton. Cependant celui-ci regarda son coup comme manqué, et entreprit de prendre sa revanche sur les vaisseaux de M. de Guise. Il remonta donc jusques sur les côtes de la Normandie ; mais il y fut accueilli par une tempête horrible qui , non seulement ne lui permit de rien entreprendre, mais encore le mit à deux doigts de sa perte. Il revint jeter l'ancre devant l'île de Ré. On ne fut pas plus heureux dans deux ou trois nouvelles tentatives pour disperser la flotte
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royale; les vents ne cessèrent d'être contraires, et, malgré la vigilance et l'activité de Guiton , Guise arriva dans les eaux de la Rochelle, le uG octobre. Il avait 38 vaisseaux de guerre , dont 6 de haut - bord ; en tout 643 canons et 14,000 hommes. Les Kochelais ne pouvaient opposer que 3o navires , dont les 4 plus forts étaient de /j°° tonneaux, 5oo pièces de canon et ^,000 hommes. Toutefois, ils ne prirent même pas le temps de concerter l'attaque, et chaque capitaine serrant le vent au plus près, courut sus à l'ennemi. Les premiers rendus furent Arnaud de la Tremblade , Thomas, Bragneau, Saunier et Jacques Arnaud, qui, tombant sur l'avant-garde de la flotte royale, abordèrent trois des grands navires du duc de Guise Ils allaient s'en rendre maîtres, lorsque le Postillon , que commandait Arnaud de la Tremblade, percé par plusieurs boulets à fleur d'eau , coula à fond. Les autres capitaines, pour ne pas laisser périr tant de leurs braves compagnons, lâchent les vaisseaux du Roi , et viennent porter aide a l'équipage d'Arnaud. Ils ne purent sauver que 3ï hommes sur 900. Cependant Guise arrivail avec ses galères et ses galions, et le reste de la flotte Rochelaise s'engageait à mesure. Tout était dans une horrible confusion, ceux de la Rochelle n'ayant d'autre tactique (pie d'aborder un vaisseau ennemi, de l'enlever, ou d'y mettre le feu. Bourguis et Lafoucaudière, de l'île de lié, s'étaient chargés de celui du duc de Guise, ils allèrent à
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lui avec deux brûlots. Ni le canon , ni la mousqueterie , ne put les arrêter ; ils cramponnèrent les brûlots au vaisseau amiral, puis, s'en échappant après les avoir mis en feu , ils revinrent .sur leurs navires, d'où, de concert avec Guiton, ils firent pleuvoir une grêle de boulets sur Guise. Ce fut un miracle que celui-ci ne périt pas dans un assaut aussi furieux , d'autant plus qu'il ne cessait de se tenir aux postes les plus périlleux. Il veillait à tout , il était partout ; il écartait les brûlots , canonnait Guiton , qui le serrait de plus près que les autres , et faisait des signaux au reste de sa flotte. Il fut sur le point de quitter son vaisseau , du moins on lui en donna le conseil ; mais il se détermina à rester, en disant que son contentement et sa gloire seraient de périr avec des hommes qui combattaient si généreusement. Ses capitaines imitèrent son exemple , et, quoiqu'ils fussent plus en force que les ennemis , ce ne fut pas une médiocre gloire d'avoir lutté , jusqu'à la nuit , avec des succès égaux , tant les Rochelais s'étaient montrés terribles dans cette bataille. On y avait tiré i4,ooo coups de canon; i,5oo hommes avaient péri de chaque côté. La fureur guerrière avait gagné jusqu'aux Rochelais qui étaient demeurés dans la ville, et qui, du haut des murs et des tours, contemplaient le combat. Bragneau, ayant perdu presque tout son équipage dès le commencement de la journée , avait dépêché un matelot au
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inaire, pour l'avertir qu'il avait besoin de monde. Le difficile ne fut pas de trouver des volontaires, niais de retenir ceux qui se présentaient au-delà du nombre que demandait Bragneau. Ni les pertes qu'on avait éprouvées, ni le délabrement où l'on était , ne firent songer personne à la retraite. On passa la nuit dans la position où l'on avait combattu. Il eut été difficile de se rallier, parce que les navires de feu brûlant , et les galères ainsi que les amiraux portant un fanal , on ne savait où aller pour retrouver les siens. Cependant , les choses ne furent pas tout-à-fait , au matin, comme on les avait laissées la veille, et Guiton se trouva mouillé à une encablure du duc de Guise. De ce coté, celui-ci était en forces, car il avait à portée six de ses meilleurs vaisseaux; l'amiral Rochelais , au contraire, n'était soutenu que de sa patache , sous les ordres de Daniel Guiton , son frère , et de deux autres petits navires , commandés par Tlorry et Antoine Allaire. Aussi leva-t-il l'ancre et tira-t-il vers St.-Martin (*), où il voyait la plus grande partie de sa flotte. Guise le poursuivit mollement , et bientôt ne l'inquiéta plus. Mais Samuel Macquin, qui commandait le St.-Louis , ne fut pas aussi heureux; car, étant tombé sous la volée de trois galères à qui leurs rames donnaient l'avantage sur lui , parce qu'il n'y avait pas de vent, il fut écrasé. Il aurait été infailliblement pris, sans le courage du capitaine f Ile de Ré.
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Hurtin de la Tremblade , qui s'y défendit et s'y maintint, avec i5 braves, pendant que le reste de l'équipage, saisi d'épouvante, et sollicité par un lieutenant , nommé Bonneau , se jetait dans des esquifs pour se sauver. Le malheureux Macquin avait quitté son navire avant l'engagement ? pour aller conférer avec Gui ton. A la vue du péril de ses gens, il s'était hâté de revenir dans une embarcation , mais il fut tué d'un boulet, comme il voulait monter sur le St.-Louis. Le vent commença enfin à souffler , et ce navire put rejoindre la flotte. On ne cessa d'échanger des coups de canon jusqu'au lendemain, mais à grande portée, de sorte qu'il y eut peu de mal de côté et d'autre. Le jour suivant, o navires, sortis de Brouage sous la conduite du marquis de Bouillac , rallièrent les vaisseaux du duc de Guise , en rade de l'Aiguillon. La partie devenait par trop inégale ; cependant les Rochelais firent toutes leurs dispositions pour une seconde bataille. Ils ajoutèrent, à la hâte, quelques brûlots à ceux qui leur restaient , et Bourguis et Lafoucaudière se chargèrent encore d'en conduire deux au vaisseau de l'amiral ennemi. Ces démonstrations étonnaient singulièrement M. de Guise, qui avait été bien loin de s'attendre à tant de résolution de la part de ces pauvres diables de marchands. Aussi ne se pressait-il pas, malgré le renfort du marquis de Bouillac , d'engager de nouveau le combat : il semblait craindre d'exposer son honneur et celui des armes du Roi.
A la lin , il se mettait en mouvement pour aller attaquer la flotte Rochelai.se, qui était embossée dans la racle de St. - Martin , lorsqu'on lui apporta, de la part de Louis XIII, la nouvelle que la paix était conclue. Il se hâta d'envoyer un tambour à Gniton , pour lui commander d'obéir aux volontés du Roi. Guiton se contenta de lui faire répondre qu'il n'avait reçu de MM. de la Rochelle aucun avis de cette paix , et qu'il lui semblait toujours avoir une flotte ennemie devant les yeux. Le duc , mécontent , recommença son mouvement le lendemain, et il s'approcha des Rochelais, comme pour leur livrer bataille. Guiton mit aussitôt à la voile , ne voulant pas rester embossé dans une rade étroite où i! ne pouvait se développer. Son pilote , par un entêtement funeste, le fit échouer sur un rocher où il soutenait qu'il y avait assez d'eau. Le contre -amiral, qui le suivait de très-près, eut le même sort, et le trouble et le désordre se mirent dans la flotte. Mais les royalistes ne purent profiter de ce fâcheux contretemps, à cause d'une tempête qui s'éleva et les obligea de s'éloigner d'un parage aussi dangereux. Il n'y eut que les petits navires qui osèrent s'approcher de la cote et tirer quelques coups de canon aux Rochelais. Le beau temps revint , Guiton se tira du mauvais pas où il était engagé et forma nue ligne imposante vers file d'Oleron. M. de Guise renouvelait sans cesse ses sommations, et demandait qu'on y cédât
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aussitôt. Ceux de la Rochelle voulaient qu'on leur donnât le temps 'de recevoir des lettres du duc de Rohan. Ainsi , une bataille semblait inévitable , et elle avait commencé le samedi au matin (*) , lorsque l'adhésion de M. de Rohan étant enfin arrivée, le maire dépêcha un bâtiment léger à Guiton, pour lui annoncer que la paix générale était faite , et qu'il devait s'entendre avec M. de Guise. Le combat cessa aussitôt : on entra en conférence; Guiton , en abordant M. de Guise, lui parla en ces termes :
« Monseigneur,
» Puisqu'il a plu au Roi de donner la paix à son » état, et que j'ai reçu commandement de MM. de » la Rochelle , mes maîtres , de déposer les armes , » et de vous venir trouver comme représentant » la personne du Roi , pour vous faire les soumis- » sions requises , je suis venu vers vous , afin de » protester que nous serons humbles sujets et » serviteurs de Sa Majesté , et, pour plus ample » témoignage de mon obéissance particulière , » voilà mon étendard , duquel Votre Grandeur » disposera ainsi qu'il lui plaira. »
Le duc de Guise lui répondit :
«Vous faites bien d'obéir. Soyez toujours bons » serviteurs du Roi , qui vous témoigne son » affection paternelle en vous donnant une paix ij novembre i6s»4-
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» plus belle que vous ne deviez l'espérer. Je » reçois votre étendard , en mettant la main » dessus , mais je vous le rends aussitôt : je ne » l'ai pas gagné au combat. »
En finissant, il embrassa Guiton, et, s'adressant à tous les Rochelais présens, il ajouta :
« Vous êtes de braves gens d'avoir osé com- » battre des forces si puissantes , et de l'avoir » fait si vaillamment. Je pensais que vous vous » seriez retirés bien vite, sans combattre.»
— « Monseigneur , répliqua Guiton , jusqu'ici » Dieu m'a fait cette grâce de n'avoir jamais » tourné le dos au combat , et je me fusse » plutôt perdu par le feu que de fuir. » — « C'est )> bien , ajouta le duc , je puis dire que j'ai eu » affaire à une redoutable armée. » Après quoi , il embrassa Guiton et les autres capitaines , et les pria de rentrer dans le port et de désarmer. On se sépara, au bruit de toute l'artillerie et de la mousqueterie des deux armées, et aux cris mille fois répétés de vive le Roi!
J.,a joie était grande à la Rocbelle. On avait une paix avantageuse , et on croyait l'avoir conquise. Le nom de Guiton était dans toutes les bouches. L'avant-port, les quais, les boulevards, riaient encombrés de gens qui voulaient assiste! à la descente de ce brave amiral. Ce fut le 17 novembre qu'il entra dans le port, suivi des autres navires. Le maire, à la toit* des échevins , l'atteu
fiait sur le rivage. Dès qu'il fut à terre, il le prit par la main, en le félicitant au nom de la ville, elle conduisit , en grande pompe, à sa maison (*). Quelques jours après, on lui donna audience, pour qu'il rendît compte de ses actions , comme c'était l'usage. Quand il eut fini , le maire le remercia de la part des Rochelais , et déclara que la commune prenait sur sa responsabilité ce qu'il avait fait ; puis , au nom de tous , il lui offrit le Malkenack, grand navire de guerre, de 4oo tonneaux , avec 1 1 pièces d'artillerie et ses vivres et agrès pour cinq mois de campagne.
On ne tarda pas à s'apercevoir que la paix était moins solide qu'on ne l'avait espéré. Le principal article du traité, pour ceux de la Rochelle, était la destruction du Fort - Louis , et le commandant qu'y avait laissé le comte de Soissons , au lieu d'en sortir après l'avoir rasé , s'y fortifiait chaque jour. Le maire en écrivit d'abord à M. de Rohan . Celui-ci , voyant que nulle part on n'exécutait le traité , pas plus en Languedoc et en Provence que dans l'Aunis et la Saintonge, fit des représentations au Roi, et s'anima jusqu'au point de lui dire qu'il ferait cesser de démolir de son côté les citadelles et les fortifications qu'il devait abattre, si l'on ne faisait droit aux plaintes do; réformés. Les députés Rochelais arrivèrent sur ces entrefaites à Lyon, où se trouvait la Cour, el ils ob-
* Rue Pas-du-Minage , la seconde maison après le coin de la rue Gar^ouillaud.
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tinrent une lettre pour le sieur Arnaud, commandant du Fort- Louis, clans laquelle il lui était enjoint de raser ses murailles , et d'abandonner le terrain à ceux de la Rochelle. Sans doute on lui envoyait en même temps des instructions secrètes toutes différentes , puisqu'il commença par repousser les instances du maire par de mauvaises plaisanteries, et qu'il ne cessa de répéter ensuite qu'il attendait de nouveaux ordres de la Cour, ne trouvant pas les premiers assez clairs. Un jour, comme il se voyait vivement pressé par les échevins Gauning, de La Goûte et Mervaut, il leur représenta qu'il avait vieilli sous les armes, et qu'après avoir dépensé son bien au service du Roi, il en avait reçu, pour toute récompense, le gouvernement du Fort-Louis, et qu'ainsi il ne pouvait renoncer aux profits qu'il en retirait , d'autant plus qu'il avait ordre de ne pas trop se presser de démolir le fort. De propos en propos , il en vint à dire qu'on lui donnât 20,000 écus, et qu'il viderait la place. Cette ouverture ne déplut pas aux Rochelais; mais la somme était énorme , et on essaya de composer avec- Arnaud. Mervaut obtint qu'il se rabattit à 3o,ooo livres. On avait essuyé de si grandes pertes dans la guerre, qu'il ne se trouva pas assez d'argent dans le trésor de la \ilie pour satisfaire Arnaud. On tenta la bonne volonté des bourgeois, mais ils jetèrent les hauts cris, dès qu'ils eurent le iqupçon qu'on allait encore les faire contribuer. Us dirent
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qu'on devait s'en tenir au traité qui accordait la destruction du fort, et ne la vendait pas. Le gouverneur en devint furieux et annonça qu'il allait travailler à sa citadelle , jusqu'à ce qu'il l'eût rendue imprenable. En effet, il ne se donna plus de repos, ni jour, ni nuit, ni fêtes, ni dimanches; il éleva les murs et agrandit les logemens de sa troupe. On lui saisit une barque qui revenait de Marans avec plus de 2,000 pieux dont il voulait garnir ses fossés; et, sur ce qu'on refusait de la lui remettre , il lâcha ses soldats dans la campagne. Ils y enlevèrent, en huit jours, pour 10,000 écus de bétail et de blé , firent du dégât pour autant, et emmenèrent quelques centaines de prisonniers , qu'ils rançonnèrent sans pitié ; puis bientôt , comme il manquait de pierres pour achever les revètemens de ses fossés , il démolit les maisons de campagne des membres du conseil et en transporta les matériaux au Fort-Louis. La plupart des bourgeois qui avaient pris part à la dernière guerre , voulaient qu'on se fit rendre justice , les armes à la main , et qu'on allât assiéger Arnaud. Un avis contraire prévalut, et les officiers du présidial furent priés de ménager un arrangement entre ceux de la ville et les soldats. Les Rochelais rendirent la barque avec les pieux , et le sieur Arnaud les prisonniers et le bétail qu'il n'avait pas vendu. Sur ces entrefaites , il arriva deux commissaires du Roi pour veiller, comme on en était convenu, à
l'exécution du traité. Le maire dénonça toutes les perfidies et les attentats d'Arnaud. Les corrïmissaires, affectant un grand air de sévérité, ordonnèrent à celui-ci de rendre compte de sa conduite. Il le fit dans un long mémoire où il entreprit de repousser toutes les inculpations de ceux de la Rochelle, et de leur prêter à eux-mêmes de sinistres desseins. A l'en croire , il ne faisait travailler au Fort-Louis que pour occuper le soldat, cpii s'en portait mieux et ne se corrompait pas dans l'oisiveté ; que , d'ailleurs , il avait dû songer cà sa sûreté , quand il avait vu les Rochelais braquer, au haut de leurs clochers, 20 canons sur lui; que, si l'on faisait attention à toute leur conduite, on pouvait se croire au temps de la guerre ; qu'ils gardaient plusieurs vaisseaux de M. de Nevers, ne rétablissaient point la religion catholique en son ancien état; qu'ils sortaient souvent de leur ville, tambour battant et étendard déployé; qu'ils faisaient trophée, dans l'hôtel de l'échevinage , de quelques drapeaux enlevés par eux aux troupes du Roi ; que, finalement, ils ne cessaient d'amasser du blé, du foin, de l'avoine, et de tirer de Hollande des canons , des boulets et de la poudre.
I^s Rochelais savaient bien que répondre a toutes les raisons d'Arnaud , mais les commissaires étaient peu disposés à les entendre. Ils n*étaienl pas venus pour autre chose que pour endormir la vigilance du duc de Rohan et des réformés, et
surtout fomenter la discorde parmi les citoyens, pour que le lloi pût en profiter, et ruiner les franchises. On connut leurs mauvais desseins , et, comme d'ailleurs ils n'avaient pas voulu entrer à la Rochelle qu'on n'eût livré des otages pour garantie de leurs personnes , on laissa éclater contre eux une vive haine, et ils sortirent bientôt de la ville, plutôt comme des fugitifs que comme des messagers de paix et des députés du souverain. La suite fit bien voir qu'ils n'étaient venus que dans de fâcheuses intentions, car un jeune homme appelé Vincent Yvon (*), d'une des meilleures familles du pays , qui n'avait pas cessé de vivre dans leur intimité, entra en intelligence, après leur départ, avec Arnaud , et entreprit de lui livrer les murailles. Il fut découvert, et enfermé dans un cachot de la tour de la Lanterne. Là , il trouva le moyen de recommencer ses odieuses menées. Ses gardiens, séduits par de l'argent, ou émus de compassion , lui avaient donné plus de liberté dans sa prison : il en profita pour tenter de corrompre ce qui l'entourait , et pratiquer un trou à la muraille, afin d'introduire, par ce moyen, les soldats d'Arnaud dans la ville. Un vieux geôlier, qui n'avait cédé aux propositions du jeune traître que pour avoir l'aveu de toutes ses trames , vint le dénoncer au conseil de la commune. On jugea à propos d'attendre le moment de l'exécution, afin de saisir Yvon avec ses complices ; mais il devin» * Seigneur de Nieuil.
ce qui se passait, et s'évada. On eut, quelques jours après, un nouveau sujet d'inquiétude : les galères du duc de Guise , au lieu de retourner dans la Méditerranée, où on en avait grand besoin pour protéger le commerce contre les barbaresques, étaient restées à Bordeaux, et, un matin, on les vit paraître à Chef-de-Baye. L'épouvante se mit parmi les citoyens ; ils envoyèrent prévenir M. de Soubise , qui se jeta dans la ville avec M. de Laval et quelques soldats, et fit des préparatifs de défense. Le duc de Guise n'avait aucun mauvais dessein , et il se retira dès que le vent lui fut. devenu favorable. Pour M. de Soubise , il lui fut difficile de trouver un prétexte pour justifier sa venue à la Rochelle ; aussi le Roi laissa-t-il éclater beaucoup d'aigreur contre lui.
Le maire et les échevins ne cessaient de faire demander en cour la démolition du Fort-Louis, et, afin de donner plus de poids à leur réclamation , ils se mirent à exécuter scrupuleusement les articles de l'édit qui regardaient les catholiques. Dès l'année 1624, ils leur avaient rendu leurs biens particuliers et permis le libre exercice de leur culte dans l'égise de Sainte-Marguerite (*); ils consentirent encore à ce qu'ils relevassent celle de St.-Rarthélemy. Le peuple n'était pas aussi complaisant , et il aurait troublé les catholiques dans leurs cérémonies, si le maire n'eût envoyé aux heures de la messe une garde pour les pro-
* L'Eglise de L'Oratoire.
DE LA ROCHELLE. 3a^
léger. Pour des processions, ils ne songeaient pas à en faire, attendu que toute l'autorité des magistrats n'eût pas suffi pour empêcher la foule de se porter à des voies de fait.
Arnaud vint à mourir, et l'on put voir alors que le Roi n'avait nulle envie de faire raser le fort. Il en confia aussitôt le commandement au sieur de Thoiras, capitaine au régiment de ses gardes, homme brave, habile et entreprenant. La commune envoya une nouvelle députation à Paris. Le bourgeois, chargé d'exposer les griefs des Rochelais, s'exprima avec une grande hardiesse , et ne voulut jamais donner le nom de Louis au fort, qui faisait l'objet de sa mission. Le Roi l'écouta \ cependant, avec patience, lui répondit avec douceur , mais déc>ara qu'il fallait absolument que ceux de la Rochelle laissassent, pour l'heure, les choses comme elles étaient. Les députés eurent bien d'autres fâcheuses nouvelles à annoncer à leurs concitoyens. Ils avaient appris à Paris que, de toutes parts, les protestans se plaignaient, à juste titre, de l'inexécution des traités, et que Richelieu, qui commençait à être en grande faveur auprès du Roi, passait pour avoir résolu de faire marcher ensemble la guerre contre le roi d'Espagne , et la ruine de la Rochelle.
Sur ces nouvelles, les esprits se partagèrent dans la ville , les uns inclinant à la guerre et aux moyens violens, les autres, à cause de leur corn-
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merce et aussi de leurs moeurs plus douces, desH rant changer les intentions du Roi et le désarmer par la patience et la soumission. Le maire André Toupet se déclarait ouvertement pour ce dernier parti, et il le fit d'abord prévaloir, car le duc de Soubise s'étant mis à faire un armement à l'île de Ré, et cherchant à tromper la Cour par le prétexte d'un voyage en Amérique, Toupet, qui pénétrait son véritable dessein , lui envoya des députés pour le prier de sortir de File , et lui annoncer que les Rochelais étaient décidés à ne plus plaider leur cause les armes à la main, mais seulement à adresser d'humbles remontrances au Roi. M. de Soubise hâta son départ , mais il emportait une bonne espérance : ceux de sa faction lui avaient annoncé 0,11e la mairie allait passer dans les mains d'un de ses amis, et qu'il ferait déclarer la Rochelle pour lui , s'il réussissait dans son entreprise contre les vaisseaux du Roi. Tel était , en effet , le but de son armement : il voulait surprendre , dans le port de Rlavet , la petite flotte que M. de Nevers y équipait. Le duc de Soubise fut sur le point d"y trouver sa perte; car, après être entré heureusement dans le port et avoir pris à l'abordage les vaisseaux du Roi, il fut arrêté trois semaines par le vent contraire, battu incessamment par l'artillerie qu'on amenait de tous côtés contre lui , et enfin renfermé dans le port par de gros câbles , des chaînes de fer et un commencement d'cslacade. Le vent tourna à la fin, <t deux de ses
capitaines , Chevalier d'Oleron , et Besiers de la Rochelle , suivis de cinq matelots flamands , allèrent rompre les câbles et les chaînes sous le feu de plus de u,ooo soldats. Ainsi Soubise put s'échapper, et même emmener les meilleurs vaisseaux des royalistes. On était si loin de croire qu'il se tirerait jamais de ce mauvais pas , que, de tous côtés, ceux de la religion s'étaient mis à le désavouer et à députer en cour afin de protester de leur fidélité. Le duc de Rohan était consterné. Il ne recevait plus de lettres de son frère , et il voyait la Rochelle , Beziers , Nimes , la Guyenne , le Languedoc et le Dauphiné , faire leurs soumissions au Roi , et blâmer hautement Soubise d'avoir troublé aussi audacieusement la paix. Lorsqu'on apprit que ce dernier avait bien 3o navires avec i,5oo hommes environ , et que déjà il était maître de l'île d'Oleron , on commença à se repentir de s'être tant pressé de le désavouer, et on lui fit des excuses. M. de Rohan ne trouva plus d'opposition sérieuse en Languedoc , que de la part des présidiaux et des cours. Quant à la Rochelle, il fallut y attendre la nomination du nouveau maire. Enfin , Jacques David fut élu ; il appuya les partisans du duc de Soubise, et, malgré toute la résistance des pacifiques , il fut décidé qu'on se joindrait à lui. De cette sorte, il se vit bientôt à la tête d'une flotte nombreuse et de 4,000 soldatsdéterminés. Comme il délibérait sur ce qu'il devait entreprendre, il apprit que le duc d'Epernon était parti de Bordeaux, pour